Il va derrière la table et s’adresse au public.
Ce qui tarabuste tout le monde, c’est la célébrité.
La fièvre de nous autres égaux, c’est l’inégalité. Chaque égal n’aspire en secret qu’à être inégal. Etre égal, et désirer ne pas l’être, c’est être homme. Certains ont si faim et si soif de renommée, qu’ils sont prêts à sacrifier sur l’autel d’une ambition vulgaire ces trésors précieux que sont l’amour et l’amour-propre. Pire, ils sont prêts à avoir une sale renommée, plutôt qu’aucune. Mais celui qui a une célébrité sale, de cette salissure ne se lave jamais. Il a beau cuire et recuire, son chiffon graisseux, il ne le blanchira jamais plus, au mieux il restera gris. La célébrité d’une sorte acquise, on ne peut plus en acquérir une autre. Voilà pourquoi, quand on convoite la célébrité, il faut réfléchir avant de la choisir. Il vaut mieux faire envie que pitié, mais de mille fois plutôt que faire pitié, préférons être apprécié et aimé.
(Il prend son carnet) Ceci dit, citons tout de même Dominique : « Vouloir se distinguer du commun de ses semblables est une injure impardonnable faite à tous les gens modestes. »
Il s’assied sur la chaise à califourchon, le dossier devant lui.
La fatale question du sujet.
De Corydon : « Etre original, c’est être soi. Etre le plus original possible, c’est être le plus soi possible. »
Corollairement, dans ce que l’on raconte, qu’est-ce qui est le plus vivant ? Ce qu’on a vécu.
Et le plus vivant, et qui nous plaît le plus, à raconter de bout en bout ? Ce qu’on a vécu de bout en bout.
Vit-on une vie copiée ? Chacun ne vit-il pas d’une vie originale ? En vivant sa vie originale, chacun, par force, n’est-il pas, par force, contraint d’inventer sans cesse ? On est soi-même, en vivant, à tout instant, frais, neuf, original. Pourquoi en conséquence se torturer l’esprit à chercher un autre sujet que celui qu’on a sous la main ?
Ta peau d’Est en Ouest, du Nord au Sud, n’est ce pas entre tes seules frontières que tu vis ? Que tu le veuilles ou non, est-ce que ce n’est pas ta seule patrie ? Pourquoi jouer au félon ? Pourquoi n’être pas ton propre historien ?
Se tournant vers le public.
Mais me direz-vous, raconter sa vie ? Toute vie, aujourd’hui, n’est-elle pas piètre, dérisoire ? Permettez, permettez. Pour les autres, ma vie l’est peut-être. Mais pour moi, il n’y a pas de vie plus pleine, plus vivante, plus passionnante que la mienne , je vous en fiche mon billet. Vous me dites : ce n’est pas joli joli de se vanter, mais pardonnez-moi, je ne me vante que devant moi. Et moi ne trouve rien à y redire.
Il défait la boucle de sa ceinture. Au public.
Permettez que je m’absente. S’il est vrai, comme l’a prétendu le Périgourdin, que « même les femmes et même le Pape vont à selle, » vous ne trouverez pas mal que j’y aille aussi.
Il va dans le coin douche, entreferme la porte. (off, sans qu’on le voie)
Chapitre 13 . Comment Grandgousier connut l’esprit merveilleux de Gargantua à l’invention d’un torche-cul. D’abord je me torchai une fois avec le cache-nez de velours d’une demoiselle, et le trouvai bon, car la mollice de la soie causait au fondement une volupté bien grande.
Un silence.
Concluant, je dis et maintiens qu’il n’y a tel torche-cul que d’un oiseau bien duveté, pourvu qu’on lui tienne la tête entre ses jambes. Et m’en croyez sur mon honneur. Car vous sentez au trou du cul, une volupté mirifique tant par la douceur d’iceluy duvet, que par la chaleur tempérée de l’oison, laquelle facilement est communiquée au boyau culier et autres intestines, jusques à venir à la région du cuer et du cerveau.
On entend la chasse d’eau. Il reparaît, bouclant sa ceinture.
Il va derrière la table et s’adresse au public.
Sur le sujet de l’art, nous y venons enfin.
Mr le Professeur à l’Université de Berlin, vous avez brillé en philosophie de la plus vive lumière, mais, pardonnez-moi, en art, vous avez été singulièrement éteint.
Vous avez écrit : « En Grèce, au Moyen-Age, dans la préhistoire, les œuvres d’art détenaient un sens essentiellement religieux. Lorsque l’art, dans certaines conditions historiques, a perdu sa signification religieuse d’origine, lorsqu’il s’est désacralisé, il a perdu sa valeur ultime. Il ne survit plus que comme simple objet de divertissement ou d’étude. L’art est déchu de l’art. Il n’y a plus art, il y a esthétique. »
La statuaire et l’architecture grecques, il est vrai, étaient si parfaites, si divines, qu’elles étaient, à juste titre, adorées et redoutées. Heureusement pour l’homme, cette statuaire et cette architecture ne sont pas restées parfaites et divines comme elles avaient été faites. Les guerres, les révolutions, les tremblements de terre, le vandalisme, le pillage, les religions, l’archéologie, l’érosion, attaquant leur trop parfaite santé, ont fini par leur briser bras jambes, têtes, colonnes, frontons, si bien que cette statuaire et cette architecture divines à la longue se sont faites souffrantes et humaines. C’est parce que l’art grec, de religieux, s’est fait souffrant et humain, qu’il s’est fait art tout à fait. Si le peintre chrétien nous touche, c’est parce qu’il n’a pas donné à ses Christs, ses Saints, ses Vierges des formes géométriques parfaites, mais qu’il a osé prendre pour leur modèle leur frère, leur ami, eux-mêmes, leur femme,leur mère, leur maîtresse. Tout art n’est art qu’autant qu’il est humain. La preuve en est que dans un art purement religieux, comme l’art égyptien, le religieux gêne. Je m’inscris en faux contre votre thèse, M. le Professeur. Chaque époque a été, est, et sera illustrée par un art parfait. Il n’y a aucune différence de force artistique entre l’art rupestre préhistorique de la grotte de Lascaux et l’art d’un fauve moderne comme Marquet.
Il va de côté.
Oui, mais comment faire.
(Il prend le carnet) Du stagirite : « Le plaisir propre à chaque activité accroît cette activité : c’est ainsi que ceux qui ont plaisir à pratiquer la géométrie deviennent meilleurs géomètres, et saisissent mieux les différentes parties de cette science. Il en va de même, pour ceux qui aiment à pratiquer la musique, l’architecture, et les autres arts. »
Un peintre doit poser une touche. Va-t-il l’imiter d’un peintre célèbre ? Poser celle qu’il pense qu’elle plaira, celle qu’il pense qu’elle est dans la ligne de ce qui se fait ? Non, il posera celle à laquelle personne ne pense, et qui le pique, l’aiguillonne, l’émoustille.
Du stagirite encore: « Pour que le bonheur soit parfait, il faut que les moyens soient aussi des fins, que plaise non seulement la fin que l’on vise, mais aussi les moyens que l’on emploie pour obtenir cette fin.«
De la Croix des Croisés à Constantinople : « Le bonheur n’est que dans le contentement de soi-même. »
Du porc peintre du porc : « Il n’y a d’autre contentement de soi-même que de donner son plein. »
Du stagirite toujours: « Le bonheur est la création continue, accompagnée de jouissance. »
Du premier qui abattit ses cartes : « Il n’y a pas de stimulant d’action plus efficace, de guide plus précis et plus docilement obéi, que le plaisir de faire. »
Il va derrière la table et s’adresse au public.
J’en profite pour répondre à notre Teste d’Œuf National, qui écrivit ceci :
« Qui dit œuvre, dit sacrifices. La grande question est de savoir ce que l’on sacrifiera. Il faut savoir qui, qui sera mangé. »
Mais l’art est-il religion qui exige, pour que j’entre en lui, que je prononce les trois vœux ? L’art est l’inverse de toute religion. Sacrifices : des clous. Je veux dévorer la vie comme elle s’offre, vivre la vie comme elle me chante. Est-ce que ce n’est pas ce qu’il a vécu, ce qu’il vit, ce qu’il vivra, qui a inspiré, inspire,inspirera le poète ? Imbécile est l’auteur qui veut scier la branche sur laquelle il est assis.
Je veux régler aussi son sort à Virgile.
Sans modestie, Publius Vergilius Maro a écrit : « Nascuntur poetae. » On naît poète. On est poète de naissance. Dire de soi : je suis né poète, vous pas : n’est-ce pas bien de la suffisance ? Vous avez vous-même, Publius Vergilius Maro, battu en brèche votre propre assertion : vous doutiez tellement d’être né poète, qu’à votre heure dernière, vous avez voulu qu’on détruise votre Enéide. Ce n’était d’ailleurs pas vous honorer que ne pas respecter vos dernières volontés Il est temps d’abattre cette fausse noblesse de naissance, cette fausse aristocratie de titre, qui réclame subventions, privilèges, avantages. Le moment est venu de fonder une école d’artistes démocratique, ouverte à tout homme et à toute femme.
Du Périgourdin : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »
Pour paraphraser l’Arthur qui dit zut : « Quand sera brisé l’infini servage du peuple, qu’il vivra pour lui et par lui, il sera poète, lui aussi. »
Il va, vient, s’arrête.
Pour finir, quel genre de poésie ?
La piétonnière, la rimailleuse ? Scander, rimer ? Fabriquer des chenilles rampantes, qui tricotent inlassablement de leurs douze pattes, avec au bout un dard venimeux, qu’on appelle rime ? Faire rimer âme et flamme, rage et orage ? Laissons cela aux gens de cour poudrés, emperruqués, en culottes et bas de soie, soumis à l’étiquette, qui se disputaient l’honneur d’assister aux selles d’un roi sur une chaise percée.
Bref de la prose ?
De la prose
J’ose,
Oui.
Qu’est ce que la poésie, enfin ?
La poésie est la parfaite maîtresse de maison, qui a une oreille au salon à écouter les hautes et nobles discussions de ses invités, et l’autre à la cuisine à entendre ses pommes de terre, qui dorent et grillent dans la petite cocotte noire.
Dernière chose. Tu as peur de ne pouvoir faire œuvre parfaite.
Comment définirais-tu l’homme ? Parfait ou imparfait ? Imparfait.
Comment, avec cette matière imparfaite, imparfait que tu es, comment peux-tu songer à faire oeuvre parfaite ? Au mieux, tu ne peux la faire qu’approximative.
Le soir tombe. Il sort le saladier du frigidaire, complète avec la 2ème tomate, la 2ème betterave rouge, mange la salade à même le saladier, avec du pain, termine par une pomme Puis il lave le saladier sous l’eau chaude, l’essuie et le range dans le placard.
L’artisan.
L’artisan. Qui n’a pas admiré, badaud, sur la chaussée le poseur de pavés, comme il pose son pavé sur un lit de sable, l’aligne au cordeau, vérifie son horizontalité de son niveau à bulle, retranche, ajoute du sable, puis martèle son pavé de son marteau de caoutchouc, et passe au suivant ?
Qui ne connaît le travail du fonctionnaire, comme avec plaisir il trouve le règlement qu’il faut au dossier, comme il soigne son écriture, comme avec la règle il souligne ce qu’il écrit de traits bien droits, comme il classe comme il faut tous les feuillets dans le dossier, et puis, heureux de la forme et du fond, comme il le ferme, le pose sur la pile, y jette un dernier regard heureux, et passe au suivant ?
Artiste, prends en de la graine.
Des hauts talons descendent l’escalier intérieur de la maison. Il ouvre la fenêtre, pour voir passer la porteuse de ces hauts talons dans la cour, étend les bras la paume vers le ciel.
Sur l’instinct génératif.
Loué sois-tu, instinct génératif, heureux maître, dont nous sommes les tant heureux esclaves : abattus, déprimés, désespérés, dans la rue, homme, femme croisent des cortèges d’Adonis, des cortèges d’Aphrodites, et les voilà repompés, requinqués, ragaillardis, ravigotés, revigorés. Béni sois-tu, instinct génératif, qui nous sauve, homme, femme, du néant, jour après jour, et l’espèce en même temps.
Rien partout
Des saisons, et des arts et des dieux,
Ne vaut deux sous d’jup’
Deux sous d’yeux.
Acte 5.
Le soir est tombé. Il sort la petite lampe à abat-jour sur la table et l’allume.
Célébrons un humble solitaire, si humble que ce ne peut être qu’un autre que lui, qui peut le glorifier.
Contre lui, contre son humilité, je chanterai son humilité, et en chantant son humilité, je chanterai l’humilité de tous les humbles.
Il écrit, et lit en écrivant.
« Parva virumque cano.
« Un jeune homme, un dimanche
»1
»Foulques est couché, dort. « soleil se lève, paraît à la fenêtre de côté, pâle, monte.
« Foulques 1.- (se dressant brusquement dans son lit) Qui est là ?
« Foulques 2.- Mais c’est toi.
« Foulques 1.- Qui toi ?
« Foulques 2.- Mais toi. .. .. Pour toi, toi, c’est moi. . Ah. « Moi. (effrayé, saisissant son réveil) 8 heures 20. J’ai pas mis le « réveil. (sortant de son lit, les jambes nues pendantes, [il est dans un "pyjama à short], cherchant de ses pieds ses espadrilles) Agrégé, tu vas faire licencier. Comme si ça ne suffisait pas comme ça. « (soudain) Mais c’est dimanche. «
(chantant)
C’est demain dimanche
C’est la fête à ma tante.
»(se renfilant sous les draps) Jour chômé. Repos obligatoire.
« Il se rendort. »
Foulques se lève, des yeux,fait le tour de sa chambre, termine par son écrit.
« Dieu dit Que la lumière soit, et la lumière fut, et Dieu vit la lumière était bonne. »
Foulques, en souriant jusqu’aux oreilles,il se met en pyjama, pose sa chaise et son réveil à côté de son lit, se couche, ronronne, et éteint.