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18. Un jeune homme, un dimanche

Acte 4

Fin d’après-midi. Le soleil a bien baissé.

(De sous ses couvertures.) Tu gémis, tu pleures sur toi… …Qui t’entend ? Y a-t-il un seul être au monde, qui soit prêt à te prêter l’oreille ? A compatir avec tes tourments? A pleurer avec toi sur ton sort ? Essaie de tirer la manche à quelqu’un, et lui montrer tes yeux rougis, tes paupières gonflées, tes joues mouillées de larmes : tu sais bien que le plus amical, tirerait sur sa manche avec agacement et se détournerait de toi. Et c’est ce que tu ferais à sa place, si lui était toi. Alors, pourquoi mendier ?

La société est mal faite ? Parce que les 11 gerbes ne sont pas toutes à s’incliner devant la tienne ? Que le soleil, la lune et les o

onze étoiles ne sont pas à se prosterner devant ta planète ? Il faut que tu t’y fasses : chacun, aujourd’hui est égal à chacun, personne ne se prosterne plus devant personne.

Se plaindre, gémir, pleurer ne sert plus qu’à une chose : pleurer, gémir, se plaindre plus encore.

 

(Il prend son carnet.)

De Beau de l’air et de la chanson :

Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi tranquille

Tu réclames le soir, il descend, le voici.

 

De celui qui fit son nom du prénom d’un autre : « En être à tourner ses pensées, comme des chevaux de bois sur un manège, c’est cela la torture indicible. »

Du vieil Amoureux des Travaux : « Désespoir et chagrin vont de pair avec oisiveté, fierté et joie viennent avec ouvrage. »

D’Epictète : « Comme la brume, de loin l’imagination a l’air solide, consistante. On y rentre. A notre consternation, on en sort trempé comme une soupe. On n’a plus que cette humiliante ressource : aller se sécher. »

Du sage chinois : « Libère-toi de la folle imagination despote, livre-toi à la sage raison égalitaire. »

De Sébastien Roch Nicolas : « Si la pensée vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu’elle vous a fait. »

  

Ainsi donc, pauvre, pâle et piètre individu

Qui ne croit à son moi qu’à ses moments perdus,

Vous n’êtes pas encore à penser par vous-même.

 

Il s’assied sur le lit, en croisant les jambes.

 Foulques.

Qui prend garde de ne pas te froisser, ni te blesser ? Jamais ne fronce le sourcil, jamais ne s’agace ? Jamais ne raille ni ne se moque? Qui est toujours à ton écoute, comme une Eminence Grise ? Qui est ton meilleur patron, habile à tirer le meilleur parti de tes capacités ? Qui est ton meilleur ouvrier, le adroit, le plus consciencieux, le plus travailleur ? Qui est voué, dévoué à toi, comme une âme damnée ? Qui ? Qui ? Sinon, toi ?

 Le sage chinois n’a-t-il pas dit : « Votre for intérieur est votre meilleur parlement. »

Il s’assied les jambes pendantes.

 Sur mon sans papiers.

A qui je parle depuis ce matin ? A qui je parle, qui m’écoute, depuis ce matin, bien vivant, bien existant ? Sinon moi ? Et pourtant, est-ce que je ne fais pas comme s’il ne vivait ni n’existait. Et si je le reconnaissais ? J’exploite ce clandestin à mort dans ma cave avec sa machine à coudre. Ce sans papiers, si je le naturalisais ?

 Il s’habille, prend son carnet .

Du premier qui abattit ses cartes : « Il y a juste 8 ans que le désir me fit résoudre à m’éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des connaissances, et à me retirer ici, en un pays, où, parmi les foules d’un grand peuple fort actif et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d’autrui, sans manquer d’aucune des commodités, qui sont dans les villes les plus fréquentées, j’ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus reculés… ..Il n’y a rien, qui soit entièrement à notre pouvoir que nos pensées, en sorte, qu’après que nous avons fait de notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous, absolument impossible. Mais j’avoue qu’il est besoin d’un long exercice et d’une méditation souvent réitérée, pour s’accoutumer de regarder de ce biais les choses, et je crois que c’est principalement en ceci, que consistait le secret de ces poètes, qui ont pu autrefois se soustraire à la Fortune, et malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec les dieux.« 

 Du maître des Eaux et Forêts : « Il n’est meilleur ami, ni parent que soi-même. »

 De celui qui vécut cent ans : « Le plus grand secret du bonheur est d’être bien avec soi. »

 

 Il se plante au milieu de sa chambre.

 Voyons. J’ai tout ce dont j’ai besoin.

J’ai des matériaux en abondance, des idées, autant que je veux, et plus même que j’en veux, et non seulement celles-ci, mais aussi leurs contraires. Je suis prêt à les défendre toutes avec la même égale passion, même si elles sont antinomiques, surtout si elles sont antinomiques, sauf.. .. sauf que je sais pas laquelle défendre, et au nom de quoi. J

‘ai tous les outils qu’il faut. Vocabulaire, grammaire, syntaxe, langue archaïque, académique, classique, précieuse, soutenue, commune, ordinaire, grossière, argotique, j’ai tout cela dans ma boîte, sauf.. .. sauf que je ne sais pas quel outil employer et au nom de quoi.

La question est : au nom de quoi.

Mystère et boule de gomme.

 Il fait les cent pas.

Irrésolution.

Du premier qui abattit ses cartes : « L’irrésolution est le plus grand des maux. »

Quand tout est flou, confus, qu’on ne sait plus où donner de la tête, il n’y a plus qu’une solution : formuler la question. On se défait du flou et du confus, en formulant la question, parce que quand la question est formulée, la réponse, rationnelle, découle d’elle-même. De quoi s’agit-il au juste ?

 Il fait les cent pas, s’adosse au mur.

Tu te dis : A quoi bon ? Tout a été fait. Belle ânerie. Crois-tu que chaque artiste, à son époque, a pensé : à quoi bon ? Tout a été fait ? Car, depuis l’art grec, tout artiste aurait été en devoir de le dire. S’est-il privé de faire ? Si, au lieu de donner dans les anciens, tu faisais comme les anciens, tu donnais dans toi, tu faisais du neuf ? Ton neuf a un avantage sans égal. Leur nouveau, à eux, est aujourd’hui ancien. Toi, tu peux faire un nouveau, dont eux n’avaient pas la moindre idée.

 Il se met debout face à la fenêtre.

- Dans quoi donneras-tu ? Dans le réel ou dans l’imaginaire ?

- L’imaginaire a un champ trop illimité. Il n’y a qu’une chose de circonscrite : le réel.

- Quel réel ? Les choses, ou les êtres ?

- Pour l’être, seul l’être existe, les choses n’existent qu’en ce qu’elles servent l’être.

- Bon, un être. .. .. De l’illustre ?

- Eclairer ce qui est éclairé ?.. … Du non-illustre.

- Du non-illustre ? De l’obscur, donc… Un être obscur, qui a un nom ?

- Nommer celui qui est nommé ?.. ..De celui qui n’a pas de nom.

- De celui qui n’a pas de nom ? De l’anonyme donc ?

- De l’anonyme, eh bien, oui, que voulez-vous.

Raconter la vie d’un grand homme, n’est-ce pas se reconnaître son laquais ?

 

 

Il fait les cent pas, s’arrête.

Qu’est-ce que tu sais ?

Je sais une chose : qu’il faut que je fasse.

-Mais je ne sais pas une chose : quoi faire.

Je sais une autre chose : qu’il ne faut pas que je fasse ce qui a déjà été fait, en conséquence, qu’il faut que je fasse quelque chose de neuf, d’original.

Je sais encore une autre chose : que je veux faire quelque chose qui soit de moi.

Je sais encore une autre chose : que je veux faire quelque chose de vivant de senti, qui me plaise à faire.

Je sens, c’est le mot de l’homme qui ne recherche que la vérié.

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