Acte 3
Un silence. Au public.
Dieu, que je suis seul. La solitude.
L’hiver est glacial, le lycéen revient à vélo, malgré les gants de laine, ses doigts sont gonflés, blancs, insensibles comme du bois, il entre dans la maison, sa mère met ses mains sous les aisselles, et il hurle Ah Ah
L’émigré, étranger dans le pays, le seul but de sa flânerie le dimanche, c’est la gare. Dans la salle des pas perdus, près des guichets, il assiste au départ, à l’arrivée des voyageurs. Il monte sur les quais, il assiste au départ, à l’arrivée des trains. Et il regarde sa montre, comme s’il attendait quelqu’un, ou comme s’il raccompagnait quelqu’un. Mais il n’attend personne, il ne raccompagne personne.
Un homme entre dans son nouveau logement, vide de tout meuble, la nuit tombe, le camion de déménagement n’arrive pas, il s’assied par terre, s’adosse au mur, frissonnant, il ramasse son manteau autour de lui, et se pelotonne.
(Il prend son carnet, regarde vers la fenêtre)
Sortir na pas sortir
Allons, dernier des poètes
Toujours enfermé, tu te rendras malade
Vois, il fait beau temps, tout le monde est dehors
Va donc t’acheter pour 2 sous d’ellébore
Ca te fera une promenade.
Il met sa veste, ouvrant la porte de la douche, se coiffe, s’arrange, se plante devant la fenêtre, se penche, regarde le ciel.
Aller à la pêche ? J’aurai des touches. Mais est-ce que je ne sais pas d’avance que ça ne mordra pas. Filles et femmes n’aiment ni inconnus, ni vagabonds. Majoritaires absolues, celles qui en vous croisant, tiennent leurs yeux obstinément baissés à terre. Petites minoritaires, les délurées qui braquent sur vous leurs pleins phares : celles-là vous aveuglent tellement, que vous détournez les yeux… … Alors, à quoi bon ?
Aller voir mon ex-ami Nicolas le peintre ? Si je lui parle de moi, muet il se taira jusqu’à ce que j’amorce la conversation sur lui, et alors, il parlera d’abondance. Attendre d’un ami qu’il se passionne, s’inquiète, se soucie pour moi, jusqu’à s’oublier lui-même? Lui, de son côté, est-ce qu’il n’attend pas de son côté que je me soucie, m’inquiète, me passionne pour lui, comme si j’étais lui? Si l’un parle à l’autre de lui, n’est-ce pas dans le secret espoir, que, la corvée finie, sera abordé le vrai sujet : lui-même ?… …Alors, à quoi bon ?
Il ôte sa veste, s’assied sur son lit.
Ne peux-tu pas raisonner ?
Tu étais envahi et occupé. Tu aspirais par-dessus tout à être libre. Tu es libre. Et tu aspires de nouveau à être envahi et occupé. Cherchez l’erreur.
Aux malades guéris, la souffrance manque. N’est-ce pas stupide ?
Il y a tout de même une chose contradictoire. Le dentiste te fait attendre une heure, deux heures : te voir ainsi voler ce qui est ton bien le plus précieux, le temps, te met en rage. Ta vie à toi n’est-elle pas pour toi, aussi précieuse que pour lui sa vie à lui ? Mais ce temps que tu dis ton bien le plus précieux, aujourd’hui, ne l’as-tu pas tout à toi, et en abondance ? Et tu ne songes qu’à le jeter par les fenêtres, comme s’il n’avait aucune valeur. Si tu rages contre ton dentiste, rage contre toi doublement.
Fuir où aller par ce printemps
Dehors, dimanche, rien à faire
Et rien à faire non plus dedans
Oh rien à faire sur la terre.
La belle confiance en lui que tu essayais de redonner à ton ami Nicolas le peintre, dépressif comme il était, pourquoi ne pas te la redonner à toi-même ? Ne penses-tu pas que ce serait la tâche prioritaire ?
De celui qui le premier abattit ses cartes : « La liberté, c’est la puissance réelle et positive de se déterminer seul, et cette puissance est la volonté. »
Il hausse les épaules, sceptique, ôte sa chemise, son pantalon qu’il suspend au placard,et en caleçon se couche.
Que la vie est quotidienne
Et du plus vrai qu’on se souvienne
Qu’on fut piètre et sans génie.
La mouise. Je m’envase. Je m’embourbe. Je patauge dans un marais, des bulles de gaz puant montent le long de mes jambes et crèvent à la surface. Mon esprit a les doigts tout collants des papiers de bonbons, il ne peut rien saisir sans que tout colle aux doigts. Je suce avec délice l’amer caramel mou, et il me colle aux dents.
(Il prend son carnet.) De celui qui de fit un nom d’un prénom qui n’était pas le sien : « Si l’on considère ce qui est de soi, et sans qu’on y travaille, le pessimisme est le vrai, car le cours des choses humaines, dès qu’on le laisse aller, va tout de suite au pire. »
Du professeur berlinois : « L’âme immédiate et naturelle est toujours enveloppée de mélancolie et comme accablée. »
Du même : « L’Etre, l’être pur, sans détermination, qui ne fait qu’être, est en réalité néant, ni plus ni moins que néant. »
Mais : de celui qui le premier abattit ses cartes : « La plupart des gens s’humilient : ils se sentent faibles, irrésolus ; comme s’ils n’avaient pas l’usage entier de leur libre arbitre, ils ne peuvent s’empêcher de faire contre eux des choses, qui les abaissent encore plus ; ils croient ne pouvoir subsister par eux-mêmes, ni se passer de plusieurs choses, dont l’acquisition dépend d’autrui. »
Le lapin a du chagrin
La fourmi a du souci
Le petit rat a du tracas
Mon Dieu ou la la.
Il tire sa couverture sur sa tête, et s’endort.