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18. Un jeune homme, un dimanche

Acte 1

Foulques est couché, dort. Le soleil se lève, paraît pâle à la fenêtre du côté l’est, monte.

Foulques 1.- (se dressant brusquement dans son lit) Qui est là ?

Foulques 2.- Mais c’est toi.

Foulques 1.- Qui toi ?

Foulques 2.- Mais toi. .. .. Pour toi, toi, c’est moi. . Ah. Moi. (effrayé, saisissant son réveil) 8 heures 20. J’ai pas mis le réveil. (sortant de son lit, les jambes nues pendantes, [il est dans un pyjama à short], cherchant de ses pieds ses espadrilles, affolé) Agrégé, tu vas te faire licencier. Comme si ça ne suffisait pas comme ça. (soudain) Mais c’est dimanche.(chantant)

C’est demain dimanche

C’est la fête à ma tante.

(se renfilant sous les draps) Jour chômé. Repos obligatoire.

Il se rendort.

Acte 2

Le soleil monte, se fait plus fort.

Foulques.- ( de son lit) Lundi dernier, fait serment solennel, promis juré, que ce dimanche-ci, dès le lever, j’attaquerai mes travaux personnels. Mardi passe, mercredi passe, jeudi passe, vendredi passe, samedi passe, plus le dimanche prenait corps, plus le serment partait en capilotade. Dimanche naît, voilà le serment mort et enterré… (levant le poing)… Revendiquons haut et fort ma liberté. J’ai envie de rien faire et je ferai rien, on est en république, merde alors.

Il tend la figure vers la fenêtre.

(montrant le soleil, dégoûté) Ca ? Que voulez-vous faire avec ça ? (Il sort ses jambes, enfile ses espadrilles, va à la fenêtre [ses espadrilles collent au lino crasseux], se penche pour voir le ciel) (montrant le soleil) Un projecteur de 5 000 watts, (montrant le ciel) une toile de fond bleu azur bien tendu sans un pli, un tel éclairage et un tel décor somptueux, pour un navet dominical. Que voulez-vous faire dehors ?

Il se refourre dans les draps.

(d’entre ses draps) Le problème, c’est que je vais encore plus déprimer couché que debout. (du drap, il lève le bras) Heureusement, dans mon hiver, j’ai mon petit Noël.

Il se lève, sur ses espadrilles qui collent, va à sa cafetière, du robinet de l’évier la sert en eau, la met en marche ; va au placard, sort la grande tasse, l’assiette, le couteau, les pose sur la chaise ; va au frigidaire, sort le beurre, la bouteille de lait, les pose sur la chaise ; de même, la baguette. Il se refourre au lit, s’appuie sur le coude, se coupe un bout de baguette, qu’il coupe en deux en long, les tartine de beurre. Lorsque le café est passé, il se lève, se sert en café, ajoute du lait.

Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient. Il se recouche, croque une tartine. MM. Onctueux, blanc ivoire. Mie fraîche Croûte craquante. Nectar céleste. (il boit son café) Racine passera comme le café, Racine est passé, le café est resté. Ambroisie divine… … Dieu que c’est bon. Délices de la terre. .. .. Au bon beurre. Mm.

Il termine son petit déjeuner.

Ainsi : rien. (se mettant à 4 pattes sur son lit, il met un pied sur la chaise, tendant le bras, il saisit le paquet de feuilles A4, le brandit) Est-ce que je serais comme le mal armé : « poète impuissant qui maudit son génie, » « clarté de ma lampe (du paquet de feuilles A4, il tire une feuille, et la montre) sur le vide papier que sa blancheur défend » ? Horreur.

Il jette le paquet de feuilles sur la table, regarde sa chambre, rêve un peu. Ilse met à genoux sur son lit, dans la poche revolver du pantalon qui pend derrière lui, prend un carnet. Il l’ouvre et lit

De Julot les Belles Feuilles :

Quand j’organise une descente en moi

Je trouve là, attablée

Une société bien un peu mêlée

Dont je n’ai pas à me vanter ma foi.

Il pose son carnet sur la chaise, s’assied au bord de son lit, des yeux, détaille sa chambre.

Taudis de 20m2. Lino collant de crasse. Siphon du lavabo bouché. Les deux robinets coulant goutte à goutte. Ampoule nue. Tache jaune au plafond de la taille de l’Australie. Deux fissures au mur, de la taille de la faille du Colorado. Des murs sales partout. Un interrupteur, deux prises de courant vieux, noirs, cassés, pendants. 4 carreaux de faïence manquants, laissant le béton nu. Un carreau de vitre cassé à la fenêtre. Et j’étais en compétition avec quatre étudiants. Et j’ai été préféré, parce que j’étais prof… … Un déchet dans un sac, (montrant la fenêtre) jeté sur un dépôt d’ordures nommé Belleville.

(chantant)

Pauvre marin revient de guerre

Tout doux

Tout mal chaussé, tout mal vêtu

Pauvre marin d’où reviens-tu

Tout doux.

Bureau de réclamations : dépose plainte contre toi, professeur agrégé de merde.

En espadrilles, il va derrière la table et s’adresse au public.

Harangue pour me pousser à curer le siphon de mon lavabo.

Du Président à mortier :  » J’ai pour principe de ne jamais faire faire par autrui, ce que je peux faire moi-même. « 

De la mythologie grecque : Augias, qui était jaloux d’Héraklès, voulut pour le rabaisser, lui imposer un travail servile, et lui ordonna de nettoyer ses écuries. Héraklès ne trouva pas cette tache audessous de sa dignité. Il ouvrit une brèche dans l’enceinte des écuries et dériva l’eau de deux fleuves voisins, l’Alphée et le Penée. L’eau traversa les étables et ressortit par l’extrémité de la cour, entraînant tout le fumier. Et Héraklès exécuta la tache en un jour. Portons-nous le challenge d’exécuter la tâche en moins de temps qu’Héraklès.

Il va chercher dans les sacs la pince multi-prises, le grand tournevis, les gants rouges de ménage, sous l’évier le seau, qu’il place sous le siphon, dévisse le siphon, laisse s’écouler l’eau sale, nettoie le tuyau, vide le seau dans les WC, revisse le siphon, ouvre le robinet d’eau froide, contrôle le siphon, ferme le robinet. Il ôte la vaisselle de sa chaise, la place dans l’évier, range le beurre dans le frigidaire, le pain, à côté de la cafetière.

Revenant vers le lit, il regarde ses espadrilles qui collent, il s’assied sur le lit, regarde le lino.

Quel mari, lorsqu’il voit sa femme en jupon, à genoux, laver les dalles de la cuisine, ne se sent pas coupable ? Et se sentant coupable, s’asservit à elle ? Levons haut notre pancarte, libérons-nous de l’esclavage de la femme.

Il reprend le seau, y verse deux bouchons du nettoyant de ménage, y dépose le rectangle en éponge synthétique, le remplit d’eau dans l’évier, ôte ses espadrilles, dont il nettoie les semelles, et qu’il pose, renversées sur le lit. Pieds nus, il déplace le lit, et commence à laver à genoux, le lino de la droite de la chambre, soigneusement, en rinçant et essorant de temps à autre le rectangle.

Et si en décrassant mes extérieurs, je décrassais en même temps mes intérieurs ? (tout en lavant) .. Vie professionnelle. J’ai dû à ma mère, institutrice de me jouer des examens. Passer la licence, le doctorat, l’agrégation n’a été qu’un jeu. J’ai été un des plus jeunes professeurs de faculté en sociologie littéraire. Je n’y ai, hélas, que trop bien réussi. Je suis passé rapidement maître dans l’art de tourner en ridicule les thèses, doctrines et œuvres des auteurs passés et présents. On me prédisait un brillant avenir, mes livres se vendaient comme des petits pains. Je me suis hélas, aperçu, un jour qu’en détruisant le patrimoine, je détruisais aussi la maison. Vie privée : même passif.

Des femmes mûres, des jeunes filles

Des mères de filles, des filles de mères

J’en ai connu de toutes sortes.

En somme, vie professionnelle et privée, je me suis trouvé un beau jour.. .. en train de sombrer et faire naufrage. C’est alors que je me suis rattrapé à une planche de salut pourrie, qui a été cause que j’ai coulé à pic.

Il replace le lit.

En gants rouges et pieds nus, il va derrière la table et s’adresse au public

Une question sur les valeurs.

Il y a de temps en temps, un Monsieur en costume cravate, qui dit à la télé : il faut défendre nos valeurs, nous n’avons pas les mêmes valeurs. Ce que je reproche à ces Messieurs, c’est qu’ils se cantonnent trop dans les généralités. De quelles valeurs parlent-ils au juste ? De valeurs mobilières, immobilières ? De valeurs monétaires, financières ? Cotées en bourse ? Au comptant, à terme ? Nominatives, au porteur, à ordre ? Actions ou obligations ? Je trouve qu’ils ne devraient pas parler dans le vague.

Il déplace la table, lave à genoux, le fond du milieu de la chambre, soigneusement.

Universitaires, nous estimions de notre devoir d’aller vers la société civile. Nous avons été amenés ainsi à visiter un grand couturier. Double colonnade de part et d’autre comme à la basilique de St Pierre , 6 magnifiques mannequins, comme les korès de l’Erechteïon, portaient le couturier, comme un linteau, à bout de tête. Nous avons trinqué à nos existences. Sur un signe du couturier, un saxo et un pianiste ont entamé un blues. Il a eu un geste vers sa garde kadhafienne : A vous, mesdemoiselles, est allé vers ma consœur, s’est incliné, l’a invitée à danser. J’ai levé les yeux vers le premier mannequin, à peine mes yeux eurent-ils touché les siens, que les siens, descendant des nues, atterrirent sur les miens. Nous nous sommes questionnés genre « la case oui ou non. » Nous avons coché oui. Nous sommes allés l’un vers l’autre. Nous avons dansé tous les deux avec une si belle harmonie, que toute la compagnie, faisant cercle autour de nous, nous a applaudis avec chaleur. Lorsque nous sommes partis, elle, si légère, m’a jeté un regard.. .. lourd.

(Il se lève, debout, immobile) Apolline. La statue grecque. Le nez en prolongement du front, les yeux bovinement écartés, la figure ovale, le menton mou, la chevelure blond cendré tirée sur les tempes, ramassée en lourd chignon sur la nuque. Pensée de la beauté, beauté de la pensée : Phidias et Platon joints. Apolline était belle comme la géométrie d’Euclide. . Oui, mais.

Il replace la table.

En gants rouges et pieds nus, il va derrière la table et s’adresse au public

Sur le oui et sur le non.

Oui. Dites : Oui. Oui. Dans la gorge pas de douane, la barrière est levée, la frontière est ouverte, le oui passe avec le souffle. Oui-da, Oui, bien sûr. On opine, il y a consensus, tout le monde est d’accord, comme dans les pays à parti unique, il y a unanimité. Oui. Oui. Dire non, c’est autre chose. Non est une occlusive nasale dentale. La barrière est fermée, les douaniers arrêtent, fouillent le véhicule. La langue fait barricade. Non. Non, non, et non. Non à l’opinion courante, non au consensus, non au parti unique, non aux traditions, non à l’esprit de corps. Non, je ne suis pas d’accord. On se détache du pluriel, on se singularise. Foutre, je ne suis pas un faible, je sais dire non. Non, rien à faire. Ah, ça non. Non, mais. Non par exemple. Non, pour qui me prenez-vous ? Non, alors. Les Spartiates expliquaient la servitude et les défaites des Perses, par la raison qu’ils ne savaient pas dire non.

Il continue de laver la partie centrale du lino, devant la table, jusque tout devant.

Le regard de la statue de marbre ne m’avait pas laissé insensible. On sait combien les professeurs, dans leurs recherches, sont opiniâtres. Quand je l’eus retrouvée, qu’en bas de chez elle, elle m’a vu, elle est allée droit sur moi. Je lui ai demandé si elle voulait bien que nous fassions connaissance. Elle m’a répondu qu’elle n’aurait jamais osé le vouloir, mais qu’elle était heureuse que je l’eus osé, moi.

Se dressant, s’adressant au public.

Mettez-vous à ma place, les cocos. Quand vous croisez dans la rue une beauté, que vous jetez sur elle un regard furtif, vous savez bien qu’elle n’est pas pour vous, vous passez, en même temps qu’elle passe. Mais que feriez-vous, si la beauté s’arrêtait ? Il lave la partie gauche du lino. L’étudiant, dans sa mansarde, sur un mur sale, épingle une reproduction de la « Naissance de Vénus, » il la regarde de temps à autre, pour nourrir ses yeux de beauté. Je n’avais pas la reproduction, j’avais Vénus elle-même. Quand une déesse tombe amoureuse d’un mortel, comprenez que ce mortel se sente comme un demi-dieu.

Objet du culte des publicistes, journalistes, photographes, cameramen, oligarques, ploutocrates, dernière vogue, dernière vague, dernier cri, cette beauté de beauté se donnait à un poussiéreux professeur, agrégé en plus, que voulez-vous que fasse le poussiéreux professeur agrégé en plus sinon se vouer et se dévouer à elle ?

En gants rouges, et pieds nus, il va prendre son carnet.

De Beau de l’air et de la chanson :

« Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre,

« Et mon sein, où chacun s’est meurtri tout à tour,

« Est fait pour inspirer au poète un amour

« Eternel et muet, ainsi que la matière.

 

« Je trône dans l’azur, comme un sphinx incompris

« J’unis un cœur de neige à la blancheur du cygne

« Je hais le mouvement qui déplace les lignes

« Jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

 

C’est Apolline tout craché.

En gants rouges et pieds nus, il va derrière la table et s’adresse au public.

C’est le moment de m’expliquer sur ma morale.

Sachez que j’ai vis à vis de moi,une morale très libérale. Vous ne pouvez savoir combien vis à vis de moi, je suis tolérant. Je m’autorise à faire et dire toutes les idioties possibles (ça libère vous ne pouvez pas savoir), je me permets des accès de luxure, de gourmandise, de prodigalité, de colère (ça fait tellement de bien),de paresse (comme ça repose), de vengeance (comme ça décharge), je me laisse aller à déverser des charretées de sales jurons et grossièretés (c’est souvent le signe d’une certaine élégance). Il m’arrive même de donner dans la malhonnêteté, pour que les gens ne me prennent pas trop pour un imbécile. Il y a deux façons de vivre dans le juste milieu : ou en étant médiocre, ou en ayant des hauts et des bas, et faisant la moyenne : la deuxième façon a ma nette préférence. L’homme est trop courbe, pour s’imposer en morale, une règle contraignante. Cela le déforme trop.

Il vide le seau, le remplit au lavabo, y ajoute un bouchon de nettoyant, puis lave le lino du coin d’eau, puis le bas de la douche, vide le seau dans les WC, nettoie les plantes de ses pieds. Il tâte le lino de la chambre pour voir s’il est sec, parle de la porte du coin douche.

Je ne parle pas des préliminaires entre Apolline et moi, parce qu’ils se sont réduits à des interjections, des exclamations, des points de suspension :pour ceux que ça intéresse, je passe la main à cetuy-ci qui écrivit  » Bagatelles pour un massacre  » Louis Ferdinand Destouches 1894-1961.

J’en viens droit au fait… … Il y a toujours un moment où il faut sortir enfin la vérité du puits, in naturalibus..

Sur la pointe de ses pieds nus, il va prendre sa chemise et son pantalon, qu’il suspend dans la douche.

En entrefermant la porte, il se déshabille

(montrant sa tête) Une blague. Lorsqu’un jeune homme dit à une jeune fille qu’il l’aime, pourquoi la jeune fille baisse-t-elle les yeux ? Pour voir si c’est vrai.

Hélas. J’habitais chez mes parents depuis ma dépression. Ils ont accepté que je reçoive dans ma chambre, qui était près de la porte d’entrée.

Il prend sa douche. Il suspend la douche.

Vous avez certainement déjà observé, les jours sans vent, comme tristement, au-dessus de la préfecture, pend le long du mât, le drapeau comme une ficelle.

Il reprend sa douche, la suspend.

Comme au-dessus du Champ-de-Mars, la Tour Eiffel exhibe avec indécence l’armature de ses poutres d’acier rivetées, -on voit au travers.

Il sort de sa douche, s’essuie, suspend son essuyage.

Quand on voit des échassiers, un héron sur un bord de Seine, on admire toujours comment sur les minces baguettes avec leur fil de muscle attaché de leurs pattes, ils arrivent à se déplacer.

Il s’essuie, s’habille, suspend son habillage.

(off) Comme en haut du mât de cocagne, pend à un fil un jambonneau. Il suspend son habillage. Et sur les radiographies, comme on ne voit que les os – la chair, il faut la deviner : un adolescent, même précoce, même élevé chez les pères, si prompt à s’émouvoir, devant, resterait froid.

Habillé, il apparaît

On dit œuvre de chair, on ne dit pas œuvre d’os.

Il tâte le lino pour voir s’il est sec. Au public :

Le curieux de l’histoire, c’est qu’au lieu de l’incriminer, elle, je me suis inculpé, moi. Ce n’était pas le sujet qui n’inspirait pas assez le poète, c’était le poète qui n’avait pas assez de talent. Il a fallu que je puise dans ma documentation photographique pour étoffer mon histoire… …A partir de ce jour-là, mes relations n’ont plus été pour moi qu’un devoir éthique. Ce qui aurait dû relever de la nature animale, n’a plus relevé que de la nature morale : ç’a été ça le vice.

Il va chausser ses espadrilles, range le seau, rince et essore le rectangle d’éponge synthétique, le suspend à un des bras des serviettes, à côté du lavabo.

(Il chante)

Mon père m’a donné un mari

Mon Dieu quel homme

Quel petit homme

Mon père m’a donné un mari

Mon Dieu quel homme

Qu’il est petit

 

La premièr’nuit j’couch’avec lui

Mon Dieu quel homme

Quel petit homme

La premièr’nuit j’couche’avec lui

Mon Dieu quel homme

Qu’il est petit

 

Au fond du lit je l’perdis

Mon Dieu quel homme

Quel petit homme

Au fond du lit je l’perdis

Mon Dieu quel homme

Qu’il est petit

En gants rouges, il va derrière la table et s’adresse au public

Une idée me passe par la tête.

J’aimerais dire un mot sur faites le bien, et sur aimez-vous les uns les autres.

Faites le bien, c’est vite dit. Mais rien ne fâche plus autrui, vous le savez comme moi, que quand on essaie de lui faire du bien malgré lui. Aimez-vous les uns les autres, c’est joli à lire sur du papier-bible. Demandez donc à votre prochain s’il veut que vous l’aimiez. Au mieux, il vous touchera le front de sa main, au pire il vous soupçonnera de Dieu sait quoi, il vous regardera de travers. Aimer quelqu’un malgré lui, c’est le moyen le plus sûr de s’en faire haïr. Une chose est, d’aventure, de porter secours à une victime, comme le bon Samaritain, une chose est de lui coller au train. La meilleure façon d’aimer son prochain, et pour laquelle il vous sera durablement reconnaissant, c’est d’avoir à son égard une saine neutralité. Aimer son prochain consiste en ceci, aussi paradoxal que ça puisse paraître : : lui fiche la paix.

Il va aux fissures, y enfonce le doigt.

Quand Apolline s’est trouvée enceinte, je l’ai demandée en mariage. J’étais au 7ème ciel. La beauté devenait mienne, j’en devenais propriétaire légal. Une statue de Phidias, chez soi, ne peut avoir que la place d’honneur, Apolline, chez moi, a occupé la niche au-dessus de l’autel, j’ai été le pauvre moine Théophile prosterné aux pieds de la Madone.

Il sort spatule, tube de rebouchage, va aux fissures, de l’angle de la spatule, les gratte.

L’Arthur qui a dit zut, a dit : « Il faut être résolument moderne. » J’ai épousé son parti. J’ai vendu mes livres à un brocanteur : belles lettres et beaux arts ne sont que le substitut de la beauté, qu’avais-je besoin du substitut quand j’avais la beauté elle-même ? Nous avons emménagé dans un 5 pièces dans le Marais, que j’ai fait refaire en noir et blanc, équiper de verre et d’acier. Je n’ai plus juré que par les magazines, la télé des jeunes, les bandes dessinées, la science-fiction, le folk, pop, rock, funky, soul, raï, rap, disco. Je me suis habillé jeune : un jean grunge, un tee-shirt élimé ont été ma tenue quotidienne. J’ai remarqué que c’est dans la mesure où je me niais qu’elle s’affirmait.

Il va derrière la table et s’adresse au public.

Mon cordonnier.

Note sur les gens les plus sympathiques.

Pardonnez-moi, je ne suis si sectaire ni doctrinaire, ni de droite ni de gauche, ni croyant ni incroyant, c’est une vérité que je ne cesse tous les jours de vérifier, mais les gens les moins calculateurs, les plus sans arrière-pensée, les plus ouverts, qui ont le plus le cœur sur la main, sans vouloir vous blesser, ce sont les gens qui n’ont pas d’argent. C’est un fait.

Il rebouche une des fissures.

Je reconnais hautement qu’elle a fait de méritoires efforts, pour tenir son rôle de maîtresse de maison. J’étais en cuisine aussi analphabète qu’elle. Nous avons appris ensemble les recettes de base : cuisson des pâtes, des côtes de veau, de porc, confection de la vinaigrette. Elle a été demandeuse pour fabriquer une brioche. Elle s’est amusée comme une gamine à travailler le lait, les œufs, la farine, le beurre, jusqu’à ce que la pâte se détache, à aplatir la pâte avec le rouleau, à la couper en bandes, rouler les bandes, les dresser dans le haut moule. Elle a pris un plaisir enfantin à voir la pâte gonfler, puis dorer, brunir, et moi, que ça lui plaise m’a plu comme tout.

Malheureusement, je lui en ai fait de tels compliments, qu’elle s’est mise en devoir d’en faire une tous les jours. Elle m’a dit : Quand je prends, je prends aux hanches, elle a continué, elle, son régime féroce de mannequin. Moi, par contre, j’étais tellement dépourvu de plaisirs et si peu à moi que, la brioche aidant, manger et boire ont fini par être mon seul plaisir. Je me goinfrais, je m’empiffrais, je lichetronnais. Aussi, je n’ai pas tardé à me fabriquer du lard comme un cochon, et un ventre comme une vache.

Il rebouche l’autre fissure.

J’ai eu le malheur de lui dire, un jour, qu’en comparaison d’elle la korè, j’étais un poussah. Le mot lui a tellement plu, que le soir même, elle m’a appelé : Poussah… J’ai eu la sottise d’en rire. Poussah finit par devenir mon prénom. Poussah, tu veux bien .. ? Poussah, où se trouve… J’en étais rouge de honte.

J’espérais tellement de tout mon cœur qu’elle me dise : Mon ami, tu t’es assis au bas bout de la table, monte plus haut. Il m’était difficile de monter de moi-même, puisque de moi-même, je m’étais descendu.

Pour être juste, elle a banni les talons hauts, mis des souliers plats, ce qui la faisait de ma taille ; proscrit coiffeur, couleur, rouleaux, fer à onduler, cheveux postiches, elle s’est retrouvée en affreuse chevelure crépue grise. Je l’ai, au plus vite, invitée à faire machine arrière, en lui remontrant que l’artifice était sa vraie nature. Elle n’a pas tiqué, elle a opiné.

Il range son matériel, essuie la spatule avec un journal, qu’il va jeter dans la poubelle.

Il va derrière la table et s’adresse au public.

J’ai beaucoup vu la télé avec elle.

J’ai un mot à dire sur la télé.

L’émotion, ah, l’émotion. Les gens de la télé n’ont que ce mot à la bouche. Vautrés sur nos fauteuils, nous sommes si remués, agités, secoués par toutes les horreurs, qu’ils mettent en scène, que nous avons l’impression de vivre deux fois plus. Mais vivons-nous ? Si j’ai un conseil à vous donner, vivez non la vie de la télé, mais votre vie à vous : il y a bien sûr moins de suspense, vous devrez y mettre du vôtre, mais vous vivrez la vraie vie, la lente, vous vivrez les vrais gens, les réels, vous vivrez vraiment, et vous vous réjouirez. (montrant sa chambre sans télé) J’en fais l’épreuve tous les jours.

Les yeux de la Gorgone étaient si étincelants, son regard était si pénétrant, que quiconque la regardait était changé en pierre. Pour vous sauver d’un tel sort, faites comme Persée, évitez de regarder votre Gorgone et tranchez lui la tête.

De celui qui fit son nom du prénom d’un autre : « Les mélancoliques, ce sont ceux qui lisent trop les journaux et voient trop la télé. »

Il regarde la chambre, la tache jaune au plafond, étale les journaux sur le lino, prépare sa peinture

Pour être juste, encore, Apolline n’a pas été une mauvaise mère. Pas une bonne non plus. Elle n’a pas été une mère du tout. Les deux seuls moments, où elle s’est révélée mère, ç’a été : la première, quand elle a été enceinte, elle disait qu’elle ne s’était jamais sentie aussi bien ; la deuxième quand je suis parti, j’avais fait un geste pour emmener les enfants, comme une tigresse elle me les a arrachés. Ce geste, d’ailleurs, est encore pour moi une énigme. Le lendemain, elle avait placé la petite à la crèche, la semaine suivante le garçon dans un internat. Pourquoi m’en avoir refusé la garde, puisqu’elle ne les gardait pas ? C’est le paradoxe apollinien.

Il va chercher rouleau, pinceau rond, pot de peinture en gel, qu’il ouvre, trempe le bout du rouleau dans la peinture, en racle le trop avec le pinceau rond, monte sur la chaise.

D’en haut il regarde sa chambre, il chante :

Y a une pie dans l’poirier

J’entends la pie qui chante

Y a une pie dans l’poirier

J’entends la pie chanter.

Il descend reprendre de la peinture, remonte peindre.

Lorsque je rentrais le soir, je trouvais les enfants quelque part dans l’appartement, faisant leurs expériences, Apolline était, ou sur le divan, un magazine sur les jambes à faire ses ongles, ou devant sa coiffeuse à se coiffer, s’épiler, se farder. Du coup, je me suis senti de doubles devoirs de père, je me suis sacrifié à m’infantiliser avec eux. C’est ainsi qu’au fur et à mesure des semaines, je m’arriérais, je régressais.

Pour être juste tout à fait, il arrivait à Apolline de sortir avec les enfants, Place des Vosges, dans ses beaux atours, avec son landau, et faire alors la dame.

Avec son rouleau, il descend de la chaise, va derrière la table et s’adresse au public, en s’aidant du carnet pour ses citations.

J’y pense, une chose m’agace.

Une chose m’agace, ce sont ces moralistes français, ces ducs mondains, ces jansénistes rentiers, vous savez, qui ont écrit ce genre de choses : « Les vertus ne sont souvent que des vices déguisés. – On ne loue d’ordinaire que pour être loué. – Il n’y a que ceux qui sont méprisables, qui craignent d’être méprisés. – Nos vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer. – Que la pensée de l’homme est grande par sa nature, qu’elle est basse par ses défauts. – Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure. -Humiliez-vous raison impuissante. Taisez-vous, nature imbécile. » Et autres gentillesses. Comme ces phraseurs soulignent à plaisir le détail de nos imperfections, comme si nous avions jamais pensé que nous étions parfaits. Si on les écoutait, pour ne plus se sentir coupables, on ne vivrait plus.

Arrêtons de nous jeter nos imperfections à la tête, et de nous culpabiliser sans cesse.

Je leur rappelle cette phrase du stagirite : On n’est pas voleur, parce qu’on a volé une fois. On n’est pas adultère, parce qu’on a commis une fois l’adultère.

Il remplit le seau à moitié d’eau, y trempe le rouleau et le pinceau rond, ferme le pot de peinture, fait le tour de sa chambre, pour voir ce qu’il y a à faire.

(s’arrêtant et se mettant de côté, au public)

J’ai fait connaissance de Leah à la rentrée universitaire. Leah avait renié le pays du spleen, et adopté pour patrie  » mère des arts, des armes et des lois. » Elle venait d’être nommée à la chaire d’anglais de notre département. Ah Leah.

(chantant)

Le 31 du mois d’août (bis)

Nous aperçûmes sous l’vent à nous (bis)

Une frégate d’Angleterre

Qui fendait la mer-z-et les flots

C’était pour attaquer Bordeaux.

Il s’approche des prises de courant qui pendent, sort des sacs son tournevis-testeur, les deux prises de courant, l’interrupteur, dévisse la prise de courant du fond.

Ce qui est remarquable, c’est qu’entre Leah et moi, il n’y a jamais eu ni badinage ni marivaudage. Nous faisions causette. Nous étions capables de nous taire, comme de dire des sottises. Ce qui était suspect, c’est que dès le début, nous avons évité tout contact, nous avons respecté entre nous une distance.

A la place de la vieille prise, il visse la nouvelle, qu’il fixe dans le mur.

Ce qui m’a stupéfait, c’est qu’elle me savait mari et deux fois père, qu’elle me voyait gras et ventru, que je n’avais rien prouvé dans ma vie, et qu’elle a fait abstraction de tout ça. Quand j’ai vu que je ne lui déplaisais pas nu et vilain comme j’étais, je lui ai passé beaucoup de choses.

Il dévisse la deuxième prise de côté.

Parce que d’une certaine façon, elle m’agaçait. Je trouvais qu’elle était trop une bonne pâte, molle, un camembert bien fait dans lequel on enfonçait un peu trop facilement le doigt. Elle aimait les vieux, les enfants, elle avait une amie intime, elle donnait dans l’humanitaire, elle aimait la musique classique, elle faisait vraiment vieille fille. Ce qui la sauvait de son camembert, c’était que, quand quelqu’un racontait une histoire bien salée, bien raide, elle riait à gorge déployée. Ca me rassurait, mais ça me laissait aussi perplexe.

Il revisse la nouvelle prise, qu’il fixe dans le mur. L’interrupteur et le tournevis en main, il va derrière la table prend son carnet et s’adresse au public.

Je lisais des statistiques désespérantes, comme toutes les statistiques

Je veux dire un mot là-dessus

Du Professeur berlinois : « L’homme existe au même titre que les choses de la nature, mais supérieur à elles, il existe aussi et surtout pour lui. Il se contemple lui-même, il se représente, se pense, et n’est esprit que par cette activité. C’est un être comme les autres, mais il a ce plus : il est un être pour soi. »

On peut voir l’homme de deux points de vue : d’en haut, comme font gouvernants, statisticiens. Pour eux, l’homme est une certitude mathématique : c’est un plus un, mille pour mille, un million plus un million, un milliard plus un milliard.

Il y a un autre point de vue, d’où l’on peut voir l’homme : à sa hauteur. Tel qu’il se voit dans la glace, par exemple. Tel qu’il se voit dans la glace, l’homme n’est plus une certitude mathématique, Dieu soit loué, il est inchiffrable, indéchiffrable, problématique.

Dans la solitude de sa pensée, l’homme seul est origine de tout ce qui s’est fait sur terre.

Du faux Comte vrai Ducasse :  » Si l’homme s’abaisse, je le vante. S’il se vante, je le vante plus encore. « 

Il dévisse l’interrupteur, revisse le neuf et le fixe dans le mur, l’essaie, l’ampoule s’allume, l’essaie plusieurs fois.

Bon bon bon. (regardant autour de lui, chantant)

Et maintenant que vais-je faire, demandait Silly.

Il étudie sa chambre, ses yeux s’arrêtent sur les carreaux manquants. Il sort des sacs les 4 carreaux neufs, la spatule crantée, le pot de ciment colle, gratte le béton nu, l’essuie au chiffon. Spatule en main, en gants rouges, il va derrière la table et s’adresse au public

A propos de Leah,

Un mot sur la nature.

Dans le jardin

De nos instincts

Allons cueillir

De quoi guérir.

Que te dit la nature ? Est-ce qu’elle te dit : amasse , sois riche ? Ce sont certaines gens, autour de toi, qui disent ça. Est-ce qu’elle te dit : prive-toi, sois pauvre ? Ce sont de certaines gens autour de toi, qui disent ça. Est-ce qu’elle te dit : obéis, soumets-toi ? Ce sont de certaines gens autour de toi, qui disent ça. Est-ce qu’elle te dit : domine les autres, fais-toi supérieur à eux ? Ce sont de certaines gens autour de toi qui disent ça. Que te dit la nature ? Sois libre. Fais ce qu’il te plaît.

Il met la colle et pose le 1er carreau.

Lorsque les vacances de Pâques ont fleuri, Leah m’a dit qu’elle partait dans les Alpes faire du ski, avec son amie

Le 2ème carreau en main, en gants rouges il va derrière la table et s’adresse au public

Depuis le temps que je veux parler de moi.

Il y a une chose qui dépasse ma compréhension, les gens n’ont pas l’air de se rendre compte de ce que je vaux. Ne vous récriez pas, je sais ce que je dis. Dans la rue, qu’ils me croisent, me doublent, ils ne me jettent pas le plus petit regard. Personne, pourtant, n’est plus difficile que moi : bien que je sois moi, devant moi je ne peux pas m’empêcher de tomber en admiration. Apparemment,je suis le seul. Franchement, je ne comprends pas. C’est une vérité que je vérifie tous les jours : je passe totalement inaperçu. Je me pose des questions. Est-ce parce que je suis humble, modeste ? Mais, n’est-ce pas justement parce que je suis humble, modeste, qu’ils devraient me remarquer ? Modestie, humilité ne sont-elles pas les premières vertus ? Est-ce parce que je n’ai encore rien fait, rien prouvé ? Mais, est-ce que, dans mon allure, dans mon port, dans mon visage, mon potentiel n’apparaît pas avec une parfaite évidence ? Ca me passe au-dessus du sens. Non seulement, ils ne me jettent pas un seul coup d’œil, mais certains me bousculent, quelquefois même exprès -si,si-, et, m’ayant bousculé, certains, parmi ces certains, ne s’excusent même pas. Moi, ça me dépasse. De l’étrave de mon bâtiment, quand je fends la foule, mon sillage fait danser toutes les barques comme des bouchons, à mon passage tout le monde a le mal de mer, vomit par-dessus bord. Mais fiérots, ils se détournent, et font semblant de rien. Je me demande s’ils ne sont pas jaloux.

Il met la colle, pose le 2ème carreau.

Pour en revenir à ces vacances de Pâques de Leah au ski. (Il va dans un sac, chercher le tube de colle au néoprène en gel, lit sur le carton d’emballage)

Mode d’emploi. Les surfaces à coller doivent être propres, sèches, dégraissées. Appliquer une fine couche de colle respectivement sur les deux surfaces à assembler. Laisser les deux surfaces à l’air 10 minutes. Dès que la colle ne poisse plus les doigts, assembler les deux surfaces en serrant fortement. La prise est immédiate et définitive, sans serrage supplémentaire, et ne permet aucune rectification. La colle étant laissée à sécher, pendant les vacances de Pâques, lorsqu’à son retour, Leah et moi avons été assemblés, la prise a été immédiate et définitive, et n’a permis aucune rectification.

Il remet le tube de colle dans le sac, prend le troisième carreau, le colle.

(Il prend son carnet)Du stagirite : « Ceux qui ont un caractère servile sont gloutons » par syllogisme aristotélicien devient : « Ceux qui sont gloutons sont ont un caractère servile. » Il a bien fallu que j’admette, mon orgueil dût-il en prendre un coup, que j’avais commis une erreur en me mariant avec Apolline, parce que plus je m’avilissais, plus je m’avilissais. Comme je ne pouvais pas me rebeller contre mon gardien de prison, puisque je m’étais enfermé volontairement, je n’avais plus qu’une chose à faire : jouer les filles de l’air. J’avais à présent un complice au dehors, qui pourrait me donner lime, échelle corde, refuge.

Il prend le quatrième carreau et le colle.

Chocolat, consolation des célibataires, des veuves, des divorcés, des célibataires, qui dira tes vicieuses vertus ? Quand on a pris le pli quotidien d’une tablette, il vous faut votre tablette tous les jours. Quand je me suis aperçu que Leah tenait à ma chatterie quotidienne, j’ai pensé qu’il serait bon de la priver de ma friandise quelques jours, pour aiguiser sa gourmandise. C’est ce que j’ai fait. L’effet traître a été, que ça a attisé aussi ma gourmandise à moi. L’effet bénéfique, c’est que ç’a été un avenant d’assurance pour mon évasion.

Il va prendre le tube de rebouchage, et avec la spatule, bouche les interstices entre les carreaux. Puis, du torchon, il nettoie les carreaux posés. Il va derrière la table et s’adresse au public.

Il faut mettre les points sur les i, mesdames, messieurs :

L’homme est bel et bien un être imparfait.

Qu’est ce qu’être imparfait ? C’est manquer de quelque chose. C’est parce qu’il manque toujours de quelque chose, que l’homme est sans cesse à marcher, avancer, inventer, fabriquer. Bénissons Dieu de ne pas nous avoir faits parfaits comme lui, parce que si nous étions comme lui, nous serions Celui Qui Est, et nous ne ferions rien. C’est parce que nous sommes imparfaits, que nous nous perfectionnons sans cesse. Se dépasser, se dépasser, on n’entend que ça. Y a-t-il un seul dépassement qui fera que l’homme ne sera pas ce qu’il est ? Vouloir s’étirer plus que sa taille, comme Procuste faisait des voyageurs, cause mal-être et souffrance, et la vie ne consiste plus qu’à souffrir sa souffrance. Allonger un cou, comme a fait le Parmesan de la Vierge, ou la colonne vertébrale comme a fait Ingres de l’Odalisque Couchée, ou les sujets de ses tableaux comme a fait le Greco, c’est faire des sujets de l’art des curiosités de foire. A utiliser un tournevis comme un levier, on le tord. Choses surhumaines sont inhumaines. C’est vivre en homme que s’accepter imparfait tel qu’on est, et d’essayer de faire de cette imperfection quelque chose.

Il va à la fenêtre, l’ouvre, examine le carreau cassé, cherche spatule, tenaille, carreau de vitre, mastic, marteau, petits clous, ôte le vieux mastic du carreau cassé, puis ôte les clous qui retiennent le carreau cassé, ôte le carreau cassé.

Le Quartier Latin était le quartier idéal, pour me rétablir dans mon estime. A l’avance, en douce, je me suis fait des frais, j’ai trouvé rue Bonaparte, à un dernier étage, un bijou de deux pièces, bas de plafond comme je les aime, avec poutres et plancher, que j’ai meublé d’un sommier et d’un lit neuf, d’une table ronde en chêne, d’une bressane en noyer, d’un secrétaire Louis XVI en acajou, d’une lampe de Gallé, j’ai acheté du beau linge, de la belle vaisselle, de beaux ustensiles de cuisine, un beau complet, bref, je me suis choyé. C’était bien mon tour.

Le carreau de vitre neuf en main, en gants rouges, il va derrière la table et s’adresse au public.

C’est le moment de parler de mon abandon de famille.

Quel est l’être qui ne pense pas, quand il compare sa vie à celle des autres autour de lui, que c’est lui qui vit la vie la meilleure ? Et soi, en soi, est-ce qu’on ne pense pas que la meilleure vie, c’est la sienne? La question est : Apolline ? Est-ce que ça n’a pas été une monstrueuse erreur, est-ce que je n’en ai pas grande honte ? Mais lorsque j’ai vécu Apolline, est-ce que j’ai pensé que c’était une erreur ? Dans les mêmes conditions, au même âge, est-ce que je ne commettrais pas de nouveau l’exacte même erreur ? Et n’en va-t-il pas de même de chacun de nos âges ? Chaque âge n’a-t-il pas sa vérité, différente de la précédente comme de la suivante ? Et tous mes âges d’errements, que j’ai vécus avec force et passion, est-ce que je ne les revivrais pas avec la même force et la même passion, si j’avais à les revivre ? Ce que je suis, est-ce que je ne le dois pas à ce que j’étais ? Toutes ces vérités ne font-elles pas ma vérité ? Dès lors, pourquoi les renier et en avoir honte ? Le vieux sage de ministre de la culture de Weimar a eu honte de sa folle jeunesse, comme de la jeunesse d’un psychopathe, alors qu’il lui devait Werther. Et son jeune rebelle de disciple, il l’a poussé à avoir honte de sa jeunesse rebelle, à lui, comme de la jeunesse d’un barbare, alors qu’il lui devait Les Brigands. Le vieux sage était un vieux fou.

1er principe : n’avoir jamais honte, ne renier jamais aucun de ses âges. Celui qui renie un de ses âges passés, doit s’apprêter à renier plus tard, l’âge présent.

Dites :

Je suis un Monsieur

Ce qu’il y a de mieux. »

De Sébastien Roch Nicolas : « Messieurs, que je regrette le temps que j’ai perdu à croire que je valais moins que rien. »

Sois fier, fils. Redresse-toi. Homme libre, tiens ta tête droite.

Il se redresse, tient sa tête droite, marche dans la chambre

Il pose le carreau de vitre, le cale de petits clous.

Le matin du dernier jour de l’année universitaire, j’ai confirmé à Apolline que je la quittais. Elle n’a rien fait d’autre que me regarder partir avec curiosité, en tenant ferme les deux petits.

Il pose le mastic avec la spatule.

Pendant le discours de clôture du doyen, Leah et moi, assis l’un à côté de l’autre, nos âmes, se buvant l’une l’autre, étaient comme ivres. Immobiles, la tête droite vers le doyen, nous titubions, nous zigzaguions, sans échanger ni mot ni regard.

Je lui ai montré mon pigeonnier. Comme nous n’avions pas l’habitude de nous parler de nous, je lui ai demandé si elle acceptait qu’on se revoie le lendemain. Elle m’a demandé si j’acceptais qu’elle m’écrive. De ma fenêtre, là-haut, du trottoir d’en face, elle a levé la tête, m’a fait un signe de la main. Le lendemain, dans la boîte, dans sa lettre elle me disait qu’elle partait passer un mois de vacances dans sa Nottingham natale, capitale de la bicyclette. Sur le moment, je n’ai rien pensé : tous ses actes avaient toujours été toujours sensés, réfléchis. Il fallait simplement que je patiente.

Avec la lavette, et un journal, il lave les carreaux de la fenêtre. Lavette ne main, en gants rouges, il va derrière la table et s’adresse au public.

Ah Paris Paris.

Quand un inconnu, dans la foule, croise un inconnu, est-il question qu’il lie connaissance avec lui ? Si un malheureux commet l’impair de s’adresser à quelqu’un, voyez comme aussitôt ce quelqu’un se met en boule, offre ses piquants acérés. Les inconnus d’une foule se plaisent à une condition, c’est qu’ils restent inconnus les uns aux autres. La foule est une foule de farouches libertaires, de farouches anarchistes. Passant, seul et légion, tu es chacun de la foule tout entier, comme chacun de la foule est toi tout entier. Tu es chacun d’eux et tous à la fois, un instant, et puis, seul à nouveau, tu es de nouveau toi. C’est un fait : la foultitude libertise. Décor magnifique, acteur magnifique, que Paris dans Paris. Que Paris est grand, quand il n’est que lui, que rien ni personne ne vient troubler son cours.

Il étale les journaux et dépliants publicitaires, le long des plinthes, pose le tissu blanc collant sur les deux fissures, prépare seau, essore le rouleau à peindre et le pinceau rond, qu’il place en travers sur le seau, ouvre le pot de peinture blanche en gel s’interrompt,

dit : Permettez, ouvre un bouton de sa braguette, va s’isoler dans le coin douche, en laissant la porte entrouverte. (off)

Une petite cerise

Au bord d’un ruisseau

Lève sa chemise

Fait pipi dans l’eau.

On entend la chasse d’eau. Il revient, fermant le dernier bouton de sa braguette.

Il trempe le rouleau à peindre, en ôte le trop du rouleau rond, commence à peindre le mur à droite de la fenêtre, peignant l’angle de son rouleau rond.

Et puis, coup de théâtre. Un matin, j’ai trouvé un avis d’huissier collé à ma porte. L’avocat d’Apolline m’apprenait qu’Apolline avait déposé plainte contre moi pour abandon de famille, non contribution aux charges du ménage, non paiement des pensions alimentaires à elle et à ses enfants, qu’en conséquence, le juge aux affaires familiales du tribunal de grande instance avait ordonné la saisie-attribution de mon traitement, à concurrence de 85%.

Pour être franc, j’avoue que ça ne m’a pas déplu. J’ai toujours eu une sainte frousse de la police et des tribunaux, j’ai toujours soigneusement traversé les rues quand le petit bonhomme était vert. Et j’ai toujours eu peur de manquer, j’ai toujours veillé à avoir un confortable bas de laine.

De moi-même, je n’aurais jamais connu ni le tribunal, ni la pauvreté : Apolline m’y plongeait. J’en demande pardon aux mis en examen, et aux nécessiteux, j’ai remercié Apolline de tout mon cœur.

Ma philosophie a toujours été que tribunal et pauvreté étaient deux choses qu’un homme cultivé doit avoir connues ; j’ajoute la prison, mais ça sera pour plus tard. J’étais aux anges, l’infortune me souriait enfin. (levant le bras droit avec le rouleau, le bras gauche avec le pinceau rond) En route pour de nouvelles aventures.

Il peint le côté gauche de la fenêtre.

Pour le tribunal, j’ai pris un avocat, qui déposa une demande reconventionnelle, et demanda la levée saisie-attribution de mon traitement. Pour la pauvreté, j’ai été tout heureux que la nécessité m’astreigne par force à faire du régime. Jamais ma seule volonté ne l’aurait pu. En même temps, je me suis mis à la recherche d’une chambre dans mes nouveaux prix.

Rouleau en main, en gants rouges, il va derrière la table et s’adresse au public.

Parlons un peu de la vie privée.

Mr le Professeur de l’Université de Fribourg, je m’oppose à votre thèse, qu’avec l’avènement de la démocratie, l’homme est tombé dans la banalité. Voilà bien du mépris pour les égaux et les humanistes. Contre vous, j’affirme et je soutiens que la vie privée est aujourd’hui la grande affaire de la vie moderne.

Depuis les Grecs, l’histoire a été une longue lutte pour libérer la vie privée successivement de l’esclavage antique, de la servitude médiévale, de la sujétion au monarque, de l’obédience à l’Eglise. Pour la 1ère fois dans l’histoire de l’humanité, la vie privée est libre de toute sujétion physique et morale.

Voilà ma réponse. L’incertitude des êtres et des choses est dans la vie publique, dans la vie privée seule est la certitude des choses et des êtres. De l’homme privé, la vie privée est sous sa seule autorité, de l’homme public, la vie privée est à la merci de qui peut s’emparer d’elle. Il n’y a qu’une seule vie libre, c’est la vie privée. L’humanité se chiffre-t-elle par milliards, l’espace privé de chaque homme est devant lui un champ ouvert sans limites jusqu’aux extrémités de la terre.

Contre vous, je dis et je prétends que je préfère qu’il y ait dans une démocratie cent mille gens célèbres par leurs inventions, leurs fabrications, que dans une dictature un seul par son pouvoir.

Julot les Belles Feuilles, pâle flamme trop vite éteinte, mon jeune ancêtre, disparu à l’âge où je parais, mort à l’âge où je renais, tu déplorais à ton 1er âge que la vie est quotidienne, laisse-moi, à ton 2ème, m’en réjouir.

Il peint sur d’autres taches grises des murs.

Et voilà que j’ai été pris du syndrome d’Apolline. Celui qui fume 2 paquets par jour a la plus grande indulgence pour celui qui, voulant émerger de cette vicieuse habitude, y replonge. J’ai été pris soudain par le besoin irrépressible de me jaunir une dernière fois le doigt d’Apolline. Le cœur battant, j’ai sonné chez elle. M’éloignant de la porte, j’ai descendu 2/3 marches. Elle a ouvert en pantalon, le visage luisant comme une datte confite. Sa beauté m’a frappé de nouveau, mais cette fois d’un coup bien amorti. Elle avait dû régler son appareil au 1 000°, à peine le temps d’un flash, obturant le diaphragme, elle avait claqué la porte. De ce jour j’ai été sevré tout à fait…

Je ne sais pas ce qu’elle s’était imaginé, il y a eu à ma visite, un retour inattendu. 8 jours avant que le divorce soit prononcé, son avocat a annoncé au mien l’heureuse nouvelle qu’Apolline renonçait à sa demande de divorce, et acceptait de reprendre la vie commune. Quel dommage, lui ai-je dit, son premier mouvement avait été le bon. Le jour du divorce, vêtue de la robe blanche que son couturier avait baptisée la robe du raccommodage, le couturier à ses côtés comme un mari, elle a monté le grand escalier du palais entre deux haies de cameramen et de photographes, pendant que j’entrais par une porte dérobée. Et pendant que je sortais par la même porte dérobée, je l’ai laissée, le couturier à ses côtés comme un mari, en proie à son nuage de mouches médiatiques.

Rouleau en main, en gants rouges, il va derrière la table et s’adresse au public.

Les médias font leurs choix gras de la violence.

Eruptions volcaniques, nuées ardentes, secousses telluriques, terribles raz-de-marée, ouragans dévastateurs, tous ces cataclysmes sont signe que la terre est un astre vivant. Préfèreriez-vous vivre sur une planète morte ? Les violences qui secouent l’humanité, de même, sont le signe que l’humanité vit. Préfèreriez-vous vivre dans une humanité docile, obéissante, disciplinée, qui serait, in aeternum, entre les griffes des vieillards rapaces ?

Il termine sa peinture, regarde tout ce qu’il a fait, jette un coup d’œil sur le lavabo, puis, porte de la douche ouverte, coupe l’eau sous le lavabo, sort les deux robinets neufs du sac, les pose sur la table, de sa pince multiprises dévisse les deux vieux lavabos. Du coin douche, il se tourne vers le public.

Je faisais dans la rue mon petit défilé de mode, paradant avec ma sveltesse retrouvée, quand j’ai eu un trou, j’ai perdu conscience trois secondes, j’ai dû m’appuyer à un mur. J’ai tout de suite su que le responsable était mes carottes riches en carotène, en sucre, en vitamines. J’ai foncé droit sur une pâtisserie, m’offrir une église russe de crème glacée, surmontée d’un bulbe de crème Chantilly, couronné d’une cerise confite. A partir de ce jour, j’ai opté pour un régime équilibré en glucides, protéines, lipides, vitamines, sels minéraux, oligoéléments.

Il visse le 1er robinet neuf. Le deuxième robinet en main, en gants rouges, il va derrière la table et s’adresse au public.

Sur la langue je ne peux pas retenir ma langue.

Du sous-officier français, fils d’Italien et de Polonaise : » Qu’est-ce que je me suis mis dans le coco, bon sang de bois, qu’est-ce que je me suis pinté. » La langue est le sang, tissu nutritif, dépurateur, régulateur, de défense, capable de reconstruction organique, de la nation. Comme le corps fait du sang, qui fait du corps, qui fait du sang, le Français fait sa langue, qui fait la France, qui fait sa langue. Pardonnez-moi, mais en langue, je suis intraitablement chauvin, je suis patriote, sans-culotte, Action Française, Camelot du Roy.

Il visse le 2ème robinet neuf, rouvre l’eau, essaie des robinets, jette les deux vieux robinets dans la poubelle. Il revient au centre, regarde l’ampoule, cherche le tournevis-testeur et le domino, allume l’ampoule, l’éteint, place la chaise sous l’ampoule, monte sur la chaise, dévisse l’ampoule

(D’en haut)Au fond, je n’avais pas avalé le départ de Leah. Une semaine avant son retour de sa Nottingham natale, capitale de la bicyclette, une rage rétrospective m’a pris : prendre des vacances, quand dans mon désert de Paris, je souffrais de la plus âpre des solitudes, m’a mis rétroactivement dans une colère noire. Je lui ai envoyé à son adresse de Paris une lettre de rupture. Le jour présumé de son retour, je me réjouissais à l’idée de la voir amaigrie, paupières gonflées, yeux rougis, joues salies de larmes, épaules secouées de sanglots. Dans cette attente, je n’ai pas quitté mon chez moi, faisant mes courses en courant, coinçant un mot dans ma sonnette. Au bout du 2ème jour, j’ai dû déchanter.

Il descend, jette l’ampoule dans la poubelle, remonte sur la chaise, fixe les deux fils au domino, puis tord les fils, pour qu’ils ne pendent plus.

On n’a jamais vu une brillante victoire tourner aussi piteusement en défaite. Mon âme en pleurs, mon esprit m’agonisant d’injures, j’ai langui dix heures durant en bas de chez elle. Elle est arrivée vers 7 heures du soir. L’âme frissonnante, je l’ai priée de déchirer ma lettre de rupture… … Elle m’a stupéfait une fois de plus : elle a accédé à ma prière. Voire, moi, si j’avais été elle, je me serais renvoyé sur les roses.

- Vous étiez à la croisée des chemins, vous étiez encore libre de choisir. J’étais absente, vous auriez pu lui revenir, sans vous déjuger.. .. Soyez franc. Pas un seul instant, vous n’avez eu la pensée de retourner auprès de votre femme ?

- Avec elle j’agonisais. Avec vous, je renais.

- Me voici en paix, a dit Leah.

Je ne cache pas que ce jour-là, mon estime pour elle a fait un bond considérable.

Il descend, ôte du sol les papiers étalés, qu’il jette dans la poubelle. Il replace sa chaise, nettoie sa table, va derrière la table et s’adresse au public.

Je veux vous parler des 2 guichets.

Dans la salle d’attente, il y a deux guichets. Le premier guichet est pour arriver : les files s’y engorgent, vous devriez les voir dans la queue, comme ils trichent, comme ils doublent, comme ils corrompent le guichetier, ce ne sont qu’insultes, coups de coude, coups de pied, coups bas. Le triste, c’est que, comme il y a en plus un numerus clausus, ceux qui font la queue sont rien moins que sûrs d’être pris : je vous laisse penser la rage et le désespoir, de ceux qui auront fait la queue pour rien. Le deuxième guichet est pour ne pas arriver. Là, c’est tout autre chose. Pas de queue, pas de triche, personne ne double, personne ne corrompt personne, pas de coups en traître, pas d’injures, tout le monde est plein d’urbanité « Après vous, je vous en prie, je n’en ferai rien, » on rit Monsieur, on chante, et ceci pour cette simple raison : il n’y a pas de numerus clausus, tout le monde sait qu’il sera pris. Je ne comprends pas pourquoi, entre les deux guichets on puisse hésiter.

De sa pelle et de sa balayette, il ôte du lino les débris.

J’ai fait part à Leah, avec bonne humeur, de mes aventures J’étais tout fier d’avoir trouvé une chambre dans le 20°, certes avec un unique évier pour toute salle d’eau et un seul WC au rez-de-chaussée pour toute la maison, mais mais mais.. .. dans mes prix. J’ai appris à cette occasion la redoutable femme d’affaires qu’elle était. Soulignant le WC, l’évier, détaillant tout des blattes sous l’évier aux infiltrations au plafond, elle a dit à l’agent que, même avec le rabais qu’il proposait, elle ne voudrait pas de ce taudis pour son chien. Elle a terminé en disant qu’elle allait le signaler de ce pas à la répression des fraudes.Je n’aurais pas pour ma part osé dire le centième. Je l’ai sur le champ placée sur un piédestal.Je ne comprenais pas, maîtresse des choses et des gens comme elle était, comment elle avait pu s’intéresser à un phraseur comme moi… …Je me suis quand même dit à part moi : tout ça c’est bien joli, mais c’est moi qui paie le loyer.

Il remplit son seau d’eau, et essore dans l’eau le rouleau et le pinceau.

Mon problème était que je devais 3 mois de loyer de préavis pour la rue Bonaparte, plus 3 mois de caution et loyer pour cette rue de la Villette. La nécessité, me suis-je dit, excusait la dispense : je déménagerai à la cloche de bois, j’emménagerai avec un chèque en bois.

La veille du jour où je devais dénoncer mon ancien bail et signer le nouveau, Leah est venue, elle a déposé sur le lit une enveloppe pleine de billets.

- C’est pour régler ce que vous devez. Et elle est allée vers la porte. J’ai piqué un fard.

- Vous avez peut-être pensé, lorsque je vous ai parlé de mes affaires d’argent, que je tendais la main. Je ne vous faisais part que de ce qui m’arrivait. Ne me faites pas honte.

- Je croyais que vous teniez l’argent pour rien ?

- Oui, le mien.

- Et moi je tiendrai le mien pour quelque chose ?

- C’est l’argent de votre travail, un argent gagné.

- C’est l’argent de mon épargne, un argent superflu… Honorez mon superflu, s’il vous plaît, donnez-lui le caractère de nécessité. … Ne pouvez-vous laisser ces basses choses se débrouiller entre elles ? Et elle a coupé court.

Deux larmes ont point à mes yeux, je me suis détourné. Me donner le prix de son travail, à moi, fauteur de sa propre indigence, je ne pensais pas, à notre époque rapace, que puisse exister une telle magnanimité. Je me suis juré sur ma tête, ce jour-là, que de ma vie je ne succomberai à l’avarice.

J’ai trouvé ensuite trouvé cette chambre, qui a reçu son approbation.

Il range rouleau et pinceau dans un sac, vide le seau dans les WC, le nettoie, nettoie ses gants rouges, les ôte, les suspend au bras de la serviette, se lave les mains.

Si je compare Apolline et Leah, Apolline, impudique, avait la féminité ostentatoire et tapageuse : larges, profonds décolletés, jupes étroites, ultra-courtes ; Leah, d’une pudeur farouche, avait la féminité discrète : jupes amples, longues, chemisiers au cou.

Leah, surannée, d’un autre âge, mais sensible comme une sensitive, était pour moi une énigme, tandis qu’Apolline, si moderne, insensible comme un caillou, avait vite dévoilé tout mystère.

Il passe sa vaisselle du matin sous l’eau chaude, l’essuie, la range dans le placard.

Le nu rarement nu est compact, serré, dense, il a une saveur intense. Amoureuse, la pudeur est plus impudique que l’impudeur elle-même.

Ma Leah

Sois chaste

Pour qu’ensemble

Nous ne le soyons plus.

Puis il va vers le lit, et le fait.

L’acte d’amour de Leah et de moi, ç’a été d’abord acte d’âme. Ensuite l’acte de chair a couronné l’acte d’âme.

(chantant)

Mon petit oiseau

A pris sa volée

A pris sa

A la volette

A pris sa

A la volette

A pris sa volée.

(posant sa main sur le lit)

Du Président à mortier : « La liaison avec une femme est fondée sur le plaisir des sens, sur le charme d’aimer et d’être aimé, de préférer et d’être préféré, sur le désir de plaire et la crainte de déplaire.« 

Du sage chinois : « Ceux qui raisonnent disent que la volupté a pour fin la génération. Raisonner à ce sujet, c’est déraisonner. La volupté n’a qu’une fin, la volupté. Que la génération suive ou non, c’est son affaire. »

J’ai faim, dit-il.

Il allume un feu du réchaud, place dessus sa poêle, y verse une cuillerée d’huile, quand elle est chaude, sort du frigidaire la côtelette de porc, et la met à frire. Sort son saladier du placard ; du frigidaire un oignon qu’il coupe en lamelles, la salade, qu’il dépèce, lave , secoue, une tomate et une betterave rouge qu’il coupe dans le saladier.

Après tant d’heureux moyens, qui ont été autant d’heureuses fins, Leah s’est retrouvée enceinte. J’en ai été heureux, il appartient à un homme, pour être homme, d’élever au moins un enfant. Nous étions si pudiques de langage, que je lui ai demandé si elle acceptait que nous partagions un même loyer. Je croyais la combler, elle a froncé le sourcil, a dit que cela méritait réflexion.

- A propos de votre idée de partager un même loyer, a-t-elle dit le lendemain, croyez-vous que ce soit une tellement bonne idée ? Dans tout logement où l’on vit à deux, on ne peut s’empêcher de se donner des coups de coude, des coups de genou. Chacun empiète sur l’espace de l’autre, croyez-vous que l’autre lui en soit tellement reconnaissant ? Soyons modernes, Foulques, habitons chacun à part.

Je n’ai pas su si je devais me vexer, ou admirer.

Il tourne la côtelette, la sale, verse une cuillerée d’huile, une de vinaigre, sale, remue, sort du placard assiette couvert verre, qu’il pose sur la table, puis la bouteille d’eau minérale, la corbeille de pommes, se sert, mange.

J’ai appris par la presse qu’Apolline avait rempilé dans les biffins de la mode. J’ai eu la chance de tomber sur un juge divorcé, qui a dessaisi mon traitement, et a fixé un montant de pensions alimentaires honnête, pour mes seuls enfants. Mon porte-monnaie a pu enfin respirer.

Il continue de manger.

Une compagne aimée et aimante, un ou deux enfants aimés et aimants, un gagne-pain qui donne un peu d’aisance, un art que l’on exerce à ses moments perdus : le bonheur sur terre.

Il termine de manger.

Le bébé, qui avait fait pipi dans ses langes et qui hurlait, avait les fesses rouges et ouvertes. Sa mère l’a changé, l’a lavé à l’eau pure, a oint les fesses d’huile d’amandes douces, les a poudrées de talc, les a enveloppées de langes propres et secs, et le bébé a souri aux anges. (Il agite ses quenottes, sourit : areuh, areuh)

Il range le reste de la salade, dans le frigidaire. Il passe sa vaisselle sous le robinet d’eau chaude, l’essuie, la range.

Il s’assied sur sa chaise, médite un instant, regarde par la fenêtre.

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