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Chancellerie, salle de réunion du cabinet. Au mur, assez haut, une grande carte de l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural, sur laquelle l’Allemagne est en noir, les autres pays, Rhénanie comprise, en blanc. Le cabinet, debout, attend Hitler.
Darré.- (à Von Blomberg) Si votre femme fait les courses, général, elle se sera aperçue que la viande a monté de 70%, le beurre de 150%, que les œufs se font rares.
Von Blomberg.- S’il n’y a plus de beurre, Mr Darré, qu’ils mangent de la margarine.
Darré.- La margarine a monté elle-même a monté de 100%.
Von Bomberg.- Je serai carré avec vous, Darré. Je passe dans les rues, j’ai honte pour l’Allemagne : elle devient un pays d’obèses.
Göring.- (éclatant de rire, agitant les deux mains) Tout à fait d’accord. J’ai honte aussi.
Von Blomberg.- Jamais la population ne se porte mieux, qu’en temps de pénurie. Tout le monde sait qu’une bonne famine dans la vie fait les centenaires.
Darré.- Vous déjeunez et dînez au mess, général. Les dépenses des mess sont incluses dans le budget de la Défense.
Göring.-Encore heureux, dites, on n’est pas ouvriers.
Von Blomberg.- Pour acheter les métaux rares, dont les usines d’armement ont besoin, le chrome, le cobalt, nickel, plomb, zinc, graphite, les devises se font rares. Vous ne voudriez pas les gaspiller pour des dépenses de bouche.
Darré.- Les ouvriers sont sans espérance, sans avenir, vous ne trouvez pas que le minimum serait qu’ils soient bien nourris ?
Goebbels.-(à Darré) Je ne peux que donner raison au Ministre de l’Agriculture. Dans la rue, on n’entend plus de Heil Hitler, que des Guten Tag. Il y a tellement de gens désenchantés, que la police est impuissante à leur redresser le moral. Le peuple se prend de désaffection pour le parti.
Entrent Hitler et von Ribbentrop.
Hitler.- Messieurs, la séance est ouverte. (tous lèvent la main, Hitler les balaie toutes de la main) … … Mr le Ministre de la Défense, faute de devises, votre approvisionnement en matières premières est difficile.
Von Blomberg.- …Oui.
Hitler.- Mr le Ministre de l’Agriculture, faute de devises, votre approvisionnement en denrées alimentaires, spécialement en matières grasses, est difficile.
Darré.- …Oui.
Hitler.- L’armée et le peuple ne sont pas contents.
Von Blomberg.- Pas trop.
Darré.- Plutôt.
Hitler.- Mr le Ministre de l’Economie et des Finances, l’économie allemande est au bord du gouffre. L’Allemagne va droit dans le mur.
Le Ministre de l’Economie et des Finances.- Elle va dans cette direction.
Hitler.- Depuis le temps que j’attendais cet instant, Messieurs. (un silence, il les examine) … … Nous n’avons plus de cobalt, de chrome, de nickel, de plomb, de zinc, de graphite, ni de pétrole, Mr le Ministre de la Défense ? L’Autriche, la République Tchèque, la Pologne, la Hongrie, la Russie en ont tant qu’ils ne savent qu’en faire. Nous n’avons plus de beurre, de viande, de blé, Mr le Ministre de l’Agriculture ? La France, l’Autriche, la Hollande, l’Ukraine en regorgent. Quand il n’y a plus rien, il faut aller là où il y a quelque chose. La guerre est l’art de se servir chez autrui. Derrière nous, les ponts sont coupés, les vaisseaux sont brûlés, nous ne pouvons plus aller que dans une direction et un sens : en avant. Nous sommes exactement au point que j’attendais. Les choses commencent enfin. Nous étions au prologue, maintenant débute la pièce. (au fur et à mesure qu’il parle, sourient Goebbels et Göring) … … Notre premier acte, Messieurs, sera de nous défaire de notre défaite. Par un article du traité de Versailles, nos vainqueurs français et anglais nous ont forcés à démilitariser la Rhénanie. Déchirons le traité de Versailles : remilitarisons la Rhénanie… …Le prétexte est tout trouvé : le pacte d’alliance que viennent de signer la France et la Russie. La France nous montre ce masque de Frankenstein pour nous effrayer, mais ni la Russie soviétique, ni la France bourgeoise ne risqueront la vie d’un seul soldat pour défendre l’autre. Je suis tranquille sur ce point… … Je demande, en conséquence à Mr le Ministre de la Défense de donner ordre à la Wehrmacht de passer le pont de Cologne, et de réoccuper (il montre la Rhénanie sur la carte) la Rhénanie.
Von Blomberg.- Führer.
Hitler.- Oui ?
Von Blomberg.- La France et la Grande-Bretagne ont été les vainqueurs de la dernière guerre. Ce sont les 1ères puissances d’Europe. Il manque à l’Allemagne 4 années de réarmement pour pouvoir se mesurer à elles.
Hitler.- Je laisse notre ambassadeur à Londres, Joachim von Ribbentrop vous répondre.
Von Ribbentrop.- Vous avez peur d’épouvantails, général. La France et la Grande-Bretagne ne sont plus que des restes d’elles-mêmes. Avec leurs armes de la dernière guerre, l’une et l’autre ne font plus les bravaches, qu’avec des nègres armés de lances, de sagaies, d’arcs de leurs colonies. Face aux nôtres, équipés de leur armement moderne, ils fuiront comme des lapins.
Hitler.- Sans compter que les démocraties occidentales ont un vice la liberté d’expression. Dans leurs parlements, leurs élus se dispersent en parleries interminables. Leurs gouvernements sont lents à se décider, et, décision prise, lents à se mouvoir. Nous, nous bénéficions d’une unité de commandement politique et militaire : prompts à décider nous sommes prompts à agir. Nous les prendrons de vitesse, d’autant que nous sommes augmentés depuis ce matin d’un allié : l’Italie, qui, confrontée aux Français et aux Anglais en Abyssinie, nous a proposé de constituer un axe Nord-Sud, que j’ai accepté. … … Comme il ne sera pas dit, pourtant, que je n’aurai pas prêté un bout d’oreille au Ministre de la Défense, je propose dans un premier temps d’agresser la France de discours nationalistes, de propagande patriotique, de menaces de nos armées. Dans un deuxième temps, Nous donnerons ordre à 3 000 de nos soldats de franchir à pied le pont de Cologne, avec la consigne de faire demi-tour, au premier mouvement que fera l’armée française pour contre-attaquer. Ca vous va ?
Von Blomberg.- (un sourire jusqu’aux oreilles) Dans ces conditions, je suis d’accord.
Von Ribbentrop.- Nous entrerons en Rhénanie comme dans du beurre. Le Führer s’y beurrera sa première tartine.
Hitler.- Que mon âge achève de vous convaincre. Je n’ai déjà que trop pris de retard. Vous me voyez jouer les Attila à 60 ans ? (Il lève la main, tout le monde lève la main).Allons au Reichstag mettre ça en scène.
Tous sortent.
Reichstag. Siège de Göring, Président, et tribune en face, au fond de la scène, l’hémicycle étant en contrebas devant eux.
Le Président.- La parole est à Mr le Chancelier.
Hitler monte à la tribune.
Hitler.- Quel pays, MM. Les députés, ne désire pas davantage la paix que l’Allemagne ? Deux puissances enserrent notre pays de leurs deux mâchoires formidables, la France et la Russie. Si étrangères l’une à l’autre, contre l’Allemagne la haine les rapproche. Quand on nous montre le poing, qui nous reprochera de lever la main pour esquiver le coup ? Pour parer à la menace française, notre devoir est lui opposer un bouclier, et ce bouclier est la Rhénanie. Messieurs, j’ai donné ordre, ce matin, à la Wehrmacht de passer le pont de Cologne et de réoccuper la Rhénanie.
On entend des pas de soldats, puis qui passent sur un pont de bois. Acclamations, cris.
Hitler.- Pacifiste, l’Allemagne n’en persiste pas moins à offrir la paix. A ce pays haineux, qui nous montre le poing, nous tendons une main amicale. Preuve de notre bonne foi, nous proposons à la France de signer avec elle un pacte de non-agression avec elle, et un accord de démilitarisation progressive de nos deux pays. Puisse la paix seule triompher seule de notre double affrontement : c’est le vœu le plus cher de l’Allemagne. … … (Un messager monte vers Hitler, et lui remet un message) J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, Messieurs : comme des frères retrouvés, les soldats de la Wehrmacht, ont été accueillis par les Rhénans à bras ouverts. Branches et fleurs parsèment les rues sous les pas de nos soldats. (deuxième messager, deuxième message) Messieurs, la Wehrmacht a touché la frontière, et se trouve face à la France, sans que les Français aient fait un seul geste pour défendre un Land, qui n’était pas à eux. Toute l’Allemagne, comme une église pleine de fidèles, entonne d’une seule voix le Te Deum. Allemands, la Rhénanie est à nouveau allemande.
Cris, battement de pupitres, trépignement de pieds, une voix : Heil Hitler, tous, formidablement : Heil Hitler. Hitler descend, après un dernier lever de main,descend de la tribune et sort.
Chancellerie. Carte de l’Europe. Hitler place une Rhénanie noire sur la Rhénanie blanche. Dans la salle à côté, du général, chandeliers, buffet, champagne. S’isolent Hitler,qui boit un jus d’orange, Göring, von Blomberg.
Hitler.- Général, vous traîniez les pieds. Vous nous avez rejoints ?
Von Blomberg.- C’était de bonne intention. Je craignais qu’une défaite inaugure vos campagnes militaires.
Hitler.- La 1ère règle, en guerre, est de ne pas être victime de son imagination, mais de pousser l’ennemi à être victime de la sienne. La terreur est la moitié de l’armement d’une armée.
Von Blomberg.- Vous êtes le vainqueur. Vous vous couronnez vous-même de gloire. …(hésitant) Vos campagnes militaires font une courte halte : je sollicite de votre bienveillance une permission pour me remarier.
Hitler.- Je suis si heureux que vous soyez heureux, que je veux que le Reischsmarschall et moi, soyons vos témoins.
Von Blomberg.- Laissez-moi vous dissuader, Führer. J’aimerais un mariage modeste avec mes seuls deux grands fils.
Hitler.- Vous avez une raison à cela ?
Von Blomberg.- Ma femme est bien plus jeune que moi, – Dieu sait que le mariage d’un barbon avec une jeunesse est un sujet de sarcasmes. Ensuite, elle est de basse condition. Etre témoin du mariage d’une déclassée vous déclasserait.
Hitler.- Et si je veux me déclasser avec vous ? … … Nos généraux ont pour honneur d’épouser des filles de grande famille, riches, intelligentes, cultivées, de leur âge. Avez-vous déjà vu des femmes de cette sorte servir quelqu’un d’autre qu’elles-mêmes ? Croyez-vous que ce genre de femmes permet à leur général de mari de faire le général chez elles ? Le vrai beau mariage est de se marier avec une femme sans famille ou de famille inexistante, inculte, qui gagne sa vie, et dont la seule et unique occupation est l’amour et le mariage. …. … Croyez-vous que j’accepterais d’être Hitler dehors, mais pas chez moi ?… … Le Reichsmarschal et moi, nous serons trop heureux de faire la leçon à ces imbéciles.
Von Blomberg.- J’insiste, Führer. Ma femme est une femme de rien. Je ne veux pas vous avilir.
Hitler.- Je suis de rien comme elle : vous allez finir par m’offenser. Coupons court, Mr le Ministre : célébrons le mariage au Ministère de la Défense. Hermann, commandez le pasteur de service.
Göring.- Je commande la pasteur de service.
Ils sortent.
Ministère de la Défense. Von Blomberg et sa femme, en mariés. Eux , Hitler, Göring, Goebbels.
Hitler.- Courage et endurance, du mari, modestie et pudeur, de la femme, les plus précieuses vertus allemandes sont appariées : vous êtes le le couple parfait. Tous mes vœux de bonheur. (il baise la main à la nouvelle femme de Blomberg) Une ordonnance, sur un plateau, sert un verre de jus d’orange à Hitler, un verre de champagne aux autres.
Göring.- (levant son verre) Que crépite dans nos verres un feu d’artifice de bulles bruissantes. (Ils trinquent) Qu’une pluie d’étoiles pétille en cascade dans notre gorge en votre honneur et pour votre plaisir.
Von Blomberg.- Au Führer. (Ils boivent). Avec votre permission, nous allons préparer nos bagages.
Hitler.- Avant de partir, saluez-nous.
Von Blomberg s’incline, tous deux sortent. Entre Himmler avec une fiche.
Hitler.- (à Himmler) Dans ce bouquet de lys et de roses, vous osez glisser votre puante marguerite ?
Himmler.-(tremblant) Sauf son respect, le Führer est injuste.
Hitler.- Si ça me fait du bien d’être injuste ?
Himmler.- (claquant des talons) Je lui recommande de l’être.
Hitler.- Je souhaite que vous n’empuantissiez pas cette noble cérémonie de vos déjections. (il se détourne de lui)
Göring.- Passe-moi ton torche-cul. (Göring lit la fiche. A Hitler) La personne qui empuantit la cérémonie n’est pas ce vieil Himmler, mais la nouvelle femme de Blomberg. (Il lit la fiche) Mme Margareth von Blomberg, née Margareth Grühn. Arrêtée 6 fois pour prostitution. Condamnée à 2 amendes pour avoir posé pour un photographie juif pour des photos pornographiques…. … Avant de se donner en général au général, Madame se débitait en tranches aux particuliers.
Hitler.- Une pute. Je lui ai baisé la main. (affolé, il crache par terre le plus qu’il peut, prend un mouchoir s’essuie les lèvres, tire la langue, s’essuie la langue, jette son mouchoir, – Gôring lui en passe un tout frais – s’essuie l’intérieur de la bouche soigneusement, jette le mouchoir, s’adosse, pâle comme un mort) Chancres indurés, ganglions lymphatiques infectés, paralysie, tabès, je suis bon.
Göring.-Elle n’est pas contagieuse où tu l’as baisée, mais où le général la baise.
Hitler.- Tu en es sûr.
Göring.- Et certain. (Rassuré, Hitler se lève, rectifie sa tenue).
Hitler.- J’ai cautionné le mariage d’un Ministre de la Défense avec une pute : je me suis porté témoin de sa moralité.
Göring.- Il n’aurait pas pu se renseigner, cet âne ?… … On ne peut pas faire l’économie de lui dire… … Dieu soit loué, Kaas se fera un plaisir de faire pression sur la Rote pour faire annuler le mariage.
Hitler.- (à Goebbels) Appelle le général : il faut faire vite, avant que la nouvelle du mariage paraisse. …(sort Goebbels) … (à Göring) Dis-lui, toi.
Goebbels revient avec von Blomberg.
Göring.- (sa fiche en main) Général, un bas plafond de noirs nuages couvre votre beau ciel bleu. Votre nouvelle femme n’est pas celle que vous croyez. Désolé de vous l’apprendre… …(montrant sa fiche, lisant) Née Margareth Grühn. Arrêtée 6 fois pour racolage sur la voie publique et prostitution. Condamnée à 2 amendes pour avoir posé pour un photographe juif pour des photos pornographiques. Au regret.
Von Blomberg.- Vous nous offensez, ma femme et moi, Reischmarschall.
Göring.- (tendant la fiche) C’est la pure vérité.
Von Blomberg.- Ce n’est pas vérité qui me blesse, mais que vous croyez que ma femme me l’avait cachée.
Göring.- Vous saviez ?
Von Blomberg.-Je savais.
Göring.- Votre jeune femme a les traits fermes et le port solide, vous, à votre âge, les traits flottants et le port vacillant : je doute qu’elle ait de fermes et solides sentiments pour votre personne. Je crains qu’elle n’ait plutôt un solide et ferme penchant pour votre ferme et solide fonction, qui lui offrira belle vie et beau monde.
Von Blomberg.- Belle vie, beau monde ? Pour mes pairs et leurs épouses, ce que ma femme a été, elle le sera jusqu’à son dernier jour. Pour notre honneur et notre bonheur, nous nous préparons à vivre une vie modeste à l’écart… … Tout jour nouveau n’est-il pas un avancement par rapport au jour passé ? La liberté ne se gagne-t-elle pas chaque jour, à lutter contre la servitude de la veille ? Est-ce que je ne pouvais pas ouvrir ce crédit à ma femme : lui offrir un lendemain comme neuf ? … … Je ne suis pas aussi sûr de moi que vous pouvez le croire. Il est possible que ce que nous vivons ne soit qu’une expérience de plus destinée à être malheureuse. Il est tout à fait possible qu’avec moi, ma femme ne gagne pas au change. Il se peut que dans un présent vieux, éteint, froid, le passé ressurgisse jeune, vif, ardent. Si le neuf ne tient pas ses promesses et se révèle un faux neuf, je m’en dessaisirai aussi vite que je l’ai saisi.
Hitler.- J’admire l’homme qui court de tels risques, mais que cet homme comprenne mon point de vue. Un homme privé, sans qualités particulière peut tout être, la vie et le monde sont à lui : c’est la grande liberté de l’homme ordinaire. Mais un Ministre de la Défense, Chef des Forces Armées, enchaîné à sa fonction, ne le peut pas. Si l’Allemagne apprenait que son Ministre de la Défense avait choisi sa femme sur le trottoir, que penserait-elle ? C’est le milieu qu’il fréquente ? Est-il si peu sûr de lui, qu’il soit obligé de se rabattre sur une femme vénale ? A quel bas commerce, un tel homme n’est-il pas capable de s’abaisser ?… … On ne peut pas être à la fois libre et enchaîné, ce serait trop facile… … C’est pourquoi vous comprendrez que je vous mets devant cette alternative : ou vous démettre de vos fonctions, ou annuler votre mariage.
Von Blomberg.- Il n’y a pas de vie publique ferme, si la vie privée ne la fonde pas solidement. Je remets ma démission de Ministre de la Défense.
Hitler.- Le Ministre de la Défense fait preuve d’un honneur de soldat, de préférer sa femme à sa fonction. J’accepte votre démission. Vous toucherez bien sûr votre pleine retraite. Je ne vous estime pas moins que je vous estimais : (il sort de sa poche une enveloppe) Laissez-moi vous offrir votre cadeau de noces.
Von Blomberg.- Mes remerciements et ma gratitude, Führer.
Hitler.- Plaisez-moi, mettez-vous en civil, disparaissez à la dérobée, fondez-vous dans la rue, perdez-vous dans la foule.
Von Blomberg.- Je ferai ce que vous me demandez. (saluant réglementairement) Heil Hitler.
Tous se saluent. Sort Blomberg.
Hitler.- Un Ministre de la Défense, ramasser sa femme dans le ruisseau, je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer.
Goebbels.- Entre l’Allemagne et la poule, il préfère la poule.
Hitler.- Et maintenant ? A la tête, il n’y a plus de tête.
Göring.- (chantant, dansant) (mais personne ne rit)
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Refrain A la tête Y a pus d’tête C’est-y pas bête ? A la tête Y a pus qu’une queue C’est y pas malheureux ? |
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Le maréchal Est au lupanal Le général Est au bobinal Refrain
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Le colonel Est au bordel Le capiston Est au boxon Refrain |
Hitler.- (qui regardait Göring les yeux vides) Et maintenant ? … …Qui comblera le vide là-haut ? On ne peut remplacer du bon que par du meilleur. Il nous faut quelqu’un d’illustre, qui repousse le général dans l’obscurité. Göring.- Je fais acte de candidature. Je suis rompu à la théorie et à la pratique de la guerre. Je pense que je n’y serais pas déplacé.
Hitler.- Une chose prêche contre toi : (il enfonce son index dans le ventre de Götinrg) celle que tu mets toi-même en avant. Je ne te vois pas courir par monts et par vaux. Je te vois plutôt aux déjeuners de travail.
Goebbels.- Tu te gênerais dans tes mouvements. Tu es plus toi-même assis.
Himmler.- Le Dr Goebbels a été objectif. Le Führer a parlé d’or.
Göring.- Merci les copains.
Goebbels.- Si le Führer me croit apte, je m’offre. Je suis tout en nerfs et en muscles. Je ne manque ni d’idées, ni d’imagination.
Hitler.- Justement, trop. Tes idées ne sont pas proportionnées au réel. Tu as d’imagination, juste assez pour parler bien trop pour agir. Ministre et l’Information et de la Propagande est l’exacte place qui te convient.
Göring.- Le Führer est sage. Tu es si bien à ta place, que partout ailleurs, tu ferais moins bien.
Himmler.- Le Führer et le Reichsmarschall ont raison : si le Dr Goebbels n’était plus à la place où il est, il manquerait.
Goebbels.- Merci, la foule.
Himmler.- Le Führer me permettra-t-il de prêcher pour ma paroisse ? En toute objectivité, je peux dire que je suis objectif. Je suis rompu en exercices physiques. J’ai une faculté reconnue d’adaptation.
Hitler.- … … Est-il arrivé à Himmler de contrevenir à mes ordres ?
Himmler.- Le Führer m’offense d’y penser.
Hitler.- De faire preuve d’initiative ? D’oser du neuf, de ton propre chef ?
Himmler.- Jamais je ne me permettrai
Hitler.- Et vous voulez commander des armées ? La première qualité d’un chef d’armées est l’improvisation. Vous êtes précieux en ceci, que vous ne savez qu’obéir… … Himmler.
Himmler.- (claquant des talons) Mein Führer.
Hitler.- Je vous ordonne de ne jamais faire autre chose qu’obéir.
Himmler.- A vos ordres, Führer.
Göring.- Tu viens de te prouver que tu es inapte.
Goebbels.- Tu viens de te disqualifier toi-même.
Silence.
Hitler.- Qui ? … … Qui ?
Tous observent Hitler.
Göring.- Sans vouloir t’offenser, est-ce que ce serait t’offenser toi-même, que te nommer toi-même ton propre inférieur ? Non, puisque tu serais ton seul supérieur.
Goebbels.- Pourquoi ne vous nommeriez-vous pas vous-même Ministre de la Défense et Chef d’Etat-Major des Armées ? Au moins vous seriez sûr de ne pas traîner les pieds, lorsque vous vous commanderiez.
Silence.
Hitler.- Je ne suis que caporal.
Göring.- C’est un grade, qui a été plutôt bien porté.
Hitler.- Il a plutôt mal fini.
Göring.- Aussi a-t-il été le petit. Toi tu seras le grand. Tu corrigeras ses erreurs.
Hitler.- Les officiers supérieurs et généraux allemands sont une caste. Ils verront d’un mauvais œil un caporal à leur tête.
Göring.- Tu ne seras plus caporal, mais Chef des Forces armées. Les officiers de carrière ont une chose qu’ils aiment plus que tout : leur carrière. Contre l’objet de leur amour, un chef des forces armées dispose de toutes les armes imaginables : dégradation, mise à la retraite, mise aux arrêts dans une forteresse, mutation dans une garnison perdue, placement au plus fort de la bataille. Si, comme première mesure, tu suspends 150 généraux joliment sur un cintre, et ranges dans un placard, tu verras avec quelle rapidité les autres mettront le petit doigt sur la couture du pantalon.
Hitler.- Si vous m’en croyez digne.
Goebbels et Himmler.- (protestant) Führer.
Göring.- Un vrai chef politique a pour revers d’être un vrai chef de guerre : créatif dans l’un, il l’est dans l’autre… ..Joseph publiera que le plan du Führer entrant dans sa deuxième phase, il prend lui-même le commandement des armées.
Hitler.- Soit. (Goebbels sort. Un silence) … … Tu parles d’une deuxième phase ? Si nous y passions ?
Göring.- Nous y passons.
Sortent Hitler, Göring, Goebbels et Himmler.
Chancellerie. La salle de réunion du cabinet, avec la carte de l’Allemagne ; au fond une salle dont la porte ouverte laisse voir une salle des cartes. Entrent par cette porte Hitler, le général Keitel, des généraux, qui restent sur le seuil de la porte, d’une part, d’autre part Goebbels.
Hitler.- (indiquant sur la carte l’Autriche) Messieurs, à mon Autriche. (Il fait signe à Goebbels)
Goebbels.- (au micro) Que font les nazis autrichiens et leur chef Seyss-Inquart ? En vain, l’Autriche et l’Allemagne, amoureuses, tendent leurs bras l’un vers l’autre : le chancelier Dollfuss, ce barbon, cet empêcheur de danser en rond, se met entre elles. N’avons-nous pas assez soufflé à Seyss-Inquart ce qu’il doit faire ?
Entre Himmler.
Himmler.- Führer. Les nazis autrichiens ont supprimé l’obstacle : le Chancelier Dollfuss est passé de vie à trépas. Le Président a nommé un nouveau chancelier, Kurt Schuschnigg…
Entre Göring
.Göring.- Nouvel os dans la gorge : le nouveau chancelier Schuschnigg est contaminé de la même maladie d’indépendance que Dollfuss : il a fait arrêter ceux qui ont tué Dollfuss et il a interdit le parti nazi. Au barbon a succédé un autre barbon.
Hitler.- (hurlant, à Goebbels) Convoque-moi Schuschnigg au Berghof. (Sort Goebbels). (à Keitel) Nous allons accueillir cette tête dure, durement. (aux généraux) Vous, préparez des plans d’invasion.
Ils sortent.
Berghof. Entre Hitler et Schuschnigg, escortés d’SS.
Schuschnigg.- (admirant le paysage des Alpes) Pour faire récollection, vous vous retirez dans les montagnes. Comme je vous comprends. Vous y trouvez la paix. Hitler.- Vous n’y êtes pas du tout. Savez-vous pourquoi j’aime ces pics et ces dents? Parce qu’elles aiguisent les miennes …(il l’entraîne dans la salle qui donne sur la terrasse, SS aux portes) … Asseyez-vous, Schuschnigg, croisez les bras, taisez-vous : petite leçon d’histoire. (ce que fait Schuschnigg) … …Qu’était l’Autriche, à ses débuts ? Une terre de trois fois rien, un jardin au fond de l’Allemagne. Un jour, prise de folie, se détournant de l’Allemagne, elle s’est lancée à la conquête du monde. Se taillant un habit bigarré de pièces de toutes sortes, qu’elle a cousues ensemble tant bien que mal, elle s’est fait un Empire, métissé d’espagnol, de hollandais, d’italien. Mais elle en a été bien punie, les coutures n’ont pas tenu, les pièces se sont décousues à force. Toutes ses colonies ayant reconquis leur indépendance, comment la pauvre Autriche s’est-elle retrouvée ? La terre de trois fois rien de ses débuts… … J’entends qu’elle redevienne ce qu’elle était à l’origine : une marche allemande. …(il va à lui, lui prend la main, l’amène à la table, l’assied) …Comme je sais que vous n’êtes pas d’accord avec ma vision de l’histoire, j’entends que vous démissionniez, et que vous nommiez chancelier à votre place le chef nazi autrichien Seyss-Inquart, qui l’est… … Signez.
Schuschnigg.- Selon la Constitution, Mr le Chancelier, de telles décisions sont du ressort du Président de la République.
Hitler.- (lui mettant la feuille sous le nez) Cas de force majeure : vous agissez sous l’empire de ma violence. Ma pression vous exonère de toute responsabilité.
Schuschnigg.- Vous ne m’estimeriez pas, Mr le Chancelier, si je cédais sous la menace.
Hitler.- Vous ne m’estimez pas, Mr le Chancelier, si vous croyez que je n’exécuterais pas ma menace. (du doigt il montre la feuille). … … En une heure, Mr Schuschnigg, je peux éclater dans le ciel de Vienne, comme un orage de grêle au printemps : croyez que j’y ferais bien des dégâts.
Schuschnigg.- Je n’empièterai pas sur les attributions du Président. Permettez-moi de lui téléphoner.
Hitler.- (criant) Himmler. (entre Himmler ; montrant Schuschnigg) Téléphone. (Sort Schuschnigg ; criant derrière Schuschnigg) (hurlant) Keitel. Le plan.
Entre Keitel, avec une serviette de cuir
.Keitel.- Il ne me souvenait pas, Führer, que vous m’ayez demandé de préparer un plan quelconque.
Hitler.- (faisant pscht, en mettant le doigt sur la bouche) Ouvrez votre serviette, sortez n’importe quel papier. Faites semblant de l’étudier à fond. Hitler va à la porte, la tête penchée écoute, puis va rapidement vers Keitel, et fait semblant d’étudier le papier qu’étudie Keitel.
Entre Schuschnigg, qui avance vers Hitler, lequel, tout en étudiant le papier, tend son bras vers Schuschnigg, en disant : oui ?
Schuschnigg.- Afin de n’être pas accusé d’être la cause d’une guerre entre les deux pays, le Président cède à vos exigences.
Hitler.- (se détournant de Keitel) L’Autriche vous en a bien de la reconnaissance : vous avez fait preuve envers elle d’humanité. … … Allons fêter cela, Mr Schuschnigg, nous l’avons bien mérité.
Schuschnigg.- Permettez que je décline l’invitation.
Hitler.- Voyez comme je suis bon bougre : je vous permets.
Sort Schuschnigg, Hitler le suit des yeux par la porte, puis par la fenêtre. Puis il claque des mains,éclate de rire, saute en l’air, et sort en disant : Hitler.- Göring. Göring.
Le Berghhof. La salle des cartes, avec téléphones, la même carte de l’Europe qu’à la Chancellerie, où l’Allemagne, avec la Rhénanie, est en noir, et les autres pays, bien délimités, sont en blanc. Hitler prépare une Autriche en noir. Entre Göring, lui faisant signe d’écouter.
Göring.- Ecoute-le. Comme loin de ton pied, il reprend du poil de la bête.
Radio. La voix de Schuschnigg.- « Autrichiens, votre chancelier Kurt Schuschnigg vous parle. Un cousin voisin joue les gros bras, je demande aux libres Autrichiens de ne pas se laisser impressionner. Je sais que certains d’entre vous sont nostalgiques de leur illustre passé, et aspirent à n’être plus d’Autriche, mais d’Allemagne, afin de retrouver par elle un peu de la gloire perdue. … … Je les mets en garde. Allemagne et Autriche partagent la même langue, certes, mais quel être est plus différend qu’un Autrichien de l’Allemand ? L’Allemand, protestant sévère, travailleur à tous crins, est un impérialiste dans l’âme : ambitieux opiniâtre, arc perpétuellement tendu, il ne vise qu’une chose : la puissance. L’Autrichien, catholique souriant, artiste de nature, est un démocrate de coeur : l’art et l’art de vivre est sa vie. Peut-on imaginer deux êtres plus dissemblables ? Autrichiens, décidez pour vous. Par referendum, je vous pose la question suivante : « Voulez-vous une Autriche libre et allemande, indépendante et sociale, unie pour la liberté et l’égalité ? » Sauvez l’Autriche, Autrichiens, répondez oui… … Libres Autrichiens, votre chancelier Kurt Schuschnigg vous parle…
Hitler.- (hurlant) Keitel. (entre Keitel) Que la 8ème armée franchisse la frontière autrichienne. S’ils se heurtent aux Autrichiens, qu’elle les massacre.
Keitel.- (claquant des talons) A vos ordres.
Il sort. Hitler va et vient, Göring ne disant mot. Tout à coup, Hitler se frappe la tête.
Hitler.-(allant et venant) Qu’est-ce qui me prend ? Si pour occuper un pays allemand, je tue des Allemands, qu’est-ce que ferai quand j’envahirai un pays étranger ? … …(Il va à la porte, hurlant) Keitel. Keitel. (On entend des bruits de bottes, qui s’éloignent) Rattrapez-le. Si vous ne le pouvez pas, abattez-le.Apparaît Keitel, essoufflé. Hitler.- J’annule l’ordre. Keitel.- (claquant les talons) A vos ordres. (Sort Keitel) (allant et venant) Quoi faire, quoi ne pas faire. Je ne sais plus où j’en suis.
Göring.- (va à lui, le pousse par l’épaule dans la chambre à côté, laisse la porte ouverte) Passe-moi le volant. Tu n’es plus en état de conduire. Göring s’assied devant le téléphone, le saisit.
Göring.- (au téléphone) Passez-moi, à Vienne, Seyss-Inquart.. .. Seyss-Inquart ?
La voix de Seyss-Inquart.- Oui.
Göring.- Ici, Göring. Que deux bataillons de vos nazis autrichiens, avec des bâtons ferrés, entourent le premier le Palais Présidentiel, le second la Chancellerie. Qu’ils se montrent malpolis. Que leur chef ne cesse de consulter sa montre. Que dans toutes les mairies d’Autriche, nos purs nazis passent les notables corrompus à tabac : que la verte vertu allemande donne une bonne fessée à la vieille Autriche jouisseuse.
La voix de Seyss-Inquart.- (joyeux) Avec joie.
Göring.- (Il appuie sur une touche) La Chancellerie à Vienne, le Chancelier Schuschnigg. … … Schuschnigg ? Reichsmarschall Göring. Nous venons d’entendre votre discours radiodiffusé : vous ne pouviez commettre acte de traîtrise plus caractérisé. Notre réponse va être proportionnée : si à 17 h30, le Président ne vous a pas démissionné et n’a pas nommé chancelier à votre place Seyss-Inquart, notre 8ème armée, panzer, artillerie, transport de troupes, passera la frontière.
La voix de Schuschnigg.- (affolé) Reichsmarschall, attendez. Je consulte le Président….(un silence) …(essoufflé) Reichsmarschall ?
Göring.- Oui ?
La voix de Schuschnigg.- Pour éviter un bain de sang, le Président m’a demandé de démissionner et a nommé Seys-Inquart chancelier.
Göring.- Il y a une chose pour quoi les Autrichiens vous haïront moins : vous avez eu compassion d’eux. … … Passez-moi Seyss-Inquart.
La voix de Seyss-Inquart.- (victorieux) Seyss-Inquart. Je suis nommé chancelier, Reichsmarschall.
Göring.- Merci, de rien. Envoyez sur le champ un télégramme au Führer, pour lui demander de l’aide pour rétablir l’ordre en Autriche.
La voix de Seyss-Inquart.- A quoi bon violenter l’Autriche, Reichsmarschall, quand l’Autriche amoureuse s’offre d’elle-même ?
Göring.- Nos intentions sont pures, nous sommes poussés par le bon motif, quelle est cette proposition indécente ? Nous voulons le mariage. Nous voulons que la demoiselle porte notre nom. A partir d’aujourd’hui, la frontière de l’Allemagne est reculée au Brenner… … Je vous dicte le télégramme d’appel au secours que vous allez envoyer au Führer. Vous prenez note ?
La voix de Seyss-Inquart.- Je vous en supplie, Reichsmarschall. Je me déconsidèrerais devant les Autrichiens, si, chancelier, doté des pleins pouvoirs, je vous appelais pour rétablir l’ordre en Autriche. Il vous suffit d’ordonner aux nazis autrichiens de rentrer chez eux.
Göring.- Le Führer se déconsidèrerait s’il annexait pas son Autriche natale à son Allemagne adoptive. … … Si vous ne voulez pas envoyer ce télégramme, acceptez-vous que je me l’envoie à moi-même ?…(silence)… Disons autre chose : le démentirez-vous, si je le fais paraître sous votre nom ? … …(ironique) A ce soir, Seyss. Il raccroche, se détend, et s’éponge.
Hitler joyeux entre, et court l’embrasser.
Hitler.- La tempête est furieuse, des paquets de mer s’abattent sur le pont, des abîmes s’ouvrent devant la proue, toi, mains fermes sur la barre, tu maintiens le cap. (Il l’embrasse)Mon gros ange joufflu. … … (appelant) Himmler. (Himmler apparaît avec un dossier épais) Précédez-moi à Vienne. Ecumez toutes les impuretés qui nagent à la surface du bouillon, et les jetez. Je veux me régaler d’un potage bien clair. Je veux un accueil enthousiaste.
Himmler.-(mettant la main sur le dossier) Une liste de 20 000 ronchons. (Sort Himmler)
Hitler.- (à Keitel) Que mon armée escorte mon retour dans mon pays natal. (à Göring)Reichsmarschall, faites avancer mon cortège de Mercédès.
Lentement, comme s’ils défilaient, Keitel, Hitler, Göring sortent.
En Autriche, sur la route vers Vienne, un camion-radio. Goebbels au micro.
Goebbels.- Parti, pauvre, à pied, de sa terre natale, l’émigrant, qui était allé chercher fortune dans le Nouveau Monde, revient au pays en Mercedes, riche, puissant. Ces Viennois, qui à l’époque, ne lui avaient pas fait l’aumône d’un regard, quêtent maintenant, de l’entrevoir entre deux têtes. Comme des parents pauvres, qui de la campagne vont voir leurs parents riches de la ville, et sont honorés qu’ils les reçoivent dans leur belle maison, ainsi les Autrichiens échoués viennent voir l’Autrichien réussi, s’honorent de visiter avec lui sa maison natale à Linz, la tombe de ses parents, les amis de sa jeunesse… …(triomphant) Vienne. Vienne, la capitale dont il avait tant désespéré, c’est elle à présent qui met ses espoirs en lui. Entendez le Te Deum chanté par le cardinal Innitzer. (on l’entend) Entendez les cloches des clochers d’Autriche, qui sonnent à toute volée. (On les entend) Pour l’Autriche, c’est le jour de Pâques, c’est le jour de sa résurrection. L’Autriche était morte, Hitler l’a touchée du doigt, une vertu est sortie de lui, et l’Autriche a repris vie. Sur toutes les églises, au-dessus de la vieille croix chétienne, la nouvelle croix gammée salvatrice salue le nouveau messie.
La voix de Seyss-Inquart.- Ein Volk, ein Reich, ein Führer.
La foule.- Ein Volk, ein Reich, ein Führer.
La voix de Seyss-Inquart.- Sieg heil.
La foule.- Sieg Heil.Clameur, cris, Hitler, heil.
Goebbels.- Après avoir sacrifié à la nostalgie, déjà le Führer fait demi-tour, mais il ne quitte pas le pays, puisque ce pays est le pays. Simplement, le divin maître des forges a hâte de retrouver ses hauts fourneaux. Ici, Vienne, à vous Berlin. Cris et clameurs s’éloignent pour finir par s’éteindre.
Berlin. La chancellerie. La salle de réunion du cabinet. Göring, Goebbels, Himmler. La porte-fenêtre est ouverte. Hitler est dehors sur le balcon, clameurs et cris. Il rentre, attend un instant, retourne, cris et clameurs ; rentre à nouveau, attend un instant, retourne, cris et clameurs ; rentre.
Hitler.- (Il fait signe à Himmler de fermer la porte-fenêtre) Ne faisons pas du hors d’œuvre le plat principal. (Il pose une Autriche noire sur l’Autriche blanche, regarde longuement le tout, va s’asseoir de côté). Goebbels. (de l’index, il lui fait signe d’approcher, Goebbels tourne les yeux autour de lui, tout étonné, se dirige vers Hitler). Debout. (il lui montre une place à 5 pas devant lui) Ministre de la propagation de ma religion nouvelle de la pure race aryenne allemande, tu faisais mieux qu’évangéliser la nation : tu faisais profession de foi publique. Tu distribuais dans tous les missels nazis, l’image sainte de la famille Goebbels : toi, et, t’illustrant, ta femme Magda, blonde aryenne aux yeux bleus, tes enfants Helga, Hilde, Helmut, blonds aryens aux yeux bleus. J’apprends que tu trompes ta blanche et blonde aryenne d’épouse, avec une noire guenon velue d’une race d’esclave slave.
Goebbels.- (avec un regard vers Göring et Himmler) Qui m’a dénoncé ?
Hitler.- Ton premier espion : ta femme.
Göring.- Si encore tu te cachais sous le manteau de la nuit, nous aurions fermé les yeux, mais tu t’affiches en plein jour, à la vue de tous. Tu fais apostasie publique.
Goebbels.- (à Hitler) Dans ce procès, est-ce que la défense peut faire valoir ses droits ?
Hitler.- J’écoute. Goebbels.- J’avais deux vies : l’une avant, l’autre après Lida Baarova. Avant, l’homme était pour moi bouc lascif, luxurieux, la femme chaste, pure, blanche agnelle. L’homme devait attendre que la femme veuille bien, tendre humblement la main. Dieu sait comme ça m’humiliait… … Lida Baarova m’a fait découvrir que cette luxure dont je m’accusais, une femme s’en accusait aussi. En une femme, j’ai découvert qu’il y avait même désir et même honte de la chair qu’en l’homme, autant désir de plaire, autant honte de déplaire. En deux mots comme en mille, j’ai connu l’amour partagé. Quand on vit au plus, comment peut-on désirer continuer de vivre au moins ? Hitler tourne la tête vers Himmler.
Himmler.- (montrant une fiche) Excusez-moi, docteur, mais cette dame n’est pas unique. Un grand nombre de plaintes ont été déposées contre vous. (lisant) « Abusant de son pouvoir de Ministre des Arts et de la Culture, le docteur Goebbels est accusé de monnayer son appui et de séduire nombre de jeunes comédiennes. Il lui faut une fleur fraîche chaque soir sur sa table de nuit. »
Goebbels.- (pointant l’index sur Himmler) Si tu t’espionnais toi-même, tu découvrirais quelque chose de pas trop ragoûtant non plus.
Himmler.- Je vous demande pardon. J’ai commis avec une première femme, une erreur que j’ai réparée avec une deuxième. J’assume et l’erreur et la réparation. Göring.- Ecoutez, je ne pense pas qu’on puisse faire grief à Joseph de sa fleur fraîche vespérale. Il entre dans le rôle du Ministre des Arts et de la Culture, de séduire les jeunes comédiennes ambitieuses, comme il est dans leur rôle de le séduire. Dans le concours aux rôles au cinéma et au théâtre, le Ministre est pour elles une matière facultative, mais c’est elles qui choisissent de passer la matière en option. Ce qui les vexe, c’est quand elles voient que l’épreuve ne leur rapporte aucun point. Raisonnablement, on ne peut pas retenir contre Joseph ces plaintes -là, à l’inverse de la plainte de sa femme.
Hitler.- Dans ta célèbre photo de famille de propagande, quelque chose frappe aux yeux ; on t’a assis au premier plan sur une chaise plus haute que celle de Magda et de tes enfants, et Magda et tes enfants sur des chaises plus basses.
Rien ne dit mieux ta dette. Tu dois à ta femme, que tes enfants beaux, blonds, aux yeux bleus tiennent d’elle et non de toi. Si tu n’avais plus ni ta femme ni les enfants qu’elle t’a faits, tu serais renvoyé à toi. … … Tu oublies en second lieu ce que tu me dois à moi. Si tu peux déployer tes talents, et par eux, plaire et te faire aimer, c’est parce que je t’inspire : sans moi, devant ta page blanche, impuissant, tu en serais, comme tant d’autres, à maudire ton génie… … En résumé, pour parler crûment, Joseph, sans Magda et sans moi, tu retournerais à être pied bot aigri…. … Je te demande de choisir : être ce que tu es, ou retourner à être le rien que tu étais.
Goebbels.- Comment pouvez-vous croire que j’hésiterais ? C’est vous et Magda que je choisis, bien sûr….(Hitler le regarde sceptique)… Je veux vous donner des gages : mettez-moi à l’épreuve.
Hitler.- Je te prends au mot. … …On introduit en Australie un couple de lapins. Une hase faisant 12 lapereaux par portée, 8 portées par an, en 50 ans, le couple ravage tout le continent. C’est ce qui s’est passé en Allemagne avec les Juifs. Je veux que la nuit prochaine, l’Allemagne se défasse de cette plaie….(à Goebbels) …Que des SS en civil assemblent dans les principales villes d’Allemagne des bandes de nazisfanatiques. Que du crépuscule à l’aube, ils cassent et brûlent synagogues, magasins, ateliers juifs. … Qu’au matin les Allemands découvrent la chose faite. Nous verrons si je peux me fier de nouveau en toi.
Goebbels.- Vous verrez.
Göring.-(à Hitler) Pour que ce ne soit pas une opération nulle, la Gestapo pourrait peut-être arrêter une trentaine de mille Juifs riches, qu’elle relâcherait contre rançon.
Hitler.- Bonne idée. … …Faites.
Goebbels.- Nous faisons.
Hitler, Goebbels et Himmler, Göring sortent de trois côtés différents.
Dans les rues de Berlin. La nuit. Devant la vitrine de la boutique d’un cordonnier juif. Entrent deux nazis. On entend casser des vitres.
1er nazi.- Salomon Lévy. Tu as tes synagogues, tes écoles, tes fêtes, ta langue : pourquoi est-ce que tu fais bande à part ? Pourquoi tu nous boudes ? On vient te faire des ouvertures. … … On vient briser la glace. Ils éclatent de rire et lancent des pavés dans la vitrine, qui se casse en mille morceaux : on entend les rires se poursuivre. On entend casser d’autres vitrines, en même temps éclater d’autres rires. Devant la vitrine d’un marchand d’habits juifs. Deux nazis cassent la vitrine, entrant dans la boutique, se saisissent des vêtements.
1er nazi.- (à la foule) Magasin d’Habits de Mosché, grand braderie, l’affaire du siècle. Mesdames, Messieurs, tout doit disparaître. Tout le stock doit être liquidé. (Ils jettent les habits dans la rue) La maison ne recule devant aucun sacrifice : les prix sont massacrés, décimés, exécutés, exterminés. L’affaire du siècle. Approchez, Mesdames, Messieurs, c’est le moment ou jamais. Les premiers seront les mieux servis.La synagogue brûle, on entend des craquements, on voit des lueurs d’incendie.
Derrière leur fenêtre, Erwin et Isaure.
Erwin.- Qui depuis deux milles ans, est haï, moqué, craché, battu, trahi, livré, arrêté ? Qui crucifie-t-on ? Pour qui la vie est devenue chemin de croix, un calvaire? Le Christ par les Juifs ? Non, les Juifs par les chrétiens. Isaure.- Arrête. A qui la faute ? Ne dis pas qu’ils ne le cherchent pas. … … Qui nous agresse d’un chapeau hors d’âge, d’une barbe et d’une redingote du siècle dernier, de leurs femmes en perruque ? Qui se balance soi-même à notre figure ? Qu’ils soient juifs, je ne suis pas contre, mais pourquoi se soulignent-ils à si gros traits ? S’ils voulaient qu’on les aime, ne se feraient-ils pas discrets, n’essaieraient-ils pas de passer inaperçus ? Ils récoltent la haine qu’ils sèment.
On entend casser d’autres vitrines, on voit rougeoyer d’autres incendies.
Derrière une autre fenêtre, derrière le rideau, Mordekaï et Joshua.
Mordekaï.- Je ne vais pas attendre qu’il me canonne, Joshua. J’émigre.
Joshua.- Nous sommes interdits partout, Mordekaï.
Mordekaï.- Continuer à forcer de m’accorder l’hospitalité quelqu’un qui ne veut pas me l’offrir ? Forcer un pays à vous assimiler et vous transformer en sa substance, sans qu’il ait appétit de vous. Pour qu’ensuite, il vous vomisse ? Je vais me faire un pays à moi, en Palestine.
Joshua.- Tu veux implanter une colonie pénitentiaire dans un continent inconnu ? Tu veux peut-être aussi tuer les aborigènes ?.. .. Fonder dans une terre inculte une nation sans histoire, sans passé, sans culture, sans art, comme les Irlandais les Etat-Unis ? Pour ne plus parler ensuite que d’une langue religieuse ? Je ne peux me résoudre à ça. Tout mon avoir, tout mon être sont d’Allemagne. Si j’ôte l’Allemagne de moi, je n’ai et je ne suis plus rien.
Mordekaï.- Tu seras encore quelque chose : juif.
Joshua.- J’avoue que ce n’est pas rien. Mais, je regrette, c’est trop supposer que l’homme est toujours ce qu’il était sous Abraham. Depuis la destruction du Temple, la société humaine, fraîche, vivante, n’a cessé de s’élargir, s’éclairer. La tradition juive me sclérose trop : dessous, j’ai la peau sensible.
Mordekaï.- Plutôt être Juif libre, que Juif maltraité.
Joshua.- Quel Juif n’est pas prêt à tout subir ? Dans l’aisance, quel Juif ne se sent pas coupable ? Dépouillé, spolié, les poches trouées, il se regarde en loques, et il est heureux : c’est le seul habit qui lui va.
Mordekaï.- Je veux casser notre mauvais sort. Je veux rompre notre damnée fatalité. J’aspire à être l’égal de tout le monde.
Joshua.- Je ne te suivrai pas sur ce chemin, Mordekaï.
Chancellerie. Salle de réunion du cabinet, avec la carte d’Allemagne ; micro et station de radio. Au fond, par la porte ouverte, la salle des cartes, avec des généraux. Entrent par cette porte Hitler, Keitel, puis, de côté Goebbels.
Hitler.-… Messieurs, la suite… …Continuons de nous mettre en bouche. (Il montre la République Tchèque, avec sa baguette) Goebbels.- (au micro, un léger effet haut-parleur au loin) Jusques à quand le Président de la République Tchèque abusera-t-il de notre patience ? A la périphérie de la République Tchèque, des Sudètes qui étaient des terrains en friche, des Allemands, par leur industrie, ont fait une riche terre fertile. Usage fait possession, possession vaut titre. En vertu du droit des peuples de décider d’eux-mêmes, ces Allemands demandent le rattachement de leur terre à l’Allemagne. Pour cela, les Tchèques les pourchassent, les arrêtent, les tuent. La République Tchèque croit-elle que le grand frère de l’autre côté de la frontière la laissera faire ?
Keitel.- (au micro) Aujourd’hui, 14 mars, l’Allemagne met en demeure la République Tchèque de lui faire cession des Sudètes allemandes. Si, d’ici demain matin, 15, à 6 heures, la République Tchèque n’a pas répondu à sa juste demande, l’Allemagne, à raison de 10 soldats contre un, fera valoir ses droits elle-même.
Hitler fait signe à Keitel des deux mains d’arrêter.
Hitler.- Reste à attendre l’effet que ça fait.
Un silence. Hitler, qui a croisé ses jambes, balance sa jambe avec régularité.
Entre Ribbentrop.
Ribbentrop.- Führer, vous avez donné là un fameux coup de pied dans la fourmilière. Les couardes démocraties occidentales tremblent pour leurs aises. Pour sauvegarder la paix, leurs parlements se livrent à un immense caquetage.
De la salle voisine, entre Göring, levant la main. Les généraux avancent sur le seuil, derrière lui.
Göring.- Du nouveau. Mussolini propose une conférence des 4 puissances, Italie, France, Grande-Bretagne, Allemagne pour résoudre le problème des Sudètes.
Hitler.- De quoi se mêle Mussolini ? Il ne sait pas que je n’aime parler que seul, quand je suis sûr que personne ne me répond ?
Ribbentrop.- A votre place, je ferai la sourde oreille, je poursuivrai mon chemin.
Göring.- A ta place, je suspendrai ma marche, j’accepterai la conférence.
Ribbentrop.- L’Anglais fait dans son slip, le Français dans son caleçon. Ils ne feront rien.
Göring.- S’ils font quelque chose, je connais un Allemand qui fera dans sa petite culotte de soie.
Ribbentrop.- Vouloir parler, c’est vouloir ne rien faire. Le Reich ne parle pas, il fait.
Göring.-(à Ribbentrop) En escarpins vernis et queue de pie, dans les salons, toi, tu portes des santés. Les soldats, paquetage sur le dos, bottes dans la boue, mettent en péril la leur.
Hitler.- Göring a toujours été de bon conseil, je me suis toujours bien porté de le suivre. N’importe, jacasser comme un étudiant, à mon âge. (à Göring) Dis à Mussolini que j’accepte la conférence, qu’elle aura lieu à Munich. (aux généraux) Poursuivez de préparer l’invasion.
Sortent Göring, puis Hitler, Goebbels, Himmler, Ribbentrop.
Münich. Une petite salle, à porte ouverte, non loin de la salle de conférence : par la porte ouverte, on voit passer des fracs. Ribbentrop. Entre Goebbels.
Ribbentrop.- Votre impression ?
Goebbels.- Je n’augure rien de bon. J’allais vers lui, il a foncé droit sur moi, m’a bousculé de l’épaule exprès.
Entre Himmler.
Himmler.- Le camp ennemi bruit d’échos nombreux. Le Führer est réputé rouler tout le monde dans la farine et les frire dans la poêle.
Entre Göring.
Göring.- Victoire du bagout : la France et la Grande-Bretagne nous cèdent les Sudètes sans contrepartie. (à Ribbentrop) Qu’en dites-vous, Mr le va-t-en guerre dans les bottes des autres ?
Entre Hitler, qui claque la porte.
Hitler.- (de mauvaise humeur, allant à Göring, pointant son doigt avec force dans son ventre) Méchante bonne idée. Foutue mauvaise bonne idée. Que je me mords les doigts de t’avoir écouté.(levant les yeux au ciel et les mains en l’air) La meilleure : je suis acclamé par les Allemands, pour avoir sauvé la paix… …(allant et venant, furieux, en donnant des coups de pied à la table, aux murs) Les Français, les Anglais ont été si courtois, si affables, si gracieux, ils ont eu de si belles manières, de si jolies façons, comment aurais-je pu être le mal élevé que je m’étais promis d’être ? Ils m’ont donné les Sudètes si gentiment, non seulement je les en ai remerciés avec gratitude, mais encore j’ai donné ma parole, les yeux dans les yeux, qu’après les Sudètes, je vivrai en paix avec le monde entier. Si jamais je les revois, ils ne pourront, avec justice, que me faire honte. Le seigneur de la guerre, le chevalier teutonique, le roi-sergent : un menteur. Je n’ai plus qu’une ressource : ne plus jamais les retrouver face à moi. C’était la plus mauvaise idée du monde… … (à Göring) Tu ferais mieux de te mettre en congé de moi un certain temps…(sort Göring) … (à Goebbels) Téléphone au Président de la République Tchèque Hacha, que, supposant qu’il me demandera audience, je veux bien la lui accorder à Berlin.
Sort Goebbels.
Hitler.- (à Ribbentrop, mettant son bras sous le sien) Mon ami.
Ils sortent. Berlin.
La Chancellerie. Le bureau du cabinet. Porte de la salle des cartes entrouverte, avec des généraux. Entrent Hitler, Ribbentrop,Goebbels. Hitler se poste devant la carte. Entre Himmler.
Himmler.- Le Président de la République Tchèque Hacha demande à vous voir.
Hitler.- (de la main faisant signe qu’il faut aller doucement) Il faut d’abord que je me remette en condition. Le temps de chauffer ma colère à blanc. … … (à Goebbels) L’exploitant a un film au programme ?
Goebbels.- « Un cas désespéré » ?
Hitler.- (riant) Un cas désespéré ? Qu’on me le projette. … … (à Goebbels) Joséphine. N’oublie pas bonbons, glaces, petits gâteaux, à l’entracte.
Goebbels.- (riant, faisant une petite génuflexion) A votre service. Ils sortent par une porte de côté.
Chancellerie. Toute petite salle d’attente, encombrée de meubles. Le Président Hacha et Chvalkovsky entrent.
Hacha.- Ces Teutons, quelles mauvaises manières. Ils font passer un Président par la porte d’office comme un livreur, le font accueillir par du simple soldat, et attendre dans un cagibi. Ils croient lui en imposer, ils ne le poussent que plus à s’opposer. (Il se sent mal, tient son cœur, ouvre son col, cherche sa respiration).
Chvalkosky.- (inquiet) Président.
Hacha.- Oubliez-moi un instant. Tournez vos regards et vos pensées ailleurs. Pardonnez-moi, ce n’est pas du ressort de ma volonté. (Chvalkosky se détourne ; Hacha prend dans sa poche une boîte, qu’il ouvre en tremblant, et prend trois pilules ; puis, allant mieux) Vous pouvez vous ressouvenir de moi. Il va à la porte, colle son oreille et écoute.
La chancellerie. La salle de réunion du cabinet,avec porte entrouverte sur la salle des cartes. Par la porte de côté, entrent Hitler, Ribbentrop, Himmler, Goebbels avec un petit panier au cou, sert bonbons, glaces, petits gâteaux.
Hitler.- (riant) Mon Dieu, quel navet.
Goebbels.- J’ai fait un mauvais choix.
Hitler.- Excellent, au contraire. Rien ne m’a plu davantage. .. .. Quand j’étais jeune, que j’allais au cinéma, j’avais l’impression d’être emporté dans un monde enchanteur des mille et une nuits, et quand je me retrouvais dans la rue, il me semblait que je retombais dans une réalité sordide. Maintenant, c’est juste l’inverse : je trouve les films sordides et la réalité merveilleuse. .. .. (à Goebbels) Nous croquons l’autre moitié du navet ?
Ils sortent.
La toute petite salle d’attente. Le Président Hacha, allant et venant, Chvalkovsky.
Hacha.- (s’arrêtant, regardant sa montre) J’ai peur que ce soit le signe d’autre chose que d’un manque de savoir-vivre. Je crains qu’on nous ait oubliés, que les choses se passent sans nous. Je vais aller voir. Il sort, laissant la porte ouverte, puis revient. Hacha.- Un secrétaire m’a confirmé que mon nom était bien sur son agenda. Il m’a suggéré d’aller voir moi-même. Ils sortent
La salle de réunion du cabinet, avec sur la table la carte de la République Tchèque. Porte entrouverte sur la salle des cartes, avec des généraux, et Göring. Goebbels, à la porte de côté juste entrouverte, Hitler, Keitel, Himmler.
Goebbels.- Le voilà. Goebbels referme la porte. Hitler, Göring, Keitel se précipitent vers la table et étudient la carte de la République Tchèque. On frappe deux fois doucement d’abord, puis un peu plus tard, plus fortement.
Hitler.- (agacé) Herein.
Entre timidement Hacha. Hitler continue d’étudier la carte.
Hitler.- (sans se tourner, agacé) Qu’est-ce que c’est ?
Hacha.- (qui aperçoit par la porte entrouverte, dans la salle des cartes, les généraux) Hacha, le Président de la République tchèque est honoré qu’un homme illustre comme le Führer ait demandé à un homme obscur comme lui de lui demander audience.
Hitler.- (étonné) Pourquoi je vous l’aurais demandé, Mr Hatchi ?
Hacha.- (rectifiant) Hacha.
Hitler.- Hacha ?
Hacha.- Peut-être pour délimiter le territoire des Sudètes qui doit revenir à l’Allemagne ?
Hitler.- Nous n’en sommes plus là, Mr Hatchi. Nous avons fait du chemin depuis. Il ne s’agit plus des Sudètes, il s’agit de la République Tchèque entière. Vous venez trop tard. Nos armées ont pour ordre de franchir la frontière demain matin à 6 h. … … La seule chose en quoi vous pourriez encore servir votre pays, ce serait d’épargner le sang de ses citoyens.
Un silence. Göring entre par la porte entrouverte.
Göring.- (à Hacha) Monsieur Hacha, y a-t-il au monde une plus belle ville que Prague? Elle a été tout le long de son histoire, un atelier d’artiste en plein air. Aucune autre ville n’a laissé, par les rues, par les places, de tous ses âges, autant de belles œuvres, palais, hôtels particuliers, belvédères, cours, cathédrale, églises, monastères, pont ? Connaît-on au monde une plus belle chronique imagée ? … …Notre 7ème division aéroportée, chargée de bombes explosives, incendiaires, au phosphore, a pour ordre de décoller cette nuit à 3 heures du matin… … Lors de l’éruption du Vésuve, en 79, une nuée ardente et une pluie de cendres ont rasé et enseveli Pompéi : il n’en est plus resté que quelques colonnes stupides qui se découpent dans le ciel. Ca n’a plus été qu’un champ de fouilles pour archéologues.
Hacha.- (objectant) Vous êtes un amateur d’art, Reichsmarschall.
Göring.- Ce n’est pas moi, qui commande. Le Führer est résolument moderne. Il trouve que Prague est une vieillerie. Il rêve de la démolir. Il veut en faire un nouveau Manhattan.
Hacha porte sa main au cœur, renverse sa tête en arrière, cherchant de l’air, et tombe à terre. Hitler court vers la porte, crie : le dr Morell, vite, Hacha se sent mal. On entend des pas de quelqu’un qui court, arrive le Dr Morell, avec sa trousse.
Hitler.- (joignant les mains) Morell, la seule chose que je ne peux pas me permettre, c’est de porter la main sur des chefs d’Etat : je ne dois pas oublier que j’en suis.
Le Dr Morell, ouvre sa trousse, sort de sa trousse une aiguille et une ampoule, et fait une injection à Hacha. Hacha rouvre les yeux, reprend conscience. Hacha se relève, aidé.
Hitler.-Mr Hatchi, vous voulez que Prague soit ce que vous seriez si le Dr Morell ne vous avait pas secouru ?
Hacha.- Mais il est trop tard.
Hitler.- A une flotte aérienne on peut toujours ordonner de ne pas prendre l’air. A une armée en marche, on peut toujours ordonner de ne pas tirer.
Hacha.- Je peux téléphoner ? (Hitler lui montre le téléphone). (téléphonant) Le Ministre de la Défense ? Hacha le Président, reconnaissez-vous ma voix ? Je vous téléphone de Berlin. A 6 h demain matin, la Wehrmacht passe la frontière. Donnez ordre aux généraux de rentrer les troupes dans leurs casernements, et de remettre leurs armes aux généraux allemands. Je vous envoie mon ordre écrit par notre ambassade. Faites ce que je vous dis, Monsieur le Maréchal.( il raccroche, à Hitler) Je mets mon peuple sous la protection du chef du Reich allemand.
Hitler.- (corrigeant) Sous mon protectorat.
Hacha.- J’ai fait ce que vous m’avez ordonné.
Hitler.- (corrigeant) Ce que vous a ordonné votre civisme.
Hacha.- Vous me pardonnerez si je prends congé.
Hitler.- (lui mettant le bras sous le sien et le raccompagnant) Au contraire, je vous le demande. (à Goebbels) Faites raccompagner Mr Hacha jusqu’à ce qui était autrefois la frontière. Hacha et Goebbels sortent.
Hitler.- (sautant de joie) Hacha Hachaisé. (à Ribbentrop) Je t’adore, tu es un génie. (il le serre dans les bras).. .. (à Himmler) Mon train spécial jusqu’à Leipa, à la frontière. Que m’y attende là-bas mon cortège de Mercedes. (à Keitel, et s’avançant sur le seuil de la salle des cartes) Que vague après vague, la Wehrmacht me porte jusqu’à Prague. Empressement des généraux, tous sortent par la porte du fond, suivis de Hitler, Göring, Goebbels, Himmler. On entend locomotive, bruits de moteurs qui s’éloignent.
A Prague, devant le pont Charles, Himmler, Keitel, généraux et soldats, à l’écart, respectueusement.
Hitler.- (off) Il faut être franc, à Prague ne m’accueille pas seulement le froid glacé d’un rude hiver, mais aussi le froid glacé des rudes Praguois. De nos ennemis ancestraux, je peux bien tolérer ce mouvement d’humeur. (il tape sur ses pieds pour les réchauffer, off) Je gèle trop. Aussi, laissant derrière moi mes équipes de chauffeurs, (il saisit le bras d’Himmler, l’emmène sur quelques pas, puis le lâche) je rentre vite me chauffer chez moi. Il sort, suivi de Keitel. Himmler, généraux et soldats sortent de tous côtés pour occuper Prague et le pays.
Berlin. Chancellerie. La salle de réunion du cabinet, la salle des cartes attenante, porte entrouverte, occupée par des aides de camp et deux SS. Par cette porte, entrent Hitler, Keitel, Ribbentrop, Göring, Goebbels. Hitler pose une République Tchèque noire sur la blanche de la carte.
Hitler.- Quel conquérant a jamais conquis un aussi vaste territoire, sans verser une seule goutte de sang ? (Tous applaudissent. Rieur, sortant une lettre de sa poche, à tous) Je me sens d’humeur joyeuse. Petite récréation. Je vais vous raconter une bonne blague. … …Je viens de recevoir une encyclique du St Père Roosevelt, pape des Américains des Derniers Jours. Ce cagot me chante l’amour du prochain. Il me demande de ne pas entrer (il déplie la lettre et lit) en Irak, Syrie, Iran, Palestine, Egypte, sans y avoir été invité par les populations. (Il sort de son autre poche une autre lettre, qu’il lit) Je réponds à cette belle âme, que nous n’avons fait que suivre son pieux exemple. Je lui rappelle que lui-même est entré en Indiana sans avoir été invité par les Hurons, en Pennsylvanie sans avoir été invitée par les Iroquois, en Floride sans avoir été invité par les Séminoles, et ainsi Etat après Etat jusqu’en Arizona sans avoir été invitée par les Navajos. Le jour où frère Roosevelt nous prêchera la charité par ses actes, je lui jure que nous suivrons son saint exemple. Eclats de rire, applaudissements.
Hitler.- Fin de la récréation. (Il sort de sa poche un sifflet et siffle) On se met en rang. On monte en salle de classe. Tous sortent en rang.