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La chancellerie. La salle de réunion. Une longue table. Entrent les membres du cabinet, entre autres von Blomberg, Darré, Von Papen, Göring, qui attendent, puis entre Hitler qui s’assied en bout de table.
Hitler.- Le cabinet inaugure son exercice. Que Dieu nous bénisse.
Tous s’assiéent.
Hitler.- La parole est au Ministre de l’Economie et des Finances.
Le Ministre de l’Economie et des Finances.-Messieurs, il nous faut établir un plan d’urgence contre le chômage. Je propose que l’Etat lance de grands travaux publics. Notre premier chantier serait le barrage sur l’Oder en Haute Silésie.
Hitler.- Combien ce barrage éclusera-t-il de chômeurs ?
Le Ministre de l’Economie et des Finances.- 8 ooo.
Hitler.- Sur 2 millions. Vous plaisantez ? Rejeté.
Le Ministre de l’Economie et des Finances.- Je proposerais d’affecter à l’armée de terre et de l’air pour leur réarmement une somme de 100 millions de marks.
Hitler.- (à Von Blomberg) Combien de chars et combien d’avions peut-on riveter avec cette somme ?
Von Blomberg.- Si l’on inclut les études, la formation, la production, si on partage cette somme à égalité entre les deux armes, au mieux 50 chars et 50 avions.
Hitler.- Juste de quoi figurer dans un défilé, et encore, il faudrait les faire passer plusieurs fois de suite.
Von Blomberg.- (riant) Comme vous dites.
Hitler.- Combien cela mobilisera-t-il de chômeurs ?
Von Blomberg.- Au mieux 50 000.
Hitler.- Sur 2 millions ? Vous galéjez ? Rejeté… … (au Ministre de l’Economie et des Finances) Savez-vous quel est votre vice, Monsieur le Ministre de l’Economie et des Finances ? Vous ne pensez qu’à une chose : résorber le chômage. C’est voir l’économie par le petit bout de la lorgnette… …Cela a toujours été à l’ombre des vertus héroïques, qu’ont pu le mieux prospérer les intérêts matériels des nations. … … Pour résorber le chômage, je propose une seule et unique mesure : restaurer la puissance de l’Allemagne. … … (il se lève, va à la porte et fait entrer Schacht) Je donne la parole à Hjalmar Schacht, nouvellement nommé à la tête de la Reichsbank.
Hitler avance une chaise près du Ministre de l’Economie et des Finances., et retourne s’asseoir.
Schacht.- Messieurs, pour satisfaire les besoins immenses du réarmement, il faut libérer des ressources démesurées. Je propose de lui affecter le budget des 8 prochaines années. La Reichsbank lancerait une escompte des bons du Trésor, garantis sur 8 ans : ce système de traites dégagerait sur le champ 8 milliards de marks.
Silence.
Le Ministre de l’Economie et des Finances.- Et au bout de 8 ans, l’Allemagne déposera son bilan. De la capitale au dernier des hameaux, elle aura été saisie toute entière. Elle sera américaine ou japonaise, ou tout ce que vous voudrez sauf allemande.
Hitler.- Sauf qu’avant cette date, des guerres auront été déclarées, gagnées, et que les pays vaincus auront payé nos dettes.
Le Ministre de l’Economie et des Finances.- Et si nous ne gagnons pas ces guerres ?
Hitler.- Vous capitulez avant de vous battre ? Démocrate et traître : que faites-vous parmi nous ?… … Monsieur le Ministre de la Défense ?
Von Blomberg.- Je suis comblé au-delà de tous mes vœux.
Hitler.- Monsieur le vice-chancelier ?
Von Papen.- L’avis du Ministre de la Défense est celui du Maréchal-Président Hindenburg : le mien ne peut être que le leur.
Hitler.- Qui vote contre la proposition de Dr Schacht ? (Aucun lève la main) Elle est votée. (Göring lève la main) La parole est au Ministre Adjoint de l’Intérieur.
Göring, de la main, demande permission à Von Papen, qui de la main la lui accorde.
Göring.- Pour gagner la guerre à l’extérieur, il faut que les armées ne fassent qu’un seul corps, pour que les armées ne fassent qu’un seul corps, déterminé, il faut que le pays ne fasse qu’une seule personne, décidée. Notre devoir est de retrancher, de notre sein, toutes les oppositions, contestations, critiques, doutes, hésitations. Je demande que le cabinet vote un décret pour la protection du peuple allemand, qui limite la liberté de la presse et institue la détention préventive.
Le Ministre de la Justice lève la main.
Hitler.- Oui ?
Le Ministre de la Justice.- Si des plaintes sont déposées, capitaine Göring, ne craignez-vous pas, que les tribunaux vous donnent tort ? Un tel décret est inconstitutionnel.
Göring.- Le Ministre de la Justice est le premier à savoir qu’entre le dépôt de plainte et le jugement, entre le jugement et son application, bien de l’eau coule sous les ponts. Ensuite, Mr le Ministre de la Justice, l’opinion et les juges se travaillent.
Hitler.- Le gouvernement ne peut tolérer aucune opposition. Tous ceux qui ne veulent pas se rallier, il faut les écraser. Aux votes. (Il lève la main)
Von Blomberg.- (levant la main) Je suis pour le réarmement et l’unité nationale.
Tous lèvent la main à sa suite.
Hitler.- Dernier point, et j’en aurai fini. Notre majorité au Reichstag n’atteint pas les 2/3, et n’est donc pas suffisante pour nous donner les pleins pouvoirs, et supprimer la démocratie. Je propose de dissoudre notre gouvernement, et de renvoyer le Reichstag devant les électeurs.
Von Papen.- (levant la main) Une question. Changerez-vous le cabinet après les élections ?
Hitler.- Pourquoi changerais-je un cabinet qui gagne ? Qui est opposé à la dissolution? (aucune main ne se lève) Nous sommes dès à présent en période électorale. Pour gagner les élections, il n’y a qu’une chose à faire : appliquer les mesures que nous avons promises aux paysans et aux ouvriers. Ce à quoi j’engage MM. Les Ministres…. … J’appelle le Tout-Puissant à bénir le travail du Gouvernement.
Tous sortent. Les croise Himmler, qui reste timidement à la porte.
Hitler.- (agacé) Qu’est-ce qu’il y a ?
Himmler.- (tremblant) Pardonnez-moi, Führer, le père de certaine personne que vous connaîtriez, paraît-il, je ne suis pas juge, j’ai été prié de le croire sur parole, il ne m’appartient pas de vérifier si c’est vrai ou non
Hitler.- (agacé) Eh bien ?
Himmler.- je ne nie pas que cela puisse être du domaine des possibles, mais pour le cas où ce serait vrai, il est de mon devoir de vous en faire part, m’a dit de vous dire que cette personne que vous connaîtriez, fiction peut-être réelle, réalité peut-être fictive,
Hitler.- Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?
Himmler.- s’armant d’une arme de poing, aurait, de sa main, visé certaine organe central de son appareil vasculaire, tiré, mais que, par une heureuse maladresse, la balle de l’arme n’aurait pas atteint la cible visée, mais la partie qui unit la tête au corps, de telle sorte que, cette personne, que soit-disant vous connaîtriez, aurait eu assez de présence d’esprit pour appeler une ambulance, et se faire transporter à l’hôpital, où ses jours ne seraient pas en danger.
Hitler.- Tu parles d’Eva Braun.
Himmler.- C’est ce nom ou un nom approchant, si ma mémoire immédiate est fidèle.
Hitler.- Arrête de faire semblant de ne pas la connaître. (donnant un coup de pied à la table) C’est bien le moment… … Je ne peux pas faire moins, qu’est ce que tu veux. Téléphone à l’aérodrome, change le plan de vol de l’avion.
Himmler.- Führer. Je me suis permis d’envisager cette hypothèse.
Hitler.- (l’observant) Téléphone à un fleuriste de Münich, commande-lui un bouquet de trois douzaines de roses roses. Dis-lui que nous le prenons au passage.
Himmler.- Je me suis permis d’envisager cette hypothèse. Je les ai achetées, elles sont dans l’avion.
Hitler sort son portefeuille, regarde ce qu’il a en billets. Himmler lui donne une enveloppe, Hitler observe Himmler les sourcils froncés.
Hitler.- (l’observant) Homme irremplaçable, hein ? … Jusqu’à un certain point seulement.
Himmler.- Ca ne me quitte pas l’esprit une seconde.
Ils sortent.
Münich. L’hôpital. La chambre où est couchée Eva Braun, le cou bandé. Entre Hitler, en main bouquet, paquet, enveloppe.
Hitler.- (l’embrassant) Eva. Comment peux-tu vouloir te couper de moi ? Tu es mes racines qui me fixent et me nourrissent. Tu veux que je dépérisse ?
Eva.- Vois où je suis. Il faut que je tente de ne plus être pour que tu sois.
Hitler.- Une dernière patience, Eva, sous peu je serai maître de mon temps.
Eva.- C’est ce que tu passes ton temps à me dire. Je suis attente perpétuelle, tu es absence perpétuelle.
Hitler.- En pensée, tu ne me quittes pas. En moi, tu es comme une chambre où je me retire. (Il dépose bouquet, paquet, enveloppe à côté d’elle sur le lit)
Eva.- (elle jette au bout de son lit le bouquet, le cadeau, l’enveloppe, et pleure) Ce n’est pas ce que je veux.
Hitler.- (il lui essuie ses larmes) … … Tu ne peux pas savoir comme je soupire après cet heureux temps, où nous nous promenions dans les rues. Libres, nous pouvions tout être. Même s’il ne nous arrivait rien, tout, néanmoins pouvait nous arriver. Maintenant, je me sens comme un acteur, condamné à jouer tous les soirs, dans le même costume, éternellement,la même pièce, simplement parce qu’elle a du succès… … Mais comment me plaindrais-je : j’ai désiré de toute mon âme être ce que je suis…
Eva.- Vois-moi bientôt, mon chéri. C’est tout ce que je demande.
Hitler.- Vendredi je te ferai chercher, je t’en donne ma parole.
Hitler l’embrasse, elle l’embrasse, il la quitte, ils se saluent de la main.
Sur le parvis de l’hôpital, Himmler et Hitler arrivant attendent leur voiture.
Hitler.- Elle se vise soigneusement, pour être sûre de se manquer. Elle s’est appelée elle-même à son secours. Et elle dit qu’elle m’aime. … … Remarque, si elle ne s’était pas manquée, que n’aurait-on pas dit ? Elle s’est suicidée, ou c’est lui qui l’a suicidée ? Comme il a dû la torturer, pour qu’elle ait voulu mettre fin à ses jours, et tout de la même farine. Elle n’aurait pas pu me porter tort davantage…. … Ce qui fait, que tout compte fait, en se manquant, elle m’aime, quand même. … … Qu’est ce que je viens de te raconter, roi de la basse cour ?
Himmler.- (tremblant)Rien, Führer.
Hitler.- Qui je viens de voir ?
Himmler.- (tremblant)Personne, Führer.
Hitler.- Tu dois te douter que si tu n’effaces pas tout souvenir, c’est moi qui t’effacerai.
Himmler.- Ca ne me quitte pas l’esprit une seconde, Führer.
La voiture se range, ils sortent.
Berlin. Siége de la Gestapo. La vaste salle de réunion. Göring, Directeur de la Gestapo, inspecteurs généraux, commissaires principaux, contrôleurs généraux du siège de Berlin et des Länder.
Göring.- M. le Directeur Général, MM. les Contrôleurs généraux, MM. les Commissaires principaux, MM. les Inspecteurs généraux, l’ennemi intérieur, ce serpent réchauffé dans notre sein, ce Dragon aux sept têtes venimeuses, que sont la première, les communistes, cette peste rouge ; la deuxième, les socialistes, cette syphilis rose ; la troisième, les juifs, cette race exécrée ; la quatrième, les intellectuels, ce bouillon de culture ; la cinquième, les homosexuels, ces hommes non hommes, ces femmes non femmes ; la sixième, les témoins de Jehovah, ces cantinières ; la septième, les tziganes, ces voleurs de poules, ainsi que cette petite volaille des droit commun, il est de la haute œuvre de la Gestapo de la décapiter de ses sept têtes. …. …Afin de s’y préparer, au siège ici, à Berlin, et dans chaque succursale dans chaque Land, j’ai créé 7 services, correspondant aux 7 têtes. Chaque service dressera d’abord une liste générale de ses têtes à chasser, puis par tête, une fiche particulière, avec photo, état-civil, adresse, études, diplômes, profession, et caetera, – ne prenez pas de notes, les fiches détaillées imprimées vous seront fournies sous peu-; carnet judiciaire, religion, opinion politique, et caetera ; état de santé, voyages, fréquentations, lectures, passe-temps, et caetera ; – je vous fais grâce de l’énumération- fiez-vous à nous, notre lampe de poche n’a laissé aucun recoin dans l’obscurité… … Vous remplirez soigneusement ces listes et ces fiches en deux exemplaires, un pour le Land, un pour Berlin. Voilà pour le travail d’administration… … Pour le travail sur le terrain, la loi autorisant la détention préventive, d’ores et déjà vous extirperez du jardin les plus basses mauvaises herbes, ces virulents militants obscurs, qui sont l’âme des partis, des syndicats, des associations. Essorez ces torchons de tout ce qu’ils savent. Pressez fort les grappes, exprimez-en tout le jus qu’ils peuvent donner. Heinrich Muller a fait aménager au sous-sol, des chambres insonorisées, où vous pourrez les interroger en paix … …Vous arrêterez ces gens obscurs la nuit, non sans faire un peu de bruit, afin que leurs voisins allemands apprennent ce qu’il en coûte de nous regarder d’un mauvais oeil… … Si jamais, en travaillant, vous faites quelques taches, soyez sûrs que je serai un buvard prêt à tout éponger. …Je pense que je n’ai rien oublié. … Je sais l’Allemand bureaucrate hors pair, fonctionnaire sans égal. Je connais l’amour allemand pour le formulaire bien rempli. … Au travail. Heil Hitler.
Tous.- (vibrant) Heil Hitler.
Ils sortent.
Berlin. Kaiserdom. Salon international de l’automobile.
Speaker de radio.- (au micro) Chers auditeurs, je suis au Kaiserdom, au Salon International de l’Automobile. Comme Zeus, immortel père des dieux, qui, bien qu’il eût tant à faire à gouverner la foudre, le tonnerre, la pluie, les saisons, le jour, la nuit, ne dédaignait pas se faire homme parmi les hommes, notre Führer, artiste supérieur, ne dédaigne pas de quitter son atelier, et de se mêler, homme rare, à notre commun. C’est ainsi qu’aujourd’hui, en compagnie du 2ème personnage de l’Etat, le capitaine Göring, il condescend de visiter le Salon International de l’Automobile, avec nous, le petit peuple. Il s’avance vers nous, mes yeux osent se poser sur lui… (Paraissent Hitler et Göring escortés de leur garde)… Il s’approche de Mr Porsche, le célèbre fabricant d’automobiles. (Paraît Porsche)
Porsche.- Heil Hitler.
Hitler.- Mr Porsche. Alors, Mr Porsche, où en êtes-vous ?
Porsche.- Je crois avoir résolu, Führer, le double problème que vous avez posé à l’industrie automobile, à savoir fabriquer une voiture populaire de 1 000 marks, capable d’affronter les hivers les plus rudes.
Hitler.- Voyons voir.
Porsche dévoile une maquette.
Porsche.- (la présentant) Berline 4 portes, 4 places, vitesse 110 km/h, moteur refroidi par air, pouvant se conjuguer en plusieurs modes, coupé, décapotable, camionnette.
Hitler.- On ne sait pas trop où est l’avant et où est l’arrière. On pourrait démarrer dans les deux sens.
Porsche.- (soulevant la porte du coffre) Pour réduire les coûts, nous avons placé le moteur à l’arrière, en prise directe avec les roues motrices. (soulevant le capot) A l’avant, nous avons placé le coffre et le pneu de secours.
Hitler.- Piquant… … Plus je la vois, plus elle me plaît. Plus elle me plaît, plus elle me plaît. (serrant la main de Porsche) Je suis enthousiaste. Mr Porsche, vous avez mon aval. Vous pouvez construire l’usine et lancer la production.
Porsche.- Je sais gré au Führer.
Le speaker.- « Le Führer s’approche du micro. Auditeurs, le Führer vous parle. »
Hitler.- (au micro, avec sa voix amplifiée) Allemands, le plus grand miracle humain, depuis que l’homme est sur la planète, n’est-il pas qu’il puisse disparaître d’un lieu, et sans effort aucun, réapparaître peu de temps après, dans un autre ? Qu’il ait inventé cette chose vivante, qui roule toute seule, tirée, poussée par rien, tirée et poussée par elle-même, en elle-même, sobre, jamais si malade qu’elle ne puisse être soignée, est-il un miracle plus miraculeux que celui-là ? … … Grâce à notre Allemand Gutenberg, par l’imprimerie, l’esprit déjà se déplaçait à sa guise, dans le temps et l’espace : à présent, grâce à des Allemands encore , c’est au tour du corps. Les ingénieux ingénieurs allemands ont déjà été les inventeurs de la voiture à moteur à combustion ; un nouvel ingénieux ingénieur allemand invente à présent la voiture pour tous. Napoléon a mis 7 mois pour aller à Moscou, grâce à Mr Porsche, et au gouvernement qui le commandite, n’importe quel Allemand moyen mettra 3 jours.
Tous.- Heil.
Hitler.- Dès aujourd’hui, chaque Allemand peut se faire réserver sa voiture. Quel gouvernement, au monde, a-t-il offert un tel cadeau au peuple ?
Tous.- Hitler.
Hitler.- Pour que cette voiture puisse accéder facilement d’une frontière à une autre, j’ai ordonné à Mr Todt et à son organisation, d’ouvrir à cette machine son domaine, de construire un réseau d’autoroutes, qui irrigue toute l’Allemagne : j’ai demandé au Ministre de l’Economie et des Finances, le Dr Schacht de débloquer les crédits, pour cela… … Allemands. Bonne route.
Tous.- Heil. Heil. Heil.
Hitler et Göring s’éloignant avec leur escorte, le bruit s’éloigne avec eux.
Le speaker.- « Peuple, as-tu jamais connu un chef comme celui-là ? Qui, comme un grand frère, te dit : viens, mon ami, monte plus haut, assieds-toi à ma droite, accède aux privilèges des classes privilégiés. Y a-t-il, y a-t-il jamais eu en Allemagne, un démocrate qui ait honoré à ce point le peuple ?… … Depuis que, dans l’éclat de l’orient cet astre s’est levé, l’Allemagne a-t-elle, dans son histoire, connu un plus beau jour ?… … Mais déjà le Führer et son Ministre quittent le salon : tels des géants, ils retournent s’atteler à leur haute tâche. …. … Auditeurs, qui m’écoutez, faites comme ceux que je vois, dont les files s’allongent devant les guichets de Porsche et de la Caisse d’Epargne : venez réserver votre Volkswagen. Vous serez placés sur la liste selon ce que vous aurez versé : son prix ou un acompte. Pressez-vous, hâtez-vous, venez vous inscrire. … … Ici l’Exposition internationale de l’Automobile, à vous les studios. »
L’équipe de radiodiffusion sort.
Un peu plus loin, Hitler et Göring, attendant leur voiture, leur escorte tenant à distance la foule.
Göring.- Tu te soucies maintenant du peuple ?
Hitler.- Hermann. Tu m’étonnes.
Göring.- Pour un oui ou un non, la nuit, le jour, ces crétins vont rouler pour rouler. Ce joujou va jeter par la fenêtre des sommes folles, écluser des quantités d’essence phénoménale. Au moment où il faut économiser sou par sou, se constituer des réserves stratégiques, est-ce bien sensé ?
Hitler.- … Réfléchis, mon bébé, de quoi avons-nous le plus besoin ?
Göring.- D’argent, justement.
Hitler.- Dans quel but ?
Göring.- Pour nous réarmer, pardi.
Hitler.- J’allège notre budget, tout en contribuant à l’armement. … … Les Allemands vont me fabriquer à leurs frais, pour l’armée, des voitures économiques, solides, capables d’affronter l’hiver russe.
Göring.-Tu veux les réquisitionner le moment venu, j’entends. Mais il auront dépensé, roulé.
Hitler.- Ils n’en auront pas le temps.
Göring.- Comment, ils n’en auront pas le temps ?
Hitler.- Je réquisitionne les voitures avant qu’ils les touchent. J’ai déjà donné l’ordre à Porsche de les peindre en feld-grau.
Göring.- (éclatant de rire) Homme supérieur….. … (à la foule) Allemands, le Führer est la lumière de l’Allemagne. Heil.
La foule.- Heil.
Göring.- (à Hitler) Ah les couillons. Ils acclament l’escroc qui les pigeonne. (à la foule) Le Führer est le soleil de l’Allemagne. Heil.
La foule.- Heil.
En aparté. Hitler.- Tu les traites de couillons parce qu’ils m’adorent ? Prends garde. Je vais t’envoyer Himmler.
Göring.- Je suis le premier des couillons, parce que je suis le premier de tes adorateurs. Ah, les crétins. (à la foule) Vive l’Allemagne.
Tous.- Vive l’Allemagne.
Sortent Hitler et Göring sortent. On entend le rire de Göring.
Berlin, la Chancellerie, le bureau de Hitler. Goebbels, entrant avec une feuille,avec une craie écrit sur un tableau noir.
|
Parti |
% |
Députés |
|
NSDAP |
43,9 % |
288 |
|
SPD |
18,3 % |
118 |
|
KPD |
12,3 % |
81 |
|
Parti du centre catholique |
11,2 % |
72 |
|
Coalition nationale |
8 % |
51 |
|
TOTAL |
610 |
|
Pleins pouvoirs |
2/3 de 610 |
406 |
Entre Hitler.
Hitler.- J’en ai assez fait ?
Goebbels.- Nous n’avons pas même la majorité.
Hitler.- (furieux, donnant des coups de pied aux chaises, aux tables, aux murs) .Fritz, bedaines, bedons. … Mangeurs de saucisses, chieurs d’étron… … Buveurs de pisse, pisseurs de bière.
Le téléphone sonne.
Goebbels.- Göring. (il décroche l’appareil) Goebbels.
La voix de Göring au téléphone.- Passe moi Adolf.
Furieux, Hitler fait de la main signe que non.
Goebbels.- Le Führer me fait signe que tu dois me dire.
La voix de Göring au téléphone.- Le Reichstag brûle. Qu’il vienne. Vite.
Goebbels.- Un peu gros, mon gros. (haussant les épaules, raccrochant ) Il a encore dû se piquer.
On entend au loin, qui se rapprochent, passent et s’éloignent, des sirènes de nombreuses voitures de pompiers. Goebbels saute sur le téléphone.
Goebbels.- Hermann.
La voix de Göring au téléphone.- Vous n’êtes pas encore partis ? Le feu dévore le Reichstag. Il lèche la coupole.
Hitler.- Les communistes.
Tous deux sortent en courant.
Reichstag. Le bureau de Göring, toutes portes ouvertes, avec le même tableau des élections, que celui de Goebbels ; par les hautes fenêtres intérieures, on voit l’incendie et les lances des pompiers. Göring, qui regarde, entrent Hitler et Goebbels.
Hitler.- Les communistes. (montrant l’incendie) Nous sommes flambés.
Göring.- Les communistes ? Tu divagues ? J’ai deux policiers jour et nuit, derrière chaque communiste. Un communiste ne peut pas péter, sans que je sois averti. … … Ils ont arrêté un fou, à moitié nu, qui courait dans les couloirs, une torche à la main, en criant en mauvais allemand : Je proteste contre le pouvoir totalitaire.
Entre Hermann Müller, une fiche et une feuille en main. Il interroge des yeux Hitler, qui lui fait signe de parler.
Müller.- (lisant la fiche) Van der Lubbe, Hollandais, 24 ans. Père : pasteur. Après une violente dispute avec son père, s’est inscrit à l’âge de 20 ans en Hollande au PC hollandais. S’est désinscrit à 22 ans. (lisant la feuille) A passé la frontière allemande, il y a 5 jours- (montrant la pièce) son passeport – . A passé les 4 nuits, seul, à l’Hôtel de la Gare-(montrant la pièce) le fichier de l’hôtel, le témoignage du portier de l’hôtel -. Parle un mauvais allemand. Semblait perdu à Berlin. A acheté un plan de Berlin, s’est renseigné auprès du portier de l’hôtel. Il y a deux jours, a tenté d’incendier l’Hôtel de Ville, le Palais des Expositions, le Mont de Piété. Lorsqu’on lui a demandé, en hollandais, s’il avait des complices, il s’est fâché, il a pris ça pour une offense. Ont été trouvés dans l’entrée du Reichstag un kilo de dynamite et un cordeau Bickford. Expertise du psychiatre : Pyromane maniaque .
Göring.- Les communistes, les pauvres.
Hitler.- (faisant quelques pas, se tournant vers Göring) Dommage.
Göring.- (après une courte réflexion, pointant du doigt Hitler) Mais qu’est ce que je dis ? Bien sûr. … … (à Müller) 1 kilo de dynamite ? Et les 999 autres kilos du sous-sol ? Il était seul ? Et les 39 autres, qui, la torche à la main, couraient dans les couloirs, les escaliers, les sous-sols ? Et les 160, qui gardaient l’entrée ? Et les 10 000, armés, qui dans les permanences communistes, attendaient le signal de la révolution ? Je ne vous demande pas d’inventer, Müller, mais de dire la vérité.
Müller.-(souriant) C’est si gros que ça a dû m’échapper. (Hitler sourit).
Goebbels.- (à Göring) Tu n’as pas peur que les pompiers démentent ?
Müller.- Combien sont les pompiers ? 500 ? 500, ça fait une petite voix, qu’étoufferont nos hauts parleurs. Aux pompiers, on leur marchera un peu fort sur les pieds… …
Entre von Papen, hâtivement peigné et habillé.
Von Papen.- Mon Dieu.
Göring.- Nous sommes prostrés, Mr. Le Vice-Chancelier. Nous espérions, que sous la dure carapace communiste battait un coeur allemand. Nous espérions les rallier à la cause nationale. Voyez comme notre naïveté est récompensée… … Apprenez l’invraisemblable. L’incendie du Reischtag était le signal de la révolution. Ils devaient mettre le feu aux bâtiments publics, infecter la nourriture des cantines scolaires et des soupes populaires, empoisonner la distribution d’eau de la ville, crever les conduites de gaz, assassiner les membres du gouvernements, prendre leur femme et leurs enfants en otage.
Von Papen.- Sans rire ? (Il tend la main vers les fiches de Müller).
Göring.- Je vous interdis, Müller. Vous allez le terrifier. Votre sécurité, celle de votre maman, de votre papa, de vos chérubins est assurée, je le jure sur leur tête. (à Hitler, et à Von Papen) Le gouvernement se réunissant en cabinet restreint, (il fait signe à tous de se réunit en rond autour de lui) je propose qu’il édicte séance tenante, une loi d’urgence pour la protection du peuple et de l’Etat, qui comprenne les articles suivants : art. 1 : La liberté d’expression, d’association, de communication postale et téléphonique est supprimée ; art 2 Les députés communistes sont arrêtés.
Tous lèvent la main, Von Papen avec retard.
Hitler.- (à Müller et Himmler) Exécution. (Ils sortent, on entend un grand nombre de pas, qui s’éloignent de tous côtés) (à Von Papen) Mr le vice-chancelier, voulez-vous informer le Maréchal-Président Hindenburg de ces pénibles évènements ?
Von Papen.- Bien sûr. (Il sort).
Hitler, Göring et Goebbels se donnant des bourrades en se pinçant les lèvres pour ne pas rire.
Göring.- (montrant au passage le tableau) Allons reprendre notre petit tableau tranquillement.
Ils sortent.
Chancellerie. Le bureau de Goebbels. Himmler, le tableau des résultats des élections. Entrent Göring, Hitler, Goebbels.
Göring.- Est-ce que tu sais calculer, Joseph ? (Il efface la ligne du KPD, et rectifiant les chiffres au fur et à mesure) Le total n’est pas 610, mais 529. Les 2/3 de 529 fait 352. Si nous totalisons (il les entoure de la craie) nos 288, et les 72 du Parti du centre catholique, nous obtenons 360 députés, ce qui dépasse les 2/3 exigés. Pour avoir une marge de garantie, nous pourrions placer au Reichstag, lors du vote, par ci par là, quelques SS. (à Hitler) … … Reste à convaincre le Centre catholique.
Hitler.- (à Göring, l’embrassant) J’en fais mon affaire. (à Goebbels) Convoque Kaas.
Goebbels.- Jawohl.
Sort Goebbels, en même temps qu’entre Himmler.
Himmler.- Führer, un sérieux problème nous est posé. Les prisons sont tellement pleines, qu’on va bientôt ne plus pouvoir arrêter personne. Construire des prisons neuves n’est pas prévu dans le budget. Et la tâche serait de trop longue haleine.
Göring.- (levant la main) J’ai, j’ai. En Afrique du Sud, lors de la guerre des Boers, les Anglais ont eu une masse de gens à enfermer et isoler. Ils ont construit dans la savane de simples baraques en bois sur un socle de béton, qu’ils ont meublées de châlits, et entourées de barbelés. Ils appelaient ça des camps de concentration.
Hitler.- Vous avez la solution.
Sort Himmler Entre Goebbels.
Goebbels.- Mgr Kaas.
Hitler fait signe de faire entrer. Göring et Goebbels sortent. Entre Mgr Kaas.
Hitler.- (s’agenouillant, baisant l’anneau pastoral, pendant que paternellement Kaas pose la main sur sa tête) Je n’irai pas par 4 chemins, Mgr. Pour que l’Allemagne ne soit plus cette cohue qu’elle est, mais une troupe rangée et alignée, il faut une unité de commandement. Je n’aurai les 2/3 des voix du Reichstag, qui me sont nécessaires pour que soit votée la loi d’habilitation, que si aux voix du parti nazi, se joignent les voix du Centre catholique, dont vous êtes le chef.
Mgr Kaas.- L’Etat s’est repenti de l’irreligion et de l’esprit de rébellion démocrates. Le moment de la Communion Nationale a sonné. Fidèles, c’est le beau nom dont l’Eglise appelle son troupeau : puisse le même nom être celui dont leur chef appelle les Allemands. … … Si je montre peut-être quelque réticence, c’est parce que vos SA se montrent peut-être un peu moins amicaux envers les catholiques, que vous envers moi.
Hitler.- C’est à dire ?
Mgr Kaas.- Aux hauts sommets où vous êtes, vous ne pouvez bien voir ce qui se passe en bas dans la plaine. Il faut dire ce qui est : des catholiques, et non des moindres, se plaignent d’exactions.
Hitler.- Ne défendez vos moutons noirs, Mgr. Certains catholiques, bien situés, sont durs, méprisants à l’égard de leurs frères inférieurs. En ceci, ils contreviennent à la loi d’amour du prochain, qui est la loi fondamentale de l’Eglise…. … Pour vous prouver que je désire la paix religieuse, je vous donne ma parole, que dès le lendemain du vote, je signerai un Concordat avec le Vatican, par lequel je garantirai aux catholiques la liberté de croyance et de pratique religieuse, dès lors que cette croyance et cette pratique se cantonneront dans la vie privée. …(un silence) … J’ai été baptisé, Monseigneur, j’ai fait ma première communion solennelle, je paie fidèlement chaque année, l’impôt catholique.
Mgr Kaas.- Le parti catholique votera la loi de réhabilitation. (Il salue à la hitlérienne) Heil Hitler.
Hitler lève la main mollement. Mgr Kaas sort.
Reichstag. En face, au fond, le siège du Président Göring, et la tribune, l’hémicycle étant devant eux en contrebas. Le Président, les députés. SS prenant place. Entre Hitler.
Le Président.- La parole est à Mr le Chancelier.
Hitler monte à la tribune, silence dense.
Hitler.- Quelle est la grande œuvre, MM les députés ? L’union nationale. Un seul parti, un seul peuple, une seule nation, un seul chef, telle doit être désormais la devise du Reich… …Mais unir présente deux facettes : embrasser qui nous aime, repousser qui nous hait… … Repousser qui nous hait. Je propose à votre vote une loi d’élimination de la détresse du peuple et du Reich. Le 1er article de cette loi est de nous opposer à ceux qui s’opposent à nous, c’est à dire d’interdire les partis et les syndicats. Le 2ème article est de protéger de la corruption juive le sang et l’honneur allemand. Le cancer juif a une croissance anarchique, il se nourrit de ce qui nourrit nos organes, les dépérit, nous envahissant de ses métastases, nous conduit à une mort sûre. Il est urgent de nous en opérer. (Il se tourne vers Gôring, et lui donne la parole)
Göring.- Le problème juif est un problème ancien, auquel l’Eglise catholique s’était déjà attaquée au cours des siècles : il nous suffit de mettre les pas dans les siens… … Le Pape Paul IV a relégué les Juifs dans un ghetto : saine mesure que nous appliquons ; le St Synode d’Elvire a interdit le mariage entre chrétiens et juifs : sainte loi raciale, que nous adoptons ; le St Synode de Clermont a interdit aux Juifs l’accès aux fonctions officielles : sage prescription que nous faisons nôtre ; le St Concile de Latran a obligé les Juifs à porter comme signe distinctif une ceinture jaune : plus significatifs, nous choisissons l’étoile jaune ; le St Concile de Bâle a interdit aux Juifs, l’accès aux études supérieures et universitaires : salutaire précepte auquel nous nous rallions. Tel est le train de mesures que je propose pour ma part, que vous votiez.
Hitler reprend la parole.
Hitler.- … … Embrasser qui nous aime. Je propose à votre vote une deuxième loi, une loi d’amour. Dès aujourd’hui, toute administration, toute institution, toute association, publique ou privée, de l’Association Nationale de l’Industrie Allemande à Berlin, au dernier club de joueurs de boules du dernier village, sera d’office, national-socialiste. Je veux que marquée de la même marque, toute l’Allemagne porte le même insigne : l’hélice en rotation autour de son centre : ce signe identifiera chaque Allemand comme aryen. Tous les métaux, jetés dans le haut fourneau, porté à haute température, fondus ensemble, ne formeront plus qu’une seule masse. Toute l’Alllemagne ne sera plus qu’un seul corps, un seul esprit, n’aura plus qu’une seule pensée, n’agira plus que d’une seule action… …Je soumets à votre vote ces deux lois, la loi d’élimination de la détresse du peuple et du Reich, et la loi d’amour de l’Allemagne.
Le Président du Reichstag.- Passons aux votes. Que les présidents des groupes comptent leurs voix. Qui est pour ? … … Qui est contre ?… … Le projet de loi du Chancelier est voté par 441 voix contre 94.
Hitler.- Heil.
Tout le Reichstag. (unanime)- Heil Hitler.
Le Président du Reichstag.- La séance est levée.
Les députés sortent en silence.
Dans un appartement à Berlin, Isaure, Ernwein. Entre Artwald, un formulaire en main.
Artwald.- Papa. Le directeur du bureau de poste nous a demandé de remplir un formulaire. Le père : parti politique ?
Ernwein.- Mets : néant.
Artwald.- Comment ? Tu n’es pas au parti socialiste ?
Ernwein.- Je suis socialiste d’opinion, pas de parti. … … Je n’ai jamais voulu avoir à approuver un parti, quoi qu’il fasse, même socialiste.
Silence.
Artwald.- Papa, si tu voulais m’écouter, tu ne devrais plus discuter politique dans les lieux publics.
Isaure.- Ni non plus à la maison, si tu voulais m’écouter, moi. Tu nous fâches avec tes prêches socialistes.
Ernwein.- (à Artwald) A Dieu ne plaise que je nuise à la carrière de mon fils… … Mon opinion politique entre en religion et fait vœu de silence. Je n’accepterai plus désormais d’autre visite au parloir que moi, je te le promets.
Entre Baudis, en Jeunesses hitlériennes un œil au beurre noir, la chemise déchirée, des éraflures aux jambes.
Baudis.- Mon papa, ma maman, Artwald, salut, salut.
Isaure.- (le voyant) Mon Dieu, Baudis.
Baudis.- Mon équipe est la 1ère classée. Nous avons eu les honneurs du défilé et du drapeau. Nous sommes cités à l’ordre de la Jeunesse Hitlérienne. Ton fils s’est distingué, Maman.
Isaure.- Mon pauvre Baudis.
Baudis.- Tu ne pourrais pas déroger à tes habitudes, me féliciter pour les honneurs reçus ?
Isaure.- (pleurant) Tu as vu ton visage, tes jambes ?
Baudis.- Mais, Maman, c’est fait pour ça. Il y a à bord tout ce qu’il faut pour réparer. C’est déjà en voie de guérison… (embrassant sa mère)… Je sais très bien jusqu’où je peux aller trop loin. Il y a plus de peur chez toi, que de mal chez moi … (tout en s’adressant à son père)… Papa, qu’est-ce que tu dis de tout ça ? Au lieu de la cohue d’avant,l’Allemagne joliment en rangs, alignés sur l’homme de tête.
Ernwein.- Bonne pour la boucherie.
Baudis.- Et alors ? Pourquoi n’aurait-on pas droit à notre guerre nous aussi ? Une plaque tectonique qui s’enfonce sous une autre en subduction, cause un terrible tremblement de terre, n’est-ce pas la preuve que la terre est vivante ?
Ernwein.- Assassinats, massacres ; haine, épouvante ; l’homme n’est plus voué qu’à ça. La vie lui est volée. Il n’a plus qu’une pensée : survivre.
Baudis.- (à son père) Sauf que cette guerre sera la dernière des guerres. Il l’a dit, et il a toujours fait ce qu’il a dit.
On entend des claquements de portes, des ordres gutturaux, un bruit de bottes dans l’escalier. Toute la famille va à la porte de l’appartement)
Baudis.- (à l’œilleton de la porte) La police sonne chez le communiste.
La voix d’un policier.- This Tillmann, police. Ouvre. (il frappe à forts coups de poing) Notre patience est une bombe à retardement, la minuterie est enclenchée : dans une minute, elle explose.
On entend qu’une porte s’ouvre.
La voix du policier.- This Tillmann, tu es en état d’arrestation.
La voix de Thilmann.- Vous avez un mandat d’amener ?
La voix du policier.- Même deux : un, lui, Ott, deux moi, Franz… …Si tu ne te donnes pas des coups de pied au cul, on le fera à ta place.
On entend une courte bousculade, et des pas pressés dans l’escalier. Baudis s’écarte de l’œilleton.
Baudis.-(enthousiaste) La police dératise. On n’entendra plus trotter toutes les nuits ces rats dans les escaliers. … … Ils aspiraient au grand soir, la nuit éternelle pour eux est venue.
Ernwein.- Arrêter sans mandat est attentatoire à la liberté, Baudis.
Baudis.- Agiter la rue, montrer le poing, souffler la haine, semer l’anarchie, ce n’est pas attentatoire à la liberté ? … … Pardonne-moi, mon papa, j’ai une retraite aux flambeaux. J’aimerais prendre un bain avant.
Isaure.- Ernwein, soigne ses plaies. Artwald, fais-lui couler un bain. Je te prépare ton uniforme de rechange.
Ils sortent.
La synagogue de Berlin. Les Juifs portent une étoile jaune. Un office.
Rabbin.- Cette étoile jaune qu’on vous force à coudre sur vos vêtements, frères juifs, pour vous c’est une marque infamante : vous n’avez pas honte ? Les nazis vous rappellent ce que trop souvent vous oubliez, que vous êtes le peuple élu. Cette marque infamante est votre signe divin. Au lieu de la dissimuler, affichez-la. Que cette étoile jaune ne cesse de te rappeler que tu es d’Israël, peuple d’Israël.
Berlin. L’appartement cossu d’un officier. L’officier en uniforme, sa femme. On frappe avec violence à la porte. L’officier fait signe à sa femme de ne pas s’inquiéter, va ouvrir. Entrent, avec force 2 SA, revolver au poing, le 2ème boitant. L’officier écarte les bras pour montrer qu’il ne songe pas à se défendre.
Le 1er SA.- (au 2ème) Regarde voir quel beau et grand gibier on a débusqué. Hors champ, hors caserne, hors poste de garde, chez lui, dans l’intimité, rien moins qu’un capitaine… … (il approche la femme du fauteuil, de côté, s’y assied, et pointe son arme sur le ventre de la femme, en l’y appuyant) (au capitaine) Capitaine depuis longtemps ?
Le capitaine.- Depuis peu.
Le 1er SA.- … …Ecole militaire, belle femme, bel appartement, visage délicat, mains fines : payé pour gagner la dernière guerre, l’a perdue, au lieu de payer son échec, promu capitaine avec paie afférente : (il montre le 2ème SA) Alleaume, ouvrier agricole, célibataire-aucune femme ne veut de lui-, appelé, blessé à la hanche, pension refusée, rendue à sa cambrousse. Comparez.
Alleaume montre le téléphone à son camarade.
Le 1er SA.- Le camarade Alleaume trouve que c’est une merveilleuse invention que le téléphone. Mais il n’a personne à appeler, et personne qui l’appelle. Il trouve injuste que vous ayez à vous en servir et lui pas. Ai-je bien dit ta pensée, Alleaume ?
Alleaume.- Gzact.
Alleaume fracasse le téléphone, l’écrase de ses pieds, le 1er SA applaudit, éclate de rire. Alleaume va au mur, regarde les photos dans leur cadre, les arrache du mur.
Le 1er SA.- Le camarade Alleaume trouve émouvant, pendues au mur, dans de beaux cadres, les photos de de ceux et de celles que vous aimez. Il aimerait faire pareil, mais il n’a personne à aimer, et personne ne l’aime. Il trouve ça injuste. Ai-je bien dit ta pensée, Alleaume ?
Alleaume.- Gzact.
Alleaume les levant, avec force les fracasse à terre, piétine le verre, le 1er SA applaudit, éclate de rire. Puis Alleaume va à un beau secrétaire Empire, chargé de lettres, d’un encrier, d’un plumier en porcelaine, et admire le tout. Puis, il saisit le tout, le lève.
Le 1er SA.- Le camarade Alleaume est fou de votre secrétaire, il aimerait tant acheter le même, sauf qu’il n’a pas l’argent, ensuite qu’il ne saurait pas quoi en faire, personne ne lui écrit, et il n’a personne à qui écrire. Il trouve ça injuste. Ai-je bien dit ta pensée, Alleaume ?
Alleaume.- Gzact.
Avec force, Alleaume lève, et fracasse le tout à terre, piétine les morceaux, le 1er SA applaudit, éclate de rire. Puis Alleaume va à l’officier en claudiquant, en fait le tour plusieurs fois, en ne cessant de soulever les galons du canon de son pistlolet.
1er SA.- Vous ne voudriez pas qu’il vous casse aussi.
La femme du capitaine, écartant les bras, pour montrer qu’elle n’a pas de mauvaises intentions, va lentement vers le buffet, l’ouvre, de sous une nappe, sort des billets, qu’elle tend à Alleaume, qui ne les prend pas, et regarde son camarade.
Le 1er SA.- (à la femme) Le camarade Alleaume trouve que votre femme n’est pas assez heureuse de se dessaisir de ce que son mari gagne si indûment.
La femme.- (à Alleaume) Auriez-vous la bonté d’accepter cette juste réparation ? Nous vous en aurions de la gratitude.
Le 1er SA.- A la bonne heure.
Alleaume grogne, prend les billets, fait deux pas vers la porte, suivi du 1er SA. Tous deux regardent le capitaine.
L’officier.- Je vous demande pardon. Permettez.
L’officier passe entre les deux SA, ouvre la porte. Les deux SA s’arrêtent à sa hauteur, attendent. L’officier claque les talons et salue réglementairement.
Le 1er SA.- Voilà un sujet dont on fera quelque chose. (il lui pince l’oreille) Salut, bleu-bite.
Les 2 SA sortent. L’officier ferme la porte doucement derrière eux.
L’officier.- Je me suis honteusement conduit.
La femme.- Au contraire, tu as cédé le moins que tu as pu. Tu ne t’es pas incliné. J’ai admiré.
Il va prendre sa casquette, met son ceinturon.
L’officier.- Les eaux d’égout remontent par les caniveaux, empuantissent toute l’Allemagne.
La femme guette à la fenêtre.
La femme.- (allant l’embrasser) Pour moi, ne t’expose pas, je t’en prie, Herbert.
L’officier.- Je ne m’exposerai pas.
Il sort.
La salle de réunion du cabinet, à la chancellerie. Göring, von Blomberg, Goebbels, Himmler.
Göring.- Il faut lui parler. Ca ne peut plus continuer.
Von Blomberg.-Ils s’en prennent à l’armée.
Himmler.- (levant la main, du doigt indiquant un article dans un journal, tous le regardent, lisant) « Les SA ne permettront pas que la Révolution s’endorme ou soit trahie à mi-parcours par les non-combattants. Qu’ils le veuillent ou non, nous continuerons le combat. S’ils comprennent enfin de quoi ils retournent, nous la ferons avec eux. S’ils ne veulent pas, nous nous passerons d’eux. S’ils s’opposent, nous nous opposerons. Qu’ils se le tiennent pour dit. Signé : Röhm»
Göring.- (à Goebbels) Monsieur le Ministre de la Propagande et de l’Information, je vous prie de ne pas bondir sur vos petits pieds à chaque parole qu’il dira. Il s’ivrogne assez de ses propres louanges, pour que vous ne lui fassiez pas boire en plus les vôtres.
Entre Hitler. Tous se tournent vers lui, comme une cour.
Hitler.- Nous désespérions d’espérer. Enfin nous y sommes parvenus. L’Allemagne n’est plus que d’une seule couleur.
Silence. Hitler les regarde.
Göring.- D’une seule couleur. La brune. (Silence. Hitler les regarde tous).
Göring.- La terreuse, boueuse, la fangeuse. (Silence).
Göring.- La racaille des villes et des champs. La glèbe de la plèbe.
Hitler.- Qui dès le premier instant est venu à moi ? Röhm et sa SA. Qui au contraire a fait la grimace et traîné la patte ? Le reste. Je ne déteste pas leurs polissonneries.
Göring.- Ils font les brutes envers les civils, mais entre eux ils s’adonnent à de charmants ouvrages de dames. Il se livrent à du mignon travail à l’aiguille. Ils enfilent joliment leur fil dans leur chas.
Hitler.- Tu fais, toi aussi du joli travail à l’aiguille.
Von Blomberg.- Ils dégradent les officiers, Mr le Chancelier. Certains bataillons occupent des casernes. Vous avez entendu les discours et lu les articles du capitaine Röhm ?
Hitler.- Vous n’allez pas comparer une bande de mauvais garçons, qui se bagarre aux coins de rue, avec l’appareil de guerre de la Wehrmacht, général.
Von Blomberg.- Le Maréchal-Président Hindenburg les prend assez au sérieux, pour envisager de donner à l’armée les pleins pouvoirs.
Entrent Röhm, et son adjoint Lutze.
Röhm.- (à Hitler) … On ne peut plus t’approcher ? Les gentilshommes de ta cour te verrouillent dans ton Sans-Souci ?… (A Göring, Goebbels, Himmler)… Vous vous préparez à vous précipiter sur le buffet, les pâtés froids, les pâtisseries, le champagne. Le peuple, derrière les barrières, se contenterait des restes. Vous croyez que je vais vous laisser faire ?…. … (se plantant devant Hitler) Adolf. Tu avais juré que lorsque tu aurais le pouvoir, tu le donnerais au peuple. J’attends que tu tiennes ta parole.
Hitler.- Est-ce que je t’ai manqué ? Est-ce que je n’ai pas fermé les yeux sur les excès des SA qui avaient échappé à ton contrôle ? Est-ce que je n’ai pas fait décider des non-lieu aux SA mis en examen ?
Röhm.- N’essaie pas de détourner la conversation. Les SA te font savoir qu’ils ne se laisseront escroquer par aucun aigrefin, même issu de leurs rangs. Ils se sont fait trop longtemps gruger, ils ne se laisseront pas déposséder de leur conquête.
Hitler.- C’est si peu mon intention que je propose que les SA se réunissent entre eux, pour discuter d’une nouvelle constitution. Pour qu’ils puissent réfléchir et discuter en paix, je leur donne un mois de congé. Tu ne peux pas dire que je ne donne pas dans toi.
Röhm.- … …Tu les démobilises ?
Hitler.- Le temps de réfléchir et choisir un nouveau cadre de lois… … Entre nous, Ernest, il faut que tu avoues que, de productifs, les SA deviennent contre-productifs. Les visites domiciliaires, l’occupation incessante des lieux publics et privés, les défilés, les fanfares, les brutalités, l’ivrognerie des SA commencent à excéder les gens. Les gens soupirent après la paix. Ils aimeraient qu’on leur rende la rue.
Röhm.- Je te demande de revenir sur ta proposition de leur donner un mois de congé.
Hitler.- Je ne travaillerai pas contre vous.
Röhm.- C’est ton dernier mot .
Hitler.- C’est mon dernier mot.
Sortent Röhm et Lutze. Morne silence. Au bout d’un moment, rentre Lutze.
Lutze.- (faisant le salut hitlérien) En vertu de mon serment de fidélité envers vous, je vous trahirais, Führer, si je ne trahissais pas le capitaine Röhm. Au moment de le quitter, il m’a dit, en toutes lettres : « Cette grosse tête s’est fait une tête de jeu de massacre. Je vais lui lancer une balle de son, pour qu’il disparaisse du paysage. Il veut nous donner congé, nous allons lui donner ses huit jours. Il rêve d’un pouvoir personnel, nous allons le précipiter au bas du lit. Cette sale punaise autrichienne, suceuse de sang allemand, nous allons l’écraser de la semelle. Ca va puer dans le logis. »
Hitler.- Plus vous me serez fidèle, plus je vous le serai. Faites-vous son ombre, suivez-le pas à pas.
Il lui serre la main, en le regardant dans les yeux.
Lutze.- (claquant des talons) Führer. (Il sort)
Hitler.- Qu’est-ce qu’on va en faire ? L’arrêter ? Pour quel motif ? Rébellion ? La révolution est justement leur drapeau… … On n’a plus guère le choix, il faut passer par crotter sa petite figure rose…. … (à Göring) Que la Gestapo surveille les contacts de Röhm avec l’étranger, les mouvements de fonds sur ses comptes. (à Himmler) Fabrique-moi un faux écrit de sa main, ordonnant d’armer la SA en vue d’attaquer la Reichswehr dans ses garnisons. (à Goebbels) Prépare-moi des articles sur l’homosexualité de Röhm et son train de vie. Pour ma part, je vais voir le vieux.
Tous sortent.
Le palais présidentiel. Le Président-Maréchal Hindenburg, assis. Entre Hitler.
Hindenburg.- Mr le chancelier, me voici dans le no man’s land, où aucun homme ne me suit plus. Bientôt, je ne serai plus qu’une chose inerte, dont d’autres que moi feront la toilette. …. … Cependant je ne pourrai goûter le repos éternel, si en Allemagne, ne règne pas la paix. Si vous ne parvenez pas à rétablir l’ordre, Mr le Chancelier, je chargerai de cette tâche l’armée.
Hitler.- Les SA sont le peuple patriote, Mr le Président.
Hindenburg.- Patriote je ne sais pas, mais peuple, j’en suis sûr.
Hitler.- Je me fiais dans le peuple comme à mon père et à ma mère. Je pensais qu’avec l’âge, il acquerrait un peu de raison.
Hindenburg.- Vous êtes bien naïf, Monsieur le Chancelier. Le peuple est l’éternelle bête, éternellement. Libre et laissé à lui-même, c’est une brute, il terrorise le monde. Ce n’est qu’enchaîné, terrorisé, qu’il est à peu près convenable.
Silence.
Hitler.- Si je me convertis, Mr le Président, vous me mépriserez.. Hindenburg.- Toute le monde professe une passion farouche et exclusive pour ses opinions politiques. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui en démorde. Se laisser convertir par raison, est signe d’une rare ouverture d’esprit.
Hitler.- Donnez-moi 8 jours, Mr le Président. Passé ce délai, si j’ai échoué dans ma tâche de faire régner l’ordre, je me démettrai de mes fonctions de chancelier.
Hindenburg.- Ce délai vous est accordé.
Hitler salue Hindenburg et sort.
Chancellerie, salle de réunion du cabinet. Göring, Goebbels, Himmler, Lutze, chacun avec des papiers en main. Entre Hitler.
Hitler.- Tu as quelque chose ?
Göring.- Röhm a été vu en aparté avec l’ambassadeur François-Poncet, lors d’une réception à l’Ambassade de France.
Hitler.- Long ?
Göring.- Long.
Hitler.- Qui a été entendu ?
Göring.- Qui n’a pas été entendu.
Hitler.- Bien.
Göring.- Son compte a été crédité de 2 000 marks, dont on ne sait qui. Les zéros ne valant rien, on pourrait en ajouter trois. 2 millions de marks, c’est pas rien.
Hitler.-Bien. … … Nous donnerons la version suivante : l’ambassadeur de France a versé 2 millions à Röhm, pour faire assassiner le chancelier du Reich.
Goebbels.- Vous croyez que les gens croiront ces fables ?
Göring.- Les gens sont des imbéciles, ils croient toujours l’Etat. S’ils raisonnaient tant soit peu, ils se diraient que si quelqu’un ment, c’est justement l’Etat, puisque c’est le seul qui s’autorise à ne pas fournir de preuves. Heureusement,ce sont des fieffés crétins. (Hitler se tourne vers Himmler, qui lui tend une feuille)
Himmler.- Ordre écrit de la main de Röhm d’armer la SA, pour une attaque générale contre les garnisons de la Wehrmacht.
Hitler.- (donnant les documents à Goebbels) Imprime le journal, envoie-moi un exemplaire. Prépare-toi à le diffuser, à mon signal. (Hitler se tourne vers Lutze).
Lutze.- Le capitaine Röhm se rend pour le week-end à Bad-Wiesee.
Hitler.- Convoquez tout l’Etat-Major de la SA à Bad-Wiesee, pour dimanche. … … (à Himmler) Au signal Kolibri donné par téléphone, que tous les gauleiters passent les commandants de SA de leur land d’existence à non existence. (Himmler sort). A Bad-Wiesee.
Tous sortent.
Bad-Wiesee, devant l’hötel. Hitler, Göring, Himmler, Lutze, des SS entrent. Au loin, on entend les SA défiler, en criant des slogans : Le Führer est contre nous. La Reichswehr est contre nous. Le Führer est contre Röhm. La SA est dans la rue. Le Führer est contre nous…
Hitler.- Il faut étrangler ce bruit. Il sort le pistolet de son étui et entre dans l’hôtel suivi de tous.
La chambre d’hôtel de Röhm. Röhm en robe de chambre regarde par la fenêtre. Hitler, pistolet à la main, et sa suite entre en coup de vent.
Hitler.- J’ai tout découvert, Ernst. Tu es un traître. Au nom de la cause, je t’arrête.
Röhm.- Ce sont tes amis, qui te trahissent. J’ai toujours eu honneur à tenir parole, Adolf.
Hitler.- Non seulement tu trahis, mais tu nies que tu trahis. Tu es deux fois traître.
Röhm.- (levant la main) Je jure sur ma tête.
Hitler.- Parjure en plus. Tu me répugnes. (à Lutze) Hors de ma vue. Vous m’en répondez sur votre vie.
Sortent 4 SS, pistolet en main, Röhm, Lutze.
Hitler.- (Il s’assied à Göring) Je l’ai accusé de ce dont je m’accusais à l’instant même. J’ai simplement changé d’interlocuteur. Ca a été très pratique… … Et maintenant ?
Göring.- Le Führer a des états d’âme ?
Hitler.- Je les aurais pour toi aussi bien.
Göring.- Sauf que moi, je ne travaille pas pour le peuple, je travaille pour moi. … … Trois solutions à ton problème : 1. ou tu lui fais un procès public : tu te vois l’accuser de t’avoir vendu pour t’assassiner ? 2. ou tu le laisses en prison : il n’aurait qu’une pensée en tête, toi, et toi tu ne cesserais de penser qu’il ne cesse de penser à toi. 3. ou tu tires sur la pièce le rideau au plus vite : lui casser la margoulette, c’est comme s’il avouait, puisqu’il ne sera pas là pour démentir.
Silence. Hitler réfléchit.
Hitler.- (à Himmler) Il me faut une machine à tuer.
Himmler.- Eicke, le commandant du camp de Dachau est entre ses mains une arme automatique le doigt sur la détente : objet visé, objet tué.
Hitler.- (pointant l’index sur Himmler) Lui. (à Göring) Donne le signal Kolibri. Dis à Joseph qu’il tire le journal.
Sortent Himmler, Göring. Hitler s’assied, et ferme les yeux.
La cellule de Röhm. Entrent Eicke et son adjoint. Eicke pose le journal, un pistolet sur le lit. Ils sortent.
Röhm.- (à la porte, fort) Je n’ensanglanterai pas mes mains de mon sang, à la place des siennes.
Au bout d’un instant, Ecke entre, prend le pistolet, s’approche de Röhm, vise le front.
Röhm.- Je suis le premier, après ce sera ton tour, et puis après ce sera le sien.
Ecke le tue. Ecke et son adjoint sortent.
Radio. Speaker.- (d’une voix neutre) Du Ministère de l’Information et de la Propagande : « L’ancien chef d’Etat-Major de la SA Röhm s’est vu offrir l’occasion de tirer lui-même les conséquences de sa trahison. Il ne l’a pas fait, et a donc été abattu. »
Radio. Speaker.- (d’une voix enthousiaste) Du Ministère de la Défense Nationale : « Le Ministre de la Défense et Chef d’Etat-Major des Armées cite à l’ordre de la Reichswehr le Chancelier : a mené avec détermination la pire des guerres, la guerre civile ; s’est attaqué à un ennemi plus ennemi que l’ennemi : le traître ; soldat, non-soldat, a sauvé la Reichswehr et l’Allemagne. La Reischwehr renouvelle au Führer son serment de loyauté : en gage, à la place du drapeau allemand à bandes noire, jaune et rouge, elle prend pour drapeau le drapeau du Chancelier, le drapeau rouge, à disque blanc, et à croix gammée noire posée sur la pointe. Honneur au premier des Allemands« .
La chambre d’hôtel. Hitler assis. Entre Lutze.
Lutze.- Le travail est fait, Führer.
Entre Himmler.
Himmler.- Un télégramme du Président Hindenburg. (Hitler lui fait signe de le lire, lisant) « Le Président exprime au Chancelier sa reconnaissance. D’une main de fer, il a courbé et agenouillé la SA, quoi qu’il lui en ait coûté. Ce faisant, il a sauvé l’Allemagne du chaos. »
Hitler.- (se levant, à Lutze) Lutze, je vous nomme chef d’Etat-Major de la SA. Je vous donne le remède, en même temps que la maladie : vous trahirez votre trahison. Vous démantèlerez la SA : vous créerez des commissions disciplinaires, vous punirez les SA qui se sont mal conduits, ensuite vous renverrez le gros des SA dans leurs villes et villages, avec pour mission de fonder des sociétés de gymnastique. L’élite des SA, prête à trahir père, mère, femme, enfants, vous l’engagerez-la à s’engager dans les SS.
Lutze.- A vos ordres.
Il salue réglementairement et sort. Entre un messager de la Présidence, avec un brassard noir au bras.
Le messager.- Le Maréchal Hindenburg, accueilli par Odin le borgne, dieu de la guerre, est entré au Walhalla, Monsieur le Chancelier. Le Président n’est plus.
Von Blomberg, Göring, Goebbels, Himmler, en tenue, entrent.
Hitler.- (pendant qu’il sort, et sortant, avec tous, off) Cercueil sur un fût de canon, drapeaux et fusils en berne, veuve au voile noir, Etat-Major en grand uniforme, tentures noir et argent, (il est sorti), (Hitler arrive à la Présidence, suivi de Göring, Goebbels, von Blomberg, Himmler, jusque dans la salle où est le fauteuil du Président, off) glas des églises, (qu’on entend) cortège funèbre, sonnerie aux morts, (qu’on entend) requiescat in pace, la place est vide.. (se tournant face à eux) … La place est vide, la remettre aux enchères ? L’héritier n’est-il pas tout désigné ? N’est-il pas même d’une telle valeur, qu’il est le seul digne de se nommer lui-même ?(Tous applaudissent) En vertu des pouvoirs qu’il se confère, il se nomme Président. (Il s’assied sur le siège d’Hindenburg) (Il fait signe à Goebbels de prendre note) « Peuple allemand, approuvez-vous l’octroi au chancelier par le chancelier des fonctions cumulées de Chef de l’Etat, Chef de Gouvernement, Commandant suprême des Forces Armées, chef du parti unique ? Répondez par oui ou par non. » Presse-toi. J’attends la réponse.
Goebbels a pris note et sort d’un côté. Entre Goebbels de l’autre.
Goebbels.- Führer, les résultats du référendum. (Hitler fait un geste de la main).
Goebbels.- Résultats dans les länder de Thuringe, Prusse, Poméranie, Silésie, Saxe, Wurtemberg
Hitler.- Et caetera
Goebbels.- Et caetera. … …Oui : 89,9 %. 9 Allemands sur 10 vous élisent comme leur tout.
Hitler fronce les sourcils, les yeux sur Goebbels.
Goebbels.- Lorsque ces 10% auront à fendre la foule des 90% , ils auront tant de peine à la remonter, qu’ils n’auront plus qu’une seul ressource : se laisser emporter par le flot.
Hitler.- Si ces 10% persistent à s’opposer, colle-les au poteau, et fusillez-les.
Goebbels.-A vos ordres. (Tous, faisant une cour, s’inclinent profondément).
Göring.-Au chef suprême, tout honneur et toute gloire.
Hitler, illuminé, gonfle sa poitrine.