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16 (a) Hitler (début) [pièce de théâtre]

 

Suède. Asile psychiatrique de Langbro. Une cellule. Göring, en court peignoir de tissu éponge, assis sur son lit. On frappe.

Göring.-Oui.

Entre Perrson, un interne.

Perrson.- (allant vers Göring et lui tendant la main) Perrson, nouvel interne.

Göring.- (étonné, se levant, serrant la main, s’inclinant) Göring, malade antique.

Perrson.- (lui serrant la main chaleureusement) Enchanté.

Göring.- Pas racorni par les frottements, comme un médecin, mais sensible encore comme un malade. … … Docteur, vous qui venez tout frais du dehors, vous arrive-t-il, à la suite par exemple de libations trop copieuses, d’avoir un mal de tête carabiné ?

Perrson.- Que trop.

Göring.- Que faites-vous alors ?

Perrson.- Je fais comme tout le monde, je prends des cachets d’aspirine.

Göring.- Vous n’êtes pas un de ces imbéciles qui endurent stoïquement leurs souffrances comme remède à leurs péchés ?

Perrson.- Certainement pas.

Göring.- D’où vient que le médecin de l’asile exige de ses malades qu’ils souffrent une souffrance, que lui-même n’accepterait pas de souffrir ? J’ai été blessé à l’aine, je souffre d’une souffrance qui ne se laisse pas oublier un instant, et le Dr Eneström ne veut pas me donner mon aspirine.

Perrson.- Vous lui avez dit ?

Göring.- Je lui ai dit, mais lui dit que je mens. Mais qui sait la vérité ? Moi qui suis dedans, ou lui qui est dehors ? L’appareil de mesure de la douleur, quel est-il, le malade ou le médecin ? Moi, pauvre, j’attends des jours et des jours que cette affreuse souffrance despotique veuille bien relâcher un tout petit peu sa dictature. (il se met à genoux, joint ses mains) S’il vous plaît, docteur, faites-moi une piqûre.

Perrson.- (lui tenant les mains de ses mains, le relevant) Je vous en prie, Mr Göring.

Göring.- La souffrance ne lâche pas sa griffe un instant. S’il vous plaît, faites qu’elle s’écarte un peu de moi.

Perrson.- Ma pitié est désolée. Elle est impuissante. Je n’ai pas accès à l’armoire à pharmacie.

Göring.- Le Dr Eneström dit que je suis intoxiqué de morphine, alors que je ne suis intoxiqué que de souffrance.

Perrson.- Mon bon vouloir est impuissant. Je ne suis qu’un simple interne, Mr Göring.

Göring.- (lui baisant les pieds) Le seul humain de tout l’asile, c’est le nouveau qui vient de dehors : il se souvient encore de ce qu’est un homme.

On entend un bruit. Entrent le Dr Enelström et Karine. Göring se lève précipitamment. Göring va à Karine, Karine, ils s’embrassent.

Enelström.- (à l’interne et à Göring) Alors, on a été sage ?

Göring.- Sage. Non comme l’homme d’honneur dans la pleine force de l’âge que je suis, mais comme la gonzesse que vous me forcez d’être.

Enelström.- (à Perrson) Je vois que le malade guéri a essayé de vous anémier de ses pleurs. Sachez que Mr Göring est guéri de tout, sauf de ce qui l’a aidé à guérir. De la souffrance qu’il n’a plus, il en a attrapé une autre, celle du manque, mais de celle-là, il ne veut pas guérir…. … Mr Göring, le diable est de votre côté. L’excellent avocat que voici a si bien plaidé votre cause, que le juge a cassé ma décision de votre internement, et a ordonné votre libération immédiate. … … Je certifie néanmoins devant le monde entier, que Mr Göring est dans un état d’aliénation parfaite, et que dès qu’il sera en liberté, il va nuire à la santé de bien des humains(De sa trousse, il sort seringue et ampoule) J’ai pour ordre de vous donner une dernière piqûre. (Il lui fait la piqûre) Je dénie désormais toute responsabilité. Je vous remets entre vos mains.

Il sort, avec Perrson. Silence. Karine ouvre une valise avec des vêtements.

Göring.- Il y a en moi de quoi mille fois te repousser, et tu viens à mon secours.

Karine.- (s’agenouillant devant lui) Hermann, où est ta belle confiance en toi, en qui je me fie tant ? Va-t-elle, se trahissant, me trahir ? Tu es un de ces hommes rares, qui n’ont besoin de personne que d’eux. Toi, tu vaux par toi, moi je ne vaux, que parce que je vaux un peu par toi. Pour moi, reprends-toi, mon chéri. (elle lui baise les mains)… … (ouvrant son sac) Tu as reçu une lettre de Münich. J’espère que ce sont de bonnes nouvelles.

Göring lève sa femme, qui sort de son sac, une lettre qu’elle donne à son mari.

Göring.- De Hitler. (Il l’ouvre à la hâte, la lit, et la secoue frénétiquement) Je l’ai eu. Je l’ai eu… … Je ne te l’avais pas dit, mais comme il a refondé son parti, je lui avais écrit pour lui demander de m’inscrire. Il n’a pas répondu, ce qui était une fin de non-recevoir. Je lui ai réécrit, et je l’ai menacé, s’il ne m’inscrivait pas, de le mettre en demeure, devant la justice, de me rembourser les sommes que j’avais investies dans le parti. Il aurait été contraint de publier les comptes : pour un parti qui se dit socialiste, dévoiler les contributions d’industriels et de capitalistes, ç’aurait fait, dans sa belle eau transparente, bien de la vase remuée. (agitant la lettre) Il a cédé : il m’inscrit… … J’ai un avenir. C’est le puissant moteur, qu’il me fallait pour me décoller de cette morphine et de cette obésité détestables.

Karine.- Ne sois pas trop sûr de toi.

Göring.- Tu ne me connais pas. J’ai tous les courages.

Karine.- Ne crois-tu pas que tu es encore sous l’effet de la piqûre ? … … Tu vas trouver là-bas des rivaux implacables : on ne peut pas faire front à la fois contre soi et contre le monde. Malgré soi, dans un tel combat, on cherche un réconfort.

Göring.- Je suis trop humilié de cette double dépendance, pour continuer d’y rester. … Je veux te prouver ma bonne foi. Passons un contrat : je te ferai sincère confidence si je cède.

Karine.- J’aimerais tant espérer.

Göring.- Je te donne un gage de ma franchise. (Il va à son lit, décolle de dessous son lit un sachet de seringues et d’ampoules) Ce sont des doses que j’avais volées.

Karine.- (elle lui baise la main) Ce 1er courage te donnera un second. Tu me redonnes espoir. (elle sort deux enveloppes de son sac) Une carte de représentant pour l’Allemagne du fabricant de parachutes suédois Torbold, pour assurer ton indépendance. Ton billet d’avion pour Munich.

Göring.- Et toi ?

Karine.- Il faut que je subisse une petite intervention. Dans 3 jours je te rejoins.

Göring.- Ne m’inquiète pas.

Karine.- Tu nous connais : c’est une petite histoire féminine. Ne t’inquiète que de toi, mon chéri.

Göring.- (criant) Je n’étais pas fou, docteur … … Mais si j’étais resté chez vous un jour de plus, je le serais devenu.

Il prend ses vêtements et sort.

 

 

 

Münich. Le petit appartement de 2 pièces de Hitler. La petite entrée, où est installée une petite table, chargée de papiers, où officie Himmler, en civil. La cuisine, qui donne sur l’entrée, qu’on ne voit pas, dont la porte est ouverte, est si pleine de Gauleiters en civil, que les derniers, que l’on voit, se pressent contre la porte. Une autre pièce qui donne sur l’entrée, dont la porte est fermée, est le salon, transformée en salle d’attente. La deuxième chambre, est la chambre d’Hitler, dont la porte est fermée.- On sonne. Himmler va ouvrir, une liste en mains. Entrent Arthur Dinter, Pfeffer von Salomon, Joseph Goebbels.

Dinter.- Arthur Dinter, gauleiter de Thuringe. (Himmler coche un nom sur la liste).

Von Salomon.- Peffer von Salomon, Gauleiter de Westphalie. (Himmler coche un nom sur la liste).

Goebbels.- Joseph Goebbels. Je n’ai pas reçu de nomination.

Himmler.- (cochant un nom sur la liste) Je sais. S’il vous plaît. (Il indique la cuisine)

Tous trois se serrent contre ceux qui sont déjà serrés. On sonne impérativement plusieurs coups impatients, agacés. Himmler va ouvrir. Entre Röhm. Himmler claque des talons.

Himmler.- Capitaine.

Röhm fait la tour de l’entrée.

Röhm.- Tu fais la concierge maintenant ? (Il met une tête dans la cuisine, et éclate d’un fou-rire, en montrant les Gauleiters du doigt, revient vers Himmler). Dis à ton patron que je veux le voir.

Himmler.-Le Führer m’a donné ordre de faire attendre toute personne qui n’avait pas rendez-vous. (Il lui indique la porte de la salle d’attente)

Röhm.- C’est lui le Führer ? Il s’est monté lui-même en grade ?… … (montrant les Gauleiters) Tu crois que je vais faire la queue, comme le harem ? Que je vais attendre qu’il me réserve une nuit, pour qu’il me fasse l’honneur de me baiser ? Tu rêves, ma poule ?

Himmler.- (montrant la porte de la salle d’attente) Le capitaine Göring aussi attend.

Röhm.- Si Göring est assez humble pour tenir sa queue, pour se retenir de décharger, libre à lui. (criant) Hitler, je veux te voir.

Sort Hitler, en tenue brune, bottes, brassard à croix gammée sort de sa chambre.

Röhm.- Je viens te donner avis que je ne me réinscris pas à ton parti, ni moi, ni mes SA. Je reprends mes billes.

Hitler.- Trop tard. Je vous ai reportés.

Röhm.- La SA est à moi, je te l’avais prêtée, je la reprends.

Hitler.- Pour divorcer, il faut le consentement mutuel. Je te rappelle que c’est moi qui tiens les cordons du ménage.

Röhm.- Sauf que tu es incapable d’accoucher d’un bébé viable, tu l’as prouvé. La faillite personnelle entraîne, entre autres déchéances, l’interdiction d’administrer.

Hitler.- Il y a mieux à faire qu’essayer en vain de vaincre, c’est convaincre. J’ai décidé de gagner le pouvoir par les voies légales des élections.

Röhm.- Le 73ème parti , sur 73 ? Au mieux deux ou trois députés sur 700 ?

Hitler.- Le parti présentera des candidats à chaque élection, jusqu’à ce qu’il obtienne la majorité du Reichstag.

Röhm.- Tu seras un vieillard, tu t’essouffleras encore… (faisant un geste de la main)… Et la SA, quel rôle lui vois-tu, là-dedans .

Hitler.- La SA est l’armée du parti.

Röhm.- Elle obéira à tes ordres ? Je ne commanderai plus, je transmettrai tes ordres? (Hitler se tait) … …Je refuse d’être un sous-ordre… … Tu es peut-être très fort, comme caporal pour commander une escouade de 7 bonshommes, mais une armée de 100 000 SA, essaie de t’en rendre maître. (il va vers la porte) Je te les laisse. Je te souhaite bien du plaisir. (Il se dirige vers la porte de l’appartement)

Himmler.- (claquant les talons) Et moi, capitaine ?

Röhm.- Borde-le. Emmaillote-le. Change lui ses couches. … … Tu es son bestiau : qu’il te tatoue sa croix gothique sur la fesse.

Il sort en claquant la porte.

Hitler.- (fort) Commandant Peffer von Salomon. (Von Salomon sort de la cuisine, s’avance, claque les talons). Je vous nomme commandant de la SA, en remplacement du capitaine Röhm, démissionnaire.

Von Salomon.- J’essaierai d’être à la hauteur de mes fonctions, Führer.

Hitler.- Vous irez à la Maison Brune, avec Heinrich Himmler, pour la passation des pouvoirs.

Von Salomon.- (claquant des talons) A vos ordres.

Von Salomon se place légèrement en retrait d’Hitler. Hitler se place à l’entrée de la cuisine, et parle aux Gauleiters.

Hitler.- Gauleiters. Gauleiters, il y a plus beau que religion révélée par Dieu, c’est religion révélée par l’homme. Prêtres et pasteurs prêchent un Royaume utopique, qui n’est pas de ce monde : je vous donne mission de prêcher un Reich, qui y est. Bienvenue à vous.

Tous.- Bienvenue, Führer.

Hitler.- Je vous ai convoqués, parce que je vous donne pour mission de préparer les prochaines élections chacun dans son Land. Qui est-ce qui fait les élections ? La masse. Voilà pourquoi je vous demande de ratisser soigneusement depuis le fond du jardin. De la campagne, vous choisirez le hameau le plus écarté, de la ville le quartier le plus bas, le faubourg le plus abandonné : là où personne ne va jamais, c’est là où vous irez en premier. Si vous avez les plus pauvres des paysans et des ouvriers, vous aurez les moins pauvres… … Vous choisirez la mouche suivant le poisson : aux paysans, promettez taxation des prix, taxation des importations, interdiction de la saisie-vente des fermes, des terres, de l’outillage agricole ; aux ouvriers, promettez plein emploi et juste salaire. Dites à tous que pour le parti, c’est le travail, non l’argent qui est la clé de la reconnaissance… … Un principe : n’acceptez de controverse avec personne. Si on vous demande les mesures économiques, que nous prendrons pour financer notre programme, éludez la question. Evitez les débats contradictoires, qui sèment le doute et la confusion. Assénez nos seules vérités, ne vous en démarquez jamais. … … N’oubliez pas que les masses adorent les boucs émissaires : pour varier vos discours, n’épargnez ni les communistes, ni les socialistes, ni les juifs : dites que c’est d’eux que vient tout le mal. Je m’engage à tenir, à partir du 1er prochain, dans chaque land, un meeting à la campagne, et un meeting en ville. Vous conviendrez de deux dates avec Heinrich Himmler ici présent. … Quelques considérations pratiques. Ne programmez jamais un meeting pour le matin. Le matin, le monde est plein de courage et d’espoir, pris par l’illusion de la journée, il pense à tout, sauf à nous. Le soir, les forces sont épuisées, les illusions perdues, l’âme dégoûtée, tout le monde, las des autres, las de soi, est plein de rancœur contre le sort injuste qui lui est fait, c’est notre heure. … … … … 8 jours avant le meeting, inondez les boîtes aux lettres de tracts, collez partout des affichettes, dressez dans les rues des oriflammes à notre croix, passez avec des haut-parleurs, faites défiler dans les rues une fanfare de SA : faites, comme les cirques, quand ils préparent la prochaine étape. Ne demandez jamais à la police de faire le service d’ordre, les gens n’aiment pas la police : faites le faire par les SA… …Pour résumer le tout, il faut que le coin perdu, qui n’a jamais rien été pour personne, devienne pour un jour quelque chose, même si le lendemain, il redeviendra le rien qu’il était l’avant-veille. Il faut qu’il garde à jamais le souvenir ébloui de notre passage… Des questions ? Merci.

La voix d’un Gauleiter.- Le Führer est le duc, nous sommes ses vassaux. Jurons allégeance à notre seigneur. Dites : je jure allégeance à mon seigneur.

Tous.- Je jure allégeance à mon seigneur.

La voix du Gauleiter.- Que le geste de lever le bras soit le renouvellement incessant de notre serment de fidélité. Heil.

Tous.- (levant le bras) Heil.

Hitler.- (levant le bras) Heil. … … Joseph Goebbels, j’ai à vous parler.

Sort de la cuisine, Joseph Goebbels, qui se met à l’écart, dans l’entrée. Entrant dans la cuisine, Hitler salue les Gauleiters un à un, en le regardant droit dans les yeux.

Goebbels.- (à part) Qu’est ce qu’il croit ? Qu’au signal de la clochette, comme eux, (il montre la cuisine du pouce), je vais m’agenouiller, incliner la tête, fermer les yeux, faire le signe de croix gammée dévotement ? Même si je suis seul, le dieu me trouvera debout, tête droite, yeux grand ouverts…(il se tourne vers Hitler, lui montre le poing)… J’ai eu tellement de coups dans ma vie, que je suis de la corne. Je suis si dur, comme un caillou, que la main qui me frappe se fait mal à elle-même. Si tu veux plier mon fil de fer à droite à gauche pour me casser, tu te brûleras les mains à la pliure.

Hitler.- (ayant terminé) Gauleiters, à vos gaus.

Tous.- (saluant) Heil Hitler.

Hitler apparaît à la porte de la cuisine. La cuisine se vide, par sa porte du fond, qui donne sur l’escalier de service. Hitler vient, en entraînant von Salomon et Himmler vers la porte de l’appartement.

Himmler.- A propos de votre garde personnelle, Führer,j’ai une idée à vous soumettre.

Hitler.- (agacé) Quoi encore ?

Himmler.- Votre garde est faite du tout venant : mal configurés de stature, de tête, de cheveux, d’yeux, d’intelligence, elle est l’inverse de ce que vous dites que sont les aryens de race. Je propose de choisir pour votre garde quelques individus représentatifs.

Hitler.- (ne l’ayant entendu qu’à moitié) A ton idée…. (réalisant soudain) … Avant de lancer la production, tu me montreras un prototype. … …

Himmler.- C’était sous-entendu.

Von Salomon, et Himmler.- (levant la main) Heil Hitler. (Hitler lève la main).

Himmler.- Le capitaine Göring et une dame attendent au salon.

Himmler et von Salomon sortent. Hitler va vers Goebbels.

Hitler.- … … Qu’est ce que vous avez contre moi, Mr Goebbels ? Je suis votre fervent admirateur, c’est ainsi que vous m’êtes reconnaissant ? Vous n’aimez pas qu’on vous aime ?

Goebbels.- Vous m’avez lu ?

Hitler.- J’ai lu votre dernier roman d’une seule haleine. … … Je comprends votre rage de n’être pas reconnu. Mais comprenez, vous, les méfaits de cette démocratie égalitaire : dès qu’une tête se lève plus haut que les autres, elle l’abaisse plus bas que toutes… … … … Au lieu de tourner rage et haine contre moi, Dr Goebbels, pourquoi ne les tournez-vous avec moi contre cette malfaisante démocratie ?

Goebbels.- J’ai accumulé un tel passif, Führer.

Hitler.- Moindre que le mien, croyez-vous ?… … Et vous ne jurez que par la littérature, mais la littérature, qu’est ce que c’est ? C’est du travail de secrétaire. Que vaut-il mieux, être celui qui exprime, ou celui que celui qui exprime, exprime ? Etre le grand homme ou son mémorialiste ? Le romancier, ou le héros du roman ? Qu’est ce qui est préférable, être le tâcheron, atteint de scoliose, avec des cals aux doigts, des escarres aux fesses, qui écrit la légende, ou être le héros de la légende ? … … Et vous vous trompez de moyen de communication. L’imprimé, chose à moitié morte, ne sollicite qu’une paire d’yeux. La parole, au contraire, fraîche, vive, s’adresse, à toutes les oreilles aussi loin qu’elle porte. … … Ceci dit, je reprends ma question. Pourquoi vous en prendre à moi ?

Goebbels.- Je vous avoue, lorsque j’ai vu vos beaux Gauleiters, je me suis haï de n’être pas tel, que vous auriez pu m’aimer. Me sachant leur contre-exemple, j’ai pensé que vous ne m’aimeriez jamais.

Hitler.- Regardez-moi de près, Joseph. Visage commun, nez grossier, cheveux châtain sale, épaules tombantes, ventre, pieds plats : je suis si honteux de moi, que je n’ose pas ouvrir mon col, ni retrousser mes manches. Qui a été aimé d’Aphrodite ? Le boiteux Vulcain. Qui a fait la chapelle Sixtine ? L’affreux Michel-Ange Je n’ambitionne pas d’être l’œuvre, Joseph, mais l’artiste qui fait l’oeuvre. … … Mr Goebbels, voulez-vous travailler dans mon atelier avec moi ?

Goebbels.- Ce serait mon rêve.

Hitler.- Vous aimeriez que je réalise votre rêve ?

Goebbels.- Ce serait mon rêve.

Hitler.- … …Je vous nomme Gauleiter de Berlin.

Goebbels.- Je rends grâce au ciel de vivre à votre époque, Führer. (vibrant, saluant, le bras tendu) Vive Hitler.

Hitler lève un bras mou, le prend par le coude, le raccompagne jusqu’à la porte, l’embrasse. Goebbels sort. Hitler hoche la tâte en souriant.

Hitler.- (appelant à voix forte) Göring. (Entre Göring).

Hitler.- (qui s’assied à la petite table) Alors ? On me joue du Wagner ? On joue les Maîtres Chanteurs ?

Göring.- C’est un hommage que je vous rends. Vous n’auriez pas agi autrement à ma place.

Hitler.- Sauf que tu n’aurais jamais mis tes menaces à exécution. Tu m’adressais des sommations, tu n’aurais pas tiré.

Göring.- Qu’auriez-vous fait à ma place ? Je vous laisse vous répondre. (Silence).

Hitler.- C’est bien joli, encore faudrait-il que tu me sois utile. Qu’est ce que tu sais faire ? Tu ne sais pas parler en public, tu bredouilles.

Göring.- Pardonnez-moi, mais vous, c’est en privé, que vous bredouillez. Les mondanités, les conversations de salon, les confidences, les marivaudages, les médisances vous laissent sans voix. Par contre, c’est un registre, dans lequel je chante assez bien ma partie. Je suis introduit dans les salons que fréquentant les gros industriels et les gros propriétaires. Je ne vous serai pas inutile.

Hitler.- Soit. Fais tes preuves.

Hitler et Göring se serrent la main, Göring sort. Hitler va à la porte du salon, l’ouvre, regarde, sourit, et tout de suite prend un air ennuyé, et ne dit mot. Entre Eva Braun.

Hitler.- (lui tournant le dos) Qu’est-ce que nous avions convenu ?

Eva.- Pardon. Que m’as-tu imposé ?

Hitler.- Que tu avais accepté.

Eva.- Est-ce que je t’ai trahi ? Qui m’a reconnue ? Qui me connaît ? Je suis une solliciteuse comme une autre. … … Le gros faisait son gros petit mâle devant moi. L’air détaché, du coin de l’œil, il regardait si je faisais attention à lui… … Par contre, toi, quand je suis entrée, tu croyais recevoir une inconnue, tu m’as souri, mais dès que tu m’as reconnue, ton sourire s’est figé… …(pleurant) Tu vas dans le beau monde, tu laisses t’aimer les belles dames, mais celle qui t’aime, tu la bats froid.

Hitler.- (haussant les épaules) Belles dames, belles dames. Tu ne comprends pas que c’est de la politique ?

Eva.- Tu les enflammes si bien, qu’elles ne savent plus quoi faire pour te plaire. Elles n’attendent qu’une chose, c’est que tu te laisses faire.

Hitler.- Tu ne comprends donc pas, qu’elles ne sont folles de moi, que dans la mesure où mon mariage avec elles est un mariage blanc ? J’exige d’elles tous les devoirs qui incombent aux femmes mariées : amour, fidélité, secours, assistance, solidarité ménagère, mais c’est un piège à cons, parce que que c’est sous condition que le mariage ne sera pas consommé. Leur amour est destiné à être à jamais platonique. C’est de la pure fiction. Devine qui est la réalité de l’amour.

Eva.- Ma seule force, c’est ton étrange faiblesse pour ta vendeuse. Mais ce béguin bizarre peut te passer comme il est venu. N’importe quelle femme un peu cultivée peut te détromper à tout moment.

Hitler.- Qu’est ce que tu me chantes avec ta vendeuse ? Tu gagnes ton pain pour vivre, et tu n’as pas d’autre ambition que de continuer à gagner ton pain pour vivre. Tu es femme et seulement femme, avec qui je suis homme et seulement homme. Nous vivons tous les deux en vérité, non en illusion. … … (de son mouchoir, il essuie ses larmes) …. … Est-ce que tu sais que j’allais t’appeler pour t’enlever ?

Eva.- Tu inventes.

Hitler.- La preuve est que je nous ai réservé des chambres pour une semaine.

Eva.- Où ?

Hitler.- Dans les Alpes. Dans l’Obersaltzberg. (Eva sourit, va à lui et l’embrasse).Va préparer ta valise. Dans une heure, une voiture viendra te chercher et t’amènera au Berghof.

Eva.- Nous n’allons pas ensemble ?

Hitler.- Qu’est-ce qui compte pour toi ? Etre avec moi, ou paraître avec moi ?

Eva.- (l’embrassant) Pardon. (elle sort en dansant) Vite à tout à l’heure.

Hitler.- A tout à l’heure.

Elle sort, Hitler la suit sur le palier, la suit des yeux descendant les escaliers, revient, referme la porte, et va dans sa chambre.

 

 

 

Dans une rue du quartier juif, deux juifs barbus, en redingotes marchent, et en marchant, se parlent.

Joschuah.- Nous faisons tout pour nous faire aimer de l’Allemagne, pourquoi faut-il que les soupirants soient toujours malheureux ?

Jakob.- Parce qu’ils sont juifs, et que les juifs ne pourront jamais être autre chose que juifs, Joschua… …(après un silence) Rien ne m’ôtera de l’idée, que nous les Juifs, nous sommes coupables. Je ne sais pas de quoi, mais nous le sommes, c’est sûr. Je suis fautif à vie, je le sens, bien que je ne sache pas de quoi. C’est un juste châtiment pour nos fautes, même si je ne sais pas pour quelles fautes. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre, tu le sais, et je le sais.

Ils passent.

 

 

 

Obersaltzberg. Berghof. L’entrée. Himmler, inquiet et un SS, immobile comme statue. De loin, apparaît Hitler, qui avance avec hésitation, regardant qui l’attend.

Hitler.- Qu’est-ce qu’il y a encore ? (Il entre).

Himmler, le SS.- (claquant des talons, levant la main, fort) Heil Hitler.

Hitler.- (qui a un sursaut) Vous m’avez fait peur. (s’approchant, examinant le SS, à Himmler) Qu’est-ce que ça ?

Himmler.- C’est le prototype, dont vous aviez autorisé la création : le SA sélectionné et éduqué, que je propose comme votre garde. (Hitler s’approche, fait le tour du SS, le toise, l’examine).

Hitler.- Otez votre casque. (ce que fait le SS, réglementairement, tout en gardant sa position immobile) Non seulement un athlète, non seulement de vrais yeux bleus, mais encore de vrais cheveux blonds.

Himmler.- Il y en a plus d’un comme lui, Führer..

Hitler.- (au SS) Comment vous appelez-vous ?

Le SS.- Alvensleben Ernst.

Hitler.- En plus un vrai nom allemand. Vous venez d’où ?

Le SS.-De Leipzig, Führer.

Hitler.- En plus, un vrai Allemand, d’un vrai Land allemand. Qu’est ce que vous faisiez dans le civil ?

Le SS.- Professeur de latin et de grec.

Hitler.- Et ?

Le SS.- Les livres sont des tombeaux et des stèles du passé. Je ne me voyais pas finir ma vie dans un cimetière. Je veux vivre un IIIe Reich présent, non revivre des empires passés, par livres interposés.

Hitler.- (à Himmler, montrant le SS du pouce) Et en plus, il croit au IIIe Reich. (se plaçant face au SS) Alvensleben.

Le SS.- (mettant le casque sur la tête, rectifiant sa tenue) Führer.

Hitler.- Jurez-vous sur votre vie, d’un vœu solennel et irrévocable, que , toute votre vie, jusqu’à votre dernière heure, vous vivrez pour moi, et uniquement pour moi ?

Le SS.- (levant la main) Je le jure.

Hitler.- (les yeux dans les yeux, serrant sa main dans ses deux mains) Tu es mon homme. … … Alvensleben.

Le SS.- Führer.

Hitler.- Attendez le Führer Himmler dehors. Rompez.

Le SS salue réglementairement et sort.

Hitler.- (éclatant de rire) Tu as vu ? Ca marche … … Tu peux lancer la production, mon coquelet. C’est bien. Très bien… …Tu venais pour ?

Himmler.- (hésitant) Que le Führer me pardonne ma présence intempestive : certains évènements m’ont pressé de l’importuner.

Hitler.- (des deux mains, faisant signe d’aller doucement) Avant de me présenter tes nouvelles, fais-leur faire trois révérences.

Himmler.- (hésitant) Ce ne sont pas d’aussi bonnes nouvelles, que j’aurais aimé. A vrai dire, elles sont plutôt médiocres, mais non si médiocres que leur médiocrité ne puisse se corriger.

Hitler.- Aïe. (il fait le dos rond et baisse la tête, comme s’il attendait des coups) Vas-y.

Himmler.- Il s’agit de la SA, dont l’ancien commandant Röhm a démissionné.

Hitler.- Oui.

Himmler.- Pour le remplacer, vous aviez nommé le commandant Pfeffer von Salomon.

Hitler.- Oui.

Himmler.- Un de vos fidèles, que vous aviez nommé Gauleiter de Berlin

Hitler.- Le pied bot.

Himmler.- Avait requis le commandant de la SA de Berlin de lui fournir un bataillon de SA, pour le service d’ordre de son meeting.

Hitler.- Oui.

Himmler.- (parlant vite) Loin d’obéir à l’injonction, le commandant s’est saisi du Dr Goebbels, lui a mis les menottes, et l’a pris en otage. Il demande comme monnaie d’échange, que le parti réinvestisse le capitaine Röhm du commandement de la SA. (il laisse passer un court silence) Il semblerait que d’autres Gauleiter se heurtent au même refus de coopérer.

Hitler.- C’est tout ?

Himmler.- Oui.

Hitler.- (se détendant) C’est trois fois rien. Dis à tout le monde que je rappelle le capitaine Röhm.

Himmler.- Vous cédez au chantage, Führer ?

Hitler revient sur ses pas et se poste devant Himmler.

Hitler.- Dis donc, toi tu n’avais pas juré fidélité au capitaine Röhm ?

Himmler.- Il m’a ordonné de vous obéir. Je lui obéis en vous obéissant.

Hitler.- Trahir, c’est pour toi, être fidèle ?… Que se passerait-il si tu retournais dans ton corps d’origine ? Tu me trahirais, moi ?

Himmler.- La fidélité ne se partage pas. Elle est entière ou elle n’est pas.

Hitler.- Ma seule ressource est donc de demander à Röhm, ton rattachement définitif à mon corps ?

Himmler.- Vous me plairiez, Führer. (Hitler examine Himmler).

Hitler.- Qu’est-ce qui te pousse dans la vie, camarade ?

Himmler.-Le désir de réussir, chef. (Hitler le regarde en silence). (encouragé) Je veux réussir, mais quoi faire pour réussir ? Je n’en ai aucune idée. La seule façon de réussir, pour ceux qui ne savent pas quoi faire pour réussir, est de suivre quelqu’un qui réussit. Tant qu’à choisir une religion, entre toutes celles qui s’offrent, autant choisir une puissante. Par contre, une fois converti, le devoir est de croire aveuglément tous les dogmes de la religion choisie, si abstrus qu’ils soient.

Hitler le considère attentivement.

Hitler.- C’est pas mal vu… … Tu vas descendre, à Munich sur le champ et m’y attendre.

Himmler.- A vos ordres.

Hitler.- Sans te retourner.

Himmler.- Sans me retourner.

Hitler.- Tu penses bien que je saurai si tu m’as obéi.

Himmler.- Ca ne me quitte pas l’esprit une seconde.(saluant réglementairement) Heil.

Hitler le salue, Himmler sort, Hitler, de loin, par la fenêtre, le voit partir en voiture. Il va vers le fond, lève les yeux, appelle : Eva et sort.

 

 

 

 

Berlin. Poste de garde d’un cantonnement de SA. Hitler attend. Entrent Röhm, Goebbels menotté, le commandant des SA.

Röhm.- (au commandant) Ote-lui les menottes. (le commandant, avec réticence, sur un regard appuyé sur Röhm, obéit) (Röhm prend Goebbels au bras, et le rend à Hitler)

Le commandant.- (protestant) Capitaine.

Röhm.- (au Commandant, le pointant du doigt) … … Vous savez pourquoi j’étais parti : devinez pourquoi je suis revenu? C’est moi qui me suis rallié à lui, croyez-vous, ou lui à moi ?

Le commandant.- Lui à vous.

Röhm.- Vous obéirez au Dr Goebbels, vous mettrez à sa disposition un bataillon.

Le commandant.- A vos ordres, capitaine.

Hitler va à Röhm et l’embrasse.

Hitler.- A la vie à la mort, Ernst.

Röhm.- (à Hitler) A la vie à la mort, Adolf. (montrant le commandant) Je vois qu’il faut que je reprenne mes SA en main.

Ils sortent. Hitler et Goebbels, en sortant :

Goebbels.- Vous lui avez cédé, Führer ?

Hitler.- Où vois-tu ça ? … … La parole est une arme. Celui qui ne dit toujours que la vérité, se prive de la moitié de son arme.

Goebbels.-(applaudissant) Cynisme de chef d’Etat. Je m’émerveille.

Hitler.- (lui montrant la sortie) A ton meeting.

Ils sortent, chacun de son côté.

 

 

 

 

 

Berlin. Appartement de Goebbels. Hitler, en civil, entre dans sa chambre, ferme la porte à clé. Il sort de sa poche trois fiches, qu’il lit et essaie de mémoriser, les remet dans sa poche. Il va à la porte, de la porte, à pas pressés, va vers le devant de la scène, se reprend, fait demi-tour, revient à la porte, et s’avance vers le devant à pas comptés, s’arrêtant, pour voir l’effet qu’il fait. Arrivé devant, il se tourne vers la droite, puis vers la gauche, puis vers le devant, attend. Ses lèvres bougeant sans qu’il en sorte un seul son, il mime son discours, tout en se regardant dans la glace, qu’on ne voit pas, mais qui est en face de lui : comme nous sommes petits, méprisés, humiliés, honteux de nous, comme nous souffrons de l’être ; mais réfléchissons, est-ce que nous ne sommes pas des gens de valeur, est-ce que nous ne nous sentons pas des talents, des aptitudes ? ; est-ce que nous n’avons pas en nous de quoi nous redresser, hausser la tête, bomber le torse ; est-ce que nous n’avons pas de quoi faire front, nous battre ? est-ce qu’à la fin, nous ne sommes pas capables d’abattre, de fouler, d’écraser ? Si bien qu’un jour, nous seront les maîtres du monde, il fait un dernier geste, d’envolée, s’arrête net. Il reste immobile un instant, fait lève sa main, fait heil, enfin,rectifie sa cravate. Il retourne à la porte, tourne la clé, l’entrouvre.

Himmler entre, papiers en main, Hitler s’assied et prend note.

Hitler.- Le prochain ?

Himmler.- (compulsant) Northeim, Basse-Saxe. 2 000 habitants. Protestants pratiquants. 80% de paysans. Tout a été fait : tracts, affiches, fanfare, oriflammes, invitations, la population est en condition. La réunion dans la salle paroissiale est fixée à 20h.

Hitler.- J’arriverai à 21 h 30.

Himmler.- Bien chef.

Ils sortent.

 

 

 

 

Radio.- « La stratégie électorale du NSDAP est simple : jugeant qu’une voix égalant une autre, sans qu’aucune n’ait une valeur moindre qu’une autre, comme tout mark vaut un mark, ce parti vise pour cible la masse des électeurs qui ne sont jamais sollicités, et qui sont les plus nombreux : chômeurs, petits cultivateurs, ouvriers non qualifiés, épiciers en difficulté, fonctionnaires déconsidérés, sous-officiers, instituteurs, la masse des laissés pour compte. Il dit qu’il veut faire de cette classe défavorisée, la classe à privilégier, par les mesures les plus démagogiques possibles : quant à la manière de financer ces mesures, il n’en dit pas mot… … Pour sa stratégie, il fait comme les cirques, il prépare l’étape suivante. Huit jours avant le meeting, une voiture passe dans les rues, avec haut-parleurs, la localité est inondée de tracts et d’affiches, une fanfare de SA défile ; le jour arrive, la salle est d’abord chauffée par un Monsieur Loyal, puis une vedette américaine passe en 1ère partie, enfin, en 2ème partie, le couronnement, l’apothéose : apparaît la star. La vérité oblige à dire que cette stratégie n’est pas inefficace. »

 

 

 

 

 

Une banlieue de ville. Une scène de théâtre au premier plan. La salle bondée en contrebas. Hitler, debout à une table, entre deux parties d’un discours, boit un verre d’eau, puis reprend son discours.

Hitler.- …Quels sont ceux, dont le travail quotidien obscur fait que l’Allemagne, chaque jour, est neuve et fraîche ? Qui fabrique l’Allemagne quotidienne, sinon ses travailleurs ? … … Ceux de la ville ont honte d’eux, ils veulent bien les tolérer en bleu de travail, le matin en ville, mais pour Dieu, que le reste du temps on ne les voie pas, que le bas peuple reste soigneusement parqué au fond de la cour. C’est ainsi que les politiciens de la capitale vous traitent, travailleurs… … Ma volonté est d’inverser l’ordre des choses. Les intellectuels diseurs de riens, j’en ferai ces riens qu’ils disent, mais le travailleur qu’ils écartent, et méprisent, je le mettrai en avant, je le comblerai de faveurs, parce que, avant eux et avant tout autre, c’est lui, l’Allemagne. Applaudissements... L’Allemagne, notre Allemagne, cette mère des nations, ce soleil de toutes ces planètes franque, lombarde, anglo-saxonne, qui gravitent autour d’elle, la laisserons-nous être plus petite que la plus petite de ses filles ? Laisserons-nous notre patrie, mère de l’Europe, être la nation de dernier ordre qu’elle est ? Quel Allemand, fils d’Allemand, peut-il retrouver son orgueil, si la terre de ses pères est humiliée ? Quel Allemand peut-il espérer être reconnu, si la terre de ses aïeux est déconsidérée ? Si sa patrie est déshonorée, ne l’est-il pas avec elle ? Allemands, retrouvez l’honneur de l’Allemagne, retrouvez votre honneur, votez pour le parti national-socialiste.

Applaudissements nourris, Hitler disparaît. Les applaudissements diminuent. Les gens sortent.

 

 

 

 

 

Appartement de Goebbels. Röhm, Hitler affalé, Göring. Goebbels, à la radio, tournant les boutons, chuintements, éraillements.

Röhm.- Grand Prix du Reichstag. Qui parie sur votre toquard ?

Hitler.- Je ne veux entendre d’autres résultats que les nôtres.

Après bien des bruits divers, Goebbels attrape une voix, qu’il amplifie.

Speaker.- « Le parti NSDAP de Mr Hitler remporte 2,6% des voix, 12 députés sont élus, dont Hermann Göring et Joseph Goebbels. »

Hitler.- (à Goebbels) Coupe. (Goebbels éteint la radio)

Goebbels.- (applaudissant) Le loup aux crocs d’ivoire et aux gencives violettes est entré dans la bergerie. Il va se faire un massacre de blancs moutons.

Röhm.- Arrête de faire une montagne d’une poussière.

Goebbels.- Une poussière vient-elle se loger dans l’œil, et toute la personne est sens dessus dessous.(Röhm hausse les épaules)

Hitler.- (à Göring) Je te sais de sang-froid, Hermann ?

Göring.- … … Pour ma pomme, j’apprécie : transport gratuit en 1ère classe, immunité parlementaire, indemnités journalières, toutes choses qui viennent juste à point. … … Entre nous, 12 députés, c’est douze fois plus que tout ce qu’on pouvait espérer. La Bourse atteint des sommets, l’économie roule à un train d’enfer, les Allemands n’ont jamais gagné et dépensé davantage : qui voterait pour un parti calamiteux, pousse au crime, catastrophique comme le nôtre ? La seule chose qu’on peut faire, c’est invoquer la Providence… …Joseph, tu es catholique.

Goebbels.- Etais.

Göring.- Moi, protestant : le tien réformé, le mien protesté, nous avons le même (il montre du pouce le ciel) Horloger. A genoux. (Il se met à genoux, Goebbels l’imite) Tout-puissant, si jamais il est vrai que tu puisses tout, sinon, toi diable

Goebbels.- (riant, s’agenouillant) Ou Bouddha ou Mahomet

Göring.- Yaveh, Shiva, Zeus, Isis

Goebbels.- Vichnou, celui qui de vous, peut un peu quelque chose Göring.- Qu’il ait un œil ou deux ou trois, deux bras, ou quatre ou six, en une ou deux ou trois personnes, nous te prions, viens à notre secours. Dans notre détresse, écoute notre prière.

Goebbels.- Nous t’adjurons : cède à nos pieuses instances.

Göring.- Veuille conjurer le mauvais sort qui s’acharne sur nous. S’il te plaît, que l’économie de notre cher pays se ramasse une petite pelle.

Goebbels.- Que l’économie de notre bien-aimée patrie se prenne une petite gamelle.

Göring.- Nous ne sommes exigeants. Que juste une petite récession s’abatte sur le pays de nos pères.

Goebbels.-Sois bon, pour nous autres méchants. Que notre chère patrie se porte un petit peu moins bien.

Göring.- Que la courbe du chômage remonte un tout petit peu, afin que nous puissions faire notre trou. Daigne écouter notre prière. Amen.

Goebbels.- Amen.

Ils se relèvent. Röhm va à Hitler.

Röhm.- (à Hitler) Ne crois-tu pas qu’il serait bon de reconsidérer ta stratégie de conquête du pouvoir…

Hitler.- (se levant) Ce que je crois ? C’est qu’il serait bon pour tout le monde de prendre de bonnes vacances. A bientôt, Messieurs.

Gôring éclate de rire en applaudissant, imité par Goebbels. Tous s’égaillent. Le dernier qui s’en va, c’est Röhm, mécontent.

 

 

 

 

 

Radio. Speaker.- « Au bout de la paille trempée dans l’eau savonneuse, la belle bulle irisée, soufflée, grossissait, splendide, et en un coup, alors que rien le laissait prévoir, elle a éclaté, et il n’est plus resté, sur le sol, au désespoir de l’enfant, qu’un crachat d’eau savonneuse. La Bourse de New York culminait aux sommets. La hausse nourrissait la hausse : plus le prix des actions montait, plus les spéculateurs achetaient. Et puis soudain, l’air se raréfiant, subitement, la tendance s’est inversée, plus le prix des actions baissaient, plus les spéculateurs vendaient. En un jour, un instant, le 1er domino s’est abattu, et s’abattant a abattu toute la file des dominos derrière lui : après la Bourse de New-York, toutes les Bourses de la planète se sont effondrées. Partout, par toute la terre, les usines sont vides, les files de chômeurs s’allongent devant les soupes populaires. La peste du chômage s’est abattue sur notre planète.»

 

 

 

 

Dans une file devant une soupe populaire.

Un Allemand.- Il faut que je t’avoue quelque chose : je viens de m’inscrire au parti national-socialiste.

Un autre.- Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

L’Allemand.- Propre à rien par force. D’utile, d’un jour à l’autre superflu. J’ai cru longtemps être quelque chose : on m’apprend que je ne suis rien. … Tant d’années de travail, et en jour reculer de 30 ans et me retrouver le jeune homme sans emploi d’avant mon mariage. Nouveau nom honteux du mari de ma femme, du père de mes enfants : chômeur…Hitler ne peut faire de moi moins que je suis. Que peut-il m’ôter, puisque je n’ai plus rien ? Lui au moins me promet quelque chose : même s’il ne tient pas parole, au moins il m’aura promis… … On me dit qu’il va m’ôter la liberté. Libre, je meurs. Qu’il m’ôte au plus vite cette liberté, que je vive. Rien ne peut être pire que ce que je vis, même lui.

L’autre.- Pourquoi tu cherches des excuses ? J’ai fait pareil.

La file avance.

 

 

 

 

 

Berlin. Appartement de Goebbels. Hilares, Röhm, Hitler, hilares, Göring dansant, Himmler qui tient une fiche entrent par où ils étaient sortis, ils sont hilares.

Himmler.- (à tous) Le parti compte 166 801 adhérents. Il s’en inscrit toutes les minutes.

Göring.-(levant les yeux au ciel, joignant les mains) Le pays ruiné, qu’est-ce que nous avons fait, ou qu’est-ce que nous n’avons pas fait, Seigneur, pour que tu combles plus que nos vœux ?

Entre Goebbels, hilare.

Goebbels.- Et ce n’est pas tout. La motion sur le financement de l’indemnité de chômage a été votée, le nouveau gouvernement est tombé. Le Maréchal-Président Hindenburg a dissous le Reichstag. Les nouvelles élections sont fixées pour dans 4 semaines.

Göring.- (joignant les mains, et levant les yeux au ciel) Mon Dieu. C’est trop. Tu répands ta manne sur tes infidèles, que ne ferais-tu pas, si nous t’étions fidèles.

Röhm.- Adolf, je veux que tu inscrives des SA sur les listes électorales. Je veux préparer l’accession du peuple au pouvoir.

Hitler.- Que vas-tu te dégrader, Ernest ? Nous entrons au Reichstag en nous bouchant le nez : nous avons hâte de tirer la chasse d’eau. Que les SA restent propres de cette ordure. Lorsque l’appartement sera nettoyé et refait, alors nous inviterons le peuple à y loger… … Nous épurons le Reichstag, vous, épurez la société : Dieu sait qu’il y a du travail à faire.

ls. Göring.- Jawohl.

Hitler.- Au travail. Multipliez les meetings. Exploitez les sympathisants. Que le parti soit partout. Qu’on n’entende plus que lui. Au charbon

Ils sortent.

 

 

 

 

 

Lokstedt, le stade, près de Hambourg. La loge derrière la tribune, peu éclairée. Par deux étroites ouvertures en chicane, à droite et à gauche, on devine en contrebas, le stade, violemment éclairé, les oriflammes à la croix gammée, on entend au loin la rumeur de la foule qui y est rangée. Dans la loge, une table, un réchaud à alcool, bouteille thermos, casserole, assiette, couvert, bouteille d’eau minérale, verre. Himmler, inquiet, va, vient, guette l’entrée de la loge, ne cesse de consulter sa montre. Entre le Gauleiter.

Le Gauleiter.- J’ai placé les SA dans le fond, sur les côtés, sous la tribune.

Himmler.- (consulte sa montre, s’énervant) (au Gauleiter) Rejoignez votre place dans la tribune. Lorsque les Hambourgeois apercevront leur Gauleiter, ils s’armeront d’une nouvelle patience.

Le Gauleiter, par l’ouverture en chicane de droite, rejoint la tribune. Faible rumeur, quelques applaudissements. Va et vient inquiet de Himmler, les yeux sur sa montre, de la porte de la loge à l’ouverture en chicane. Soudain, il s’arrête près de la loge, et ses yeux suivent quelqu’un qui monte. Apparaît, flegmatique, Goebbels.

Himmler.- (regardant sa montre) J’ai eu peur que vous ne viendriez pas.

Goebbels.- Figure-toi que j’ai été impatient. Je suis venu encore trop tôt…. … Tu ne comprends pas ? Maintenant que l’Allemagne est amoureuse de nous, il s’agit de la faire souffrir.

Goebbels va et vient, tranquillement, consultant une fiche, alors qu’Himmler consulte sa montre. Puis, lentement, Goebbels s’engage dans l’ouverture en chicane. Rumeur importante, applaudissements nourris.

La voix de Goebbels.- Nationaux-Socialistes, Quelqu’un se lève le matin, regarde par la fenêtre : une brume épaisse comme du coton lui cache le bout de la rue, la cathédrale même disparaît dans le coton nuageux : son âme se sent à l’étroit, la brume l’enferme comme une prison. Et puis, à travers l’épais rideau, soudain, là-haut se dessine un disque pâle, et puis le rideau s’amincit, s’allège, se fait tulle, le soleil évapore cette brume par nappes, la dissipe, et bientôt, sous le dais bleu, trône, puissant, triomphant, l’astre du jour… ….Lorsqu’un corps est dépecé, Allemands, que la tête gît là, les membres ici, le corps plus loin, n’est-ce pas horrible ? … … Lorsque la famille est désunie, le frère haïssant le frère, la sœur haïssant la sœur, la haine ayant pris la place de l’amour, n’est-ce pas affreux ? Pourtant, malgré la désunion, chacun n’est-il pas fier de sa famille, ne l’estime-t-elle pas supérieure à toutes les familles de la rue ?… … Regardez-vous : isolés, inconnus les uns aux autres, étrangers à chacun, affligés d’être seuls, et pourtant n’êtes-vous pas frères en ceci, que vous êtes tous tournés vers ce point ici….Merveilleuse mosaïque, pas un carreau ne manque, faite de tant de pièces de couleur différente, qui faites tous une belle figure si vivante, mer de visages pointés tous sur ce foyer, comme autant de rayons : de vous voir comme je vous vois, serrés comme une famille qui se retrouve, d’aimer un seul vous aimant les uns les autres, comme le cœur vous réchaufferait.

Himmler se tient près de la porte de la loge, au garde à vous. Entrent 2 SS, Hitler en hitlérien, 2 autres SS. Les deux premiers se placent à côté des ouvertures en chicane,l’un à gauche, l’autre à droite, les deux autres ressortent par la porte de la loge. Hitler se met dans un coin, face au coin, sort sa fiche, la remémore.

La voix de Goebbels.- …Quel est-il ? Est-il recommandé ? Patronné ? Financé ? D’une famille célèbre ? Au nom connu ? Qui est plus que lui votre semblable, votre égal, votre frère ? Les autres, d’autres les ont faits, lui s’est fait tout seul. Les autres sont d’une certaine classe, lui, partant d’au plus bas, faisant dur stage de la condition humaine, allant jusqu’au plus haut, est de toutes les classes. …Prédicateur itinérant, crieur public, tambour de ville, il va disant que pour coordonner les membres et les organes d’un corps, il ne faut qu’une tête, mais bien faite, il va disant que pour commander l’Allemagne, il faut un chef, qui ait du courage, du caractère, qui soit fier de la fierté allemande, orgueilleux de l’orgueil allemand, – : dites-lui qu’il ne cherche plus, que cet homme a été trouvé, qu’il cherchait. Dites-lui qu’il ne cherche plus, que c’est lui, l’homme. Dites-lui : je l’ai vu, je le vois, il vient, il est là.

Hitler disparaît derrière la chicane, on le voit y rester immobile un instant.. Acclamations, cris ; Hitler, Hitler, Hitler. Hitler attend que la clameur s apaise un peu. Puis, il disparaît de la vue. D’un coup, le silence se fait.

La voix de Hitler.- Allemagne, entends l’appel de ton histoire. Allemagne, sois ce que tu étais… … Allemagne, retranche de toi tes faiblesses. Que ta volonté redevienne maîtresse de ce corps esclave. Dresse ton corps et ton âme : ils ont tous deux à t’obéir. Travaille-toi au feu et au marteau, fais-toi épée d’acier, trempe-toi. Sculpte-toi au ciseau et au maillet, dégage de ton corps la puissance. Je te veux de volonté supérieure. Car il est une loi humaine : c’est que l’homme n’est vraiment homme, que s’il est plus que l’homme… … Allemands, il n’est qu’une chose qui fasse autorité en ce monde : ce n’est ni la science, ni la culture, ni l’art, qui sont esclaves, c’est la force. C’est la force qui fait le maître. Soyez le maître, et la science, la culture et l’art seront à vous servir comme vos esclaves, comme ils l’ont toujours été.. … … Allemands, premiers au monde par les industries, la métallurgie, les mines, la mécanique, la physique, la chimie, premiers par la philosophie, la musique, l’art, premiers par le savoir-faire, le sens de l’organisation, la conscience professionnelle : que votre primauté de fait soit une primauté de droit. Poursuivons l’œuvre des chevaliers teutoniques et des Saints Empereurs Germains. D’étréci, élargissons son espace, reculons ses frontières, faisons qu’elle redevienne l’Empire qu’elle était. A la suite du Ier, à la suite du IIème, je vous convie, Allemands, à fonder avec moi un IIIe Reich, millénaire. Revendiquez la place de seigneurs en Europe. En existence, veuillez que nous soyons, la 1ère nation de l’Europe, puisque nous le sommes en essence. Allemands, veuillez le vouloir, je vous donnerai le pouvoir…. … Allemand, donne-nous 4 ans, et ensuite, tu nous jugeras, et si nous avons démérité, condamne-nous sans hésiter. Donne-nous 4 ans, et si nous n’avons pas réussi ce que nous projetons, je te jure que je me démettrai moi-même. Que naisse le nouveau Reich millénaire de grandeur, d’honneur, de force, de gloire. Amen.

Cris, applaudissements, Heil Heil Heil, Hitler. Dans la loge, Himmler allume le réchaud à alcool, verse la soupe contenue dans la bouteille thermos dans une casserole et la met à chauffer. Apparaît Hitler. La clameur, derrière lui diminue un peu, puis réaugmente. Hitler se réfugie dans un coin sombre, attend, retourne à la tribune. Mêmes hurlements, Heil, Heil Heil. Il réapparaît. Retourne à la tribune une 3ème fois. Il revient, ôte sa casquette, sa ceinture, s’attable. La clameur diminue. Himmler lui sert la soupe. Hitler mange mal, coudes étalés, bouche tout près de l’assiette pour que la cuiller fasse le plus court chemin possible, et lape salement.

Himmler.- (se mettant de profil, tendant une liasse) Solliciteurs…

Hitler.- Refus.

Himmler.- Invitations.

Hitler.- Remerciements.

Himmler.- Questions de Gauleiters.

Hitler.- Qu’ils fassent ce qu’ils imagineraient que je ferais à leur place. S’ils font mal, ils ne tarderont pas à l’apprendre… … (criant) Himmler. Je te dégoûte ?

Himmler.-(protestant vivement, tremblant) Führer.

Hitler.- (le pointant du doigt)Tu te détournes.

Himmler.- Je veux vous laisser dans votre intimité.

Hitler.- Je peux dégoûter mon intimité, mais tu ne veux pas que je te dégoûte, toi ?

Himmler.- Vous vous méprenez, Führer.

Hitler.- Alors, tourne-toi et admire-moi, (criant et tapant sur la table) et aussi de laper ma soupe. (Himmler se tourne, Hitler continue de laper)

Himmler.- Je vous admire, chef.

Hitler.- Tu es encore plus crétin que je pensais.

Himmler.-(claquant des talons) Jawohl, Führer.(Tourné vers Hitler, après un instant, s’approchant su r la pointe des pieds, il ose donne à Hitler deux fiches) La route pour votre chauffeur. L’adresse de votre hôtel.

Hitler se lève, se ceinture, met sa casquette, met ses deux fiches dans la poche de sa veste. Sur un signe de Himmler, les 2 SS de l’ouverture de la chicane, entrent, le précèdent. Il sort. Himmler met à la hâte dans un sac le réchaud et les ustensiles de cuisine, et sort en courant.

 

 

 

 

A Berlin. Une chambre d’études. Un homme, seul, pensif.

Voix off-Comment notre quatuor de tête peut-il clamer une chose aussi dégoûtante et ridicule, que la race allemande est une race de seigneurs ? Si c’était vrai, eux quatre seraient les types du type, les modèles du modèle ? Se sont-ils regardés dans une glace ? Hitler, ventre replet, épaules tombantes, muscles mous, moustaches et mèches ridicules : un receveur des postes ; Göring, barrique sur roulettes cerclée d’une ceinture, juste bon à se rouler de marche en marche jusqu’à la cave : une réclame Au bon bock ; Goebbels, nain jaune, gnome au pied bot, pomme d’Adam, qui monte et descend à toute vitesse comme un ascenseur : un pigiste de faits-divers ; Himmler, binoclard, sans mâchoire, au visage d’œuf, aux petits yeux de taupe, aux muscles de poulet : un démarcheur d’aspirateurs à domicile. Le monde doit nous rire au nez devant nos modèles de nos modèles. L’Allemagne a honte de l’Allemagne.

 

 

 

 

 

Kirchdorf. Une salle d’hôtel. Panneau : ASSOCIATION NATIONALE DE L’INDUSTRIE ALLEMANDE. En contrebas les industriels. A l’avant, vont à la rencontre l’un de l’autre Göring, et Ribbentrop qui porte un plateau chargé de verres plein de mousseux.

Göring.- La jolie soubrette ; il ne manque plus que le mignon tablier à festons.

Von Ribbentrop.- Vous vous moquez de moi, capitaine.

Göring.- Pas du tout. Ton beau vase fait pour cueillir des roses fait honte à ma grosse cocotte, bonne à cuire des patates.

Von Ribbentrop.- Je vais vous annoncer une nouvelle qui va vous étonner, capitaine : je me suis inscrit au parti nazi.

Göring.- (d’un ton de reproche) Ribbentrop. Vous commettre avec de tels vauriens. Une si belle jeune fille, si bien éduquée.

Von Ribbentrop.- Je vais même vous scandaliser. J’ai décidé de prendre la parole après le Führer.

Göring.- Si tu parles sérieusement, il n’y a rien que je te déconseille davantage. Le Führer tient à avoir le dernier mot. Il veut laisser dans les esprits la dernière impression.

Von Ribbentrop.- Je parlerai quand même.

Göring.- Il t’en cuira, je t’aurai prévenu. (voyant qu’Hitler arrive, à la salle, Göring pose son verre suer le plateau, frappe des mains, à la salle) Messieurs, veuillez prendre place.

Von Ribbentrop se hâte de déposer son plateau dans les coulisses. Entre de côté Hitler, en uniforme hitlérien. Göring sort, Ribbentrop reste en retrait sur la scène, Hitler le regarde deux fois d’un air méchant.

Hitler.- Messieurs. … Quelles sont les œuvres d’art aujourd’hui ? Les magnifiques objets industriels que sont avions, chars, navires, sous-marins, camions, autos, motos, canons, bombes, obus, balles. Mais pour qu’un artiste puisse faire, il faut : un, que quelqu’un le commandite et le paie, deux, que quelqu’un lui impose le sujet. Michel-Ange n’aurait pas peint la chapelle Sixtine, s’il n’y avait pas eu, pour lui passer commande, le pape Jules II, et pour le payer, le trafic des indulgences… …Vos ingénieurs et vos ouvriers sont oisifs, vos machines inactives, pour le moment, mais sous peu, ils ne le seront plus ni les uns ni les autres, parce que vous les artistes, vous aurez les commandes d’un commanditaire… … Je ne pouvais guère me présenter à vous auparavant, MM. Les capitalistes, mon capital de voix vous aurait fait sourire. Mais les sondages indiquent que cette époque est révolue. C’est pourquoi j’ose vous faire ma déclaration. Je propose que nous fiançant, nous nous promettions, comme apport à la communauté matrimoniale, moi à vous la suppression des partis et des syndicats, vous à moi l’assurance du plein emploi et l’augmentation des salaires. Je veux que vous vous mettiez dans la tête que les prochaines élections, seront les dernières élections en Allemagne, avant un siècle. … … … Quelqu’un demande la parole ?

La voix de Thyssen.- Je vous demande pardon

Hitler.- Mr Thyssen ?

La voix de Thyssen.- Vous dites cela en privé, mais en public, vos dires sont d’une autre teneur. Vous soutenez les grévistes, vous voulez taxer les prix, vous parlez de nationaliser.

Hitler.- Vous m’étonnez, Mr Thyssen, d’être de si courte vue. … … Pour accéder à votre capital industriel, que nous faut-il gagner ? Le pouvoir politique. Comment se gagne le pouvoir politique ? En gagnant la majorité au Reichstag. Pour gagner la majorité au Reichstag, que faut-il ? Que nous élise une majorité de voix ou une minorité ? Des industriels ou des ouvriers, quelle classe capitalise la majorité des voix, quelle la minorité ?… … Je regrette, pour accéder à vous, il faut que les ouvriers nous fassent la courte échelle. Une fois en haut, qui nous empêchera de la repousser?… … Toutes les œuvres belles et utiles, nous les devons à une élite. Seule une minorité est géniale et créatrice. Seuls, le capital et l’individu suscitent et fortifient la nouveauté et la croissance. Comment ne serais-je pas pour vous ? Mais je vous demande, en retour, d’être pour moi. Je vous demande de vous préparer dès à présent, de relancer la machine… …Autre question ? Je vous remercie.

Von Ribbentrop.- (s’avançant devant Hitler, qui le regarde d’un œil méchant, adresse la parole à l’assistance) Messieurs, deux mots. Avant de connaître Adolf Hitler, pour être franc, j’étais libre penseur, je ne croyais qu’en moi, et encore, d’une foi douteuse. Un jour, j’ai entendu son prêche, j’ai lu son Evangile, et, comme Paul, une voix du ciel m’a jeté à terre, et tout d’un coup, j’ai su en qui croire. … … Industriels, mes frères, prostitués qui nous offrons au plus offrant, et passant au suivant, nous abandonnons à des amours passagères, retrouvons notre honneur. Cédons à l’amour de la patrie. Convolons en juste noces avec elle. Comme à moi, celui-là vous fait signe, il vous dit : Viens et suis-moi. Faites ce qu’il vous dit : venez et suivez-le.

Applaudissements. Quelques Heil. Hitler, qui était en retrait, va à Ribbentrop, tout sourires.

Ribbentrop.- We are prepared to back you all the way.

Hitler.- Vous savez l’anglais ?

Ribbentrop.- Et le français, et l’italien, et l’espagnol.

Hitler.- J’aurai besoin bientôt d’un ambassadeur à Londres.

Il l’entraîne, ils sortent, se retournant, Ribbentrop sourit à Göring.

Göring.-(se reprenant, aux industriels) J’aperçois quelques figures dubitatives. Regardez-moi : ai-je l’air de me sacrifier pour quelqu’un d’autre que pour moi ? De face ou de profil, ai-je l’air d’un socialiste ? Croyez ce que vous voyez, non ce que vous craignez. …. … C’est maintenant, Messieurs, que le parti a besoin d’argent. Après, nous en aurons tellement trop, que vous en aurez plus que votre part.. … … A vos chéquiers, Messieurs-Dames. (il sort de sa poche une poignée de stylos) Qui a besoin d’un stylo ? (on vient à lui, il en donne) Vous aurez à honneur de signer des chèques honorables.

Il descend dans la salle.

 

 

 

 

Une tribune dans la rue. Drapeau rouge avec faucille et marteau.

Un militant communiste.- Camarades ouvriers, ne savez-vous pas que toute l’histoire de l’humanité aboutit à vous, que vous êtes la fin ultime de l’espèce ? Maître de vous et de vos métiers, que votre âge est venu ? Que le monde vous espère et vous attend ? Pourquoi ceux qui parlent et ne font que parler, vous impressionnent-ils tant ? Qui a plus d’empire sur les choses que vous ? Qui est à mieux de savoir ce dont a besoin l’Allemagne, sinon vous qui êtes l’Allemagne ? Ne redevenez pas enfants, ne retombez sous tutelle, comme ces vieux fils qui n’arrivent pas à quitter leur mère. Ouvriers, c’est vous les plus capables, il ne reste qu’à conquérir votre propre estime. Ouvriers, vous pouvez, il ne vous reste qu’à vouloir. Prolétaires, votez pour vous, votez communiste.

Il entonne l’Internationale, reprise par tous. Puis le chant s’estompe.

 

 

 

 

Une autre tribune dans une autre rue. Drapeau avec une rose.

Un militant socialiste.- Citoyens. Le bon pasteur devant, avec sa houlette, et vous tous derrière, serrés, toison contre toison, bêlant du même bêlement, comme c’est bon. Quand, à la fin de l’hiver, vous couchant de force, de ses forces votre bon pasteur vous tondra la laine à ras, et vous laissera tout nus, comme ce sera bon aussi. Et au printemps, quand, éventrant les brebis, par césarienne, votre bon pasteur accouchera les agneaux frisés, qu’il dépouillera, vivants, de leur astrakan, comme ce sera bon encore. Et en été, quand, en votre tendre âge, votre bon pasteur vous égorgera, vous dépècera en côtelettes, épaules, gigots, vous dépouillera de votre peau pour fabriquer sacs et souliers, comme ce sera bon toujours. Tout est bon dans le mouton : mouton, c’est bête à laine, bête à viande, bête à cuir. Citoyens, ne soyez pas des bêtes moutonnières, votez pour le parti socialiste.

 

 

 

 

Appartement de Goebbels à Berlin. Un tableau noir. Röhm, Gôring, Goebbels, une porte est ouverte. Goebbels, l’oreille à la radio.

Goebbels.- (à Göring) Que t’en semble ? Nous aurons la majorité absolue ?

Göring.- Je ne fais aucun pronostic.

Radio.- (Goebbels élève le son) « 20 heures. Voici le résultat des élections. (Göring va au tableau et écrit au fur et à mesure) Le Parti national-socialiste de Mr Hitler devient le premier parti allemand : il obtient 33,19 % des voix, et 196 députés ; le Centre obtient 21% des voix, et 120 députés ; le Parti socialiste obtient 20% de voix, et 118 députés ; le Parti communiste KPD obtient 16,9%, et 100 députés ; le parti noble obtient 10% des voix et 120 députés. Le Reichstag comprend 593 députés, les 2/3 de 593 font 297. Aucun parti n’obtient la majorité absolue. Chers auditeurs, nous venons de vous donner le résultat des élections. »

Parti

%

Députés

NSDAP

33,19 %

196

Centre

21 %

120

SPD

20 %

118

KPD

16,9 %

100

Parti noble

10 %

59

Total

 

593

 

Majorité absolue

2/3 de 593

297

Goebbels coupe la radio, étudie le tableau, regarde avec inquiétude la porte entrouverte. Par la porte entrouverte, surgit Hitler furieux, qui donne un coup de poing au tableau, et des coups de pied aux portes, aux murs, à la table.

Hitler.- Scheisse. Foireux d’Allemands. Ils tous à chier. Allemagne, chiotte publique. Allemands, diarrhées coulantes, coliques liquides…. … La mère Allemagne, quand elle accouche, confond de voie, et met au monde un étron : l’Allemand… … Un bavarois rouge, les pattes derrière pliées, le corps tendu et tremblant, qui chie une crotte rouge sang, qui s’enroule sur elle-même comme une saucisse. Voilà l’Allemagne. Scheisse. … .. (Un dernier coup de pied, il s’affale dans un fauteuil).

Göring.- On peut peut-être quitter les toilettes et passer au salon ?

Himmler.- (s’approchant d’Hitler, tremblant) Incriminez mes capacités, Führer : j’ai failli. Ca ne serait pas vous appauvrir que vous priver de moi.

Hitler.- (se dressant dans son fauteuil, le pointant de l’index, hurlant)Depuis quand une merde s’évacue quand il lui plaît ? Je te chierai quand j’en sentirai le besoin.

Himmler.- (tremblant) Führer.

Göring.- Tu ne vois pas que tu le terrorises ?

Hitler.- (criant) Si ça me plaît de le terroriser ? Si j’aime qu’il tremble ? N’arrête pas de trembler, Himmler.

Himmler.- (claquant des talons, tremblant) A vos ordres.

Gôring.- Au lieu de pédaler à vide, on pourrait descendre de vélo, remettre posément la chaîne sur le pignon, enfourcher la selle, et repartir ?… … Raisonnons, si vous voulez bien. La gauche : SPD et KPD font ensemble 36,% : insuffisant pour former un gouvernement de gauche. Exit la gauche. (Il va au tableau et barre les lignes du SPD et du KPD) Reste la droite. Le Président-Maréchal Hindenburg est de droite, mais ne nous aime pas : il nous juge mal élevés. Il choisira le Chancelier dans le parti de son cœur : le parti noble. Seulement, sans nous, le dit Chancelier ne sera soutenu que par (il entoure les 10% et les 21%) 31% du Reichstag : insuffisant pour se voir accorder la confiance. Le sort du cabinet est donc entre nos mains. Nous n’avons qu’une chose à faire : laisser venir.

Hitler.- La terre est secouée d’un tremblement affreux, les murs bougent, les plafonds se fissurent, les maisons s’effondrent, les gens, pris de panique, s’enfuient de tous côtés, lui, flegmatique, observe la scène, et cherche quelle maison il va piller. (il va à lui et m’embrasse) Mon archange joufflu.

Goebbels va à la fenêtre.

Goebbels.- (montrant du doigt dehors) Il a mis le doigt en plein dans le mille. Un cortège de voitures officielles se gare devant l’immeuble. (exultant) Von Papen.

Hitler.- Fais le entrer seul.

Tous sortent. Goebbels va sur le palier. On entend des pas, des mots échangés. Goebbels introduit Von Papen et s’éclipse.

Von Papen.- (avançant, les bras tendus vers Hitler, qui garde les mains dans les poches) L’ange Gabriel vient vous annoncer la Bonne Nouvelle, Mr Hitler : entrez dans le Saint des Saints. Mr le Président-Maréchal m’a fait l’honneur de m’élever sur la plus haute marche et de me nommer chancelier. Vous faisant honneur, à votre tour, je vous élève sur la plus haute marche, et vous prie de vous asseoir à ma droite : soyez mon vice-chancelier. Vous faites partie des grands de ce monde.

Hitler.- Si vous êtes si haut, Mr Von Papen, c’est parce que vos escarpins m’écrasent les épaules. Si je m’ôte de dessous vous, vous prenez la bûche, mon vieux.

Von Papen.- Ne croyez pas que je n’en sois pas conscient. Je me proposais d’être l’antichambre qui vous introduit dans château.

Hitler.- Je suis en tête de la droite, qui est en tête : j’entends être la tête.

Von Papen.- Vous avez sauté la barre à une hauteur impressionnante, certes, je ne le conteste pas, mais vous n’atteignez pas la hauteur qu’il faut. Il vous manque peu, mais il vous manque : nous… … D’autant plus que, sans vouloir vous offenser, vous avez fait le plein de vos voix. Aux derniers sondages, vous êtes en train de décroître. La baisse nourrit la baisse.

Hitler.- Et la baisse nourrit la hausse. Le propre des sondages est de jouer au yoyo. … … C’est le gros de mes troupes qui a remporté la bataille, vos forces auxiliaires n’y ont que contribué. Dans le défilé de la victoire, je réclame la 1ère place.

Von Papen.- J’userai de toutes mes forces de persuasion. … … Si le Maréchal-Président préfère renvoyer le Reichstag devant les électeurs, il faudra ne vous en prendre qu’à vous.

Hitler.- Vous vous dépasserez, j’en suis sûr. Vous voudrez assurer votre survie.

Von Papen laisse passer Hitler, ils sortent.

 

 

 

 

 

A la Présidence. Le bureau de Hindenburg. Hindenburg, à droite, devant, assis de face dans un haut fauteuil gothique. Hitler, à gauche, en retrait. Von Papen, près de Hitler.

Hitler.- Rien du tout. Chancelier.

Von Papen.- (insistant) Vice-chancelier : dans trois semaines, vous serez celui que vous voulez être.

Hitler.- Chancelier. J’exclus toute autre solution. (Von Papen s’éloignant, il le rappelle) Mr Von Papen. (Von Papen revient) Je n’ambitionne pas que tout le cabinet soit de ma couleur.

Von Papen va vers Hindenburg.

Von Papen.- Mr Hitler a été tant de temps dans l’obscurité qu’il aspire à la pleine lumière. Il exige d’être chancelier. Par contre, il nous abandonne le cabinet… … Nous pourrions élèver autour de lui un rempart, l’enfermer dans une forteresse.

Hindenburg.- Je veux que vous soyez vice-chancelier et Ministre de l’Intérieur. Je veux von Blomberg à la Défense Nationale, Neurath aux Affaires Etrangères.

Von Papen va vers Hitler.

Von Papen.- La place de Chancelier suffit-elle pour vous combler ?

Hitler.- J’exige le poste de Chancelier pour moi, le portefeuille du Ministère de l’Intérieur pour le capitaine Göring. Je vous fais cadeau du reste.

Von Papen.- L’attribution du poste de Ministère de l’Intérieur au capitaine Göring peut faire l’objet d’une convention tacite. La chose n’a pas besoin d’apparaître. Je prendrai le Ministère de l’Intérieur, je ferai du capitaine Göring mon adjoint : j’en aurai le titre, il en aura la fonction.

Hitler.- Si vous respectez le dit et le tu, je suis d’accord.

Von Papen va à Hindenburg.

Von Papen.- Maréchal-Président, il accepte.

Hindenbourg.- Que le cabinet soit à nous ?

Von Papen.- Oui.

Hindenburg.- Dites-lui vite je suis d’accord, avant qu’il se rétracte.

Von Papen fait un signe d’approbation à Hitler, et l’invite à approcher et se placer devant Hindenburg.

Hindenburg. – Mr Hitler, je vous nomme chancelier. Je vous confie la charge de former un cabinet de concentration nationale. (Il tend le texte de la constitution, pendant que Von Papen lui tend le texte à lire).

Hitler.- (la main sur la constitution) Je jure solennellement de m’acquitter de mes obligations sans intérêt partisan et pour le bien de la matin toute entière. Je jure de défendre la Constitution, de respecter les droits du Président, et de respecter à jamais le régime parlementaire.

Hindenburg.- (se levant) Que Dieu vous accompagne.

Hindenburg sort, Hitler ouvre la porte, invite Göring, Goebbels, Röhm.

Hitler.- (à tous) Chancelier.

Tous.- Chancelier. (Tous l’applaudissent, s’inclinent, Hitler se rengorge).

Hitler.- (à tous, qui l’entourent comme une cour, et mettant les mains sur les épaules de Göring et de Goebbels) A présent que nous sommes roi, régnons.

Ils sortent, en cortège.


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