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De caporal, par opportunisme, foi et volonté, à chancelier
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[L'idéal serait que Hitler, Göring, Goebbels, Himmler portent des masques représentant leur vraie visage]
Munich. Hofbraukeller. Au fond de la salle, mais de côté, pour bien indiquer qu’il s’agit d’une petite salle, devant une double porte fermée, donnant sur une salle de réunion. Sur la porte, une feuille sur laquelle est inscrit, en lettres majuscules manuscrites et maladroites : Parti des Travailleurs Allemands. Hitler, en uniforme de caporal, allant et venant devant la porte.
Hitler.- Nul. 40 millions d’Allemands, dans la dernière rangée, la rangée des unités, le zéro, c’est moi. Qu’est-ce que je fais ici ?… … Le collège, mes études : lamentables : pas le plus petit bout du plus petit brevet… … Je me croyais un talent d’artiste, je me présente deux fois à l’Académie Viennoise des Beaux-Arts : refusé deux fois. … La guerre se déclare entre l’Allemagne et la France. Je cours à Münich m’engager dans l’armée allemande, je crois me battre bravement : soldat, moins que soldat, soldat avec une petite tape sur l’épaule, méprisante, c’est bien mon garçon, tu t’es bien conduit : caporal. Non seulement caporal, mais pendant qu’au front on combattait d’arrache-pied, à l’arrière, les politiques signaient la capitulation. Triple défaite : cancre confirmé, artiste échoué, caporal vaincu… … Cependant, bien que n’étant rien, considéré par les autres comme rien, d’où vient que je ne me croyais pas rien ? Cette croyance, m’étais-je dit, vient bien de quelque chose… … Des gens, de nom inconnu, de fortune nulle, sans diplôme, mais ambitieux, quelle est leur seule ressource, pour se faire un nom ? Faire de la politique. Faisons donc de la politique, c’est ce que je m’étais dit… ….Entrer dans un grand parti, SPD, KPD ? Sans relations ? Avoir pour avenir de coller des enveloppes, mettre des journaux sous bande, distribuer des tracts ? Le seul parti que je pouvais prendre, c’était de m’inscrire dans le plus petit des petits partis : d’où mon choix (montrant la porte) du Parti des Travailleurs Allemands. … … Maintenant, même eux. Parti des travailleurs ? Je ne suis pas même ouvrier. Lorsque je me sers d’un tournevis, je me fais une cloque dans la main, d’un marteau je me tape sur un ongle qui devient tout bleu, d’une pince je m’arrache un morceau de chair sanguinolent. Pas même un zéro, un zéro virgule zéro. Un zéro moins : du négatif. (il va vers la sortie) Toi et ta vanité, va-t-en avant que même les ouvriers te fassent honte.
Il sort.
La salle elle-même, derrière la double porte, mais elle n’occupe qu’un tiers de la scène, parce que c’est une petite salle. Au devant de la scène, de plain-pied, qui est une estrade, autour d’une table, le bureau du DAP composé de 6 membres, dont le Président Führer Drexler. Derrière, en contrebas, dans une demi-obscurité, la salle avec des chaises, avec au fond, la double porte.
Drexler.- (se levant) Chers membres du parti ouvrier, 6 dirigeants, O adhérent, toute le monde est là. J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. A partir d’aujourd’hui, les choses vont changer : les 6 dirigeants du Parti vont avoir quelqu’un à diriger.
Tous.- Non ?
Le trésorier.- Un ouvrier ?
Drexler.- Un caporal.
Le trésorier.- (fronçant le sourcil) Un caporal ?
Drexler.- Qui a exercé ses travaux guerriers de 14 à 18… …Ni Prussien, ni Berlinois. Pas même Bavarois. Autrichien… … Mr le trésorier, je ne crois pas qu’on puisse faire tellement le difficile. (Il regarde sa montre)
Drexler descend de l’estrade. On le voit apparaître au fond de la salle, ouvrir un des battants de la porte, sortir, rentrer, Hitler le suivant. Tous deux traversent la salle, montent l’estrade.
Drexler.- (présentant) Adolf Hitler. Le DAP. (à Hitler) Nous sommes honorés, que parmi les 73 partis allemands, vous ayez choisi le 73 ème.
Hitler.- Laissez-moi prévenir mon renvoi, Monsieur. Je n’exerce pas de métier. Je ne suis pas même ouvrier. La seule chose que je sache faire, c’est faire ce que font ceux qui ne savent rien faire : tuer. Offrir à mon pays d’adoption cette chose inutile, c’est la seule chose que j’aie su faire dans ma vie. (il recule pour descendre de l’estrade) Je retire ma candidature, avant que vous la retiriez vous-même.
Drexler.- Que croyez-vous que nous pensons de nous, Mr Hitler ? Notre métier semble quelque chose de positif : conduire des locomotives, poser des ballasts, des traverses, des rails sur des coussinets entre des semelles, les fixer avec des tire-fonds, ça semble une chose tangible, à quoi nous nous raccrochons, certes, mais que nous savons, dans la machine générale du pays chose tout à fait accessoire. Les chemins de fer sont déficitaires, ils sont vus par l’Etat d’un mauvais œil, comme une charge non rentable pour son budget. Nous coûtons peu, mais nous rapportons moins que nous coûtons. Notre amertume n’est pas moins amère que la vôtre. … … Vous nous avez dit les raisons pour lesquelles vous ne pouviez pas adhérer au parti, ce sont ces mêmes raisons pour lesquelles nous voulons que vous y adhériez. (il lui tend la main) Bienvenue à vous.
Hitler.- (à tous) Merci de tout coeur. (Il tend la main à tous et incline sa tête)
Drexler .-Si vous permettez, passons à l’ordre du jour. (il prend un document sur la table) (Il lui fait signe de s’asseoir, Hitler s’assied) J »ai l’intention de lire, lors de la réunion, notre programme électoral. (Il lui tend le programme, Hitler lit le programme en oblique, sous les yeux de tous.)
Hitler.- (posant son programme sur la table) Parfait.
Drexler.- (à tous) … Cette nuit, j’ai fait un rêve si indécent, camarades, que j’ose à peine le confesser.
Le trésorier.- Dis toujours.
Drexler.- J’ai rêvé que le parti s’achetait une ronéo.
1er membre.- Qu’est-ce que c’est que ça ?
Drexler.- C’est une machine qui utilise le procédé du pochoir. On tape un texte à la machine à écrire sur du papier paraffiné, le stencil, qui est percé. On pose le stencil sur un tissu encré d’une encre grasse, fixé sur un rouleau. On tourne le rouleau en présentant les feuilles une à une. On peut tirer jusqu’à 3 000 feuilles.
1er membre.- Le prix ?
Drexler.- Machine, stencil, tubes d’encre, papier : il faudrait quadrupler ce mois-ci la cotisation.
Le trésorier.- Aux voix.
1er membre.- Ma femme dirait non : je dis non après ma femme.
2ème membre.- Ma femme me laisse libre : je dis non pour elle.
Le trésorier.- Comme trésorier, je suis trop souvent de ma poche : je dis non. (seuls Drexler et Hitler lèvent la main) La proposition est repoussée.
Drexler.- Je me doutais que le rêve resterait un rêve… … J’ai recopié notre programme électoral en 5 exemplaires, 1 pour chacun d’entre vous, avec pour tâche de le recopier en autant d’exemplaires qu’il pourra……(il distribue les exemplaires aux membres du bureau)
Hitler.- … …Pardon. Serez-vous seul à parler ?
Le trésorier.- Nous voulons limiter l’impact à la lecture du programme. Tout commentaire amortirait cet impact.
Hitler.- Si quelqu’un voulait lui donner du relief ?
Drexler.- Plus les sentiments sont puissants, Mr Hitler, plus les mots s’embarrassent au portillon de la gorge, et laissent la bouche muette. L’art de parler s’apprend.
Hitler.- Vous êtes pour le peuple, à condition qu’il reste muet ?
Drexler.- (à tous) Donnons droit au droit que Mr. Hitler revendique. Un ancien combattant peut nous rallier quelques uns de ses pairs.
Le trésorier.-S’il se limite.
Hitler.- Je me limiterai.(Drexler regarde le bureau, lève la main, tous lèvent la main avec lui.)
Drexler.- Il est l’heure. Ouvrez la porte.
Le 1er membre va ouvrir, et revient. Hitler prend sa chaise et s’asseoit de côté. Une dizaine de personnes entrent, et s’assiéent au petit bonheur. Cela fait une salle très clairsemée.
Drexler.- (au bout d’un certain temps) Je crois que nous avons fait le plein.
2 ème membre.- Le plein du vide.
De la salle, on entend une rumeur de conversations, des toux, des raclements de gorge, des bruits de chaise, des gens qui se mouchent, tout le temps que Drexler parle.
Drexler.- (se lève, son programme électoral en main) Chers camarades, le parti des travailleurs allemands présente le programme électoral suivant : (il lit) 1. Création d’une grande Allemagne, regroupant tous les pays de langue allemande. 2. L’Allemagne aux seuls Allemands. 3. Abolition de l’esclavage par l’intérêt ; sujétion des puissances financières internationales à l’Etat. 4. Egalité de tous les citoyens. 5. Confiscation des profits de guerre. 6. Abolition des revenus acquis sans travail. 7. Nationalisation des monopoles industriels. 8. Participation des ouvriers aux bénéfices des entreprises. 9. Protection de la classe moyenne. 10. Obligation pour tous les citoyens d’accomplir leurs devoirs. 11. Réglementation de la presse. 12. Neutralité religieuse. 13. Le bien commun prime sur le bien de l’individu. 14. Réforme agraire : expropriation des sols sans indemnité. 15. Nationalisation des grands magasins et leur location par lots bon marché aux petits commerçants. 16. Création d’un pouvoir centralisé et fort. (au public, allant et venant) Camarades, à vous la parole. (silence) Si vous avez des explications à demander, nous sommes prêts à vous répondre.(silence)Ne craignez pas de lever la main.
Long silence, avec la même rumeur.
Hitler.- (se levant, sa voix naturelle est un peu éraillée) Si quelqu’un parmi vous, Allemands, se levait et me disait : qui es-tu, toi ? De quel droit prends-tu la parole ? Qu’est-ce que tu as de plus que moi ? Je lui répondrai : mon honneur, c’est de n’avoir et de n’être rien de plus que chacun de vous. Allemands, selon quel critère l’homme est-il apprécié dans notre République de Weimar ? Selon l’argent qu’il gagne : c’est l’argent qui fait qu’on vous appelle réussi, c’est l’argent qui fait qu’on vous appelle échoué. L’homme est-il loué pour son travail, pour ses talents, pour sa conscience professionnelle ? Non, pour l’argent qu’il sait faire. Quel est le seul savoir loué ? Le savoir vendre. Quelle est la seule profession prônée ? Vendeur. La qualité des qualités : savoir se vendre soi-même. Mieux encore que vendre, qu’est-ce qui est plus loué encore ? Escroquer, berner, duper. Quel est l’héros de roman moderne ? L’escroc. … …Allemands, y a-t-il une industrie, hors l’allemande ? Une technique hors l’allemande ? Une chimie, une physique, une mécanique ? Une philosophie ? Une musique ? Une architecture ? Une peinture ? Une littérature ? Une poésie ? Hors l’allemande ? Des industriels plus industrieux, des ingénieurs plus ingénieux,des inventeurs plus inventifs, des ouvriers mieux ouvrant une œuvre plus soignée, que ceux d’Allemagne ? En tout savoir, en tout savoir-faire, l’Allemagne caracole en tête. Partout reconnus, pourquoi ne nous reconnaissons-nous pas nous-mêmes ? Si l’Allemagne est la première par la valeur, pourquoi n’est-elle pas en Europe la première en titre ? …(plusieurs applaudissements) Allemands, nous avons l’air tous ennemis les uns des autres, et pourtant ne nous sommes-nous pas tous parents ? Ne sommes-nous pas tous de la même race allemande. Cette race allemande, pour quelles qualités est-elle célèbre ? Invention, création, haute conscience professionnelle, amour du travail bien fait, volonté sans faille, énergie incessante, ses qualités ne sont-elles pas reconnues dans le monde entier ? Allemagne, pourquoi n’es-tu pas ce que tu es ? (au fur et à mesure qu’il parle, la rumeur qu’on entendait le salle se tait ; par la porte entrouverte, du monde afflue de la salle de la brasserie, s’entasse au fond, on n’entend plus qu’un profond silence) … …Que suis-je ? Ouvrier déshonoré comme vous, soldat trahi comme vous. Qui fabrique l’Allemagne, sinon l’ouvrier, le soldat ? Au lieu de se soucier de l’ouvrier et du soldat, que fait la démocratie ? Elle leur tourne le dos, elle tourne ses yeux ailleurs… … Allemands. C’est vous, en bas, l’Allemagne, qui ferez que l’Allemagne sera en haut. Souvenez-vous que c’est un petit moine allemand, qui a fait trembler sur ses fondations la Toute Puissante Eglise Catholique Romaine. Vous êtes petits, comme votre parti est petit : nous ne sommes rien, comme vous n’êtes rien. Et si vous, avec votre rien, et nous, avec notre rien, nous nous unissions, ne pourrions-nous pas être un peu quelque chose ?… … (Vifs applaudissements, Bravo)
Drexler.- (bas, au trésorier) Tu as vu le monde qui afflue ? Il y a même des officiers.
Hitler.-(au public) Si notre voix est écoutée, si nos sentiments sont partagés, si vos applaudissements sont sincères, vous voudrez que notre voix porte plus loin que vous. Ajoutez, s’il vous plaît, à notre voix un porte-voix. Si vous approuvez nos thèses, vous nous aiderez à acheter une ronéo pour les imprimer en grand nombre, pour qu’un plus grand nombre que le vôtre, en prenne connaissance. Si vous ne nous donnez rien, c’est que vous estimez que vous et nous, qui sommes rien, méritons d’être rien, devons rester rien. Vous seuls ferez que nous serons, si du moins vous, vous voulez être. Toute grande religion naît dans une petite brasserie, puis elle s’étend au quartier, puis à la ville, puis au land, puis au pays, enfin à la terre entière. Pour vous, soyez généreux. (vifs applaudissements)
Hitler prend plusieurs chapeaux sur la table, en donnent aux 4 membres du bureau, ils descendent de l’estrade et font la quête, puis remontent sur l’estrade, Hitler au milieu, leurs chapeaux pleins de billets, qu’ils déposent devant le trésorier. La salle se vide.
Le capitaine Röhm monte sur l’estrade à gauche, puis le capitaine Göring à droite. Röhm va à Hitler, lui ouvrant les bras.
Hitler.- (claquant les talons et saluant) Mon capitaine.
Röhm.- Repos. (l’embrassant) Mon petit caporal de mes deux. Mon sale petit cabot. Mon petit bâtard de corniaud. (au bureau) Qui aurait dit que cette petite quéquette de trois sous pouvait devenir cette trique ? Vous avez vu comme cette femelle de foule, fascinée, n’en pouvait détacher ses yeux ? (à Hitler) Dans quel fumier t’a poussé un tel joli talent, mon troufignon ?
Hitler.- Un fumier, vous dites bien, mon capitaine : le fumier de la misère.
Röhm.- C’est la misère qui t’a insufflé ce souffle-là ?
Hitler.- Non la misère voulue, mais la misère subie, capitaine.
Röhm.-(à Drexler, sortant son portefeuille) Inscrivez-nous, moi et mes 20 000 SA, dans votre parti de merde.
Drexler et le trésorier, avec Röhm, remplissent les feuilles d’adhésion. Le capitaine Göring fait un pas vers le groupe.
Drexler.-(à Göring) Mon capitaine ?
Röhm.-(à Göring) Capitaine ?
Göring.- Je sollicite de Mr. Hitler, une audience particulière.
Hitler va vers Göring, claque des talons et salue.
Hitler.- Mon capitaine.
Göring.- Pas de ça. C’est plutôt moi. (lui montrant les chapeaux pleins de billets, et les membres du bureau qui les comptent) Vous avez vu ? Toute l’assistance, jusqu’aux serveuses, Dieu sait pourtant qu’elles devraient être bronzées, y est allée, non de sa monnaie, mais de son billet. Tous ont eu le coup de fondre. Quel ne doit pas être celui pour lequel les pauvres acceptent de s’appauvrir ? Vous avez quelque chose en Allemagne que personne n’a. Vous êtes à partir d’aujourd’hui pour moi le premier, je veux être pour vous votre second.
Hitler.- (tendant la main) Vous êtes désormais mon second.
Gôring va vers Drexler et le trésorier pour s’inscrire.
Göring.- Je m’inscris à votre parti. (Il sort son chéquier) Permettez-moi de lui faire un don. (Il remet son chèque au trésorier, qui regarde le montant, admire, le montre à Drexler, qui admire aussi, et s’incline devant Göring, pour le remercier)
Hitler.-(s’adressant à tout le bureau)Notre prochaine réunion, si vous voulez bien, se fera à la Festsaal du Cirque Krone, dans une semaine.
Le trésorier.- C’est un vêtement bien trop large pour nos petits publics. Il va flotter sur lui. … … Je propose que nous mettions cela aux voix. (Les autres membres du bureau hésitent)
Hitler.- Dans votre programme, article 16, vous voulez à la tête de l’Etat un pouvoir centralisé et fort, et vous vous perdez à voter à la majorité. Si vous étiez conséquents, vous éliriez à la tête du parti, quelqu’un à qui vous donneriez les pleins pouvoirs, et qui serait responsable devant vous. Qui s’offre ? (personne ne lève la main) Je me permets de faire acte de candidature. (A la suite de Röhm et de Göring, qui approuvent et applaudissent, les membres du bureau lèvent la main.)
Drexler.- Je vous cède ma place. Je donne au bureau ma démission.
Hitler.- Restez l’architecte, Führer, je ne revendique que d’être le maçon. .. … (au trésorier) Avec la ronéo, vous achèterez des tubes d’encre rouge : que les affichettes annonçant cette réunion au cirque Krone soient couleur sang de bœuf.
Röhm.- Pour le cirque Krone, il va falloir vous armer, Mr Hitler : les communistes ne manqueront pas de jouer les agitateurs. (se tournant vers la salle, criant) Poulet.
La voix d’Himmler.- Jawohl.
Himmler, en costume civil étriqué avec cravate en diagonale, monte l’estrade, se présente à Röhm, claque des talons et se met au garde à vous.
Röhm.-… … (se tournant, présentant Himmler à Hitler) Heinrich Himmler. (Hitler et Himmler se serrent la main) Il n’a l’air de rien, c’est vraiment le petit jeune quelconque. il est le premier à le dire, n’est-ce pas poulet ?
Himmler.- (claquant des talons, se mettant au garde à vous) Jawohl, capitaine.
Röhm.- Mais dans le genre quelconque, c’est un jeune homme rare. Il professe pour moi un vrai culte. N’est-ce pas, poulet ?
Himmler.- (claquant les talons, la main au front) Jawohl, capitaine.
Röhm.- J’avais marché dans ce à quoi tu penses. Il a décrotté ma botte dans mon dos, pour que la vue de lui décrottant mes bottes de leur crotte, n’offense pas mes yeux. Il chierait pour moi, si cela se pouvait. La perle. Pour couronner le tout, il est bénévole. Il gagne son pain, il est éleveur de poulets.
Hitler.-(intéressé) Eleveur de poulets ?
Himmler.- Je sélectionne des mâles reproducteurs, j’élève les poules en batterie, j’incube les œufs dans une couveuse artificielle, je calcule la nourriture. Je cherche la production optimale.
Röhm.- (en riant) En tous cas, il ne s’est pas sélectionné lui-même, hein, poulet ?
Himmler.- (claquant des talons) Jawohl, capitaine.
Röhm.- Je t’affecte à la protection de Hitler. Tu lui choisiras une équipe de SA pour faire son service d’ordre.
Himmler.- (rectifiant sa tenue) A vos ordres, capitaine.
Hitler.- (au bureau) Une tâche attend chacun : achat de la ronéo, des stencils, de tube d’encre rouge, du papier, de pinceaux à colle, de colle ; dactylographie sur stencil ; tirage ; collage des affichettes. Je veux ne voir aucune affichette sur de la propriété privée, que sur du meuble ou du bâtiment public. … … N’économisez pas la colle, collez bien sur les bords, pour que l’affichette soit difficile à décoller. A la semaine prochaine. Mr Himmler (il lui fait signe de le précéder).
Hitler sort avec Himmler, suivi de Röhm et de Göring, qui se regardent d’un œil noir. Drexler distribue les tâches, tous, affairés, sortent.
Festsaal du Cirque Krone, qui occupe toute la largeur de la scène. Au devant de la scène, sur une estrade, la table pour le bureau du parti. La salle est derrière la table, en contre-bas, plongée dans une demi-obscurité, on entend que son vide est vaste. Entrent Hitler, et 6 SA qui se tiennent mal.
Hitler.- … … Vous vous êtes regardés ? Avachis, épaules basses : tenue de défaite. Croyez-vous que je veuille être défendu par des gens d’avance battus ? (les SA, gênés rectifient tant bien que mal leur tenue) (d’une voix autoritaire) En ligne. Garde à vous. Tête, épaules : droites. Bras: le long du corps. Pieds : ouverts à 45°. Les yeux : à cinq pas devant vous. (les SA ont rectifié leur tenue) Je vous veux bandés comme des arcs. Je vous veux revolver armé, le doigt sur la détente, prêts à vous tirer … … Des communistes vont venir semer la zizanie. Quel est votre devoir ? Faire régner l’ordre. Dès le premier cri, foncez dans le tas. Chargez. Cognez. Pensez aux coups que vous donnez, non à ceux que vous recevez. Lorsque vous en recevez, redoublez d’en donner. Faites comme si vous ne sentiez rien, et vous ne sentirez rien. Attaquez, ne cessez d’attaquer. Se défendre, c’est craindre pour soi, aussi poussez-les, eux, à la défense. Cognez, jusqu’à ce que vous n’ayez devant vous qu’ordre et silence. Sur ma main, jurez votre foi. Dites : je jure ma foi.
Les SA.- (les mains sur la main de Hitler, qui les regarde les yeux dans les yeux) Je jure ma foi.
Hitler .- Trois à droite au fond, trois à gauche au fond.
Les SA descendent l’estrade et se placent en contrebas. Entre le bureau du parti, qui serre la main de Hitler, va s’asseoir. Drexler fait un signe à un membre, qui va au fond ouvrir la porte de la salle : bien du peuple entre et se précipite pour trouver une place. Hitler s’assied au côté de la table. Le bruit des chaises s’éteint. Drexler se lève.
Drexler.- Le parti des ouvriers allemands vous souhaite la bienvenue. Je donne la parole à celui que vous attendez d’entendre : Mr Adolf Hitler.
Hitler se lève. Un silence religieux se fait.
Hitler.- … Dans un corps, dans un organisme, y a-t-il un membre, un organe, ou la main, ou le rein, ou le poumon, ou le cerveau, plus honorable ou plus méprisable, l’un que l’autre ? Existe-t-il des fonctions de membres, des fonctions d’organes accessoires ? Ne sont-elles pas toutes essentielles, également ? Faire, respirer, digérer, penser ne sont-ils pas des fonctions, toutes également fondamentales ?… … Un homme se fait une blessure à un doigt : est-ce que la tête ne laisse pas tout en plan, et ne court pas au chevet de ce doigt ? Toute la tête inquiète porte tous ses soins à ce doigt blessé, à cet œil rougi, à cet abcès dans le dos, à ce mal de tête, à cette grippe, n’a de cesse qu’il soit guéri, pour qu’enfin corps et tête puissent à nouveau vaquer à leurs travaux. Pourquoi le gouvernement n’apporte-t-il pas tous ses soins à ses citoyens chômeurs ? … (vigoureux applaudissements, quelques cris se font entendre)… Et qui est seul juge, pour décider de la priorité à donner à l’un ou l’autre organe, à l’une ou l’autre fonction, sinon la tête ? Pour décider, de même, de la priorité à donner à tel ou tel problème social, du soin à apporter à telle ou telle classe sociale, ne faut-il pas à ce grand organisme de l’Allemagne, une tête, seule, qui décide ?
La voix d’un communiste.- (fort) Je ne veux qu’une tête à ma tête : la mienne. Je n’en veux pas d’autre. (quelques applaudissements, bruits de pas, bruits de chaises) (plus fort) Je ne veux pas être le morceau d’un tout, je fais un tout à moi tout seul.
La voix d’un socialiste.-Les hommes sont inventifs, créatifs dans la mesure où ils ne sont pas moutonniers.
Leur voix est couverte par le bruit d’une violente bagarre, le bruit s’éloigne, les portes claquent, le bruit se fait.
Hitler.- (poursuivant) … … … Allemands. Qu’est-ce qu’un démocrate ? Celui qui veut l’égalité pour les autres, certes, mais pas pour lui. Nous sommes tous d’acharnés égalitaires, mais enfiévrés d’ambition dans la même proportion. Nous voulons que tous soient égaux, à l’exception d’un seul : nous. Et quoi de plus naturel ? Y a-t-il un sentiment plus légitime que l’ambition ?… …Seulement, isolé chacun, à se battre seul contre tous, n’est-ce pas un combat perdu d’avance ? Si on ne peut pas se distinguer seuls, ne faut-il pas passer par se distinguer, tous, et tous se distinguant, en tous, se distinguer chacun ? Au lieu de perdre ses forces à se battre avec ses égaux en vain, ne vaut-il pas mieux unir ses forces à celles des autres, et triompher enfin tous, et, donc, chacun ? Petit, seul, on a beau faire tous ses efforts pour se hausser, on ne se hausse guère. Mais un ajouté à un, ajouté à un, et ajouté à un, cela ne nous fait-il pas de plus haute taille ? Chaque Allemand accru de chacun d’Allemagne, ça ne fait-il pas une belle troupe ? Chacun, seul, fait une petite Allemagne ridicule, mais tous, ensemble, ça ne fait-il pas une Allemagne, que l’on prend enfin au sérieux ? Peut-on être fier d’être Allemand, si on n’est pas fier de l’Allemagne ? Que puis-je, moi Allemand, faire d’honorable, si l’Allemagne est humiliée ? Ne faut-il pas d’abord établir ma fierté d’Allemand, avant d’établir ma fierté d’homme ? (vifs applaudissements) Nous ne sommes rien seuls ? Soyons quelque chose, tous. Etre grand tout seul pour personne ne se peut, être grand à tous se doit, et justement pour le plus petit. Dans la salle de bal, celui qui est seul, tout attristé, fait tapisserie : celui qui conduit la farandole, au passage, invite celui qui est seul, et celui qui est seul,la joie au cœur, rejoint la farandole, et, avec elle, en chantant et dansant, parcourt les salles. (vifs applaudissements) Il n’est pas bon d’être seul, deux valent mieux qu’un, mais tous valent mieux que deux. Une assemblée sans président, chacun crie de son côté, on ne s’entend plus, c’est un capharnaum, le président entre, parle de sa voix puissante, et le silence aussitôt se fait… (court silence) Au début de la vie, le jeune se demande : qu’est-ce que je vais faire ? Des études ? Quelles études ? A quoi bon ? Il y a plus de diplômés que de places. N’est-ce pas une grande désolation d’avoir un diplôme et de ne pas trouver de place ? N’est-ce pas une plus grande désolation encore, d’être diplômé, de trouver une place, et d’y être cloué toute sa vie ? … …(court silence) .. … Que fait la République ? Elle défend les faibles contre les forts. Que sont les faibles ? Gens d’obéissance : l’obéissance est la raison des gens qui ne raisonnent pas. De qui l’Allemagne a-t-elle besoin ? D’une élite de gens ambitieux, assoiffés de pouvoir, d’honneurs, d’argent, qui veulent une vie proportionnée à leurs talents. Que se propose le Reich auquel je pense ? D’offrir à cette élite un champ d’action. Le Reich fera l’inverse de ce que fait la République, il défendra les forts contre les faibles… Allemands, osons être à nouveau les barbares, que nous étions. Qu’est ce que c’est être barbare ? C’est ôter de soi toute compassion. Qu’est-ce que c’est compassion ? C’est souffrir avec le faible. Mais celui qui souffre avec le faible, non seulement n’aide le faible en rien, mais encore se nuit, par ce qu’il se fait faible lui-même. (vifs applaudissements)… … Le vrai péché des catholiques, Allemands, c’est d’avoir inventé le péché originel, d’avoir fait de l’homme un pécheur de naissance. Dès la naissance, l’Eglise nous plie à battre notre coulpe, demander pardon. Le pli est à la fin si bien pris, le caractère est si bien acquis, que mûrs et vigoureux, nous continuons à demander pardon. C’est sur ce peuple à genoux, que l’Eglise a établi sa puissance. Avec le fer chaud de votre caractère, Allemands, repassez ce mauvais pli. Quel est le plus grand péché du monde ? De manquer d’assurance en soi. Ne vous laissez pas attaquer par cette lèpre…. A quelles époques, l’Allemagne a-t-elle été à son plus haut ? Au 1er Reich, fondé par Othon le Grand. Au 2ème Reich, fondé par Frédéric le Grand, l’un et l’autre souverains absolus. Qui font les Etats forts ? Les chefs d’Etat forts. Ne croyez-vous pas que le temps est venu de fonder le 3ème Reich ? Le temps a passé, le peuple mûri a remplacé la noblesse. C’est au peuple à élire pour chef celui d’entre les siens, qui se dégagera lui-même de lui. Le peuple l’élira, et il sera responsable devant lui. Tel est le programme de notre parti. Votez pour vous, Allemands, votez pour nous.
Il s’écarte, tonnerre d’applaudissements, trépignements, cris Hitler, Vive le Parti National Socialiste. Hitler tourne le dos vers le bureau. Le bruit s’éloigne peu à peu, s’éteint. Hitler fait deux gestes à droite et à gauche vers la salle, montent les 6 SA, aux habits déchirés, aux coquarts, bosses, nez qui saignent.
Hitler.- (aux SA) Bleus, coquarts, nez qui saignent, poings foulés, ce sont vos médailles. Je suis fier de vous. Je vous nomme ma garde. (Il serre leurs mains en les regardant droit dans les yeux) Rompez.
Sortent les SA. Monte l’estrade à droite Gôring, qui applaudit.
Gôring.- Enfin est venu celui que l’Allemagne n’espérait plus. Cet obscur caporal, cet inconnu, ce quelconque, ce n’importe qui, c’est lui l’homme rare. (Il va à Hitler,lui serre la main de la main gauche, et de la main gauche lui presse le bras)
De la salle, on entend la voix de Röhm.
La voix de Röhm.- Hitler. Fini les paroles, aux actes. (Röhm monte l’estrade, et apparaît) Ritter von Kahr, le ministre-président de Bavière prépare un putsch royaliste. Il veut déclarer l’indépendance de la Bavière, placer sur le trône de Bavière, l’héritier des rois de Bavière. Le laisserons-nous restaurer le vieux château en ruines ? Il faut doubler au plus vite le putsch royaliste de notre putsch populaire. Nous placerons à la tête de l’Allemagne le seul général victorieux de la guerre de 14/18, le général Ludendorff. (à Hitler) Fouteur de 1er ordre, j’ai un emploi pour ton organe : tu seras le gros trait d’union entre le peuple et Ludendorff. (criant vers la salle) Poulet.
Himmler.- Jawohl.
Himmler monte l’estrade avec une caisse en bois, qu’il pose sur la table et ouvre.
Röhm.- (distribuant des pistolets) Verdeur des vieux, vigueur des faibles, courage des lâches, génie des sots, caractère à celui qui en manque.
Hitler choisit deux pistolets, qu’il met sous sa veste, sous sa ceinture. Röhm invite d’un geste Göring à se servir.
Göring.- (avec un geste) J’ai. (à tous, en armant son pistolet) Béni soit l’Etat, qui nous a appris sur les champs de bataille, comment en faire usage. Bénie soit l’Eglise qui nous a bénis.
Röhm fait un signe. Tous sortent.
Münich. Bürgerbräukeller. Au devant de la scène, réduite du tiers, une estrade, la salle étant en contrebas, derrière, dans une demi-obscurité. Entrent de côté le Président de l’Action Catholique, Ritter von Kahr.
Le Président.- Mgr l’Archevêque, Mgr l’évêque, Mgr le coadjuteur, Mgr le Vicaire Général, MM. Les Chanoines du Chapître de la Cathédrale, vous tous, catholiques, soyez les bienvenus. (il le présente de la main) Je cède la parole à Ritter von Kahr, chef du gouvernement de la Bavière.
Le Président de l’Action Catholique cède la place.
Von Kahr.- Catholiques, jusques à quand laisserons-nous la République de Weimar imposer à la catholique Bavière sa démocratie corruptrice, son immoralité, son irreligion, ses divorces, ses unions libres ? Catholiques, n’est-il pas temps que la catholique Bavière fasse sécession avec le socialisme athée ? Qu’est ce que démocratie ? Liberté effrénée. Qu’est ce qu’un démocrate ? Une âme qui se dégoûte de son propre corps. Le corps jouit sans mesure, l’âme, derrière, est toute chagrine. Qu’est ce qu’un Roi ? Esprit de conseil, de justice, de raison, de vertu, de charité. Un Roi est Roi par la grâce de Dieu. Le trône royal est le trône de Dieu lui-même. Le Roi est le Ministre de Dieu pour le bien. Faisons acte de courage, catholiques. Séparons-nous des séparateurs. Ce qu’est l’Eglise pour la famille, que le Trône le soit pour le pays. Catholiques, élite naturelle de la population, élisons le Roi, élite naturelle de l’élite. Décidons que, déclarant notre autonomie, nous élevons sur le trône de Bavière le prince héritier Ruprecht, fils du dernier Roi de Bavière Louis III.
Au fond de la salle, les portes s’ouvrent à grand bruit. Entrent Hitler, deux pistolets dans ses deux mains tendues en l’air, et tirant deux coups, précédé et suivi de 2 SA, et tirant de ses revolvers deux coups en l’air.
Hitler.- (pendant qu’il parcourt la salle sur l’allée centrale surélevée) Vous avez oublié un invité de taille. Il a plus que vous, voix au chapitre… … Vraiment ? Vous voulez remettre sur le trône la dynastie royale de Bavière ? Cette génération en dégénérescence ? Ces aliénés et ces internés ? Alors qu’ils ont abdiqué eux-mêmes, qu’ils ont mis à eux-mêmes leur point final ? Le prince Ruprecht, fossile vivant, est le dernier représentant d’une espèce en voie d’extinction. Je vous entends, vous craignez, catholiques, pour vos valeurs morales, foncières, financières, vous craignez qu’elles ne se dévalorisent par l’effet socialiste, vous craignez bien, mais croyez-vous qu’un Kahr, qu’un prince Ruprecht vous défendra contre la République de Weimar ? Il ne vous faudra pour vous défendre, pas moins que le peuple.
Hitler montre sur l’estrade, avec ses 4 SA. Entrent le fond de la salle Le général Ludendorff, Göring, qui montent sur l’estrade.
Hitler.- Allemands, la Révolution Allemande a éclaté. Le gouvernement bavarois est déposé, le Ministre-Président est arrêté. (Hitler fait un geste vers les 4 SA, les Sa mettent des menottes à Kahr, et le poussent sur un coin de l’estrade) Le gouvernement du Reich est nommé : le général Ludendorff, seul vainqueur de la guerre perdue, est investi des pleins pouvoirs. Comme Mussolini qui a marché de Milan sur Rome, marchons de Munich sur Berlin. Vive le III° Reich.
Entre Himmler, essoufflé, affolé, en courant.
Himmler.- Mr. Hitler. Une caserne du génie refuse de se rallier et s’arme contre vous.
Hitler.- (après un instant d’hésitation) J’y vais.
Hitler fait signe à Göring de prendre sa place. Lui et Himmler sortent.
Von Kahr.- (à Ludendorff, montrant ses menottes) Mon général, tout de même
Ludendorff.- (aux SA, leur faisant signe de le libérer) Libérez le comte Von Kahr. (Les SA le libèrent)
Göring.- (protestant)Mon général
Ludendorff.- Ne vous élevez pas plus haut que votre grade, capitaine.
Von Kahr sort.
Une voix dans l’assistance.- Viva Zapatta. Viva Bolivar. Vous vous croyez en Amérique latine ?
Une deuxième voix.- Votre putchiste s’est regardé dans la glace ? Avec son pinceau sous le nez pour se nettoyer les trous de nez, sa queue de vache pour chasser les mouches, on le verrait plutôt vendeur de savonnettes.
Une troisième voix.- Avec son brin de persil sous ses naseaux de veau, je le verrais à l’étalage d’un boucher.
Une quatrième voix.- Sérieusement, capitaine, votre putsch est fait avec des bouts de ficelle. C’est du travail d’amateur.
Göring.- D’amateur, je revendique. Nous nous rebellons par amour pour la patrie. Notre honneur est justement de n’être pas des révolutionnaires professionnels.
La quatrième voix.- Qui c’est, ce type à la mèche et à la moustache ? C’est un parfait inconnu.
Göring.- Un parfait inconnu, je confirme. Il ne s’est fait connaître ni par des abus de biens sociaux, ni par des prises illégales d’intérêts, ni par des prévarications, ni par des escroqueries, ni par des débauches privées : c’est un homme parfaitement honnête, et donc parfaitement inconnu. Et il s’enorgueillit de l’être.
Entrent Hitler, et Himmler, qui montent sur l’estrade. Himmler sort de côté.
Hitler.- (à Ludendorff) Où est von Kahr ?
Ludendorff.- Il était au-dessous de moi que je le laisse aux arrêts, caporal.
Himmler apparaît, portant une radio qui marche, traînant les fils après lui.
Radio.- « Ici, Ritter von Kahr, Ministre-Président de Bavière. Alerte aux forces armées et aux forces de police. Je dénonce la tentative actuelle de soulèvement contre l’Etat : la bande organisée du Parti des Travailleurs Allemands se prépare à envahir et occuper les ministères de Bavière. Je donne ordre aux forces armées et aux forces de police, de s’y opposer par les armes. Le Ministre-Président et la Bavière compte sur elles : qu’elles donnent un coup d’arrêt au Coup d’Etat. Que la Bavière sauve la Bavière. … … Ici, Ritter von Kahr, Ministre-Président de Bavière. Alerte à toutes les forces.. »
Himmler coupe la radio.
Hitler.- (à Ludendorff) Et maintenant ?
Ludendorff.- Vous dites que le peuple est à vous. Quel est ce peuple, à qui un homme seul peut faire obstacle ? Allons en cortège au Ministère de la Guerre ; si l’armée, la police, qui sont le peuple en armes, et le peuple sont avec nous, nous pourrons avec elles monter à Berlin. Ce sera un signe provincial de ce que nous pourrons faire au national.
Hitler.- (à tous) A Munich. A Berlin.
Au sortir de la salle, Hitler est accueilli d’un cri. La clameur s’éloigne. Les présents se lèvent, se tournent vers la porte. Long silence. Soudain, échange de coups de feu. Arrivent en courant deux civils.
1er civil.- Messieurs. Le putsch a fait putsch. L’armée a tiré. Les putschistes se sont envolés comme des moineaux.
2ème civil.- J’avais crainte affreuse que le peuple naïf se laisse mener. Dieu soit loué, le peuple n’est plus l’enfant qu’il était.
Applaudissements. Soulagés, tous se lèvent , bavardent et sortent.
Karine.- La police n’a pas passé la frontière. … … Ils font demi-tour.
Göring.- (se plaignant bouche fermée, serrant de ses deux mains avec force sa cuisse ; il sort avec peine le pistolet de la poche de son manteau) Karine, achève ce qui n’est plus que souffrance. M m. (Karine prend le pistolet, le pose de côté, va à la fenêtre, inquiète, guette. Göring saisit à pleines mains le haut de sa cuisse et la serre) M, m. En pleine santé, en pleine force, si peu à tes côtés, et maintenant, faible, malade, à ta charge. Venge-toi, Karine.
Karine.- Ne parle pas Hermann.
Göring.- Mon devoir est de te protéger, je ne peux plus même me protéger moi-même… … (de ses deux mains il se serre de nouveau le haut de la cuisse) Moi qui me vantais d’avoir une maîtrise de moi parfaite. Je fuis devant la douleur comme un lâche. M m.
Par la porte ouverte, on entend la radio.
Radio.- « Dernières informations sur le putsch échoué de Münich. On vient d’apprendre que l’auteur du putsch, Adolf Hitler, qui, lors de l’échange de coups de feu, avait fait une chute et s’était démis l’épaule, a été retrouvé chez un de ses partisans. Inculpé du crime de tentative de soulèvement contre l’Etat, il a été arrêté et emprisonné dans la forteresse de Landsberg. Son complice, Hermann Göring, a pu fuir en Autriche. »
Gôring.- (se tenant avec force le haut de la cuisse de ses deux mains, furieux contre lui-même) Je suis imbécile, j’aurais dû prendre les choses en main. Le capitaine Röhm est une brute. Il a le cerveau dans les bras, et les bras dans le cerveau. On lui dit : réfléchis, il gonfle ses biceps. On lui dit : casse-toi la tête, et il casse des têtes. J’ai été un âne… (gémissant) M m… Qu’allons nous devenir, Karine ? Où aller ? Où ne pas aller ?
Karine.- Nous trouverons refuge dans ma famille, en Suède.
Göring.- J’ai quitté tes parents en colère et je reviens en suppliant. J’ai belle mine.
Karine.- Ce n’est pas toi qui leur demande asile, mais moi.
Göring.- Ils me jetteront à la porte. Je les applaudirai.
Karine.- Ils ne jetteront pas à la porte leur fille.
Göring.- Le mal approche. Ah ah (Il se serre la cuisse de ses deux mains, gémissant) M m.
Karine.- (à la fenêtre) Courage. Le médecin arrive, Hermann.
Elle va à la porte, va sur le palier, accueille le médecin, lui parle. Le médecin entre, va à Göring, qui est caché par le montant du lit, l’examine.
Le médecin.- (Göring gémissant la bouche fermée) L’os ischion est fracturé, le muscle de l’aine est déchiré, le canal déférent est ouvert. Apparemment n’ont été atteints ni la vessie ni le colon. Il faut vous hospitaliser sur le champ. (Karine sort) Je vous fais une piqûre de morphine.
Il ouvre sa trousse, sort une seringue,casse une ampoule, remplit la seringue fait la piqûre, Göring geint de moins en moins, puis se tait. Karine revient avec deux paysans, un brancard de fortune, Göring est placé sur le brancard, tous sortent.
Forteresse de Ladsberg. La cellule de Hitler. Hitler en culotte de peau bavaroise.
Hitler.- (tirant sur sa culotte de peau de part et d’autre, singeant unpetit garçon) Régressé, arriéré : redevenu le petit cancre.
Bruit de clés ouvrant la porte de la cellule. Entre le gardien.
Le gardien.- (montrant ses clés) Pardonnez-moi, Mr Hitler. C’est ma fonction.
Hitler.- Je suis légitimement puni, Monsieur le gardien.
Le gardien.- L’enquêteur Ehard, chargé de l’instruction de votre affaire, désire vous voir. (Hitler fait un signe d’approbation)
Entre Ehard, qui s’assied, ouvre un dossier.
Ehard.- Monsieur Hitler, je suis chargé d’identifier l’auteur de l’infraction, d’éclairer le juge sur votre personnalité, d’établir les circonstances et les conséquences de l’infraction… Vous avez quelque chose à dire ?
Hitler.- Si j’avais pris le pouvoir, je serais la loi ; je ne l’ai pas pris, je suis l’infraction à la loi. Il n’y a rien de plus à dire.
Ehard.- Quelle sera votre défense ?
Hitler.- La moins ridicule : me taire.
Ehard.- Vous taire, c’est vous reconnaître coupable de ce dont on vous accuse, à savoir d’atteinte criminelle à la sûreté de l’Etat. Ce ne sera pas le land de Bavière qui vous jugera, mais l’Etat. La Cour de l’Etat se trouve à Leipzig, en Saxe. Vous savez comme la Saxe aime la Bavière. Vous serez condamné à la déportation.
Hitler.- Les Allemands m’ont déjà déporté dans leur esprit, qu’ils me déportent tout à fait.
Ehard.- Nombreux à Munich, sont ceux qui, dans leur cœur, font vœu secret que vous poursuiviez la lutte.
Hitler.- Ils se sont désintéressés de moi, je me désintéresse d’eux.
Ehard.- Un promeneur fait un faux pas, une mauvaise chute. Reste-t-il vexé, à terre, comme un enfant, à pleurer ? Ou ne se relève-t-il pas plutôt du même mouvement, sans se soucier si quelqu’un le regarde, et ne poursuit-il pas son chemin ? L’homme sensé, de son échec, n’élabore-t-il pas une nouvelle stratégie ? Si vous vous taisez, les gens vont croire que vous n’étiez pas si convaincu, puisqu’un peu de prison vous fait décroire… … Vous parlerez non plus d’une table à des buveurs de bière, mais de la tribune d’un tribunal à toute l’Allemagne. Un afflux de journalistes se prépare, comme vous n’avez pas idée.
Silence.
Hitler.- Dites au juge que je veux me défendre.
Ehard.- (se levant, allant vers lui, et lui serrant la main) Je vous retrouve.
Ehard sort. On entend la porte se fermer à clé. Hitler va et vient, en faisant des gestes et préparant sa défense.
Munich. Le tribunal du peuple. Le juge, à sa droite Hitler, en uniforme de caporal avec sa médaille de fer, sur le banc des accusés. En contrebas, l’assistance et les journalistes. Le procureur termine son réquisitoire.
Le procureur.- En conclusion, pour ce crime de Haute trahison, je réclame pour Mr Hitler la peine de déportation à vie.
Le procureur retourne à sa place.
Le juge.- La parole est à l’accusé.
Hitler.- Monsieur le juge, l’avocat général m’accuse d’atteintes criminelles à la sûreté de l’Etat. J’accuse, moi, l’Etat d’atteintes criminelles à la sûreté de l’Allemagne (rumeur dans la salle, quelques applaudissements, coup de maillet du juge) … … J’accuse la République de double trahison : d’avoir capitulé en temps de guerre, d’avoir capitulé en temps de paix. … … Tout le monde sait le rôle qu’elle a joué lors de la capitulation de la dernière guerre, le fait est trop avéré, je n’y reviendrai pas. Maintenant en temps de paix ? La République, dit-elle, est un régime de liberté. N’est-ce pas une affreuse dérision, une atroce moquerie ? Etre libre, qu’est-ce que c’est ? C’est avoir le choix. Et ceux qui n’ont pas le choix ? Vous dites : vous êtes libre d’entreprendre. Et celui qui n’en a pas les moyens ? Celui qui ne peut rien : comment peut-il vouloir quelque chose ? N’est-ce pas une affreuse raillerie, que d’accorder une liberté, dont on ne peut pas user ?… … Vous avez, dites-vous, liberté d’exercer l’activité professionnelle de votre choix : hors les riches, ceux qui sont bien situés, qui est libre de cette liberté-là ? Liberté, par contre, est donnée à tout employeur de licencier qui lui plaît : liberté lui est donnée de gagner un peu d’argent en plus, oui, quitte, pour celui qu’il licencie, de gagner ou non sa vie même : comment peut-on mettre ces deux libertés en parallèle ?… … Pour simplement gagner son pain, faire de chaque Allemand un concurrent pour chaque Allemand, on appelle la République qui institue cela, une nation ? Faire perdre à chaque Allemand son énergie et ses talents, à lutter contre les autres Allemands, pour simplement vivre et survivre, une telle République, dont c’est le principe, est-elle une Nation ? Les malheureux, y sont-ils pour quelque chose ? Ce n’est pas moi qui les défends, qu’il faut incriminer, Mr le juge, c’est la pernicieuse République elle-même. (vifs applaudissements de l’assistance, coups de maillet du juge) … Comment une profession est-elle estimée ? En raison de l’ouvrage fait ? En raison de l’argent gagné. L’argent, c’est signe de réussite, manque d’argent, c’est signe d’échec. Ce qu’on ne dit pas c’est que si travailler est une chose, faire de l’argent est une chose différente. Faire de l’argent est un travail en soi, il faut être tendu sans cesse non à faire bien, mais à faire ce qui rapporte. Nous aboutissons ainsi à cette chose aberrante : le métier qui a la cote, chez les jeunes gens, c’est épicier. … … Démocratie, c’est liberté, dites-vous, vous en avez menti : car sur votre démocratie, règne un tyran implacable, et dont vous, amis de la liberté, ne contestez pas le pouvoir : l’argent. Corrélativement, quelle est la seule activité à laquelle la démocratie invite ses citoyens ? La consommation. Que donne la libre consommation ? Obésité, alcoolisme, cancer, débauche, névrose, suicide. … Il y a une chose que les Allemands ne supportent pas, que la finance internationale, – on sait de quelle race je veux parler -, comme charognards, s’abatte sur leurs entreprises malades, pour les achever et les dépecer. Juge, je vous fait juge : vous savez vous-même combien passent sur mon banc d’accusé d’ouvriers en surendettement, en cessation de paiement, poursuivis pour non-paiement de loyer ou de dettes, menacés d’expulsion de leur logement. Car la République démocratique refuse d’assister les démunis sous prétexte qu’ils ne s’assistent pas eux-mêmes. Et il est reproché à un homme d’honneur, de vouloir abattre un tel régime honteux ?… … Vous me demanderez : quelles sont vos lettres de recommandation ? Qui vous parraine ? Quels sont vos diplômes ? Vos études ? Etes-vous un intellectuel en renom ? Je vous réponds : mon droit, ma lettre de recommandation, mon parrain, mon diplôme, c’est d’être ce même rien, dont vous traitez le peuple. Du peuple, j’ai tous les brillants défauts : l’obscurité, l’anonymat, la pauvreté, la solitude : est-ce que ce n’est pas au mieux le représenter, qu’être comme lui ? … … (vifs applaudissements, quelques cris, coups de maillet du juge) Quels ont été les plus grands siècles de l’humanité ? Le siècle de Périclès, le siècle d’Auguste, le siècle d’Elizabeth I, le siècle de Louis XIV, le siècle de Frédéric le Grand : les rois étaient grands, et les sujets étaient grands avec les rois. La force d’une armée est garantie pas l’unité de commandement. Pour tout travail d’équipe, il faut un chef de travaux, qui distribue les tâches dans l’ordre, et veille que tout soit bien fait. A un malade, il faut non pas plusieurs médecins – chacun défend son diagnostic et son traitement, les voilà tous à disputer au chevet du malade, et le malade dépérit -, mais un seul. Que donnent plusieurs guides à la tête d’une cordée, en montagne ? Ils se disputent sur la voie à prendre, le temps passe, et il n’est pas avancé d’un pas… … Le passé de l’Allemagne, Mr le Juge, me fait faire foi en son avenir. La seule question qui se pose à elle, c’est de chercher et de découvrir en elle un homme digne d’elle : dans ce noble pays, un tel homme noble ne peut pas ne pas exister. Que l’Allemagne le cherche, le trouve, l’intronise. Le noble chef qu’elle élira à sa tête, aura pour honneur, qu’il l’honore. Vive le III° Reich.
Applaudissements, acclamations, cris Hitler, piétinements, coups de maillet du juge.
Le juge.- (d’une voix forte, au public) Je rappelle au public, que si je le laissais applaudir, cela voudrait dire que je l’approuve, ce que je n’ai pas le droit, quoique je pense, et même si j’approuve son approbation. (à Hitler) Je remercie Mr Hitler d’avoir élevé le débat. (Frappant deux coups de son marteau, il se lève, et lit) La Cour passe au prononcé du jugement. Il est décidé sur la culpabilité de l’accusé autant que sur la peine à appliquer. La Cour condamne le sieur Hitler, pour haute trahison, à 5 ans de prison, dont se déduisent les 4 mois et deux semaines déjà purgés, assortie d’une perspective de libération anticipée pour bonne conduite… … Quant à la demande de l’accusateur public d’une mesure de déportation, il lui est répondu qu’un homme qui, Autrichien, pendant 4 ans et demi, a volontairement servi dans l’armée allemande, qui a obtenu la croix de fer de 1ère et 2ème classe pour actes de bravoure exceptionnels, qui a été blessé par deux fois, un tel homme, en toute justice, ne peut être déporté. La Cour a statué.
Le juge sort, Hitler s’offre au public,qui l’applaudit et l’acclame avec force, est emmené par ses gardes. Le public sort, la rumeur diminue, s’éteint.
Un 1er journaliste.- (téléphonant dans une cabine) Les juges craignent si peu la République, que dans le prétoire, ils donnent libre parole à ceux qui ne songent qu’à la supprimer. Tel est l’excès des démocraties.
Un 2ème journaliste.- (téléphonant dans une autre cabine) Voilà où en est la démocratie : l’opinion personnelle du juge prévaut sur la loi qu’il est de son devoir de faire respecter : a-t-il fait état des 28 000 marks-or volés par les putchistes à la Banque de Bavière ? Des 4 policiers tués par les putschistes ? J’augure mal de l’avenir de l’Allemagne.
Toute lumière s’éteint.
Forteresse de Landsberg. Cellule de Hitler, dont la porte est ouverte. Hess, à une table, ouvre un volumineux courrier, et le classe au fur et à mesure. Hitler, en culotte de peau bavaroise, entre, une couronne de lauriers dorée sur la tête, des fleurs, des paquets, une machine à écrire, trois cravaches dans les mains. Se moquant de lui-même, il prend la pose devant Hess.
Hitler.- (faisant le clown) Le cancre… … : (faisant une génuflexion de petite fille)… … lauréat. (Il pose tout sur le lit, les cravaches sur la table)
Hess.- (lisant un journal) Savez-vous qu’on fait partout, dans le monde, des copies de nos chemises brunes : on trouve des chemises grises en Suisse, bleues au Canada, noires en France, d’argent aux Etats-Unis. … …Français, Anglais, Espagnols rêvent, eux aussi, d’un homme fort pour les gouverner.
Hitler.- Nous allons combler leurs vœux à tous. Nous allons leur en donner un : un Allemand. (Il écarte sa chaise, s’assied, met ses mains derrière la tête, s’étire, et incline sa chaise de telle sorte qu’elle ne repose plus que sur ses pieds arrière) Relis. Sur moi.
Hess.- (prenant les lettres une à une, et lisant de chaque un seul mot ou groupe de mots) Le prophète-le génie-le héros modeste- l’homme de volonté- l’éducateur- l’éveilleur Hitler s’étire et savoure. Hess.- Le désir ardent de l’Allemagne a trouvé son objet- le bon génie protecteur- l’homme de la foi qui sauve- le confesseur et martyr de la foi nouvelle- l’ami franc et loyal -l’éveilleur des esprits et des consciences- notre dessein privé et public- l’âme qui fédère les âmes-
Hitler.-Mm. Dans la cassolette de l’encensoir, versant lentement la poussière d’encens sur le charbon de bois ardent, les vapeurs vous montent aux narines. (se levant, saisissant les trois cravaches) Offertes par trois belles, riches dames. Ces sultanes, comblées par leur mari, fêtée par les jeunes gens, par les artistes, par les philosophes, rêvent de cravaches. Ne peut-on mieux dire la nostalgie de l’antique esclavage ? (il jette deux cravaches sur le lit) Vous aimez la schlague ? Vous en aurez. (Il donne un violent coup de cravache sur la table, se lève se place derrière Hess.)
Hitler.- Est-ce que tu m’aimes, Rudi ?
Hess.- Comme je n’aime aucune femme.
Hitler.- Combien de temps m’aimeras-tu ?
Hess.- Je doute que ça s’arrête jamais, Adi.
Hitler.- (de sa cravache, il tape sur la table) Celui qui se déclare de façon si impudique, on peut être sûr qu’il n’aime déjà plus. Pourquoi tu ne m’aimes plus, Rudi ?
Hess.-Je ne peux pas vous aimer plus, Adolf.
Hitler.- Tu louches déjà ailleurs. Je t’interdis de penser à quelqu’un d’autre qu’à moi. (Il le frappe sauvagement à coups redoublés de sa cravache) Infidèle. Adultère.
Hess.- Personne ne vous aime plus que moi, Adi.
Hitler.- (continuant de le frapper sauvagement) Gourgandine. Traînée.
Hess.- Je ne mérite pas, Adolf.
Hitler.- (arrêtant de le frapper) Si tu trouves que je suis injuste, libre à toi, sépare-toi de moi. Divorce. Va-t-en de ton côté.
Hess.-(essuyant ses larmes) Moins que jamais, Adolf.
Hitler.- (jetant la cravache sur le lit, éclatant de rire, serrant de ses deux mains les épaules de Hess) N’est-ce pas la méthode ? Qu’en dis-tu ?
On frappe. Tous deux rectifient leur tenue. Paraît le gardien.
Le gardien.- Mr Otto Leybold, le gouverneur de la forteresse désire vous voir.
Hitler fait un signe d’invitation. Sort le gardien. Entre Leybold.
Leybold.- (serrant la main à Hitler) Je ne viens pas en gouverneur de la forteresse, mais en voisin du palier, en quelque sorte.
Hitler.- Mr Leybold.
Leybold.-Je vous informe, Mr Hitler, qu’au dehors, des partis nationalistes se réclament de vous : l’un d’eux dépose une liste électorale sous votre nom, un autre publie un programme électoral qui se réclame de vous, un troisième dit qu’il prépare un putsch avec vous. Votre libération conditionnelle, la levée de l’interdiction de votre parti sont gravement compromises.
Hitler.- Pour couper court à toute exploitation abusive de ma marque de fabrique, Mr Leybold, je vous prie de faire savoir à la presse que je me retire de la vie politique.
Leybold.- (joyeux) Je leur ferai savoir.
Hitler.- Je vous prie aussi de faire part au chef de la police et au procureur Stenglein que je jure sur ma vie de ne plus tenter jamais aucun soulèvement contre l’Etat.
Leybold.- (allant à Hitler, lui serrant chaleureusement la main) Je suis heureux que vous ayez pris ces décisions. Votre libération et la levée de l’interdiction de votre parti sont en bonne voie.
Il sort.
Hess.- Tu te retires de la vie politique ?
Hitler.- J’y entre. Je prêchais pour les autres ? Désormais, je fonde mon Eglise à moi, ma communion des saints à moi, ma croix à moi. Je me porte un défi : je prendrai le pouvoir par la voie légale des élections. Ou l’Allemagne fera que je serai tout, ou je ne serai rien… …
Hess.- (applaudissant) Vous serez tout, Adolf.
Hitler.- (brandissant le poing vers la grille de sa fenêtre) La seule chose qui m’enrage, c’est cette année à ronger mon frein.
Un silence.
Hess.- (hésitant) Ceux qui font retraite, souvent s’adonnent à l’écriture. Si tu écrivais ton autobiographie ?
Hitler.-(éclatant de rire) Ecrire mes échecs ?
Hess.- Tu as tenté de réussir par tes talents, et tu n’as abouti à rien, comme tout le monde. Qu’est-ce qui dira mieux que tu es comme tout le monde, que le récit de ta descente aux enfers ?. … … La misère que tu as vécue est un trésor précieux entre tous.
Hitler.- (se frappant la tête, sautant sur ses pieds) Mon trésor ? D’avoir été sans le sou. Ma fortune ? Mes semelles trouées. Mes actions d’éclat, mes hauts faits ? Mes revers. Ma réussite ? Mes échecs. (pointant l’index vers Hess) C’est l’idée.
Il se met derrière une chaise, comme s’il était à une tribune, parle au public.
Hitler .- Vins piqués, laits caillés, mayonnaises tournées, pains moisis, pourritures nobles ou non, rassemblez-vous sous ma bannière. Impuissants de toutes nations, au talent court et à l’ambition longue, amers de tout genre, aigris de toute sorte unissez-vous sous mon oriflamme. … Crus bons à rien, fruits secs, nous allons prouver au monde que nous sommes bons à quelque chose. … .. Ratés de tous les pays, sus aux réussis : leur réussite nous offense par trop. Ils nous tournent le dos ? Ils vont apprendre à nous respecter. Un rat n’est rien, on l’écrase d’un coup de talon, mais une armée de rats ? Nuls, seuls, on n’est rien peut-être, mais en nombre ? Néants, nous allons les anéantir. Ils vont bientôt nous faire la cour, je le jure sur ma tête… … Rudi, la machine à écrire.
Hess saisit la machine à écrire, s’assied et s’apprête à taper.
Hitler.- Ecris…(dictant) … Une heureuse prédestination m’a fait naître à Braunau-am-Inn, bourgade située à la frontière, entre l’Allemagne et l’Autriche, dont le rattachement m’apparaît comme la tâche essentielle de ma vie.
Un autre instant de journée.
Hitler.- (dictant, Hess tapant) Je voulais être artiste, je le dis à mon père. Mon père m’interdit tout espoir d’apprendre jamais la peinture. Je fis de mon côté un pas de plus, et je déclarai à mon père que dans ce cas, je n’étudierai plus, et je tins parole. Je n’étudiais plus que ce que je jugeais pouvoir me servir plus tard. En conséquence, à chaque bulletin, à côté de rares très bien, excellent, je rapportais de nombreux médiocre, insuffisant.
Un autre instant de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Que je sais gré à mon époque de misère à Vienne. Que je suis reconnaissant à la vie de m’avoir extrait d’un nid trop douillet un enfant trop choyé, et de lui avoir donné le souci pour mère, de l’avoir jeté malgré lui dans le monde de la misère et de l’indigence, et de lui avoir ainsi fait connaître l’état de ceux pour lesquels il devait plus tard combattre.
Un autre instant de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Que je fusse pauvre et sans fortune paraissait facile à supporter, mais ce qui était plus embarrassant, c’est que j’appartenais à la classe des gens obscurs, que j’étais un isolé parmi des millions de citoyens, un être que le hasard peut laisser vivre ou faire disparaître, sans que personne ne s’en aperçoive. A cela s’ajoutait la difficulté, qui résultait de l’insuffisance de mon instruction scolaire.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le fait est que toutes les ordures littéraires, les insanités artistiques, les sottises théâtrales, qui paraissent, doivent être portées au débit d’une toute petite classe d’intellectuels, qui représentent une infime partie de la population, et qui s’estime l’élite et se tient les coudes. Ils sont peu, mais ce peu verrouille l’art. Tandis que j’apprenais à traquer le Juif dans la pratique des arts, je me heurtai à lui en deux lieux où je ne m’attendais pas à le rencontrer. Je découvris que le Juif était le chef du communisme et du socialisme, partant de la démocratie d’une part, le maître de la finance internationale d’autre part. Je reconnus ainsi que la Juiverie cernait l’Allemagne de tous côtés, au-dessus, au-dessous, et de côté.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant)L’Etat juif n’a jamais été délimité dans l’espace. Il est répandu sans limites dans l’univers. Faute d’un Etat à lui, ce peuple a formé dans tous les Etats, un Etat dans l’Etat : c’est un tour de passe-passe le plus ingénieux du monde, d’avoir fait naviguer cet Etat sous l’étiquette de religion, et d’assurer à cet Etat intolérant la tolérance que l’Occident humaniste est toujours prêt à accorder à la croyance religieuse même la plus intolérante. En réalité la religion de Moïse n’est rien d’autre que la doctrine du développement de la race juive au détriment des autres races, et cette doctrine et sa pratique embrasse à présent tous les domaines : les arts, la presse, la politique, l’économie, les finances.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le Parlement d’une démocratie prend une décision : quelques catastrophiques que puissent être les conséquences, personne n’en porte la responsabilité : est-ce prendre une responsabilité pour un gouvernement, que d’être désavoué par la majorité et remettre sa démission ? L’idée de responsabilité a-t-elle un sens, si elle n’est pas endossée par une personne déterminée ?
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Moins le chef d’un gouvernement démocratique assumera de lourdes responsabilités, plus il se trouvera de gens avides de le remplacer. Rien ne les retiendra pour se mettre sur les rangs. Ils font la queue des ministères. Ils comptent avec angoisse ceux s’impatientent devant eux dans la file, ils calculent presque le nombre d’heures qu’il leur faudra pour toucher au but. Toute vacance de toute place est ardemment souhaitée, tout scandale qui éclaircit les rangs est le bienvenu. Le résultat de tout cela est le défilé effroyablement rapide des titulaires des postes les plus importants de l’Etat, et les conséquences de ce roulement rapide sont toujours néfastes… … A cette conception de la démocratie socialiste, j’oppose celle de la démocratie allemande, dont le chef librement élu cumulera tous les pouvoirs, et sera responsable entièrement de ses faits et gestes et de ceux de son gouvernement. Un seul décidera, qui répondra devant le peuple de sa décision sur ses biens et sur sa vie.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le devoir de l’Etat à l’égard du capital doit être simple et clair : il doit veiller à ce que le capital reste au service de la Nation, et ne se figure pas le maître de la maison. La position de l’Etat doit se maintenir entre les deux limites suivantes : d’une part soutenir une économie nationale viable et indépendante, d’autre part assurer les droits sociaux des travailleurs. Le phénomène le plus important de la dissolution économique, c’est l’évasion progressive de l’économie nationale non vers l’investissement dans les entreprises, mais vers la Bourse et la propriété des sociétés des actions. La dernière attaque de la Bourse contre le réseau ferré de l’Etat allemand vient de réussir : ce réseau est passé aux mains de la finance internationale. Ce n’est plus l’Etat qui est maître de l’économie nationale, mais les actionnaires internationaux.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Rien ne m’étonne plus que le peu de temps nécessaire à cette puissance qu’est la presse, pernicieuse entre toutes, pour créer une opinion, même si cette opinion va à l’encontre des idées et des aspirations de la nation. D’un ridicule fait divers, en quelques jours la presse sait faire une affaire d’Etat de la plus grosse importance, et à l’inverse, en aussi peu de temps, elle fait tomber dans l’oubli des problèmes vitaux, jusqu’à les rayer de la pensée et du souvenir du peuple.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) La Puissance de toutes les grandes institutions, qui incarnent une grande idée, comme l’Eglise catholique, apostolique, romaine, repose non sur la tolérance et la liberté d’esprit, mais sur le fanatisme, la discipline, l’obéissance, l’intolérance de ses fidèles. Tant que sûre de son bon droit, l’Eglise catholique a été impitoyable contre les hérétiques, schismatiques, juifs, musulmans, elle a été la Puissance même. Mais, depuis que, sous l’influence des Lumières, elle a admis en son sein liberté d’esprit et tolérance, observez comme sa puissance s’affaiblit et se dégrade.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le but de la propagande d’un parti n’est pas de doser le bon droit des divers partis, mais de souligner exclusivement celui du parti qu’on défend. Elle n’a pas non plus à rechercher objectivement la vérité, mais à poursuivre uniquement la vérité qui lui est favorable. Aussitôt que la propagande concède à la partie adverse la plus faible lueur de bon droit, la base se trouve déjà posée pour douter de son propre bon droit. Mieux vaut être de mauvaise foi, que concéder à la partie adverse une seule parcelle de vérité.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le premier fondement sur lequel repose toute autorité, c’est en premier lieu la popularité. Pourtant, une autorité qui ne repose que sur elle, est glissante et peu sûre, sa sécurité et sa stabilité sont variables et incertaines. Aussi, ceux qui tiennent leur autorité de la popularité doivent-ils s’efforcer d’en élargir la base, et pour cela, de constituer fortement le pouvoir. Si la popularité et le pouvoir s’unissent, l’autorité qui s’établit est inébranlable.
Un autre moment de journée.
Hitler.- (dictant et Hess tapant) Sous mes yeux, le relèvement se mettait en marche. La salle se vida lentement. Le mouvement suivit son cours… … FIN. (Hitler tend la main, cueille la page de la machine, l’ajoute à la liasse de feuilles tapées, lève le tout et crie : Mein Kampf.) (se levant, le paquet sous le bras, mettant son manteau, et allant vers Hess) Et c’est ainsi, Rudi, qu’avec les pages de mon livre, se sont tournés mes jours de prison.
Hess.- Heureuse étroite prison qui nous avait faits si proches.
Hitler.- Aucune liberté jamais ne peut dénouer des liens liés en prison. (Il l’embrasse)
Hess.- A bientôt, Adi.
Hitler sort, Hess va à la fenêtre.
