Epilogue
1.
Roche. La cuisine. Mme Rimbaud, assise. Isabelle, à la fenêtre, guettant.
Mme RIMBAUD.- Tu vas guetter à la fenêtre jusqu’à ce qu’il arrive ?
ISABELLE.- Mes yeux ont suivi son départ. Ils devanceront son retour.
Mme RIMBAUD.- Mon Dieu. Que vous êtes mignardes, toutes. Que vos coeurs gourmands sont friands d’émotions. Ils n’aiment que les péripéties, les coups de théâtre, les retours, les ruptures, les réconciliations… (montrant l’argent qui est sur le buffet) Frédéric t’a dit quelque chose, à propos de son argent du mois, ?
ISABELLE.- (distraite) Non.
Mme RIMBAUD.- Tu y as touché, toi ?
ISABELLE.- Touché à quoi ?
Mme RIMBAUD.- A l’argent de Frédéric ?
ISABELLE.- (se tournant vers sa mère) Non ! Je n’y ai pas touché.
Mme RIMBAUD.- Sans penser à mal. Tu aurais pu te servir pour faire une course.
ISABELLE.- Même en pensant à mal, je n’y ai pas touché. C’est toi qui penses mal à tort… ..(tendant le bras vers la fenêtre) Maman. Arthur. (affolée) Mes yeux. Voyez-vous ce que vous voyez ?.. .. Mes yeux. Croyez ce que vous voyez… (se détournant) .. Maman.
Mme RIMBAUD.- (agacée) Qu’est-ce qu’il y a ?
ISABELLE.- Ah. Mes yeux. Que n’êtes-vous aveugles… .. Arthur n’a plus qu’une jambe. Il ne marche pas, il se balance d’arrière en avant. Il fait un pas avec une jambe et il fait l’autre avec la même. .. Ah. Plutôt ne plus voir que voir cela.
Mme RIMBAUD.- Mais il est guéri ?.. .. Réponds. Il est guéri ?
ISABELLE.- Oh. Le voir. Ne plus le voir.
Mme RIMBAUD.- S’il cherche une garde-malade, il ne frappe pas à la bonne porte.
ISABELLE.- S’il cherche ici une garde-malade ? Comment peux-tu dire une chose aussi horrible quand il lui arrive une chose aussi atroce ?
Mme RIMBAUD.- (criant) Ne pousse pas de hauts cris, s’il te plaît. S’est-il occupé de nous, quand nous étions dans le besoin ? Ingambe, il parcourait le monde. Impotent, il revient à la maison. Devine pourquoi !
ISABELLE.- Ta bouche ne serait pas si cruelle, si tes yeux subissaient ce que subissent les miens.
Mme R.- Tu te trompes. Je sais très bien.
ISABELLE.- Non. Tu ne sais pas. Tu n’as même pas levé les yeux sur lui.
Mme RIMBAUD.- J’imagine très bien.
ISABELLE.- Il sautait par-dessus la grille. Il grimpait l’escalier quatre à quatre. Tu te souviens ?.. ..(saisissant sa mère, montrant Arthur à travers la vitre) Que tes yeux se blessent de ce qui blesse les miens. Que tes yeux voient ce que voient mes yeux. Il avance un pied, tâte le sol du bout de ses cannes, et avance le même pied. (mettant ses mains devant les yeux) Oh. Mon Dieu. (Elle se colle au mur)
Entrent Frédéric, porteur d’un sac, Arthur.
ISABELLE.- (pleurant, embrassant Arthur.) Arthur. Arthur. Mon Arthur.
ARTHUR.- (écartant Isabelle et se précipitant à genoux devant sa mère, comme il peut) Maman. Pardon.
Mme RIMBAUD.- (le repoussant, hurlant) Debout. .. Debout.
ARTHUR.- (s’asseyant au bord d’une chaise, en suppliant) A l’âge où les jeunes gens s’illustrent par leur obéissance, je me signalais par mon inconduite. En songeant à ma pénitence, pardonne mes dérèglements… .. Je m’engage à racheter toutes mes fautes, à prendre en charge les dépenses communes, à me mettre à l’école d’Isabelle et de Frédéric. Je te donne ma parole que je me réformerai en tout… .. Que mon infirmité ne te trompe pas. Je suis encore très valide.
Mme RIMBAUD.- .. .. (montrant du menton la jambe, hargneuse) C’est guéri ?
ARTHUR.- Un point à cicatriser, et il n’y paraîtra plus.
Mme RIMBAUD.- .. Tu as de l’argent de côté, que tu veuilles prendre en charge les dépenses communes ?
ARTHUR.- (montrant son ceinturon) Mon bas de laine est mon ceinturon.
Mme RIMBAUD.- La veste ouverte, c’était à la portée de toute le monde. On ne t’a rien soustrait pendant ton long voyage ? Un sujet faible est une proie rêvée.
ARTHUR.- Non. Non.
Mme RIMBAUD.- Dans un état comme le tien et avec un trajet aussi long, tu n’as pas pu ne pas t’assoupir.
ARTHUR.- J’ai gardé tout le voyage l’oeil grand ouvert.
Mme RIMBAUD.- .. .. Tu t’es fait opérer où ?
ARTHUR.- A Marseille.
Mme RIMBAUD.- Avant Marseille, personne n’a abusé de la situation ? Tu n’as pas pu garder toujours ta pleine conscience…
ARTHUR.- (montrant son moignon) J’avais là un excellent veilleur de nuit. Mon genou me battait comme une horloge. Je n’ai pas fermé l’oeil une seconde.
Mme RIMBAUD.- La nature ne souffre pas qu’on souffre trop. Il est impossible que tu n’aies pas perdu connaissance. .. .. Qu’est-ce qu’il te coûte de vérifier ?
ARTHUR.- (vérifiant) Rien ne manque…(gémissant) Ah. … Oh. … Ah.
ISABELLE.- (affolée)(à Arthur) Arthur. En quoi puis-je t’aider ? Y a-t-il des soins à donner ? Arthur. Ne me laisse pas sans te porter assistance. (elle apporte une chaise et l’aide à y poser son moignon) Tu veux que je cherche un médecin. .. ..Arthur.
Mme RIMBAUD.- (à Arthur, hargneuse) Qu’est-ce que tu as ?
ARTHUR.- De simples élancements. .. .. (gémissant) Ah… Ah… Ah…
ISABELLE.- (à Arthur) En quoi puis-je t’aider ? Ne me laisse pas impuissante. Ne me laisse pas te laisser comme tu es. Arthur.
ARTHUR.- ..(se forçant) C’est passé…(se forçant) C’est passé…(se forçant) C’est passé.La crise est passée.
Mme RIMBAUD.- (en colère, tapant du poing sur la table) Le moins que tu aurais pu exiger de toi, c’est de revenir en bon état. Je ne suis pas sur terre pour garder des malades, en plus des sains, pour autant que les sains sont sains. Si tu me recommences une scène de ce genre, tu la termineras à l’hôpital. ..(Frédéric se dirigeant vers la porte) Frédéric. C’est Monsieur Bonnetier qui a écorné ta feuille de paie ?
FREDERIC.-… .. (montrant la pièce à côté) On ne peut pas faire nos comptes dans l’arrière-boutique ?
Mme RIMBAUD.- (montrant Arthur) Tu comptais que sa fanfare couvrirait ton solo ?
FREDERIC.- Apparemment, mon calcul était faux.
Mme RIMBAUD.- Tu n’as aucun besoin que je ne satisfasse. Ni ta soeur, ni moi n’éprouvons le besoin de prélever quoi que ce soit pour quoi que ce soit.
FREDERIC.- J’ai des dépenses personnelles.
Mme RIMBAUD.- .. .. (attendant qu’il précise) C’est l’interdit de tes dépenses qui t’interdit de les dire ?
FREDERIC.- Je veux pouvoir m’acheter un livre par exemple.
Mme RIMBAUD.- Un livre ? Pourquoi l’acheter ?
FREDERIC.- Pour le posséder.
Mme RIMBAUD.- Pourquoi faire pour le posséder ? Quelle différence y a-t-il entre un torchon et un livre ? Un torchon, on s’en sert sans cesse, un livre on le feuillette une fois, à la rigueur deux. Pour qu’on le révère comme une relique ? Et ensuite ? Pour qu’il s’empoussière sur une étagère ? Pour que nous ayons sous les yeux toute notre vie, sur une planche de bois, de l’argent perdu qui nous nargue ? Je vous paie un abonnement à la bibliothèque municipale, pour vous éviter de pareilles dépenses inutiles… .. Quelque chose d’autre ?
FREDERIC.- Je veux aussi m’acheter de quoi écrire, des crayons, des plumes, de l’encre, du papier.
Mme RIMBAUD.- Pour ?
FREDERIC.- Ecrire.
Mme RIMBAUD.- A qui ?
FREDERIC.- Ecrire.
Mme RIMBAUD.- (sarcastique) Tes mémoires ? Certain illustre obscur exemple ne t’a pas suffi ? Rapporter par écrit tes brillantes études ? Tes immortels colletages conjugaux ? L’éclatant abandon de tes enfants ? Ton glorieux service dans les transports municipaux ? Ta noble profession d’ouvrier agricole ? Tes ongles noirs ? Tes pantalons boueux ? Tu veux revivre et faire vivre ça ?
ARTHUR.- (emporté, se levant à la hâte, avec peine) Suffit. Assez. Comment avons-nous pu être sourds si longtemps ? Ne le répète-t-elle pas assez depuis assez de temps ? Comment avons-nous pu nous obstiner tant d’années ? Comment avons-nous imaginer qu’une Blanche-Neige comme elle puisse se combler de trois nabots ? Barbe au menton, poitrine formée, 36 fois en âge de procréer, nous sommes encore au foyer, à tenter de séduire une Eve qui n’est pas pour nous. Ne nous a-t-elle pas assez dit notre fait?
Il prend maladroitement son sac et part.
Isabelle.- (s’interposant, se jetant à genoux) Arthur.Reste. Qui connaît un être le mieux, et l’accepte tel qu’il le connaît, l’estime et l’aime plus que n’importe qui, sinon sa famille ?
ARTHUR.- (l’écartant) Et qui l’aime le plus mal ? Qui est plus injuste et plus aveugle, plus sectaire et plus intolérant ? Quelle société rend plus mauvais service à ses membres ?
ISABELLE.- Sauf si l’un d’eux la corrige, comme tu le fais, auquel cas la famille surpasse en facultés toute société. (le suivant, à genoux) Arthur. Reste. Pourquoi couper la branche du tronc, si c’est pour la jeter au loin ?
ARTHUR.- Pour tout t’avouer, la branche n’est pas jetée, elle est greffée. Il est temps que je reconnaisse la greffe. .. ..(dans un élan, allant vivement à Mme Rimbaud, et s’agenouillant) Maman… ..Adieu, ma reine. .. .. Vous auriez tellement mérité mieux. Je vous aurais tellement vue bellement complimentée par les belles toilettes, régner dans les salons et les ambassades comme une princesse. Que vous soyez servie, non que vous serviez. Que vous fassiez l’aumône, non que vous la demandiez. Qu’on dépense pour vous sans compter, non que vous comptiez sans dépenser… .. Au lieu de ça, un cuirassier vous a mariée à la hussarde, vous a refilé nos 4 maladies, et vous a reléguée à l’office… .. La pire des injustices, n’est-elle pas que vous deviez souffrir, jusqu’à votre dernier souffle, une telle injustice ?.. Adieu, belle dame. Pardon de vous avoir condamnée à tirer nos boulets.
Il l’embrasse et sort, suivi de Frédéric qui le débarrasse de son sac, et d’Isabelle, qui ouvre les portes. Rentre précipitamment Isabelle, portant le ceinturon d’Arthur, et de l’argent.
ISABELLE.- (à Mme Rimbaud.) Il a été pris d’un accès de faiblesse. Il accepte que je joue sa conscience et que je l’accompagne. (Déposant le ceinturon et l’argent) D’Arthur. Les dettes remboursées. De Frédéric. L’accroc raccommodé. (Elle prend son manteau en courant) Je te donnerai des nouvelles. J’écrirai dès que je pourrai.
Sort Isabelle. Mme Rimbaud fond en larmes.
2.
Marseille. L’hôpital. Une chambre. Arthur couché. Entrent Isabelle et la Mère.
La Mère.- Si l’on est faible, Isabelle, est-ce qu’on s’appuie sur soi ou sur plus fort que soi ? S’appuyer sur soi, si l’on est déjà faible, n’est-ce pas s’affaiblir encore ?.. .. Celui qui se porte lui-même supporte deux charges : la tâche de se conduire, et la fatigue du fardeau. Décharger votre frère sur son Père des cieux, n’est-ce pas l’alléger de sa charge et le soulager de sa souffrance ?.. .. Je ne comprends pas vos scrupules. La religion est-elle si étrangère à votre famille?
ISABELLE.- Non. Non. Nous croyons.
La Mère.- Et pratiquez ?
ISABELLE.- Et pratiquons. Et enfant, mon frère n’était pas le moins pratiquant. Il se confessait tous les samedis, s’approchait de la Sainte Table tous les dimanches. Il n’a quitté la religion que quand il a quitté la famille.
La Mère.- Comme tout jeune homme, il s’est enquis de l’ailleurs, pour découvrir que le meilleur était chez lui… .. Je suis sûr que votre frère est devant la porte, et qu’il attend que quelqu’un lui ouvre.
ISABELLE.- J’essaierai de lui parler, ma Mère.
ARTHUR.- (gémissant, se dressant brusquement) Garçon. Garçon. Quelle heure est-il ?
La Mère.- Il est 9 heures, mon fils.
ARTHUR.- Neuf heures ?.. .. (la reconnaissant) Ah. Ma Mère. Du matin ou du soir ?
La Mère.- Du matin.
ARTHUR.- Ma Mère, voulez-vous veiller à ce que je reste éveillé ? Si les paupières d’un sommeil trop pudique revêt mes yeux, veuillez les dévêtir sans décence. Mon bateau part à 5 heures.
La Mère.- Vous ne vous endormirez plus, je vous le promets. J’y veillerai.. .. (elle pose sa main sur le bras d’Arthur) Monsieur Rimbaud. Vous n’entendez pas que la chambre résonne d’une présence ?
ARTHUR.- (avec effort, se soulevant, voyant Isabelle) Isabelle. Tu étais là.(sort la Mère) .. .. Je t’en prie. Va-t-en. C’est te mutiler que tenir compagnie à un mutilé. La place de la santé est auprès de la santé, si elle ne veut pas que la maladie lui porte atteinte. ..Tu ne me dois rien, Isabelle. Ne te laisse pas imposer la présence d’un invalide. Va. Sors. Distrais-toi avec les jeunes gens de ton âge.
ISABELLE.- Tu ne raisonnes pas bien. Il n’y pas de place plus saine pour quelqu’un de sain, qu’auprès d’un malade. La santé n’a que faire de la compagnie de rivales.
ARTHUR.-.. Qu’est-ce que j’ai fait pour te mériter ? Saine, toi, moi, mutilé, tu m’aimes comme si j’étais sain. De quelle source coule de source tant de bonté ? Méchanceté pousse de rien, mais bonté ne germe que de bonté. .. ..Et ce n’est pas le genre de plante qu’on cultive dans la famille.
ISABELLE.- Qui l’y a implantée et acclimatée ? La vérité n’est-elle pas la bonté suprême ? Qui a le plus prêté le flanc pour elle ? Qui s’est le plus dépensé et le moins épargné ? Aimer son prochain, c’est le libérer de la fausseté. Qui nous a plus aimés que toi ?.. .. Mais, pauvre bécasse, comment aurais-je pu te rendre mon amour pour ton amour ? Tu volais à de telles altitudes. Il faut que l’infortune t’incline et t’abatte pour qu’enfin, je te sente un peu à ma hauteur.
ARTHUR.-.. (portant à sa joue la main d’Isabelle) Ah. Mon Isabelle. Que ne me suis-je épargné tous ces tours et détours. Que n’ai-je coupé au plus court jusqu’à toi.
ISABELLE.- A tout instant, n’est-il pas toujours temps ? Il ne tient qu’à toi de franchir le fossé qui nous sépare et nous rapprocher comme autrefois.
ARTHUR.- Il n’y a rien que je désire davantage.
ISABELLE.- Renier ton reniement, tu accepterais ?
ARTHUR.- J’accepte tout ce que tu m’offres.
ISABELLE.- Confesser tes péchés avec le profond respect d’avoir offensé Dieu, et la ferme intention de ne plus l’offenser, et en communion avec les Saints, recevoir les saintes espèces, comme autrefois, est-ce que tu veux bien ?
ARTHUR.- Si tu le juges pas lâche.
ISABELLE.- Comment peut-on juger lâche le courage même ?
ARTHUR.- Sain, robuste, j’étais incrédule. Faible, malade, je croirais ?
ISABELLE.- Et si, pour le Fils de l’Homme, l’état de malade était l’état de l’homme qu’il aimait le plus ?
ARTHUR.- Je le crois, si tu le crois.
ISABELLE.- Est-ce que je peux chercher l’aumônier ?
ARTHUR.- Je le désire si tu le désires.
ISABELLE.- C’est à toi de le vouloir. La conversion doit être tienne.
ARTHUR.- Je le veux, si tu le veux.
ISABELLE.- (se levant, allant à la porte, tout en dirigeant le plat de sa main, vers Arthur.) Ne va pas reconsidérer les choses, pendant mon absence. Surtout, reste dans de telles bonnes dispositions. (Isabelle sort, Arthur se repose, épuisé)
Entrent un enfant de choeur, l’aumônier, porteur d’un ciboire, qui confesse et communie Arthur, Isabelle.
ISABELLE.- (à l’aumônier) Mon père. Vous êtes sûr que sa confession a été complète ?
L’aumônier.- Elle l’a été.
ISABELLE.- Je me défie tellement de ma mémoire que j’ajoute au péché omis le péché d’omission.
L’aumônier.- Ses péchés lui ont été remis. Soyez rassurée.
ISABELLE.- Il ne faudrait pas qu’un innocent oubli ait des conséquences trop funestes.
L’aumônier.- Il est absous, plus qu’absous. Allez en paix.
L’enfant de choeur et l’aumônier sortent.
ARTHUR.- (se dressant brusquement) Ma Mère. Quelle heure est-il ?
ISABELLE.- Il est quatre heures.
ARTHUR.- (rageur) Je vous avais dit de me tenir la tête hors de l’eau. (Il veut saisir ses habits et s’habiller) Ah . (Il meurt)(Isabelle le contemple un instant et tombe à genoux au pied du lit)
3.
. Roche. La cuisine. Entre un évêque, un abbé, Isabelle, Dufour.
L’évêque.- .. Qui ne rougit pas de certains épisodes de sa jeunesse ? Et qui aimerait que quelqu’un les dévoile ? Il a écrit, et puis il a enchaîné sa langue, de quel droit la délie-t-on ?.. .. De combien de nos amis, ne dit-on pas qu’on préfère le dernier visage ? Pourquoi lui faire l’affront de ne retenir que le plus ingrat ? L’achèvement d’une vie, n’est-elle pas son parachèvement ? Sa fin, le but atteint ? Son terme, la perfection ? Ministre, notables, journalistes, enfants des écoles, fanfare, pompiers, tout ce théâtre laïc à la gloire de sa poésie sulfureuse n’est elle pas une insulte à sa conversion ? Exalter une enfance rebelle, une jeunesse insoumise, comme si ces deux âges étaient ses traces ultimes, alors qu’il avait soumis et maîtrisé sa maturité, c’est un viol de ses dernières volontés. C’est outrager sa mémoire… Cette trahison-là augure bien des suivantes… ..(à Isabelle) Ma consolation, Mademoiselle, c’est que votre écrit conclut que le chemin du pécheur conclut à son salut. Je suis heureux qu’il corrige la copie publique.
L’abbé.- Le ministre, Monseigneur.
Entrent le ministre, son chef de cabinet, Frédéric.
L’évêque.- La République a-t-elle si peu d’âme qu’elle se hâte de greffer l’âme des poètes, dès qu’ils la rendent?
Le ministre.- L’Eglise est-elle si peu en veine de saints qu’elle s’empresse de béatifier les mécréants ?
L’évêque.- Retenir d’un pénitent ses péchés, non sa pénitence, comme vous faites, est une déloyauté. (à Isabelle, à l’intention du ministre) Je suis heureux que votre livre témoigne qu’au lieu de toute cette foire indigne, c’est une simple messe basse dans sa paroisse, entre gens qui le connaissaient, qui convenait à votre frère… .. Adieu.
ISABELLE.- Adieu, Monseigneur. Sortent l’évêque et l’abbé.
Le ministre.- Heureusement que la voix de votre frère est si forte qu’elle couvre toute autre toute voix, comme un tonnerre. (à Isabelle) Je regrette l’absence de votre mère. Elle rend l’absence de votre frère plus absente encore.
ISABELLE.- Vous avez raison.
Le ministre.- Est-ce espérer en vain, qu’espérer lui être présenté ?
ISABELLE.- Elle n’a pas laissé place au doute. Elle ne veut voir personne.
FREDERIC.- Et si j’étais à votre place, je n’enfoncerais pas trop le clou. Elle garde un chien de sa chienne à l’un des vôtres sbires, le professeur de français de son fils. Elle l’accuse, par ses compliments sur son talent, d’avoir été la cause de ses malheurs.
Le ministre.-(ignorant délibérément Frédéric, à Isabelle).. Si elle pense cela, comme elle se trompe. Quelles traces votre mère croit-elle que laisse une époque? Les cris furieux, l’agitation éperdue, l’impudence éhontée des cabots du siècle, ou la majestueuse beauté d’un vers ?.. .. Nous autres, hommes publics, nous ne sommes que de pauvres nains. Autant on connaît mon nom, autant on méconnaît celui de votre frère, mais plus on connaîtra le sien, plus on méconnaîtra le mien. De notre nouvel âge des Républiques, de ce régime du tout venant, du commun, de l’ordinaire, du peuple, quelle est l’aristocratie naturelle ? Les artistes. Et cette élite, quel est l’élu ? Votre frère. Le sourcier d’un tel poète a droit à toute notre reconnaissance. Honneur à son professeur.
FREDERIC.- Signalons tout de même que cet élu de l’élite du peuple qu’était mon frère, avait le peuple en exécration.
ISABELLE.- Arthur haïssait le peuple , Frédéric dit vrai.
Le ministre.-(à Isabelle). …Il affirmait le haïr. Mais dire et être, n’est-ce pas deux choses différentes ? Combien de gens passent leur vie à penser autrement qu’ils vivent ? Combien, à cause des utopies familiales, haïssent et exècrent le peuple, alors qu’ils en sont bel et bien, même s’ils affirment n’en être pas ?.. Avoir gagné les mêmes trois sous, habité les mêmes réduits, enduré les mêmes privations, souffert les mêmes humiliations que le peuple, comme votre frère, qu’est-ce que c’est sinon être du peuple ? A son insu, contre son gré, par ses rêves, sa rage, son désespoir, votre frère a été plus du peuple que le peuple. Ce ne sont pas les opinions qu’il faut juger, mais les situations et les sentiments.
FREDERIC.- Comme vous retournez bien le gant. Tout est son contraire et réciproquement… ..(s’approchant du ministre) Dites. Je vous parle, et vous affectez de répondre à ma soeur.
Le ministre.- (se retournant brusquement vers Frédéric).. .. Quelque chose ne va pas ?.. .. Vous sentez-vous injustement traité ? Je vous entends récriminer! Vous avez sujet à vous plaindre de votre place ?
FREDERIC.- (surpris) Non.
Le ministre.- Votre employeur vous fait-il une situation ou vous sert-il une rémunération injuste ?
FREDERIC.- Non.
Le Ministre.- Vous faites ce pourquoi il vous paie, il vous paie pour ce que vous faites. J’imagine que sans doute vous comparez votre sort à celui de votre frère, et que vous estimez que la vie vous traite injustement. Mais chaque être n’a-t-il pas la place qu’il peut et veut avoir ? Que peut-il pouvoir et vouloir d’autre que la réputation de cette place ?.. .. Ceci dit si votre gagne-pain vous humilie, je veux bien, pour votre frère, vous en trouver un qui vous flatte davantage.
FREDERIC.- Je le devrais à mon frère ? Vous m’insulteriez.
Le ministre.- Alors ? Où est l’anicroche ?
FREDERIC.- Jamais je ne solliciterais de passe-droit. Ce serait injurier mes égaux, inégaux.
Le ministre.- Alors, quel est le sens de vos protestations ? L’économie est notre constitution civile à tous. La seule chose que je peux faire, c’est de déroger à ses lois. Puisque vous ne le voulez pas, que puis-je ? Combien de citoyens partagent votre situation ? Vous ne partagez que le sort commun… .. (à Isabelle) Un dernier mot, Mademoiselle. Pourqu’un double projecteur éclaire, dans son obscurité, votre frère, d’une double lumière, j’inscrirai votre livre, en même temps que son oeuvre, au programme des collèges.
ISABELLE.- Merci, Monsieur le Ministre.
Le ministre.- Adieu, mademoiselle.
Sortent le ministre et le chef de cabinet.
FREDERIC.- Merci de ton mépris, Ministre. (Il tend le poing) Tu m’approvisionnes en rage! .. .. (à Isabelle, grinçant) Alors, Isabelle. Comblée, Isabelle ? Arthur, promu auteur classique ? Au septième ciel ?.. .. Haï autant que ceux qu’il haïssait ? S’il savait, comme il ragerait… .. Comme le tableau lui plairait. A coups de règle sur les doigts, devoir apprendre à l’école ses vers par coeur ? L’intonation, andouille ! Tu oublie l’intonation ! Recommence !.. .. Tes liaisons, butor ! Il faut lier les mots. Reprends !.. Elève Dufour, vous me copierez assis les Assis cent fois. Vous n’oublierez pas de les faire signer par la Reine Mère. Pense. Comme des générations d’écoliers vont le bénir. .. .. Et au collège ? Devoir plancher : “L’auteur : poète ou prophète ?”, “Son oeuvre : son oeuvre ou sa vie ?”, “L’émotion du poète dans ce vers. Expliquez (minimum 6 pages)”, “Son silence : développez !”.. .. Remboursé de sa haine. Le retour du bâton. La boucle bouclée ? Aux anges ? ..(Il va pour sortir. Ironique) .. Je vous laisse ? Croquer le mort en paix ?
ISABELLE.- C’est ça. Laisse-nous. C’est ce que tu as de mieux à faire.
Frédéric éclate de rire et sort. Isabelle se tourne vers Dufour.
ISABELLE.- Heureux, Pierre ?
DUFOUR.- Pour l’ambition qui dépend de moi, qui est de travailler avec la soeur pour le frère, oui. Mais, non, pour celle qui dépend de vous.
ISABELLE.- Et quelle est l’ambition qui dépend de moi ?
DUFOUR.- Celle de travailler pour le frère en tant que frère, et avec la soeur en tant que mari. Si vous ne me trouvez pas indigne de l’un, vous ne trouverez pas indigne que je demande la main de l’autre.
ISABELLE.- (lui serrant les mains) Si vous ne me l’aviez pas demandée, je crois bien que je vous aurais demandé de me la demander.. .. Aimons-nous, Pierre, pour mieux l’aimer.
DUFOUR.- Et aimons-le, Isabelle, pour mieux nous aimer.
ISABELLE.-.. Venez. Des journalistes nous attendent.
Ils sortent.