Acte 5
Scène 1.
Paris. La scène d’un théâtre. Assis à une table, devant des feuillets, Paul, en habit négligé, lit une conférence. Sous couvert d’eau, d’une bouteille d’absinthe, cachée par une serviette, il se verse des verres.
PAUL.-(ivre) 3 fois 5 années, ou 6 et 6 et 3, ou 7 et 7 et une, ou 4 fois 3 ou 3 fois 4 plus 3, ou 20 moins 5, ou 5 plus 5 plus 5, 15, 15 années, – 15 années si lentes à passer, que 5 fois j’ai pu apprendre à connaître et apprendre à oublier un logement, une rue, un quartier, muer 5 fois d’opinions politiques, d’amis et d’amours, si bien que cet âge ancien me semble une autre ère, – si lentes à passer, et pourtant si promptes, – je me sens néanmoins l’esprit et le corps, l’âme et le coeur, si verts et si gaillards, et si proches de mon jeune âge, que j’ai l’impression que c’était hier, et pourtant, que ces jours sont lointains. On dirait qu’ils se situent dans la nuit des temps. (Il boit) ..Est-ce que ça se situe même quelque part dans le temps ? Qui se souvient de lui ?Qui sait seulement qu’il a existé ? Ce qu’il a fait ? Ce qu’il a écrit? Qui s’inquiète seulement s’il vit ? N’est-il pas deux fois mort, mort quand il était des nôtres, puisque de tous méconnu, mort depuis qu’il n’est plus, puisque de tous inconnu ?.. .. Quel être a pourtant, mérité plus que lui de vivre et de survivre ? Quel vivant a jamais pris, comme lui, comme règle de vie, de ne rien vivre qui ait déjà été écrit, et de ne rien écrire qu’il n’ait vécu ? Et fait ce qu’il a dit ? Quel vivant, fils de vivant, a jamais comme lui, tout arpenté de l’homme, du Septentrion au Midi, de l’Orient à l’Occident, des vertus les plus glaciales aux vices les plus brûlants, de la folie rouge à la sagesse blême ? Tout sondé de l’homme, sa terre et son ciel? Il a tout vu, tout vécu. Et il a vécu cette vie-là, à l’âge même où, alors que nous étions plus vieux que lui, nous n’avions pas débuté la nôtre. Si jeune a-t-il vécu, si jeune n’a-t-il plus vécu. Epuisant la vie, il a épuisé sa vie. Ses jeunes écrits sont ses seules traces, puisqu’après on perd toute trace. Quel parfum plus odorant, Mesdames, quel alcool plus enivrant, Messieurs, que ceux distillés des fleurs et des fruits d’une jeune vie ? Aucune poésie de mort ni de vivant n’est comme celle de ce jeune être, l’essence pure d’une pure essence. (Il boit) ..Mes amis. Qui peut jurer, dans son bonheur sans nuage, que ne traîne pas, au fond de quelque vallée intime, la brume effilochée d’une mélancolie persistante ? Par respect humain, sous un visage avenant, qui ne cache la lèpre d’une solitude, la fièvre d’une rage ? Autrement dit, seriez-vous ici, Mesdames, Messieurs, si vous ne cherchiez rien ? (il montre un livre aux assistants) Vous, héros méconnus, voilà votre confident. Vous, muets, voilà votre voix. Echoués, rejetés, voilà votre rejeté, votre échoué. Venez à lui, maudits, votre maudit viendra à vous. Vous trouverez, Mesdames, Messieurs, cet excellent livre dans toutes les mauvaises librairies… .. (Il se lève) Pour que le mot de la fin lui reste à lui non à moi, je réduis la fin à son mot. Le mot de la fin sera donc : fin. (Il range ses papiers. Maigres et rares applaudissements)
Montent sur scène vers Paul. Richard, puis Dufour, derrière Richard.
RICHARD.- Sachez, Monsieur, ce que vous ne savez pas. J’ai vu votre fantôme il n’y a pas 8 jours.
PAUL.- Sachez, Monsieur, ce que je sais ! Il est tout à fait sûr que ce n’est pas lui !
RICHARD.- Permettez. Nom, prénom, âge, lieu de naissance, votre plaque d’identité coïncide point pour point à la mienne.
PAUL.- Permettez. Nom pour nom, cette essence de patronymes-là est si répandue dans les Ardennes qu’elle en est commune.
RICHARD.- Je poursuis le parallèle. Le vôtre a-t-il une mère seule, un frère, deux soeurs, qui habitent une ferme près de Charleville, comme le mien ?
PAUL.- Confrontons-les, puisque vous insistez. J’ai vu le mien pour la dernière fois en Allemagne. Où prétendez-vous que vous venez de voir le vôtre ?
RICHARD.- A 1 jour de train d’ici, 8 jours de bateau, 8 jours de caravane, dans l’épaule de l’Afrique, tout près de son coeur, au Harrar.
PAUL.- Je l’ai connu comme bohème. Vous, comment avez-vous connu le vôtre ?
RICHARD.- C’est une relation d’affaires. J’ai souvent logé chez lui.
PAUL.- Ne me dites pas qu’il fait des affaires et qu’il loge quelque part.
RICHARD.- C’est un homme aisé, qui est à demi marié, qui a pignon sur rue, qui habite un très joli bungalow, qui a des domestiques.
PAUL.- Rangez votre caricature bourgeoise dans vos papiers et vos papiers dans vos tiroirs. Il n’a rien à voir avec le mien.
RICHARD.- Le mien m’a avoué qu’il avait défrayé la chronique dans sa jeunesse, qu’il avait fait les 400 coups à Paris, qu’il avait écrit des poésies qui sentaient le souffre, mais que de cette fièvre de jeunesse, il était complètement guéri.
PAUL.-(se retournant) Les signes distinctifs du vôtre ? Le mien a une crinière de lion.
RICHARD.- Le mien a le poil ras du militaire.
PAUL.- Sa conversation s’enfle tout d’un coup en invectives?
RICHARD.- C’est la mesure même. Il n’a jamais un mot plus haut que l’autre.
PAUL.-Il ne peut s’empêcher de persifler les gens ?
RICHARD.- Il n’y a pas d’être plus sensible et plus respectueux d’autrui.
PAUL.- Il s’emmure tout d’un coup d’une noire mélancolie dont il ne se libère que longtemps après ?
RICHARD.- Je n’ai jamais connu un homme qui rit et plaisante tout le temps comme lui.
PAUL.- Le vôtre est l’exacte tête à massacre du mien. Jugez si le mien a pu ressusciter dans le vôtre. (Il lui tourne le dos)
RICHARD.- (insistant) Le mien a toute une bibliothèque.
PAUL.- (se tournant à demi) Voyons voir ce qu’il lit.
RICHARD.- C’est une bibliothèque pratique. Cela va du “Grand livre du bricolage” à “La menuiserie facile”, en passant par “Le petit serrurier” et “Le quincaillier sans peine”.
PAUL.- (riant) Ca ne s’invente pas.
RICHARD.- Il a écrit aussi et publié.
PAUL.- Publiez voir ce qu’il a publié.
RICHARD.- Il a écrit et publié une communication sur les coutumes des Afars et des Issas, dans le Bulletin de la Société de Géographie.
PAUL.- Ce n’est pas un portrait, c’est une charge. Portez-lui le coup de grâce. Dites-moi de quoi il vit.
RICHARD.- Il tient un bazar.
PAUL.- (riant) Le comble du comble. Etalez voir de son étalage.
RICHARD.- Il vend un peu de tout.
PAUL.- Détaillez voir un peu de ce peu de tout.
RICHARD.- Pêle-mêle, autant que je m’en souvienne. Des chemises, des tire-bouchons, des chapelets, des gravures licencieuses, des casseroles, des cartes postales, des fers à repasser, des médailles pieuses, des clous, des carnets, des entonnoirs, des images saintes de première communion, de tout…
PAUL.- (éclatant de rire) Le camelot de la Corne.
RICHARD.- Il est invité à la chasse par le conseiller militaire le lundi, à l’apéritif chez le consul le mercredi, à dîner chez l’évêque le samedi. Il fait partie des notables de la ville.
PAUL.- Feu. Voilà qui dépasse tout. C’est un personnage de vaudeville que vous m’avez décrit là… Assez ri. Adieu, Monsieur.
RICHARD.- Le mien est le vôtre. Rien ne sert de le nier.
PAUL.- Si c’est lui, c’est un imposteur. Et si c’est véritablement lui, c’est un véritable imposteur. Et même si le vôtre est le mien, il n’est tout de même pas le mien. Ils sont cent millions de panaris comme lui dans la chaussette de l’Afrique… .. Adieu. J’ai dit: Adieu. (Sort Richard.S’approche de Paul Dufour.)
DUFOUR.- Un ami de l’ami. J’ai connu votre inconnu quand il était méconnu. (se présentant) Pierre Dufour.
PAUL.- Pierre Dufour. J’ai entendu parler de vous.
DUFOUR.- Je m’honore d’être l’ami de Forain.
PAUL.- L’ami de mes amis est mon ami. (il lui serre la main)
DUFOUR.- Bien qu’ami d’ami, répondrez-vous favorablement à ma demande ?
PAUL.- Que vous ne m’avez pas dite. Je n’y peux donc répondre favorablement.
DUFOUR.- Me donner l’adresse de la famille Rimbaud.
PAUL.- Que diable voulez-vous faire dans cette horde ?
DUFOUR.- Vous allez me brocarder. Je suis devenu son fanatique et son fétichiste. J’aurais aimé épingler dans ma collection sa mère, son frère, sa soeur.
PAUL.- J’ai été comme vous, fanatique et fétichiste fou d’un vétéran, quoique plus vieux que le vôtre de 4 siècles. Pensez si je vous brocarderai. (tout en écrivant) Ils habitent à Roche, un petit village à côté de Charleville. (il lui donne le bout de papier).. .. Un conseil. Prévoyez d’acquitter à la mère un droit d’entrée au musée de son fils. Elle prétextera les pauvres de sa paroisse. Les pauvres, ce sera elle. Donnez dans le panneau. Ne vous fendez pas de tas, mais pas de rien non plus. Que ce ne soit pas ridicule pour elle, mais ne soyez pas ridicule pour vous non plus. .. .. Ho.Dufour. Une dernière offre. Offrez-moi un verre !
Sortent Dufour et Paul.
Scène 2.
Roche. La cuisine. Entrent Isabelle, Frédéric, Mme Rimbaud, en deuil.
ISABELLE.-.. Je n’y peux rien. J’ai toujours l’impression qu’elle est quelque part dans la maison. Je la cherche malgré moi. Je fais chaque chambre l’une après l’autre. (Elle fond en larmes)
FREDERIC.- Le crève-coeur, c’est qu’elle n’a connu de la course que l’entraînement. Elle a été toute sa vie prête à courir, mais elle n’a jamais connu aucun départ. Je trouve ça particulièrement injuste.
Mme RIMBAUD.- Mon Dieu, comme un enterrement enterre tout. Et comme vous la ressuscitez vite en ange. Avez-vous oublié l’arrogante qu’elle était ?.. .. Toute sa vie, elle s’est rebellée contre moi. C’est contre moi qu’elle est tombée malade. Elle n’a passé le pas que pour me porter tort une dernière fois. Sa dernière heure n’a été que son dernier coup bas.Jugez si elle a droit à votre indulgence. Rappelez-vous ce qu’elle était vraiment, au lieu de la réincarner en image sainte… .. Ne croyez pas me berner avec vos simagrées.Je vous connais comme ma poche. Vous vous dites que quelques minutes à ne rien faire, c’est toujours bon à prendre, vous prenez vos aises et vous mouillez vos joues. Je ne suis pas dupe. (à Frédéric) Tu n’as aucune raison de laisser se perdre le jour de congé que t’a donné Monsieur Bonnetier. Il y a des bûches à ranger dans le hangar. (à Isabelle) Toi, il est plus que temps de faire le deuil du deuil. Ouvre grand ses fenêtres, – laisse les grandes ouvertes, ça en a besoin -, mets les draps, la taie et l’alèse à la lessive, retourne le matelas, lave le sol, fais les carreaux de la fenêtre, vide l’armoire de ses vêtements, mets-les dans un sac et monte le au grenier. Je veux que sa chambre soit comme si ça avait toujours été une chambre inoccupée. Je veux que votre soeur soit comme si elle n’a jamais existé.
On frappe. Frédéric ouvre. Entre Dufour.
DUFOUR.- (voyant les habits de deuil) Oh. Pardon. J’arrive mal à propos.
Mme RIMBAUD.- (revêche) Qu’y a-t-il ?
DUFOUR.- J’étais venu pour un remboursement entre autres. Sans doute, est-il opportun que je repasse.
Mme RIMBAUD.- Surprise pour surprise, épargnez-nous de nous surprendre une deuxième fois… .. Vous veniez pour un remboursement?
DUFOUR.- Un ami commun avait contracté, il y a 15 ans, auprès de votre fils Arthur, une dette qu’il m’a chargé de rembourser.
Mme RIMBAUD.- Une dette ? Morale ?
DUFOUR.- Non. Non. Une dette d’argent. (Il sort une enveloppe de sa poche, qu’il dépose sur la table)
Mme RIMBAUD.- Il aurait emprunté de l’argent à mon fils? De qui mon fils l’avait-il eu ?
DUFOUR.- Je ne sais rien de plus.
Mme RIMBAUD.- Quel est le nom de cet ami ?
DUFOUR- Il préfère que je le taise.
Mme RIMBAUD.- Pour n’avoir pas à payer les intérêts ?
DUFOUR.- Il les a inclus. Il a plutôt arrondi la somme.
Mme RIMBAUD.- (prenant l’enveloppe) Je prends la somme sous toute réserve. .. .. Vous disiez un remboursement, entre autres ?
DUFOUR.- Pour vous parler franchement, en deux mots comme en mille, je me suis pris de passion pour les écrits de votre fils. Quel fou d’une peinture ne s’enquiert pas du peintre ? J’aurais ardemment souhaité que vous me laissiez vous questionner sur lui .
Mme RIMBAUD.- (accompagnant Dufour à la porte) Souhaitez plutôt ardemment que personne ne réponde jamais à vos questions. Vous ne courrez ainsi devant aucune amère déception.
ISABELLE.- .. (s’interposant) Ainsi, vous aimez ce que mon frère a écrit?
DUFOUR.- J’en suis fou. C’est mieux que bien, et mieux que mieux. C’est le meilleur du meilleur.
ISABELLE.- J’ai longtemps cru en lui, et puis j’ai douté devant l’incrédulité générale. Que je vous suis reconnaissante. Vous me rendez ma foi première… .. ( passant devant Mme Rimbaud) Puisque vous avez eu l’honnêteté de rembourser à mon frère une somme qu’il n’attendait certainement plus, faites-nous, en échange, l’honnêteté de partager notre humble repas.
Mme RIMBAUD.- Je suis heureuse que tu l’invites. (jetant un regard appuyé sur Isabelle et sur Frédéric) Permettez que quelqu’un vaque aux travaux de la maison . Elle sort, l’enveloppe à la main, Isabelle et Frédéric n’ont pas bougé. Isabelle revient vers Dufour.
ISABELLE.- Enfin, Monsieur, je puis être avec vous comme je suis avec moi… ..Que la plus heureuse des nouvelles vous fête, Monsieur. Le jour même où vous vous en venez à la rencontre de mon frère, mon frère vous annonce qu’il s’en vient à la nôtre.
DUFOUR.- Quoi ? Il vient ici ?
ISABELLE.- Le temps de réaliser ses biens et de faire le voyage, il nous serre dans ses bras.
DUFOUR.- Juste au moment.
ISABELLE.- Juste au moment.
DUFOUR.- Juste au moment où je m’approche de vous, il se rapproche des siens ! Peut-on imaginer hasard plus prodigieux ?
ISABELLE.- Juste au moment où vous venez aux nouvelles, je vous annonce celle qu’il revient après 15 ans d’absence. Peut-on imaginer rencontre plus extraordinaire ?
DUFOUR.- Que son oeuvre entre en scène ! Frappez les 3 coups ! Que reconnue, son oeuvre naisse au jour ! Que pour elle, sonnent enfin les trompettes de la renommée !
ISABELLE.- Pour son oeuvre certes, mais pour lui bien plus.
DUFOUR.- Pour lui, bien plus ? Que voulez-vous dire ?
ISABELLE.- Sachez que plus que son oeuvre, mon frère est à lui-même sa plus belle oeuvre. Mieux que son oeuvre, il est à lui-même sa plus belle réussite. Qu’est-ce qui comprend l’autre ? Une oeuvre une vie, ou une vie une oeuvre ? Que n’a pas été mon frère ? Que n’a-t-il pas vécu ? Il a joué les plus beaux rôles.Il a été le héros de toutes les pièces. Jeune homme à la mode. Marcheur infatigable. Homme de toutes les langues. Mercenaire aventureux. Trafiquant sans scrupules. Explorateur intrépide. Faiseur de sa propre fortune. Et en plus poète. Il faudra que je vous raconte tout en détail. Son oeuvre n’a été qu’une partie de sa vie. Que sa vie accède en premier à la notoriété, et son oeuvre ensuite dans la foulée !
DUFOUR.- (allant vers Isabelle et lui serrant les mains des deux siennes) Qu’a besoin un tel être de plus que paraître pour être ? Frédéric s’approche d’eux.
FREDERIC.- .. Est-ce que, dans ce choeur harmonieux peut se faire entendre un couac ?
ISABELLE.- N’écoutez pas Frédéric. Sur le jeune frère, le frère aîné a toujours eu la vue un peu basse. Sa jalousie le rend myope.
FREDERIC.- La vue de ma soeur n’est pas moins faussée. Son exaltation fraternelle lui donne à elle un fort strabisme.
DUFOUR.- (apaisant Isabelle) Votre frère ne dénigrera rien à mes yeux que mes yeux ne le veuillent. Je sais faire la part des choses.(à Frédéric) Vous voulez corriger, si je comprends bien, le portrait qu’a fait du frère la soeur?
FREDERIC.- Pas le portrait. Les portraits. .. .. Passons en revue, l’un après l’autre, si vous voulez bien, chacun des personnages romanesques dont ma soeur a affublé mon frère… ..Faiseur de sa propre fortune ? N’en faisons pas un Laffite. D’après ses propres dires, en 15 ans, avec des fatigues horribles, sous des climats atroces, par une économie sordide, il a épargné moins que, dans le même temps, un honnête travailleur de chez nous. C’est dire que ce n’est pas le Pérou. .. ..Explorateur intrépide ? Ma soeur s’est aventurée. Une vague communication de lui a bien été publiée sur les indigènes du cru. En comparaison des livres dont il rêvait, est-ce que ce n’est pas de la verroterie pour Blancs ?.. .. Trafiquant sans scrupules ? Ne trafiquons pas la vérité. La vérité est qu’il s’est fait bel et bien rouler dans la farine. Il a acheté hors de prix, de vieux fusils rouillés, qu’on lui a confisqués à l’arrivée. La belle affaire qu’il a faite… ..Mercenaire aventureux ? Elle s’est bien engagée. Il s’est enrôlé dans les troupes coloniales hollandaises pour l’Indonésie, c’est vrai, mais il a effectué la traversée dans les cuisines et n’avait le droit de monter sur le pont que la nuit, à cause des passagers. A l’arrivée, à peine sur le quai, il a déserté et pris le bateau du retour… .. Homme de toutes les langues ? Elle ferait mieux de tenir la sienne. Il ne connaissait de trois ou quatre langues que quelques phrases pour touristes. Dans aucune, il n’aurait pu demander où est la gare… .. Marcheur infatigable ? Elle vous fait marcher. Les pieds pleins d’ampoules, il évitait le centre des villes par peur de la police et s’affolait quand le jour tombait parce qu’il avait peur la nuit. Caché au plus épais des buissons, fou de peur au plus léger craquement, il ne s’endormait qu’à la pointe du jour. .. .. Jeune homme à la mode ? Comme elle date. Au souvenir de ses années parisiennes, il se cachait la figure de ses mains, de honte… ..Et pour nouer le paquet, une bien pauvre raison le fait revenir : il veut se faire une fin : il veut se marier et avoir un fils qui ne vive pas ce qu’il a vécu. (montrant Isabelle) Passe d’échouer, qui n’échoue pas ? Mais travestir l’échec, n’est-ce pas faire deux fois honte ? Réussite est l’échec qui s’avoue. Double échec est l’échec qui se nie.
DUFOUR.- (à Isabelle) Quelles plus belles armoiries que la rude adversité ? Laissez infuser de la fleur bleue de réussi et d’heureux et vous aurez de la tisane à l’eau de rose, mais distillez du grain d’échoué et d’infortuné, et vous aurez une boisson forte et âpre. Il n’y a rien qui ennoblisse un homme autant que les épreuves. L’infortune de votre frère a épuisé toute infortune, comme sa poésie a épuisé toute poésie. Ce que dit votre frère de son frère le grandit, autant que le grandit ce qu’a dit de son frère la soeur. .. (à Isabelle) Si j’osais, je vous dirais la folie dont je rêve pour aider à sa réputation.
SABELLE.- Dites. Et votre rêve ne sera plus rêve, mais réalité.
DUFOUR.- Rêver est involontaire, dire le rêve ne l’est pas.
ISABELLE.- Vous dites bien que vous avez rêvé.
DUFOUR.- C’est vrai.
ISABELLE.- Vous pouvez donc dire ce que vous avez rêvé.
DUFOUR.- ..Ecrire quelque chose sur lui… .. Je lance l’invention, je ne dépose pas le brevet.
ISABELLE.-.. Votre rêve fou n’a rien de fou ni rien d’un rêve… .. Plus ma raison le considère, plus elle lui trouve de la sagesse… .. C’est même la meilleure idée du monde ! J’enfourche votre enthousiasme.
DUFOUR.- Mais votre frère donnera-t-il la permission ?
ISABELLE.- S’est-il publié pour se réserver ? Se publiant, il échappe à son privé.
DUFOUR.- Qui suis-je ? Je ne suis un nom que pour moi. Pour les autres, je suis anonyme. De quel droit écrirais-je sur lui, qui ne suis ni son parent, ni son ami ?
ISABELLE.- Du droit de l’admiration. Qui est son proche ? Le frère qui ne dénigre ou l’inconnu qui l’admire ? Je vous donne un droit supplémentaire : moi. Joignons notre double collecte. Ecrivons quelque chose ensemble.
DUFOUR.- Cela vaut-il engagement ?
ISABELLE.- Si votre engagement vaut.
DUFOUR.- Je signe des deux mains.
ISABELLE.- (lui tendant ses mains) Ce sera signé de quatre. Commençons notre brouillon dès maintenant : je vais vous montrer les lieux où il a vécu. (Ils sortent)
FREDERIC.- ..(après eux) Ecrire sur quelqu’un qui écrit ? Belles Lettres sur Belles Lettres ? Un bel homme de lettres sur un bel homme de lettres ? Quelle postérité croyez-vous que cela puisse avoir ? Est-ce que ça ne fait pas un couple bien stérile ? .. ..Comme s’il n’y avait pas d’autres guerres à mener, d’une autre importance. (Il leur montre le poing) J’enrage.
Il sort.