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4. Les Rimbaud, mère, filles et fils

Acte 4

Scène 1.

 

 Charleville. L’appartement des Rimbaud. La cuisine. Mme Rimbaud, assise, Isabelle, Vitalie.

 Mme RIMBAUD.- (à Isabelle) Qu’est-ce qu’elle dit qu’elle a ?

ISABELLE.- Elle ne se sent pas bien. Elle dit qu’elle peine à rester debout.

Mme RIMBAUD.- (à Vitalie) Qu’est-ce qu’il y a ? (Vitalie écarte les bras et se domine pour ne pas pleurer) On s’apitoie sur soi ?(Vitalie pleure) .. Tu t’inquiètes de ma santé à moi ? Qui s’en soucie? Tu t’es demandé pourquoi il m’arrivait de boiter ?.. .. J’ai tout le côté pris. Une sensibilité de la moitié de la tête, une pression sur la face interne du globe de l’oeil, une demi-surdité de l’oreille, des ganglions à l’aisselle, un vaisseau lymphatique du bras enflé et rouge, une éruption de vésicules au pouce, des ganglions à l’aîne, le pied rouge et enflé. Est-ce qu’il n’y a pas pour l’imagination de quoi battre la campagne ? Ca peut être le pire. Ca doit être le pire. Est-ce que j’ai jamais dit un mot ? Il faut que tu te plaignes pour que j’en fasse état. Qui écoute son mal, l’augmente. Va oublier le tien en lavant l’escalier. (sort Vitalie)

On frappe.

Mme Rimbaud.-(à Isabelle) .. ..Dis que je ne suis pas là.

Isabelle va ouvrir, laissant la porte entrouverte. Au bout d’un moment, elle revient, très émue.

 ISABELLE.- Maman. C’est Monsieur Verlaine. L’ami d’Arthur. Celui qui a publié des livres !

Mme RIMBAUD.- Comme un nom un peu connu te retourne les sangs ! .. Ne me fais pas honte. Reprends ton sang froid, ma fille…(Isabelle se calme) .. D’une voix posée, va lui dire qu’Arthur n’est pas là.

ISABELLE.- (y allant, puis revenant, toujours émue) Maman. Monsieur Verlaine se fait pressant. Il aimerait te voir.

Mme RIMBAUD.- (haut, à travers la porte entrouverte) Enfin, Monsieur. Qu’avez-vous à réclamer ? Vous n’étiez plus maître de vous. Tout homme a droit de à protéger sa vie.

PAUL.- (passant sa tête par la porte entrouverte) Que vous vous trompez. Je n’éprouve pour votre fils que gratitude et reconnaissance. (Il entre dans la cuisine, il est très élégant) Non seulement, à bon droit, il a fait ce qu’il devait, il s’est sauvé de moi, mais, contre toute attente, il m’a sauvé de moi-même ! Sachez ce que vous ne savez pas. Cette année de prison m’a converti. J’ai retrouvé ma foi perdue. Je crois de nouveau en Notre Sainte Mère l’Eglise. Je n’ai plus que la ferme résolution de faire le bien.

Mme RIMBAUD.- Isabelle, tu n’as pas fini tes devoirs et tu as encore des leçons.

 ISABELLE.- Mais, Maman.

Mme RIMBAUD.- Mais, Isabelle.

ISABELLE.- Oui, Maman. (elle sort)

Mme RIMBAUD.- Soyons clair, Monsieur. Je n’ai pas dételé mon fils de son colportage d’écritures, pour que quelqu’un l’y attelle de nouveau. Il est hors de question que je mette qui que ce soit de son ancienne vie en relation avec lui.

PAUL.- Exigence justifiée. Je vous rassure. ..Mais, je vous en prie, Madame. Décriez l’ancien article, ne décriez pas le commerce. Je ne veux rien moins que de votre fils le double salut. Il a perdu la foi de son enfance, et la poésie de sa jeunesse. En lui rappelant la première, je veux qu’il retrouve la seconde. La voix qui prêche la bonne parole aux foules a toujours fait bonne recette. Tout ce qui est parole sainte s’est toujours vendu son poids d’argent. Les poètes chrétiens ont fortune faite.

Mme RIMBAUD.- Des mots. Changer de chanson ne changera en rien la chanson. Je ne suis pas de votre avis. Bénite ou pas, la poésie, c’est toujours ces mêmes trois pois chiches pas cuits, auxquels personne ne touche et qu’on laisse au bord de l’assiette.Le moins qu’on puisse dire, c’est que la poésie ne nourrit pas son homme.. .. Dussé-je le chanter sur tous les tons jusqu’à la fin de mes jours, la seule façon sûre, pour Arthur, de gagner sa vie et celle des siens, c’est d’exercer la profession de professeur. Elle est taillée pour lui, comme lui est taillé pour elle. C’est sa seule voie. Je ne démordrai jamais de cela.

PAUL.- Vous oubliez qu’une profession emprisonne. Une profession est une cage en fer, où on vous force à entrer, qu’on vous force à occuper toute et elle seule. Que se passe-t-il au bout d’une vie de cette vie-là ? On sort courbé à vie. Celui qui exerce une profession se condamne à se déformer pour ne plus remplir qu’une fonction unique. Il développe une faculté et laisse s’atrophier toutes les autres. Celui qui vit une vie d’infirme, quel sentiment l’inspirera toute sa vie sinon le sentiment de son infirmité ?

Mme RIMBAUD.- .. .. En somme, gagner notre pain, c’est bon pour moi ? Le gagner où je le peux, comme je le peux, de qui je le peux, livrer chaque mois l’ignoble bataille du loyer et du gaz, m’enliser chaque année un peu plus dans la boue de notre dette, avec la peur affreuse qu’un beau jour, on ne nous livre plus, c’est bon pour moi ?

PAUL.- .. Vous avez des dettes ?

Mme RIMBAUD.- C’est trop très aimable à vous de m’en faire honte.

PAUL.-Non. Non. C’est moi qui m’en fais honte.

Mme RIMBAUD.- Je ne décrivais que notre tableau.

PAUL.-.. Que craignez-vous qu’on ne vous livre plus ?

Mme RIMBAUD.- La chose est grossière et triviale.

 PAUL.- Plus que les besoins élémentaires ?

 Mme RIMBAUD.- Ni plus, ni moins. Autant.

PAUL.- C’est me dédaigner que croire que je dédaigne les choses humbles. Ne cachez pas à l’ami de votre fils ce que vous ne cacheriez pas à votre fils. Je vous en prie. Que craignez-vous qu’on ne vous livre plus ?

Mme RIMBAUD.- .. .. Le charbon. .. .. Dieu m’est témoin que je vous ai vidé mon sac sur votre prière.

PAUL.- (sortant de l’argent et le mettant sur la table) Jamais je ne supporterais que ma mère se ronge les sangs pour une chose aussi nécessaire.

Mme RIMBAUD.- Je ne fais pas l’aumône. Je ne vous demande pas la charité.

PAUL.- (le repoussant vers elle) Ce n’est pas charité, c’est justice. Mon excès paie votre manque. Ca vaut moins que ça paie. Avec les moyens que j’ai, c’est encore moi qui suis en dette.

Mme RIMBAUD.- Si vous croyez m’acheter, vous vous trompez.

PAUL.- Quand c’est à vous que je suis vendu ? Je me porte partie civile contre votre fils ! J’assure votre défense. L’art n’est pas cet orgueilleux, qui se fait servir, c’est cet humble, qui sert. Alors qu’on est dans sa pleine force, être à la charge d’une mère sans ressources, c’est une ignominie. Sa conduite est inqualifiable… .. Vous m’avez dicté mon devoir : lui remontrer ses devoirs. Vous pouvez et vous devez me faire confiance. Je me ferai votre voix.

Mme RIMBAUD.- Je m’abandonne à vous. Ne me décevez pas.

PAUL.- Fiez-vous en moi comme en vous-même.

Mme RIMBAUD.- (écrivant sur un bout de papier) Il habite à Stuttgart, chez un particulier. Il est précepteur de son fils.

PAUL.- Je vous jure qu’il m’écoutera et m’entendra.

 Paul sort, puis Mme Rimbaud prend l’argent et sort.

Scène 2.

 Stuttgart. Une rive du Neckar. Arthur, en bourgeois, descend et ne quitte pas des yeux Paul, qui descend de même, plus loin, les mains dans les poches.

ARTHUR.- (ne quittant pas Paul des yeux montrant ses mains dans les poches, ricanant) On ne se gratte pas. On ne touche à rien. Le vaillant petit soldat sort ses mains des poches.(Paul ne comprend pas, regarde ses mains dans les poches ce qu’elles ont) Tu as toujours été amateurs de farces et attrapes. Je n’aimerais pas que tu me sortes un diable de ta boîte.

PAUL.- (comprenant) Tu fais erreur. Je suis animé des intentions les plus pures. C’est ce que j’ai appris de toi qui m’a donné du souci. .. ..Arthur. Comment peux-tu te nuire à ce point ? On m’a dit que tu n’écrivais plus ?

ARTHUR.- Tout à fait. Guéri. Qui te l’a dit ? ….(montrant sa main) Vice solitaire. Défait… ..Plus de durillon au doigt. Plus de crampe au bras. Main merveilleusement dispose. Vaque le plus aisément du monde comme tout un chacun, à laver, coudre, brosser, cirer, clouer, visser. L’esprit , prodigieusement libre, pour se consacrer à la sacro-sainte étude de mon budget : ce que je gagne, de ce que je dépense, ce que je mets de côté. Libre magnifiquement pour s’adonner au culte divin du comment faire carrière. L’élite des passe-temps.

PAUL.- Comment peut-on se porter atteinte, comme tu fais ?.. ..Quand on a un encrier plein de talent comme toi, c’est un crime de laisser sécher sa plume.

ARTHUR.- Il n’y a qu’un crime, celui d’être désuet. Main à la pâte et bouche cousue, tel est le cours du temps. Debout. Au travail. Il est l’heure. Et l’homme, joyeux, se lève, se brosse les dents, noue ses lacets, embrasse sa femme, et va joyeusement à son travail… ..Résolument moderne. Etre à la pointe.

PAUL.- Tu comptes passer ta vie à te nourrir de cette ration-là ?.. .. Est-ce de trois miettes qu’on rassasie une faim insatiable ? .. .. Pourquoi ne ferais-tu pas comme moi ? Si tu frappais au vieux porche ? C’a été outrageusement repeint et fardé, ignomineusement dénaturé et défiguré. La bondieuserie saint-sulpicienne l’a affadi et édulcoré on ne peut plus. Mais, lessivée, nettoyée, la religion retrouve toute sa force et sa verdeur.

ARTHUR.-Non ?

PAUL.- Si.

ARTHUR.- Pénitence, au pénitencier ? La cellule de prison, monastique ?

PAUL.- Ma libération, ma rédemption.

ARTHUR.- Réendossé le vieil habit, tel qu’il était ?

 PAUL.- Tel qu’il était, le vieil habit.

ARTHUR.- Sans le recouper, le rajuster ?

PAUL.- Sans le recouper, le rajuster.

ARTHUR.- Tel quel, le vieux bâti, le vieux patron ?

PAUL.- Le vieux bâti, le vieux patron, tel quel.

ARTHUR.- Les boutons ne te sautent quelque part ?

PAUL.- Que cache le masque de l’ironie ? Le visage de la souffrance. Tu railles trop pour ne pas désespérer. .. .. Arthur. Viens à résipiscence. C’est quand on avoue qu’on souffre qu’on peut espérer guérir. Qui sait mieux que toi le vrai ? On ne distrait un ennui sans fin que par de l’absolu. On ne lave une mer de boue que par un océan d’innocence. Retrouve l’innocente foi de ton enfance. Convertissez-vous, ta poésie et toi, à la religion, et ta poésie et toi, vous ferez votre double salut et votre double fortune.

ARTHUR.- Epargne ta peine. Tu frappes en sourd à la porte d’un sourd.

PAUL.- Tu préfères renier trois fois et trois fois désespérer ?

ARTHUR.- Tu te fatigues pour rien. Economise ta salive.

PAUL.- N’est-il pas dommage, par orgueil et entêtement, de ne pas recouvrer la paix de l’âme et la sécurité de ses jours ?

ARTHUR.- Tu perds ta peine. Au lieu de t’entêter dans tes idées fixes, que ne vas-tu pas t’aérer l’esprit. Ouvre-toi aux beautés du monde. Fais un peu de tourisme. Visite les curiosités de la ville. Stuttgart abonde en singularités. .. .. Si tu ne pratiquais pas, depuis peu, une censure morale aussi rigoureuse, je t’aurais bien recommandé, dans certain théâtre tout proche, certaine scène lascive. Cela te distrairait.

PAUL.- Lascive ? Id est ?

ARTHUR.- Mais tu as fait voeu de chasteté.

PAUL.- Mais encore ?

ARTHUR.- Je ravale mes mots. Je ne tenterai pas le diable.

PAUL.- Qui croit au diable, toi ou moi ? Laisse le diable dans mon camp.

ARTHUR-Tu n’a pas entendu ce dont je te parlais… .. Il s’agit d’une de ces pensions aussi closes que libres sont leurs pensionnaires.

PAUL.- Inutile de la marquer d’une lanterne rouge. J’avais compris. Et qu’est ce qui se joue sur cette scène, que tu lui mettes trois étoiles?

ARTHUR.- Il y a dans la troupe, certaine personne, qui par la liberté de son jeu, mérite que l’amoureux de l’amour lui manifeste quelque intérêt.

PAUL.- Vraiment ?

ARTHUR.- Vraiment. On ne peut pas en imaginer une qui soit plus selon votre coeur. Elle est d’autant plus parfaite qu’elle ne sait pas qu’elle l’est. Elle a les qualités d’un sexe comme de l’autre : réservée comme une jeune fille, osée comme un garçon. Elle donne si bien à sa chair toute son âme, et à son âme toute sa chair, que de péché elle fait vertu, et de vertu péché. C’est un de ces êtres, que toute sa vie, on rêve de connaître, et que toute sa vie, on se fête d’avoir connu.

PAUL.- Toi, tu me montes un bateau.

ARTHUR.- Exact. J’invente de toutes pièces.

PAUL.- .. Elle doit être très demandée.

ARTHUR.- Justement non. Délicate et timide, elle n’attire que les délicats et les timides.

PAUL.- .. Elle ne doit pas être donnée.

ARTHUR.- Justement non. Elle compte tellement dans son prix la moitié de son plaisir, qu’elle ne compte au client que l’autre moitié.

PAUL.- Toi, tu te paies ma tête.

 ARTHUR.- Exact. Et le reste par-dessus le marché.

PAUL.- .. Elle ne doit pas monter avec n’importe qui.

ARTHUR.- Justement non. C’est hors d’elle d’être autre avec les uns qu’avec les autres.. Mais je te tente. C’est mal.Ce n’est pas parce que tu respectes que je ne crois plus, que je peux ne pas respecter que tu crois de nouveau. Je ne dis plis mot. Je sais trop quels péchés mortels encourent quelles sanctions éternelles.

PAUL.- Penser sans cesse au péché qu’on ne commet pas est un péché plus grave que le bref péché lui-même qui, en se commettant, se libère de lui.

ARTHUR.- Non. Le remords te rongera. Je me sentirai coupable que tu sentes coupable.

PAUL.- C’est ne pas le commettre qui me rongera. Ne pas le faire et ne cesser de le regretter, c’est-à-dire y penser sans cesse, est un péché cent fois pire.

ARTHUR.- A peine converti, tu ne te renieras pas, pour, à peine renié, te convertir à nouveau. PAUL.- Il est de la nature du converti que sa conversion soit quotidienne… Assez de tes scrupules. Ma vie future me regarde… .. L’adresse du boxon, sans traîner.

ARTHUR.- C’est contre mon gré.

PAUL.- Et sur mon insistance.

ARTHUR.- Tu as de quoi écrire ? .. ..Föhoküstrasse.. (Il recule)

PAUL.- Comment ça s’écrit ?

ARTHUR.- Comme ça est. .. .. Föhoküstrasse.. (Il recule)

PAUL.- (Arthur éclate de rire, Paul lui lance des cailloux) Démon ! Tu feras donc toujours des cartons sur moi ! Tu me tireras toujours au pigeon ! Je serai à jamais ta tête de Turc ! Je serai pour l’éternité ton souffre-douleur ! Satan! Belzébuth ! Aspharoth ! (Ils sortent)

Scène 3.

 Roche. La ferme des Rimbaud. Mme Rimbaud. Entre Frédéric, avec seaux de peinture, pinceaux.

FREDERIC.- (déposant le tout) Voilà. C’est fini. Un toit couvert de nouvelles tuiles, des volets raccommodés, des murs blanchis. De la tête aux pieds, la maison est comme neuve. Ta maison te plaît comme ça ?

Mme RIMBAUD.- Oh. Ma maison.

 FREDERIC.- Ta maison, oui. Elle est tienne.

Mme RIMBAUD.- Elle n’est mienne qu’à mon corps défendant. C’est toi qui as fait mon siège pour que j’accepte l’héritage. Je n’ai eu, depuis, que trop l’occasion de regretter de t’avoir cédé.

FREDERIC.- Aucune demeure n’est plus digne de nous qu’elle, Maman.

Mme RIMBAUD.-(raillant) Et personne n’est plus digne d’elle que nous. Vrais gentilshommes pour vraie gentilhommière.

FREDERIC.- Si nous ne nous apprécions pas à notre valeur, qui le fera ?

Mme RIMBAUD.- (sarcastique) Gens de qualité, affirmons nos qualités. Affirmons notre haut du panier. La maîtresse de maison : plaquée sans le sou. Le fils aîné : sans le sou, qui plaque. L’autre ? Bonne, au pair. La fille aînée : s’essouffle à suivre en classe. L’autre : s’essouffle dès qu’elle sort un pied hors du lit. La fine fleur.

FREDERIC.- Qu’est-ce qui est nous ? Les cartes qu’on nous a distribuées, ou le jeu que nous jouons ? Cette maison nous donne existence.

Mme RIMBAUD.- Pour toi, être propriétaire, c’est exister ?

FREDERIC.- Oui. Cent fois oui.

Mme RIMBAUD.- Impôt de succession, frais de notaire, taxe des portes et des fenêtres, taxe foncière, taxe d’habitation, primes d’assurance, frais d’entretien, tes dépenses, ça, nous existons. Je préférais cent fois plus notre état de locataire, figure-toi, où nous existions pourtant cent fois moins.

FREDERIC.- Mes dépenses ne devaient-elles pas être faites? Est-ce que je n’y ai pas mis du mien ?

Mme RIMBAUD.- Que tu aies mis du tien a-t-elle empêché tes dépenses? Rien ne peut venir de rien. Une maison, mon pauvre ami, a mille fois moins besoin d’un fils qui bricole que d’un homme qui gagne.

FREDERIC.- Je suis prêt à être cet homme-là. J’ai frappé à Dieu sait combien de portes. Un silence.

Mme RIMBAUD.- Si elle n’était pas si dégradante, je serais bien faite l’écho de l’offre de Monsieur Bonnetier.

FREDERIC.- Il t’a fait une offre et tu ne m’as rien dit ?

Mme RIMBAUD.- Personne ne peut porter le regard sur un pareil métier sans détourner les yeux de honte.

FREDERIC.- Il n’y a pas de métier si indigne qu’il soit moins indigne de ne pas en avoir.

Mme RIMBAUD.- Dire même quel il est, c’est s’insulter. L’exercer t’avilirait trop, et nous avec toi.

FREDERIC.- Il ne vous avilirait que s’il m’avilissait. .. ..Si tu me laissais seul juge ?

Mme RIMBAUD.- Monsieur Bonnetier te propose de l’aider à sa ferme. Dans la liste des professions, celle-ci porte un nom très cru.

FREDERIC.- ..En quoi est-ce dégradant ? Quelle famille a jamais eu les semelles boueuses ? La terre ! Ancêtre des emplois, emploi des ancêtres. Première richesse, première noblesse. Métier principal, tous les autres ne sont que des passe-temps. C’est me sous-estimer que croire que je le sous-estime. .. .. Dis m’en plus long. Monsieur Bonnetier me donnerait un salaire ?

Mme RIMBAUD.- Il te nourrirait et te paierait moitié en argent, moitié en produits de la ferme.

FREDERIC.- Trois en un. Tu remplis ton escarcelle, tu ne la vides pas, et je ne te coûte rien. Je repousserai un gagne-pain, qui me fait tant gagner?

Mme Rimbaud écrase une larme.

FREDERIC.- (se précipitant à genoux devant sa mère) Maman… .. Si l’argent est misérable, permets que ce qui le fait gagner le soit aussi. Ce qui compte en fin de compte, n’est-ce pas qu’on soit heureux ? Dieu sait jusqu’où je m’abaisserais, pour qu’un sourire à jamais ne quitte pas ton visage… Que j’ai hâte de te plaire. Quand est-ce que je commence ?

Mme RIMBAUD.- Demain matin, à 4 heures.

FREDERIC.- Tu ne désespérais donc pas que j’accepte. Rien ne m’honore plus que ta confiance. (Il la serre dans ses bras) Mme Rimbaud se dégage et se tourne vers la porte ouverte.

Mme RIMBAUD.- Isabelle. (apparaît Isabelle) Tu étais chez elle. Qu’est-ce que j’avais dit ? ISABELLE.- Mon pauvre coeur n’a pas pu résister à ses larmes.

Mme RIMBAUD.- Pleurer, c’est l’humidité des coeurs secs.Tu ne pourrais pas être moins soluble ? Comment peux-tu t’opposer à mes volontés ?

ISABELLE.- Elle se rappelle à toi. Elle soupire après ta visite.

Mme RIMBAUD.- Qu’a prescrit le médecin ? Repos absolu. Pour sa guérison, je double la prescription : j’interdis les visites. Je veux hâter son rétablissement. Si elle veut me voir, qu’elle se lève.. ..(elle se lève, revêt son manteau) Je sors pour la journée.

ISABELLE.- Bien, Maman. Sort Mme Rimbaud.

ISABELLE.- ..(à Frédéric, qui va et vient) Ce qui me stupéfie chez toi, Frédéric, c’est que tu sois redevenu célibataire avec tant de facilité ! Qui devinerait à te voir que tu es chef de famille et père de deux fillettes ?

FREDERIC.- Tu sais, même marié, je n’étais plus marié depuis belle lurette.

ISABELLE.- Tu dis ce qui t’arrange.

FREDERIC.- Je dis ce qui est. Tu n’as pas vécu ce que j’ai vécu. Je t’en prie, n’aie pas cette moue sceptique. Si elles ne m’avaient pas poussé vers la porte, crois-tu que j’aurais eu la force de partir ? .. ..Combien de fois n’ai-je pas surpris, en rentrant, Monique, rieuse, bavarde, détendue. Il suffisait qu’elle me voie sur le seuil pour qu’elle se rembrunisse. Je ne pouvais même pas me raccrocher à la bouée que mon salaire les faisait vivre. Son salaire à elle suffit à leur subsistance. Juge quels liens pouvaient nous laisser liés… .. Quant aux filles, dès qu’elles le pouvaient, elles s’envolaient comme des moineaux. N’importe quel blanc-bec de leurs copains avait le pas sur moi… .. J’avais pour elles trois de moins en moins d’existence, si bien que j’ai résolu de n’en avoir plus du tout. Je suis sûr qu’elles ne se sont aperçues que je n’étais plus là que par leur soulagement à ne plus me voir. Qui va s’imposer à qui ne pense qu’à le fuir ?.. .. Maman, elle, ne craint pas d’avouer son infirmité d’argent. Elle me fait l’honneur de compter sur ma béquille. Un pauvre salaire cher payé par un travail ingrat, elle l’apprécie plus que son prix. Auprès de qui peut-on désirer rester plus qu’auprès d’elle?

Entre Arthur, qui regarde à droite, à gauche, cherchant des yeux sa mère.

ISABELLE.- (à Arthur) Elle est partie pour la journée. (à Frédéric, continuant la conversation) Il ne t’est jamais venu à l’esprit que tu reproduis ton père ? Tu as quitté ta famille, comme il a quitté la sienne.

FREDERIC.- Sauf que pour mes enfants à moi la subsistance est assurée.

ISABELLE.- Tu reproches à tes filles leur indifférence ? Mais est-ce la manière des enfants de témoigner sans cesse à leurs parents leur attachement? Leur manière d’aimer, n’est-ce pas de jouer et de rire en toute quiétude entre leur père et leur mère ? Mais quel n’est pas leur détresse si leur père ou leur mère vient à manquer.

FREDERIC.- Tu préfères que la famille soit le champ clos d’une guerre continuelle ? Des guerres conjugales, qui en réchappe sain et sauf ? Plutôt que des rixes continuelles qui écharpent tout le monde, ne vaut-il pas mieux que chaque éclopé arrête le combat et se retire sous sa tente ?.. .. Tu dis que j’ai reproduit Papa. Je me souviens de Papa comme d’une brute vociférante, le poing levé comme une masse, crachant des jurons. De Maman, comme d’une Gorgone hurlante, les yeux fulgurant d’éclairs, les griffes en avant comme une harpie. Pourtant, est-ce qu’ils sont comme ça, quand ils sont pour eux ? (à Arthur) Lors de ton voyage vers chez lui, ses proches ont loué de Papa, sa gentillesse, sa modestie, sa culture. Maman, de son côté, ne peut pas être plus maîtresse d’elle qu’elle est. Elle plie le monde de sa main de fer. Il n’est personne au monde dont elle ne vienne à bout. Finalement, un père nous manque-t-il tant que cela ? Le caillou maternel nous affûte comme des couteaux. Notre vie d’orphelins ne nous a ni amollis ni débilités. Nous sommes vifs, alertes, éveillés. Nombre d’enfants pourvus d’un père et d’une mère sont dans un état pire.

ARTHUR.- Pauvre âne. ISABELLE.- (d’un ton de reproche) Arthur !

ARTHUR.- Pauvre mulet. .. .. Tu as le nez bouché que tu ne sentes pas que, si les parents s’en tirent les braies nettes, nous en avons, nous, plein les couches ?.. .. Qui, pourtant, a commis qui ? Nous eux, ou eux, nous ? Qui nous a pondus dans cette province pourrie ? Qui nous a nichés dans ce taudis, pleurant et hurlant tout ce qu’on pouvait ? Si déjà ils nous mettaient au monde, poulains vacillants, faons titubants, n’avaient-ils pas pour impérieux devoir, de ne nous laisser, comme tout mammifère digne de ce nom, que finis, achevés, debout, en état de vivre ? Placés, bien placés? Les parents ne peuvent s’absoudre du péché de donner l’existence à de la descendance, qu’en s’infligeant la pénitence de lui donner une profession digne d’elle. Faire des incapables et les abandonner à leur incapacité, c’est un crime. Ils s’entendent pour copuler, qu’ils s’entendent pour élever. .. Il n’y a qu’une chose de vraie sur terre, imbécile, c’est que nous sommes des laissés pour compte. (à Frédéric) Et toi, en défendant les parents, tu prêches pour ta paroisse. Tu es aussi criminel vers tes enfants que l’a été envers nous notre père.

Un silence.

 ISABELLE.- .. (à Arthur.) Ta recherche d’un emploi d’interprète a donné quelque chose ?

ARTHUR.- Pas la plus petite graine. J’ai glané partout. Les agences n’ont pas de place pour moi. Voilà où nous en sommes. Il faut nous en passer par nous placer nous-mêmes. (Arthur se lève, se plante devant la porte de la chambre de sa mère, indiquant de la main cette porte).. Le moment est venu d’en avoir le coeur net.

ISABELLE.- D’en avoir le coeur net ?

ARTHUR.- (montrant la chambre de sa mère) Il est temps de consulter le premier tiroir de sa commode. (Il va vers un placard de la cuisine qu’il ouvre)

ISABELLE.- Tu ne peux pas vouloir ça.

ARTHUR.- Je le veux, et toi aussi.

ISABELLE.- Encore heureux que tu ne le puisses pas. Son tiroir est fermé à clé, et elle a les clés sur elle.

ARTHUR.- (D’une boîte à outils, il sort un burin) Un pêne fermé est un pêne qu’il faut ouvrir, fut-ce avec peine.

ISABELLE.- Tu n’oseras pas le forcer.

ARTHUR.- Elle ose bien le fermer.

 ISABELLE.- Est-ce que tu sais l’impact que cela aura sur elle ?

ARTHUR.- Il n’y a rien dont j’ai plus parfaite conscience.

ISABELLE.- Non. Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu ne le ferais pas… .. Elle serait folle de rage. Elle ne se possèderait plus. Elle serait comme ivre. Elle hurlerait, nous battrait, nous réduirait en charpie, mettrait tout en morceaux, casserait tout, détruirait tout. Il n’y a être ni chose à quoi elle n’attenterait. Dieu sait ce qu’elle épargnerait.

ARTHUR.- Ce qui veut dire que tu devines ce que je devine.

ISABELLE.- Arthur. Ne fais pas cela. On vivra l’enfer.

ARTHUR.- Je le ferai, parce qu’on le vit déjà.

 ISABELLE.-Ce sera un enfer tel que celui-là sera un paradis.

ARTHUR.- Si tu as peur, petite soeur, arrache tes boutons, déchire tes habits, griffe-toi le visage, ébouriffe tes cheveux et hurle en courant à travers le village. Je témoignerai que tu as opposé la résistance la plus farouche.

Il approche la porte de la chambre.

ISABELLE.- (s’interposant) Entrer dans la chambre à coucher de sa mère, c’est découvrir sa nudité.

ARTHUR.- Pardon. Si la nudité est un magot, cela n’offense que le tiroir.

ISABELLE.- Tu n’oseras de ta vie paraître devant ses yeux.

ARTHUR.- Ni elle, ses yeux, de sa vie, regarder les miens.

 ISABELLE.- Arthur. Ne brave pas le ciel.

ARTHUR.-Isabelle. J’attaque la commode. Il entre dans la chambre, revient un instant après, hilare, s’asseoit sur une chaise, en balançant le burin dans sa main.

ARTHUR.- .. Rendons grâce au ciel, chère soeur, dans sa confection des humains, qu’il équilibre le poids de méchanceté par un poids égal de bêtise… .. Notre mère est non seulement mauvaise, mais encore sotte. La commode Louis-Philippe porte une table de marbre, simplement posée sur la commode ouverte. Il suffit de glisser la table de marbre, et sans viol aucun, le tiroir s’offre de lui-même à toutes les concupiscences. Quel polisson de galopin ferait grise mine à pareille invite ?

Il dépose le burin dans la boîte à outils et retourne dans la chambre.

ISABELLE.- Arthur. Prends garde de ne pas commettre un méfait pire encore, celui qu’elle te surprenne. .. ..(Elle va guetter à la fenêtre, allant de la fenêtre à la porte de la chambre, de la porte de la chambre à la fenêtre) Qui te dit qu’elle n’a pas raté le train ? Peut-être a-t-elle oublié quelque chose ? Ou a-t-elle changé d’avis ? Ou rentre-t-elle plus tôt ? Ne nous a-t-elle pas souvent surpris par surprise ? .. Arthur. Ne t’attarde pas.

Apparaît Arthur.

ARTHUR.- Ohé. De la vigie. Rappliquez. L’Ali-Baba. Sésame ouvre-toi. (à Isabelle) Isabelle. Mets les doigts de tes yeux dans la plaie du tiroir, et crois. (à Frédéric) Frédéric. Une mer de picaillons. Un océan de liquide. Viens baigner tes yeux.

Il rentre dans la chambre. Frédéric le suit, et revient presque aussitôt. ISABELLE.- (inquiète, allant de la fenêtre à la porte de la chambre) Arthur .Tes yeux ont vu. Que tes mains recouvrent.

ARTHUR.- (apparaissant) Des tombes de biffetons alignés comme dans un cimetière. Un travailleur mettrait de côté tout son salaire depuis sa première cigarette, qu’à sa dernière, il n’en amasserait pas autant. (Il rentre dans la chambre)

ISABELLE.- (dévorée d’inquiétude) Arthur. Il est temps pour découvrir la commode, il est un temps pour la recouvrir.

ARTHUR.- (apparaissant) Que ta pudeur ne s’alarme plus. J’ai tiré la jupe jusqu’au genou. La commode est de nouveau la jeune fille chaste et pudique qu’elle a toujours été.

ISABELLE.- (va contrôler la chambre, referme sur elle la porte soigneusement, s’assied loin de la porte) Mon Dieu. Je renais à la vie. J’ai cru mourir cent fois.

ARTHUR.- .. Ainsi, la bible, qui lui faisait soulever les montagnes, c’étaient des liasses de billets sales. .. .. Qu’est-ce qu’on était naïfs. Ne pouvait-on le supposer ? Tous ces trésoriers-payeurs, hommes d’église, dames d’oeuvres, secours municipal, oeuvres sociales de l’armée, aide aux familles, secours aux femmes battues, secours à l’enfance malheureuse, parents proches, lointains, femmes de ménage, anciennes, nouvelles, voisins, inconnus, auxquels elle tendait la main, toutes ces eaux devaient remplir de pleines lessiveuses… .. Et elle nous enseignait la religion. Pilleuse de troncs, mendiante de mendiants, escroc de la pitié, tire-laine d’indigents, détrousseuse d’assistance, rançonneuse du père, du fils, du saint-esprit, vide-gousset universel, elle nous enseignait le bon, le droit, l’honnête, avec vaillance et intrépidité.

ISABELLE.- Cela n’affecte pas mon admiration d’un iota. Je garde pour elle mon estime intacte .

FREDERIC.- Qui peut reprocher à la pauvreté de vivre d’expédients ? Il n’y a qu’une vertu, celle de vivre. Elle a écopé la barque comme elle a pu. Grâce à ses soins, elle s’est maintenue à flot.

ARTHUR.-.. Le Dieu d’Amour, pour qui elle brûlait et se consumait comme une vierge, c’était ce saldingue de Ploutos. Il ne reste plus à ses pauvres imitateurs qu’à copier le si beau modèle.(il va vers la porte)

ISABELLE.- Où vas-tu ? Arthur.

ARTHUR.- Plaire à Maman. Renoncer à Satan, ses pompes et ses oeuvres. Servir la vraie religion : un sou est un sou. Du diable si, à force de restriction et de petits gains, je n’amasse pas de quoi enflammer la mère pour le fils de l’amour le plus torride.

ISABELLE.- Arthur. Ce n’est pas ta voie.

ARTHUR.- Je suis venu, j’ai vu, je me suis converti.

 ISABELLE.- Arthur. Ce n’est pas ton destin.

ARTHUR.- La seule valeur d’un homme, c’est sa valeur marchande.(tendant son porte-monnaie) In hoc signo vinces !

 Il sort.

 ISABELLE.- Arthur.Tu cours à ta perte.

FREDERIC.- Laisse, Isabelle.

 ISABELLE.- (appelant) Arthur.

FREDERIC.- Laisse… .. A-t-il jamais écouté quelqu’un ? On se tue à lui dire : attention, devant toi, il y a un mur. Il nous regarde les yeux furibards, et fonce droit.. ..dedans. Tout ce qu’on pourra dire y fera-t-il jamais quelque chose ?

Isabelle fond en larmes, Frédéric regarde Arthur s’en aller.

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