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4. Les Rimbaud, mère, filles et fils

Acte 3

Scène 1.

 

Bruxelles. Le hall d’un hôtel.Assis loin de Paul, Arthur lit un journal. Dans la salle à côté, fin d’un office religieux, que Paul observe à travers la porte vitrée. Par cette porte, entre Ulla, blonde comme les blés.

PAUL.- (accompagnant Ulla, lui faisant la cour) .. Belle beauté finnoise, répondez-moi, belle beauté finnoise, qui, à la messe, priez comme une vierge et chantez comme un ange, croyez-vous aussi sincèrement que vous pratiquez ?

ULLA.- Certainement, mon bon Monsieur. Je crois aussi sincèrement que je pratique.

PAUL.- Alors, expliquez-moi ce paradoxe : croire de tout son coeur comme une madone, et être faite à faire damner un saint, est-ce que ce n’est pas contradictoire ? Tout cet alphabet de pleins et de déliés, faits apparemment pour l’utilitaire écriture de marcher dans des allées d’église, s’agenouiller sur des prie-dieu, s’asseoir sur des bancs, ne sont-ils pas autant d’hameçons diaboliques, faits réellement pour nous enferrer, nous autres pauvres pécheurs ? Et ne dites pas que si vous êtes faite comme vous êtes faite, vous n’y êtes pour rien. Loin d’estomper des formes si coupables, vous les soulignez. Vous n’êtes pas seulement ce que vous êtes, vous persistez, et signez. De ce fonds divin et de cette forme démoniaque, dites-moi, l’une ne dément-elle pas l’autre ?

ULLA.-Là, que suis-je censé faire ? Me cacher la figure des mains ?

ARTHUR.- (de derrière son journal) Bon !.. Bien ! .. .. Ne vous formalisez de ce que dit mon ami, Mademoiselle. Il a une traîne de religion derrière lui, dans laquelle à chaque pas il s’entremêle les jambes… ..Vous n’avez aucun sujet à vous sentir coupable. Vous avez l’air de ce que vous êtes, d’un individu de sexe féminin, et rien de plus.

ULLA.- (se tournant vers Arthur) Et cela, comment dois-je prendre cela ?

PAUL.-(de derrière l’épaule d’Ulla) Prenez ça comme ça vous est envoyé, c’est à dire comme une rosserie. Apprenez à connaître l’ami de l’ami. Mon ami est sensible comme un caillou… .. Je reviens à la charge. Vous mettez en scène vos acteurs le plus à leur avantage que vous pouvez. Vous avez l’air d’élever votre âme vers le ciel, mais en sous-main, vous prêtez main-forte au diable. Reconnaissez-le.

ARTHUR.- (De derrière son journal) Ne vous laissez pas perturber par ce perturbateur. Tous ces romantiques ont un défaut : ils pallient la pauvreté de leur vie, par la richesse de leur imagination… .. Soyez rassurée. De votre habit, on ne peut dire qu’une chose, qu’il est taillé à votre taille, que c’est un tissu qui a l’air solide et de bonne qualité. Celui qui en dit davantage, en dit plus qu’il ne voit.

ULLA.- (amusée, tournée vers Arthur) Sous couleur de la défendre, ne donneriez-vous par hasard pas du croc à la bergère ?

PAUL.-(par-dessus l’épaule d’Ulla) Du croc. Vous avez vu juste. C’est sa façon à lui de sentir. Il n’écoute, ni ne voit, ni ne goûte, à la place, il donne du croc. Donner du croc, c’est sa façon carnassière de connaître le monde… .. Revenons à nos moutons. Vous autres, beaux fruits, vous tentez comme le serpent, mais, vous, les vers vous épargnent-ils ? N’êtes-vous jamais visitée que d’anges et d’archanges ? Lorsque vous dormez, aucun diablotin ne se glisse jamais dans vos rêves par quelque étroite lucarne ?

ARTHUR.- (de derrière son journal) Ne dites plus mot. Allez au plus court. Déléguez votre réponse. Que la pâleur de votre teint et la blondeur de votre chevelure répondent à votre place.

PAUL.-(à Arthur) Et que me répondent la pâleur de son teint et la blondeur de sa chevelure ?

ARTHUR.-(de derrière son journal) La Finlande? Le Nord du Nord ? Le Pôle du pôle? 12 mois par an, neige et glace ? Hiver comme été, Nord comme Sud, d’Est en Ouest, après la glace encore la glace ? Comment y être autre chose que gelé ? On y est vertueux par nature.

ULLA.- (à Arthur) Comme c’est dommage.

ARTHUR- (baissant son journal, interrogatif) Comme c’est dommage ?

ULLA.- (tournée vers Arthur) Qu’il est regrettable que d’aussi beaux dons soient si mal employés. D’aussi riches talents pour déplaire supposent les mêmes riches talents pour plaire. A sentir l’acéré des griffes, qui ne se prend à rêver au velours des pattes ?

ARTHUR.- (piqué, se levant, s’empressant) Que mes paroles rentrent dans ma gorge. Ne prenez pas mes railleries comme elles sont dites. Elle sont simplicité de langage. Traduits en langue plus élaborée, elles signifiaient compliments.

ULLA.- (souriant, faisant à Arthur la révérence) Voilà qui est mieux. Voilà vos griffures en voie de cicatrisation.

ARTHUR.- (faisant un pas vers Ulla) Ferez-vous preuve de générosité ? Si j’avance d’un pas, avancerez-vous d’un pas de votre côté ? (il avance d’un pas vers Ulla, Ulla avance d’un pas vers lui) Etes-vous à Bruxelles de passage, belle demoiselle?

 ULLA.- Je suis ici en parenthèse d’une nuit, mon beau monsieur.

 Paul, dépité, va s’asseoir.

 ARTHUR.- Je vous vois aujourd’hui, hélas, et demain, je ne vous vois plus.

ULLA.- Aujourd’hui ? Demain ? Si vous usez aujourd’hui à parler de demain, à quoi userez-vous demain ? A parler d’aujourd’hui ?

ARTHUR.- Aujourd’hui est si court, qu’à peine prononce-t-on son nom qu’il est passé.

ULLA.- Aujourd’hui est si long, qu’à condition de n’y pas penser, il n’en finit pas. Tout à l’heure, maintenant, bientôt, qu’est-ce que tout cela sinon aujourd’hui ? Est-ce si court ?

ARTHUR.- Passe le temps de s’attacher, qu’arrive le temps de se détacher.

 ULLA.- A moins que ne passe juste que le temps de ne pas s’attacher.

Entre le portier, une lettre à la main.

Le portier .- Monsieur Verlaine ? (Paul lève la main, il lui tend la lettre)

PAUL.- (étonné, regarde au dos de la lettre, au portier) Cette dame me fait-elle dire quelque chose ?

Le portier.- Elle m’a tendu le mot sans dire un mot.(Il sort)

PAUL.- (lit la lettre, va auprès d’Arthur, se met entre Arthur et Ulla) Halte. Entracte. L’ennemi conjugal veut parlementer. A ton avis ? Dois-je entamer des pourparlers ?

ARTHUR.- Si tu as semé ton adresse derrière toi comme des cailloux blancs, n’était-ce pas pour que quelqu’un la ramasse ?

PAUL.- Entre fidèle compagnon et rencontre passagère, avec qui feras-tu chemin ?

ARTHUR.- L’un à droite, l’autre à gauche, je ne sache pas qu’on ne puisse pas faire route commune. PAUL.-.. .. L’ami ne dira pas un mot pour retenir l’ami ?

ARTHUR.- .. .. L’ami voit-il l’ami disputer quelqu’un à quelqu’un ?

 PAUL.- Qu’est-ce que c’est que l’amitié, si elle n’est pas un lien ?

ARTHUR.- C’est tout sauf un lien. C’est être libre, et laisser libre.

PAUL.- Elle ne s’entache d’aucune démonstration ?

ARTHUR.- D’affection, non. Rien de ce qui se dit ou se prouve.

 PAUL.- Si je comprends, la nature de l’amitié est qu’on en doute ?

ARTHUR.- Qu’on en doute et qu’on n’en est pas sûr. C’est là tout son prix.

PAUL.-..Dis-moi : va chez elle, et j’y vais. N’y va pas et je n’y vais pas.

ARTHUR.- Va chez elle si tu veux, n’y va pas, si tu ne veux pas.

Paul sort.

ULLA.- (faisant un pas en arrière) Au regret de vous quitter. J’ai un assez long chemin à faire. et la nuit tombe. Il faut que je rentre.

ARTHUR.- Une compagnie vous rassurerait ?

ULLA.- J’en ai une assez sûre : la mienne.

ARTHUR.- Une deuxième serait aventureuse ?

 ULLA.- Une troisième, vous voulez dire ?.. Qu’est-ce qu’on risque à trois ?

ARTHUR.- Puisque l’une de vous chaperonne l’autre ?

ULLA.- Et que face à moi, vous êtes en minorité ? (souriant) Je ne risque finalement que ce à quoi je m’expose.

Ils sortent.

 

 Le lendemain. Le même hall d’hôtel. Entre Paul qui regarde si Arthur est là, s’assied. Entre Arthur.

PAUL.-(à Arthur) Pour un peu de lard, se laisser prendre à pareille souricière? Pour la légère dépense d’un lit, meuble qui occupe une si petite place, devoir supporter le lourd impôt des mobilier, vaisselle, ménage? Crois-tu que cette chair imbécile retiendra un jour la leçon ?

ARTHUR.- .. ..Crois-tu que cette chair imbécile retiendra la leçon inverse? Qu’elle arrivera un jour à sauter le pas ? .. ..Devant l’appareil d’Eve, l’appareil d’Adam plus pétrifié que gisant de pierre. Le terrain était nu, mais les assaillants étaient plus séparés que par des réseaux de barbelés. Nu à nu, jamais chaste fut plus chaste. Dans sa peur de la rayer, même le bout d’un doigt n’a pas osé effleurer la statue d’albâtre. J’avais l’impression d’être le rustre à qui l’on tend son premier-né : affolé, il ne sait par où le prendre tellement il a peur que ses mains rugueuses blessent la chair délicate… .. Le pire est que pour remplir la page, le clerc s’est flagellé l’esprit à aligner les phrases. Blanc d’une nuit deux fois blanche, il dissertait sur le blanc de la page blanche. Tant de lectures, et dans une discipline aussi primitive d’une telle ignorance. Quelle dérision.

PAUL.- .. ..Et maintenant ?

ARTHUR.- Et maintenant ?

PAUL.- Que fait-on ? Où va-t-on ?

ARTHUR.- Veuf et veuf ?.. ..Clopin clopant ?.. ..Si comme des impotents, on continuait le tour de la famille ? Si du pavillon de banlieue de la soeur belge, on allait, claudiquant, frapper en face, au château en ruines de la cousine anglaise?

PAUL.- De la démocratique maison communale à la noble île aux poètes? ..Cap sur Douvres. Embarquement.

 Ils sortent.

Scène 2.

 Londres. Un meublé.Paul, en tablier de ménage, s’occupe du ménage, tout en guettant avec énervement à la fenêtre. Entre Arthur, qui, posément et sans mot dire, s’asseoit à la table et écrit.

PAUL.- (le suivant, avec rancune) .. La bonne présente son cahier de doléances. Que Monsieur soit libre comme l’air, s’absente comme il veut, rentre comme il lui plaît, que la bonne, à l’inverse, se leste au plomb des tâches quodidiennes, qu’elle s’attelle comme un baudet à ces humbles besognes que sont le ménage, les courses, la cuisine, est-ce que Monsieur trouve cela juste ? Monsieur ne trouverait pas équitable que nous alternions ?

ARTHUR.- Pardon. Je n’ai jamais été partie prenante.

 PAUL.- Tu trouves ces travaux bons pour moi ?

ARTHUR.- Qui, dès la première minute, a retroussé ses manches, donné du balai, fait sonner ses casseroles, enfilé son filet comme une bonne petite fée du logis ? Je n’ai jamais été demandeur.

PAUL.- Ce que je fais ne doit-il pas être fait ?

ARTHUR.- Qu’est-ce qui doit être fait ? Balayer ? Les trottoirs, dehors, tu les frottes à la brosse avant d’y poser le pied ? Les lits ? Les faire le matin pour les défaire le soir ? Cuisiner ? Ne peut-on déjeuner à la sauvette et dîner sur le pouce ? Tu as oublié ta femme, peut-être, mais tu as retenu la leçon conjugale.

PAUL. – Est-ce qu’on peut te demander quel aimant t’attire dehors?

ARTHUR.- Je n’ai rien à cacher. C’est à la vue et sur la voie publiques.

PAUL.- Donc tu peux le dire.

ARTHUR.- Je le dis. L’autre pôle. Une demoiselle, couturière de son état.

PAUL.- On vit comme des loups à Londres. Grâce à qui as-tu pu faire sa connaissance ?

ARTHUR.- La rue a été très aimable : c’est elle, avec gentillesse, qui nous a présentés l’un à l’autre. .. .. Tranquillise-toi, elle est fleur bleue comme 12 bibliothèque rose, et vertueuse comme 36 dragons. Aucune possibilité de forcer le porche : tous ses issues sont férocement gardées par les mâchoires du mariage. Avant tout exercice pratique, elle veut me faire passer mon brevet devant ses parents. On dit que que la rue est le Tartare de la débauche, je dirais que c’est plutôt l’enfer du sentiment.

PAUL.-.. (saisissant Arthur par la chemise, emporté) Arthur. .. ..Comment peux-tu être aussi aveugle ? Comment peux-tu ne pas voir que tu captes toute la lumière et me repousses dans l’ombre ? Tu écris, je n’écris pas, tu sors, je ne sors pas, tu as les yeux tournés vers tout le monde sauf vers moi, et moi vers personne sauf vers toi. Tu es tout à toi, et moi, je ne peux être qu’à toi. Et ce qui me désespère, c’est que tu puisses être ce que tu veux, quant à moi, je ne peux être que ce que je peux. .. Où est le temps où un seul feu unissait notre double flamme ? Nous explorions le monde jusqu’à ses extrémités. Nous découvrions loin d’un univers de traditions et de routineave, un monde de délire et de frénésie. Qu’est-ce qui a pu te faire quitter notre route ?

ARTHUR.- Tu n’aurais pas l’idée de t’arrêter de temps à autre sur le chemin , et regarder la carte, pour voir où tu en es ?.. .. Comment ne vois-tu pas ce qui crève les yeux ? Notre vie de débauche n’en était qu’à ses premiers gestes, qu’on en était déjà aux tics. Les paradis artificiels ? Fortifiants la première minute, débilitants la seconde. Aussi vite on grimpe vers les cîmes, aussi vite on s’abîme dans les gouffres. Les sombres abîmes du vice? Le pur sommet de la bêtise… .. Dans cette vie empoisonnée, quelle est la nouveauté ? Rompre avec elle. La sagesse et l’harmonie nous commandent de faire demi-tour.. .. Donc demi-tour.

PAUL.- Et moi ?

ARTHUR.- Quoi et toi ?

 PAUL.- Qu’est-ce que je deviens ?

ARTHUR.- Tu as deux pieds. Lève-toi et marche.

PAUL.- Je marche d’un côté et toi de l’autre ?

ARTHUR.- Je n’ai rien contre qu’on se retrouve le soir au cantonnement.

PAUL.- (sarcastique) Au cantonnement ? Vraiment ? En pension complète ? A mes frais ?

ARTHUR.- Ne fais pas tout un plat de ton oseille. Celui qui paie n’a pas le sort le moins enviable. Il se sait utile à quelque chose.

PAUL.- Tu gagnerais chez moi des forces que tu dépenserais ailleurs ? Tu crois que je vais accepter ce marché de dupes ?

ARTHUR.- Combien dans le menu de leur vie, n’ont pas de quoi se mettre sous la dent ? Tu finances. Sois heureux d’avoir quelque chose dans le garde-manger.

 PAUL.- Merci de tes commandes.(Il ôte son tablier, prend la valise, la remplit d’effets qu’il prend au hasard) Trouve-toi un autre fournisseur. J’arrête les livraisons.

ARTHUR.- Si je comprends, j’ai tort de dire ce que je pense.

PAUL.- Tu n’as qu’un tort : d’être ce que tu es. Qu’un autre se dévoue à commanditer ta petite entreprise. Je coupe les fonds !

ARTHUR- Je t’ai un peu bousculé. Je suppose que te dois des excuses.

 PAUL.- Non. Moi, des remerciements. Grâce à toi, je me reprends à temps. En faisant trop, tu as fait juste ce qu’il fallait. Il sort.

ARTHUR.- (Avec rage, il jette casseroles, balais et tous ustensiles de ménage par terre, puis, soudain, prend un sac et y fourre tout ce qu’il trouve) Si tu crois clore le compte. On ne me quitte pas, c’est moi qui quitte. On se défait de toi, moi, on me serre comme un trésor. (Il prend un sac et jette tout ce qu’il trouve) Tout ce bataclan de bazar, qui ne vaut pas un clou, au clou! Le ménage paiera le voyage.

Il sort, plein de rage.

Scène 3.

Bruxelles. Une chambre d’hôtel. La mère de Paul., Paul, guettant à la fenêtre.

PAUL.- (Excité, pointant du doigt à travers la vitre) Qu’est-ce que je disais ? Qu’est-ce que je disais ? Le voilà. Le mari qui n’en fait qu’à sa tête et sort quand il veut, ne peut pas vivre sans sa bonne femme qui pleure à la cuisine. Sans le bon frère convers qui travaille aux champs, le bon père qui trône au chapître, n’est plus qu’un estomac dans les talons. (Il pointe du doigt la porte, on toque)

Entrez. Entre Arthur. Sort la mère de Paul.

ARTHUR.- (tendant la main) L’autorité qui renvoie l’appelé dans les foyers, doit assurer le retour.

 PAUL.- Ne prétexte pas que tu viens mendier de l’argent . Si tu avais voulu rentrer chez toi, tu serais rentré à pied.

ARTHUR.- Pour rentrer chez moi, m’endetter, par respect humain, de cinq jours de fatigue ? .. .. Crois-tu que je vais m’immoler sur ton autel ?

PAUL.- Est-ce tellement humiliant d’avouer que nous ne pouvons pas nous passer l’un de l’autre ? Que sans l’autre, chacun n’est rien ? Chacun n’est-il pas pour l’autre, le meilleur de lui ?

ARTHUR.- Faux. Archi-faux. Chacun est à l’autre sa plaie. Quel furoncle ai-je relevé en moi ? Toi. Le moment est venu de donner un coup de lancette. Tu as payé le billet aller. Paie le billet retour. (Il tend la main)

PAUL.- (s’écartant, en colère se mettant devant la porte) Qu’est-ce que j’ai à te supplier ? Tu t’en vas comme si tu étais libre de toi. Tu m’es en gage. Tu es ton propre gage. Tu n’aurais rien déboursé, si tu n’y avais trouvé avantage.

PAUL.- Si je perds mon avantage, je perds mes dépenses.

 ARTHUR.- Tu sais que je suis pauvre comme Job. Je n’ai pas le sou.

 PAUL.- Le dû est le dû. Que Job signe des traites ou j’envoie à Job l’huissier.

 ARTHUR.- (Il va pour sortir, écarte Paul) Pense comme je vais te bénir toutes ces heures que je passerai sur les routes.

PAUL.- (suppliant) Deux minutes. Arthur. Fais moi l’aumône de deux minutes. Tout en moi est sens dessus dessous. Laisse-moi me remettre en ordre. Sois généreux. Fais-moi crédit d’un peu de temps pour me reprendre.

Sort Paul. Entre la mère de Paul.

ARTHUR.- (tendant la main) Confirmez, Madame, que nous nous contaminons l’un l’autre, et que la seule mesure à prendre, c’est de nous isoler l’un de l’autre.

La mère de Paul.- Mon fils ne pense pas comme vous.

ARTHUR.- Notre foyer n’est plus qu’un foyer de disputes. Nous sommes à la stupide phase des scènes stupides. Je vois venir le moment où nous en viendrons aux mains.

La mère de Paul.- (lui donnant de l’argent) Mais moi, je ne pense pas comme mon fils.

 Arthur va pour sortir. On entend une course. Entre Paul, haletant, un revolver à la main.

PAUL.- (le pointant de son revolver) Pas un pas. Dorénavant, c’est moi qui impose ma loi. ARTHUR.- Ne me dis pas qu’il est vrai.

PAUL.- Tu veux que je fasses l’essai ?

ARTHUR.- Tu vas faire claquer un bouchon.

PAUL.- Je trouerai le bouchon de part en part.

ARTHUR.- Piètre accessoire. S’il est vrai, il est encore plus ridicule qu’un jouet.

 PAUL.- N’aie pas à regretter d’avoir été le jouet d’une illusion.

ARTHUR.- A supposer le ridicule, que tu sois sérieux, tu imagines le bruit de la détonation dans le petit Parnasse? Deux rimailleurs mâles s’affrontent corne à corne sans se disputer aucune female ? L’enquête ? L’interrogatoire ? La recherche du mobile ? Ton beau costume que cela éclaboussera ? Toi, si maniaque, qui, dans 30 ans seras encore à frotter les taches.

PAUL.- La honte ne me fait pas honte. Je me ris du ridicule… .. Fais un pas, tu n’en feras pas un deuxième.

La mère de Paul.- Si tu tires, Paul, c’est toi que tu atteindras, parce que c’est toi qui seras inculpé.

PAUL.- (à Arthur) Pas un pas. Prends garde. (Arthur va pour sortir, Paul tire, atteint Arthur au bras)

ARTHUR.- (avec rage, poussant Paul.) Fou. Abruti. Buse. Mais quel veau. Tu es complètement sonné. Avec ta maladresse, tu aurais visé l’autre bras, tu m’aurais atteint en pleine poitrine… Ah…

PAUL.- C’est toi qui as tiré. Tu es ta propre victime. Arthur jette la tête en arrière, et se tenant le bras, titubant, se jette sur le lit. ARTHUR.- Ah… Ah… Ah…

La mère de Paul.- (à Paul) Dieu veuille que tu aies été maladroit tout à fait et que tu n’aies pas touché l’os… ..Ne reste pas à bayer aux corneilles. Donne-moi une serviette. Aide-moi. Sers-lui de béquille. Il y a un pharmacien en bas.

Ils sortent. Plus tard. Dans la rue. Arthur, le bras bandé, face à la mère de Paul et à Paul.

ARTHUR.- Adieu. Je garderai meilleur souvenir de sa mère que de la mienne.

PAUL.- Où tu vas ? Qu’est-ce que tu fais ?

ARTHUR.- (s’éloignant à reculons) Je poursuis ma marche, où tu l’avais arrêtée, qu’est-ce que tu crois ?

PAUL.- (sortant son revolver, et le pointant sur le bras blessé d’Arthur qui gémit) Tu crois que c’est une balle à blanc que j’ai tirée ?.. .. Je n’ai pas parlé assez fort ? Dois-je te hurler ?

La mère de Paul- Paul. Par chance, tu l’as manqué la première fois. Crains que par malchance, tu manques de chance la deuxième.

Arthur saisit la main de Paul et détourne le revolver.

ARTHUR.- (appelant, fort) Monsieur l’Agent. Monsieur l’Agent. Cet homme est armé.

PAUL.- (à Arthur) Tu veux en réchapper par un esclandre ? C’est cette bassesse que tu opposes à mon chagrin?.. (se rapprochant d’Arthur et le tenant par le bandage, montrant l’Agent) Si tu as un peu d’honneur, tu te déferas de cet expédient. .. (Il pointe le revolver contre Arthur)

L’Agent.- Messieurs ! Qu’est-ce qui se passe ?

ARTHUR.- Il se passe que Monsieur m’avait pointé un zéro dans le bras et qu’il veut maintenant me coller en retenue !

L’Agent.- Vous voulez, Monsieur, retenir ce jeune homme contre son gré?

 PAUL.- Je veux retenir ce jeune homme de son plein gré par la force.

 L’Agent.- Etes-vous parents, ou apparentés ?

ARTHUR.- Ce Monsieur est aussi éloigné de moi que la guenon de la femme.

L’Agent.- (à Paul.) Voyons, Monsieur. Soyez ce que vous avez l’air d’être : raisonnable… .. L’ennui, avec la force, c’est qu’elle ne force que le temps de la force. La seule assurance qu’on peut avoir qu’une personne vous reste, en fin de compte, c’est si elle le décide elle-même… ..(montrant le revolver) L’ennui, avec ces engins, c’est qu’ils ont l’air anodins. Une anodine flexion d’un doigt, ils commettent des ravages irréparables. (il tend la main) Donnez-moi cela… ..Vous ne voudrez pas aggraver votre tentative d’homicide par un refus d’obtempérer. (Paul lui tend le revolver) C’est au sage que la sagesse profite en premier. (à Arthur) Quelles sont vos intentions ?.. .. Vous portez plainte ?

ARTHUR.- Si je porte plainte, est-ce que je serai retenu ?

L’Agent.- Si l’autre partie porte plainte de son côté. (Paul ne dit mot)

ARTHUR.- Et si je ne porte pas plainte ?

L’Agent.- Il sera libre comme vous l’êtes.

ARTHUR.- Pour qu’il m’inscrive à son tableau de chasse ? Je porte plainte. La mère de Paul.- (à Arthur) Si vous portez plainte, Monsieur Rimbaud, et que vous le traînez devant les tribunaux, vous le marquez à vie.

ARTHUR.-Qu’est-ce qui vaut mieux ? Lui, marqué, ou moi, démarqué ? Je ne veux pas avoir à guetter sans cesse s’il me guette! Je porte plainte.

L’Agent.- Veuillez m’accompagner, tous les trois.

Ils sortent.

Scène 4.

Charleville. L’appartement des Rimbaud La cuisine, porte ouverte sur le couloir. Isabelle,étudiant, Mme Rimbaud, lisant le journal.

Mme RIMBAUD- Mais qu’est-ce qu’elle fait ?(fort) Vitalie.(hurlant) Vitalie.(Elle se lève)

Mme Rimbaud sort, faisant claquer ses talons.

La voix de Mme Rimbaud.- (fort) A quelle niaiserie occupais-tu ta cervelle d’oiseau ? Je trouverai ce que tu caches… ..(On entend des bruits de meubles) (sarcastique) Sous le matelas. Sous le matelas. Que tu peux être simplette.

Rentre Mme Rimbaud, brandissant un livre.

Mme RIMBAUD.- (jetant le livre sur la table) Voilà la bêtise où elle réfléchit la sienne. “Walther, le tzigane”.uand on vit dans un monde plein, solide, auquel on se heurte à chaque instant, comment peut-on s’évader dans un tel monde de rêve ? (fort) Vitalie. Viens ici. D’où sort ce livre ? (apparaît Vitalie) Ne me dis pas que tu l’as emprunté : j’irai à la source de la source.. .. Tu l’as acheté ? (Mme Rimbaud se lève, prend le livre en main va pour sortir) Le livre dans une main, ta photo dans l’autre, de ce pas, je fais tous les tabacs, journaux, librairies de la place.

VITALIE.- .. ..Je l’ai acheté.

M me RIMBAUD.- Chez qui ?

VITALIE.- L’Ugénie.

Mme RIMBAUD.- Je n’entends pas.

VITALIE.- L’Ugénie.

Mme RIMBAUD.- Avec quel argent ? .. ..Avec l’argent des courses ? (Vitalie fait oui) C’est le jour où tu as perdu le ticket ? (Vitalie fait oui) Tu as eu ce front? J’économise sur la matérielle, et tu achètes du vent ? Tu coupes sans vergogne dans notre ras ? Tu oses nous ôter de notre moins ? C’est le combientième ?

VITALIE.- C’est le premier. Je te jure.

 Mme RIMBAUD.-Tu me jures. Ce n’est donc pas le premier.

VITALIE.- Je jure sur ma tête que c’est le premier.

Mme RIMBAUD.- Sur ta tête. Tu n’engages pas grand chose. (Elle revêt son manteau) J’en aurai le coeur net. L’Ugénie connaît mes principes et notre gêne. Je vais lui apprendre à dévoyer ma fille et dilapider nos trois sous. .. J’exige désormais que pour toute course, tu rapportes un ticket. S’il arrive l’invraisemblable, que tu le perdes, j’exige qu’avant même de rentrer, tu retournes t’en faire faire un autre.

VITALIE.- Oui.

Mme RIMBAUD.- Oui, qui ?

VITALIE .- Oui, Maman.

Sort Mme Rimbaud.

ISABELLE.- .. ..(à Vitalie) Crois-tu que si je me laissais aller, je ne serais pas comme toi friande de pareils romans ? Mais je sais trop que belle accoutumance fait belle sujétion. Les romans d’amour sont drogues douces qui engendrent dure dépendance.

VITALIE.- D’après toi, j’agis mal ?

 ISABELLE.- Selon moi, tu ne fais pas bien.

VITALIE.- D’après toi, il ne faudrait jamais prendre plaisir à rien ?

ISABELLE.- Le travail, seul, fait votre plein de contentement.

VITALIE.- Le malheur, c’est qu’à travailler, je ne fais que mon plein d’ennui.

ISABELLE.- Alors, je n’augure rien de bon de ton avenir. Notre situation de nécessiteux ne te sera pas propice… .. Nous sommes impuissantes, Vitalie. Tu plieras comme je plie. On a affaire à trop forte partie.

On sonne trois coups. Isabelle va ouvrir. Entre Frédéric.

FREDERIC.- (embrassant ses soeurs) Petites soeurs des pauvres, bonjour. Misérable taudis, somptueux palais, salut… …Le prodigue prodige est de retour, parait-il ?

ISABELLE.- Il s’est enfermé à clé. Il dit qu’il travaille. Je vais lui dire que tu es là.

Elle sort. Rentre Mme Rimbaud.

Mme RIMBAUD.- (à Vitalie) Ne me joue plus jamais ce tour-là. Si tu nous retranches de nos moyens, je te retrancherai de ta nourriture.

VITALIE.- Je ne le referai plus, je te le promets. (voulant embrasser sa mère) Je te demande pardon, Maman.

Mme RIMBAUD.- (la repoussant) C’est toi qui nous a désunies. A toi de nous réconcilier.

VITALIE.- (prête à pleurer) Maman. S’il te plaît.

Mme RIMBAUD.- (la repoussant) Toujours à me trahir et à me coller. Je te préfère obéissante, et plus loin.

VITALIE.- (pleurant) Je ne supporte pas qu’on soit fâchées.

Mme RIMBAUD.- Tant que mon doute sera en suspens, en suspens sera mon pardon… .. (agacée) Si tu veux te faire pardonner, commence par t’en donner les moyens. (Elle lui montre la porte. Vitalie sort en pleurant.)

Mme RIMBAUD.- (à Frédéric) Dis donc, toi. De quel haut me considère ta femme ? Du haut de sa taille de cigogne ? Quand on est sans fin comme une canne à pêche comme elle, au lieu de se développer de toute sa tige, on se réduit, on s’emboîte les éléments les uns dans les autres. Je l’ai croisée aux Magasins Modernes. Elle a planté ses yeux droit dans les miens comme deux couteaux, et les a maintenus ferme sans ciller ni baisser les yeux. Je l’aurais hachée en morceaux.

FREDERIC.- Ce n’est pas ta bru que tu as devant toi, c’est ton fils, Maman.

 Mme RIMBAUD.- Elle est une part de toi. Et cette part de toi m’insulte.

FREDERIC.- Votre femme vous est posée à côté de vous, comme n’importe quelle autre femme.

Mme RIMBAUD.- La déférence qu’elle a pour le mari, elle pourrait l’avoir pour la mère.

FREDERIC.- Le manque de déference, dis plutôt, qu’elle a pour le mari, elle ne manque pas de l’avoir pour la mère.

Mme RIMBAUD.- Pourquoi ? Elle te manque de respect ?

FREDERIC.-C’est à dire. Elle n’en a pas en trop.

Mme RIMBAUD.-Mon pauvre Frédéric. Les sens ont toujours été chez toi, si sensibles. Ta chair t’a rendu si esclave.

FREDERIC.- (éclatant de rire) La chair, Maman. Plût à Dieu. Plût à Dieu.

Mme RIMBAUD.- Tu nierais dur comme fer, plutôt qu’avouer ta dépendance.

FREDERIC.- Si cela était. Que je rendrais grâce au ciel. Ma pauvre mère. L’as-tu jamais vue avec d’autres yeux que les tiens ?.. .. Elle est plate comme une falaise. D’où qu’on la regarde, de face, de dos, de profil, en plongée, en contre-plongée, de loin, de près, avec lunettes, sans lunettes, il n’y a pas pour les yeux la plus petite prise où s’agripper. Il faut imaginer des pitons pour monter à l’escalade. C’est un canevas à trous, tellement l’imagination doit se battre pour la broder. Avec elle, le devoir conjugal, c’est les travaux forcés. C’est la retraite idéale pour faire voeu de continence.

Mme RIMBAUD.- Et tu te laisses commander par ça ?

FREDERIC.- (riant, applaudissant) Tout à fait. Un imbécile de bénévole. Un idiot d’idéaliste. Tu as raison.

Mme RIMBAUD.- Que vient faire cet idéaliste en costume de mari ?

FREDERIC.- Justement. Tous les deux détonnent. Je me suis piégé bêtement moi-même. Mes convictions sociales avaient ceint l’écharpe et avaient marié en grande pompe. L’idéaliste avec la fille d’ouvrier. D’où ces émeutes irrépressibles… .. (entourant des bras sa mère) Maman. Parler de la semaine conjugale est une musique bien aigre pour accompagner un samedi familial. Laissons la semaine remâcher ses ennuis, et le samedi savourer ses joies. (il l’embrasse, Mme Rimbaud se laisse faire, droite et raide)

Entre Arthur.

FREDERIC.- (allant vers lui, l’embrassant) Mon jeune chien fou.

ARTHUR.- Mon gros saint-bernard .

FREDERIC.-Le bourgeon s’étire en tige. Tu te dessines.

ARTHUR.- (tapotant le ventre de Frédéric) Et toi, tu t’arrondis. Tu prends du bulbe.

FREDERIC.- (froissé) Toujours aussi délicat.

ARTHUR.- Toujours aussi susceptible ?

FREDERIC.- Ne peux-tu glisser sur ce qui défigure ? Ne peux-tu trouver quelques excuses à un embonpoint en considération d’une vie ingrate ?

ARTHUR.-Ah. Ne va pas commencer à développer ton rien. Personne ne s’est jamais décrotté en discourant sur sa crotte.

FREDERIC.- (embrassant sa mère, qui s’écarte malgré elle) Quelle chose est plus proche qu’un frère ? Et quelle chose est plus éloignée ? (Il va pour sortir)

Mme RIMBAUD.- (tournant la tête de côté, à Frédéric, fort) Passer une chose sous silence ne fait pas y penser moins.

FREDERIC.- (s’excusant) Ce mois-ci, on a été très justes. Fin de mois, je te promets, je rattraperai mon retard.

 Mme RIMBAUD.- Le mois prochain, je te promets, tes soeurs mangeront double part pour rattraper ce mois-ci.

FREDERIC.- (montrant Arthur) Et lui ? Tu ne le lui dis rien ? Si, au lieu de faire honte à un frère qui aide sa mère, il se faisait fierté d’aider l’aide, est-ce que votre gêne ne s’allègerait pas d’autant ? Flûte à la fin. Pourquoi ce serait toujours le même ? Celui qui s’humilie paie, celui qui humilie ne paie pas. Revoyez votre assiette fiscale, mes chers.

Il sort en claquant la porte. Arthur s’assied loin de sa mère, et l’observe avec inquiétude.

ARTHUR.- (à Mme Rimbaud.) Chaque fois que tes lèvres s’entrouvrent, mon coeur se suspend… .. Je t’avais donné un manuscrit à lire. .. .. Tu n’as rien à dire, ou tu ne veux rien dire ?.. .. Sois franche. Tu me blesserais en ne l’étant pas… Je t’en prie. Parle… .. Je suis prêt à tout entendre, même le pire.

Mme RIMBAUD.- Est-ce que je peux te poser une question?

ARTHUR.- Je te le demande. Cent. Mille. Une tonne de questions.

Mme RIMBAUD.-.. Tu ne te fâcheras pas ?

ARTHUR- C’est ne pas la poser qui me fâchera.

Mme RIMBAUD.- Qu’est-ce que tu as voulu dire au juste ?

ARTHUR.- (en rage) Enfin, tu sais lire ? Cite-moi dans ce texte, cite-moi un seul mot ou expression qui ne soit pas d’usage courant. Lis-moi, dans ce tissu de phrases, une seule qui ne soit pas totalement transparente.. ..Tu veux que je te dise ce que ça veut dire? Ca veut dire exactement ce que ça dit, littéralement, et dans tous les sens… .. Qu’est ce que j’allais m’illusionner ? Comme lectures, comme un chien tu n’as jamais promené ton esprit la truffe au sol plus loin que le coin de la rue. Comment me mesurerais-tu à l’envergure d’aigle des classiques?.. .. Crois en quelqu’un qui les connaît comme lui-même. Ce que j’ai fait a la même valeur que ce que le meilleur a fait de meilleur. Ca vaut un million de tes feuilles de chou. Sous peu le confirmeront mille plumes.

Mme RIMBAUD.- Tu m’as demandé d’être franche.

ARTHUR.- Tu as dit ce que tu as pensé. Ou plutôt, tu as dit que tu ne pensais rien. Je t’ai laissé ne penser rien. M’y suis-je opposé ?

Mme RIMBAUD.- On dirait que tu es fâché.

ARTHUR.- Je le suis. Que tu ne penses rien. Peu importe. Tous les discours du monde ne feront pas que quelqu’un qui ne pense rien, pense un cheveu de plus. Je me tais. Je suis sans voix.

Mme RIMBAUD.- On peut tourner la page ?

ARTHUR.- Et clore le chapître. On peut. Il faut. Tu le dois. Je me tais.

Mme RIMBAUD.-…Tu as écrit, et à ce que tu as écrit, tu as écrit le mot fin. Quelle suite vas-tu donner à cette fin ?

ARTHUR.- Je ferai 20 copies que j’enverrai à 20 éditeurs. L’éditera le mieux offrant.

Mme RIMBAUD.-.. .. Et si tu n’as pas de réponse ?

ARTHUR.- Impossible. C’est une chose qui ne peut être.

 Mme RIMBAUD.-.. .. Et si par impossible, tu n’as pas de réponse quand même ? Tu as déjà sollicité dans le passé, en vain.

ARTHUR.-.. Si, à la parole, répond le silence, au silence répondra le silence.

Mme RIMBAUD.- C’est à dire ?

ARTHUR.- Je l’ai dit. Je me tairai. Je me coudrai la bouche.

Mme RIMBAUD.- 8 jours ?

ARTHUR.- Tout à fait. Tout de suite.

Mme RIMBAUD.- Dans 6 mois.

ARTHUR.- (agacé) Est-ce que je n’ai pas dit ce que j’ai dit ? Parle-t-on devant une salle vide ? Devant des sourds, on ne peut être que muet. Si ce qui est écrit là ne se lit pas, comment autre chose s’écrirait-il ? Je te donne ma parole que, de ma vie, cette main ne prendra plus la plume que pour remplir des formulaires.

Mme RIMBAUD.- Et qu’est-ce que tu feras ?

ARTHUR.- Je me livrerai à l’activité commune. Je perdrai ma vie à la gagner.

Mme RIMBAUD.- Tu t’y engages ?

ARTHUR.- Je le jure sur ma tête.

 Mme RIMBAUD.- Sous cette réserve, je te prêterais bien volontiers mon aide.

ARTHUR.- Ton aide ?

Mme RIMBAUD.-Je faciliterais ton édition. Je paierais l’impression.

ARTHUR-(en rage) M’éditer à compte d’auteur ? L’infamie de l’infamie. Il n’y a pas pour un auteur, pire dégradation.

Mme RIMBAUD.-Ne va pas pousser pas des cris d’orfraie. Qui ne fonde son entreprise de ses propres fonds ? Tu accuses les éditeurs d’être frileux, de ne pas oser mettre le nez dehors. Si tu ne l’oses pas toi-même, comment le demanderais-tu à un autre ?

ARTHUR.-.. Tu ferais ça pour moi?

Mme RIMBAUD.- Sous la condition dite.

ARTHUR.- .. Tu pourrais le payer ?

Mme RIMBAUD.- Tu ne te soucies pas de mes revenus. Pourquoi te soucier de mes dépenses ?

ARTHUR.-(découragé).. Si tu acceptes, j’accepte.

Mme RIMBAUD.- Tu me promets que si ton livre fait faillite, tu mettras ton écriture en liquidation ?

ARTHUR.- Oui.

Mme RIMBAUD.- Que tu lâcheras ta malfaisante chimère pour t’adonner à un honnête gagne-pain ?

ARTHUR.- Oui.

Mme RIMBAUD.- Que les affres de la déception mortes, tu ne renaîtras pas en proie au supplice d’un nouvel espoir ?

ARTHUR.- Impossible ! Ce serait contre tout honneur.

 Mme RIMBAUD.- J’en prends note… .. Je paie ton impression.

ARTHUR.- (se jetant aux genoux de Mme Rimbaud et serrant ses jambes) Vive toi. Telle que je t’avais perdue. Ange d’ange. Maman… .. Les éditeurs sont des vautours. Je serai plus rapace que les rapaces. Je serai plus toi que toi. Repose-toi sur moi… .. Sous peu, je te soumettrai des devis.

Il sort.

Scène 5.

Paris. Une brasserie d’hôtel. Gill rencontrant Forain et Dufour.

GILL.- Forain ! Si tu ne veux pas en avoir plein les mains, ne t’aventure pas trop là-bas. (Forain a un air interrogatif) .. Tu ne sens rien?.. .. Hume… .. Une odeur sui generis ?.. .. Non ? .. ..Le galopin couche ici dans ses couches.

FORAIN.- Arthur ?

GILL.- Arthur.

FORAIN.- Dans cet hôtel ?

GILL.- Dans cet hôtel.

FORAIN.- (à Dufour) Vous le cherchiez. Vous tombez bien : il vous tombe sous la main. (à Gill) Je te présente : Pierre Dufour. Signe particulier : enragé du dit Arthur. Tous les déchets du sus-nommé, pellicules, rognures d’ongle, morve séchée, petites crottes, rots en bouteilles, pets en flacons, tout est répertorié, collectionné avec passion par le fanatique ici présent. Il se fait gloire de se faire un musée de son oeuvre courante. (à Dufour) Bénissez votre chance. Vous êtes à pied d’oeuvre.

GILL.- .. (à Forain, montrant une plaquette de vers) Tu as reçu l’opus du cul ?

FORAIN.- (riant) L’opus du cul ?

GILL.- Maître défécateur vient de torcher quelques feuillets. Trois fois rien. Quelques pages, c’est gros comme un livret matricucule…(sortant la plaquette de sa poche) .. Il y a trois jours, figure-toi, le dit Maître a déposé en personne son dit papier chez des ex, des critiques, des auteurs, avec, pour seule mention à l’intérieur, son nom, et l’adresse de cet hôtel. Cela lui ressemble si peu de se saigner aux quatre veines pour se payer un lit, au lieu de réquisitionner l’habitant, que j’ai voulu vérifier. Il s’est bien offert le luxe d’un lit payant.

FORAIN.-(feuilletant la plaquette) Tu l’as lu ?

GILL.- Du hurlement. L’habituel.

DUFOUR.-.. Je vous demande pardon. Vous me prêteriez cette plaquette le temps que je la recopie ?

GILL.- Je vous ferai même une fleur. Je vous l’offre. A une condition.

DUFOUR.- Oui ?

 GILL.- Que vous me juriez de ne pas me la rendre.

DUFOUR.- Ah ! Monsieur. Que je vous sais gré.

 GILL.- Et moi donc ! Vous ne pouvez savoir combien.

Forain fait signe à Gill, ils sortent.

Entre Arthur, qui commande un café en passant et va s’asseoir à une table. Dufour qui a mis la plaquette dans sa poche, s’assied à une autre. Le garçon apporte à Arthur le café et quatre enveloppes grand format.

Le garçon.- (tendant les enveloppes à Arthur.) Pour vous. Pour vous. Pour vous. Et pour vous.

ARTHUR.- Merci.

Le garçon.- Une enveloppe est déchirée. Le livre est à moitié sorti.

ARTHUR.- Peu importe.

 Le garçon.- L’inscription sur la couverture m’a sauté aux yeux. C’est votre nom.

ARTHUR.- Oui.

 Le garçon.- Ils vous le renvoient tous ?

ARTHUR.- Ce sont les derniers. Je vous ai bien ennuyé ! Il est juste que vous soyez justement indemnisé. (Il lui donne de l’argent)

Le garçon.- (repoussant l’argent) Je n’en veux pas. C’est de l’argent gagné à rien.

ARTHUR.- Je vous en prie. Ne me blessez pas.

Le garçon.- Si vous aimez jeter l’argent par les fenêtres, libre à vous. (Il sort)

Arthur défait les paquets en se cachant. Dufour ne peut pas s’empêcher de lui jeter des regards.

ARTHUR.- (à Dufour) Qu’est-ce que vous avez ?

DUFOUR.- (montrant la plaquette) J’ai beau retenir mes yeux, ils filent vers leur auteur.

ARTHUR.- Vous avez lu ce fatras ?

DUFOUR.- Vous faites erreur. C’est l’inverse d’un fatras.

ARTHUR.- Faut-il que vous soyez jeunet pour que cette bordée de jurons vous impressionne. Les jeunots comme vous adorent les grossièretés. Un conseil. Ne vous attardez pas à l’étage de cet âge. Coupez au plus vite cette queue de têtard qui traîne après vous comme une casserole. .. ..Croyez-en vos aînés, les lettrés. Ils sont tous unanimes à dire que cette plaquette ne vaut pas tripette. Prenez leur arrêt souverain pour parole d’évangile. C’est du pipi de chat. Leur donne raison leur raison unanime.. .. Ah. Allez-vous en.

Sort Dufour.

ARTHUR.- (pour lui-même, brandissant les enveloppes) Avoir été aussi longtemps sûr de quelque chose d’aussi faux. Se croire de la plus riche veine poétique, et se découvrir du sang de navet. Comment, en toute bonne foi, peut-on être à ce point son propre imposteur.. ..(Il se lève, va vers un panier à papier) Vieille passion, divorçons… .. N’espérons plus. Désespérons.

Il jette les enveloppes dans le panier à papier et sort. 

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