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4. Les Rimbaud, mère, filles et fils

Acte 2

Scène 1.

Paris. La maison des Mauté. Le salon. Entrent Arthur, Mathilde Verlaine, Mme Mauté.

MATHILDE.- Vous deviez être déçu. Vous vous attendiez à le voir à la gare.

ARTHUR.- Il ne s’attend pas à me trouver chez lui. C’est lui qui va être déçu.

MATHILDE.-Il était sûr de vous reconnaître d’après vos lettres. Il faut croire que vos lettres ne vous ressemblent pas.

ARTHUR.- J’étais sûr de le reconnaître d’après son portrait. Il faut croire que son portrait était bien retouché. On entend un bruit de clés dans la serrure .

Entre Paul Verlaine.

 Mme MAUTE.- Voilà notre Paul.

MATHILDE.- (à Paul) C’était bien la peine d’aller chercher à la gare quelqu’un que tu trouves chez toi.

 PAUL.- (à Arthur) Vous ?

ARTHUR.- (ironique) Désolé.

PAUL.- Moi bien plutôt. .. J’ai hâte d’éclaircir l’énigme. Vous avez bien pris le train qui arrivait à 15h17 ?

ARTHUR.- J’ai bien pris le train qui arrivait à 15h17.

PAUL.- Vous êtes descendu sur le quai avec les passagers ?

ARTHUR.- Je suis descendu sur le quai avec les passagers.

PAUL.- J’étais au bout du quai. J’étais la cible que vous ne pouviez manquer. Qu’est-ce que cette histoire ? C’est à n’y rien comprendre.

ARTHUR.- Est-il nécessaire de me chercher encore à la gare ? Ne suis-je pas ici ?

PAUL.- (riant) Vous avez raison ! Je finirai par vous donner des verges pour me faire abattre.(se présentant) Celui à qui vous avez écrit. Votre aîné en âge, votre cadet en art.

ARTHUR.- (se présentant) Celui à qui vous avez répondu. Mais votre cadet et en âge et en art.

PAUL.- Pas du tout. En art, vous êtes mon aîné et mon maître.

ARTHUR.- En rien. C’est moi qui suis votre cadet et votre disciple.

MATHILDE.- Mon Dieu. Quel assaut d’humilité. Vous ne pouvez pas être un peu moins hypocrites ? (Paul et Arthur rient)

PAUL.- (tendant la main) Paul.

ARTHUR.- Arthur.

PAUL.- (présentant) Celle qui sait bien rompre la glace est ma femme Mathilde. La seconde de qui je tiens la première est ma belle-mère, Mme Mauté. .. .. Au débotté, est-ce que je peux vous enlever pour vous présenter à notre petite académie ? Je leur ai promis de vous présenter dès votre arrivée… .. Nous ne nous tirerons que trop dans les pattes, nous quatre. Nous n’aurons que le temps de nous flairer la truffe dans la niche. (Arthur fait signe à Paul qu’il fera ce qu’il voudra)

PAUL.- (à Mathilde, et à Mme Mauté) A tout de suite donc.

MATHILDE et Mme MAUTE.- A tout de suite.  

Mme MAUTE.- Tu craignais que Paul ne se coiffe de ce garçon. Ta crainte était injustifiée. Le voilà tout décoiffé.

MATHILDE.- .. Il semble ?

Mme MAUTE.- Il ne semble pas. Il l’a tout à fait défrisé.

MATHILDE.-.. Ca a l’air ? Elle fait signe à sa mère de se taire, et montre la porte.

 Entre Paul, essoufflé, agitant ses clés.

PAUL.- Il attend en bas que je cherche les clés qui étaient dans ma poche… .. Je vous fais un serment tous les deux. Ce vacher crèchera dans n’importe quelle étable, sauf chez nous… .. Pour ne rien vous cacher, je l’avais vu à la gare. Quand mes yeux se sont posés sur les battoirs de ses mains, j’ai prié tous les saints du ciel que la laveuse ne fût pas lui. Elle ne pouvait être, hélas, que lui… (à Mathilde) Ne me dis pas que ton impression a été bonne. (à Mme Mauté) Vous, qu’en avez-vous pensé ? Soyez franche.

Mme MAUTE.- Il ne m’a pas déplu. Je lui ai trouvé un air bohème. Savez-vous que pour tout bagage, il n’a que ce qu’il a sur lui ?

PAUL.- Comment ?

Mme MAUTE.- Il est venu comme il est. N’est-ce pas le parfait oiseau sur la branche ?

 PAUL.- Il n’a pas apporté de linge ?

Mme MAUTE.- A moins qu’il l’ait en double sur lui.

PAUL.- Qu’est-ce qu’il croit ? Que je vais lui prêter le mien ? Vous l’imaginez dans les draps ? Nu comme un ver ? La palette de couleurs ? La cassolette de parfums ? C’aurait été de la désinvolture, s’il était venu avec une malle, mais venir les mains dans les poches, c’est de la muflerie… Je vous fais une promesse solennelle à toutes les deux. Ce paysan ne posera pas une deuxième fois ses sabots chez nous.

MATHILDE.- Tu ne peux pas faire cela.

 PAUL.- Je peux le faire, puisque je le fais.

 MATHILDE.- Tu as sa charge. C’est toi qui l’as appelé ici.

PAUL.- Ce n’est pas lui que j’ai appelé, c’est un autre.

MATHILDE.- Tu ne le laisseras pas à la rue. Tu n’auras pas ce coeur-là!

PAUL.- Paris est peuplé de nullités, qui ne demandent qu’une chose, c’est de se mettre en valeur. Je trouverai quelqu’un qui l’accueillera… .. Je rentrerai.. .. sans lui.

Paul sort.

Mme MAUTE.- (à Mathilde) Petite hypocrite, qui, en disant le contraire, dit juste ce qu’il faut. Ton mari est allé exactement où tu as voulu.

MATHILDE.- .. Tu as poussé à la roue sans trop te faire prier.

 Mme MAUTE.- (riant) Bon. Je n’ai pas exagéré.

 MATHILDE.- .. ..Il est inutile, je crois, de demander de qui je tiens.

Elles sortent en riant.

Scène 2.

 

Une salle de restaurant. De l’Hay, quelques feuilles manuscrites à la main, Forain, Gill, Cabaner.

De l’HAY.- (agitant ses feuillets) Vous avez lu ? Eblouissant. Chaque mot est une image, qui vous saute d’autant plus au visage que le mot d’à côté est une image encore, qui vous saute au visage de même, si bien que le cours de son vers bondit d’image en image, dans un jaillissement d’étincelles, d’où l’on sort tout éclaboussé. Pour moi, c’est du meilleur de meilleur. ..(à tous) D’après vous, cet art si parfait, si jaillissant, est-ce qu’il lui naît tout seul, par génération spontanée, ou est-ce qu’il s’accouche par dur et laborieux enfantement ?

GILL.- C’est bien trop savamment dosé pour que ce soit jeté. C’est épluché, équeuté, dénoyauté, coupé en quatre, sucré, aromatisé, cuit, recuit, goûté, regoûté, et ça ne part pour la salle à manger que quand ça a satisfait le palais de la cuisinière. Ca sent trop l’huile de la lampe.

FORAIN.- .. Vous savez à quoi cette poésie me fait penser ? A un feu d’artifice. Les yeux sont gorgés par le festin magnifique, là-haut, des roses, gerbes, bouquets, mais qu’est-ce qui reste à grelotter, en bas, dans le noir? Le pauvre coeur. Selon moi, il manque à cet acide printemps quelques étés et quelques automnes pour mûrir et s’adoucir… ..(montrant Paul et Arthur qui entrent) Ne le louez pas trop, si vous m’en croyez. De trop précoces éloges fixent trop de talents trop jeunes.

 Entrent Paul et Arthur.

PAUL.- (présentant Arthur aux présents et les présents à Arthur) Notre artiste lyrique. Notre petit orphéon d’instruments baroques… …(présentant Cabaner) La musique.

CABANER.- Beaucoup de bruit pour pas grand chose.

 PAUL.- (présentant Gill) Gill a plusieurs cordes à son archet : il manie la plume comme le pinceau.

GILL.- Une corde de trop pour qu’il y en ait une de sensible.

PAUL.- (présentant Forain) Le dessin. Forain.

FORAIN.- Un rapin à la gomme. Je gribouille.

PAUL.- (présentant De l’Hay) De l’Hay. La peinture.

De l’HAY.- Il le voudrait. Il le voudrait. De notre petite fanfare, connaissez-moi pour ce que je suis : un vrai apprenti. Mon art est si douteux, si incertain, le vôtre, par contre, est si sûr et si résolu, vous ne vous posez si évidemment aucune question, que vos seules vue et venue me font éclore et fleurir sur les lèvres des gerbes de questions.

PAUL.- Tu ne trouves pas que tu lui tombes un peu vite dessus ?

 De l’HAY.- Oui. Une prochaine fois. Je vous prends au dépourvu.

GILL.-(à Paul) Y a-t-il une heure pour les questions ? Toute heure est bonne pour toute question. ..(à De l’Hay) Mitraille. Poursuis ta salve… ..Qui ne dit mot, consent.

De l’HAY.- Je peux ?

GILL.- Tu dois… Feu !

De l’HAY.- .. Question toute bête ! Est-il vrai qu’en art, tout a été dit ? Si le portrait a été peint une fois pour toutes, s’il ne s’agit que de rafraîchir et raviver l’ancien, à quoi bon ?.. .. Et si non, et si tout n’a pas été dit, faut-il encore un sujet ? Si oui, quel sujet ? Si non, quel non-sujet ? Pour ce sujet, ou ce non-sujet, faut-il une méthode ? Si oui, quelle méthode ? Si non, quelle méthode pour se passer de méthode ?.. .. Autre chose, couplé à cela. Sachant que l’art se nourrit de la vie comme l’oeil de la lumière, quelle vie vivre ? Vivre de son art, n’est-ce pas l’artiste renvoyé à lui-même ? D’où : quel est le modèle de l’artiste ? Lui, ou le monde, sauf lui? S’il s’enferme dans sa tour d’ivoire, ne se destine-t-il pas à se cogner la tête contre les murs ? Ou doit-il gagner son pain, comme tout un chacun, quitte à subir le destin de ceux qui le gagnent avec lui ?.. .. Le sujet ou le non-sujet défini, la vie ou la non-vie choisie, ensuite, comment travailler son art ? Polir et polir ? Charger, surcharger ? Tout gratter, tout reprendre ? N’avoir de cesse ? Ne quitter la toile que de désespoir ? Ou ne pas la travailler? Se soucier du dessin et de la couleur à la touche près ? Ou opérer par grands traits et larges touches ? Voilà les questions, qu’en l’absence de réponse, mes murs renvoient à mes murs.

FORAIN.- .. .. De l’Hay. Si tu es capable de comprendre les réponses qu’un autre ferait à tes questions, pourquoi ne serais-tu pas capable d’y répondre toi-même ? Celui qui trouve une question, pourquoi ne serait-il pas capable, aussi bien, de trouver la réponse ? La réponse n’est-elle d’ailleurs pas contenue dans la question ?

Tous regardent Arthur qui se tait et regarde dehors.

PAUL.- Cessez de mettre notre ami en coupe réglée. Laissons ce genre de débats à des séances ultérieures.. En chemin, notre jeune ami m’a confié qu’il avait une grande soif, celle des rues de Paris : je propose que nous le libérions, afin qu’il se désaltère à sa guise. .. (Il tend une enveloppe à Arthur) Voici la clé de vos champs. Votre budget d’un mois. Nous avons voté notre mécénat à l’unanimité… (Il insiste) Nous avons moins que beaucoup, mais plus que vous. (Arthur prend l’enveloppe) .. (à tous) Permettez, tous. Un mot. Quand il s’était agi d’héberger notre jeune ami, j’avais fait valoir mes droits. A mon regret, je dois remettre mon gain au pot.(à Arthur) Ma femme vous aurait rendu la vie impossible. J’y suis pour quelque chose, j’ai eu le tort de trop vous vanter. Elle vous a pris en grippe. Avec elle, les choses auraient tourné au vinaigre.

De l’HAY.- Je me propose.

FORAIN.- Je m’offre.

CABANER.- J’aimerais bien.

GILL.- Je me sens des devoirs, j’ai donc aussi des droits. (à Arthur) Voici mon adresse et le double de mes clés. Mon chez moi est votre chez vous. Vous viendrez et partirez à l’heure que vous voudrez.

ARTHUR.- Je n’occuperai qu’un lit de camp dans un coin, que tard dans la nuit à tôt le matin. Vous ne me verrez ni ne m’entendrez pas plus que si je n’étais pas là.

GILL.- Vous n’êtes pas un hôte de passage, vous êtes mon hôte. J’espère bien au contraire que je vous verrai et vous entendrai.

ARTHUR.- Merci à tous de tout. Il sort

FORAIN.- Qu’en dites-vous ? N’est-ce pas du grand art ? Son premier mouvement n’est pas de se cramponner, comme vous craigniez, mais de décamper. Il arrive en parasite, il repart, c’est tout juste si ce n’est pas nous les parasites.

PAUL.- Il n’ira pas loin. Notre dotation le tient en laisse.

GILL.- Et il habite chez moi. Je ne tarderai pas à vous donner de ses nouvelles.

 Ils sortent.

Scène 3.

Paris. Le petit appartement de Gill. L’entrée. Paul est devant la porte, Gill suit Arthur.

GILL.- (à Arthur) Ton savon. Ta serviette. (Arthur prend son savon, sa serviette. Gill ne le quitte pas des yeux)

PAUL.- Est-ce qu’on peut savoir ce qui s’est passé ?

GILL.-(sec, l’oeil sur les mains d’Arthur) Il s’est passé que ton protégé, non content de manquer aux devoirs que lui commandait mon hospitalité, se l’est fait payer.

ARTHUR.- Hospitalité : je conteste. J’ai occupé chez vous un certain espace! Si je n’avais pas été là, auriez-vous occupé mon espace en plus du vôtre ? J’ai usé votre parquet ? Votre tapis ? Votre lit ? Le loquet de votre porte ? Quels devoirs me commandait ce rien ?

GILL.- Il ne lui suffisait pas d’arriver tard la nuit pour repartir aux aurores, sans un mot pour l’hôte. Il ne lui suffisait pas. Il a fallu, en plus..

ARTHUR.- (le coupant) Vous m’hébergiez à titre gratuit, ou non ?

 GILL.- Vous ai-je jamais réclamé le quart d’un sou ? Dites-le.

 ARTHUR.- Etait-il prévu dans le contrat que je devais la conversation ?

GILL.- Il s’agissait de correction. Logé chez moi, je pouvais espérer qu’on ne se côtoierait pas comme des brutes. Est-ce qu’il m’était interdit d’espérer qu’on échangerait des idées ?

ARTHUR.- Nous avons fait un essai.

 GILL.- Essai non poursuivi.

ARTHUR.- Vous n’acceptiez pas que je m’oppose à vous. Opiner sans cesse du bonnet, dire sans cesse amen, qu’est-ce que c’est sinon payer comme loyer un prix fou ?

GILL.- Et non content, non content de me traiter en logeur, ce locataire-là a eu le toupet de se payer un loyer. Non seulement cet écornifleur vivait en surplus chez moi, mais encore il a fait main basse sur un pauvre argent que j’avais mis de côté.

ARTHUR.- Pardon. Il ne faut vous en prendre qu’à vous.

 GILL.- Je ne dois m’en prendre qu’à moi ?

ARTHUR.- Vous auriez dû mieux le cacher.

GILL.- Tu entends ? J’aurais dû mieux le cacher.

ARTHUR.- Parfaitement. Ou vous l’avez trop caché ou pas assez.

GILL.- Pas assez, tu ne l’aurais pas volé, voyou ?

ARTHUR.- Si. Mais plus vite. Vous ne vous seriez pas fait d’illusions. Mais mieux caché : pas du tout. De toute façon, trop le cacher ou le cacher pas assez, c’était un signe de défiance. Pourquoi est faite la défiance ? Pour être défiée.

GILL.- Et si je ne l’avais pas caché ?

ARTHUR.- Vous me l’offriez. Je me serais servi.

GILL.- Comment peut-on être à ce point dénué de tout sens moral ?

ARTHUR.- C’est vous qui l’êtes, pas moi. Cet argent ne vous était pas nécessaire, puisque vous l’aviez mis de côté.Pour moi, il était de première nécessité. Voyez comme vous êtes de peu de moralité. Vous contestez que je le dépense.

GILL.- Voler est sans excuse. Le vol condamne le vol.

PAUL.- Gill. Pour trébucher comme il l’a fait, il faut qu’il y ait été puissamment poussé par une bien puissante nécessité. Voyons pourquoi cet argent était pour lui de première nécessité. Notre ami ne voudra pas ne pas assurer sa défense.

GILL.- Te voilà prêt à passer l’éponge. Comme si un vol était une tache sur un manteau qu’il suffit de frotter.

PAUL.- Je ne préjuge pas du jugement que je pourrais porter. Permets qu’il dise ce qui lui a fait faire ce faux pas. (Il se tourne avec Arthur.)

ARTHUR.- .. Vous ne devinez pas ?

 PAUL.- Non.

ARTHUR.-.. .. Le mariage vous a noyé vos feux d’enfer pour que vous ne vous souveniez plus de ceux dont nous brûlons, nous, pauvres célibataires? Combien, envers nos jeunes Dianes, nous autres, pauvres Actéons, sommes sauvagement timides, vous ne vous souvenez plus de ça ?.. .. Et la timidité commune est une petite chose ridicule en comparaison de la mienne. Ma timidité à moi est une excroissance proprement monstrueuse. Il suffit que je me trouve en présence d’une beauté, pour que ma laideur me dévore tout cru. Il suffit que j’entrevoie le paradis, pour que je me damne de toute éternité… Et même si, par hasard, certaine jeune personne me croisant, son beau regard s’attarde sur le mien, que je dois contre toute vraisemblance, me rendre à l’évidence, que ma personne suscite quelque intérêt, une mortelle inquiétude me cloue néanmoins sur place. Jamais je ne suis assez sûr de ses mauvaises pensées, ou, plutôt, jamais je ne suis assez sûr qu’elle ait les mêmes mauvaises pensées que moi, et, quand même je croirais en être assez sûr, jamais je ne le serais assez cependant, si bien que, figé en statue de sel comme la femme de Loth, je n’ose pas un geste, pas un pas, pas un sourire. Comment, ligoté par une timidité aussi féroce, et néanmoins en proie à une soif d’amour aussi inextinguible, puis-je songer l’étancher sinon.. .. par la vénalité?

PAUL.- Vous vous seriez adressé à moi, vous ne m’auriez pas trouvé avare.

ARTHUR.- Demander l’aumône pour un commerce aussi honteux? Seul, un argent volé pouvait payer un amour payant. Seul un premier péché pouvait effacer le deuxième.

 Paul considére Arthur un moment.

PAUL.- (à Arthur) Il me semble qu’on peut absoudre la faute, (à Gill) mais c’est moi qui ferai pénitence. Je te rembourserai ce qu’il t’a emprunté.

GILL.- Tu ne rembourseras pas ce qui n’était pas un emprunt.

PAUL.- Ne sois pas si dur, Gill. C’est une faiblesse, en toute fraternité, dont tu ne peux lui tenir rigueur.

GILL.- Je refuse que tu mettes la main à ta bourse. Payer pour lui, c’est te punir pour lui. Et te punir pour lui, c’est l’acquitter doublement. C’est l’encourager à récidiver. C’est un méfait contre toi et contre lui que tu ne commettras pas.

PAUL.- Pour moi, c’est lui accorder les circonstances atténuantes.

GILL.- C’est le libérer d’une faute pour d’autres fautes. Avec toi pour parrain, je lui promets un bel avenir.

PAUL.- Moi aussi, mais sans doute pas le tien. Tu m’outrages, Gill, si tu me laisses être généreux sur ton dos. .. ..(à Arthur) Je me suis juré que jamais je ne vous laisserai sans toit. Je me suis entremis auprès de Banville. Il vous est prêt à vous céder sa chambre de bonne.

ARTHUR.- Banville ? C’est trop cher pour moi.

PAUL.- Mais il vous cède la chambre gratuitement.

ARTHUR.- C’est ce que je dis. C’est hors de prix… .. Chaque fois que je le croiserai, il faudra que je me fende en louanges sonnantes et trébuchantes sur sa poésie de bazar. Ca me ruine d’avance.

PAUL.- Vous ne paierez rien du tout. Nous avons convenu que vous vous ignorerez.

ARTHUR – Il faudra bien que je monte et descende. Nous nous croiserons, c’est fatal. Et chaque fois, malgré moi, par une politesse imbécile, je le paierai d’une charretée de compliments que je ne pense pas pour un sou. Et à chaque fois, je m’en voudrai à mort.

PAUL.- Vous ne le rencontrerez pas. Vous accédez à votre chambre sous les toits par un escalier de service.

ARTHUR.- Voilà qui est mieux… .. Prenons ce Banville à l’essai, que voulez-vous.

Il sort

PAUL.- (à Gill) Je passerai demain m’acquitter de ma dette.

GILL.- Si tu t’acquittes de sa dette, tu t’endettes envers lui. Et si tu t’endettes, tu t’assujettis. Tu ne vois pas que ce gamin est en train de faire de toi ce qu’il veut ?

PAUL.- Ce qu’il doit, je le dois. Si je n’avais pas voulu m’exposer, je n’aurais pas dû m’engager… .. Arthur … Arthur…

Paul sort.

Scène 4.

 Paris. La chambre de bonne de Banville. Entrent Banville et Paul.

PAUL.- Eh bien. Banville ?

BANVILLE.- Voilà l’objet. (il montre un vase de Sèvres, posé sur un piédouche) .. Il est allé au plus pressé ? Il n’a pas pu freiner à temps ?.. .. Selon moi, il a plutôt planté ça comme un drapeau. Il a levé ses couleurs.

PAUL.- Un vase de Sèvres.

BANVILLE.- Son vase de jour.

PAUL.- (riant) Et quel jour a été sa nuit ?

BANVILLE.- C’est tout frais de ce matin… .. Je plaisante, mais je trouve ça un peu gros.

PAUL.- (riant) Je ne déteste pas que vous le preniez ainsi.

BANVILLE.- ..Sans doute, parce que l’arôme s’est un peu éventé. Quand c’était en l’état, croyez que j’étais dans un autre état, croyez-moi… ..De quel âge croyez-vous que cela soit ? Deux ans ? Trois ans ? Remarquez. On devrait être propre à cet âge-là… … C’est tout de même un peu limité comme vocabulaire, ne trouvez-vous pas ? Cela porte à douter de toute subtilité par ailleurs… .. Vous auriez dû voir ma femme. Quel drame affreux pour elle. Elle était pâle comme une morte et tremblait de tous ses membres. Qui le méritait pourtant moins ? Elle était pour le pauvre orphelin plus une mère qu’une mère. Respectueuse de sa liberté et de son indépendance, elle guettait tous les matins son passage dans l’escalier, et ne montait qu’après qu’elle se fût assurée qu’il était parti. A quels travaux harassants ne se livrait-elle pas. Chaque jour, elle aérait, secouait les tapis, époussetait, balayait, lavait à grande eau, cirait, astiquait, changeait le linge de corps, de toilette, les draps, tous les deux jours la nappe de sa table, de sa table de nuit, le dessus de lit, la dentelle du fauteuil, tous les trois jours faisait les carreaux de sa fenêtre. Tout chez lui étincelait de cire, resplendissait d’amidon. Ce n’était pas une chambre, c’était un bijou dans son écrin. Et voilà comme il l’en remercie… ..Elle a juré sur ma tête qu’elle clouerait la porte plutôt que de reloger quelqu’un… ..En pinçant le nez, je suis monté bravement au front, et j’ai enlevé la redoute.

PAUL.- Désolé.

BANVILLE.- (rectifiant) Dégoûté… .. Que vous m’ayez vanté ce drôle m’étonne. Vous imaginez, dans une histoire des Belles-Lettres, une monographie avec une anecdote de ce type ? .. .. (montrant l’escalier) Connaissant le côté pile, épargnez-moi de faire face au côté face… ..(Il va pour sortir) Faites-lui la commission que la commission qu’il a laissée, semble exprimer une pressante envie de partir. Qu’il satisfasse aussi cette envie-là.

Il sort Entre Arthur. Paul lui tourne le dos.

ARTHUR.- Je ne suis plus en odeur ?

 PAUL.- Oui. Bon.

ARTHUR.- J’aurais voulu vous y voir. J’aurais voulu que vous y habitiez ne fut-ce que huit jours. C’était l’enfer du blanc. Le parquet, l’armoire, le lit, le fauteuil, la table, tout brillait comme autant de miroirs. Tout se reflétait dans tout, comme une galerie des glaces. Rideaux, draps, nappe, dentelles, tout était tous les jours, blanchi, empesé, amidonné, repassé, comme du linge d’autel. C’était une guerre de siège du propre. La chambre était en permanence stérilisée, aseptisée. Confessée, absoute, communiée, en état de grâce parfaite, prête à aller tout droit au paradis. On aurait dit un oratoire, un bloc opératoire. Matin, midi, soir, à quelque moment que je vienne, je retrouvais une chambre dans un état de propreté proprement dégoûtante. J’avais peur de faire un pas, de faire un geste, si bien que, quand j’entrais, je restais là planté sur mes patins, comme pétrifié… .. Comment lutter contre une pareille barbarie hygiénique, sinon par une barbarie inverse ?

PAUL.- La vôtre était un peu antédiluvienne.

ARTHUR.- De quel âge est une pareille femme d’ordre ? A abus de pouvoir préhistorique, levée de bouclier préhistorique. (Il va pour sortir)

PAUL.- Vous auriez pu faire un peu moins imagé… .. J’étais venu trois ou quatre fois pour m’enquérir de vous. Vous n’y étiez jamais. Vous battez le pavé de la nuit à la nuit ?

ARTHUR.- Suis-je venu à Paris pour garder la chambre ?

PAUL.- Non, bien sûr… .. Ce toit se dérobant de dessus votre tête, que diriez-vous du toit De l’Hay ?

ARTHUR.- (sortant) Lui ou un autre.

 Paul le suit.

Scène 5.

Paris. L’atelier de De l’Hay. Tableaux retournés, pile de revues d’art. Sur un chevalet, un tableau lacéré. Entre Arthur, qui s’arrête devant le tableau, et va s’asseoir dans un fauteuil, suivi de De l’Hay, en blouse tachée.

De l’HAY.- (montrant le tableau lacéré) .. .. Qu’est-ce que j’avais comme autre ressource ? Depuis des jours, tu me vois peindre, douter, me repentir, corriger, appliquer touche sur touche, couche sur couche, désespérer, tout gratter, tout repeindre, pour tout gratter encore, et jamais tu ne m’as dit un mot. Quand quelqu’un, comme toi, se tait devant un tableau, on sait ce que ça veut dire.

ARTHUR.- Et si qu’on te dise rien voulait tout simplement dire qu’on n’a rien à dire ?

De l’HAY.- Comment te croire ? Tout fait sur tout impression. Celui qui dirait qu’il n’éprouve rien devant quelque chose, je lui rirais au nez. Au pis, il éprouve de l’ennui, et l’ennui est un sentiment qui se dit comme tout autre. .. .. Est-ce que je me suis privé de te dire tout le bien que je pensais de tes rimes ?

ARTHUR.- Je ne demandais pas l’aumône.

De l’HAY.- J’étais sincère. Je pensais ce que je disais. Comment n’as-tu pas deviné que contre ma sincérité, j’espérais troquer la tienne ?.. .. Toi qui es si lucide, ne me dis pas que tu n’as pas vu clair dans mon jeu. Depuis que tu es ici, je n’ai qu’une idée en tête, copier ta méthode de travail et ta manière de vivre. J’en suis pour mes calculs. Tu t’éclipses de la nuit à la nuit. Tu te reposes ici de la vie que tu mènes ailleurs, et je ne te vois ni papier, ni plume. Juge si je peux m’inspirer de toi… .. Et, quand par hasard tu es là, et que je t’entreprends sur l’art, tu t’empresses de détourner la conversation.

ARTHUR.- Je n’y peux rien si l’art qui se dit ne se fait pas, et si l’art qui se fait ne se dit pas. Ce n’est pas moi qui ai édicté la règle.

De l’HAY.- Mais l’art qui se fait se voit et je ne te vois rien faire. Tu griffonnes dehors, en marchant, sur un parapet ou sur un coin de table, et tu écris des chefs d’oeuvre. Moi, qui me cloue devant mon chevalet douze heures par jour, qui hésite, pèse, soupèse, calcule, choisis, reviens sur mon choix, parie, peins, empile les couches, gratte, repeins, passe de l’espoir le plus débridé au désespoir le plus échevelé, quel est le terme de cette grossesse interminable ? Un pitoyable avortement.. (hésitant) Toi, si riche de dons dont je suis si pauvre, serais-tu aussi chiche d’aumône ? Je ne te demande pas un mot, rien qu’un seul geste. Autrefois, les artistes s’imitaient les uns les autres. Est-ce si malhonnête de les imiter à notre tour ?.. .. Est-ce que tu accepterais, si je feuillette devant toi une revue, de m’indiquer un tableau dont je pourrais m’inspirer ? Ou est-ce voler de ton talent que mendier ton sentiment ?.. ..(Arthur ne dit rien, mais sourit largement) Tu veux bien? (De l’Hay cherche la première revue de la pile, revient s’asseoir devant Arthur) Si une reproduction retient ton attention, veux-tu bien me l’indiquer d’un simple geste? (De l’Hay feuillette la revue devant Arthur, quand une feuille arrachée et souillée tombe. De l’Hay la regarde sans comprendre, puis se lève comme piqué par une guêpe) Comment peux-tu m’offenser ainsi ?(Arthur se lève et recule vers la porte).

De l’HAY.- Une revue à laquelle je tiens plus qu’à mes yeux, en faire le dernier usage.

ARTHUR.- (applaudissant) Bien. ..Bien.

De l’HAY.- Quelle opinion as-tu de moi pour te permettre de m’abaisser à ce point ? Je viens vers toi en suppliant, et tu me réponds en me souillant.

ARTHUR.- Plus soutenu. Plus appuyé. (Il va pour sortir)

 De l’HAY.- Arthur. Où vas-tu ?

ARTHUR.- J’esquive les coups que tu ne vas pas manquer de m’asséner.

De l’HAY.- Je n’ai rien dit. Tu n’as rien entendu. Je ne désire qu’une chose au monde, c’est que tu restes.

ARTHUR.- Tu ne peux pas t’abaisser à souffrir que je t’abaisse.

De l’HAY.- Je peux plus encore. Je peux m’abaisser plus bas encore… .. J’ai compris ton image. Tu dénigres ce que je loue. Mais que ne loues-tu de ce que je dénigre ? .. .. Arthur. Je t’en supplie. Reviens sur tes pas. Sans toi, je ne suis rien.

ARTHUR.- Avec moi, qu’est-ce que tu es ? (allant droit sur lui) Puisque tu m’y obliges, vieux hibou, je t’enfoncerai ton clou. Je ne te supporte plus, De l’Hay. Se flageller l’esprit comme tu fais, c’est un supplice dont je ne supporte plus le spectacle. Je me ronge de te voir te ronger. Vivement le grand air.

De l’HAY.- Arthur. Sans toi, je meurs.

ARTHUR.- Âne.Avec moi, tu vis ?.. ..(allant à lui et le secouant) Avaler par sa gorge, chier par son cul, est-ce que tu sais quel sens a cela ? Toucher par sa main ? Sentir par son nez ? Etre sa seule Muse. Son seul critique. Son seul public. Etre soi, soi, soi. Tel est le principe, si tu veux savoir. Le reste est zéro. Moi compris. Zéro. Et même moins que zéro, puisque j’ai l’air d’être plus. .. ..As-tu compris, ou faut-il te le chanter ?

 Il le lâche et sort.

Scène 6.

 

Chez Cabaner, une chambre dont la porte est ouverte. Arthur couché sur le lit, une pile de journaux sous le lit. Sur une table une bouteille de lait entamée. Entre Cabaner, sur la pointe des pieds.

CABANER.- (timidement) Est-ce que je peux oser un pas ?

ARTHUR.- Cent, Cabaner. Tu es chez toi.

CABANER.- Est-ce que je peux oser un pas de plus et te poser une question?

 ARTHUR.- Mille. Ose. Pose.

CABANER.- Honore-moi : sois franc. Depuis que tu loges chez moi, est-ce que tu as pu écrire ?

ARTHUR.- Pas un bâton… .. (montrant la bouteille de lait) Cabaner. Ne bois pas de cette bouteille de lait. Son innocence est trompeuse.

CABANER.- Ce n’est pas du lait ?

ARTHUR.- C’est plus que du lait !

CABANER.- Avoue que le trop prosaïque de ma vie te détourne de la poésie. Dis oui, et je te laisse le champ libre. Je trouverais facilement à me loger ailleurs.

ARTHUR.- Tu m’insultes trop, Cabaner. Tu m’injuries de m’estimer supérieur. Sache qui je suis. Je suis à moi-même ma propre affreuse prose. Connais-moi bas plus que bas… .. Tu te souviens de ces trois malheureux vers de moi parus dans cette méchante petite feuille ? Il n’a pas suffi de plus que de ces trois pattes de mouches, pour que ma folle du logis piquée comme par un taon prenne le mors aux dents et parte ventre à terre. Il n’a pas suffi de plus que de ces trois gouttes d’encre, pour que mon imagination saoûle s’imagine, dans son ivrognerie, que du jour au lendemain, tous les journaux de France et de Navarre sonnent mon nom jusqu’à la pointe du Raz.(il saisit des journaux sous le lit ) Rien. Pas un couac. Pas une tomate. Crâne d’oeuf et silence blanc… .. Je te laisse deviner ma gueule de bois.

CABANER.- Tu as beau t’abaisser. Je ne te suivrai pas. Comme si tu attendais les applaudissements de quiconque. Comme si tu ne savais pas que les journaux ne célèbrent que les célébrités, que les journalistes ne font tapage que des tapageurs. Comme si tu attendais ton pain et ton vin de quelqu’un d’autre que de toi. Et moi, je te dis qu’il n’est sur terre aucun homme ni aucune femme dont tu sois en dépendance.

ARTHUR.- Ni femme, Cabaner ?

CABANER.- Ni femme.

ARTHUR.- Comme lourdement tu te trompes.. ..Connais-moi nu plus que nu, Cabaner. Connais-moi tel que ma mère m’a fait.Devant les Sabines, je suis âne. Au bout de la chaîne que tient Vénus de ses doigts de rose, je suis un ours, un anneau dans le nez. .. ..Pour le sexe si attrayant, se savoir si peu d’attraits. Ne pas plaire à qui vous plaît tant. Enchaîné par ma disgrâce, et leurs grâces hors de portée, n’est-ce pas souffrir plus que Tantale? Faute de nourriture, jusqu’à quels expédients ne s’abaisse-t-on pas. .. .. Tu craignais de me troubler dans mon travail, tu m’aurais presque surpris en pleine mauvaise action.

CABANER.- Ne m’ouvre ton journal intime. Je t’en prie.

ARTHUR.- Je veux que tombent les taies de tes yeux. (montrant la bouteille de lait) Entre début et fin, laisseras-tu l’histoire en suspens ?.. .. Veuf contre nature. La vénalité ? Dégradante deux fois, pour l’un et pour l’autre. Acheter à prix ce dont tout le prix est d’être gracieux ? Je l’ai tenté. J’ai été tenté. Autant remplacer Vénus par une poupée de son. C’est le pire du pire. .. .. En queue de page ? La dernière des ressources. L’abomination des abominations. Le mariage avec l’image. (montrant la bouteille de lait) Pour un peu, tu nous aurais surpris en pleines noces.

CABANER.- Je t’en supplie. Ne dévoile pas ce qui doit rester voilé.

ARTHUR.- Connais-moi tel que je suis venu au monde… .. Dans ce genre de mariage, on arrive presque au même ciel que dans l’autre, sauf qu’à la différence, se pose un problème de voierie. Lait pour lait, quel est le plus précieux ?

CABANER.- Tu n’écorches que les oreilles. Je n’écoute plus.

ARTHUR.- (fort) Qu’est-ce qui est digne de vénération dans l’homme ? Sa vanité ? Ou sa vérité ? Son hypocrisie ou sa franchise ?.. (Il se lève, va vers la porte, indique la bouteille de lait, sourit jusqu’aux oreilles) Nous dirons, si tu préfères, que c’est de la bouillie à la semoule.

Il sort. Cabaner approche sa main de la bouteille, se ravise, va à la pile de journaux, déchire un morceau, en entoure le goulot de la bouteille, et, la mine dégoûtée, écartant de lui la bouteille le plus qu’il peut, sort.

Scène 7.

 

Une salle de restaurant. Entrent Gill, De l’Hay, Forain, Paul portant beau et une canne-épée à la main dont il joue, tous entourant Cabaner. Ils se regardent sans comprendre, tout d’abord.

De L’HAY.- (comprenant soudain) Ah. Bah.

 GILL.- L’immonde de l’immonde. L’innommable de l’innommable.

FORAIN.- J’admire. Ce jeune homme explose de talents. Il ne se refuse aucun moyen d’expression. C’est un touche à tout inventif.

CABANER.- Je croyais que je bénéficierais d’un traitement de faveur. Autant pour moi. Je prends ma place dans la file. Je remets, bien sûr, au pot son hébergement. Je n’ai pas le coeur de l’héberger plus longtemps. Je déclare forfait.

De l’HAY.- (levant la main) En raison de ses forfaits, moi aussi.

GILL.- Je suggère pour lui le Pont-Neuf. Une crotte de chat pour oreiller, une crotte de chien pour édredon.

FORAIN.- .. ..Moi, je veux bien le loger.

GILL.- Quoi ? La suite des leçons ne t’a pas suffi ?

FORAIN.- Vous auriez tort de vous fier à ses extérieurs. Vous vous laissez abuser par sa peau d’âne et par son troupeau de cochons. Regardez plutôt par le trou de la serrure ce qu’il est quand il est pour lui… .. Je l’ai vu hier, figurez-vous, en on ne peut plus galante compagnie.

CABANER.- En galante compagnie ?

De l’Hay.- Dis nous voir.

CABANER.- Voyez-vous ça.

GILL.- C’était un être humain ?

 FORAIN.- Et même féminin.

GILL.- Qui avait ses deux jambes ?

FORAIN.- Qui trottaient le plus légèrement du monde.

GILL.- Qui avait ses deux yeux ?

FORAIN.- Bleu-vert comme des aigues marines.

GILL.- Alors, elle était bossue !

FORAIN.- Devant, deux fois, très joliment.

GILL.- Bon. Elle avait un grain ?

FORAIN.- Un charmant petit sur le haut de la joue… .. Avez-vous remarqué ? Vous le dénigrez, mais vous ne faites que parler de lui. (montrant Arthur qui arrive) Voulez le clouer au pilori, et vous lui déroulez le tapis rouge.

 Entre Arthur.

ARTHUR.- (à tous) Que votre superbe académie veuille bien excuser la défaillance momentanée de son membre… .. Mais il est là et il pointe. (il s’assied) Tous s’asseoient en assemblée, Gill avocat, Paul président.

GILL.- Passons si vous voulez bien à l’ordre du jour. Un candidat poète postule à notre formation. (Il sort une feuille)

PAUL.- (donnant la parole à Gill) Que son écrit passe l’oral.

 GILL.- (lisant) Nom de la composition : Amour !

Tous se tournent vers Arthur.

ARTHUR.- Ca existe. Mais oui. Je vous jure. (à Gill) Montre-leur. Monte lui-dessus.

GILL.- Une nuit de printemps vous en dira toujours

              Plus long sur ce sujet que les plus longs discours

              Le souffle frais du soir sur ses ailes mi-closes

              Apporte le parfum troublant des lauriers-roses.

              Ne le sentez-vous pas frémir dans vos cheveux ?

             C’est l’heure de l’extase et des tendres aveux !

ARTHUR.- (levant la main) Proposition. Pour relever le fade du plat, un grain de sel greluche : crotte.

 Silence.

GILL.- (se contenant) Au fond des grands jardins sous les sombres charmilles, Les beaux garçons vont rire avec les belles filles, Joyeux, sans redouter le regard indulgent De la lune complice et des astres d’argent ! Sous les balcons fleuris des vertes promenades, Entendez-vous le bruit des molles sérénades ?

ARTHUR.- (levant la main) Re-proposition. Pour cause identique, une pointe de piment potache : merde.

GILL.- (ne se contenant plus) Est-ce que je peux avancer, ou faut-il qu’à chaque pied, je regarde où je pose le pied ?

ARTHUR.- Lis, lis, Lili

GILL.- Votre coeur qui dormait ne s’éveille-t-il pas ?

              Oh ! Croyez-en ce vent qui vous parle tout bas,

             Et les chansons des nids et les étoiles blanches,

             Et les couples furtifs qui marchent sous les branches,

              Et les tiédeurs d’Avril flottant dans l’air plus doux

             Aimez ! Il faut aimer ! Tout aime autour de vous !

Reconnaissez que ces mètres sont clairs comme de l’eau de roche. Eux au moins ne nécessitent aucun glossaire pour les traduire.

ARTHUR.- Ca, ils sont si transparents, comme des vitres, qu’on se demande s’ils existent. Pas la plus petite chiure de mouche qui les signale.

GILL.- C’est un potage clair et sain. On sait les légumes qu’on croque. D’autres proposent d’infâmes brouets, faits dont ils ne savent pas eux-mêmes de quelles farines. Je les défie d’indiquer la composition de leur soupe.

ARTHUR.- (à Gill) Tu parles de moi, maître-queux ? Tu dénigres mes plats?

 GILL.- On comprend que l’honnête clarté les mette en rage.

 ARTHUR.-(avec rage) Âne. Cheval. Mulet. Mangeur de foin. Herbivore.

GILL.- (allant vers Arthur) Il est temps de châtier les mouflets selon leur âge.

ARTHUR.- (faisant le tour de la table, et saisissant au passage la canne-épée de Paul) Ose me toucher.Ose. Je te fêle l’encrier.

GILL.- Tu crois que tu me fais peur ? (allant droit sur lui) Je m’en vais de ce pas te déculotter et te flanquer une fessée devant toute la classe, comme un sale gamin que tu es.

ARTHUR.- Avance d’un pas. Je te corrige le feuillet de rouge.

Gill avance, Arthur atteint de son épée la main de Gill, qui saigne.

GILL.- (pliant la main et se la tenant) Le voyou. (se pliant) La sale gouape.

ARTHUR.- Montre ton brouillon que je te le souligne. Montre.

FORAIN et PAUL.- (retenant Arthur.) Allons. Voyons. Calme-toi. Ne commets rien d’irréparable.

ARTHUR.- Je m’en vais lui barrer sa copie de traits rageurs et lui mettre un beau zéro en tête.

GILL.- (pointant Arthur du doigt) Je propose qu’on ampute cette jambe gangrenée du corps. Je demande qu’on supprime au rentier sa rente.

ARTHUR.- Et moi, je le sollicite. Je ne veux plus chipoter de vos graillons.

 GILL.- Ton souhait rejoint le nôtre. Nous donnons droit à ta demande.

ARTHUR.- (Forain et Paul entraînent Arthur) Gardez votre foin. Boeufs à viande.Animaux sur pied. Ruminants. Vaches au pré. Volaille de basse-cour. Animaux domestiques.

Ils sortent. Le silence revient.

GILL.- Ouf. Je sens déjà un grand mieux. J’ai bien cru que sa gale nous démangerait notre vie durant.

Se passe un silence, que De l’Hay fait durer.

De l’HAY.- .. .. Gill. Qu’est ce qu’est la santé ? C’est l’état de celui qui peut enfin ne plus penser à rien… .. Santé.

Sortent De l’Hay et Cabaner.

Scène 8.

 

La chambre de Forain. Arthur et Forain. Forain écoute, met l’index sur sa bouche, et sort. Entre Milena, qui fait des yeux le tour de la chambre.

ARTHUR.- (reculant devant Milena) Adjugé. Vendu. D’accord. C’est une porcherie.

MILENA.- .. ..Est-ce que j’ai dit quelque chose ?

ARTHUR.- Votre regard fait tout haut ses commentaires.

 MILENA.- C’est faire dire bien des choses à un muet.

ARTHUR.- La vérité est la vérité. Cette chambre jure avec vous comme un mot grossier dans une jolie bouche.

MILENA.- Pourquoi jurerait-elle plus avec moi qu’avec vous ?

ARTHUR.- Parce qu’il suffit de me comparer à elle à mon tour. Elle est habillée de la même misère que moi. Je lui vais ton sur ton.

MILENA.- Suis-je habillée tellement moins modestement ?

ARTHUR.- Pardon. Votre modestie souligne votre éclat. Ma modestie ne souligne que ma modestie. Milena se tait, considère Arthur.

MILENA.- Est-ce que je me trompe, ou est-ce que vous ne songez qu’à une chose : vous rabaisser ?

ARTHUR.-Grands Dieux, non. Juste le contraire. Je veux tout, sauf cela.

MILENA.- Et pourtant n’est-ce pas ce que vous faites ?.. .. Comment peut-on se dénigrer ? C’est une chose qui ne me viendrait pas à l’idée. J’aurais bien trop peur d’être entendue.

ARTHUR.- Sauf que ce que vous êtes contredirait trop ce que vous diriez.

MILENA.- Vous n’ajouteriez pas foi à ce que je dirais ? Critique comme vous êtes ? Voulez-vous que je m’y essaie ? Voulez-vous que je vous fasse me voir sous un tel jour que je ne laisse pas de moi trait sur trait. Certains détails grossis ne feraient de l’ensemble qu’une bouchée. Ce ne serait qu’un jeu de vous désillusionner. Mais c’est une sottise que je me garderais bien de commettre. Je tiens trop à la bonne idée qu’on se fait de moi… .. Est-ce que je peux vous suggérer de faire la même chose ?

ARTHUR.- Mais le plus habile, n’est-ce pas de n’être pas habile, c’est d’être franc et de ne pas voiler les laideurs qui, tôt ou tard, se dévoileront?

MILENA.- Que savez-vous de ce qui est beau ou laid de vous ? Ce que vous êtes, vous l’êtes pour vous ou pour les autres ? Les autres découpent-ils leur idée de vous, d’après le patron de l’idée que vous vous faites de vous ? Ne pouvez-vous leur laisser leur liberté dans leur estimation de vous ? Milena va, vient, écarte le paravent, découvre les deux lits.

ARTHUR.-(honteux) Surtout, n’allez pas penser Dieu sait quoi. Cette chambre est une machine à habiter universelle. On y vit comme on y dort.

MILENA.-.. .. Que pensiez-vous que je pensais ?

ARTHUR.- D’après les idées reçues, cette arrière-présence trahit des arrière-pensées.

MILENA.- Des arrière-pensées ? Vraiment ? Lesquelles, mon Dieu ? Que ne les poussez-vous en avant pour qu’on les voie un peu ?

ARTHUR.- Vous poussez votre avantage ? Vous prenez plaisir à me mettre à la torture ?

MILENA- Demander à quelqu’un de dire ce qu’il pense, c’est le mettre à la torture ?

ARTHUR.- Si ce que l’on pense n’est pas à penser.

MILENA.- Si je comprends, bien que vous le pensiez, ce que vous pensez n’est pas à penser ?

ARTHUR.- Tellement c’est inconvenant.

MILENA.- Inconvenant ? Malséant ?

ARTHUR.- Pis que cela. Bestial.

MILENA.- Bestial ? Anormal ?

 ARTHUR.- Naturel. Trop naturel.

MILENA.- Mais dire de ces choses qu’elles sont bestiales, n’est-ce pas dire qu’elles ne sont pas naturelles ?

ARTHUR.- Vous me suppliciez. Je n’ai jamais dit qu’elles ne l’étaient pas.

MILENA.- Vous avouez donc qu’elles le sont ?

 ARTHUR.- Vous voulez me réduire à merci ?

MILENA.- Apparemment, il y aurait dans votre nature des choses avouables et d’autres qui ne le sont pas ?

ARTHUR.- Comme il faut que vous me méprisiez pour m’abaisser de la sorte.

MILENA.- Si je vous disais que je me méprise autant que vous, cela vous relèverait dans votre estime ?

ARTHUR.- Je me dirais que votre pitié me donne le coup de grâce….. (se jetant à genoux) Milena.Je m’avoue vaincu. Je bats ma coulpe. J’avoue.Je suis fait de boue.

MILENA.- (se jetant à genoux) Et si je m’abaissais à mon tour, et vous avouais que je ne vous ai poussé à cet aveu, que pour m’en autoriser un semblable ?

ARTHUR.-(s’abaissant encore) Par pitié, épargnez-moi votre pitié. Elle est plus cruelle que la cruauté. Plus vous vous rabaissez, plus vous me rabaissez.

MILENA.-(s’abaissant davantage) Et si je m’abaissais à me rabaisser encore, et vous disais que quelque mal ou bien que vous pensiez de vous ou de moi, nous sommes faits de la même boue tous les deux ?

ARTHUR.- Je vous dirais qu’il n’y a pas pire mensonge que le mensonge par charité… .. Tout en vous vous dément, et vos manières et votre maintien, et votre réserve et votre modestie. Votre pudeur trahit votre vertu.

MILENA.- Et si nos manières et notre maintien, notre réserve et notre modestie, à nous autres, n’étaient que le manteau trop blanc d’une honte trop noire ?

ARTHUR.- Taisez-vous. Par pitié. Plus vous vous déshonorez, plus votre honneur sauve sa mise… .. De grâce, relevez-vous. Soyez vous. Ce que vous êtes, vous l’êtes pour moi. Et que ce que je suis, je le sois pour vous. Je vous en, prie. (Milena se relève et recule).. .. Acceptez que vous remettions en honneur les anciens usages, Milena. Accceptez que par ma dévotion je vous mérite. Laissez cette chair en repentir vous servir en chevalier servant.

MILENA.-Il ne s’agit pas de ça.

ARTHUR.- Vous vous fiez si peu en moi ? Vous me croyez si peu capable de maîtrise de moi ?

MILENA.- (reculant vers la porte) Il ne s’agit pas de ça.

ARTHUR.- Ne me punissez pas. Ne tranchez pas le mince fil qui nous lie.

MILENA.- (à la porte) Il ne s’agit pas de ça.

Elle sort.

ARTHUR.- (pour lui-même) ..Combien d’années me montrerai-je du doigt et me huerai-je, lorsque, dans mon théâtre intérieur, je me remémorerai cette scène passée ?.. Et comment puis-je seulement songer à monter sur scène ?

Il sort.

Scène 9.

 Le foyer d’un théâtre des boulevards. L’entracte sonne. Entrent Gill, De l’Hay, Cabaner, Forain.

GILL.- On a beau décrier le vaudeville. C’est le dernier théâtre où, pour le plaisir du public, les acteurs ne boudent pas le leur.

De l’HAY.- Ca. Nos acteurs ont bon jarret, bonne détente. Entre le signal du départ et le poteau d’arrivée, des ciel mon mari, des ciel ma femme, des portes qu’on ouvre et qu’on ferme, ils enlèvent l’action à un train d’enfer.

De l’HAY.- Dites… .. Paul ne devait pas assurer la critique de la pièce ?

GILL.- Travailler pour vivre ? C’est dépassé, mon vieux.

FORAIN.- Je les ai vus tous les deux hier. Ils étaient saoûls comme des Polonais et s’injuriaient comme des chiffonniers. J’ai fait semblant de ne pas les voir et je suis passé sur l’autre trottoir.

CABANER.- (montrant la mère de Paul qui entre) On parle du fils, la mère paraît.

Entre la mère de Paul. Les quatre font semblant de ne pas la voir.

La mère de Paul.- (tirant la manche de Cabaner) Vous croyez que Paul ait abandonné sa famille me gêne ?

CABANER.- Non. Non !

La mère de Paul.- Je vais vous écoeurer, Monsieur Cabaner. Je l’applaudis. Il a bien fait. Sa femme l’avait taillé aux normes. Ai-je élevé un fils pour qu’il soit un mari ? Qu’ai-je à faire du fils de mon fils ? A chaque mère le sien.

CABANER.- Nous ne jugeons personne.

 La mère de Paul.- Alors pourquoi vous lui battez froid, vous tous ?.. .. Lui transmettre un message, si vous le voyez, vous feriez ça pour moi ?

CABANER.- Bien sûr.

La mère de Paul.- Dites-lui qu’il faut que je le voie à tout prix. Sa femme lui a envoyé l’huissier.

CABANER.- Je lui dirai.

Elle sort. Entrent Paul et Arthur, en habits sales.

PAUL.- (aux 4) Hé. Les 4 pelés. .. .. Si vous continuez à nous diffamer, je porte plainte.

CABANER.- Paul. Ta mère est ici, elle te cherche.

PAUL.- Laisse faire le flair maternel ! Il n’a pas son pareil pour suivre son petit à la trace… .. (aux 4) Vous entendez. Je vous attaquerai en justice, si vous continuez à nous calomnier.

ARTHUR.- (le tirant par la manche) Qu’as-tu à emboucher la trompette ? Laisse le ridicule leur régler leur compte.

PAUL.- (aux 4) Vous faites courir le bruit qu’à la femme a été enlevé un mari et que du mari il a été fait une femme. C’est un impudent mensonge, dont je vous ferai entendre raison.

ARTHUR.- (le tirant par le coude) Que vas-tu monter sur tes grands chevaux. C’est plus risible qu’infamant. .. .. (aux 4) Par Platon, d’ailleurs, pourquoi pas ?

PAUL.-(interrogateur) Par Platon, pourquoi pas ?

ARTHUR.- (aux 4) Qui l’homme aime-t-il le plus, sinon lui-même ? Alors qu’on s’aime tant, ne serait-il pas anormal celui qui jugerait anormale cette chose si naturelle : aimer un autre soi ? L’homme n’est-il pas cent fois plus le frère de l’homme, que la femme n’est sa soeur ? Ne serait-il pas bien plus étrange au contraire, qu’il lui préfère cet étrange bipède, qui lui fait vis à vis ? Tout nous porte vers nous-mêmes, la culture, les Grecs, les Anglais, et d’abord nous-mêmes, sauf que sur le chemin se dresse un obstacle infranchissable. (Il montre les 4) Parmi ces comestibles putatifs, y en a-t-il un seul qui te mette l’eau à la bouche ? (Les 4 ne peuvent s’empêcher de se toiser eux-mêmes. Arthur éclate de rire)

PAUL.- Ca ne me fait pas rire. (aux 4) Si vous ne cessez pas de nous traîner dans la boue, je vous préviens, je vous poursuis en justice. (Sonnerie de fin d’entracte, sortent les 4)

Entre la mère de Paul.

La mère de Paul.- Paul. (brandissant une lettre bleue) Je ne te chercherais pas si quelqu’un ne te poursuivait pas. Ta femme demande la séparation.

PAUL.- (la décachetant) Elle fait donner la grosse artillerie ? (Il lit la lettre) (à Arthur.) Camarade. Fin de la récréation. On rentre en classe. (Il lit) “Madame Mauté Mathilde, épouse Verlaine, née le Y, par la présente.. .. une demande de séparation de corps et de biens, de Monsieur Verlaine Paul pour coups, sévices et injures graves. Audience le.. “

ARTHUR.- (riant) Pour coups, sévices ?

PAUL.- (montrant le poing) J’aurais dû. .. .. Elle a dû penser qu’elle les méritait… .. Avoir eu maille à partir avec la justice, être connu pour avoir connu l’opprobre du prétoire, être flétri à vie de cette flétrissure, très peu pour moi. (à sa mère) Drapeau blanc. Je me rends. Maman, va dire à ta bru que dès ce soir, le mari sera dans les bras de ses draps… .. (à Arthur) Toi. Demi-tour. Le fils modèle retrouve le foyer maternel.

ARTHUR.- (riant) Bien Bien.

PAUL.- Tu veux dire que tu n’en feras rien ?

ARTHUR.- Demi-tour, droite, droite. ..Bien… Bien.

PAUL.- Tu veux me jouer un tour de ta façon ?

 ARTHUR.-Viens, il vient. Va, il va.Suivez le sens de la visite.

 PAUL.- Je suis sérieux. Je veux que tu retournes chez ta mère.

 ARTHUR.- Je suis sérieux. Je veux retourner chez ma maman.

PAUL.- Sauf que tu n’éloignes pas d’un pouce !

ARTHUR.- Faute de charbon, où reste le navire ? A quai.

PAUL.- (sortant son porte-monnaie) Que ne le disais-tu, jeune énigme.

ARTHUR.- Que ne le devinais-tu, vieux grigou.

PAUL.- (Arthur ne prenant pas l’argent) Tu n’en veux pas?

ARTHUR.- Je tendrais la main en plus ? (Paul lui glisse l’argent dans la poche) Suivez les flèches. Par ici, le guide. (Il sort)

PAUL.- (à sa mère) Toi. Chez ta bru. Qu’elle tue le veau gras et me le prépare en veau Marengo. Assure-la que demain matin, à huit heures tapantes, je passerai la porte de mon employeur chéri, la compagnie d’assurances “L’aigle et le soleil réunis”.

La mère de Paul.- Tu as l’air bien sûr de toi. Qu’en sais-tu si, après l’outrage que tu lui as fait subir, Mathilde t’ouvrira sa porte?

PAUL.- Comment peux-tu avoir si mauvaise opinion des talents de ton fils? Tu sais à quoi on reconnaît les vrais poètes des faux ? Les vrais manient la matière première aussi bien que l’outil. Ils vous font marcher leurs gens au pas et en cadence, s’arrêter sur ordre à la césure, rejeter au vers suivant, rimer sans rime ni raison, exactement comme ils font de leurs vers. Mathilde fera ce que je voudrai. Va. Je mets mes pas dans les tiens.(Il la pousse vers un côté) Je m’habille en mari et j’arrive. (Elle sort, puis lui d’un autre côté)

Scène 10.

 Paris. Un fond de bistrot. Paul, entre Arthur en habits sales et négligés.

PAUL-..(allant à la rencontre de Arthur.) Comment ai-je pu m’enrôler à nouveau sous la livrée conjugale ? Me livrer au fastidieux. M’occuper pour m’occuper ? Ne penser à rien ? Mieux. N’avoir pas même l’air de penser.Car qu’est-ce que c’est que le mariage, sinon le devoir du vide ?.. .. Sache que j’ai pris la ferme résolution de résister désormais à mes devoirs et céder à mes plaisirs le plus que je pourrai.

ARTHUR.- A ridicule, ridicule et demi. .. .. Pour fêter mon glorieux retour de Paris, je n’ai rien moins que laissé la Mother me faire faire le tour de ses amies. Endimanché comme un premier communiant, la raie droite, les cheveux collés, elle m’a exhibé comme le jeune homme à ta mode, le favori de ton maître, la coqueluche de tes petits pois. Sans m’opposer d’un froncement de sourcils, devant toutes ces dindes, j’ai fait la roue comme un paon. N’est-ce pas bêtifier la bêtise ?.. .. Heureusement qu’attentive aux rentrées de fonds, elle n’a pas tardé à vouloir faire suer le burnous. J’ai filé sans demander mon reste. Familles. Enfer sur terre. .. .. N’avons-nous pas assez fait les oisillons ? N’avons pas assez battu des ailes sur l’aire? Tu ne crois pas qu’il serait temps de se jeter dans le vide ?

PAUL.- J’ai mon plan.

ARTHUR.- Allons bon. Il a son plan.

PAUL.- Où est-on le plus soi ? Où est-on le plus tout ? La vraie vie est la vie cachée. Quel est le rêve des gens célèbres? Ne pas être plus reconnu que des inconnus. Si c’est le rêve des gens célèbres, combien plus cela ne doit-il pas l’être de ceux qui ne le sont pas.

ARTHUR.- D’où ? Proposition ?

PAUL.- (faisant le tour de la tenue poussiéreuse et négligée d’Arthur) Ne se démarquer de visage, de vêtements, de chaussures, de cheveux, de comportement, désormais, en rien du voisin, c’est à dire user comme lui de savon, brosse, cire, peigne. Je m’offre comme tes brosseur, lingère, repasseuse, cireur.

ARTHUR.- Passer inaperçu : le rêve.

PAUL.- Le rêve. Tu l’as dit.

ARTHUR.- Et où passerait-on inaperçus ?

PAUL.- Où l’on se fond dans tout. Paris est un creuset.

ARTHUR.- Et de quoi vivrait-on inaperçus ?

PAUL.- De ce dont vit tout un chacun.

ARTHUR.- Et de quoi vit tout un chacun ?

 PAUL.- On travaillerait.

ARTHUR.- (avec force) Travailler ? Jamais. Plutôt m’ouvrir le ventre. Moi vivant, jamais cette créature de Dieu ne se dévoiera à une basse besogne salariée. Plutôt me fendre du haut en bas….. A proposition, contre-proposition. Paris est une ruine. Est-ce qu’on n’a rien d’autre à faire dans la vie que vivre au milieu de rats ?

PAUL.- Quelle est ton idée ?

 ARTHUR.- Aller.

PAUL.- Où aller ?

ARTHUR.- Ailleurs.

PAUL.- Où ailleurs ?

ARTHUR.- Loin.

PAUL.- Pour retrouver ici ? En pire ? Déshabille le loin de ses voiles exotiques, qu’est-ce que tu dévoiles ? L’ici, en sordide. Dévoiler ailleurs ce que l’on assez tout nu ici ?.. .. Que connaît-on de soi, par contre ? La mince couche arable, qu’on exploite avec parcimonie pour ses maigres besoins, mais connaît-on son tréfonds ? Se doute-t-on des inépuisables mines d’or, des prodigieux trésors, des fastueux palais que recèle l’homme dans son fond ? Les nouveaux voyages sont à faire en soi. Il est surfait de courir un monde surfait.

ARTHUR.- Creuser le moisi de sa cave ? Le dernier avatar ? Se plaire à humer ses propres odeurs pestilentielles ?.. .. Qu’est-ce que tu connais, de l’ailleurs ? Tu n’as jamais été plus loin que Pantin. D’un fuseau à l’autre, gîtent tant de variétés d’hommes, qu’on croirait des espèces différentes. Autant de cieux, autant de mondes. Autant de langues, autant d’esprits. Ce qui est haï ici, est adoré plus loin, laisse indifférent plus loin encore, fait hocher la tête encore plus loin, et fait rire de l’autre côté de la planète, si bien que d’ici aux antipodes, la vie est autre. (se levant) Debout. On s’en va.

PAUL.- Je regrette. Je reste.

ARTHUR.- J’ai dit : on s’en va. Je ne consulte pas.

PAUL.- J’ai dit : je reste. Je te fais part de mon choix, pesé. Je refuse de chercher des rues sur un plan et de parler petit nègre, un lexique en main. C’est perte de forces et de temps, sans gain aucun.

ARTHUR.- (va pour sortir) La troupe lève le camp et l’intendance suit.

PAUL.- L’intendance reste. Que la troupe aille faire campagne au diable.

 ARTHUR.- (qui sort un couteau qu’il ouvre, et dont il entoure la lame d’un chiffon) J’aiguillonne le boeuf ?

PAUL.- Tu crois que tu me feras aller malgré moi ?

ARTHUR.- Trop bien nourri. Trop de graisse. Tu vas lever ton graille sur ses pattes ? (Il lance sa lame en avant, déchire le pantalon et fait une estafilade à la jambe de Paul)

PAUL.- (s’écartant vivement) Tu es fou ? Tu as perdu l’esprit ?

ARTHUR.- Debout, ou le croc te mord la jambe. (Il lui fait une deuxième estafilade. Paul se lève) Je dois donner de l’éperon dans le hongre ?

PAUL.- (se pressant) Je viens. Je viens.

ARTHUR.- Je pique de la mollette le gras du flanc ? Hue. Dia. Hue.

Paul court, Arthur derrière lui. Ils sortent. 

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