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4. Les Rimbaud, mère, filles et fils

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Une mère, abandonnée par son mari, sans revenus, fonde ses espoirs sur son deuxième fils

Acte 1

Scène 1.Scène 1 - Scène 2 - Scène 3

Charleville. L’appartement des Rimbaud, toutes portes intérieures ouvertes. La cuisine. Entrent Vitalie et Isabelle.

VITALIE.- Si tu la voyais ! Ses yeux sont si doux comme le miel qu’on fondrait sous son regard. Ils vous blessent d’une si douce blessure qu’on en mourrait de plaisir. .. .. Et cet ange parmi les anges m’a comblée d’un bonheur infini ! Elle m’a invitée à son goûter d’anniversaire. .. .. Ah ! Si tu m’aimais ! Si tu m’aimais, Isabelle, tu persuaderais Maman de me laisser aller à ce goûter.

ISABELLE.- Je la connais ? VITALIE.- Je ne crois pas. ISABELLE.- Que font ses parents ? VITALIE.- Est-ce que ça a une importance ?

ISABELLE.- Vois comme tu es. Une inconnue qui vient de Dieu sait où, une étrangère que personne ne connaît ni d’Adam ni d’Eve, elle te sourit, et son sourire te ravit le corps et l’âme.

VITALIE.-(inquiète) Tu ne parleras pas pour moi à Maman ?

ISABELLE.- Est-ce que je l’ai dit ?

VITALIE.- Donc, tu exauces mes voeux ?.. ..(lui sautant au cou) Oh ! Mon Isabelle. Sois remerciée. Je savais qu’un coeur battait à côté du mien .

ISABELLE.- ..(Elles écoutent.Isabelle repousse Vitalie) Voilà Maman. Ne nuis pas à ta cause. Tu sais combien les effusions lui répugnent.

Entre Mme Rimbaud, un missel sous le bras.

 Mme RIMBAUD.- Arthur est levé ? (Elle sort. On entend qu’elle ouvre une porte, entre dans une chambre, ouvre une fenêtre, claque des volets)

La voix d’ARTHUR.- (fort) Hein ! Ho ! M’arracher du profond du sommeil avec cette barbarie. C’est la messe qui te souffle cette bonté-là ?

 Rentre Mme Rimbaud qui s’asseoit et déjeune.

ISABELLE.- ..(timidement) Maman, Charlotte Varois invite Vitalie à son goûter d’anniversaire. Est-ce que tu lui permettrais d’y aller ?

Mme RIMBAUD.- Pourquoi Vitalie ne demande-t-elle pas elle-même la permission ? Parce qu’elle le fait demander par sa soeur, croit-elle que je lui refuserais moins ?

VITALIE.-(froissée) Je le savais. Toujours, tu as fait obstacle aux inclinations de mon coeur. (Elle sort)

Mme RIMBAUD.- (fort) Vitalie ! .. (hurlant) Vitalie ! (un bras et une épaule de Vitalie apparaissent à la porte) Tu sais ce que fait le père Varois ? Il est magistrat, issu de magistrats. Est-ce de ma faute si tu es attirée comme par un aimant par les filles riches ? Crois-tu que, si elle t’invite, je peux lui rendre une invitation équivalente? Que si elle t’honore d’un cadeau, je peux l’honorer d’un cadeau de même valeur ? Que je peux même élever ta garde-robe à la hauteur de la sienne ?.. .. Tu boudes ?

VITALIE.- Non. Je ne boude pas.

 Mme RIMBAUD.- Si. Tu boudes… .. Au lieu de tremper ton mouchoir, va tremper le linge. (Sort Vitalie)

Entre Arthur.

ARTHUR.- (à Mme Rimbaud) Déchirer ma nuit avec cette barbarie. C’est l’église qui t’inspire ces charités-là ?

Mme RIMBAUD.- A l’heure où le soleil est dans sa pleine course et les gens dans leur plein travail, rester couché c’est la jeunesse qui t’inspire cet honneur-là ?

ARTHUR.- Pardon. J’ai travaillé toute la nuit… .. La question, bien sûr, est de savoir si l’on peut baptiser mon écriture du sacro-saint nom de travail. J’ai peur que tu ne sacres de ce nom béni que le travail facteur d’argent… .. Maintenant, si ta thèse et la mienne s’affrontent, laquelle l’emporte sur l’autre ? Ta thèse est incontestablement mieux armée en munitions : c’est toi qui me fournis couvert, vivres, habits. La mienne est un va-nu-pieds, en comparaison : elle ne me fournit pas même un kopeck. Par force, donc, ta thèse bat la mienne à plates coutures. .. ..Je lève donc le drapeau blanc, et fais amende honorable. (Il s’asseoit)

On frappe trois coups à la porte de l’appartement.

ISABELLE.- (se levant) C’est Frédéric. (Elle ouvre. Entre Frédéric, en casquette, vareuse, pantalon d’employé des transports publics, sacoche à l’épaule. Il a une lettre à la main)

FREDERIC.- Ah. Mes chers. (les embrassant tous) Sept jours, j’ai soupiré après vous. Mes soupirs sont enfin exaucés. (Il pose l’enveloppe devant Mme Rimbaud et se penche vers elle pour l’embrasser)

Mme RIMBAUD.- (voyant la casquette, la vareuse, la sacoche, s’écriant) Frédéric !

FREDERIC.- (enlevant vivement sa casquette) Oh Pardon.

Mme RIMBAUD.-(fâchée) Tu me jettes ta livrée de domestique à la tête.

FREDERIC.- Je te jure que je ne l’ai pas fait exprès. J’avais la tête toute à vous .J’étais tout à la joie que ma contribution vous aide un peu.

Mme Rimbaud, fâchée, sort, l’enveloppe à la main, et va par-delà le couloir, en face,dans sa chambre, dont elle ferme la porte sur elle.

FREDERIC.- .. ..(se plaignant à Isabelle et à Arthur, montrant sa tenue) .. Plutôt que me faire honte d’un gagne-pain qui vous aide à vivre, ne pouvez-vous compatir avec mon isolement et nous rendre visite de temps à autre, à Monique et à moi ? Loin de vous, je me sens plus immigré qu’un immigré… ..(montrant la porte de la chambre de Mme Rimbaud) Qu’en plus, Maman et moi soyons à couteaux tirés, je me sens comme un apatride.

ARTHUR.- (montrant la porte de la chambre de Mme Rimbaud) Il ne tient qu’à toi de retrouver la mère patrie.

ISABELLE.- Reformons le carré, Frédéric. Va lui demander pardon.

FREDERIC.- .. Pauvre honteux qui gagne ton pain, humilie-toi devant qui ne le gagne pas… .. (Il va vers la porte de la chambre de Mme Rimbaud, frappe deux légers coups, priant) Maman.

La voix de Mme RIMBAUD.- (fort, pressante) N’entre pas.

FREDERIC.- (frappant doucement, s’agenouillant) L’habit t’a insulté. L’habit s’agenouille. .. .. Maman. Tu es ma seule subsistance. Ne me prive pas de toi… .. Maman.

Mme RIMBAUD.- (sortant) Je passe sur la chose, mais à une condition.

FREDERIC.- Toutes.

Mme RIMBAUD. - Que tu cherches un emploi moins voyant.

FREDERIC.- Je chercherai. (les embrassant) Mes aimés, désuni, j’étais comme un membre amputé. Le corps est à nouveau entier. (à Mme Rimbaud) Rassure-moi. Je t’ai bien donné l’enveloppe.

Mme RIMBAUD.- (agacée) Tu le sais bien.

 FREDERIC.- Ce n’est pas beaucoup, mais je gagne peu.

Mme RIMBAUD.- Je ne te le fais pas dire.

FREDERIC.- Ce n’est pas rien, quand je pense au peu que je gagne.

 Mme RIMBAUD.- Mais tu t’étends bien dessus.

FREDERIC.- Et plus que c’est. C’est vrai. Pardon… Adieu, tous. .. Je vivrai ces sept jours d’un semblant de vie. Je ne vivrai pas, je rêverai.. .. à vous.

Il sort.

Mme RIMBAUD- (Mme Rimbaud revêt son manteau, à Arthur) Arthur ! Je reviens sur ma décision. Je t’inscris au collège.

ARTHUR.- (alarmé, bondissant) Quelle est cette nouvelle nouveauté ? N’avons-nous pas épuisé le sujet ? Est-ce que je ne t’ai pas dit ce que j’en pensais ?

Mme RIMBAUD.- La profession de professeur de français est une excellente profession, quoi que tu penses.

ARTHUR.- Excellente ? ..Excellente ? .. Déterrer les cadavres des auteurs morts ? Exhumer de leurs caveaux moisis des corps décomposés ? En se pinçant le nez, y aller à son tour de son scalpel ? Autopsier des corps 36 fois autoposiés ? Les recoudre tant bien que mal ? Leur donner une pose et une tenue au goût du jour ? Une excellente profession, si la profession de croquemort l’est… .. Le pire ! Le pire ! Devoir ressusciter d’auteurs morts des oeuvres sans vie. Etre vivant, et devoir insuffler double souffle à un auteur et à une oeuvre deux fois morts, est-ce que ce n’est pas mourir deux fois ?.. .. Le professeur a-t-il seulement un esprit pour penser ? Une âme pour rêver ? Il n’a qu’un seul droit et qu’un seul devoir : dire et vanter le texte des autres. Il se sait gardien de cimetière. Il se sait plus mort que ses morts… .. Mon ambition est autre. J’ambitionne, non pas dire le texte des autres, mais d’être le texte même qui est dit.

Mme RIMBAUD.- (agacée) Je sais ! Tu l’as dit… .. Est-on auteur parce qu’on veut l’être ? Ne te reconnait pour l’instant, à peu de chose près, que toi.

ARTHUR.- Je ne désespère pas d’avoir des réponses. Que veut dire le silence, sinon qu’il ne veut rien dire ?

Mme RIMBAUD.- .. .. Supposons que tu aies le talent que tu te prétends. N’est-ce pas tout de même la roulette ? Entre la première mise et le premier numéro gagnant, combien de courses perdues ? Pendant cette attente hasardeuse, de quoi vivras-tu ? De l’air du temps ?.. .. La sûre profession de professeur nourrit son homme. Selon tes professeurs, tu es fait pour les études, et les études sont faites pour toi. Ajoute que travailler de sa langue sur sa langue ne tue pas et que l’année scolaire est ajourée de si nombreuses vacances que les jours chômés sont plus nombreux que les jours ouvrés. Le travail expédié, ton existence et celle des tiens assurée, libre à toi de te livrer à toutes les bagatelles que tu voudras.

ARTHUR.- Le temps serait libre, mais qu’est-ce qui ne le serait pas ? L’esprit. .. .. J’ai fait mon choix. Mon art sera pur de tout alliage. Mon choix élimine le tien.

Mme RIMBAUD.- A qui il appartient, à ton âge, de choisir pour toi, fut-ce contre toi ? Les emplois honorables s’acquièrent dès la prime jeunesse, après on ne peut plus que se rabattre.Tu n’es pas assez fait, pour choisir que tu ne seras rien. Pour toi, je m’imposerai contre toi. Tu referas ta première.

ARTHUR.- (en rage) Jamais. Moi, vivant, jamais ce corps ne franchira plus la porte d’un collège. Plutôt coucher dans les gares. Le vagabondage, la cloche, taper, estamper, escroquer, tout, plutôt qu’être prof . Je ne m’enterrerai pas vivant.

Mme RIMBAUD.- (allant vivement à la porte de l’appartement, et l’ouvrant) Libre à toi. Vagabonde. Mendie. Estampe. Escroque.Vole.. .. vers la gloire… (Arthur ne bouge pas) Ou tu te prends en charge ou je te prends en charge. Mais si je te prends en charge, la charge ira où ira celle qui la porte… (Arthur ne bouge pas) A partir de maintenant, tais-toi, pioche et bûche… (à Isabelle) Isabelle ! Je reviens dans une heure.

ISABELLE.- Oui, Maman . Sort Mme Rimbaud.

ARTHUR.- (avec rage, donnant des coups de pied dans les meubles) De ma vie, ce cul ne se posera sur un banc. De ma vie, cette main ne se laissera dicter une seule ligne d’un autre par un autre. De ma vie, ce pied ne se posera dans une cour de collège dans un rang ou hors d’un rang. Je le jure sur ma tête. Plutôt me vendre.

Il sort. Entre Vitalie, qui sèche ses larmes.

ISABELLE.-.. ..(à Vitalie) Ses fils l’ont fâchée, Vitalie, et si ses filles la réconciliaient ? Si on faisait une surprise à la plus méritante des mères ? Si on lavait l’appartement ?

VITALIE.- Pour qu’elle nous remercie de sourcils froncés et de voix glapissante ?

ISABELLE.- Ne sais-tu pas ce qu’elle vit ? N’a-t-elle pas toutes les excuses?

VITALIE.- (l’embrassant) Tu es mon bon ange Je te suivrais les yeux fermés. .. .. On fait ce que tu dis. Cherche le savon noir. Je cherche le seau et les serpillières. Vite. On a un peu moins d’une heure. Dépêchons. Allons. Allons. (Elles s’affairent)

Scène 2.

Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 Charleville. Le deux pièces de Georges Izambard. Malle et valise. Izambard. Entre le propriétaire. IZAMBARD.- (tendant ses clés) Voici vos clés.

Le propriétaire.- (faisant le tour) Tout est net et soigné. Etat des lieux impeccable. Comme il fallait s’y attendre, rien à redire. .. .. Monsieur Izambard. Heureux de quitter nos Ardennes hirsutes pour vos plaines glabres ?

IZAMBARD.- Pour tout dire, je suis heureux de retrouver les miens.

Le propriétaire.- Pour moi, vous ne pouvez pas savoir comme je vous regrette. En tout cynisme, vous étiez le locataire idéal. Absent pendant les vacances scolaires. Absent les fins de semaine.Absent le reste du temps, parce que quand vous étiez là, c’était comme si vous n’y étiez pas. Mme Limbourg, votre voisine, me disait que souvent, elle vous croyait absent, jusqu’à ce qu’un léger bruit la détrompe. Absent 24 heures sur 24, quel propriétaire ne serait pas fou de vous ?.. .. Joignez à cela que vous étiez consciencieux, comme il n’est pas possible. Vous nettoyiez les parties communes de votre étage avec soin et régularité. Vous vous acquittiez de vos loyers fidèlement les premiers du mois. Vous étiez si parfait que je me suis longtemps demandé quelle monstruosité cela cachait. Eh bien, non . Vous étiez monstrueux en ce que vous étiez parfait. Je vous retiendrais de force, si je le pouvais… .. Ceci dit, cher Monsieur Izambard, d’un ancien à un bleu, vraie curiosité, pure indiscrétion, pourquoi, lors de vos absences, confiiez-vous donc vos clés à ce jeune ribaud ?

IZAMBARD.- Vous avez eu des plaintes à son sujet ?

 Le propriétaire.- Non. Il n’est pas question de ça.

 IZAMBARD.- J’entends réparer les dégâts qu’il a commis. Le propriétaire.- Il n’en a commis aucun. Tranquillisez-vous. .. ..Non. Non. J’aimerais savoir pourquoi vous avez privilégié un de vos élèves, et pourquoi celui-là.

IZAMBARD.- Parce que celui-là n’est pas gâté par la vie. Le père a abandonné la famille, disons plutôt, le père a abandonné ses enfants à sa femme. Et le fils, amputé du père, boîte de la mère qui lui reste.. .. Je n’ai essayé que de lui servir un peu de béquille.

Le propriétaire.- Enfin. Les enfants dont le père est en cavale, se comptent par troupeaux. Père absent, mère trop présente, c’est même la famille moderne.

IZAMBARD.- Celui-là selon moi, avait quelque chose qu’il aurait été criminel de laisser gâcher. Le propriétaire.- Vous parlez de ces rimes parues dans cette feuille de chou ?

IZAMBARD.- Oui.

Le propriétaire.- Permettez. Parce qu’un jeune homme aligne des vers dans le respect de la métrique, est-ce que ce n’est pas aller un peu vite que parler de talent ?.. .. La vie classe-t-elle, plus tard, l’élève comme le classe le professeur au lycée ? Nos tableaux d’honneur sont factices en comparaison de ceux de la vie. Telle tête que le collège couronne de lauriers, se retrouve dans la vie tête de veau persillée. Louer le talent et faire miroiter les feux éclatants de la célébrité à quelqu’un que notre société de masse a toutes les chances de laisser dans l’obscurité la plus noire, est-ce que ce n’est pas lui injecter par avance un fameux poison ? .. .. Et puis, autre chose. Croyez-vous que vos attentions et le calme de votre retraite lui aient apporté du réconfort?

IZAMBARD.- Peut-être un peu ?

Le propriétaire.- Tout le contraire, j’en ai peur… .. Greffez votre esprit dans le sien. Un père comme il n’en a pas, une mère comme il a en trop d’un côté, de l’autre un professeur bon comme le pain, qui partage avec lui, en toute générosité, sa vie, sa chambre, ses biens, quelles perspectives croyez-vous que ça lui ouvre ?.. .. A moins que vous vouliez adopter ce jeune garçon ?

IZAMBARD.- Non. Tout de même.

Le propriétaire.- Autant adopter tout le collège, n’est-ce pas ?.. Pardonnez-moi, ou vous étiez trop bon, ou vous ne l’étiez pas assez! Ou vous deviez l’être tout à fait, rompre la fatalité, l’arracher à son trou à rat, l’adopter, ou ne pas l’être davantage qu’envers n’importe lequel de ses condisciples. Mais lui ouvrir une fenêtre de sa prison sur un beau ciel bleu et l’abandonner ensuite derrière ses barreaux, ne pensez-vous pas que c’est le contraire de bon ? Vous, parti, combien vivement il va sentir la tendre vie dont il va être privé, et l’âpre vie à laquelle il est condamné.

IZAMBARD.- Je n’avais pas pensé à cela.

Le propriétaire.- Peut-être, y penserez-vous à l’avenir. Si j’ai pu faire faire à vos expériences quelques économies, j’en serai heureux. .. .. Voici votre protégé. Ne m’en veuillez pas si je préfère l’éviter. Adieu, et mille souhaits pour votre nouveau poste.

IZAMBARD.- Adieu et mille mercis. (sort le propriétaire)

Entre Arthur.

ARTHUR.- (montrant la malle) Demain, vous serez loin, mais pas plus avancé. (Izambard a une mine interrogative) Vous rempilez dans l’Education Nationale, non ?

IZAMBARD.- Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ?

ARTHUR.- C’est vous qui m’avez dit tout ce que vous m’avez dit, qui me dites ça ? Qu’est-ce qui nous brûle? Les lettres, ou enseigner les lettres ? Vivre .Vivre. Vivre. En écrire. Ecrire. En vivre.

IZAMBARD.- Vous savez bien que je suis en peine d’un sujet qui en vaille la peine.

ARTHUR.- Vous avez cherché ?

IZAMBARD.- Je ne fais même que ça.

ARTHUR.- Qui n’a pas trouvé n’a pas assez cherché. Réfléchissez. Autrefois, les auteurs étaient-ils en peine d’un sujet ?

IZAMBARD.- Ah ! Ne comparons pas, je vous prie, la vie d’autrefois à la vie d’aujourd’hui.

ARTHUR.- Tiens. Pourquoi donc ?

 IZAMBARD.- Parce qu’elle n’est plus la même.

ARTHUR.- Et vous vous en plaignez ? Au lieu de vous en réjouir ? Louons Dieu qu’elle soit autre. Si elle était la même, que serait l’art ? Le même. Or, que s’agit-il d’écrire ? Le même ou un autre ? Rendons grâce à Dieu qu’elle soit autre.

IZEMBARD.- Ce n’est pas qu’elle soit autre dont je me plains, pardon, mais qu’elle se soit tellement dégradée.

ARTHUR.- Dégradée ? En quoi s’est-elle dégradée ?

ISEMBARD.- En tout. Faites un tour d’horizon. Des sous de bronze à la place d’écus d’or. Des bancs de bois de députés à la place des trônes d’or des rois. Le sinistre travail quotidien démocratique, à la place des folies et des extravagances princières. C’est la nuit la plus sombre à la place du jour le plus étincelant.

ARTHUR.- Vous accusez le travail d’être à la source de nos maux ?

 IZEMBARD- Le travail restreint, rapetisse, rétrécit la vie, vous ne pouvez le nier. Que peuvent être des lettres qui se nourrissent de si pauvre nourriture ?

ARTHUR.- Vous êtes à mon carrefour. Vous venez où je vous attends. Le travail rétrécit la vie, exact. Se livrer dès potron-minet et jusqu’à l’heure où tous les chats sont gris, soit le corps du jour, à la même horrible mécanique du travail, qui ne vous laisse qu’une queue de jour pour vivre enfin, quelles lettres cela peut-il nourrir ? Vous parlez d’or ! Mais, au lieu de pleurer sur le constat, pourquoi n’en pas tirer la conclusion qui s’impose?

IZEMBARD.- Quelle conclusion peut-on tirer hors le constat?

 ARTHUR.- Le travail vous rebute. Conclusion : pourquoi travailler?

IZEMBARD.- Ne faut-il pas travailler pour vivre ?

ARTHUR.- Il ne faut pas dire : ne faut-il pas travailler pour vivre , mais : ne faut-il pas travailler pour bien vivre. Un salaire fournit cent fois plus de superflu que de nécessaire. Pour un superflu dont on se passe cent fois, se condamner 8 heures par jour à pareille galère, est-ce que ce n’est pas cher payé ?

IZEMBARD - Enfin. Entre le rien et le nécessaire, il n’y a pas rien.

 ARTHUR.- Un rien vous fera gagner ce peu : vos bâtons.

IZEMBARD.- Et si mes bâtons ne font pas un bâton ?

ARTHUR.- En attendant qu’ils en fassent, que ne vivez-vous comme le lys des champs ? Voyez-vous un tel chemin entre une main vide et tant de poches pleines ? A quoi vous sert votre intelligence ? Utilisez votre sens des gens. Imitez notre cher gui sacré. Vivez d’eux.

IZEMBARD.- Vivre en parasite ?

ARTHUR.- Combien vivent ainsi sans que personne ne trouve à redire ? Faire dans un bureau 8 heures pour faire 8 heures ? Gagner parce qu’on a une chaîne autour du cou et qu’on ouvre des portes ? Etre payé par des jetons pour des heures de présence ? C’est vivre moins en parasite ? Et combien de métiers de pure représentation. Combien de professions honteuses, industrie, commerce, assurances, où l’argent est gagné sur le travail ou la naïveté ou l’ignorance ou la faiblesse des autres ? Se faire nourrir et loger pour un motif tel que le nôtre, en comparaison n’est-ce pas de l’honnêteté pure ?

IZAMBARD.- Quelque chose d’autre pèse dans la balance. Le travail est le lot de tous. L’honneur de l’artiste n’est-il pas de partager le sort commun ?

ARTHUR.- Parce que l’humanité broute comme des veaux, par humanité, vous vivrez comme un veau ? .. .. L’homme ne s’estime lui-même qu’autant que ce qu’il fait est estimé. Si son travail est méprisé, il s’en méprise d’autant. Qu’en plus son travail soit stupide, et quel travail n’a pas sa tare de stupidité, que pensera-t-il de lui ? Observez un peu sur l’homme les effets de votre médication. Cette créature magnifique, à l’âme extraordinaire, à l’intelligence supérieure, au bout de trente ans d’un métier ? La galerie de monstres. Cancéreux. Alcoolique. Diabétique. Cardiaque. Anorexique. Obèse. Cette grâce de la grâce. Cette création de la création. De telles formes informes. Ce néant, qui finit par ce néant, vous appelez ça, vie ? Déchoir? Votre choix? Pour écrire votre déchéance ? Ne pensez-vous pas qu’il est plutôt de notre impérieux devoir de casser les chaînes et de libérer la vie ?

IZAMBARD.- Vous ne m’en ferez pas démordre. Pour moi, puisque le travail est la fontaine où se désaltère tout le monde, l’art, avec humilité, doit s’y désaltérer aussi. D’ailleurs, si le travail ne m’inspire guère, ne pas travailler ne m’inspirerait pas davantage, j’en suis certain… ..Et si je ne travaillais pas, j’aurais tellement mauvaise conscience, que, plutôt que ne pas travailler, je préfèrerais ne pas écrire… .. Je crois ma foi qu’aucun des deux ne convaincra l’autre.

ARTHUR.- Je vous convaincrai par l’exemple.

 IZAMBARD.- .. ..Ce qui nous départagera, c’est donc le temps ?

ARTHUR.- Je vous prends au mot. Rendez-vous dans trois mois. Chez vous… ..(lui montrant ses bagages) Je vous laisse. Merci de tout à votre coeur de la part du mien.

IZAMBARD.- .. Arthur. Si comme j’en ai peur, vous parvenez à vos fins et à Paris, prenez garde à vous. L’homme n’est pas bon.

ARTHUR.- Que l’homme prenne plutôt garde à lui. Quel vice parisien approche seulement de la vertu maternelle ? Vous ne connaissez de moi que mon masque. Connaissez le vrai visage, dessous. Il n’y a aucune turpitude, comme il n’y a aucune honnêteté dont je ne sois capable. Je suis mieux armé que les mieux armés. Que Paris prenne plutôt garde à moi… Adieu.

IZAMBARD.- Adieu.

Sort Arthur.

Scène 3.

Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 Charleville. L’appartement des Rimbaud. La cuisine. Vitalie et Isabelle se hâtent, seau et serpillières en mains. Elles les rangent, descendent les chaises des tables.

VITALIE.- (écoutant) La voilà. Range le seau. Vite… ..La chaise… .. Assieds-toi. Fais comme si de rien n’était. Entre Mme Rimbaud., une lettre à la main.

Mme RIMBAUD.- Qu’est-ce que vous aviez à danser le sabbat ?

ISABELLE.- Devine.

 Mme RIMBAUD.- Je t’en prie.J’ai passé l’âge.

ISABELLE.- C’est une surprise.

Mme RIMBAUD.- Toute surprise de votre part ne peut qu’être mauvaise. .. .. Qu’est-ce qui va encore me tomber sur la tête ? (Elle regarde partout) Vous avez lavé par terre… .. Vous avez pris quel seau ?

ISABELLE.- L’émaillé.

Mme RIMBAUD.- Je le savais. Celui pour le linge. Triples idiotes. Il faudra que je vous trouve toujours où je ne vous attends pas.

ISABELLE.- (attristée) On ne voulait que te faire plaisir.

Mme RIMBAUD.- Combien de fois ne vous ai-je pas dit, que le seul plaisir que vous puissiez me faire, c’était de vous faire oublier, c’est à dire de ne faire que ce que je vous dis, quand je vous le dis, comme je vous le dis. Mais il est écrit que ce plaisir-là, jamais vous ne me le ferez. (Sort Vitalie en pleurs)(hurlant) Vitalie. (apparaît Vitalie) Si tu n’arrêtes pas tout de suite de pleurer, je te donnerais de bonnes raisons. Mme Rimbaud jette la lettre sur la table et se dévêt de son manteau.

ISABELLE.- (lisant le destinaire, regardant le timbre) Maman.La lettre est de Paris.

 Mme RIMBAUD.- Que te voilà émue. Paris, tu crois que c’est un autre sac de noeuds qu’ici ? Bien plus, si tu veux m’en croire. (à voix haute) Arthur. Tu as une lettre. Arthur entre, voit la lettre, la met dans sa poche, sort.

Mme RIMBAUD.- Imite ton frère. La nuit, il fait les rêves les plus fous. Le matin, devant une bonne vieille lettre, il retrouve tous ses esprits.

Entre Arthur, la lettre ouverte à la main.

ARTHUR.- (jetant la lettre sur la table, vers Isabelle) Os pour jeune chien.

ISABELLE.- (lisant la lettre) Maman. Maman .La lettre est de qui il l’attend. Maman. “Venez, grande et belle âme. On vous espère.” Il le presse de venir à Paris. “seule ville digne de lui.” Maman. “Votre chambre est prête.” (Elle sort un mandat de l’enveloppe) Plus flatteur que tout. Un mandat pour le billet de chemin de fer. Est-ce que ce mandat ne vaut pas tout un train de compliments ?

Mme RIMBAUD.- (à Arthur) Sacré bougre.

 ISABELLE.- (interrogative) Sacré bougre ?

Mme RIMBAUD.- (à Isabelle) D’après toi, bécasse, qu’est-ce qui fait que le prince appelle le mendiant auprès de lui ?

ISABELLE.- (montrant Arthur) Les sonnets qu’il lui a envoyés ?

Mme RIMBAUD.- Les sonnets ? Sornettes. Si tu crois qu’il y a jeté le plus traître coup d’oeil.(montrant Arthur) Par contre, j’aurais été curieuse de lire la lettre qu’il a jointe… ..(à Isabelle) Tu ne sais pas le drôle de pistolet qu’est cet épistolier. La réputation de Verlaine d’être de la confrérie franchit les frontières. .. ..Non ?.. .. (expliquant) Tu adores les millefeuilles, Isabelle. Qu’est-ce que tu dirais si, entrant dans la pâtisserie, le client demandait à la pâtissière non pas un millefeuille, mais le pâtissier ?.. .. Toujours pas?.. .. Ca passe au-dessus de ta tête ? .. .. (à Arthur) Je ne te désapprouverais même pas - après tout, on ne peut grimper aux balcons que par des échelles de soie -, si j’étais sûre qu’une fois dans la place, tu assurais tes arrières. Mais tu es si bizarrement fait, que je parie qu’à peine entré par la porte, tu n’auras de cesse qu’on te jette par la fenêtre.

ISABELLE.-(lisant la lettre) Maman. Il l’attend pour le 31. On est le 31.

ARTHUR.- (prenant la lettre et le mandat) Je sais. (Prenant la lettre,allant vers la porte et se retournant) Il ne me reste plus qu’à partir.

 Mme RIMBAUD.- Tu ne me demandes pas la permission ?

ARTHUR.- Tu la donnerais ?

Mme RIMBAUD.- Certainement pas.

ARTHUR.- Alors, pourquoi je la demanderais ?

Mme RIMBAUD.- Pour que tu saches, puisque tu me désobéis, que tu ne dois compter que sur toi.

ARTHUR.- Vois-tu une objection à ce que je garde sur moi ce complet ?

 Mme RIMBAUD.- Quelqu’un le porte à part toi ?

ARTHUR.- Est-ce que je peux emporter la petite valise et un peu de linge ?

Mme RIMBAUD.- Est-il décent, pour un jeune homme en âge de gagner, de soustraire à deux soeurs et une mère sans ressources de leurs maigres biens ?

ARTHUR- .. Tu ne me diras pas au revoir ?

Mme RIMBAUD- Pour que tu croies que je souhaite te revoir ?

ARTHUR- .. Tu ne m’embrasseras pas ?

Mme RIMBAUD- Pour que tu t’imagines que je cherche à te retenir ?

Arthur sort. Isabelle et Vitalie vont à la fenêtre.

Mme RIMBAUD.- Allez à la fenêtre. C’est ça. Désavouez-moi. (Isabelle et Vitalie mettent la table) Est-ce que quelqu’un manque ? Le vide est déjà plein.Demain, vous vous demanderez s’il y avait seulement un vide.

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