Acte 5
Paris. Porte d’Orléans. Chez Lia, qui prépare à souper. Au salon une table pour deux est mise. Bruit de clés dans la serrure. Entre Cancaillotte, un papier en main.
Cancaillotte.- (en l’embrassant, montrant un papier en main) C’est ainsi que vous me prouvez votre attachement ? En demandant votre détachement ?
Lia.– Je ne veux pas être quelqu’un dont la seule vue la rappelle à vous. Cancaillotte.– Mais Lia.
Lia.- Je veux que vos yeux ne se posent sur moi, que quand l’envie vous en naît. .. .. Et, comme je vous veux libre de moi, je veux que vous sachiez aussi que je suis libre de vous. Je ne veux pas que vous croyiez que je suis ici une prisonnière qui attend tous les jours votre visite au parloir, et se meurt d’attendre en vain… … Si vous n’êtes pas chez moi, je me réjouis de ce que vous vous plaisiez ailleurs. La seule pincée de devoir que je vous sentirai envers moi, me gâcherait votre présence. Rien ne me ferait plus horreur, qu’être le piège dont l’amour serait l’appât.
Cancaillotte.– Je vous verrais quand je le voudrais, et vous ne me verriez que quand je le voudrais, moi ? En somme, vous n’iriez jamais à moi ? C’est ainsi que vous m’aimez ?.. .. En échange d’une si belle déclaration, voici la mienne. (Il sort de sa poche intérieure une résiliation de bail et la lui tend)
Lia.– Une résiliation de bail ?
Cancaillotte.– A partir du mois prochain, j’habite chez vous.
Lia fond en larmes. Cancaillotte.– La perspective que je vienne habiter chez vous vous afflige ?
Lia.- (le visage mouillé de larmes) Votre si joli appartement aux carreaux de faïence rouge et jaune, sous les combles dans le Marais, avec lequel vous êtes marié depuis dix ans, vous vous en sépareriez ? Comment pouvez-vous avoir ce cœur-là ?
Cancaillotte.– Vous ne savez pas dans quel état il est. Ces vieux appartements dans ces vieux quartiers sont délabrés, humides, moisis, sans confort. Ils ne donnent le change qu’à cause des faux plafonds, du placoplâtre, de la fibre de verre, de la peinture. En plus ils sont habités par de vieux riches. Il vaut mieux de mille fois une jeune appartement moderne, sain, avec le confort, dans un quartier populaire.
Lia.- (pleurant) Quand, en plus, sur votre palier, habite votre meilleur ami, que vous voyez tous les jours ? Comment puis-je accepter que vous vous éloigniez de quelqu’un que vous aimez ?
Cancaillotte.– Je vous l’annonce aussi : je viens de rompre avec lui.
Lia.– Malheur sur moi.
Cancaillotte.– Il y avait pour cela une raison rationnelle. Cette amitié était boîteuse. Je l’aimais alors qu’il ne m’aimait guère. Il trouvait naturel d’être l’objet unique de notre amitié. Les amitiés inégales sont comme les luttes inégales : il est fatal qu’elles trouvent une fin. Faute de combustible, cette brûlante amitié a fini par se consumer elle-même, et ne plus laisser d’elle que des cendres blanches.
Lia.– Je vous fais une prédiction: si, pour moi, vous n’aimez plus celui que vous aimez, vous finirez par me haïr…(posant sa main sur son revers de veste) … Si vous voulez me plaire
Cancaillotte.– Je le veux.
Lia.– Vous ne résilierez pas votre bail, vous renouerez avec votre ami et vous ne viendrez pas habiter chez moi.
Cancaillotte.- Vous ne voulez pas que je vous veuille ?
Lia.– Je ne veux pas que vous ne vouliez plus celui que vous vouliez.
Cancaillotte.– Enfin Lia, entre nuit après nuit, et toujours, y a-t-il une différence ?
Lia.- (pleurant) Ne me torturez plus, je vous en prie.
Cancaillotte.– Je n’habiterai pas chez vous, mais, je vous en supplie, ne pleurez plus.
Lia.– Jurez-moi que vous ferez toujours ce qui vous plaît, et jamais ce qui vous déplaît.
Cancaillotte.– Je le jure. (essuyant de son mouchoir les larmes de Lia) Ah, comment n’aimerais-je pas qui m’aime tant ?
Lia.–(prenant dans ses mains les mains de Cancaillotte) Par pitié, si vous me respectez, respectez la vérité. Les mots sont des pièges, où l’on se prend soi-même. Faites taire les mots trompeurs, laissez la place aux actes vrais. Promettez-moi que vos paroles ne dépasseront jamais votre pensée.
Cancaillotte.– Je vous le promets.
Lia.– Alors, dites que vous ne m’aimez pas.
Cancaillotte.– Je ne vous aime pas, ma chérie, mais par pitié ne pleurez plus.
Il l’embrasse.
Montmorency. Chez Jacotte. La cuisine, Jacotte finit de préparer un repas. Du dehors, entre Saint-Paulin.
Jacotte.– Ne me presse pas, je t’en supplie. Le repas n’est pas encore prêt. Tu n’avais pas dit une heure ? L’aurais-je voulu, comment aurais-je pu te précéder dans ton avance ?
Saint-Paulin avance, embrasse Jacotte.
Saint-Paulin.– Ai-je le droit de te voir autrement que la fourchette à la main ?
Jacotte.– Que tu m’acceptes en dehors des repas me réconforte, Dieu sait.
Saint-Paulin, voyant que la salade frais lavée est dans le saladier, sans la vinaigrette, prend sur la table le petit couteau, pèle un oignon, et le coupe.
Jacotte.- (voulant l’en empêcher) Je t’en prie.
Saint-Paulin.– Suis-je usufruitier de cet appartement oui ou non ? J’use du fruit.
Jacotte, voyant la trace d’une goutte de pluie sur une vitre de la fenêtre, l’essuie, d’une tache sur le sol, l’efface.
Saint-Paulin.– Toujours aussi faible devant la tentation ? Une trace sur une vitre affriolante, un grain de poussière sur un meuble enjôleur, une tache sur un carreau du sol aguicheuse, et tu craques ? Tu te maîtrises toujours aussi peu ? Un peu de volonté que diable…(balançant la main) … Est-il permis, en attendant de partager tes plats, d’échanger quelques propos ?
Jacotte.– Heureuse suis-je que tu veuilles encore bavarder avec moi… … Parlons de toi. Tu disais que tu avais fini ?
Saint-Paulin.- (épluchant et coupant ail, persil, versant huile, vinaigre, saupoudrant de sel) Foisonnant, luxuriant, tellement ça a poussé de tous côtés. Voici venu le temps des sécateur, cisailles, pinces coupantes. J’élague, j’ébranche, j’émonde.
Jacotte.– Veuille ne pas couper trop de ce qui a été si patiemment cherché et si précieusement trouvé.
Saint-Paulin.– Il faut être critique impitoyable, censeur féroce. Tout rejet parasite, toute branche gourmande, tout feuillage touffu doit être coupé sans pitié. Il ne faut que ce qu’il faut.
Jacotte.– Je pourrai le lire ?
Saint-Paulin.– Si ça te dit. .. Parle-moi de toi. Parle-moi de tes choses dites ou faites.
Jacotte.– Mes choses ? Ce sont choses sans conséquence, tâches perpétuellement répétées, bribes vécues par ci par là, choses impalpables entre les gens, ébauches de gestes, esquisses de phrases. Ma vie ne peut guère être sujet de conversation.
Saint-Paulin.– Comment, mais cette vie, c’est la vie même. Tu as un atout majeur sur moi : tu dis toujours exactement ce qu’il faut, à qui il faut, quand il faut. Moi, je cours après ma répartie : j’ai beau dévaler les marches quatre par quatre, je ne l’attrape jamais. .. .. Parle-moi d’une de tes choses. J’écoute.
Jacotte.– Est-ce que je peux introduire dans la conversation quelqu’un que tu ne peux pas voir en peinture ?
Saint-Paulin.– Qui ?
Jacotte.– Mon père.
Saint-Paulin.– Tant que je ne fais qu’en entendre parler, il est méchant, mais rigolo. (Il lui fait signe de s’asseoir) Comment se conserve dans sa goutte d’ambre ce reste fossile ?
Jacotte.– Sa femme était à peine passée dans l’autre monde, que le jour de ses 91 ans, papa a convoqué le conseil de famille. Tous les quatre assis autour de la table ronde, il a pris la parole, et nous a demandé comment nous envisagions son avenir.
Saint–Paulin.– Son avenir à lui ? Un tyrannosaure du Crétacé Supérieur. (riant, applaudissant) Excellent, excellent.
Jacotte.– Le silence s’est fait de mort. Mes frères et sœur serraient les genoux, terrorisés à l’idée de ce carnassier chez lui comme animal de compagnie. Ramassant mes trois sous de courage, je lui ai demandé ce qu’il entendait comme avenir. « Laquelle de mes filles, lequel de mes fils, payant ses dettes à sa mère, remplira les devoirs qu’elle remplissait, bref s’occupera de mes cuisine, ménage, linge, dont, bien qu’il y ait tant à dire sur elle par ailleurs, votre mère ne s’occupait pas mal, je dois dire. » Ma colère, quand je pense à ce que maman avait souffert par lui, prenant le relais de mon courage, j’ai répondu qu’à son problème, selon nous, trois solutions s’offraient : une publique, une semi-publique, une privée. « La publique, papa, c’est celle que tu nous souffles. Le jour où ta sœur aînée n’a plus pu vivre seule, Maman t’avait proposé de l’héberger chez toi, tu as sèchement répondu qu’il n’en était pas question, et tu l’as fait admettre dans une maison de retraite, où elle n’a pas survécu 6 mois. Je t’arrête, je devine ce que tu vas dire : ce n’était que ta sœur et ce n’était qu’une femme, prive-toi de cette honteuse réponse. Si j’en crois le sort de ta sœur, la retraite de la retraite suivrait de près ta retraite dans la maison de retraite. .. .. Deuxième solution : la semi-publique. Tu ferais retraite chez chacun de nous, à tour de rôle, à raison d’un mois chacun. Les effets secondaires d’un tel traitement seraient le premier, que tu ne serais chez toi chez nous, que dans un seul lieu, ta chambre, qui, de plus, changerait tous les mois ; le second, que tes enfants, retenus dehors par leur travail et leurs occupations, étant absents pendant la journée et souvent la soirée, tu serais seul la plupart du temps. Cette solution serait pire que celle de la maison de retraite, où tu ne manquerais pas de compagnie… … Troisième solution : la privée. Tu ferais retraite tout bonnement ici, chez toi, comme tu fais actuellement. Ce serait pour toi et pour nous la meilleure des solutions… … Passons aux votes. » Il y a eu unanimité des voix moins une, pour la solution privée. Papa dit : « Qui s’occupera de mes cuisine, ménage, linge ? – Pour ton service, qui est ton seul souci, engage une femme de service. Choisis-la honnête et qui sache faire la cuisine.—Personne ne la fera aussi bien que Maman, dit papa en versant un pleur. – Tu ne l’appréciais pas tant de son vivant. Je déclare clos le conseil de famille, dis-je en me levant.— Ca va me revenir cher avec les Assedic, dit papa .- Tu puiseras dans les économies que tu as faites pendant 60 ans sur Maman. » Nous avons embrassé mon père et nous sommes partis. Papa a trouvé une femme de service, qui donne toute satisfaction.
Saint-Paulin.- (riant, applaudissant) Bride haute, serrant bien la monture de tes genoux, accordant parfaitement tes aides, d’un appui et d’une détente parfaite, tu as franchi l’obstacle avec art… … Tu as une maîtrise des situations, incomparable , Jacotte.
Un silence. Jacotte.– ..Est-ce que tu m’aimes, Saint-Paulin ?
Saint-Paulin.– .. .. Je dois avouer sous le supplice de la question ? L’homme sincère prouve par ses actes, l’homme faux prouve par des paroles.
Un silence.
Jacotte.– Dis-moi que tu m’aimeras toujours.
Saint-Paulin.-.. .. Qui peut donner une quelconque garantie, quant au futur ? On ne peut, au mieux, que faire état de probabilités. J’ai décidé de ne plus rien arrêter en ce qui concerne l’avenir, et de me réserver à tout moment la liberté d’improviser … A propos, nous sommes invités à prendre le champagne, chez Concetta, pour le 15ième anniversaire d’Hugo. Est-ce que tu m’accompagnes ?
Jacotte.– Pour qu’il soit témoin de ma débâcle ?
Saint-Paulin.– Tu imagines Hugo te traînant enchaînée à ton char ? Il n’est plus ce qu’il était.
Jacotte.– Je viendrai avec toi, si tu m’acceptes… .. ..As-tu un peu d’appétit ?
Portant les plats, ils sortent.
Chez les Quiet. Hugo. Entre Janice, qui porte un dessin.
Janice.– (faisant une révérence) Fidèle première à lui souhaiter bon anniversaire, la petite sœur offre à son grand frère ses meilleurs vœux. Elle l’embrasse et lui offre un dessin.
Hugo.- (examinant le dessin) Une femme. Ou quatre ?
Janice. –Quatre en une. Comme la rose des vents, je souhaite que la future Queen Elizabeth de ta femme ait quatre faces : (montrant du doigt sur le dessin au fur et à mesure) D’abord belle au nord, moche au sud. Belle au nord, pour étancher la soif de beauté de ton âme. Mais si elle était belle seulement, elle serait bête comme ses pieds et méchante. Donc moche, au sud : les moches, foulées à longueur du jour durement par leur mocheté, sont souples et tendres. Ensuite, intelligente à l’est, bête à l’ouest. Intelligente à l’est, pour qu’elle ait du répondant et de la conversation. Mais si elle était intelligente seulement, elle serait chiatique et bassinante. Donc bête, à l’ouest, pour qu’elle soit aussi gamine et rigolote.
Hugo.– (l’embrassant) Je souhaite de tout mon cœur que tes vœux s’accomplissent. Merci de tes vœux aimants.
Janice.– Euh.
Hugo.– Oui ?
Janice.– Est-ce que tu as mis au point ton appareil de photo ? Tu m’avais dit que tu achèverais de m’initier aux mystères sacrés.
Hugo.– Chose promise chose due… … Les mystères sacrés, dernière partie. .. (Janice s’assied et écoute comme une élève, Hugo reste debout et parle comme un professeur) .. Yaveh lui dit : Qu’as-tu en main ? – Un bâton, dit Moïse.– Jette-le à terre, dit Yaveh. Moïse le jeta à terre et le bâton se changea en serpent, et Moïse fuit devant lui. Yaveh dit à Moïse : Avance ta main, et prends-le par la queue. Il avança la main, le prit, et le serpent redevint un bâton… (Un silence)… Sur les petits terrains d’aviation, quand il n’y a pas de vent, le manche à air pend informe le long du mât. Se lève une brise, et le vent gonfle et tend le manche à air, et le manche à air, tendu et gonflé semble vivre comme une chose animée…(Un silence)… Lorsqu’un gant est posé sur une table, le doigt du gant est à plat, ses parois se touchent. Entrons-y le doigt, et le doigt du gant épousant le doigt, doucement s’arrondit, et prend forme et vie… (Un silence) … Pour puiser enfin son eau des entrailles de la terre, le jardinier dans son jardin actionne le piston de la pompe, et le piston, par son va et vient, aspire l’eau et la foule.
Janice.– Mais c’est dégoûtant… … Pour Maman, ç’a été ça aussi ?
Hugo.– Non, nous, nous avons eu droit à un traitement de faveur. La cigogne nous a déposés sur le rebord de la fenêtre. Désolé. Il faut que tu t’adresses au responsable.
Janice.– (l’embrassant) Merci frérot. Ce qui est dégoûtant, ce n’est pas ton mode d’emploi, c’est le fonctionnement de l’appareil… A propos de Des Hameaux et de Francjeux, tu leur diras qu’ils sont réformés. Réflexion faite, je recruterai mon homme moi-même.
La double porte de la salle à manger s’ouvrant, Hugo, Hugo disent-ils, entrent Cancaillotte, portant un gâteau aux 15 bougies allumées.
Tous.- (chantant) Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, Hugo, joyeux anniversaire. Bons 15 ans.
Cancaillotte.– Je suis sûr que tu es assez sûr de tes 15 ans pour souffler tes 15 bougies d’un souffle.
Hugo souffle les 15 bougies d’un souffle, tous applaudissent.
Cancaillotte.– Le seul cadeau qui comble parfaitement étant celui qu’on s’offre à soi-même, Lia et moi t’offrons cette petite chose plate, pauvre de sens, mais riche d’intention. (Il lui donne une enveloppe)
Hugo.– Ta riche pauvreté me va droit dans la poche du cœur, tonton.
Saint-Paulin.- (Une enveloppe à la main) A ta blanche aube lumineuse, on voit comme ton jour sera splendide et éclatant. Si tu es celui que tu es à ton âge, on peut présager ce que tu seras à l’âge de tes oncles. Je forme un souhait unique : seconde-toi, comme tu secondes le monde. (Il lui donne l’enveloppe)
Jacotte.– Je ferai une réserve, Hugo. Derrière ta jeune taille, s’allonge une ombre inquiétante. On devine derrière toi aussi bien un magasin de munitions et un arsenal d’armes, qu’une antenne médicale et un poste de secours. Tu peux ce que tu veux, le mal comme le bien. Je souhaite que tu n’aies jamais à vouloir au monde que le bien.
Concetta offre à Hugo un paquet, qu’ouvre Hugo : ce sont des chemises à carreaux.
Hugo.– Ouah, deux chemises à carreaux. Tu ne peux savoir comme tu te fais plaisir. Merci pour toi infiniment. (montrant à tous ses cadeaux) Maman, Janice, mes tontons, ma tata gâteaux, je vous mange tout crus. (Il les embrasse tous) (à tous) Si vous permettez, j’aimerais dire mon mot.. ..(les oncles : oui, oui ; il sort son bulletin) .. ..Je veux, cette année, payer la vérité le prix qu’elle coûte… Voici les notes de mon bulletin de fin d’année. « Sur 20. Français 19, Math 4, Histoire Géographie 9, Anglais 13, Allemand 14, Sciences de la vie et de la terre 8, Sciences Physiques 4, Conduite 18. Moyenne générale, hors conduite : 10. Passe en 2ème tout juste. Elève qui n’a aucun goût pour l’effort. » A l’ordinaire, on assène le bulletin sur la tête de l’élève comme un marteau : il est tellement assommé, qu’il se tait, de toute façon, on ne le laisse rien dire. Cette année, cause de mes mauvaises notes, je veux défendre ma cause. .. .. Au sujet de l’effort dont on voudrait que j’aie le goût, soyez sûrs que le moment venu, je n’aurai pas à me faire de la morale à ce sujet. .. .. Au sujet de mes mauvaises notes en certaines matières, sachez que je refuse d’étudier les disciplines qui ne seront pas utiles à ce que je veux faire plus tard. Si, plus tard, il arrive que j’en ai besoin, je me réserve de les étudier alors.. ..Maintenant, pour ce que je veux faire plus tard, comment peut-on dire ce qui n’est qu’en projet ? N’est-ce pas présomption et imprudence ? Mon plan est dessiné sur le papier, en coupe verticale et horizontale, et en élévation, mais montre-t-on un plan ? C’est ce qui sort de terre, qui s’expose. Je n’en dirai donc rien … Comme je suis seul responsable de mon manque d’études, j’en assume les conséquences. Je prends tout le monde à témoin, que je dégage Maman de toute responsabilité en ce qui concerne mes situation et gagne-pain futurs.
Saint-Paulin.– Si tu es en possession du plan, et que tu sais déjà les matériaux avec lesquels tu bâtiras, je ne peux que t’approuver.
Cancaillotte.– J’approuve celui qui t’approuve.
Concetta.– Permettez, mes frère et beau-frère. C’est la mère qui répond du fils, non ses oncles, c’est donc ma réponse qui prévaut. .. ..Tant que tu n’as pas la majorité, Hugo, tu es réputé incapable. Tu ne peux donc pas dégager ma responsabilité, qui demeure malgré tes dires… .. Crois-tu que je veuille, qu’exerçant un jour un emploi mal payé et indigne, et, sensible comme tu es, en souffrant plus que quiconque, tu te retournes contre moi et me fasses des reproches fondés ? Tu me mépriserais, si je me laissais piéger par toi. Contre tous, je remplirai mes devoirs jusqu’au bout… … (se saisissant du gâteau, enjouée) Savez-vous, chers sœur, frère, beau-frère, qu’un anniversaire est aussi une fête ? Fermons cette triste parenthèse, et revenons au joyeux texte du jour. Allons fêter Hugo au champagne. Joyeux anniversaire, Hugo.
Cancaillotte.– Joyeux anniversaire.
Saint-Paulin.– Joyeux anniversaire, Hugo
Jacotte.– (entourant les épaules d’Hugo de son bras, Janice prenant d’Hugo l’autre main) Heureux 15 ans, Hugo.
Tous sortent. Les invités étant partis, dans le bureau, entre Concetta, reculant face à Hugo, qui entre derrière elle.
Concetta.– .. .. Comment peux-tu souffrir que je souffre de te faire souffrir ? Comment peux-tu me chagriner à te chagriner, m’affliger à t’affliger ? Faite pour t’aimer, me faire te haïr ?
Hugo.– A partir d’aujourd’hui, tu ne t’affligeras plus de m’affliger Maman. Concetta.– Oserais-je espérer ? Me serais-je assez punie de te punir pour que tu ne veuilles plus l’être ? Me cèderais-tu enfin ?
Hugo.– Je n’ai pas dit ça.
Concetta.– Le même devoir affreux me demeure donc. Tu me pousses dans mes derniers retranchements habituels. Tu me réduis aux mêmes éternelles extrémités… … Approche. Mets tes mains derrière le dos. (Déterminé, Hugo ne bouge pas d’un pas et laisse ses bras pendants) .. .. Tu t’opposerais à ce que je m’oppose ?
Hugo.– Oui.
Concetta.– Tu n’oseras pas.
Hugo.– J’oserai.
Concetta s’approche d’Hugo, qui lève les avant-bras à droite et à gauche de sa tête.
Concetta.–(reculant, comme si elle se mettait hors jeu) A quel prix m’estimeras-tu maintenant ? Quelle place a la mère, si elle n’est plus la mère ?
Un silence.
Hugo.– Quand tes devoirs te sont remis ? Que te voilà rendue à toi ? Quand tu as conduit mon éducation à son terme le mieux qui se pouvait ? Tu voulais de moi le meilleur, je veux de moi le meilleur à mon tour. Le haut niveau de ta constance a donné à ma constance un niveau équivalent. Tu es libre de la liberté la plus belle, celle de celle qui s’est acquittée avec conscience de sa charge… … Tout ce que l’homme doit à l’homme, Maman, engendrer, mettre au monde, éduquer des enfants, tu t’en es acquittée exactement. Moi, j’ai tous ces devoirs à remplir devant moi. Ta journée de travail est finie, la mienne n’a pas commencé. Que j’aimerais être à ta place. Que je souhaiterais au lieu de 15 ans, être à ton âge.
Concetta se jette aux pieds d’Hugo.
Concetta.- (lui prenant les mains et les baisant) Que tu es bon, mon Hugo.
Hugo.- (s’agenouillant devant sa mère à genoux, et baisant ses mains) Non, toi, Maman.