Acte 4
A Paris. Domicile de l’homme de lettres, son bureau, dont le porte ouverte débouche sur le couloir et la porte d’entrée de l’appartement.. Entrent l’homme de lettres, Concetta et Hugo, qui porte à la main un sac, sur le dos un sac de classe.
Concetta.– (montrant Hugo) Ce oisillon qui occupe du nid toute la place et que la bergeronnette, en bonne mère nourricière, s’épuise à nourrir et à élever, pour elle, est-ce que ce n’est pas comme un gros coucou, d’une autre espèce qu’elle ?
L’homme de lettres.– Vois-tu, cousine, mère et fils vivent comme sur les deux bords opposés de la rivière. La mère, de sa rive, a beau crier, s’égosiller, s’époumoner de sa rive, le fils, en face, n’entend que des sons indistincts. Hugo et moi, parrain et filleul, sommes sur la même rive, cheminons côte à côte, sans élever la voix nous conversons librement, et nous comprenons parfaitement… .. En genre, toi et lui, vous êtes ennemis, lui et moi sommes frères. Je suis sûr que nous nous entendrons comme larrons en foire, n’est-ce pas, Hugo ?
Hugo.– J’espère, parrain. Concetta.– (allant vers le couloir ) Hugo, manquer à ton parrain serait me manquer.
L’homme de lettres.– Pas de recommandations, c’est mon affaire. (l’accompagnant à la porte) Oublie ce fils auquel tu ne penses que trop. Va.
Sort Concetta. Hugo va à la fenêtre, attrape des yeux sa mère au sortir de l’immeuble, la suit des yeux.
L’homme de lettres.– Tu as de la peine à la voir partir ? Ta pensée ne quitte pas ses jupes ? Hugo.– Je veux être sûr qu’elle s’en va pour de bon.
L’homme de lettres.- (riant, lui serrant le bras de sa main) Tu es le vrai filleul de ton parrain. .. .. Que veux-tu, les fils sont les inventions de leurs mères, elles ont le monopole de leur exploitation. A cet amour maternel excessif, les fils n’ont qu’une ressource : pour rompre l’attraction, opposer une répulsion plus forte qu’elle. Le trop aimer d’une mère conduit au trop haïr du fils. Je revis en toi.
Hugo.– Tu avais peut-être des raisons pour haïr ta mère, mais moi non. Pour moi, Maman est un vaillant petit soldat sur le front du devoir. S’éperonnant, se cravachant, elle s’astreint contre elle à suivre ce qu’elle croit ses obligations maternelles. Je la plains d’avoir un fils, qui ne la dédommage en rien de son coûteux investissement. Frapper avec tant d’énergie tant de vains furieux coups d’épée dans l’eau cela la désespère et me désespère. Pauvre Maman. Je l’aime de tout mon cœur… … Parrain, il faut que tu m’instruises.
L’homme de lettres.– Va va. (Hugo hésitant) Aucune question ne me trouvera sans réponse.
Hugo.– Certaines mœurs me sont totalement incompréhensibles. Je ne porte sur elles aucun jugement d’aucune sorte. Elles existent, c’est un fait : je les connais pour étant. Aussi, réponds-moi en ethnologue. Cette pulsion se dirige-t-elle tous azimuts ? Tire-t-elle sur tout ce qui bouge ? Tout gibier lui est bon ? Ou cible-t-elle ses cibles ?
L’homme de lettres.– Parle plus clairement.
Hugo.– Bien que nous ne marchions pas sur le même trottoir, est-ce qu’il te viendrait à l’idée de m’inciter à traverser la rue, pour te rejoindre ? (L’homme de lettres regarde Hugo les sourcils froncés) Pour enfoncer le clou, est-ce que, bien que je n’en sois pas, tu pourrais espérer m’en faire devenir ?
L’homme de lettres.– Où as-tu pris que je le pourrais ? Hugo.– Je t’ai lu, parrain.
L’homme de lettres.- (montrant son bureau) Si tu avais observé comment je vis, tu aurais remarqué que j’aime que toutes les choses soient bien à leur place, stylos à plume, feutres, crayons, gomme, taille-crayon, crayons rouges et bleus dans leur pot respectif, et chaque pot à sa place respective, et de même pour chaque encyclopédie, dictionnaire, manuel, et de même pour chaque montre, réveil, horloge, et qu’il suffit qu’une de ces choses ne soit pas à sa place, pour que je n’aie de cesse de l’y remettre. Et si tu m’avais bien lu, tu saurais qu’il y a, entre moi et moi, une ligne blanche que je ne saurais franchir. Est-ce que ça te tranquillise ?
Hugo.– Ca me tranquillise. L’homme de lettres va s’asseoir dans un fauteuil. L’homme de lettres. – Assieds-toi, donc. Hugo.– Je ne suis pas fatigué. L’homme de lettres.– Ote au moins ton sac. Hugo ôte son sac de classe, et le dépose à ses pieds, à côté du sac. L’homme de lettres.– Je propose que nous établissions un programme pour ton séjour. Hugo.– Super.
L’homme de lettres.– Avec ton accord, nous aurions chaque jour, le matin ou l’après-midi, un échange de vues. Tu me pardonneras si cet échange est inégal : riche d’années, il est clair que j’ai plus à te donner, que toi à moi. Ma fortune, en idées, en goûts, en expériences, t’épargnera de te dilapider en bien d’essais inutiles. J’aimerais te léguer comme à mon héritier ma philosophie de l’art et de la vie, telle qu’elle s’est décantée au fur et à mesure des années.
Hugo.– Grandiose.
L’homme de lettres.– J’aimerais que nous discutions entre autres d’avenir. Depuis peu, l’homme est libre. L’ère de son esclavage est achevée : débute l’ère de sa liberté. La question se pose : la liberté, pourquoi faire.
Hugo.– Génial.
L’homme de lettres.– (montrant la bibliothèque) Autre chose. Chaque volume, pour mériter sa place sur son étagère, a dû passer bien des examens. J’ai soumis tous ces livres aux épreuves les plus difficiles, ce qui fait que dans cette bibliothèque, il n’y a que l’élite de l’élite. Tout ce long travail à les passer au crible, je t’offre de l’économiser. Le livre que tu veux lire, prends-le librement. Ma bibliothèque t’est ouverte.
Hugo.– Sublime. L’homme de lettres.– J’aimerais enfin te présenter à des gens éclairés de mes connaissances, et te présenter certains beaux lieux de Paris où j’ai mes entrées. Hugo.–Extra. L’homme de lettres.– Que penses-tu de mon programme ? Hugo.– Fastueux.
L’homme de lettres.- (se levant, et montrant le fond de l’appartement) Théodora et moi, nous t’avons aménagé une retraite silencieuse au fond de l’appartement. Ce sera pour toi un monastère de la paix. Veux-tu la voir ?
Hugo.– Je te fais confiance. .. .. Parrain ? L’homme de lettres.– Oui ? ..(Hugo hésitant) .. Il n’y a rien que je refuse d’écouter, tu le sais. Hugo.– Est-ce que, comme Maman, tu me frappes d’incapacité, en raison de mon âge?
L’homme de lettres.– Tu plaisantes. Vous autres, adolescents, froids et calculateurs, vous dameriez le pion à bien des hommes mûrs. Si je jette un œil sur toutes les étapes de ma route, et que je t’observe en plus, je dirais que c’est à ton âge, que l’homme est en sa perfection. Ton âge allie beauté suprême, raison toute fraîche, verte imagination, et, charpentant tout cela, un solide caractère tout neuf. Juge si je frappe les tiens d’incapacité.
Hugo.– Est-ce que tu es de ces gens qui, au-dehors, avec les étrangers, professent liberté et tolérance, et au-dedans, avec les leurs, serrent la vis à fond, pour que rien ne bouge et tout reste bien en place ?
L’homme de lettres.– Je te prouverai que liberté et tolérance sont la religion que je professe et pratique en tous lieux et toutes circonstances.
Hugo.– Est-ce que tu m’accordes une requête ? L’homme de lettres.– Puisque tu sembles douter de moi, je te l’accorde d’avance. Hugo.– .. .. Est-ce que tu me laisses sortir ? L’homme de lettres reste un moment sans rien dire. L’homme de lettres.– C’est cette liberté-là que tu avais en tête ? Hugo.– Pour toi, il y a plusieurs sortes de libertés ? L’homme de lettres.– Bref, tu es venu chez moi pour t’en aller ? Hugo.– Tu as tout deviné, parrain. L’homme de lettres.– Je te l’accorde, à condition que tu me dises où tu vas.
Hugo.- La liberté conditionnelle, est-ce que c’est la liberté ? La liberté conditionnelle, est-ce que ce n’est pas la continuation en milieu libre, du traitement pénitentiaire en établissement ?
L’homme de lettres.– C’est bon. Va. Hugo.– Quel bon accueil tu me fais, parrain. Quelle riche hospitalité tu m’offres.
L’homme de lettres.– N’exagère pas. (Il va à son bureau) Tes clés, d’en bas, d’en haut. Pour que le repas soit à point et chaud, il faut que Théodora puisse compter sur une heure précise. Nous déjeunons à midi et demie.
Hugo.– A Dieu ne plaise que je vous outrage par un retard. Déjeunez sans moi, ainsi personne, ni vous ni moi, ne craindra que je ne sois pas à l’heure.
L’homme de lettres.– Comme tu voudras. Hugo.– Vive toi, parrain. Tu es vraiment celui que tu dis que tu es. Salut, salut. L’homme de lettres.– Salut. Laissant toutes ses affaires où il les avait posées, Hugo sort.
L’homme de lettres.- (il va au sac, et lui donne un violent coup de pied) Espèces de matières. Je m’offre à lui, et il me préfère la rue…(vers la porte d’entrée)… Attends que je t’attrape dans le filet de la discussion. Attends que ma parole t’ait entre ses pattes. (Il va et vient) Tu penses que je suis un brouillard qu’on traverse sans autre dégât que se mouiller un peu ? Tu vas éprouver que je suis un corps solide, contre quoi on se bute, se cogne, se contusionne, se fait des bleus. (à la fenêtre) Attends que mes discours te tiennent entre leurs griffes. Reviens un peu que je t’aie face à face. Je tordrai tellement ton fil de fer en tous sens, que, brûlant, il rompra en morceaux, et qu’il ne restera plus de toi que des tronçons… …(revenant et donnant un violent coup de pied au sac) Grosse commission fumante.
Il sort. Il est trois heures du matin. L’homme de lettres essaie de lire, mais en vain.
L’homme de lettres.- (seul, tendant son livre) .. ..Ce livre d’entre les livres, de tous temps m’a été le plus sûr des abris. M’y repliant, toujours j’ai pu m’abstraire des troubles du monde, et dans les environnements les plus hostiles, conserver ma sérénité intacte. Aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, il me fait défaut.. .. Vous raclez avec soin votre semelle sur l’arête du trottoir, sur l’herbe du gazon, dans l’eau et le sable du caniveau, sur un barreau de la grille d’un soupirail, vous croyez vous être défait de l’infâme crotte de chien, et son infecte odeur vous accompagne et empuantit tout l’appartement… (il va à la fenêtre pour voir s’il voit Hugo)… Ai-je pensé ce matin, une seule minute qu’il pourrait rentrer tard ? 3 heures. .. .. (donnant un violent coup de pied au sac) L’excrément tout frais.
Il entend un bruit de clés. Vite il s’assied et fait semblant de lire. Entre Hugo. Hugo.- (voyant que son parrain est encore debout) Le pion, posté à côté de la porte, prend note des retardataires ? Un silence. L’homme de lettres.- (d’une voix calme, fermant son livre) Tu sais l’heure qu’il est ? Hugo.– Tu m’avais assigné à comparaître à une heure dite ?
L’homme de lettres.– Est-ce que tu sais les affres que je souffre ? Tout ce qui ne s’ose pas le jour, s’ose la nuit. Les crimes et les délits se cachent le jour, mais la nuit les cache. Les jeunes gens des basses classes se terrent le jour dans leur cité de misère, mais la nuit, comme des loups, ils sortent chasser en bandes, ce sont les rois de la rue, les seigneurs de la nuit. Un adolescent, comme toi, fleuri de faveurs, joufflu de privilèges est la victime désignée, la proie toute indiquée. Tu ne sais pas comme ton retard m’a torturé. Je t’imaginais meurtri et flétri de corps et d’âme.
Hugo.– Tu vois trop la télé, parrain. Un silence. L’homme de lettres.– Je vois trop la télé ?
Hugo.– Il faut aller voir les choses sur place, comme elles sont vraiment… …Si tu savais, parrain, la nuit. C’est la plus belle heure. La ville fait divine halte. Sont déposés tout vouloir et tout pouvoir. C’est la trêve de Dieu : c’est la paix céleste. Par les rues fraîches, comme lavées, d’un bleu profond, le flâneur flâne sa pensée au pas de son pas, et la ville, tout le long, se rêve et se songe, avec lui, dans l’ombre. L’homme erre sur son erre, avec pour seuls bruits, le craquement de la coque et du mât. L’heure est sublime.
L’homme de lettres.– Ne me fais plus subir un tel supplice. Il suffit d’une fois. Aie de la compassion pour moi. Hugo.– A Dieu ne plaise que je veuille que tu te tourmentes pour moi, même si c’est pour rien. L’homme de lettres.– Promets-moi que tu ne rentreras pas plus tard que le dernier métro. Hugo.– Je te le promets. Bonne nuit, parrain. L’homme de lettres.– Bonne nuit. Hugo prend les deux sacs, et sort. L’homme de lettres sourit. Le lendemain, dans la matinée. L’homme de lettres entre du dehors, en manteau, s’arrête dans le couloir. L’homme de lettres.– Hugo a émergé de ses profondeurs ? Paraît à la porte de la cuisine Théodora.
Théodora.– J’ai ausculté sa chambre. Il ronfle comme une toupie… … Je crains, Monsieur, que votre filleul ne vous prenne pour l’Armée du Salut. Puis-je vous dire ma pensée ?Le filou de filleul exploite le filon du tonton.
L’homme de lettres.– Je ne vous cache pas, Théodora que le vecteur de mes sentiments a même sens et même direction que le vôtre… … Savez-vous quoi ? Rendons-lui la monnaie de la pièce. Quand le tableau est accroché au mur, on est y si habitué à le voir, qu’on n’y jette plus le regard. Mais si, à la place, il y a un rectangle blanc, peut-être lèvera-t-on les yeux ? Vous direz à Hugo que je suis sorti, et que vous ne savez pas quand je rentrerai.
Théodora.—Je vous approuve. L’homme de lettres.– Quant à vous, servez-lui à déjeuner, ne lui servez pas, faites comme bon il vous semble. Théodora.– Avec joie. Sort l’homme de lettres. Dans la journée, en début d’après-midi. L’homme de lettres rentre du dehors, certain qu’Hugo est là. Théodora vient à lui. Théodora.– Peinée de vous faire de la peine, Monsieur. Vous manquez Mr. Hugo de peu. L’homme de lettres.– … Il a déjeuné ? Théodora.– Il a petitdéjeuné. Il a dévoré café au lait, tartines, céréales, orange, pomme comme un ogre. C’était un plaisir. L’homme de lettres va au fond du couloir voir la chambre de Hugo, revient.
L’homme de lettres.– Vous avez vu comme il a laissé sa chambre ?.. .. Le lit ouvert laissé tel qu’il en est sorti, le pyjama en deux ronds par terre tel qu’il l’a laissé tomber, les livres ouverts à la page et à l’envers semés sur la moquette, ce désordre, bien sûr, c’est bon pour nous.
Théodora.– Est-ce que ce ne sont pas des bagatelles à traiter en bagatelles ? L’homme de lettres. – Vous avez rapidement tourné votre tablier, Théodora.
Théodora.– Que les haies rébarbatives de la clôture ne vous trompent pas, Monsieur. Passez-les, vous trouvez le jardin le plus joli et le mieux soigné du monde.
L’homme de lettres.– Je suis une vieille semelle dure à cuire, si on veut m’attendrir, il faut me mâcher longtemps. .. ..Je veux que l’hôte range le désordre de l’hôte. Je vous interdis de toucher à son caravansérail. Vous m’entendez, Théodora ?.. ..Je n’entends rien.
Théodora.– Je vous entends. Sort l’homme de lettres.
Le soir. Il est minuit et demie. L’homme de lettres, un livre ouvert sur les genoux, qu’il ne lit pas, guette les bruits de l’escalier. On entend un bruit de clés, il sourit et se plonge dans son livre. Entre Hugo.
Hugo.– Salut.
L’homme de lettres.– Salut. .. ..(négligemment) Quel sortilège avez-vous jeté sur Théodora, Mr l’enchanteur ?.. .. Ta chambre, c’était la débâcle : on aurait dit les valises, les manteaux, les matelas semés en 40 sur les routes par les civils en fuite. … Tu devrais aller voir comme elle a démêlé la tignasse, bien fait la raie, peigné : on dirait un premier communiant.
Hugo.– Ah Théodora. L’homme de lettres.– Quoi Théodora ?
Hugo.– Ce sont les nouvelles chevalières errantes : elles voyagent par toutes les classes sociales, affrontent les gens les plus divers, vivent les aventures les plus invraisemblables. Ce sont les aventurières des temps modernes.
L’homme de lettres.– Je suppose qu’elle m’a descendu à boulets rouges ? Hugo.– Elle n’a pas dit un mot sur toi. L’homme de lettres.– Pas même en mal ? Hugo.– Pas même en mal. L’homme de lettres.– Je lui parais si fade qu’elle ne me relève même pas. Hugo.– Par respect pour toi, sa censure coupe tes passages de ses ciseaux. Un silence. L’homme de lettres.– Une question me lancine et me harcèle, Hugo. Hugo.– Aucune question ne me trouvera sans réponse, parrain.
L’homme de lettres.– Quel aimant puissant peut bien t’attirer hors d’ici et te retenir captif toute la journée. Tu ne peux savoir comme je suis curieux de tes curiosités.
Hugo.– Comment en parler ? .. Bien que je sache que parmi les êtres humains, il existe une variété infinie, je ne me doutais pas qu’il puisse exister un être de ce type. Ce diable d’homme sait tout faire, il danse, chante, court, saute, discute, débat, harangue, se moque, fait la cour, tour à tour. Je l’ai vu affronter les situations les plus risquées, les gens les plus hasardeux. Il s’est permis les manières les plus osées avec les gens les plus variés, et chaque fois, il s’en est tiré à son avantage. Souvent, je n’en menais pas large, on frôlait l’esclandre. Il n’a pas réchappé indemne de ses aventures : son casier judiciaire est marqué de vilaines griffures, et son cou d’une méchante balafre. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui vive autant dans l’instant que lui. Quand on a vécu ce que j’ai vécu avec lui, on n’imagine pas que la vie pourrait être autre chose. Cet homme s’appelle d’un nom prédestiné : Hercule Lhomme.
L’homme de lettres.– Tu te commets et te compromets avec la racaille ? La mauvaises fréquentations de sa jeunesse sont un péché originel dont on n’est jamais absous.
Hugo.– (riant) Tu en sais quelque chose, parrain.
L’homme de lettres.– Est-ce que ce n’est pas être naïf que prendre cet Hercule pour un naïf ? Qui sait, sachant ta parenté, quelles machinations il trame dans ton dos ?
Hugo.– Je vais te faire un compliment, parrain : te connaissant, retors comme tu es, je craindrais plutôt tes machinations, que les siennes.
L’homme de lettres.– Comment as-tu connu cet Hercule ? Hugo.– C’est le mari d’une femme de service du collège. L’homme de lettres.– Quel métier exerce cet histrion ? Hugo.– Il est ouvrier chez Renault. Il travaille à la grosse forge.
L’homme de lettres.– Comme certains maîtres, tu subis la vicieuse attraction des domestiques ? Toi, promis à un si riche avenir, tu prends pour modèle le vulgaire ? .. .. Quelle est la suprême classe, Hugo ? Celle au plus haut du firmament, entre aube et crépuscule, la cîme, entre la plaine d’avant et la plaine d’après : la moyenne, la nôtre, Hugo.
Hugo.– Parlons de la classe moyenne, parrain. Ecoute-la, lis-la. Fatiguée, sceptique, cynique, flagorneuse, vénale, elle ne croit plus à rien, et se vend au plus offrant. La classe veule glose sur son aveulissement. Ni énergie, ni vertu ne sont plus en elle : ne faut-il pas les chercher ailleurs ? Je suis vanné par toutes les secousses de la journée, laisse-moi me refaire, parrain.
L’homme de lettres.–Pardonne-moi. Bonne nuit.
Hugo.– Bonne nuit.
Sort Hugo, puis l’homme de lettres.
Le lendemain, dans la journée. Dans le couloir, la porte des toilettes. Entre l’homme de lettres, qui de côté se penche vers la porte.
L’homme de lettres.– Pardonne-moi, Hugo. C’est relativement pressé.
La voix d’Hugo.– Avec tes bagages, sachant qu’il te faut en plus composter ton billet, tu crains de rater le train ?
L’homme de lettres.–Tu sais combien je suis précautionneux. Je pars longtemps à l’avance.
La voix d’Hugo.– Tu me soulages, parrain.
L’homme de lettres.– Le charme du coin semble te retenir. Tu y séjournes depuis plus d’une heure.
La voix d’Hugo.– Ah, les lieux, parrain. Tu sais ce que j’y aime ? C’est qu’on y est pour soi. On y est chez soi plus que chez soi, parce qu’on peut s’y enfermer, sans que personne n’y trouve à redire.
Un silence.
L’homme de lettres.– Est-ce que malgré nos postures baroques, je peux te poser une question sérieuse ?
La voix d’Hugo.– Prends tes commodités.
L’homme de lettres.– Est-ce que tu as des opinions politiques ?
La voix d’Hugo.– .. .. Je pense bien. Si je me suivais, je serais un anarchiste pur et dur. Je zigouillerais sans pitié toutes les têtes qui dépassent. J’ai horreur qu’un type, sorti du rang, me hurle : tête droite, droite. Ce serait mon premier élan, que je freine à mort. .. .. Les choses étant ce qu’elles sont, je serais assez pour un gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple.
L’homme de lettres.– Serais ?
La voix d’Hugo.– Hélas. L’homme de lettres.– Hélas ?
La voix d’Hugo.– Le troufion n’aspire qu’à une chose : au garde à vous, talons joints, saluer son gradé. L’ordonnance n’ambitionne qu’une chose : cirer et brosser les bottes de son officier. Quand je constate ça, je me révise et je me ravise.
Un silence.
L’homme de lettres.– Mais si le peuple était le maître, nous, dans l’histoire, qu’est-ce qu’on deviendrait ? Si le public du parterre montait sur scène, pour jouer sa pièce, toi et moi, qu’est-ce qu’on deviendrait ?
La voix d’Hugo.– Il y aurait échange de place. Si le peuple montait sur scène, nous, on descendrait au parterre. On ne trouvait pas indigne qu’il nous applaudisse depuis le temps, au nom de quoi trouverait-on indigne de l’applaudir à notre tour ?
Hugo sort des toilettes, son livre en main, avec le doigt à la page.
Hugo.– Si tout le monde reconnaissait qu’il pose sa pêche comme tout le monde, beaucoup moins essaieraient de vous faire prendre des vessies pour des lanternes, avoue.
L’homme de lettres.- (la main sur la porte des toilettes) Sois témoin. Je reconnais ouvertement que je suis celui que je suis… … J’avoue que ce n’est pas un de mes sujets favoris. Je doute même qu’on puisse en dire plus, que ça en dit de soi-même.
Hugo.– Tu t’en tires avec élégance.
L’homme de lettres entre, Hugo va dans sa chambre. De son bureau allant dans le couloir, l’homme de lettres interroge de loin Hugo, qui est dans sa chambre.
L’homme de lettres.– J’ai vu que tu lisais. Qu’est-ce que tu lis, peut-on savoir ?
La voix d’Hugo.–.. .. Arsène Lupin. Les 8 coups de l’horloge.
L’homme de lettres.– (hésitant) .. Quel livre as-tu lu avant ?
La voix d’Hugo.– .. ..Arsène Lupin. 813.
L’homme de lettres.– (hésitant) ..Et avant avant ?
La voix d’Hugo.– .. ..Arsène Lupin. L’éclat d’obus.
L’homme de lettres.– (hésitant) Pardonne-moi. Quel livre envisages-tu de lire après?
La voix d’Hugo.– .. ..Arsène Lupin. Le bouchon de cristal.
L’homme de lettres.– ..Et après après ? Arsène Lupin
La voix d’Hugo.– Comment tu as deviné ? L’aiguille creuse.
L’homme de lettres.– Sais-tu que ces livres ne me tentent pas du tout ?
La voix d’Hugo.– S’ils te tentaient, ce serait alarmant, à ton âge, tu crois pas ? L’homme de lettres rentre dans son bureau, laissant la porte ouverte. Passe Hugo, dans le couloir, devant le bureau.
L’homme de lettres.– (de sa place) Reconnais tout de même que le peuple sourd et grossier n’est d’une nation que le corps, et que nous, souverains dans nos pensées et dans nos sentiments, maîtres dans leur expression, nous sommes la tête.
La voix d’Hugo.– Il y a une chose que j’admire en toi, parrain.
L’homme de lettres.– Il y en a une.
La voix d’Hugo.– Tant de gens sont angoissés de ce que les autres peuvent penser d’eux. Toi, tu te tresses à toi-même tes couronnes. En effet ? Pourquoi attendre des autres le bien de soi, qu’on peut dire soi-même, et cent fois mieux qu’eux ? Je te pique l’idée.
De son bureau allant dans le couloir, l’homme de lettres s’adresse à Hugo, qui est dans sa chambre.
L’homme de lettres.– (haut) A propos, Hugo, est-ce que tu crois ? La voix d’Hugo.– Je crois quoi ? L’homme de lettres.– En Dieu, ou en un être de ce type ?
La voix d’Hugo.– Ecoute, honnêtement, je ne peux pas te dire. Je n’en sais rien. En l’état actuel de mes informations, je ne peux pas te répondre. Sincèrement j’ignore le sujet, je ne l’ai pas étudié. Sur la question, je suis un parfait ignare. Je ne veux pas te dire d’âneries, alors je préfère me taire.
L’homme de lettres va, retourne dans son bureau.
L’homme de lettres.- (à part) Suffisant. M’as-tu vu. J’ai beau faire pleuvoir sur lui une pluie d’interrogations, il fait un simple geste, il actionne son essuie-glace, et balaie tout à droite et à gauche… … (se tournant vers le couloir) Je t’attends au tournant, jeune ramenard. Attends qu’avec les violents séismes de la vie, ton assurance en toi si compacte, secouée, se fêle, se fissure. Attends le jour où, retroussant les manches, tu t’assiéras à ta table, et où devant le papier que sa blancheur défend, tu gémiras sur ton impuissance. Je te souhaite alors bien du plaisir. .. ..Va te faire voir par les Grecs, hé, tantouse. (Il claque la porte avec violence)
Montmorency. Chez les Quiet. Le salon et le couloir. Entre Janice, sac au dos.
Janice.– Maman ?
Du cabinet de toilettes, sort Concetta transformée, frisée, fardée, vêtue d’un chemisier décolletée, d’une jupe longue et étroite.
Janice.- (interdite) Tu es allée au coiffeur ?
Concetta.- Ecoute, ça faisait six semaines.
Janice.– Tu as un nouveau chemisier, une nouvelle jupe ?
Concetta.– Ecoute, elles étaient en promotion.
Janice.– Qu’est-ce que tu t’es fait dans la figure ?
Concetta.– Ca se remarque ?
Janice.- (sifflant) … … Tu rentres dans la compétition ? Tu te présentes de nouveau au concours ? La femme est renée jeune fille ? .. .. (elle l’embrasse) Ne rajeunis pas trop, maman, sinon ta fille restera vieille fille.
Sort Janice, à reculons.
Concetta.- (à part) Quel réquisitoire est plus mérité ? (elle se regarde dans la glace en pied du couloir, près de l’entrée) Comme cette chair joue de la prunelle. Comme elle racole d’œillades grossières. Que le rouge de la honte te défigure, femelle. (à la porte du cabinet de toilettes, à voix haute) Janice. Tu veux ouvrir si on sonne ? (elle rentre dans le cabinet de toilettes)
Entre Janice.
Janice.- (à la porte du cabinet de toilettes, frappant la porte doucement du plat de la main) Maman. Ne te souligne pas d’un trait trop épais. Maman, c’était parfait.
On sonne. Janice ouvre. Entre Marc Marceau.
Marc.– Je ne vous prends pas au dépourvu ? C’était bien le jour et l’heure ?
Janice.– Comme si vous n’aviez pas vérifié cent fois si c’était le bon jour et la bonne heure, Marc.
Entre Concetta, défrisée, démaquillée, avec polo et pantalon.
Concetta.- (à Marc) A quel déplaisir vous devez-vous le désavantage de votre visite, Marc ? Désolé de ne vous voir que sous l’égide des méfaits de mon fils.
Marc.– Si Hugo avait dû mal agir, c’est moi qui n’aurais pas bien agi. Indigne éducateur, que celui qui se plaint aux parents des enfants qu’il éduque.
Janice.– Plaise à Marc de bien vouloir me donner congé. J’ai à réviser un examen.
Marc.– Demander un congé pour aller travailler, c’est un comble. Comment ne pas combler ce comble ?
Sort Janice.
Marc.– A vous voir, Madame, comme on voit que votre fils atteste de vous. Tout de lui, son beau comme son bon, rappelle qu’il est de vous. Que ne lui passerait-on pas, pour cet éclat de vous sur lui.
Concetta.– Ne me déplaisez pas, Marc, ne me faites pas de compliment.
Marc.– Je dis ce que je pense. Une beauté, qui s’immole pour ses enfants, est, de toutes les beautés, la beauté idéale.
Concetta.– Je ne suis idéale que dans votre idée, Marc.
Marc.– Une beauté ne saurait être belle, si elle n’était pas en plus modeste.
Concetta.– Je ne suis que trop terrestre. Je ne sais que trop de quelle boue je suis faite.
Marc.–Ajouter humilité à beauté, c’est ajouter perfection à perfection. C’est ajouter beauté à beauté, et faire beauté double.
Concetta.– En me mettant au service de mes enfants, je ne sers que la chair de ma chair, Marc. Votre tâche à vous est gracieuse entre toutes. Vous vous dévouez à des enfants qui ne sont pas de vous, et ingrats en plus. Et à cette enfance étrangère et ingrate, vous donnez le meilleur de votre jeunesse. Vous vous dispensez avec munificence à n’importe qui, je me réserve aux miens avec avarice. Et non seulement, vous vous offrez à ces enfants, mais en plus vous vous offrez en médiation entre eux et leurs mères.
Marc.– Croyez bien que je ne me serais pas permis de venir sans motif.
Concetta.– Je m’en doutais.
Marc.– Pour lui et pour vous, je me devais de me faire son avocat et de plaider sa cause auprès de vous. Il m’a dit qu’en punition de ses notes, vous l’interdisiez de camp scout.
Concetta.– Pourquoi vous a-t-il demandé d’intervenir ? Pourquoi ne m’en a-t-il pas parlé lui-même ?
Marc.– Il m’a dit que j’étais plus en faveur auprès de vous, que lui.
Concetta.– Si vous voyez une bonne raison, pour que je passe l’éponge, je donnerai raison à cette raison.
Un silence.
Marc.– Au collège, Hugo a paraît-il, la plus totale aversion pour l’éducation physique.
Concetta.– Entre autres.
Marc.– Pour un développement harmonieux de l’être, ne pensez-vous pas, qu’il faut que le corps s’exerce autant que l’esprit ?
Concetta.– Je le pense.
Marc.- Aux camps et aux sorties scouts, lors des grands jeux, des explorations, des randonnées, des découvertes, Hugo se dépense sans compter à tous les exercices physiques possibles. Sorties et camp sont une éducation physique plus complète, que l’éducation physique du collège. Si vous le privez de camp, vous vous punissez vous-même, Madame.
Concetta.– A vrai dire, c’est ce que je me chuchotais à voix basse. .. ..Je cède à ce double assaut, le mien timide et le vôtre assuré, mais non par faiblesse pour une quelconque personne, mais par la force de l’argument.
Marc.– J’en étais rien moins que sûr .. .. (un instant, long ; reculant de deux pas) Heureux, Madame, d’avoir été côte à côte, au coude à coude, avec vous un instant. .. ..(reculant encore d’un pas) Comme dans la chambre solitaire sous les toits d’un étudiant la reproduction d’un chef d’œuvre, dans l’oratoire de mon âme, votre icône illumine mon existence solitaire.
Concetta.– Faible et chancelante comme je suis, vous me prêtez votre appui. Vous m’êtes un précieux compagnon d’âme, Marc.
Marc.– Pour ce bref et pur appariement, merci (il lui baise la main).
Sort Marc. Au bout d’un moment, paraît Janice.
Janice.– Il est parti ? Déjà ?
Concetta.– Il était venu pour un motif, Janice, pas pour un autre.
Janice sort, puis Concetta.
Paris. Ministère de la Culture. La sous-section. Le secrétariat. Lia travaillant à son poste. Entendant Léa arriver, Cancaillotte entre vivement dans son bureau, laissant la porte entouverte. Passe Léa lentement, jette un œil , puis revient, avec timidité à Lia.
Léa.– Votre attention, Madame, se laisserait-elle doucement toucher à l’épaule ?
Lia.– Et se tourner, Madame, bien sûr.
Léa.– Monsieur Cancaillotte n’est pas encore arrivé ?
Lia.– Monsieur Cancaillotte est dans les bureaux.
Léa.– Me laisserez-vous invoquer l’esprit de corps féminin ?
Lia.– Non en vain, Madame.
Léa.– Vous avez été témoin de la cour qu’il m’a faite, de son siège patient, comme il m’assaillait de prévenances ?
Lia.– Oui. Léa.– Comme à la fin, je suis venue à résipiscence ? Lia.– Oui.
Léa.– Enfin comment, après ma reddition, l’assaillant s’est désintéressé de celle qui se rendait, qu’il avait pourtant si longtemps harcelée ?
Lia.– Oui.
Léa.– Voulez-vous dire à Mr Cancaillotte qu’il a laissé derrière lui sa captive, en proie aux cruelles morsures de l’hiver, frissonnante, grelottante ? Et que, s’il a tant soit peu de compassion pour elle, il veuille bien retourner sur ses pas et lui apporter un peu de chaud réconfort, pour qu’elle puisse en vêtir son dénuement misérable ?
Lia.– Je lui dirai, Madame. (Lia va, puis se retourne) Dites-lui que je souffre des tourments horribles, des tortures atroces.
Lia.– Je lui dirai.
Sort Léa. Lia essuie ses larmes. Entre Cancaillotte, qui s’approche de Lia, voit qu’elle pleure.
Cancaillotte.– Elle sanglotte, et vous pleurez de concert ?
Lia.– Je ne pleure pas.
Cancaillotte.– Expliquez-moi ces gouttes.
Lia.– J’ai un moucheron dans l’œil.
Cancaillotte.– Deux moucherons dans les deux yeux ?.. ..Le dur caillou a fendu le tendre cœur ?
Lia.– Vous couriez après elle, elle vous fuyait. Elle court après vous, c’est vous qui la fuyez. N’est-ce pas cruel et insensé ?
Cancaillotte.– Pour quelle raison me poussez-vous dans ses bras ? Vous voulez à tout prix me fourguer ?.. .. Vous êtes ma secrétaire, dois-je vous le rappeler ? Je me figurais, invisibles certes, mais réels, qu’entre un patron et sa secrétaire, étaient tendus d’invisibles fils de la Vierge. Etait-ce pure conjecture ? Je m’imaginais que vous aviez un faible pour moi.
Lia.– Mais j’en ai un, Monsieur.
Cancaillotte.– Vous avez un faible pour moi ?
Lia.– Oui.
Cancaillotte.– Dites tout de suite que vous êtes amoureuse.
Lia.– Je le dis.
Cancaillotte.– Tant que vous y êtes, achevez, dites que, quand vous disiez que vous étiez amoureuse folle de quelqu’un de supérieur à vous, c’était de moi.
Lia.– C’était de vous.
Cancaillotte.–(applaudissant) Magnifique. Vous pressant, je vous demande : vous êtes amoureuse de moi. Obéissante, vous y allez de votre petit : je le suis. Vous aimez le reblochon ? Oui. Vous ne préférez pas la tome ? Si. Il fait beau ? Oui. Vous auriez pu dire non. Mais la roulette est tombée sur le oui… … Croyez-vous que ce « je le suis » dit entre deux portes soit un aveu qu’on puisse croire ?.. .. Si je ne vous l’avais pas extorqué par une batterie de questions, l’auriez-vous dit ?
Lia.– Non.
Cancaillotte.– Puisqu’il me questionne, qu’il n’a pas l’air de se moqueri, pourquoi pas? Il a l’air de s’offrir, pourquoi ne pas l’accepter. Lui ou un autre .. .. Si l’amour ne s’avoue pas de lui-même, figurez-vous, c’est qu’il n’est pas. Vous pensez si je vous crois. (Lia pleure, se détourne ; le voyant) Vous essayez d’être un peu crédible, d’ajouter un peu de sérieux. Vos pleurs font tout, sauf vrai… …(agacé) Ah. Mouchez-vous. Nettoyez-vous la figure.
Il sort.
Montmorency. Chez Jacotte. Entre Jacotte en habit de voyage, Saint-Paulin, vêtu de neuf, pantalon noir, chemise blanche, porteur de deux sacs.
Saint-Paulin.– Tu as faim ? Je t’ai préparé un petit quelque chose. (Il pose les sacs de côté)
Jacotte.- (s’asseyant) La tangage du car m’a toute retournée. Laisse-moi me reprendre sur la terre ferme.
Saint-Paulin.– Impression générale ?
Jacotte.– Bonne. Ce solide art roman des prieurés et des abbatiales, joint au chant grégorien des moines vous étaieraient la foi la plus branlante. Ca m’a fait du bien.. .. Est-ce que je ne t’avais pas dit de me téléphoner chaque soir à l’hôtellerie du monastère ?
Saint-Paulin.– Je n’ai pas dit que je le ferai.
Jacotte.– Un mari aime sa femme. Il prend de lui-même de ses nouvelles.
Saint-Paulin.– L’amour est aux ordres, crois-tu ? Il peut se réclamer comme une chose due ? Un silence.
Jacotte.– Qu’est-ce qui s’est passé pendant mon absence ? En l’honneur de quelle remplaçante, t’habilles-tu de neuf ?
Saint-Paulin.– Il n’y a pas de remplaçante. Jacotte.– S’il n’y a pas de remplaçante, quelle est la remplaçante ?
Saint-Paulin.– Il n’y a pas de remplaçante. Toi partie, j’ai occupé toute la place. Il n’y a plus eu ici avec moi que moi. Mais moi avec moi pour me recevoir, quelqu’un s’est plu à me retrouver, a posé sur moi un regard bon, a aimé m’écouter, s’est passionné pour ce que je faisais, m’a réconforté. (montrant ses nouveaux vêtements) Je me suis tellement séduit que j’ai eu envie de me plaire.
Jacotte.– On ne peut pas dire que ce soit du meilleur goût.
Saint-Paulin.– Qui te dit que ton goût est le bon goût ? Pour mon goût, c’est de bon goût.
Jacotte.– Tu n’as jamais voulu t’acheter quelque chose de neuf. Combien de fois ne t’ai-je pas dit que tu t’habillais comme un vagabond.
Saint-Paulin.– Celui qui fait l’homme de peine, comment peut-il désirer s’habiller autrement que comme un homme de peine ?
Jacotte.– Qui a choisi ce rôle ? C’est toi qui as choisi cette place-là.
Saint-Paulin.– Si tu m’avais aimé un tant soit peu, comment as-tu pu me laisser me mépriser si longtemps ? Comment as-tu pu trouver naturel, pendant tant d’années, de me laisser faire les courses, les démarches, les travaux sales et rebutants, les travaux de ménage, me plier à tes heures et tes voyages, pourvoir seul à la caisse commune, comme si j’étais ton domestique et ton intendant ? Comment as-tu pu ne pas t’opposer une seule fois, à ce que je me considère aussi mal ?
Jacotte.– Y suis-je pour quelque chose ? Dès le début, quand nous nous avons fait connaissance, c’est toi qui t’es voulu tel.
Saint-Paulin.– C’est vrai. Je reconnais. Quand je t’ai connu, j’ai pensé que je ne te méritais pas. Tu avais si beau visage, tu étais de si belles proportions, tu étais dans la rue de tant de regards et d’offres de services courtisée, que j’ai cru que pour t’avoir, il fallait que je t’achète de ma personne. J’ai voulu que ma nécessité me rende à toi nécessaire. J’ai voulu pour que tu m’aimes un peu, t’aimer trop. …Pour rien. De quel lourd tribut ne t’ai-je pas payé. Ai-je eu jamais un seul retour pour tant d’avances ? Je me suis tellement dépensé, que mon seul bénéfice a été que je me suis appauvri. Il a fallu que je me retrouve seul avec moi, pour m’apercevoir qu’Hugo avait raison.
Il va vers la porte. Jacotte.– Si tu couches ailleurs, inutile de revenir demain. J’aurai fait changer la serrure.
Saint-Paulin.– Tu a un toupet sur le front dressé plus droit que jamais. Pendant 9 jours, tu n’as pas couché ici, est-ce que j’ai changé la serrure ?
Jacotte.– Je faisais une recollection dans un couvent.
Saint-Paulin.– Et moi, je faisais une recollection dans le mien. .. .. Bon, bon. Change la serrure, tu penses bien que je ne vais pas défoncer la porte. Si tu veux notre désaccord, je te donne mon accord. (Il ouvre la porte)
Jacotte.– Saint-Paulin. (Il apparaît) Est-ce que tu me ferais la faveur d’accepter de dîner avec moi demain soir ?
Saint-Paulin.– Je te traiterais en restaurant ? Je te traiterais en cuisinière ?
Jacotte.– Je t’invite.
Saint-Paulin.– Je verrai. Bonsoir.
Jacotte.– Bonsoir.
Saint-Paulin sort.
Jacotte.- (seule) Hugo, fils de veuve, de quelle rage jalouse as-tu été pris, pour t’en venir mordre un couple heureux, et lui inoculer ton virus infectieux ?.. .. .. Jetée dans la basse fosse, la lourde trappe là-haut a claqué. Crie, hurle, martèle de tes poings les murs, femme abandonnée, personne ne t’entend. .. .. Etre pour personne, est-ce encore être ? N’avoir pour compagnie que des choses, n’est-ce pas devenir une chose comme elles ? Etre sans être humain, pour un être humain, qu’y a-t-il de plus inhumain ? Etre seule, c’est être enterrée vivante, qu’y a-t-il de plus effroyable ?
Paris. Chez l’homme de lettres. Hugo, sac de classe sur le dos, sac au pied, prêt à partir, Concetta, l’homme de lettres.
Concetta.– Comment s’est conduit Hugo ?
L’homme de lettres.– .. .. Il s’est conduit.
Concetta.– En bien, en mal ?
L’homme de lettres.– Ni en bien, ni en mal. Il s’est conduit.
Concetta.– Il t’a répondu sans doute.
L’homme de lettres.– C’est à dire. Il ne m’a guère laissé lui poser de question.
Concetta.- (à Hugo) Pauvre de tout, tu n’as tiré aucun profit des richesses d’un parrain célèbre ? Ses thèses ont fait leurs preuves, le public a pris fait et cause pour leur souteneur. Celui qui n’est pas une autorité doit se plier à l’autorité de celui qui en est une.
L’homme de lettres.- (à Concetta) Pardonne-moi de te contredire. J’ai été l’obscur qu’il est, et je n’étais pas moins sûr de moi qu’il l’est de lui. Avant de savoir ce que l’on veut dans la vie, il faut savoir ce que l’on ne veut pas, et lui le sait. Je peux difficilement lui reprocher d’être, ce que je revendiquais d’être à son âge.
Concetta.– Qu’est-ce que vous avez tous ? Parce que la marmaille braille, impressionnés, vous abandonnez la belle œuvre que vous êtes en train de faire et courez à elle… .. Sur la balançoire, ton côté, lourd comme tu es, cogne le sol, y reste cloué ; son côté à lui, léger comme il est, reste là-haut, en l’air. Il a beau gesticuler, sauter, se démener, la balançoire ne baisse pas d’un pouce. Pour qu’elle s’abaisse de son côté, ne fut-ce qu’un peu, il faut que, te mettant debout, tu allèges ton côté du tien. Qu’appelle-t-on cela ? Tricher.
L’homme de lettres.– J’ai fini mon temps, Concetta, commence le sien. (à Hugo) Bon vent, filleul. Je te suivrai, jaloux.
Concetta.– Tu t’es laissé avoir, André, moi, il ne m’impressionne pas. Tu m’as laissé me reposer de lui, merci de l’avoir accueilli.
L’homme de lettres.– C’est le cas de le dire : de rien.
Ils sortent.
Montmorency. Chez les Quiet. Entrent du dehors Concetta, chargée de courses, et Hugo, chargé de son sac de classe et de son sac, qu’il dépose dans l’entrée. Concetta,avec ses courses va à la cuisine. Hugo est accueilli par Janice, qui l’embrasse.
Hugo.– Comment va ma classe laborieuse ?
Janice.– Elle a toujours même belle disposition et facilité à obéir et faire toute ce qu’on lui dit. Je me suis ennuyée à cent sous de l’heure.
Hugo.- (plus bas) Tranquillise-moi. Mon chef Marc est venu voir Maman ?
Janice.– J’avais une révision à un examen. Il a fallu que je leur brûle la politesse.
Hugo.– Bien. .. .. De ta chambre, tu entendais leurs voix ?
Janice.– Comme un bourdonnement lointain.
Hugo.– Est-ce que tu entendais leur conversation aller d’un pas sonore et continu, ou est-ce qu’elle était entrecoupée de pauses, de silences ?
Janice.– Elle est allée d’un pas sonore et continu du début à la fin.
Hugo.– Et à son départ ?
Janice.– Le départ a été la copie inversée de l’arrivée. Ils se sont salués avec les mêmes salamalecs.
Hugo.– Qu’est-ce qu’ils sont enfants. Ne pourraient-ils grandir un peu ? Il va falloir que je trouve un nouvel affreux prétexte, pour leur ménager une nouveau rendez-vous.
Entre Concetta.
Concetta.– Hugo.
Sortent Concetta et Hugo.
Le bureau. Entrent Concetta et Hugo.
Concetta.- (à Hugo) Tu relèves à nouveau de ma juridiction. Je retrouve le pouvoir de faire régner à nouveau le droit. Tu en fais des tiennes plus que jamais. Tu t’es conduit envers ton parrain avec une arrogance insupportable. Tu te pousses vraiment trop du col, il faut que je te remette à ta vraie place… … Approche. Mets tes mains derrière le dos.
Hugo ne bouge pas, met ses mains derrière le dos. Concetta va à lui, lui donne deux gifles successives, non petites.
Concetta.– Va faire ton sac. (Hugo ne bougeant pas, ne disant rien) Va faire ton sac.
Hugo.- (la regardant dans les yeux, se dominant) Oui, Maman.
Concetta le regarde sortir.