Acte 2
Chez Jacotte. La cuisine. Jacotte, assise, nécessaire à ongles sur la table, se vernit les ongles des mains d’un vernis transparent. Rentre Saint-Paulin des courses, avec un panier rempli, qu’il pose à côté de Jacotte. Jacotte, tout en continuant à vernir ses ongles, jette un coup d’œil au panier.
Jacotte.– C’est par économie que tu n’as pas apporté de café ?
Saint-Paulin.– Si je n’ai pas apporté de café, c’est que tu ne l’as pas noté. Je ne me permets aucune fantaisie. Je suis ta liste à la piste.
Jacotte.- (tendant la main) Chiche que tu as fait le chiche. Saint-Paulin sort la liste, la relit. Saint-Paulin.– Mille pardons. Tu l’avais écrit au crayon. Je l’ai sauté. Je fais amende honorable.
Jacotte.– C’est un de tes actes manqués, qui, chose curieuse, tirent toujours en plein dans le mille. Ton esprit d’économie te trahit malgré toi. A chaque retour des courses, sourcilleux, tu passes en revue ton ticket de caisse, comme pour vérifier combien tu as trop dépensé.
Saint-Paulin.– Comme je paie avec la carte, je vérifie si le total ne dépasse pas ce que j’ai en compte. Ce n’est pas autre chose.
Jacotte.– Cette semaine, il y avait une vente promotionnelle de cafés. Je t’avais donné un bon. Tu m’avais dit oui. Apparemment, tu as décidé de faire une économie plus grande encore, et de ne pas acheter de café du tout.
Saint-Paulin.– Je t’ai dit ce qu’il en était Un silence. Jacotte.– .. .. Est-ce que je peux te montrer une folie que je me suis offerte, sans craindre que tu fronces les sourcils ?
Saint-Paulin.– Dieu sait comme je me réjouis que pour toi, tu perdes de temps en temps la raison. Bien sûr. .. .. (Jacotte sort, revient, ayant enfilé le manteau) Parfait. Il est à la taille de ta taille. Il est fait pour toi.
Jacotte.– De la laine de lama. Il te plaît ? Saint-Paulin.– Il a de la tenue et du goût. Il est d’un seul tenant, s’embrasse d’un coup d’œil. J’aurais regretté que tu ne succombes pas à la tentation. Jacotte.– Il n’était pas d’un prix inabordable. Saint-Paulin.– Ne me blesse pas. T’ai-je déjà demandé des comptes ? Jacotte.- (ôtant le manteau, de loin) Les jeans sont en promotion. Tu devrais changer le tien. Il commence à avoir fait son temps.(elle revient)
Saint-Paulin.– Il fera encore de l’usage. Nous, nous sommes bâtis à l’emporte-pièce, de la toile à sac rapée suffit pour nous habiller. Le neuf nous effémine, nous ajoute quelque chose qui est de vous.
Jacotte.– Comme tu voudras. (Elle va à l’évier, l’emplit d’eau chaude pour faire la petite vaisselle) Saint-Paulin.– Jacotte. Une machine est faite pour cela. Jacotte.– En attendant qu’on la fasse tourner, elle a mille fois le temps de développer mille cultures et d’exhaler une puanteur intolérable. Saint-Paulin.– A la fin, tout cela n’est-il pas lavé ? Jacotte.– En attendant, ça ne l’est pas.
Saint-Paulin.- (la retirant de l’évier, et l’asseyant) Je t’en prie, c’est ma contribution. S’il te plaît. (Elle reprend son vernis ; lui fait la vaisselle, tout en la faisant) Tu ne sais pas comme de l’année dernière à cette année, ton neveu a changé, c’est un autre garçon. Tu vas rire : figure-toi qu’il m’a entrepris à ton sujet. Il n’y est pas allé de main morte. Il m’a dit qu’à force de s’effacer, on finit par s’effacer vraiment. Que se dénigrer soi-même, c’était faire le travail d’un envieux et d’un jaloux, mieux que l’envieux et le jaloux lui-même. Celui qui se dévalue lui-même, s’étonnera-t-il que les autres le dévaluent à sa suite ? Qu’il ne s’expliquait pas comment moi, fort d’une belle troupe de muscles, je me laissais asservir par d’aussi faibles forces que celles d’une femme. A-t-on jamais vu quelqu’un céder le pas à quelqu’un d’autre, en raison de son infériorité ? Et d’autres choses de la même farine. .. N’est-ce pas amusant comme tout ?
Jacotte.– Hugo ? Mon neveu ?
Saint-Paulin.– Je ne suis pas resté sans réponse, tu penses bien. Je lui ai répondu qu’une maison, une famille sont marqués de la marque de la femme, qu’aucun homme n’y pourra jamais rien. Que la femme, c’était le certain, le réel, l’homme, le douteux, le chimérique. Que si la femme n’est pas, l’homme n’est pas non plus. Que la seule chose positive, en fin de compte, qui soit laissé d’être à un homme, c’est d’être le mari de sa femme. Un homme ne saurait pour cela avoir pour sa femme assez de gratitude. Voilà ce que je lui ai dit. (La vaisselle est finie, rangée) Est-ce que je peux encore t’aider à quelque chose ?
Jacotte.– Jésuite. Dis plutôt : est-ce que je peux ne plus t’aider en rien ? .. .. Va, va. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
Saint-Paulin.– Ne m’as-tu pas dit plus d’une fois, que le hobby des maris était le canal de dérivation qui rendait leur torrent navigable ?
Jacotte.– Oh, que oui. Si je laissais ta soupe au lait sur le feu à la maison, tu ne tarderais pas à causer Dieu sait quels dégâts.. .. .. Va, va. Ton dada piaffe d’impatience. Lâche–lui les rênes.
Sort Saint-Paulin.
Au collège. Dans une salle, le professeur principal des 3èmes reçoit les parents, qui attendent en file dans le couloir. C’est le tour de Concetta. Ils se saluent.
Concetta.– Mme Quiet.
Le professeur.- (regardant sur son cahier) Quiet. Ah, Hugo. Ah quel dommage. (Ils s’assiéent) Avoir un tel capital de talents, et au lieu de les faire fructifier, les enfouir profondément dans la terre. Que c’est fâcheux. .. .. Parce qu’il pourrait, s’il voulait. Parfois, en français, je le crois assoupi, subitement un sujet le pique, il se lève, s’enflamme, déploie toute la troupe de ses talents, se met à leur tête, mène la plus belle des batailles, remporte la plus belle des victoires, mais, hélas, se démobilisant aussi vite qu’il s’était mobilisé, il se renvoie bientôt dans ses foyers, pour s’assoupir à nouveau. … …Malheureusement, pour quelques instants de présence fulgurante en français, combien d’absences infinies dans les autres matières. J’ai eu une entrevue avec lui. Je lui ai expliqué que l’Education Nationale a pour ambition de faire connaître à tout élève de tout l’homme un peu, afin qu’un peu de tout l’homme soit dans tout homme. … … Sa sœur présente, je lui ai demandé s’il n’était pas honteux que sa sœur, qui a des 16 partout, lui soit cité en exemple. Sa sœur, prenant aussitôt sa défense, m’a répondu qu’elle n’avait pas grand mérite, que les filles sont par nature soumises et obéissantes, et font ce qu’on leur dit de faire ; et qu’il était notoire que, plus tard, c’étaient les garçons, avec leur longue foulée méthodique, qui dépassaient les filles, essoufflées, rouges, suantes. Que vouliez-vous que je réponde ?
Concetta.– J’ai voulu faire donner à Hugo des leçons par un professeur de maths. Plutôt que rester en eau profonde, j’ai demandé au professeur de remonter plus haut en amont, où Hugo aurait pied.
Le professeur.– C’est une excellente idée.
Concetta.– Jusqu’au jour, où entendant Hugo et son professeur en longue conversation passionnée, mettant l’oreille à la porte, j’ai entendu qu’ils parlaient littérature. Le professeur s’était laissé attirer sur le terrain de l’élève. J’ai mis le jour même fin à l’expérience… …Comment se conduit-il ?
Le professeur.– Sa conduite. (Il regarde son cahier) C’est la seule chose parfaite. Concetta.– Parfaite ? Vous en êtes sûr ? Le professeur.– (montrant son cahier) Conduite irréprochable. Concetta.– Il n’a jamais eu ni punition, ni retenue ?
Le professeur.– Toute punition, quelle qu’elle soit, est portée sur le relevé de notes. Jamais ni punition, ni retenue.
Concetta.– (se levant) Je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Pour son travail, quel conseil me donneriez-vous ?
Le professeur.– Contre une mauvaise volonté aussi têtue, aucun raisonnement ne peut rien. (Il se lève) Le seul pouvoir, qui aurait quelque effet, vous appartient.
Concetta.- (se levant) Qui est ? Le professeur.– La coërcition. Concetta.– Merci de ce que vous faites pour lui. Le professeur.– J’aimerais faire davantage. Désolé. Sort Concetta, laissant la place à la mère suivante.
Chez Marc Marceau. Sur la table un ordinateur démonté. Entrent Marc Marceau, et Hugo, en scout, sac de classe sur le dos. Marc Marceau s’assied sans dire un mot et se penche sur l’ordinateur. Hugo s’approche de la table, reste debout . Long silence.
Hugo.– Chef, je viens te demander pardon.
Marc.- Pour parler franc, j’avais fait une croix sur toi, tellement je te croyais incapable d’humilité. Tu as un sentiment de ta valeur, que j’estime outré.
Un silence. Hugo.- (après un moment) Tu m’accordes une deuxième chance, chef ? Marc.– Ta cuirasse aurait un défaut, par lequel on peut t’atteindre ? Hugo.– Je ne veux pas que les liens entre toi et moi soient rompus, chef. Marc.– Tu t’avouerais dépendant ? Hugo.- (se dominant) Oui, chef. Un silence.
Marc.- Qu’est-ce qui t’a pris ce jour-là ? Quelle mouche t’a piqué de transformer une randonnée de patrouille en équipée sauvage ? Quelle méchante inspiration t’a soufflé de voler dans cette clairière des chevaux de trait, de les monter à cru, sans selle, avec pour rêne la seule bride, et de jouer à gendarmes et voleurs dans la forêt, vous égratignant, éraflant, griffant les bras, la figure, les jambes dans les ronces, les taillis, les sous-bois ? J’ai reçu des plaintes des parents, du fermier, de l’ONF. ..(un silence) .. Et quand je t’ai convoqué, que je t’ai dit que je te dégradais de chef de patrouille à simple scout, quelle arrogance t’a saisi de me dire que tu laissais avec plaisir à un autre les poupons à promener en poussette, ôter les couches, mettre sur le petit pot pot, talquer, langer, ficeler la petite bavette autour de leur petit cou-cou et fourrer la tétine dans la bouche pour couper court à toute la criaillerie ?
Hugo.– Je regrette, chef. Mets-moi à l’épreuve chef. Je ne démériterai pas, chef. Marc.—En pensant à ta mère, je veux bien t’offrir une deuxième chance. Un silence.
Hugo.– Ton indulgence pourrait-elle se faire parfaite ? Pour punition des notes de mon bulletin, ma mère m’a interdit de camp.
Marc.– En plus, tu as un mauvais bulletin ?.. .. Je partage avec ta mère ton ingratitude ?.. .. Sais-tu seulement la mère que tu as ? Ta mère n’aurait pas le droit, tu crois, belle comme elle est, de se préférer à toi, qui ne se soucie d’elle en rien ? Une telle beauté n’aurait pas droit, tu penses, à une tout autre gloire, que cette humiliante défaite, de servir de domestique à un fils ingrat ?.. .. Car non seulement, tu ne lui sais aucun gré de son sacrifice, mais encore tu la récompenses, par de mauvais notes, de l’ingratitude la plus ingrate. Ingrat que tu es, qui ne la dédommages en rien du dommage qu’en se reniant pour toi, elle se fait.
Un silence. Hugo.– Acceptes-tu de faire pression sur elle, chef, afin qu’elle revienne sur son interdiction de camp ? Marc.– Qu’en sais-tu du pouvoir de mon lobby, sur votre ministre de la famille ?
Hugo.- Que l’aspect formidable de ses défenses ne te trompe pas, chef. Les murailles sont impressionnantes peut-être, mais moi qui vis dans la place, je sais l’assiégée moins farouche que ses défenses peuvent ne laisser supposer. Pour dire la vérité, ta seule vue est l’arme traîtresse suffisante, pour que tu aies raison d’elle.
Marc.- Remercie la douce influence sur moi de ta mère. Je suis pris d’une soudaine indulgence à ton égard. J’interviendrai pour toi.
Hugo.– Je te suis reconnaissant, chef. Marc.- Tu m’ouvres ton cœur, Hugo, je t’ouvre le mien. Veux-tu bien prendre rendez-vous pour moi avec ta mère ? Hugo.– Je prendrai rendez-vous pour toi, chef. Marc.- Que je suis heureux que nous ayons renoué. Que j’aime que tout le monde s’aime. Scout, toujours. Hugo.– Prêt. Sort Hugo. Marc Marceau rêve. Paris. Ministère de la Culture. Une sous-section, le secrétariat. Cancaillotte, Lia. Cancaillotte.- (montrant à Lia le complet neuf qu’il vient de s’acheter) Lia, j’ai suivi votre conseil. Lia.– Je ne vous ai pas donné de conseil. Je vous dit mon goût. Cancaillotte.– Disons : suivant le conseil de votre goût, j’ai choisi un complet qui ne soit ni trop engoncé, ni trop lâche. Qu’en pense votre goût ? Lia.– Cela lui convient. Cancaillotte.– Votre goût glisse sur tout, mais s’arrête sur le haut de la chemise. Lia.– Selon moi Cancaillotte.– Donc, selon moi Lia.– Mon goût ouvrirait un bouton. (Cancaillotte en ouvre deux)Un seul, dirait mon goût. Cancaillotte.– Votre goût, freinant à mort, stoppe à présent à l’autre bout de la voie. Lia.– Sans vous froisser Cancaillotte.– Même en me froissant Lia.– Mon goût trouverait que le bas du pantalon devrait couvrir les 2/3 de l’empeigne et les 2/3 du contrefort.
Cancaillotte.– (desserrant sa ceinture, pour faire descendre un peu son pantalon) Les célibataires s’habillent mal, parce qu’ils n’ont pas derrière eux le chambellan des hommes mariés.
Lia.– Selon mon goût, rien ne se signale plus.
Cancaillotte.– Sauf le bonhomme lui-même. Il n’a pas la belle ligne italique dont il rêverait : il est trop écrit en caractères gras. Il faut toujours que je mange un peu de ce plus qui est de trop… … (montrant ses hanches et son ventre) Avouez que tout ceci est assez disgracieux.
Lia.– Je ne m’y arrête pas. Cancaillotte.– Ca ne heurte pas votre goût ? Lia.– Non.
Cancaillotte.– Ca ne m’étonne pas, ma pauvre Lia. En matière d’homme, vous n’êtes pas difficile. Pour vous tous les hommes sont bons. Pourvu que l’homme pour l’essentiel soit un homme, vous ne vous arrêtez pas aux accessoires.
Il se tourne, fait un geste vers l’entrée. Léa entre, passe rapidement devant le secrétariat. Cancaillotte court après elle.
Cancaillotte.– Léa, Léa. (Léa s’arrête loin comme elle est, se tourne d’un quart vers lui) Je suis sur des charbons ardents. Mon esprit grille d’impatience, que vous lui causiez un peu de la chère causerie de votre cher Monsieur Grotius. Jetez juste derrière vous, pour l’affamé, la miette du titre. Soyez charitable, Léa.
Léa.- (se tournant d’un quart de plus) Le sujet était l’égalité malheureuse.
Cancaillotte.– L’égalité malheureuse. Sujet heureux et supérieur… … Des lèvres de votre maître bien-aimé, par les lèvres de sa disciple bien-aimée, s’il vous plait, quelques mots de la conférence bien-aimée.
Léa.– Vous vous moquez de moi, mais pendant sa conférence, il est tout à fait vrai que c’est sur mes yeux, que ses yeux ont fait halte le plus souvent.
Cancaillotte.- Qu’allez-vous penser ? Je vous estime trop pour que la faveur de Monsieur Grotius soit pour moi un sujet de moquerie. Il n’est que trop juste que le maître apprécie la disciple à sa juste haute valeur. Tant d’intelligence, de savoir, de charme, à la fois, dans une si jeune personne est chose rare… … Mais lui, a-t-il été à la hauteur de votre estime ? Qu’a dit de beau et de grand votre grand bel homme ? Par charité, faites-moi bénéficier de ce dont vous avez bénéficié.
Léa.- (se tournant tout à fait et faisant deux pas vers lui) Son égalité malheureuse a été tout de son long un bonheur supérieur… … En deux mots, son idée principale : la démocratie a si bien raccourci les grands et étiré les petits, que tout le monde est aujourd’hui à peu près de la même taille. Cette égalité universelle, depuis si longtemps poursuivie, enfin atteinte, devrait combler de bonheur les humains : or nous constatons qu’il n’en est rien. Nous qui avons si longtemps gémi de n’être pas égaux, voilà que nous nous plaignons à présent de l’être trop. Chacun de nous aspire maintenant, comme à un air indispensable à sa survie, à se démarquer des autres sinon en quantité, du moins en qualité. Mais comme nous sommes tous à vouloir nous démarquer pareillement, notre probabilité de nous démarquer de ceux qui se démarquent, et donc de réussir, est toujours aussi faible qu’avant. Si malgré cet handicap nous voulons à toute force réussir quand même, nous n’avons qu’une ressource, renforcer notre faible énergie individuelle, par l’énergie d’une catégorie sociale, qui fasse masse, dont nous nous ferions les champions et les porte-drapeau. A celui qui veut réussir, choisir la catégorie sociale sur laquelle il s’appuiera, est la grande affaire de sa vie. Telle fut sa conclusion… … Retour à la formidable vague de ses paroles, un formidable ressac d’applaudissements se brisa au pied de l’estrade. Dès que les flots se furent apaisés, les eaux calmées, que le bruit et la foule se furent retournés à la rue, non content que le public lui ait manifesté son approbation, Monsieur Grotius est venu vers moi pour quêter la mienne.
Cancaillotte.– En quoi, il a le jugement très sûr. Un silence.
Léa.– .. ..Ce qui me chagrine et qu’il faut que je m’avoue cruellement, c’est que, si proche de lui que je sois, et quoi que je fasse, il me tient, depuis que je le connais, à même distance. Il ne m’a jamais laissé l’approcher de près.
Cancaillotte.– Vous êtes trop impatiente. La poussée de votre savoir, de votre esprit, de votre charme est telle qu’à la fin il faudra qu’il cède. S’il ne reconnaît pas votre valeur, permettez, c’est à douter de la sienne… … Ce que je crains, voyez-vous, c’est que les vapeurs de sa toute neuve célébrité ne l’enivrent. Il n’y a pas d’insensibilité à l’ivresse de la célébrité, nul n’y échappe. J’ai peur que dans son esprit il n’y ait plus de place pour d’autres que lui.
Léa.– Vous avez juré de me démoraliser. Je finirai par vous détester. Cancaillotte.– Ma parole a dépassé ma pensée. Peut-être ai-je dit cela par jalousie. Léa.– Je préfère cela. Il faut que j’aille. Ne me retenez plus. Cancaillotte.– Vous direz que c’est moi le fautif. A tantôt ? A ce soir ? A demain ? Léa.– C’est ça. Sort Léa.
Cancaillotte.- (à Lia) C’est la comédie classique. X court après Y qui court après Z. Elle est éprise de son Grotius, comme je suis épris d’elle, et nous n’en sommes récompensés ni l’un ni l’autre. Question tout de même que je me pose : pourquoi diable me prête-t-elle l’oreille, si pour moi elle n’a pas de faible ?
Lia.– Peut-être a-t-elle un faible pour vos compliments ? Cancaillotte.– Je les sème en pure perte, puisque rien ne pousse.
Lia.– Si des compliments que vous semez, rien ne pousse, peut-être que si vous n’en semiez plus, il pousserait quelque chose ? Si l’amour est une guerre, faire appel à la tactique est légitime. Si vous l’aimez assez, pour avoir le courage de paraître ne plus l’aimer, peut-être vous aimera-t-elle ?
Cancaillotte.– Je ne crois guère en la stratégie en amour… … Cela vaut peut-être d’être tenté, ne fut-ce que pour l’expérience. (Il va à son bureau, s’arrête à la porte) A propos, Lia, et vos amours ?
Lia.– Vous m’avez dit qu’il était ridicule de ma part, d’aimer quelqu’un de plus haut placé que moi. Vous m’avez convaincue.. … Avec ma valise en carton, de mon populeux wagon de 2ème classe, aller traverser le luxueux et feutré wagon de 1ère classe, juste pour avoir le bonheur, en passant, de l’entrapercevoir dans son compartiment, c’est grotesque.
Cancaillotte.– Vous lui avez fait savoir un petit quelque chose de ce que vous éprouvez ? Lia.– Comment pouvez-vous penser qu’une telle chose puisse se dire ? Cancaillotte.– Ne peut-on dire à quelqu’un le bien qu’on pense de lui ? Ca n’a rien d’indécent. Lia.– Le bien que l’on pense d’une personne se corrompt en le disant. L’estime ne se dit pas, sous peine d’être suspecte.
Cancaillotte.– Au fond, en ne faisant rien, vous oeuvrez pour vous. Le combat d’amour doit se faire à armes égales, pour qu’il n’y ait ni vainqueur, ni vaincu. Si l’amour est d’égal à égal, aucun ne sera un instrument dans les mains de l’autre. En faisant ce qu’il faut pour que celui dont vous êtes épris ne s’éprenne pas de vous, vous agissez pour votre bien.
Léa.– Je vous sais gré de penser à mon bien. Cancaillotte.- (disparaissant, puis revenant) A propos, vous souvenez-vous de mon neveu Hugo ? Il était venu m’apporter des confitures de sa mère. Léa.– Un beau garçon, frais et neuf comme sa saison, mûr déjà. C’est une connaissance, qui ne s’oublie pas.
Cancaillotte.– Enfin, encore très vert… … A son anniversaire, vous ne savez pas le bien qu’il m’a dit de vous. .. .. A propos, savez-vous comment il vous intronise, vous les femmes ? Il vous voit comme couronne royale un chiffon noué sur la tête, pour sceptre dans la main un manche à balai et pour robe de sacre, un tablier de cuisine à l’ample poche.
Lia.– Ca ne me scandalise pas. Cancaillotte.– Lia. Sans rire.
Lia.– Les hommes ont-ils tellement mué ? Ne mangent-ils pas toujours le contenu de leur boîte de conserve à même dans la casserole ? N’enlèvent-ils pas toujours la poussière de leur bureau en soufflant dessus ?
Cancaillotte.– Vous partagez les opinions rétrogrades de mon neveu ?
Lia.– Je vous avoue que j’ai la faiblesse de vouloir que mon logis soit propre et beau, qu’on aime y séjourner et y vivre, que le linge soit blanc et bien repassé, qu’on se nourrisse de plats sains et bons dans de la belle vaisselle avec de beaux couverts. J’ai peur que les hommes ne soient pas encore formés pour cela.
Cancaillotte.– Sur quelle modèle antique ne copiez-vous pas la nouvelle figure féminine ? Evoluez, ma chère, vous êtes à la traîne : courez rejoindre vos compagnes, sinon vous serez complètement dépassée… .. Vous dirais-je le fond de ma pensée ? Ca ne m’étonne pas que vous soyez aussi désuète. L’amour, c’est aussi une question de culture.
Sort Cancaillotte. Montmorency. Chez les Quiet. La chambre de Janice. Après avoir doucement frappé, Hugo entre en épiant derrière lui.
Hugo.– Janice. J’ai pris rendez-vous pour Maman avec mon chef scout Marc. Il faut à tout prix, quand il sera là, qu’ils détournent leur pensée de nous pour la tourner vers eux.
Un silence. Janice.– Pourquoi ? Tu crois que Maman et Marc
Hugo.– Tu as vu, quand ils se regardent, comme leurs yeux s’effleurent à peine ? Mais quand ils regardent ailleurs, ils regardent le même ailleurs un temps infini ? Tu as entendu comme ils me vouent aux gémonies à l’unisson, comme ils se canonisent en chœur à cause de mon martyre ?
Janice.– Maintenant que tu le dis
Hugo.– Le veuvage est une triste et noire prison. Maman sans cesse, à la lucarne est à regarder dehors : c’est à nous de l’évader contre elle. Quand il sera là, qu’une compote à réviser t’enferme dans ta chambre.
Janice.– D’accord. Entre Concetta. Concetta.—Hugo. Concetta et Hugo sortent. Le bureau. Entrent Concetta et Hugo. Hugo.– Je voulais te dire, que mon chef scout voudrait te voir
Concetta.– De quels méfaits t’es-tu rendu encore coupable ? Si je pouvais vivre ne fut-ce qu’une heure avec les gens, comme si tu n’étais pas de moi. Et lui, que ne sort-il et ne fréquente-t-il, plutôt que de s’occuper de gamins ingrats, qui lui causent mille misères. Ah. (Elle s’assied au bureau) Approche. (Hugo s’approche de l’autre côté du bureau) Je suis donc allé voir ton professeur. Je l’ai questionné sur ton travail, dont j’ai reçu les malheureuses nouvelles habituelles, puis sur ta conduite, qui, hélas, est irréprochable. Le collège n’a pas la plus petite incartade à te reprocher.
Hugo.– Je suis un garçon pacifique. J’ai horreur des histoires.
Concetta.– N’ayant commis aucune incartade, il ne t’a été infligé aucune sanction d’aucune sorte, ni punition, ni retenue quelconque. .. .. Or, le lendemain de ton anniversaire, qui était un lundi, tu es rentré à la maison tard, à 8 heures et demie, 4 heures après la sortie de classe. Tu avait expliqué que tu avais été puni de retenue.
Hugo.– Pardon. Je n’ai rien dit. Quand tu m’as interrogé sur la raison de mon retard, qu’embarrassé je n’ai pas répondu, tu as suggéré que j’avais été puni de retenue. Comme je suis resté muet, tu as supposé que qui ne dit mot consent, et tu as doublé la punition d’une punition à toi.
Concetta.– Tu m’as laissé accréditer ma version. Hugo.– Qui était la tienne. Je n’avais pas dit un mot.
Concetta.– Tu joues sur les silences, Hugo. Tu n’as pas dit non, donc tu as dit oui, donc tu as menti… .. Est-ce que tu peux me montrer le dispendieux cadeau de ta tante Jacotte, cette Bible de Lemaistre de Sacy ?
Hugo.– Pourquoi tu me demandes, puisque tu sais ?
Concetta.- Tu es allé à Paris et tu as osé vendre à un prix temporel, une chose spirituelle comme cette Bible ?
Hugo.– Tante Jacotte a bien osé l’acheter. Y suis-je pour quelque chose si cette Bible est objet de commerce ? Je n’ai rien fait que le rendre au marché d’où il venait… ..Que je sache, tout cadeau qui m’est fait devient ma propriété. Tout propriétaire a le droit d’user et d’abuser de sa propriété de manière exclusive et absolue.
Un court silence, pendant lequel Concetta regarde Hugo.
Concetta.– .. Certaines leçons de Maths te semblant ardues, la même semaine, tu m’as demandé la permission de travailler après la classe avec ton ami Secundus chez lui. Je viens de téléphoner à Secundus, qui est tombé de haut, quand je lui ai demandé si tu avais travaillé chez lui. … .. Est-ce que tu peux me montrer les places de théâtre, d’opéra et de concert, que t’avait offertes ton oncle Cancaillotte ? Tu n’en as plus reparlé.
Hugo.– Pourquoi tu me demandes, puisque tu sais ?
Concetta.– Tu es allé à Paris au début des séances pour les revendre ? Tu revends nos auteurs classiques à l’encan ?
Hugo.– Maman, je les ai lus et relus, vus et revus, je les sais par cœur. La culture, c’est devenu le cimetière du Père Lachaise. Laissons les belles pleureuses verser un pleur de pierre sur leurs tombes.
Concetta.– Je vois tellement bien tes oncles, battant le pavé à la recherche incessante d’un cadeau qui te plaise et te soit utile, balançant, soupesant, indécis, irrésolus, se décidant pour finir, se réjouissant à l’avance du plaisir qu’ils te feraient. Leur présent était plus riche d’affection que de valeur marchande.
Hugo.– Aussi les ai-je appréciés à leur juste valeur.
Concetta.– (exaspérée, se levant, allant à lui, criant) Arrête de jouer sur les mots. Tu as l’art de me mettre dans tous mes états. Tu me pousses dans un état d’exaspération rare. (elle le bat sur le dos, les bras, le cou, la tête) Vois la nécessité où tu m’accules, de perdre ma maîtrise de moi, simplement pour essayer de me rendre maître de toi. .. .. Va-t-en. Va-t-en. Ah.
Hugo sort, puis Concetta.