Télécharger le fichier PDF les 14 ans d’Hugo
Hugo, élève médiocre, fête ses 14 ans en famille.
Acte 1
Montmorency. Chez les Quiet. Le salon.
Hugo.- (seul) Une prise de la main droite, un appui du pied droit, une prise de la main gauche, un appui du pied gauche, bien assurer chaque prise et chaque appui, progresser avec une infinie lenteur, ayant vue là-haut de la dalle lisse et à pic, et au-dessus, de l’abîme vertigineux du ciel, l’escalade semble interminable. 14 ans .. .. seulement.
Entre Janice.
Janice.- (de la porte) La sœur, qui en âge est juste derrière son frère se permet de le tirer par la veste. (Hugo lui sourit) (lui faisant la révérence) Mes 11 ans souhaitent à tes 14 ans un bon anniversaire, comme un vassal à son seigneur. (Elle lui offre un dessin plié) Mes vœux. (Hugo déplie le dessin : c’est une carte du Monde)
Hugo.– (sifflant) Le Monde. Rien que ça.
Janice.– Tu peux choisir de partir où tu veux : loin, près, moins loin, moins près, plus loin, plus près, tu peux aussi rester, le Monde est à toi.
Hugo.– Jamais aucun souhait ne surpassera le tien… Ma petite sœur, là-dedans, où je pourrai la trouver ?
Janice.– Tu vois ce point au-dessus de Paris. C’est Montmorency. Il paraît que les filles s’établissent à moins de 4 km de leur mère. Tu n’auras qu’à y entrer, tu m’y trouveras.
Hugo.– (plaçant la carte contre son cœur) Mon cœur battra pour la carte et pour celle qui l’a dessinée. (Il l’embrasse) Merci pour l’immense cadeau. (Il sort un agenda) A ton tour. Josse des Hameaux m’a nommé ambassadeur extraordinaire et m’a chargé d’entamer avec toi des pourparlers de mariage. Je note qu’il est d’une vieille famille noble, qui a le sens de la parole donnée. C’est un garçon qui ne divorcera pas.
Janice.– Mais tu as vu comme il se gomine les cheveux ? Le matin, quand il se lève, ça doit partir dans tous les sens, comme une vieille brosse à dents.
Hugo.– Aloyse Francjeux, lui aussi, m’a nommé ministre plénipotentiaire, et m’a chargé des mêmes pourparlers. Je note que c’est un travailleur et qu’il manque totalement d’imagination. C’est un plancher solide, qui ne cèdera pas, ni même grincera : tu pourras courir, sauter, danser dessus tant que tu voudras.
Janice.– Mais tu as vu comment il petitdéjeune ? Il se fait des tartines de saucisse de foie, qu’ il trempe dans du café au lait. (Elle sort un carnet et note) Je les note toujours, ce seront mes réservistes… … Je te signale que tu as certain cours à rattraper. J’en ai assez d’asseoir une inconnue. Je marche et je ne sais pas ce que je marche, avoue. Je sais tout sur la reproduction des cryptogames vasculaires, avec les cellules sporifères, le mycélium, l’appareil filamenteux souterrain, et sur moi, je suis une cruche.
Hugo.– C’est le premier regard qui compte : je n’ai droit qu’à une photo. D’où l’importance du cadrage, de l’exposition, du temps de pose, de l’ouverture du diaphragme. Il faut me laisser le temps de mettre l’appareil au point.
Janice.– Je te le laisse. Paraît à la porte Concetta.
Concetta.- (fort) Vous m’occupez tout le jour, il n’y a que la nuit où je peux me désoccuper de vous. Vous ne pouvez pas me laisser vous oublier un peu ?
Janice.– Je voulais être la première à souhaiter son anniversaire, Maman.
Concetta.– Pour moi ce jour-là n’était pas encore levé. C’est votre lever qui me le fait se lever. (à Hugo) Bon anniversaire, mon Hugo. Que cette dernière année de collège soit couronnée des mêmes succès que les cinq années de ton école primaire. Tu as l’intelligence, les talents, il ne te manque plus que ce qui dépend de toi : la volonté. Je fais le vœu que ces vœux que je te fais, tu te les fais à toi-même. Que par ce baiser, mon ambition pour toi passe de mon cœur au tien.
Embarrassé, Hugo sort de sa chemise son bulletin. Hugo.– Euh.
Concetta.– Ai-je sujet à me réjouir ou à m’attrister ? J’ai peur que ton mutisme soit de mauvais augure. (Elle ouvre le bulletin, Janice le regarde de côté)(désenchantée) Sur 20. Mathématiques : 4. Histoire/Géo : 11. Instruction civique : 12. Sciences de la Vie et de la Terre : 11. Sciences Physiques : 4. Anglais : 8. Education Physique : 4. Conduite : 16. (Que tu te conduis bien, mon fils) Passe tout juste. Bulletin médiocre d’un élève médiocre.
Janice.- (pointant du doigt un endroit dans le bulletin) 18 en Français, tu oublies, Maman.
Concetta.– Français. Ce que tout le monde parle… … On se fabrique de magnifiques chimères à tête de lion, à ventre de chèvre, à queue de dragon, crachant des flammes, et il vous est fait un veau ordinaire. Tu es noté médiocre, au vu et au su de tes camarades, de leurs parents, des professeurs, du principal, et ça semble ne rien te faire.. Ce qui me fait le plus honte, c’est que tu n’aies même pas honte… … Une fois de plus donc, il faut que je supplée ma volonté à la tienne défaillante.. .. … Approche. Mets les mains derrière le dos.
Hugo met les mains derrière le dos et s’approche de sa mère. Janice.– Maman, le jour de son anniversaire.
Concetta.– Le roué. La sauce devait faire passer le poisson. Voyez le finaud… … Le solde débiteur n’est que reporté : il sera dû en sus les agios. Nous régulariserons les comptes ce soir… … Si vous voulez vous payer cet anniversaire, il faut que vous y alliez de votre écot. .. .. (à Hugo) Sur la table ovale, la nappe blanche, le service blanc, les couverts d’argent, les verres à vin blanc, rouge et eau, les serviettes avec mon chiffre ; au salon, sur la table basse, le plateau vénitien avec les flûtes de champagne… … Janice, à la cuisine pèle et coupe 4 oignons, 3 gousses d’ail, hache le persil et la ciboulette, décortique les crevettes, ouvre la boîte de crabe … …(à Hugo) Un mot. Tes oncles par leurs talents et leur travail se sont élevés au-dessus du commun, (agitant le bulletin) juge si tu es bien placé pour les mordre de sarcasmes insultants, les poignarder de phrases assassines. Ils n’oseront peut-être pas te répondre, mais moi je saurai conclure, crois-moi.
Ils sortent.
Dans l’appartement de Jacotte. La cuisine. Jacotte, en jolie robe de chambre, assise à la table, petitdéjeune en lisant le journal. Entre Saint-Paulin, en polo et jean ternes, propres et élimés, avec des croissants.
Saint-Paulin.– Ne pouvais-tu t’offrir un supplément de sommeil ? Un petit déjeuner tout prêt t’aurait accueillie. Je me suis hâté exprès.
Jacotte.– Est-ce que tu peux me laisser me lever à mon heure ? Saint-Paulin.– Si, bien sûr. (Il sort de l’argent de son portefeuille et le pose à côté de Jacotte) L’argent du mois. Jacotte.– Il n’y en avait pas un besoin urgent.
Saint-Paulin.– Je ne veux pas que tu manques. Je ne veux pas que tu te retrouves sans rien.
Jacotte.- (montrant l’argent) Etale-les bien. Que ce soit bien voyant. Insiste bien que c’est de la moelle de tes os que tu te ponctionnes. Saint-Paulin.- (prenant l’argent) Pardon. (Il sort) Jacotte.- (haut) Dieu sait par quelles mains, ces chiffons de papier sont passés. Saint-Paulin.- (haut) Je me lave. (Il réapparaît) Encore un peu de café ? Jacotte.– Un fond. (Il lui verse. Fâchée) J’ai dit un fond. Tu es toujours à me forcer la main.
Saint-Paulin.- (debout contre le mur, les bras croisés) Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet anniversaire d’Hugo ne déchaîne pas les enthousiasmes. Il va faire son petit numéro de cabaret. Cet anniversaire va lui donner une scène, il ne va plus se connaître. Et personne n’osera lui répondre.
Jacotte.– J’espère que tu ne feras pas ta figure renfrognée, ton nez froncé, ton regard noir, et que tu ne te mureras pas dans un silence de béton. Je te rappelle qu’Hugo est mon neveu.
Saint-Paulin.– J’ai toujours respecté les tiens. C’est une règle à laquelle je n’ai jamais dérogé. Il y a une chose que je sais : dissimuler mes sentiments. Je me fondrai dans le fond, tranquillise-toi. Tu veux passer à la salle de bains ?
Jacotte.- Tu veux m’afficher mon horaire, me faire mon emploi du temps ? Saint-Paulin.– Ne pourrais-tu être au moins de moitié aussi complaisante que je suis? Jacotte.– … Qui te demande d’être complaisant ? Sort Jacotte. Chez les Quiet. Le salon. Hugo sert le champagne. Entrent Cancaillotte, Jacotte, Concetta, Janice, Saint-Paulin. Cancaillotte.– Et ce bulletin, Hugo ? Concetta.– Nous savons seulement qu’il passe en 3ième. Cancaillotte.– Peu importe la place, après tout, pourvu qu’il ait passé la ligne d’arrivée. Félicitations, Hugo. Concetta.– Il ne manquerait plus que ça. Tous s’asseoient. Hugo donne les flûtes.
Cancaillotte.– (se levant, en levant son verre) 13, c’est le 13ième arcane majeur du tarot, c’est la Mort, le Faucheur, c’est l’effort brisé, le travail interrompu. Puis arrive le 14, et c’est le renouveau, la renaissance. A tes 14 ans.
Jacotte.– A tes 14 ans. Saint-Paulin.– A tes 14 ans. Tous trinquent et boivent.
Jacotte.- (son cadeau en main) Ceux qui sont sans religion, Hugo, tenus par rien autour d’eux, eux-mêmes tenus par rien, sont comme gens errants et vagabonds sur une terre nue et désolée. Mais que ces vagabonds errants entrent dans l’Eglise aux murs épais et solides, et ils trouvent un refuge sûr. Il n’est aucun abri qui garantisse l’avant-vie, la vie, l’après-vie, comme la religion… … A l’âge où l’on est tenté de sortir de l’Eglise, je voulais par ce cadeau, t’y retenir. (elle offre son cadeau) C’est la bible de Lemaistre de Sacy, traduction de la Vulgate de Saint Jérôme, édition de 1698, sur parchemin de vélin, relié en plein à la grecque, doré aux petits fers.
Hugo.- (défaisant le paquet, feuilletant la bible) Somptueux. (Il la rend à Jacotte) Un tel ouvrage est certainement le Trésor de ta bibliothèque. Il n’est pas question que je la dépare.
Jacotte.– Tu ne la dépares pas.
Hugo.- (la lui rendant) J’imagine trop combien cette oeuvre d’art sacré doit être le cœur de ton cœur. Je ne te l’arracherai pas.
Jacotte.– Elle était si peu à moi, qu’il n’y a pas 15 jours, elle était à un autre. Hugo.– Tu me fais cadeau d’un cadeau qu’on t’a fait ? (la lui rendant) Encore moins, tata.
Jacotte.– Je ne veux pas que ce caillou de scrupule dans la chaussure te blesse plus longtemps. Nous l’avons achetée chez un bouquiniste.
Hugo.– De tels livres saints se négocient sur le marché ? Saint-Paulin.– Tout s’achète et tout se vend, Hugo. Hugo.- (tendant la bible à Saint-Paulin) J’imagine les sommes folles dépensées pour un livre aussi rare. Je ne vous saignerai pas à mort. Saint-Paulin.- Elle n’était pas hors de prix, et elle est moins rare que tu crois. Le bouquiniste en vendait plusieurs exemplaires datés de la même date.
Jacotte.– Je veux, goûtant l’œuvre d’art, que tu profites du livre saint. Ne nous offense pas, Hugo.
Hugo.– Il me sera d’un riche profit, je te le promets. (il les embrasse) Merci, tonton, merci, tata.
Cancailllotte.- (se levant, une grande enveloppe à la main) J’ai pensé pour ma part, Hugo, que ton âge était l’âge où on devait aiguiser et affiler son goût, le rendre difficile et exigeant, afin que la maturité n’ait plus de goût que le goût de l’essentiel. (Il lui offre l’enveloppe)
Hugo.- (ouvrant l’enveloppe) Ouah. Des billets pour la Comédie Française, l’Odéon-Théâtre de l’Europe, l’Opéra-Bastille, le Théâtre des Champs Elysées. Deux billets à chaque fois ?
Cancaillotte.– J’aimerais que t’accompagne au spectacle celui ou celle que tu choisiras comme compagne ou compagnon.
Hugo.– Rutilant. (Il remet les places dans l’enveloppe et la lui rend) Ces places t’ont certainement été attribuées au titre de ta place au Ministère. Je ne peux pas te les soustraire. Sois remercié pour l’essentiel de ton cadeau : l’intention.
Cancaillotte.– Je n’ai pas de contingent de places. J’ai acheté ces places au guichet comme tout le monde, et payées au prix indiqué.
Hugo.– Ton riche cadeau me sera d’un réel enrichissement. Merci tonton, deux fois, pour moi et pour mon autre moi. (Il l’embrasse) Vous m’avez choyé, mes tontons, ma tata.
Concetta.- (un paquet dans les mains) Que mon frère, ma sœur, mon beau-frère ne m’en veuillent pas si, de leurs hauteurs éthérées, je redescends sur cette vieille terre boueuse. La ménagère est ménagère de ses deniers, Hugo.
Hugo.– Maman, t’ai-je jamais
Concetta.– Non, tu ne m’as jamais… .. La réalité me tient sous son œil sévère. Je ne peux m’éloigner d’elle, sans qu’elle me rappelle à l’ordre. (à Hugo, en tendant le paquet) Mon cadeau, c’est d’anticiper sur un achat nécessaire.
Hugo.- (ouvrant le paquet) Somptueux. (les montrant à tous) Deux chemises à carreaux. Concetta.– Elles te plaisent ?
Hugo.– La qualité maternelle pour laquelle j’ai le plus d’admiration, c’est la persévérance. Maman sait que je n’ai pas un goût très prononcé pour les chemises à carreaux. Pour dire la vérité, je les abomine. Eh bien, à chaque cadeau, elle m’offre des chemises, et à chaque cadeau de chemises, elle m’offre des chemises à carreaux. Une telle persévérance m’en impose tellement, que son goût finira par s’imposer au mien.
Concetta.– Elles ne te plaisent pas ?
Hugo.– Je peux t’assurer d’une chose, c’est que tu as le goût plus mûr que le mien. (l’embrassant) Tu me pourris, Maman.
Concetta.– (à tous) Si vous voulez emporter votre verre à champagne et passer à table, chers frères et sœur.
Tous se lèvent. Cancaillotte.– Quelle table magnifique. Que tout est disposé avec goût. Jacotte.– Rien n’ouvre plus bellement l’appétit qu’un beau service. Concetta.– Janice, veux-tu placer nos invités ? Tous sortent. Par une porte entrouverte, on voit la table avec les convives. Cancaillotte assis dans un fauteuil, lit le journal. Passe Hugo, qui s’arrête.
Hugo.– Alors, tonton, toujours célibataire ?.. .. Ou faux célibataire ? Tu sautes sur l’occasion, tu en sautes une, puis tu la sautes, et tu sautes sur une autre ?.. .. Trop marié en somme, c’est à dire pas marié du tout, en fait, donc parfait célibataire ?
Cancaillotte.- (hochant la tête de droite à gauche et de gauche à droite, tout en continuant de lire) A force de cultiver les enfants sous serre, et hâter leur maturation, voilà les primeurs qu’on trouve dans les collèges.
Hugo.– Tu fais des essais et ils ne sont pas concluants ? Ou la chaussure te serre trop, la vendeuse a beau te dire : il faut la porter pour qu’elle se fasse, tu lui montres ton pied clouté d’ampoules ? Ou la chaussure est trop large, et à chaque pas, tu la perds ? Alors, de guerre lasse, tu mets tes vieilles charentaises ?
Cancaillotte.– Pour couper court à tes conjectures, je n’ai encore trouvé personne qui me plaise, là.
Hugo.– Au Ministère de la Culture ? La volière où il y a le plus de perruches au monde ? Tu serais pas un rien snob, tonton ?
Cancaillotte.– Il n’y a personne plus simple et sans façons que moi. Hugo.– Tu serais pas, par hasard, un rien refoulé ? Cancaillotte.– Hugo, tu ne voudrais pas rejoindre ta petite cour, et jouer aux 4 coins avec tes petits camarades ?
Hugo.– Si ça se trouve, la brute velue et poilue, le chef de service ultra-vache, est au-dedans un petit nourrisson, qui attend de faire son rototo après sa têtée. Parle-moi de ma grand-mère, tonton.
Cancaillotte.– Hugo. Veux-tu avoir l’obligeance d’aller sous le préau jouer à la balle au mur : partie simple, sans bouger, sans parler, sans rire, d’un pied, de l’autre, d’une main, de l’autre, p’tit’ tapette, grand’ tapette, p’tit rouleau, grand rouleau.
Hugo.– Comme tu sais encore ça bien, tonton. Tu crois pas que c’est un signe ?.. .. A moins que l’autre sexe soit pour toi un sexe hasardeux, que dans la belle pouliche avenante et douce, tu vois déjà la sale rosse qu’elle sera ? Les nouvelles mœurs nous interdisant de combattre les amazones manu militari, armées comme elles sont en langue et en nerfs, elles triomphent de nous sur toute la ligne. Vaincu d’avance, on comprend que tu réfléchisses à deux fois. .. .. Mes compliments pour ta conquête, tonton hypocrite.
Cancaillotte.– Ma conquête ?
Hugo.– Au bureau, quand je t’ai apporté les confitures de Maman… … Comme si tu étais aveugle sur celle qui te regarde avec des yeux blancs de merlan frit mourant dans la poële.
Cancaillotte.– Tu as remarqué ?
Hugo.– Tous mes compliments… … C’est la plus belle anthologie de jolis morceaux que je connaisse : des épaules de porteur de gare, un dos divin, une taille de roseau, une croupe languide, des jambes chancelantes, des cheveux flambants cuivrés, des yeux verts de gris, une peau de fromage blanc battu à la louche. Etre aimé par un recueil choisi pareil, c’est la consécration.
Cancaillotte.– Tu as mal regardé. Elle a des cheveux noirs de jais, des yeux bleus de glace, et une teint mat de pain de seigle. Hugo.– J’ai vu ce que j’ai vu. Elle a des cheveux flambants cuivrés, des yeux verts de gris et une peau de fromage blanc battu à la louche. Cancaillotte.– C’est celle que tu as vue avec moi dans le couloir ? Hugo.– Celle-là ? Ah bah. Cancaillotte.– Comment ah bah ?
Hugo.– Naine, larges naseaux, yeux petits et rapprochés comme des pointes de compas, bouche fendue d’une oreille à l’autre comme une grenouille, c’est Athéna, la vraie chouette. Je parle de l’Aphrodite de ton secrétariat.
Cancaillotte.– Mais c’est ma secrétaire. Elle a un horizon des plus étroits. Sa conversation ne va pas plus loin que son enclos à herbe. Elle est juste bonne à mener paître… … L’autre est un vaste paysage, à horizons illimités. Elle offre en conversation les plus lointains voyages.
Hugo.– A la cuisine et au lit, tonton, il te faut quelqu’un qui te fasse la conversation ?
Cancaillotte.– Que tu es suranné, mon pauvre Hugo. Une vie égale entre personnes égales, telle la vie du couple moderne. Tu tisonnes encore le fourneau à charbon de ton arrière-grand-père.
Hugo.– C’est toi qui dates, tonton. L’heure, à force d’avancer, revient, le jour suivant, à l’heure exacte de la veille, et alors, il n’y a pas d’heure plus neuve que celle-là. Le neuf du neuf, c’est l’ancien. Tu en es encore au jour précédent.
Cancaillotte.- Retourne à la pouponnière, Hugo. Ta place n’est pas en gynécologie.
Hugo.– Je regrette, en être humain de sexe féminin, je suis savant d’un savoir insurpassable. Depuis, 14 ans j’observe 24 heures sur 24, un sujet significatif, dans toutes les situations possibles et imaginables, quand elle est pour elle, quand elle est pour les autres, je connais tous ses calculs et toutes ses candeurs, toutes ses superstitions et tous ses raisonnements.
Cancaillotte.– Un sujet significatif ? Hugo.– Maman. Concetta apparaît par la porte entrebaillée, les regarde, et par elle, ils se voient regardés. Cancaillotte.- (à Hugo) Pouf, une oie, deux oies, trois oies, quatre oies, cinq oies, six oies, c’est toi. Cancaillotte rejoint la tablée. Hugo va à la cuisine.
Saint-Paulin, de la salle à manger, entre dans le salon, en réprimant un bâillement, et regarde par la fenêtre. Hugo entre du salon, va à lui, et regarde aussi par la fenêtre.
Hugo.– Pauvre tonton. (Saint-Paulin regarde Hugo) Citron tourné, pressé, dont le zeste est bon à jeter. Avoir une belle famille qui ne t’est chère en rien et qui te coûte tant. C’est toi qui as payé cette bible, que m’a offert tata.
Saint-Paulin.– Ta tante et moi nous donnons d’une seule main.
Hugo.– Oui, elle, elle donne, et toi, tu es ce qu’elle donne. Je n’ai ni les oreilles ni les yeux dans la poche.
Saint-Paulin.– (déniant de la tête) Tu te trompes, nous faisons bourse commune. Hugo.– Oui. Vous faites ta bourse commune.
Saint-Paulin.– Il faut que je t’explique une chose. Ta tante, c’est ma fortune gagnée. Belle, habillée avec goût, cuisinière achevée, maîtresse de maison parfaite, la conscience même, le mieux que je puisse faire, c’est de bénir ma chance, et d’essayer de lui en être reconnaissant.
Hugo.– Parce que toi, tu es laid comme un pou, mauvais mari, la malhonnêteté même, le moins qu’elle puisse faire, c’est de maudire sa malchance, et d’essayer de ne t’en avoir aucune gratitude.
Saint-Paulin.– Il y a une chose que tu ne sais pas. Dans une maison, il ne peut y avoir qu’un maître. Ta tante remplit si bien ses devoirs de parfaite maîtresse de maison que la seule ambition qui me reste, c’est d’être sa parfaite domesticité.
Hugo.– Je te vois souvent rue de l’Ermitage, tard. Qu’est-ce que tu fais le soir, tonton? Saint-Paulin.- Rien du tout. Hugo.– Mais tu cours. Tu cours pour rien ?
Saint-Paulin.– Ta tante te dira elle-même que c’est si rien, que ça ne vaut pas la peine d’en parler.
Hugo.– Chez ta femme, tu n’es rien. En dehors de ta femme, tu n’es rien non plus. Si on fait le total, ça fait pas grand’chose. … … La supériorité prise sur l’infériorité de l’autre est une vraie supériorité, tu crois ? Le rapetissement du mari agrandit la femme, tu penses ? L’esclavage de la femme était fait, disait-on, du trop de liberté du mari. Au nom de quoi passerait-on à l’inverse ?
Saint-Paulin.– Il faut que je t’apprenne quelque chose. Dans un couple, je ne crois pas en l’égalité : pour la paix, il faut que l’un cède le pas à l’autre. J’ai sur ta tante une qualité : je sais me dominer. J’ai une très bonne maîtrise de moi. Elle, elle est soupe au lait, pour un rien, elle sort de ses gonds. Je suis capable de ce dont elle dont elle n’est pas, ce n’est pas plus compliqué que ça.
Hugo.– Tu cèdes, parce qu’à ta place, elle ne cèderait pas ? Raisonne, tonton : si elle accepte que tu te méprises, c’est qu’elle te méprise aussi. Crois-tu qu’on aime ce qu’on méprise ?
Saint-Paulin.– Tu as beau dire. Quelques doigts timides que j’ai avancés, elle m’a si fort tapé dessus, que je ne suis pas près de recommencer.
Hugo.– Si elle t’aime te méprisant, elle te haïrait te respectant ? Quel amour c’est là?.. .. Ne crois-tu pas que tu sous-estimes ses qualités d’adaptation ? Crois-tu qu’au dehors, avec les gens, elle fait la gâtée comme avec toi ?
Saint-Paulin.- Par la douceur, je n’y suis pas parvenu, juge si j’y parviendrai par la force… .. Ceci dit, tes paroles me réconfortent, tu ne peux savoir combien. Tes onguents bénéfiques apaisent mes douloureuses contusions, Dieu sait. (Versant un pleur, il l’embrasse) Je te sais gré de tes bonnes paroles. Que quelqu’un m’estime relève mon estime de moi.
Hugo.– Réfléchis, tonton
Concetta, par la porte entrebaillée regarde Hugo et Saint-Paulin. Eux se voient par elle regardés.
Saint-Paulin.– C’est tout vu. Merci de ta gentillesse, Hugo. Saint-Paulin rejoint Jacotte. Hugo sort. Les invités s’en vont, raccompagnés par Concetta. Paraît Hugo, puis Janice.
Janice.- (dansant) Une, c’est pour toi les prunes, – Deux, c’est pour toi les œufs, – Trois, c’est pour toi les noix, – Quatre, c’est pour toi les claques. L’anniversaire est passé, mon pauvre Hugo, ça va être ta fête. La 1ère gifle donnée, tu n’auras pas à tendre l’autre joue, la 2ème ira la chercher d’elle-même. (Des deux mains, elle lui caresse les deux joues)
Hugo.– J’ai un bon ressort pour amortir le coup. Ma joue ne fait pas front, elle ne brave pas la main, elle la prévient, la devance, ce qui atténue la gifle .. .. Il ne faut pas lui en vouloir. Hors les hautes écoles, pour elle, pas de salut. Les hautes études, c’est sa religion. Il faut la comprendre. .. Ca passera aussi. Les joues me cuiront un peu, la cervelle se sentira un peu déplacée, puis tout se remettra en place, et circulera comme avant.
Entre Concetta.
Concetta.- (à Janice) Parce que tu as les notes au-dessus de la moyenne, je t’ai laissé debout au-delà de l’heure. Mais tu ne dépasses pas un raisonnable 16, tu ne dépasseras pas non plus une heure raisonnable. Va te coucher.
Janice.- (les embrassant) Bonne nuit, Maman. Bonne nuit, Hugo. Hugo et Concetta.- Bonne nuit, Janice. Sort Janice.
Concetta.– Hugo. Je te redis ce que je t’ai déjà dit. L’effort est à faire pendant l’adolescence. Il faut se placer avant que tout le monde soit placé. Après, c’est trop tard, toutes les places sont prises, il ne reste plus que des strapontins et des places debout au fond de la salle. L’obligation d’une mère vis à vis de ses enfants, c’est de leur donner une profession qui leur procure aisance et honorabilité : c’est une tâche dont je m’acquitterai envers et contre toi.. .. ..Depuis l’année dernière, tu n’avances plus. Affalé, jambes à plat, sac à dos contre l’arbre, tu renâcles à te mettre en route. Mon devoir est, te prenant par la main, de te tirer avec force, te lever, et t’engager à poursuivre l’ascension. Je veux qu’à ton prochain bulletin, tes notes se haussent de leur bas étiage au niveau le plus haut… … La raison n’ayant pas hélas sur toi pouvoir de persuasion, force m’est d’employer la force de la force pour t’y contraindre. La première punition est une peine privative et restrictive de droits : ton argent de poche est abaissé à 15 euros par mois, et ton camp scout est supprimé. La seconde, qui consiste à faire subir au coupable une souffrance dans sa personne, est la peine répressive que tu connais. .. ..Approche. Mets tes mains derrière le dos.
Hugo met les mains derrière le dos et approche d’elle. Paraît Janice, en chemise de nuit. Janice.– Oh Maman ne faites pas ça – Le bon Dieu vous punira – Qui est-ce qui te l’a dit ? – Trois anges au Paradis.
Concetta.- (fort) Janice, ta demi-portion ne voit que des demi-vérités. Ton bout de femme ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Pour être de taille à dire ton mot, il te manque une tête : la tienne. Au lit.
Sort Janice. Prenant un peu d’élan, Concetta donne à Hugo de la main droite une gifle sur la joue gauche, puis de la main gauche une gifle sur la joue droite, non petites. La voix de Janice.- (chantant, émue) Encor un carreau d’cassé – V’là l’vitrier qui passe
Concetta.- (criant) Janice. Couchée. (à Hugo) Ne lis plus. Eteins la lumière.
Hugo.– Oui, Maman.
Sort Hugo, puis Concetta.