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7. Le treizième mois

Acte 5

Scène 1.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4 Le bureau de Mme Mose. Entre Mme Mose, suivie de Donatien.

Donatien.- ..Madame. Par quel acte ou quelle parole d’inhumaine inconscience, mon amour a-t-il péché contre le vôtre?…(Mme Mose s’écarte vivement) … De quel crime suis-je coupable, pour que, frappant à la porte de votre coeur, vous me laissiez dehors ?

Mme Mose.- Vous me blessiez cruellement, vous me causiez les plus indicibles souffrances, en moi, coulaient des larmes innombrables, vous en êtes-vous seulement aperçu ?.. ..Vous vous donnez à chacun qui vous prie. De votre coeur d’artichaut, pourvu qu’on vous tende la main, vous distribuez à tout un chacun une feuille blonde et charnue à ronger. Dans l’hôtel de passe de votre coeur, la chambre à peine libre, un autre client l’occupe… … Passe à rigueur pour votre soeur. Et encore. L’enfance est-elle un âge étalon auquel l’adulte se réfère sans cesse? L’enfance est une époque esclavagiste, seule la misère de l’âge adulte en fait un âge d’or. Le souvenir du passé ne peut pas tenir lieu de projet d’avenir. L’enfance passée, l’ami d’enfance ne passe-t-il pas aussi ? Votre soeur à la rigueur, et même. … … Ce voleur en plus? Ce déchet indigeste, cet excrément solide et déshydraté, qui n’a pour fin dernière que d’être évacué ? Ce que j’ai en vertus, il l’a en vices : c’est comme s’il m’annulait. Quand je tends au bien, lui tend à son inverse, et vous, comme un pantin, vous vous écartelez au milieu. Comment pouvez-vous déshonorer un aussi noble amour par une aussi ignoble amitié ?

Donatien.- Vous m’amputeriez de deux de mes membres ? Vous voulez m’arracher deux maîtresses branches de mon tronc? Ne savez-vous pas comme ces deux plaies à mon flanc m’affaibliront et me débiliteront ? Comment pouvez-vous me reprocher ce dont vous devriez me louer ? Ma fidélité à mes amis n’est-elle pas le gage de ma fidélité à vous ?

Mme Mose.- Mon pauvre ami, que je me faisais d’illusions. Je vous accordais mon exclusivité, je pensais qu’il allait de soi qu’en échange vous m’accorderiez la vôtre. Je vous estimais à plus que votre prix… … Allez-vous en. Vous êtes indigne de moi.

Donatien.- Je ne suis pas exigeant, Madame. Laissez-moi derrière vous une humble place. Mme Mose.- Effacez-vous de ma vue. Vous êtes une tache vivante qui me salit les yeux… … Allez-vous en, ou je vous fais chasser. Donatien sort en pleurant.

Mme Mose.- (seule) Comment peut-il manifester un tel goût dépravé ? La maîtresse va redresser la goût du domestique. .. .. Je l’affamerai si bien de moi, qu’à mes pieds, couché, le mufle entre les pattes, ses yeux m’implorant, il mendiera de moi une caresse.

Elle sort.

Scène 2.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4 Dans l’entrée. Thalie, le 1er inspecteur, Mehmet, Judith, le 2 ième inspecteur. Les deux inspecteurs signent une décharge à Thalie.

Judith.- (à Mehmet, le tenant par le polo) Honte à tous. Le seul, qui ait fait preuve d’honneur, celui-là, ils l’abandonnent. Serais-je la seule, par honneur, je ne vous abandonnerais pas.

Mehmet.- N’avez-vous pas entendu qui je suis ? Ce mot me juge. Judith.- L’unité de mesure humaine n’est pas la glaciale honnêteté, mais l’ardente générosité. En générosité votre infortune est la plus fortunée.

Mehmet.- Tout à l’heure, je ne voyais que vous, Judith. Votre corps noir absorbait tous les rayons de mes yeux. Je n’avais d’yeux que pour celle, modeste, qui se tenait derrière tout le monde. Comment une beauté telle que la vôtre peut-elle porter son propre veuvage ? .. ..Mon coeur de voleur est mon seul bien. S’il ne vous répugne pas, je vous le donne en propriété.

Judith.- (le serrant dans ses bras) J’emprisonne ce prisonnier dans mon coeur. Sortent tous.

Scène 3.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4 Le restaurant de l’entreprise. Walter, cravate défaite, tenue négligée, avec Gulaÿe. Walter.- (tendant la lettre) J’ai interrogé tout le monde. Vous êtes la dernière : c’est vous la suspecte. Gulaÿe.- Ne me tourmentez pas, Monsieur. Walter.- Je ne vous lâcherai que vous n’ayez avoué. Gulaÿe.- Je n’avouerai pas ce que je n’ai pas fait. Je n’ai pas écrit cette lettre. Walter.- Vous l’avez fait écrire par quelqu’un d’autre, pour que je ne reconnaisse pas votre écriture, je sais. Gulaÿe.- Je n’avouerai pas ce qui n »est pas. Je ne suis pas celle qui a fait écrire cette lettre par quelqu’un d’autre. Walter.- Vous ne l’êtes plus. Vous êtes autre que celle que vous étiez quand vous l’avez fait écrire, je sais. Gulaÿe.- Cette lettre me déchire, Monsieur.

Walter.- Puisqu’elle vous déchire, je la déchire. (Il la déchire, montrant les morceaux) Avouez-vous maintenant comme vôtres les sentiments qu’avouait cette lettre ? … (Gulaÿe ne répond mot) Sinon eux, du moins de semblables ?… (Gulaÿe ne répond mot) En ne répondant pas, vous avez répondu.

 Il la prend par le bras et l’entraîne. Dans un couloir, non loin du bureau d’Eudoxie, que l’on aperçoit par la porte, Quatorze-Juillet, Cyrille. Cyrille.- Jamais je ne ferai des études pour me placer, m’entendez-vous ? Je hais l’idée de m’élever au-dessus de mes semblables.

Quatorze-Juillet.- N’être ni Dieu ni maître pour personne, c’est l’ambition la plus haute de toutes, un tel sentiment élevé est tout à votre honneur. .. .. De la condition humaine, cependant Cyrille, ne connaître que l’état subalterne, ce n’est connaître que la moitié du savoir, que doit connaître un honnête homme. Et si vous voyiez les choses d’un autre point de vue ? Si, restant votre subalterne, vous vous faisiez votre propre supérieur ? Défendre le subalterne en étant son supérieur, n’est-ce pas le fin du fin ? Je vous vois très bien dans ce rôle. C’est très amusant, je vous assure.

Cyrille sourit à l’idée. Quatorze-Juillet l’observe, puis fait signe à Eudoxie, qui ne les avait pas quittés des yeux. Eudoxie s’approche. Quatorze-Juillet.- Eudoxie.Le faible amour a vaincu Cyrille et a triomphé de lui. Il accepte vos dures conditions. Eudoxie.- (à Cyrille) Vous acceptez de reprendre vos études ? Cyrille.- J’accepte de reprendre des études.

Eudoxie.- Je n’aime pas par intérim, ni me prête à la petite semaine. Je veux que mon achat soit ferme et sans retour. Je veux un mariage dans les règles… …Voici comment je veux que se forme le cortège de mes noces. Celui qui m’épousera me fera la cour pendant un an. Puis il me demandera en fiançailles. Nous resterons fiancés trois mois. Puis nous nous marierons. Nous aimerons le troisième jour. … …Souscrivez-vous à cela ?

Cyrille.- J’y souscris.

Eudoxie.- … (allant à Cyrille, et lui prenant la main) Vous avez eu raison de moi, Cyrille. A force de tordre mon fil de fer de côté et d’autre, vous l’avez rompu : je suis en morceaux entre vos mains. (se baissant, elle lui baise la main)

Cyrille, par-dessus la tête d’Eudoxie, sourit à Quatorze-Juillet. Entre Sabine, qui, prenant par la main Quatorze-Juillet, l’entraîne vivement.   Le couloir devant le secrétariat de Mme Mose. Mme Mose sort de son bureau, regarde autour d’elle, sort du secrétariat, regarde autour d’elle, sort dans le couloir, regarde autour d’elle, écoute, s’arrête.

Mme Mose.- (seule) Inquiète, je m’arrête. Nul pas pressé derrière moi, nul pas haletant : personne derrière moi. (elle remonte le couloir) Angoissée, je reviens sur mes pas, je remonte le chemin jusqu’au point où je l’ai quitté : il n’y est pas. … … Qu’ai-je fait, mon Dieu ? J’ai voulu par force en faire une chose à ma convenance, disposer de lui comme d’un bien., mais, lui, s’estimant plus que je l’estimais, me force à l’estimer plus que je l’estimais. J’ai voulu le réduire en esclavage, mais lui, s’estimant indigne d’un tel assujettissement, plein d’honneur, s’y refuse, et c’est moi, gémissant et suppliant, qui m’offre moi-même en esclavage… …(guettant par les couloirs) S’il est fait comme moi, avec quelle hauteur, il me repoussera, mais s’il est fait comme je l’aime, avec quelle compassion, il m’accordera son pardon…

Passe Donatien, attristé.

Mme Mose.-.. .. Donatien, je me jette à vos pieds. Suppliante, j’embrasse vos genoux. Je vous ai repoussé par trop d’amour : au nom de ce trop d’amour, ne me repoussez pas en retour. Oubliez de ma fureur d’amour, la fureur, mais retenez l’amour. A mon vil orgueil, que votre humble noblesse fasse pièce. Par généreuse bonté, veuillez tenir notre rupture pour nulle.

Donatien.- Relevez-vous, Madame, la rupture est rompue… …Seuls amour et respect font bonheur et paix. Venez. Mme Mose l’embrasse sur l’épaule. Sort Donatien, suivie de Mme Mose.

Scène 4.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4 Salle du Comité d’entreprise, le buffet dressé. Barnard et Emilie, entrent Donatien et Mme Mose. Barnard.- Quel avenir vous plairait, Emilie ? Emilie.- Celui qui vous plaira, Monsieur.

Barnard.- Il me plairait, qu’à tout instant de votre existence, liberté vous soit laissée d’aimer ou de ne pas aimer qui vous aime. J’aimerais que vous repreniez vos études d’art, et qu’une prompte célébrité vous fasse indépendante au plus vite. Faites-moi une faveur : permettez que le président supplée le voleur et finance vos études.

Emilie.- Par un prêt remboursable. Bernard.- (acquiesçant) Par un prêt remboursable. Mme Mose.- (à Donatien) Vous, Donatien, aimeriez-vous reprendre des études, comme votre soeur.

Donatien.- Le seul savoir dont j’ai ambition, c’est le mien. La seule chose dont je rêve, c’est d’entreprendre, à mes frais, mes propres études particulières. Je veux gagner ma vie, et les financer moi-même.

Mme Mose.- Cela vous plairait de travailler chez nous ? Donatien.- A condition que mon travail ne doive rien à votre faveur. Mme Mose.- Rien ne me plaît plus à entendre. Entrent vivement Sabine et Quatorze-Juillet.

Sabine.- Président. .. .. Je requiers de votre sage pouvoir d’amener à la raison ce vieux fou. Usant de l’autorité de sa haute culture, cet homme a abusé de mon imbécillité, en vue d’obtenir mes dernières faveurs. Je réclame de vous, que vous fassiez pression sur lui, pour qu’il répare au civil et au religieux.

Quatorze-Juillet.- J’émets une vigoureuse protestation. Mademoiselle était mieux que consentante. En parfaite démonstratrice, elle s’est mise elle-même entre mes mains, et m’a montré même comme son appareil fonctionnait. Il aurait été de la dernière inconvenance de ma part de ne pas être inconvenant. Abusé est un terme abusif : je n’ai tout au plus qu’usé.

Sabine.- Ne dirait-on pas, que vous couvez sous vous encore tout un magot d’années ? Vous n’avez tout au plus à dépenser en âge qu’un peu d’argent de poche. Quatorze-Juillet.- Il m’est d’autant plus précieux. Sabine.- Vétéran comme vous êtes, vous ne prétendez pas faire encore des guerres de conquêtes.

Quatorze-Juillet.- Réparer au civil et au religieux ? Vous voulez ma fin, pour me tuer de ridicule ? On me traitera de vieux fou : regardez comme il se l’enchaîne. mais vous libre, on vous soupçonnera un petit béguin. On sourira en nous voyant, et nous sourirons qu’on sourie.

Sabine.- Il faut que je vous cède toujours en tout ? Entrent Walter et Gulaÿe, qui vont droit à Barnard.

Walter.- Monsieur. Nous aspirons, Mme Gulaÿe et moi, au seul unique bonheur : celui de vivre comme tout le monde. Chef du personnel, femme de service, nous ne sommes connus ici, que sous les honteux costumes de nos honteux emplois, et les choses font que nous ne pourrions être connus autrement. Or nous voulons à tout prix être honorables comme tout un chacun. Pelletant la terre devant nous de nos pattes palmées et la poussant derrière nous, comme taupes aveugles, nous allons nous enfoncer sous terre, pour reparaître ailleurs. .. .. Nous vous offrons notre double démission.

Barnard.- Je l’accepte. Sortent Walter et Gulaÿe. Entrent Cyrille et Eudoxie.

Barnard.- (à tous) Quelqu’un parmi vous accepterait-il le poste de Chef du Personnel, en remplacement de Monsieur Walter ? (Il interroge Quatorze-Juillet, puis Cyrille du regard, Quatorze-Juillet regarde ses souliers, Cyrille sifflote en regardant au plafond) Un tel poste est au-dessous de vous, bien sûr. Nous l’offrirons à un énarque.

Entrent Achille Koch et Florence de Nobilis , qui porte des tracts.

Achille.- (montant à la tribune) Camarades. … A cause de petites boules de poils, qui montrent de petites dents aiguës et jappent à leurs sabots, qu’on appelle chiens, les montagnes de vaches rousses, qui sont le troupeau, de frayeur, courent sans grâce, font des faux-pas, trébuchent : le rapport de forces est honteux. J’ai l’honneur de vous annoncer que j’ouvre dans l »entreprise une section syndicale.

Barnard.- Monsieur Koch, n’ai-je pas toujours été envers tous le plus libéral qui se puisse ? Ne vous ai-je pas tenu toujours les rênes lâches sur le cou ?

Achille.- Heureux sommes-nous que vous ayez été bon. Mais si vous êtes remplacé par un homme ou une femme déplaisante, serons-nous soumis à son déplaisir ? Nous ne voulons pas dépendre d’arbitraire.

Mme Mose.- Quel gourou de quelle secte vous a converti, Monsieur Koch ? Vous étiez si bon vivant, si pacifique. Qui vous a corrompu, pour que, de doux et de sucré, vous ayez viré à l’aigre ? Achille.- La réflexion, entre autres, madame.

Mme Mose.- (regardant Quatorze-Juillet) Et certaine méchante bactérie, pour le reste, je suppose. .. ..A votre place, je me demanderais si je suis de taille. Nous avons à notre disposition tant d’armes de toute sorte, que nous vous mettrons hors service, avant qu’il soit longtemps.

Achille.- Faites-moi la guerre : vous m’aguerrirez. Barnard, une feuille en main, s’approche d’un tableau, qu’il dresse, monte à la tribune. Tous prennent place.

Barnard.- (à tous) Chers et coûteux salariés, cher et dispendieux personnel. .. .. Afin de vous expliquer certaine dure décision, il m’a paru nécessaire, en cette veille de vacances, de vous présenter, chose exceptionnelle, le bilan de l’exercice de ce mois de juin. (Au fur et à mesure de son discours, il indique le tableau) Si, de l’actif immobilisé, c’est à dire des immobilisations incorporelles, corporelles, financières d’abord, de l’actif circulant ensuite, c’est à dire des stocks, créances de clients, trésorerie, – mais omettant les charges de personnel, vous allez voir pourquoi – , nous déduisons le passif : c’est à dire les ressources stables d’abord, autrement dit les capitaux propres, le résultat net, les dettes à long et moyen terme, les ressources empruntées ensuite, bref, si, comptablement parlant, des produits, nous déduisons les charges, le résultat de l’exercice de ce mois de juin égale, j’n suis navré, voyez en dernière ligne : zéro. En anciens francs comme en nouveaux, en nouveaux comme en euros, le résultat est désastreux. En raison de nos dissipations amoureuses, nous n’avons pratiquement rien produit. La pure logique comptable devrait m’amener en conséquence à ne pas vous payer vos salaires du mois de juin. (murmures dans l’assistance) .. ..Une telle réalité n’étant pas humainement envisageable, j’ai imaginé, pour contourner la difficulté, recourir à une fiction comptable. Vous savez que je vous ai toujours refusé, comme prime à l’improductivité, un 13ième mois. Contrevenant à ce sain principe, étant cependant entendu que c’est le seul que je vous accorderai jamais, mon conseil d’administration, à mon unanimité, vous a voté un exceptionnel 13ième mois ce mois-ci, – pour mauvais résultats en quelque sorte. Ce 13ième mois exceptionnel vous tiendra lieu de mois de juin. (applaudissements dans l’assistance) .. .. Mes amis. Nous quittons l’année en fièvre : que nos vacances soient nos convalescences. Au retour, au travail.

Entre Thalie. Thalie.- Ma tâche est remplie, Monsieur. Je me remets à la disposition de mon agence. Barnard.- Ne nous offrirez-vous pas un sourire d’adieu, Thalie? Thalie.- Pour moi ce fut du travail. Ma seule récompense, c’est mon salaire. Sort Thalie. Tous se lèvent. Barnard.-Mes amis, un dernier mot : N’oubliez pas les enfants. Florence de Nobilis s’avance. Florence.- (distribuant à tous un tract) Nous tenons bureau dans la salle d’à côté. Les listes syndicales sont ouvertes : avant les vacances, inscrivez-vous nombreux. Achille et Florence sortent. Quatorze-Juillet.- (invitant au buffet, chantant) Voici la Saint-Jean-ean – La belle journée-ée – Où les amoureux – Vont à l’assemblée – Marchons, joli coeur – La lune est levée. Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4

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