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7. Le treizième mois

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Comment, dans une Société, le temps d’un mois de juin, le trouble de l’amour saisit tout le personnel.

Acte 1

Scène 1 Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5

Vaste appartement sur les Contades.Entrent Judith, en noir, cheveux peignés à la diable, vêtements trop grands, gros souliers, et Emilie, qui porte à la main une grosse liasse de billets dans une enveloppe.

Emilie.-(montrant la liasse) A quoi peut-il se livrer pour gagner tant d’argent ?.. .. Argent âpre, argent honnête, argent facile, argent suspect. Quel est le seul commerce lucratif offert à ceux qui n’ont et ne sont rien ? La honte est riche, l’abjection gagne gros. J’ai peur du pire… ..Comment peut-il penser que j’accepte de devoir mes études à un argent aussi douteux ? Cet argent me brûle les doigts… .. Madame Judith, voulez-vous m’être secourable et me le garder ?

Judith.- (recevant la liasse) Que le frère donne tant d’argent à la soeur, et qu’il garde pour lui le prix dont il l’a payé, et qu’à son tour, par scrupule, le soeur le refuse : jamais mon mari n’aurait eu cette générosité, ni cette honnêteté.

Emilie.- L’art qui vit de malhonnêteté se porte préjudice, je défends mes intérêts, je n’ai aucun mérite…(se mettant en retrait) … Soyez franche.Croyez-vous vraiment que, dans votre entreprise, je puisse être un rouage utile assez, pour qu’ils me donnent un salaire un échange ?

Judith.- Vous avez en vous plus d’outils qu’ils n’ont besoin, ne vous faites pas de souci, Emilie… … (indiquant sa montre) Nous avons juste le temps de déposer cet argent à la banque.

Elles sortent.

Scène 2.

Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5

La So.T.I.E. Bureau du président, la porte sur son secrétariat largement ouverte. Le bureau est encombré de dossiers, de lettres ouvertes, de courrier non ouvert. Le président Barnard est assis sur une chaise, contre le mur, loin de son bureau.

Barnard.- (seul) Comme une hurlante tempête, qui ravageant tout sur son passage, abat dans un craquement horrible les hauts et puissants arbres, emporte avec fureur les tuiles et les faîtières des toits, arrache avec violence les volets et les cheminées, brise à grand fracas les vitres et les porte-fenêtres, plie des antennes comme du fil de fer, ainsi une affreuse tempête saccage mon coeur… … Sa conversion ne semblait-elle pourtant pas sincère ? Entrée dans ma religion, elle professait mon culte, sa prière montait vers moi comme un encens. La fidèle renierait-elle son dieu? …. Comme un voyageur perdu, en sandales, je marche dans le désert sableux et brûlant, le feu du ciel m’embrase et me dévore, le sel et le sable brûlent mon visage et mes mains. .. .. Un puissant sans cour, quoi de plus horrible ?

Paraît, à l’ouverture de la porte, Thalie. Barnard tourne la tête vers elle. Thalie.- (annonçant) Monsieur Walter est de retour, Président.

Barnard.- .. .. (l’observant, la pointant de l’index) Une chouette, aux yeux ronds fixes, clouée sur une branche par ses griffes, immobile comme sa branche, on ne sait si elle est aveugle ou si elle regarde de tous ses yeux : je passe en jugement devant votre tribunal des enfers? Vous me pesez dans la balance des âmes ? .. ..(Thalie le regarde sans mot dire) A votre place d’intérimaire, vous occupez une place modeste : d’où vous vient ce détachement hautain ? Vivez-vous de telles choses à de telles hauteurs, pour que vous preniez ce droit de me considérer de haut ? Vous êtes une énigme pour moi, Thalie.

Thalie.- Une plaque photographique, qui s’impressionne de tout également et dont on tire des épreuves que l’on ne retouche pas, je ne suis rien de plus. Je vous dois ma part laborieuse, Monsieur, et elle seule.

Barnard.- Cette sage réponse me fait taire. (haut) Monsieur Walter.

 Sort Thalie. Entre Walter, en complet, cravate, chaussures stricts, cheveux gominés à raie de côté impeccable.

Barnard.- (l’arrêtant de la main) S’il vous plaît. Que vos paroles m’effleurent avec précaution. J’ai le coeur tout endolori. .. .. Elle a lu ma lettre ?

Walter.- Elle l’a lue. Barnard.- .. .. Allez-y. N’émoussez pas le tranchant de ses paroles. Soyez brutale comme elle l’a été. Water.- Elle m’a dit de vous dire qu’elle aimerait que vous aimiez le travail comme avant.

Barnard.- Ah, que j’aimerais travailler si elle m’aimait. Hélas, mon esprit veut à toute force travailler, mais mon coeur fait grève et occupe les ateliers. Que peut l’esprit sans le coeur ?.. ..Laissez-moi rêver à ses paroles : je veux méditer si ce sont remède salutaire ou poison mortel. .. ..(Walter s’en allant) Ma triste musique ne trouve en vous aucun écho en vos caisses de résonance ? Mon diapason ne fait vibrer le vôtre en rien ?.. .. Votre coiffure et vos vêtements sont toujours si stricts : aucune furieuse tempête ne décoiffe ni ne dérange jamais cette si belle ordonnance ?

Walter.- Je souffre assez de vous voir souffrir, Président. … Désolé. J’ai un coeur douillet, qui aime le confort et qui refuse absolument toute espèce de martyre. Barnard.- Ne me dites pas que ce coeur reste sur sa faim perpétuelle.

Walter.- Il faudrait voir à voir qui est le poisson et qui est le pêcheur.. .. (montrant sa tenue) Je réserve tous mes soins à mon aspect, je lance ma ligne, et, immobile, de la rive, je surveille mon bouchon… …Celui qui veut un beau cuir, l’attaque à l’alun astringeant, l’écharne sans pitié, le foule, l’écrase, le corroie, ainsi il obtiendra un cuir doux, souple, lisse. Bien loin de souffrir, c’est moi qui ferai souffrir. De tous les hommes qu’une femme aime dans sa vie, duquel elle a le plus de regret et de nostalgie ? Du premier, qui fut despote si affreux et si tyrannique. Je veux imprimer à ma femme mon chiffre au fer rouge. Je veux lui coudre mon monogramme en pleine peau.

Barnard.- Tous mes voeux pour que tout se passe selon vos voeux… …Monsieur Walter. Vous si à l’abri du siècle, qui pouvez, dans votre couvent, vous donner folle licence d’ergoter sur le sexe des anges, (il lui montre son bureau) voulez-vous vous occuper de toutes ces querelles byzantines ? (Il va au bureau et lui donne tout le courrier non ouvert) .. ..Occupé par rien, voulez-vous vous occuper de ces riens ?

Walter.- Je veux ce que vous voulez, Président.

Barnard.- (appelant) Thalie. (Thalie apparaît) Soyez gentille, vous détournerez la circulation (montrant Walter) sur cet itinéraire de dégagement. Ma route n’est pas carrossable. Imaginez mon accès barrée d’un panneau : travaux… … Ne me regardez pas de cet air neutre, Thalie, il n’y a rien qui me mette plus en guerre.

 Sortent Thalie, Walter. Apparaît, à l’ouverture de la porte, Cyrille, porteur d’un dossier.

Barnard.- Cyrille, entrez. (Il fait signe à Cyrille d’entrer, Cyrille lui tend le dossier, il le prend, le montrant) Cette fois, votre malchance va s’écrouler : vos travaux passés ont déjà fait un beau travail de sape. Le comité adoptera votre projet, j’en suis certain… ..L’heure ne tardera plus, Cyrille, où votre aurore éclatante me basculera dans la nuit la plus obscure. Encore quelques années, et votre jeune mérite chassant le vieux mien, vous serez ici, à ma place.

Cyrille.- Même si on me l’offrait, jamais je n’accepterais un poste comme le vôtre, Président. Barnard.- Vous ne l’accepteriez pas ?

Cyrille.- Votre place est trop sous les feux de la rampe. Quand les projecteurs sont fixés sur vous, la moitié de vos esprits est dehors. On ne peut plus être tout à sa tâche. Je ne rêve que d’une chose : appliquer tout mon esprit à mon travail.

Barnard.- Quand on est meilleur que ses rivaux, n’est-il pas juste qu’on soit promu ?.. .. Savez-vous qu’en dépréciant ma place, vous me blessez ?

Cyrille.- A haute place, hauts défauts. A l’éminente place êtes, de plus, distinguez-vous les courtisans et les flatteurs, des amis où vous sincères et des vrais fidèles ? Je vous mets au défi… ..Ceux qui m’aiment et m’estiment malgré mon humble place, c’est qu’ils m’aiment et m’estiment vraiment. Votre place comporte ses propres dissuasions.

Barnard.- (piqué) Savez-vous ce que vous faites ? Non seulement vous m’insultez en n’étant pas jaloux de moi, mais en plus, vous me rendez jaloux de vous, et, ce faisant, vous faites que je m’insulte moi-même.

Cyrille.- Ne vous méprenez pas. La hiérarchie est nécessaire, une entreprise ne saurait se passer de direction.

Barnard.- Mais.. .. vous ne voulez pas de la place pour vous. .. .. Non seulement, vous me damez le pion, mais encore vous me regardez avec commisération… ..Je souhaite de tout coeur que cette belle sagesse ait son jour de faiblesse, que, par une infirmité de votre volonté, vous cédiez et acceptiez un jour une promotion. Ce me serait une assez douce vengeance.

Cyrille.- Vous ne me connaissez pas. Je m’attacherai au mât, me boucherai les oreilles avec la cire, serai sourd aux sirènes.

Barnard.- Attendez que votre équipage s’agrandisse et qu’une femme se mette de la partie. Nous verrons si vous serez toujours aussi sourd.

Cyrille.- Si une femme m’aime, elle ne me voudra pas malheureux. Si elle me veut malheureux, comment l’aimerai-je ? Paraît, à la porte ouverte, Thalie. Thalie.- Madame Judith voudrait vous présenter la jeune fille candidate au poste de votre secrétaire.

Barnard.- (à Cyrille) Grâce à Dieu, je vais faire bel échange de votre agaçante bouche souriante de jeune homme heureux contre des yeux pleins de larmes touchantes d’une veuve éplorée.Vous êtes un jeune homme tout ce qu’il y a de plus déplaisant, Cyrille : je vous souhaite le plus méchamment du monde de réussir. Comptez sur moi pour vous donner une promotion dès qu’il s’en offrira une.

Cyrille.- Je refuserai, Président. Barnard.- Je vous licencierai. Cyrille.- Je trouverai ailleurs. Barnard.- Ne savez-vous pas que, pour sa simple survie, un subalterne doit toujours laisser à son supérieur le dernier mot ?.. .. (il va vers le secrétariat) Madame Judith. Ils sortent.

Scène 3.

Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5 Le restaurant de l’entreprise. Entre Florence de Nobilis, avec un plateau-repas. Elle s’asseoit toute droite sur sa chaise.

Florence de Nobilis.- (seule) .. ..Avoir un ancêtre illustre, une noblesse ancienne, un désir de s’illustrer par de hauts faits, un goût du plus haut goût, et être.. .. travailleuse salariée. L’honneur le plus haut, auquel puisse aspirer une noble déchue ? Travailler honnêtement. Ses seules dernières actions d’éclat ? Faire consciencieusement son travail de fourmi ouvrière. La jeune femme noble qui souffrait de sa haute et vile noblesse, souffre à présent de sa basse et honnête roture… Et pour compagnon ? Un homme d’honneur vrai, cela se trouve-t-il ? Un homme qui ait à honneur d’être à son honneur dans toutes ses parties, est-ce être d’une trop haute ambition que d’y aspirer ? Est-ce être trop ambitieuse qu’espérer un jour une tête qui ait un corps, un corps qui ait de la tête? Une proportion heureuse, une harmonieuse répartition ? Est-ce être d’une trop haute ambition que d’y aspirer ? Chair sans esprit, esprit sans chair, chair et esprit sans honneur, devrai-je toujours me rabattre ? Combien d’amours viles, alors que je n’aurais voulu n’en avoir qu’un, noble ? Un de plus, un échec de plus, et chaque fois une âme un peu plus avilie. Je jette à la porte l’amoureux indigne, et derrière la porte, je pleure de solitude… … Malheureuse ancienne noblesse atavique, qui fait ma nouvelle roture si difficile et si exigeante.

Entre Achille Koch, en survêtement, cigarette en bouche, portant un plateau-repas, chargé, en plus du repas, de quatre tranches de pain, d’une bouteille de vin, d’un mille-feuille, d’une part de tarte aux pommes. Achille Koch.- (à Florence) Heureuse surprise, vous déjeunez avec nous… … Je crois que j’ai eu l’avantage de vous saluer tantôt. Florence.- Ce rituel d’embrassades obligatoires le matin est bien déplaisant.

Achille.- Il est déplaisant pour vous, pas pour moi. Mon salut vous force à me saluer. Hautaine et distante le jour, vous êtes proche et familière le matin. Vous pouvez m’ignorer dans la journée, mais le matin, vous devez me connaître.

Florence.- Je ne suis pas hautaine, Monsieur Koch.

Achille.- Vous l’êtes donc malgré vous. (Choisissant une table de côté) Voyez comment je suis, moi, par nature : de moi-même, je m’ôte de votre ligne de mire. De moi-même, j’épargne à vos yeux mon paysage déplaisant.

Florence.- Si vous faites de vous une perpétuelle caricature, ne craignez-vous pas qu’à la longue, les esprits en gardent quelque trace ?

Achille.- Là où vous faites erreur, Madame de Nobilis, c’est que je ne fais pas de moi caricature, mais vraie peinture. Je ne suis réellement rien. En disant que je ne suis rien, peut-être suis-je un peu quelque chose, mais ce peu c’est le maximum que je suis. Je suis comme qui dirait une sculpture en creux. Croyez-en un expert de lui-même : je gagne à ne pas être connu.

Achille Koch s’assied, mange en fumant, la tête près de son assiette, alternant pain et plat. Florence de Nobilis mange par petites bouchées, observant Achille Koch. Entre Quatorze-Juillet, suivi de Sabine, tous deux portant un plateau-repas. Achille.- (à Quatorze-Juillet) Allons bon ! Votre groin aussi vient laper l’auge commune ?

Quatorze-Juillet.- (passant devant Achille Koch et devant Florence de Nobilis) Aux ogres je souhaite un appétit d’oiseau, et aux oiseaux un appétit d’ogre. A tous un appétit sur mesure, ni trop lâche ni trop serré, qui leur aille juste bien. (Achille fronce les sourcils)

Florence.- Voilà un charmant bouquet de jolis souhaits. Merci. Quatorze-Juillet prend place, Sabine, derrière lui.

Achille.- (les sourcils froncés, grondant, à Quatorze Juillet) Sauf que je soupçonne le fleuriste d’avoir glissé dans le bouquet certain traître aspic. Que vouliez-vous dire avec appétit d’ogre ?

Quatorze-Juillet.- Rien de plus qu’appétit d’ogre, Monsieur Koch. Achille.- Vous êtes dans l’entreprise depuis peu, mais déjà bien à votre aise. La timidité ne vous paralyse pas trop.

Quatorze-Juillet.- Vous m’avez accueilli avec tant d’honnête franchise avec votre groin et votre auge, que, par honnêteté, je ne peux pas être en reste… …Encore faut-il que je prenne garde que ma franchise ne se retourne pas contre moi. (montrant du pouce Sabine) Certain enregistreur et dictaphone portatif est en marche.

Sabine.- (piquée) C’est vous le fautif. Prenez-vous en à vous. Quatorze-Juillet.- Vous rapportez, et je dois me tirer l’oreille ?

Sabine.- Est-ce que j’y peux quelque chose si votre sulfureuse réputation vous a précédé ? Partout où vous passez, vous vous entendez, paraît-il, à faire valser le pauvre monde. C’est vous qui êtes à l’origine de la consigne que m’a donnée Madame Mose… … Si, méditant sagement le proverbe qui dit que chaque âge a ses plaisirs, vous vous limitiez à cultiver les vôtres, personne n’aurait jamais de rapport à faire sur vous.

Quatorze-Juillet.- Quelle idée vous faites-vous de mon vieil âge, jeune fille ? Vous croyez qu’à chaque décade, l’homme laisse quelque chose derrière lui, une petite vigueur à gauche, une petite force à droite, comme une caisse pourrie sème des boulons derrière elle ?..(Achille Koch s’arrête de manger, fronçant le sourcil) ..Chaque âge a ses plaisirs, vous dites vrai, mais ce que vous ne savez pas, c’est que chaque âge apportant le sien, chaque nouveau s’ajoute aux précédents. A notre âge, mon enfant, nous marchons enfin sur les jambes de nos propres idées, nous suivons enfin le chemin de nos propres goûts. Vous, vous en êtes encore au lait caillé, il vous faut vous affiner longtemps encore pour que vous finissiez par être quelque chose qui a du goût. Que fait-on à votre âge ? A votre âge, on croise bien les bras, on fait sagement ce qu’on vous dit, on obéit, on rapporte. Faites bien ce que vous dit votre âge, et laissez le mien tranquille.

Achille.- (explosant, mais d’ne voix contenue) Pardonnez-moi, est-il envisageable qu’aucun bruit ne s’interpose plus entre mon assiette et ma bouche ? Que cesse ce bruit de fond, afin que l’esprit puisse se concentrer sur ce que goûte le palais, est-ce du domaine des possibilités ?

Achille Koch fusille Quatorze-Juillet du regard. Tous déjeunent.

Quatorze-Juillet.- Pour dire la vérité, Monsieur Achille Koch, votre bruit sur mon bruit de fond me reste en travers de l’oreille. Est-ce que je vous fais réflexion sur le boucan dont vous suppliciez vos voisins ? (Achille Koch s’arrête de manger et le regarde) Visiblement, vous avez fait du gras, vous avez profité. (Achille est stupéfait) Vous portez vos bagages sur vous : un genou sur vous, vous devez avoir de la peine à fermer votre valise tellement elle est pleine. Vos voisins ne doivent rien ignorer des violentes scènes qu’en marchant, vous devez faire à votre plancher. Les planches doivent gémir et pleurer sous votre poids. A chaque pas, ils doivent croire que le ciel doit s’écrouler sur leur tête.

Achille.- (contenu) Monsieur Quatorze-Juillet. Je ne vous dis qu’un mot : attention. Sachez jusqu’où vous ne devez pas aller trop loin. Je vous le dis dans les formes : veuillez penser à ne pas dépasser les limites. Je vous préviens : méfiez-vous. Vous tirez trop fort sur l’élastique : prenez garde qu’il casse et que les bouts ne se renvoient avec force contre la figure. Je vous adresse un avertissement sans frais : vous allez au-devant de risques inconnus, vous allez en concevoir d’amers regrets. Vous pensez bien que je ne vais pas me laisser insulter à loisir, surtout s’il y a du parterre.

Quatorze-Juillet.- Vous y allez un peu fort. Depuis quand le mot gras est-il un terme insultant ? Gras est un terme générique, que je sache. Si l’on dit à un cochon : lard gras, lard maigre, gras double, croyez-vous qu’il s’en sentirait insulté ? Je ne fais que citer un morceau de votre personne : ce n’est pas moi qui l’y ai mis. Si vous offense le mot, ne croyez-vous pas que bien plus nous la chose ? (tous, paralysés, regardent Quatorze-Juillet) Votre gorge a un soutien, vos épaules des épaulettes, vos côtes un gilet de flanelle, vos hanches deux poignées, votre ventre une sous-ventrière, vos bras des brassières, vos cuisses une culotte de cheval : vous faites à vos surplus une abondante publicité en les exposant avec abondance. Ce sont des bons points que vous avez accumulés par votre embonpoint. Je ne dis que ce qui est.

Achille.- (se contenant) Une dernière fois, Monsieur Quatorze-Juillet, je vous mets en garde. Vous ne savez ce que vous faites. Vous côtoyez le bord de l’abîme. Vous longez la lisière du gouffre.

Un silence. Tous mangent, Achille Koch se détend, se penche à nouveau sur son assiette.

Quatorze-Juillet.- (montrant le mille-feuille et la part de tarte) Malgré les réserves existantes, vous voulez mettre ça dans le garde-manger? Où voulez-vous caser tout ça ? Ca m’a déjà l’air d’être très plein… …Il est vrai qu’en plus de la poche principale, votre roucksac a une multitude de poches secondaires : votre peau fait des poches un peu partout… Sans doute, remplissez-vous vos caves et vos greniers pour les années de disette ?

Achille.- Quelle finesse. Quel goût. Vous êtes d’une délicatesse. D’une élégance. Vous êtes d’une légèreté. D’une grâce.

Quatorze-Juillet.- Ce n’est pas exactement votre cas… … A peser votre grasse grâce sur le plancher toute la soirée, vous devez, à chaque pas, ébranler toute la maison. Pauvres voisins. Je n’ose pas imaginer.

Achille.- (triomphant) C’est là ce qui vous trompe. De toute la soirée, je ne mets pas le pied à terre. Mes voisins pourraient difficilement m’entendre.

Quatorze-Juillet.- Que vous flottiez sur l’eau, avec votre graisse, j’en crois mes manuels de 5ième. Mais que vous flottiez en l’air pose tout de même un problème de physique.

Achille.- Croyez-le ou ne le croyez pas, c’est le cas, mon cher. Je m’isole du sol. Je me mets en position haute. .. ..Dès 7 heures et demie, le soir, me déployant, je repose mes classes inférieures loin, devant moi, à la périphérie, sur un tabouret, mes classes moyennes, fondement de ma société, sur le bord extrême de l’assise, au bord du gouffre, mes classes supérieures, hautement, sur le haut dossier de mon voltaire, et lorsque toute ma société a pris confortablement sa juste place, qu’à droite, mon fonctionnaire de service, sur une table basse, me sert biscuits, alcools, chocolat, cigarettes, je saisis ma télécommande, et, rideau. Que s’allume la télé. Que la fête commence… … En haut de ma haute position, je ne quitte pas les hautes altitudes de la soirée : il serait difficile que j’importune mes voisins, ha.

Quatorze-Juillet.- … …Vous passez vos soirées devant la télé ? Achille.- Toutes, tant que je peux. C’est mon Conte des Mille et une Nuits. C’est mon Château de la Belle au Bois dormant. Quatorze- Juillet.- Vous ne sortez jamais ?.. … Lorsque vous êtes libre et à vous, vous mettez un appareil aussi sophistiqué que le vôtre en chômage technique ?

Achille.- Vous avez mieux à proposer, Monsieur le Professeur de Morale ?.. .. En qui consistent les plaisirs de la vie, sinon à offrir tous ses sens à la fête ? Il n’y a de bonheur pour l’homme que dans le manger, le boire, et le spectacle. Mieux vaut le spectacle du monde, que le monde, le spectacle de l’action que l’action. Ainsi n’est-on jamais ni blessé, ni meurtri, ni indisposé. On est dans l’action pour son plaisir, hors de l’action pour ses déplaisirs. Vous avez mieux, Monsieur Socrate ?

Un silence. Tous mangent. Entrent Cyrille d’abord, d’un côté, et puis, avec un décalage de temps Eudoxie, de l’autre, chacun portant un café. Cyrille.- (à part) J’arrive avant elle : c’est mal fait. Eudoxie.- (à part) J’arrive après lui : c’est bien vu. Tous les deux s’assiéent chacun à un bout du restaurant, mais à même hauteur.

Eudoxie.- (son regard croisant celui de Cyrille) Certaine aide-soignante dévouée est restée bien longtemps chez le Président, à lui passer longuement de l’huile d’amandes douces sur ses petites rougeurs.

Cyrille.- Je n’ai fait qu’appliquer sur certaines plaies douloureuses un peu de baume, Eudoxie. Tout être humain doué d’un peu d’humanité en aurait fait autant.

Eudoxie.- Plaies, mon Dieu. Que vous êtes romantique. Ce sont à peine des égratignures. C’est bien monter en épingle des piqûres d’épingle… …Vous oubliez que le Président gémit pendant ses heures de travail, qui ne sont pas chichement payées comme les vôtres. Etre payé et bien payé pour soupirer pour un rien, n’est-ce pas proprement scandaleux ? Essayez de soupirer pendant vos heures de travail. Vous verrez si vous serez payé en fin de mois.

Cyrille.- Votre coeur est-il à ce point dur comme la pierre ? Un homme de pouvoir, comme le Président, qui a tout pour se faire craindre, dès lors que, pris de faiblesse, il défaille, me fait défaillir à mon tour. Cela me désarme qu’il soit désarmé.

Eudoxie.- Dieu, vous m’émerveillez. Je ne vous savais pas si sensible. Je vous imaginais, à force de coups reçus, d’horions, la peau plus calleuse. Votre attendrissement m’attendrit. J’en serais presque émue, Dieu sait.

Cyrille.- Enfin, il faut savoir ce que vous voulez. Qui préférez-vous qu’il tourmente : lui ou nous ? Penché sur son sujet, au moins il se détourne du nôtre. Il se pervertit de ses méchants devoirs envers nous, et les retourne contre lui, et je ne l’y encouragerais pas ?

Eudoxie.- (riant) Voilà qui est mieux. Je retrouve votre sens pratique. Sous la couverture de votre organisme de charité, je retrouve votre association de malfaiteurs. A la bonne heure. Ce langage vous va mieux.

Cyrille.- Ne faites pas la Sainte Nitouche. Comme si mes paroles ne trouvaient pas en vos cavernes à flanc de falaise, un écho. Comme si vous étiez l’innocente bergère qui entend des voix célestes en paissant ses blancs moutons. Ne dites pas que vous ne pensez pas comme moi.

Eudoxie.- Je vous en prie. Ne m’englobez pas avec vous. Sachez que je désapprouve ce que vous approuvez. Le Président commet une double lâcheté : il manque à ses devoirs envers lui et envers nous. Je n’augure rien de bon de son abandon ni pour la société ni pour nous.

Cyrille.- Ravi de vous découvrir comme vous êtes : bien pensante, et pour le parti au pouvoir… … Tenez. Vous m’écoeurez.

Un silence. Achille Koch boit un verre cul sec.

Quatorze-Juillet.- Ca biberonne. Ca litronne. Ca popine… …(Achille Koch le regarde stupéfait, tout le monde est paralysé, on entendrait voler une mouche) Dans la gargouille se déversent des trombes. .. .. Ca ruisselle par flots dans vos caniveaux. .. ..Vous arrosez vos voies publiques à grande eau. .. .. Ca, vous buvez.

Achille.- Ah. Je bois. Je bois. Quatorze-Juillet.- Qu’est-ce que vous faites ? Vous humez ?

Achille.- Tout le monde, gêné, ne dit mot, lui, de toutes ses forces, presse sur l’abcès douloureux. Il dit à voix haute devant tout le monde ce que je n’ose pas même me dire à voix basse.

Quatorze-Juillet.- Je devrais dire que vous faites jeûne et abstinence ?

Achille.- Ce que tout le monde, avec délicatesse, affecte de ne pas voir, levant les yeux au plafond, regardant la pointe de ses souliers, lui, mettant les pieds dans le plat, de sa sédia gestatoria le clame, urbi et orbi… .. Quelle délicatesse dans le propos, Monsieur Quatorze-Juillet. Que vous avez été bien élevé. Quel tact. Mes félicitations à Madame votre Mère.

Quatorze-Juillet.- Pardonnez-moi. Si vous ne buvez pas, qu’est-ce que vous faites ?

Achille.- Et il récidive. La seule chose qui n’est pas à dire, il le dit, le sasse et le ressasse… … Puisque c’est comme ça, à partir de cette seconde, je ne boirai plus une goutte. (Du poing il enfonce le bouchon dans la bouteille, prend la bouteille, et la pose loin de lui) Voilà. Je n’y touche plus. C’est bien fait pour vous.

Quatorze-Juillet.- Je n’en espérais pas tant. Je ne croyais pas que j’arriverais si vite au but.

Achille.- Ah, vous le prenez comme ça. Vous croyez que je vais jouer votre jeu ? Vous me prenez pour un poivrot ? Ecoutez tous : je reprends ma parole. (Il se sert un plein verre, le lève) Je fais ce qu’il a dit que je faisais. Vous êtes tous témoins. (à Quatorze Juillet) Allez-y, mon vieux. Donnez-vous libre cours.

Quatorze-Juillet.- Au moins vous prenez conscience. C’est déjà un début.

Achille.- Et pleine conscience. Riez tous. Je témoigne avec lui. (levant son verre à tous) Mon foie vous rit au nez. Santé, sobriété, tempérance. Aux alcooliques anonymes. Vive la Croix Bleue. Je persiste et je signe. (Il boit)

Sabine.- (à Quatorze-Juillet) Je me demande quel malin plaisir certaine personne peut prendre à mettre les gens sens-dessus dessous.

Quatorze-Juillet.- Quand justement j’essaie de mettre dans son désordre un peu d’ordre ? Il est en train de s’empoisonner de tous les poisons possibles, et vous me clouez au pilori ? C’est plutôt moi qui devrais porter plainte contre vous, pour non-assistance à personne en danger, délit puni de 5 ans d’emprisonnement et 500 000 F d’amende.

Achille.- (se versant un verre, le levant, hilare) Le désordre de la personne en danger boit à la santé du défenseur de l’ordre et de la santé publique. (il boit) Un silence.

Quatorze-Juillet.- (à Achille Koch) Dites. L’après-midi, à votre table à dessin, vous devez être complètement paf. Vous devez avoir beau vous tenir le plus fermement possible, vous devez vous échapper des mains… …. Votre conversation doit s’emmêler les jambes, faire des faux pas, cogner les tables, manquer des marches. Vous arrivez à prononcer des mots de plus d’une syllabe ?

Achille.- (geignant)Monsieur Quatorze-Juillet. Si, par mégarde, je vous ai offensé d’une quelconque façon, si j’ai parlé de votre grand âge, si je vous ai invité, vaincu par de trop nombreuses années, à opérer une sûre retraite avant une défaite inéluctable, croyez que je l’ai fait par inadvertance. Je ne souffre pas qu’on me fasse souffrir. J’aime qu’on m’aime.

 Un silence.

Eudoxie.- (le regard croisant dans le vide celui de Cyrille) Pour en revenir à certain jouvenceau, à le voir ne pas me quitter d’une semelle, j’ai une peur horrible qu’il s’imagine que j’éprouve pour lui certain sentiment fleur bleue. Qu’il sache que, pour moi, cette sorte de sentiment est le lot des laides et des sottes. Elles sont si blessées par la sauvagerie de leur sottise et de leur laideur, que leur sensibilité en est aiguisée et affûtée, à l’extrême. Pour se laisser aller à un tel sentiment, il faut être à bout de ressources.

Cyrille.- Elle met en exactes paroles mes exactes pensées. Cette sorte de sentiment, c’est bon pour ces hommes à la noix, qui disent : l’avenir de l’homme, c’est la femme. C’est le fait d’esprits creux et de caractères faibles. La chambre de leur âme est trop grande pour leur petite présence : ne sachant ni qui ni quoi loger, il y logent à grands frais une poupée. C’est la pratique d’hommes déboussolés : ne sachant où se diriger ni quelle route prendre, ils prennent le parti de suivre une bonne femme, et de se fier dans son sens de l’orientation. Je partage son opinion.

Eudoxie.- Le vie est une fête. Je n’engagerai jamais de moi que le strict minimum. Je me dois à tous et à toutes. Je veux bien payer à la vie quelques intérêts obligatoires, mais je garderai pour moi le capital. Qu’il le sache bien.

Cyrille.- Elle parle en mon nom. Jamais il n’y aura maître ou maîtresse au-dessus de moi que moi. Je me dois à moi-même en premier. Je veux bien céder par-ci par-là quelques bribes, mais mon principal de ma vigueur, je me le dois en premier. Qu’elle se dise ce qu’elle me dit.

Quatorze-Juillet.- (à Florence) Voilà deux curieux jeunes gens, qui ne cessent de se dire qu’ils n’ont aucun goût l’un pour l’autre, et qui , dans le même temps, se boivent des yeux et des oreilles à longues gorgées. On goûte un vin long en bouche, verre après verre, et c’est ainsi que, sans se rendre compte, on devient alcoolique. … …(à Achille) N’est-ce pas, Monsieur Achille ?

Achille.- (explosant) Monsieur Quatorze-Juillet. Si vous entrez dans ma propriété une fois de plus, je lâche après vous le pitt-bull de ma colère.

Cyrille.- On peut prévenir l’ivrognerie amoureuse dont vous parlez, Monsieur Quatorze-Juillet. Il suffit de décider de ne plus boire un seul verre.

Quatorze-Juillet.- (à Achille) Ce n’est pas moi qui l’ai dit. Vous êtes témoin.

Achille.- (explosant) Monsieur Quatorze-Juillet. J’ai plus de 0, 8 g par litre. Je conduis en état d’ivresse. Gare au carambolage.

Un silence. Cyrille.- (se levant, à tous) Déchiré de devoir m’arracher à votre agréable compagnie : l’ingrat devoir m’appelle.

Eudoxie.- (se levant, le devançant vers la sortie, à Cyrille) Voyez comme je suis délicate. Je ne voulais pas m’arracher avec trop de brutalité de vous, pour ne pas trop vous faire souffrir. Apparemment, j’ai eu tort d’atermoyer : vous n’êtes pas si douillet que ça. (à tous) Pardonnez ce si bref raccord entre présence et absence : mon travail me presse.

Elle sort. Cyrille.- (à tous) Elle m’a damé le pion. Vous avez vu la belle joueuse ?

Quatorze-Juillet.- (à Florence) Expliquez-moi comment deux aussi puissants aimants peuvent se repousser ainsi.

Florence.- (à Quatorze-Juillet) Sans doute, est-ce parce qu’ils se présentent le même pôle.

Quatorze-Juillet.- (à Florence de Nobilis) Je n’avais pas pensé à cela. Il suffirait donc de retourner l’un d’eux, pour qu’ils s’attirent avec la même force qu’ils se repoussaient auparavant… … Il suffirait que l’un d’eux, machiavélisme parfait, jouant au vaincu, fasse semblant de capituler. L’autre, par honneur et pour ne pas être de reste, ne pourra mieux que se rendre à la merci du premier, et c’est alors qu’il y aura un vrai vainqueur : le vaincu. La question, bien sûr, est de savoir quel sera le plus intelligent.

Florence.- J’ai bien peur que ce soit l’homme. Quatorze-Juillet.- J’en ai peur aussi. Sort Cyrille. Sabine.- (à Quatorze-Juillet) Quelle rage vous prend de vous mêler sans cesse des affaires des gens ?

Quatorze-Juillet.- Vous ne voyez pas que tout le monde est mécontent de sa carte, qu’ils se plaignent tous qu’il y a maldonne? Je ne fais que faire ce que ferait tout homme charitable : j’essaie de satisfaire le souhait commun, et redistribuer les cartes.

 Achille allume cigarette sur cigarette. Quatorze-Juillet.- … Ca tire sur le téton chez vous… … Votre mansarde doit être complètement enfumée. Vous ne devez plus y voir à deux pas.

Achille.- Crachez toujours. Votre salive fait des ruisselets sur mes vitres. Je ris bien derrière… .. Le fonctionnaire, derrière son guichet, titulaire de son poste, boit son café en toute tranquillité, sans s’émouvoir des réflexions et des quolibets du public.. (il se lève, va vers Quatorze-Juillet)…Un conseil, à propos, cher vieux parchemin : tournez donc votre miroir vers vous. Observez-vous. Vous menacez ruine. Crépi, moëllons, briques, tuiles tout cela ne tient plus tellement ensemble. Tout menace à tout moment de s’écrouler. Vous devriez interdire au public de se promener à vos alentours…(Il va vers la sortie)… Sans rire, ne pensez-vous pas qu’il se fait un peu tard pour vous ? Qu’il serait temps de vous mettre en chemise de nuit, et d’aller vous coucher pour un dernier petit sommeil ?

Achille sort. Florence.- (se levant) S’il ne bridait pas ses forces, quelle belle énergie de déploierait-il pas. Quatorze-Juillet.- Vous dites ce que je pense.

Judith.-(Elle pousse devant elle Emilie) Monsieur Quatorze-Juillet, je vous présente la nouvelle secrétaire du Président : Emilie.

Quatorze Juillet.- Bonjour, jeune demoiselle. Emilie.- Bonjour, vieux Monsieur. Quatorze-Juillet.- (faisant le tour d’Emilie) Ah. Oui. .. .. Oui. Oui… .. Les nouveaux mutants. J’applaudis. Le parfait de l’homme et le parfait de la femme : deux en un. Très réussi. Sabine.- (grondant) Monsieur Quatorze-Juillet.

Quatorze-Juillet.- (l’imitant) Mademoiselle Sabine… …(faisant le tour d’Emilie) Le beau de l’homme, mais le vrai de la femme : que ne fabrique-t-on aujourd’hui. Fin de l’évolution. L’homme en bout de ligne… … Force masculine de la ligne droite et du cube, grâce féminine de la courbe et de la sphère : le problème de la quadrature du cercle et du cubage de la sphère résolu.

Emilie.- Dites plutôt : des épaules de porte-faix ou de demi-de-mêlée, une carrure à porter des valises, et vous direz vrai, Monsieur.

Quatorze-Juillet.- Pas du tout. Vous êtes une fille sans conteste. Vous n’êtes un garçon que par emprunt. .. ..Un charmant calembour vivant : un son, deux sens. Beauté une et pourtant double : vous êtes un couple à vous toute seule. L’idéal avec vous : on peut être la femme ou l’homme qu’on a en soi, en plus de l’homme ou de la femme qu’on est… … Au seul ascendant de votre vue, tous les yeux doivent vous être soumis. Quelle chance avez-vous. Vous êtes double, nous hélas que trop simples. Vous devez être deux fois plus aimée que nous autres.

Emilie.- Deux fois moins, bien plutôt. Ma double chance est un trompe-l’oeil. J’ai l’air d’offrir un choix multiple, mais à ma double question, dans l’embarras, personne ne coche rien. Je ne rencontre qu’indécision.

Judith.- (avançant ) Ne trouvez-vous que vous avez assez criblé de flèches la pauvre martyre ?.. … Venez, Emilie, quittons le méchant persécuteur.

Sortent Emilie et Judith. Sabine.- (à Quatorze-Juillet) Ne pensez-vous pas qu’il y a de l’anomalie à se mêler des anomalies des gens ?

Quatorze-Juillet.- Qu’est-ce qui est beau dans un paysage ? Les pays infiniment et indéfiniment plats? Ou les accidents de terrain telles que rondes collines, coteaux pentus, montagnes escarpées ? Remarque-t-on les élèves obéissants, disciplinés, qui ont à coeur de ne pas se faire remarquer ?.. ..Vous avez de bonnes joues rondes, faites votre tâche de petite fille sage, croisez bien les bras, mettez-vous bien en rang, et laissez les vieux redoublants chahuter au fond de la classe, voulez-vous ?

Sabine.- (vexée) D’abord, je n’ai pas de bonnes joues bien rondes, ensuite je suis moins sage et moins obéissante que vous croyez, enfin, je suis si vieille, que si j’avais été précoce, je serais grand-mère, pépère.

Sabine sort.

Quatorze-Juillet range la vaisselle, les couverts, les verres, les tasses sur les plateaux, vide le cendrier. Entre Gulaÿe, poussant un chariot de nettoyage de côté, comme s’il était détaché de lui. Voyant Quatorze-Juillet un plateau en mains, elle s’arrête.

Gulaÿe.- .. .. Vous voulez me faire sentir combien vous êtes haut, et moi basse ? Quatorze-Juillet.- Je trouve honteux que nous vous déléguions ce travail sordide. Les déchets sont l’affaire de chacun. Gulaÿe.- Et s’ils étaient la charge de quelqu’un qui est payé pour cela ?.. .. Vous voulez que je n’ignore pas que vous savez la tâche dégradante qui est la mienne ? Quatorze-Juillet, gêné, reste cloué sur place, son plateau chargé entre les mains. Entre Walter. Walter.- (à Gulaÿe) Madame Gulaÿe. Je vous trouve les bras croisés à laisser faire par un autre ce pourquoi vous êtes payée. Quatorze-Juillet.- Ce que je faisais, je le faisais contre son voeu. C’est moi le fautif. Je voulais jouer bassement à ma petite dame de charité. Walter.- (à Gulaÿe) Vous ne vous opposiez pas. Vous étiez bras croisés à l’observer. Quatorze-Juillet.- Je vous répète que je ne lui ai pas laissé le choix. Je me suis imposé à elle.

Walter.- (à Gulaÿe) Dans votre besoin d’un gagne-pain, toute déshonorante que cette place puisse paraître, vous recommandant de votre divorce et de vos charges de famille, vous avez insisté pour qu’elle vous soit réservée. Cette humiliante place vous avait été accordée comme une faveur.

Gulaÿe.- Je vous en ai une immense gratitude, Monsieur le Chef du Personnel.

Walter.- Si cette immense gratitude est sincère, vous ne pouvez que désirer avec la même ardeur remplir votre tâche.

Quatorze-Juillet.- Elle ne l’a pas pu, Monsieur Walter. Je l’en ai empêchée. C’était moi le coupable.

Walter.- (à Gulaÿe) Il vous appartenait de défendre votre emploi avec autant de vigueur que vous l’avez désiré… … Si vous ne faites pas ce pourquoi vous êtes payée, vous ne serez plus payée, Madame Gulaÿe.

Gulaÿe.- Cela ne se reproduira plus, je vous en donne ma parole. Je ne désire qu’une chose au monde, Monsieur le Chef du Personnel : retrouver votre estime. Walter.- Vous la retrouverez si vous perdez ce qui vous l’a fait perdre. Sort Walter.

Quatorze-Juillet.- Quel goujat. J’étais le pécheur, je me confessais et c’est vous qu’il accusait de tous les péchés. Il ignorait celui qui se dénonçait, et il faisait la leçon à celle qui ne pouvait que se taire.

Gulaÿe.- Il avait raison. J’ai manqué à mes devoirs. Quatorze-Juillet.- Vous n’y étiez pour rien. Je ne vous ai pas laissé libre. Gulaÿe.- J’y étais pour tout. J’aurais dû m’imposer.

Quatorze-Juillet.- Mais qu’avez-vous toutes ? Cet être traître travaille contre vous : comment pouvez-vous être de son parti? Comment pouvez-vous vous joindre à lui pour vous jeter la pierre ?

Gulaÿe.- Personne n’est plus droit et plus honnête que lui. Il est un adversaire qui ne trompe pas. Il ne passe pas la ligne en traître. Il ne se laisse aller à aucune compromission. Il ne vient pas faire de l’humiliant tourisme dans mon tiers monde.

Quatorze-Juillet.- (chantant, sortant en faisant la révérence) Il me dit trois mots en latin, Il me dit trois mots en latin - Que les hommes ne valent rien, - Gentil coquelicot, Madame, Gentil coquelicot nouveau. Il sort.

Scène 4.

Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5 Bureau du Président. Barnard, et Emilie, debout près de la porte.

Emilie.- Les grands ne sont pas grands en ce qu’ils sont grands, mais en ce que, en même temps qu’ils sont grands, ils sont humbles.

Barnard.- Vous me raillez cruellement, Emilie. Emilie.- Je m’en mépriserais, Monsieur.

Barnard.- Ah, si votre sensibilité, comme entre vases communicants, pouvait passer de vous à elle. .. ..Si, à ce que Dieu veuille, quand vous la verrez, votre conversation, s’en venant sur mon sujet, vous pouviez glisser un mot de recommandation en faveur de votre pauvre Président, il vous en aurait une gratitude infinie.

Emilie.- Comment celle que je suis, oserait parler à celle qu’elle est, de celui que vous êtes ? Barnard.- Femme et femme, à propos d’un homme, sont dans un état d’égalité. Si, homme, j’ai pu vous toucher, femme, femme, vous pourrez toucher une autre femme. Emilie.- Si je le peux, je vous obéirai, Monsieur.

Barnard.- Dieu vous bénisse. Telle que je la sais et telle que je vous vois, elle vous questionnera sur moi comme elle ne me questionne plus. Toute neuve que vous êtes, elle sera toute fraîche à vos propos.. …Sans vous offenser, jeune amie, plutôt qu’en dire trop, n’en dites pas assez. La force des jeunes gens, c’est leur silence : parler les affaiblit. Ne vous livrez et ne me livrez pas trop facilement. Laissez-la vous arracher votre avis. .. ..Le pire serait qu’elle s’aperçoive que je vous ai mandatée.

Emilie.- Je ferai comme vous dites. Barnard.- Ma jeune amie, bonne chance. .. ..A l’idée de retrouver certaine pensée, à peu que le coeur me rompt. Ils sortent de part et d’autre.

Scène 5.

Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5 Bureau de Mme Mose, porte ouverte sur le secrétariat.. Entrent Cyrille et Sabine.

Sabine.- (tout en épiant vers le couloir) Savez-vous ce que Mme Mose projette ? Elle dit que la mauvaise graisse gêne l’entreprise dans son activité. Elle veut l’entreprise mince et svelte comme elle. Aussi a-t-elle décidé de lui faire faire un régime. Elle prépare un plan social.

Cyrille.- Dans quelle substance me classe-t-elle ? Dans la graisse, ou dans le muscle ?

Sabine.- (d’un air entendu) Comme je reconnais là votre charité et votre amour du prochain, Cyrille. Vous vous faites du souci non pour vous, mais pour elle. Se voler à soi-même son plus bel âge, pour en faire un tel don total à l’entreprise, comme elle fait, n’est-ce pas un crime ? Elle voue à l’entreprise ses jours et ses nuits : quand on est jeune et belle comme elle, ne se doit-on pas à soi, d’abord ?.. ..Vous êtes son confident, elle vous écoute. Par pitié, sauvez-la d’elle-même, détournez-la de ses mortelles occupations. Pour son bien, faites-lui voir où est son vrai bien.

Cyrille.- Je ne suis pas aussi sûr que vous qu’elle m’écoute.

Sabine.- Elle a peut-être l’air de ne pas vous écouter, mais sous la table, elle prend des notes. Vous savez, elle n’est pas aussi intelligente qu’elle n’en a l’air. Votre nectar, dont vous êtes si généreux, elle vous le pompe sans vergogne, vous l’ingère, digère, régurgite comme son miel. J’ai souvent trouvé dans ses lettres et ses rapports, vos idées, vos phrases, jusqu’à vos expressions. Elle se fait le ramasse-miettes de toutes vos tables… … Prenez garde. La voilà.

Sabine sort, Cyrille reste de côté de l’ouverture de la porte. Entre Mme Mose, suivie de Walter. Mme Mose.- (à Walter) .. .. Monsieur Quatorze-Juillet ? Vous disiez? Walter.- Je soupçonne fort cet incendiaire de circuler dans nos forêts avec des allumettes en poche. Mme Mose.- Je vous écoute.

Walter.- Son attitude envers moi me semble on ne peut plus probante… … D’ordinaire, les employés, le matin, vont à moi avec empressement, me saluent avec déférence. Lui, quand il me voit, file droit devant lui, sans faire le moindre crochet, me salue d’un bref salut, et passe son chemin. Par contre, il s’empresse vers ses pairs, est envers eux tout courbettes et tout sourires. Et c’est quand je passe à côté d’eux, qu’il part des rires les plus éclatants. Il ne faut pas se méprendre : cette passion pour eux est en fait une passion contre moi. Et qui dit passion contre la basse hiérarchie, dit fureur contre la haute.

Mme Mose.- Est-ce qu’il entreprend le personnel pendant le travail ?

Walter.- Il s’en garde bien. C’est une fine mouche… …Avant son arrivée, le temps libre était sacré pour tous : dès que sonnait la sonnerie, tout le monde s’égaillait comme volée d’étourneaux. Depuis qu’il est là, il ne se passe pas de soir, qu’à la sortie, je trouve l’un ou l’autre en discussion passionnée avec lui. Lorsqu’il y a un attroupement sur la voie publique de deux ou de plusieurs, on sait ce que cela veut dire… …Si j’osais vous suggérer ? Peut-être dans sa balance, pourrait-on peser le pour et le contre ? Sur un plateau, il y a certes sa riche expérience du métier, sa compétence incontestable, mais, sur l’autre, en raison de son ancienneté, il y a le plus haut salaire qu’un employé de son échelle et de sa classe puisse toucher. Peut-être, pourrait-on contribuer à l’effort national contre le chômage, et embaucher à sa place un jeune intérimaire, à un moindre coût ?

Mme Mose.- Je l’inscris en premier sur ma liste. Merci, Walter. Walter.- Je vous en prie, Madame. Walter sort. Mme Mose indique à Cyrille un dossier, qu’elle pose au bord du bureau.

Mme Mose.- (à Cyrille) Alors, charmant rossignol ? Vos roulades sur une syllabe, qui meurent langoureusement en une trille mélancolique, ne s’offrent plus guère à écouter.

Cyrille.- C’est vous qui ne voulez plus les entendre, Madame. .. .. Vous n’ouvrez plus votre journal qu’aux pages sérieuses :Bourse, Vie économique, et ne jetez plus un coup d’oeil à ma pauvre rubrique musicale de la 18e page.

Mme Mose.- (lui faisant signe de s’asseoir) J’y vais droit cette fois. Je saute toutes les autres. Je me donne votre aubade. .. ..(se montrant) Quand je suis entrée, votre regard acéré m’a cruellement disséqué de la tête aux pieds. Vous avez passé en revue ma tenue d’un oeil sévère d’officier de détail. Vous trouvez quelque chose à redire ?

Cyrille.- Esthétiquement, c’est un sans faute. Il n’y a pas une nuance de mauvais goût. J’aurais beau chercher la virgule mal placée, la typographie est parfaite. Mme Mose.- Mais ? .. .. Mais, Cyrille ?

Cyrille.- Mais une jeune femme belle et élégante comme vous, je m’étonne de la voir passer, comme une femme de ménage, son chiffon à poussière sur les meubles, sa serpillière essorée sur les dalles. Avoir le nez dans le moteur et les mains dans le cambouis jour et nuit, est-ce une vie pour une beauté comme vous ?

MmeMose.-Connaissez ce qui me meut, Cyrille. J’ai dans la vie un but supérieur à tout autre : je veux prendre ma revanche sur mes confrères masculins. Qui veut une victoire éclatante, doit vouloir la guerre totale : aussi j’envoie toute ma population au front, temps de travail comme temps libre. Vous comprenez le pourquoi de ma levée en masse.

Cyrille.- Concevoir la vie comme une course perpétuelle, est-ce une si bonne idée ? Il y a toujours quelqu’un à dépasser, et dépassé, un autre qui est devant celui qui était à dépasser, et qui est à dépasser aussi, et ainsi de suite, sans fin. .. ..Il était une fois, Madame, un touriste qui avait entrepris de faire un voyage dans la belle Italie. Il arrive dans la gare de Florence la divine : à peine le train stoppé, sans sortir de la gare, sur le même quai, sur la voie en face, il prend le train pour Rome l’unique. Arrivé en gare de Rome, de même, sans sortir de la gare, sur le même quai, sur la voie d’en face, il prend le train pour Naples la splendide. A Naples, faisant de même, il prend le train pour Venise l’incomparable, là, fait de même, et s’en retourne droit chez lui. De la belle Italie, qu’aura-t-il vu ? Quais poussiéreux, wagons sales, compartiments exigus, toilettes souillées. Que diriez-vous si un tel touriste disait à la cantonade : j’ai fait l’Italie ? Celui qui ne fait que travailler, fait-il autre chose?.. ..Passer sa vie à travailler, est-ce une vie ? Travailler sans cesse, si l’on ne fête pas ses succès avec ses pairs et ses compagnons, n’est-ce pas travailler pour rien ?

Mme Mose.- Des pairs ? Quels pairs ? Des compagnons ? Quels compagnons, Cyrille ? Les hommes sont envers les femmes envieux et jaloux. Maris comme compagnons, ils ne supportent pas une femme qui leur soit égale ou supérieure. Quant aux femmes, n’en parlons pas, elles sont la jalousie incarnée. Je ne connais qu’un seul être, qui puisse me fêter avec une totale ouverture de coeur : moi.

Cyrille.- Lorsque vous vous fêtez, vous mettez un seul couvert, un seul verre, vous buvez à vous, et, en face, dans le miroir, votre reflet triste et pâle, vous regardant fixement, vous tend le même verre ? Ne trouvez-vous pas la fête bien mélancolique ?.. .. Il n’y a qu’un seul être, qui, s’émerveillant, vous applaudirait de gaieté de coeur, c’est quelqu’un, en face de vous, qui vous aime. Quelqu’un qui aime, seul comble et fait la vraie joie… …Songez-vous, Madame, au milieu de vos réunions, colloques, congrès, conférences, tables rondes, songez-vous qu’un beau jour, sans que vous vous y attendiez, vous rendrez le dernier soupir ?

Mme Mose.- Brr. En linceul blanc, vous agitez vos chaînes… .. Ne me répétez pas les sottises habituelles : vous ne savez ni le jour ni l’heure, et autres fariboles. Ce sont des effets oratoires. Je vous jure que ce n’est pas demain la veille que je passerai. Mon commissariat au Plan m’a arrêté un plan centennal. Ma fin est si lointaine, que même si je me dressais sur la pointe des pieds, je ne la verrais pas à l’horizon.

Cyrille.- Admettons. Admettons que votre vie, devant vous, fait une droite infinie. Reconnaissez, cependant, qu’en n’importe quel point de cette droite, votre situation sera rigoureusement identique : telle vous vous épuisez à travailler maintenant, telle vous vous retrouverez à vous épuiser à travailler dans 30 ans. A cet âge-là, croyez-vous que vous sentirez qu’il y a eu du temps passé entre aujourd’hui, et ce demain-là ? Est-il si insensé de prendre la fin dernière pour étalon de la vie ? Si toute votre vie, vous n’avez donné droit qu’à votre ambition, par qui serez-vous pleurée à son heure dernière ? Par vos rivaux, que, pleine d’arrogance, vous aurez dépassés, doublés, gagnés de vitesse, auxquels vous aurez fait de méchantes queues de poisson ? Ne croyez-vous pas que ceux-là vous feront plutôt un doigt d’honneur ?.. .. Ou par ceux qui, ne vous demandant rien, vous auront aimée telle que vous êtes?.. .. Si l’on a aimé qui vous a aimé, on mourra sans regrets. Croyez-moi, aimez comme si vos jours étaient comptés, parce que

Mme Mose.- Parce que ?

Cyrille.- Parce que, 30 ans avant, 30 ans après, ils le sont. Voulez-vous mourir, pleine de regrets, disant : je n’ai pas vécu, je n’ai pas aimé ?.. .. D’autant que celui qui aime et est aimé, aime aussi ce qu’il fait, et fait ce qu’il aime. Chaque minute présente, il la goûte, et jamais ne reporte son plaisir à plus tard. Pour l’amour, il n’y a pas d’hier ni de demain, il n’y a qu’un aujourd’hui qui est éternel… … Celui qui dit à l’amour : plus tard, lui dit : jamais.

Mme Mose.- Si je devais aimer un jour, ce serait un être comme vous, Cyrille… … Hélas, avec vous, je risquerais trop. Mon coeur, possédé de votre possession, vivrait les tourments de l’enfer. Armé d’armes aussi dangereuses que les vôtres, avec tant de beau gibier autour de lui, quel chasseur se contenterait d’une seule prise ? Beauté et esprit ensemble sont nourriture trop rare, autour de vous se presserait trop grand cercle de femmes affamées. Guigneront votre trésor, trop de belles voleuses, qui ne s’embarrasseraient guère d’honnêteté. .. .. Peut-être ne suis-je pas faite comme les autres, mais la sécurité est, pour moi, la condition même de l’amour… …Si vous étiez laid ou sot, d’autre part, comment vous aimerais-je ?.. .. Vous voyez bien qu’il faut que je mette une croix sur l’amour. .. ..Par pitié, quittons ces sables mouvants, aidez-moi à me dégager et reprendre des sentiers battus. (lui tendant le dossier) C’est le cahier de charges de la sous-station. (suppliant) Ayez de la compassion, Cyrille, allez-vous en.

Sort Cyrille, qui, passant l’ouverture de la porte, croise Sabine : du doigt, il lui montre Mme Mose rêveuse, Sabine sourit jusqu’aux oreilles. Sabine s’avance. Sabine.- La nouvelle secrétaire du Président, Madame. Mme Mose.- (se reprenant) Entre deux portes. Vite. (Elle remet les yeux sur son travail et ne le quitte pas) Entre Emilie, un dossier en main. Mme Mose.- (agacée, penchée) De nombreuses affaires attendaient dans mon antichambre. Elles étaient avant vous. Je me dois à elles en premier.

Emilie.- (posant le dossier sur le bord du bureau) Comme il y aurait eu de la désinvolture à ne pas me présenter, il y aurait de la désinvolture à vous importuner. (Elle s’incline et sort)

Mme Mose.- (sans lever la tête, fort) Hep. Que je connaisse au moins votre visage pour vous reconnaître. Emilie.- (avançant à découvert, puis saluant) Je n’abuserai pas plus longtemps d’une aussi coûteuse amabilité. (elle va pour sortir)

Mme Mose.- (l’observant de côté, tout en travaillant) Ma coûteuse amabilité ne se laisse abuser qu’elle ne le veuille. (Elle se redresse, contemple Emilie) Mademoiselle. Revenez. Approchez.

Emilie revient, s’approche. Mme Mose quittant des yeux son travail, s’adosse, regarde Emilie. Mme Mose.- Ainsi, vous êtes la nouvelle secrétaire de Barnard? (incrédule, amusée) Quel prénom nomme cette curieuse chose ? Emilie.- Emilie, Madame.

Mme Mose.- Qui a bien pu avoir l’idée de fabriquer un objet aussi baroque ?.. .. Asseyez-vous : on n’examine jamais assez le personnel qu’on engage… … Vous n’obéissez qu’à demi : vous n’êtes assise qu’à moitié… …(elle prend le dossier posé sur le bord du bureau, l’ouvre, le compulse) Vous postulez un emploi de simple secrétaire : vous êtes surdiplômée à ce poste.

Emilie.- J’ai dû gagner mon pain par nécessité pressante. Mme Mose.- Vous avez de la famille ? Emilie.- Mes parents ne sont plus. J’ai un frère jumeau, Donatien. Je suis locataire de Mme Judith, qui m’a parlé de votre offre d’emploi. Mme Mose.- Vous n’avez pas frotté vos cordes de votre archet pour tirer de moi un soupir. C’est bien. Sans doute avez-vous été élevée à la dure comme moi. Emilie.- Personne n’a été plus gâté par la vie que moi. Mme Mose.- Vous avez dû voir Barnard : sans doute vous a-t-il fait des confidences sur moi. Si vous évaluez sa copie sur mon thème, quelle note lui donneriez-vous ? Emilie.- Je n’aurais guère l’idée de le noter, Madame.

Mose.- Mais qu’en avez-vous pensé ? Parlez, Barnard n’est pas le pape que diable… …Dans sa casserole sur le feu, laisser sa soupe sentimentale déborder malproprement et salir toute la cuisinière, avouez, pour un Président, c’est un comportement assez vulgaire. .. .. Vous n’osez pas, nouvelle, dire ce que vous pensez ? Peut-être, attendez-vous de voir comment se présentent les choses ? Sachez que j’ai un oeil pour voir, une langue pour parler, des dents pour mordre, et j’aime qu’on les ait comme moi. .. .. Ca ne vous choque pas qu’un Président déboutonne son coeur en public, et se présente à tous dans cette tenue débraillée ?

Emilie.- Pour qu’il se laisse aller à de telles extrémités, il faut qu’il ait été poussé à bout.

Mme Mose.- N’attend-on pas pourtant qu’à un tel poste de commandement, le commandant se commande lui-même ?.. .. Pour un homme puissant, ne trouvez-vous pas qu’il a le caractère bien faible? Comme homme tout court, reconnaissez qu’il ne doit pas avoir l’imagination très propre, pour laisser une petite plaie de rien du tout s’infecter ainsi.

Emilie.- Il faut qu’on l’ait bien attaqué, et mis à mal, pour qu’achevant le travail, il se porte à lui-même des coups si meurtriers. Mme Mose.- (après un temps) Pour que la corde de son coeur résonne si fort sur la corde du vôtre, il faut que le vôtre joue de la même déchirante musique. Je parie que vous êtes amoureuse. Emilie.- Pas du tout.

Mme Mose.- Que je vous approuve. Ce pas du tout-là nous rapproche d’un grand pas. Apprenez que nous sommes soeurs en désaffection masculine. .. ..Que je vous donne raison. Les hommes ne sont que faux bourdons, juste bons pour un vol d’accouplement, et laisser ensuite mourir de faim. Ce sont outils à sortir en cas de besoin, et à ranger au plus vite dans la boîte, et la boîte dans la cave, et oublier, tant ils ont un rôle strictement utilitaire… …De femme à femme, au contraire, la grâce s’enchante elle-même. De femme à femme, c’est émotion pure, et non altérée par volonté de puissance. D’elle à elle, nulle préséance, nulle primauté, mais totale égalité, parfaite démocratie. Amitié de femmes, c’est pur don, faveur pure. Pensez-vous comme moi, Emilie ?

Emilie.- De femme à femme, n’est-ce pas de stérilité à stérilité ?.. .. Vous ne voulez laisser aucune image de vous au monde, pour quand vous ne serez plus ? Ne voulez-vous tirer épreuve de vous, pour laisser de vous beau souvenir ?

Mme Mose.- De quelle femme, quel enfant est sa pure image ? De combien, à leur honte, au lieu d’être leur délicate image à elles, l’enfant n’est-il pas l’image grossière du père ? Tout enfant n’est-il pas, en fait, un bâtard, tellement peu il nous ressemble ?.. .. Que vaut-il mieux, Emilie? S’éditer en nombre, ou rester oeuvre unique ? Etre toile originale, ou être planche gravée, bonne à tirer des estampes en nombre, toutes identiques ? Produire un autre soi, autre que soi, qui, sitôt au monde, luttera contre vous ? Une fille qui rivalisera avec vous, et vous poussera de côté, dès qu’elle pourra ? Quel sens a cela?.. .. Vous vous apitoyez sur Barnard, mais il souffre moins d’amour blessé, que d’amour-propre froissé. Ce grand gâté me veut à tout prix contre moi, alors il s’enferme dans sa chambre et pleurniche sur son oreiller. On ne peut que lui conseiller de grandir un peu.

Emilie.- S’il vous arrivait de faire d’aussi brûlantes avances que les siennes à quelqu’un dont vous seriez follement éprise, et que ce quelqu’un vous repousse avec votre froideur glacée, que diriez-vous ?

Mme Mose.- Voilà une chose qui ne m’arrivera pas. Je ne ferai jamais un pas vers quelqu’un, que lui, auparavant, n’en ait fait deux vers moi.(Emilie se lève, Mme Mose se lève après elle) Vous avez hâte d’aller travailler : un bon point pour vous. A Dieu ne plaise que j’imite Barnard, et que j’emploie un temps professionnel à des affaires privées.(Emilie va à reculons vers la porte, Mme Mose lui tend son dossier, qu’Emilie revient prendre) Emilie, dans ce terrain inconnu de l’entreprise, vous avez une connaissance : moi. (fort) Je suis un repère sur votre carte : si vous êtes perdue, référez-vous à moi.

Sort Emilie.

Mme Mose.- (seule) Dieu. Que m’arrive-t-il ? Contre l’ennemi naturel, avoir bâti tant de fortifications et d’ouvrages avancés pour faire la ligne infranchissable, et être prise à revers par quelqu’un de son propre camp? L’être dangereux, l’ennemi de toujours, on ne le quitte pas des yeux, et l’attaque vient d’un des vôtres, vrai judas, qui, dans votre dos, vous plante un poignard, en plein coeur ? Comment ai-je pu me jouer ainsi ?.. .. Devant une telle attaque imprévue, resterai-je démunie ? L’amour m’a prise en traître ? Je prendrai en traître l’amour. A moi, tous mes talents de femme. A moi, manoeuvres, manigances, ruses, artifices. Je ne serai pas pour elle un objet de scandale : ce sera elle qui me scandalisera. Meilleure des corruptions, je la corromprai de telle sorte que c’est elle qui me corrompra. Je la séduirai de la manière la plus sûre : je la ferai me séduire. Qui me soupçonnera à mal ? Même elle, comment me suspecterait-elle de noirs desseins ? Ne suis-je pas revêtue du meilleur des camouflages : le sien ?.. .. Depuis le temps, mon coeur, que tu attendais une aventure à ta mesure. Enfin, ma vie a trouvé sa raison d’être. … …(fort) Sabine.

Entre Sabine.

Mme Mose.- Rattrapez la nouvelle. Dites-lui, tendre et délicate agnelle, que je ne la laisserai pas à la merci des griffes acérées du premier Barnard venu. Si elle voit ce rapace tournoyer au-dessus d’elle, qu’elle fasse appel à moi. Contre cette enfant, je ne tolèrerai l’abus d’aucune grande personne. .. .. Vous souriez ?

Sabine.- Cela m’attendrit qu’une nouvelle vous attendrisse. Mme Mose.- Ne vous laissez pas tromper par mon apparence ; mon essence est la bonté. Sort Sabine.

Mme Mose.- (rêvant, seule) Me complaire à rêver à une des miennes, comment puis-je me laisser aller à cela ?.. .. Mais en quoi ce péché serait-il péché ? L’amitié, n’est-ce pas l’innocence même ? Si, insensiblement, l’amitié glisse à l’amour, qu’y peut-on ? Est-ce un crime de se laisser aller à sa douce pente ? En amitié amoureuse, nulle déchirure affreuse, nulle horrible souffrance, mais douces caresses, tendres enlacements : qu’est ce que je force ? Qu’est ce que je violente ?

Elle rêve. Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5

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