Acte 3
Séquence 1
Séquence 1 – Séquence 2 – Séquence 3 – Séquence 4
Scène 1. La saison a changé. Vue des rues de Toulouse. La façade des Navarre. L’églantier porte des fruits. Dans le salon des Navarre. Emeline et Ludovic, puis Navarre.
Emeline, habillée avec un goût coûteux, fâchée, lui tournant le dos, et Ludovic, habillé communément, comme prévcédemment.
Emeline.– (fâchée) Demander chaque mois de l’argent à son fils : ta mère n’a pas honte ? .. .. Une mère, qui demande à son fils des comptes du placement qu’elle a fait dans ses études, et en attend une rente, n’est plus une mère, mais une usurière. Et toi, tu donnes dans elle… ..Tu ne seras jamais qu’un petit garçon, mon pauvre Ludovic. Un cordon ombilical te rattachera à jamais à ta mère.
Ludovic.- Je le coupe. Je m’en détache. Je ne lui donnerai plus un sou, je te promets. .. ….. …Emeline, je t’en supplie. Travailler et gagner, n’importe qui le peut, il suffit de retrousser les manches. Mais faire des dépenses de goût, et avoir le goût des dépenses de goût, combien le peuvent ?. .. A quoi sert un riche gisement de travail et d’argent, si l’on n’en extrait pas un peu d’art ? Donne, par pitié, un sens à ce travail insensé et à ces gains absurdes. Dépense, je t’en prie.(il lui offre les clés de sa voiture) La caisse pourrie est assez bonne pour les visites… … Sois bonne. Fais moi bon à quelque chose. Prends la neuve.
Emeline prend les clés et va pour sortir. Entre Navarre, en vieux béret poussiéreux, vieux pantalon, vieille chemise rapiécée, vieilles pantoufles trouées à l’endroit du gros orteil, avec sous le bras 4 Monde. Il arrête Emeline.
Navarre.- (à Emeline) . .. Tu te serais doutée de ça d’elle ?.. .. Sérieuse, raisonnable, et tout et tout ?. .. … Et lui ? Si chatouilleux sur le chapître de l’honneur ?.. … Se laisser aller à un pareil concubinage ?.. …Toute parole tombée de ta bouche était, pour Prisca, parole d’Evangile.
Emeline.– Ne compte pas sur moi pour lui dire quoi que ce soit. (elle va pour sortir) Au revoir, Papa.
Ludovic.- (à Emeline) Ce n’est pas parce que je suis d’astreinte cette nuit que tu dois l’être aussi. Dispose de ton temps.
Sort Emeline, sans un regard pour Ludovic. Silence.
Scène 2. Navarre et Ludovic
Navarre.- (fait de la main : après tout,moi, s’installe sur le canapé, en étendant ses jambes, ses Monde sur son ventre) Alors, docteur ? Vous faites les 3 huit ? (Ludovic sourit) Au tarif dimanche/jours fériés, avec déplacement ? C’est la lettre K au carré ?.. .. Dites donc, schlang. C’est le jackpot. . .. Le tiroir-caisse doit sonner plus souvent qu’à son tour.
Ludovic.- (riant) Assez.
Navarre.- Savez-vous, que je me retrouve en vous ? Gommez de moi ce qui avec l’âge s’est ajouté (il montre son ventre), ajoutez-moi ce qui, avec l’âge, s’est gommé (il montre son crâne), et vous m’êtes. Que seraient, je vous prie, ces deux belles fleurs de nos femmes, sans notre sale humus terreux, qui nourrit leurs racines dans l’obscurité ? (Ludovic rit) (il montre ses 4 Monde tout neufs) Ca fait 4 matins que je lui fais faux bond. Il faut que je rattrape mon retard. (Il ouvre le 1er journal)
Ludovic.– Est-ce que vous me permettez d’attendre mon heure de garde en votre compagnie ?
Navarre.– A condition que vous ne disiez pas un mot.
Ludovic.– Je me tairai.
Ludovic prend une chaise d’autour de la table, la place à côté du canapé, les pieds de la chaise sur le tapis, va s’asseoir.
Navarre.- Malheureux ! Pas sur le tapis !.. .. (Ludovic se relève d’un bond) Sur les 4 talons-aiguilles des pieds de cette chaise seraient répartis vos.. ?
Ludovic.- 68 kilos
Navarre.- Vous êtes un gringalet, mais, avouez, 68 kilos, comme charge, ce n’est pas rien… ..Calculez : 68 par 2, 34, 34 par 2, 17. 17 kilos par talon. Par mm2 ? Transformez la masse en force. Pensez une tête de clou frappée avec force par une masse, sur 15 fils noués de mon vieux Chiraz. Imaginez les dégâts.
Ludovic ôte vivement la chaise du tapis et la pose sur le plancher nu.
Navarre.- (tout en lisant) J’aime, quand je lis mes journaux, qu’ils soient vierges. Je me berce de l’illusion, qu’ils se donnent à moi en premier. (Ludovic rit) Quand je les aurai déflorés, je vous laisserai les besogner à votre aise.
Ludovic.- (riant, faisant un signe de dénégation) Je vous en prie.
Silence. Pendant que Navarre lit, il remue ses orteils par la crevure de ses pantoufles.
Navarre.- (tout en lisant, caché par son journal) Je sais parfaitement que certaines extrémités miennes n’ont rien à faire dehors. Mais vous ne pouvez savoir comme ces pantoufles me sont chères. Bien que je les aie tant fait souffrir, il n’y a rien, dans ma vie, qui m’ait témoigné plus de reconnaissance.
Ludovic.- (riant) Même à moi, elles me sont devenues amies.
Navarre.-On se met martel en tête pour trouver des sujets de conversation, et, voyez, (montrant ses orteils de son journal) il s’en trouve sous les pas.
Ludovic.- (riant) Vos pantoufles ont été la voie royale.
Silence. Navarre lit le journal. Entre de Serres, porteur de deux rouleaux de laine de verre.
Scène 3. De Serres y va de ses demandes.
Navarre.- (tournant la tête, Navarre aperçoit de Serres. A la hâte, il pose ses journaux et se lève) Mr de Serres ! Mr de Serres, permettez-moi de vous présenter Ludovic, un médecin, mon gendre. Monsieur de Serres, un homme qui a les mains en or.
Ludovic.- (allant à de Serres et lui serrant la main) Ma droite, si gauche, s’honore de serrer une droite si adroite.
De Serres.- Ouah ! (il tourne le dos à Navarre, va plus loin) Qu’est-ce que je voulais dire déjà ?
Navarre.– La voix gronde. Que se passe-t-il , Mr de Serres ?
De Serres.- Je bous. Monsieur Seysse, notre nouveau chef d’atelier, nous chauffe à grand feu.
Navarre.- Monsieur Seysse est un petit chef, Monsieur de Serres.
De Serres.– C’est ce que vous dites. .. … Savez-vous le premier arrêté que ce nouveau chef a pris ? Il a suspendu tous nos arrêts de travail. Pause crème-croissants de 9 heures ? Halte-apéro de 11 heures ? Arrêt café de 14 heures ? Toutes ces douceurs de nos rudes journées ? Sucrées. Mr Seysse nous veut tellement sans cesse occupés, qu’il est préoccupé, quand il nous voit inoccupés.
Navarre.- Encore un qui fait suer le 2ième classe, parce qu’il est monté en grade. S’il déborde d’énergie, je m’en vais la lui tarir. Dès demain, l’incroyant sera converti, Monsieur de Serres.
De Serres.- Qui vivra verra.
Navarre.- Vous vivrez et vous verrez.
De Serres.- (allant pour sortir, et s’arrêtant) Qu’est-ce que je voulais encore dire ?
Navarre.- Rendez-moi service : laissez-moi vous rendre service… .. Si je ne peux rien, que vous coûte-t-il de le dire ?
De Serres.- (se tournant à demi et grondant) Figurez-vous qu’un lavabo tout neuf doit remplacer le lavabo encore en excellent état du cabinet de toilettes des Adjoints du niveau 1.
Navarre.- Un lavabo tout neuf doit remplacer un lavabo en excellent état ?
De Serres.- Le lavabo en place est un peu déverni, mais il n’a pas un pet.
Navarre.– Une telle flagornerie vous étonne ? Autour des Adjoints se presse toute une cour, prête à toutes les bassesses pour bien se placer. .. ..Nous ne réformerons pas le lavabo en place, Monsieur de Serres, nous réformerons le lavabo neuf. Il faudrait voir à être économe des biens de la commune… ..Par hasard, nous rendriez-vous service ? Auriez-vous un usage pour ce lavabo neuf inutile ?
De Serres.– A la rigueur. Pour ma résidence secondaire.
Navarre.- Un, deux, trois, adjugé. Il est à vous… .. Grâce à vous, une chose toute neuve, achetée inutilement, trouve un emploi. Soyez félicité pour cet acte de civisme.
De Serres.- (se tournant, et poursuivant son chemin, quoiqu’à petits pas, méchant) Et puis, non. Je renonce au lavabo.
Navarre.- Monsieur de Serres.
De Serres.- Le transport occasionnerait plus de dégâts qu’il ne rendrait de services.
Navarre.– Mr de Serres. Que vaut une aide si elle n’est pas totale ? (de Serres s’arrête) Quelle est la difficulté ?
Serres.- (arrêté, tourné à demi, grondant) La plaque d’isorel du fond du coffre de ma voiture ne supporterait pas le poids du lavabo. Je ne vais tout de même pas détériorer un mien bien privé pour un bien public.
Navarre.- Il n’est pas de maison sérieuse, qui n’assure aussi la livraison. Le service fait partie du service… .. Je vous affecte pour le transport de ce lavabo une fourgonnette. Cela va de soi.
De Serres.- C’est vous qui commandez.
Navarre.-.. .. Rendez-vous, lundi matin, à mon bureau. Je vous donnerai un bon signé. Vous pouvez compter sur moi.
De Serres.– Bon. Il faut bien aller travailler.
Navarre.– Rien ne presse. Vous savez que vous êtes ici chez vous.
De Serres.– C’est vous qui ferez le travail à ma place ?
Sort de Serres, qui grogne, ferme la porte, qu’on entend monter les escaliers. Navarre s’étend sur son canapé, et reprend sa lecture.
Navarre.– Il me roule dans la farine, pensez-vous. Ce qu’il ne sait pas c’est que ma générosité est profonde comme la mer. Avec son petit seau, il essaie de me vider. Il s’épuisera, avant qu’il m’épuise.
Entre Prisca, toujours aussi négligée de coiffure et de vêture, mettant un vieil imper.
Scène 4. Prisca, qui passait, s’en va en saluant son père.
Prisca.– Papa, je m’en vais.
Navarre.- (à Ludovic) Discernant avec sagacité que le beau-père désire s’entretenir avec sa fille aînée en privé, le gendre s’éclipse avec une discrétion appréciée. – Restez donc un peu. – Au regret, il faut que j’aille. – Je me plie à vous. Au revoir.
Ludovic.- (riant) Au revoir.
Sort Ludovic.
Navarre.- .. ..Comment as-tu pu, Prisca ? T’offrir à la première dent venue, quitte à ce qu’elle te jette, à peine entamée, avec la trace de ses dents bien visible ? Ne pouvais-tu laisser cette chose aux petites jeunes filles des banlieues ? Pourquoi n’as-tu pas attendu d’être mariée pour habiter chez lui ?
Prisca.- L’amour ne se donne-t-il pas le premier jour tel qu’il se donnera le dernier ?
Navarre.– Là où la fille est honnête, scrupuleuse, Prisca, le garçon ne cherche qu’à marauder, et filer, le forfait accompli.. .. Je ne peux pas tolérer une telle situation, ça endommage la réputation de la famille. Aussi, j’ai décidé une chose : si dans le mois qui vient, tu ne légitimes pas ton concubinage par un mariage civil et religieux, je ne te reconnaîtrai plus pour ma fille.
Prisca.– Papa.
Navarre.– Tu mènes une vie indécente. En quoi es-tu encore de ma famille ?
Prisca.- (pleurant) Papa.
Navarre.- Redeviens ma petite fille aimée et je redeviendrai ton père aimant.
Sort Prisca, pleurant. Navarre envoie sa main par-dessus l’épaule, comme s’il s’en moquait, et se replonge dans son journal.
Séquence 2. Quartier St Georges. Un immeuble de 5 étages. L’appartement de 4 pièces de Prisca et d’Henri.
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Scène 1. Le soir. La cuisine.
La table est mise pour une personne. Prisca assise, pleurant. Entre du dehors, Henri, qui vient l’embrasser, puis l’observe.
Henri.- .. ..(lui montrant ses larmes) C’est ton père, la source de ces larmes ?.. .. .. ..Pour être pleuré, est-ce que je dois me faire absent, et arriver plus tard ?
Prisca.- (grondant) Essaie d’arriver plus tard. Tu sais où tu me trouveras ? Au lit.
Henri.- Que j’aimerais. Accueilli par tes bras tièdes.
Prisca.- Sauf que je serai déjà dans ceux de Morphée.
Henri.– Qu’avec douceur, je te ferai passer d’un rêve rêvé à un rêve éveillé.
Prisca.- Essaie un peu. Si tu me réveilles, je te mets aux arrêts de 30 jours sur le divan.
Henri.- Si tu fais ça, la nuit où tu auras quelque élan, il faudra que tu me rejoignes dans le maquis.
Prisca.-Heureux êtes-vous, forces brutales, qui nous prenez si facilement en otages.
Amoureuse, elle va vers Henri, passe sa main sous son bras, l’entraîne vers la table et le sert.
Scène 2. Plus tard. La salle de séjour. Au mur, les « marguerites fanées ».
Prisca et Henri entrent dans la salle de séjour. Henri, passant devant un placard ouvert, voit ce qu’il y a, l’ouvre grand.
Henri.- (montrant suspendus les vieux habits de Prisca, ensemble aubergine, redingote violette, tailleur kaki, cape prune) Est-ce que je ne t’avais pas dit d’écouler tes oripeaux au Secours Populaire ?
Prisca.- Ces habits m’habillent, mon cher mari.
Henri.- Te fagotent, ma chère femme.
Prisca.– M’habillaient, quand j’ai eu l’heur de te plaire.
Henri.- Tu m’as plu malgré eux, dont en pensée, je t’avais dévêtue .. ..Une beauté qui s’enlaidit offense ses proches. Je te préviens, si tu ne démobilises pas tes tenues dans les huit jours, ma commission décrétera leur réforme.
Prisca.- Essaie un peu pour voir.
Henri.- J’essaierai et tu verras. ..(Il lui tire ses cheveux raides) De même, fin de semaine, ces bouts de ficelle seront changées en aimables volutes, sous la baguette d’un artiste capillaire. Première et dernière sommation.
Prisca.- Ces bouts de ficelle resteront telles que les a fabriqués le Créateur.
Henri.- Ne peut-on décorer une Chapelle Sixtine d’un peu d’art humain ?
Prisca.- Dépenser un coûteux argent en frisettes est une insulte aux déshérités. … ..Je m’offre telle que ma mère m’a faite.
Henri.-.. .. Tu ne te vois pas, moi, je te vois. Je veux que tu apprennes à respecter les yeux de ton mari. ..Tu iras chez le coiffeur. Je ne te le répèterai pas deux fois.
Scène 3. Plus tard, la salle de séjour, d’un autre point de vue.
Henri lisant le journal, Prisca consultant le Vidal et prenant des notes.
Prisca.– Comme je comprends que tu t’attardes à ton centre, à midi. Le plus joli paysage du monde t’y retient.
Henri.– Paysage ? On a vue que sur du béton et de l’asphalte.
Prisca.– Visage blanc comme neige, cheveux d’argent comme givre, yeux bleus comme glace, j’en ai eu les yeux aveuglés.
Henri.- (après un instant, riant) Tu parles d’Albane ?
Prisca.– Elle s’appelle Albane ? Enchantée. Moi, c’est Prisca.
Henri.– Elle a le visage plus criblé de crevasses que l’astre de la nuit. Si on lui raclait toute sa farine, ce serait une vraie rape à fromage !
Prisca.- Je l’ai très bien vue. Son visage me semble une dangereuse artillerie qui doit mettre à mal bien des hommes de troupe.
Henri.– Crois-tu que ce qui est beau à tes yeux, est fatalement beau aux miens ?
Prisca.– Par quelle magie, le sens du beau serait-il autre, de l’homme à la femme ?
Henri.– Ce qui plaît à une femme, plaît il à un homme ? Heureux pour notre descendance que nous ayons des goûts différents… ..Tu as tellement de crainte que ça ?
Prisca.- (souriant) Si j’en avais un peu trop, il m’en reste juste assez.
Scène 4. Plus tard, la salle de séjour, un autre point de vue.
Prisca dépose son Vidal. Henri se lève.
Henri.- Tu t’es levée tôt ce matin. Tu dois être épuisée.
Prisca.- Non. Toi. Tu as veillé tard hier soir.
Henri.- .. ..Te sentirais-tu, par hasard, en veine d’un débat contradictoire ?
Prisca.- ..(riant) ..Si tu engages la controverse, comment ne pas te donner la réplique ?
Se lève en souriant Prisca, qui baise en souriant la joue Henri, entre dans la chambre à coucher, puis Henri derrière elle.
Séquence 3.Le même appartement un autre soir.
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Scène 1. La cuisine.
Un autre soir. Même lieu. La table mise pour une personne. Prisca, à présent bellement coiffée, mais toujours vêtue à la diable attend à la fenêtre. Entre du dehors Henri.
Henri.- (s’asseyant, abattu, les mains sur le visage) .. .. Que suis-je pour te mériter ? . .. Aime n’importe qui. Il sera plus digne de toi que moi.
Prisca.- Qu’est-ce qui se passe ?..
Henri.-(Elle va à lui, le serre contre elle) (se retenant de pleurer) J’ai passé mon travail au banc d’essai. L’échec est total.
Prisca.- .. ..Heureuse mauvaise nouvelle, mon chéri ! Heureuse mauvaise saison, qui te serre contre moi ! .. .. Hélas, j’ai peur que cet heureux échec n’ait qu’un temps.
Henri.- (l’entourant de ses bras) Ah. Que serai-je sans toi ?
Scène 2. Plus tard, le salon, tous deux y entrant.
Henri ouvre grand le placard
Henri.- (montrant l’intérieur) Prisca ? Le sursis est écoulé. (il cherche de grands ciseaux, sort une jupe-culotte aubergine)
Prisca.- (criant) Henri ! Non !
Henri.- (la singeant) Prisca ! Si !
Prisca.- (essayant de le lui arracher) C’est le premier habit que je me suis acheté.
Henri.- Il y a longtemps. (Il le découpe et le déchire, passe à une redingote violette)
Prisca.- (essayant de la lui arracher) Pas ma redingote. La mode est en train d’en revenir.
Henri.– Je doute qu’elle y ait jamais été. (Il la découpe et la déchire, passe à un tailleur kaki)
Prisca.- (essayant de le lui arracher) Pas mon tailleur. C’est un cadeau de Maman, pour mon anniversaire.
Henri.– C’était pour un vieil anniversaire. (il le découpe et le déchire, passe à une cape prune)
Prisca.- (essayant de la lui arracher) Pas ma cape. Je l’avais achetée en solde ! Elle était neuve ! C’était une affaire ! Je ne l’ai jamais portée !
Henri.- Neuve, achetée en solde, jamais portée ? C’était une si bonne affaire ? (il la découpe et la déchire, et fourre le tout au fond du placard)
Prisca.- (pleurant ) C’est moi qui les avais choisis. Voilà comme tu respectes mon choix.
Henri.– Eux, t’avaient-ils choisie ? N’aurais-tu pas pu leur demander leur avis ?.. ..Je veux qu’à la fin de la semaine, tu renouvelles ta garde-robe. Je t’accompagnerai en personne.
Prisca.- On en reparlera.
Henri.– On en reparlera… … Ca fera d’excellents torchons.
Henri ramasse les habits tailladés, et les fourre en tas au fond du placard.
Scène 3. Le salon.Quelques instants plus tard.
Prisca, lisant un journal, Henri, recousant un bouton à son imper, tous deux assis.
Henri.– Cet homme qui t’accompagnait à midi, m’a paru bedonnant, rose porcelet. Il l’est vraiment, ou je me suis trompé ?
Prisca.- (riant) Tu veux parler de Jeannot ?
Henri.- Jeannot, Pierrot, Jacquot, ce n’est pas tellement au nom que j’en ai. Si tuas du goût pour ce type d’hommes, je te fais remarquer que ce goût ne me semble pas très sûr.
Prisca.- Jeannot Chapelain est un interne de notre service.
Henri.– Interne, pensionnaire, demi-pensionnaire, externe, externe surveillé, externe libre, qu’il ait ou non un correspondant pour sortir le dimanche, ça ne me préoccupe pas tellement. Simplement, avec lui, tu es mal fagotée. Il fallait que je te le dise.
Prisca.- Nous nous sommes retrouvés devant ma porte. C’était un pur hasard.
Henri.- D’où je vous ai vus, vous m’avez paru assez intimes. Il promenait son ventre, en pleine nef, comme un saint sacrement, toi comme une dévote, tu courais, sur les bas-côtés. Tu tendais la tête vers lui. Tu riais comme une baleine. Tu étais rouge pivoine. Tu flambais.
Prisca.- Tu sais qui est Jeannot Chapelain ? C’est le clown de service. Quand il tire ses salves, le personnel se tient les côtes, les malades se plient en deux. C’est le pince-sans rire de l’hôpital.
Henri.- (après un instant, ouvrant les bras, désolé)Pardonne mes soupçons injurieux. (il va pour lui baiser le front) Je te promets d’être désormais lucide, je t’aimerai en aveugle.
Scène 4. Le salon, d’un autre point de vue.Plus tard.
Henri, ayant fini sa couture reste assis, Prisca se lève.
Prisca.– Qu’est-ce que tu aimerais faire ?
Henri.- Je veux ce que tu veux. Je choisis ce que tu choisis.
Prisca.– .. ..Je trouverais le silence une assez belle occupation.
Henri.– Je suis ouvert à tout. Mais se taire à quoi ?
Prisca.– Si je romps le silence, le silence n’est plus le silence.
Henri.- Si de ton silence tu me renvoies au mien, je n’en sais guère plus.
Prisca.– Si de ton silence, tu me renvoies à ton tour, au mien, voilà le mien bien embarrassé.
Henri.– Est-ce que j’interprète mal : tu aimeras te vouer à un silence nu ?
Prisca rougit, détourne le visage, Henri se lève, l’embrasse, Prisca sort, puis Henri.
Séquence 4. Le même appartement, l’entrée, du temps a passé, c’est le plein été.
Séquence 1 – Séquence 2 – Séquence 3 – Séquence 4
Le soir. Henri, seul, guette à la fenêtre, nerveux. Entre du dehors Prisca, à présent bellement coiffée, bellement vêtue.
Henri.– .. .. Alors
Prisca.- .. .. Apprends ce que je savais : je ne me suis jamais mieux portée… ..(Henri la regarde, interrogateur) Nous ne sommes plus seuls. Il y a du monde qui vient.
Henri.– Aïe
Prisca.– (gênée) Oui.
Henri.- .. .. Tu ne crois pas qu’il aurait pu prendre un numéro et attendre qu’on l’appelle ?
Prisca.- C’est nous qui avons lancé l’ invitation, note.
Henri.- S’introduire sans crier gare dénote un manque total de savoir-vivre.
Prisca.- Nous ne lui avions pas fermé la porte, que je sache.
Henri.– Flûte alors. Le 2ème fléau d’Egypte. De la grenouille partout : sur le parquet, sur la chaise, dans le lit ; dans les bras, sur les genoux, sur le dos ; debout, assis, couché ; à une, à deux, à trois, à quatre pattes ; hurlant de tous ses poings, bavant de toutes ses gencives ; le jour, la nuit ; de 20, de 30, de 40 ans, nous ne serons plus ni toi à moi, ni moi à toi, mais nous à lui. (pointant son index) ..Il n’aura pas le temps de faire de moi son jouet, je te garantis.
Prisca.- (inquiète) Henri.
Henri.-(il ouvre les bras) J’aurai fait de moi son jouet avant…. ..(mettant son imper) Un âge passe, un âge arrive. Faites place, les anciens, nous arrivons ! .. .. N’ôte pas ton manteau, Prisca, nous allons chez ton père… …(Prisca l’interroge du regard) .. .. Je veux lui demander la seule chose de toi que je n’ai pas… … Ta main.
Prisca.- Tu ne lui demanderas rien.
Henri.- Le couple qu’a uni la nature, ne veux-tu pas que Dieu et la loi, même si on ne croit ni à l’une ni à l’autre, l’unissent à leur tour ?
Prisca.- Tu veux te marier pour divorcer dans 3 mois ?
Henri.- Tu veux que ce petit reconnaisse un de ses parents avec gêne, et avec honte nie l’autre? Du petit de deux vagabonds, tu veux en faire un troisième?.. .. (Il lui tend la main) .. Reconnaissons, Prisca, que nous ne sommes qu’un chaînon d’une chaîne.
Henri prend au passage dans le placard une cravate noire, ils sortent.