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19. La Mauresse

Acte 5

Scène 1.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4Scène 5

Le nouvel appartement de trois pièces d’Youssouf et Aïcha Mourad, dans le 20°. Youssouf à la fenêtre, Aïcha, joyeuse, faisant le tour de l’appartement, avec Karima.

Youssouf.- Je hais ça. C’est une offense, pour une fille, de payer à son père ce que son père n’a pas pu se payer. .. …(à Aïcha) Je n’oublie pas que nous sommes deux. Aïcha. Tu as subi la cité tous les jours, jour après jour, moi j’y échappais en allant au travail. Il est juste que ton opinion prédomine.

Aïcha.- C’est plus beau que ce que je pouvais rêver. Mais si ça te déplaît, ça me déplaît aussi.

Youssouf.- Pour ta mère, j’accepte. .. ..(à Aïcha) .. Permets que je grève ton nouveau domaine d’une servitude, laisse-moi m’échapper quand je voudrai.

Aïcha.- (allant à Youssouf, l’embrassant) Je sais combien ça te coûte. Merci.

Youssouf.- (les embrassant sur le front) A ce soir. Il sort, mettant une cigarette dans sa bouche, toussant à en vomir. Les deux femmes en sont toutes affligées.

Aïcha.- (allant, venant, pour changer de sujet) Faire le ménage ici, je me réjouis d’avance. (elle va à la fenêtre de la cuisine, montre les maisons) Regarde les maisons : pas une pareille. On dirait une bibliothèque, avec toutes sortes de livres : un petit gros dictionnaire de poche, un roman honnête, un mince essai, un long cahier plat qui s’élève tout haut. Là-haut, la fenêtre toute seule : elle est habitée. Je suis folle de ça. Elle revient sur le devant, ouvre la fenêtre sur la rue. En face, sur le trottoir, Jaufret de St Junin, en imperméable plastique transparent sur un jean et un polo blanc,usagés mais propres tenant un vieux vélo, a la tête levé vers elle. Aïcha interroge des yeux sa fille.

Karima.- Ce jeune homme me suit depuis un certain temps. Tranquillise-toi, il est timide comme un chat sauvage… … Veux-tu que je vienne ce soir ?

Aïcha.- J’aurai beaucoup à ranger.

Elles s’étreignent, Karima sort.

2 . En bas de la maison, Karima sort, Jaufret la suit. Au détour de la rue, Karima s’engage dans le parc de Belleville, Jaufret la suit. Karima se retourne et va vers lui.

Karima.- Bon. Vous me suivez.

Jaufret.- Ce serait plus convenable de vous précéder, mais je crains qu’alors vous ne me suiviez pas.

Karima.- Vous suivez une inconnue.

Jaufret.- Je connais bien plus l’inconnue que l’inconnue le croit. Vous êtes Karima Mourad, la fille d’un ouvrier algérien, qui s’est retrouvé au chômage par la faute de mon père.

Karima.- Vous, vous êtes Jaufret de St-Junin, le fils du traider, qui a licencié mon père. Quand je me suis aperçue que vous enquêtiez sur moi, et que vous me suiviez, je vous ai suivi aussi, quoiqu’avec avec plus de discrétion.

Jaufret.- Si je n’avais pas été indiscret, nous ne serions pas à nous parler … .. Depuis le temps que je vous suis, plus votre silhouette devant moi se précise, plus je m’attache à vous. J’ai longtemps cherché à résoudre votre charade : j’ai trouvé votre premier, votre second, mais je suis loin d’avoir trouvé mon tout… Vous ne dites rien. (Karima se tait) Il est vrai que celui qui fait quelque chose, il ne le fait pas pour un biographe , ni pour un journaliste, ni pour un admirateur, mais il le fait pour que soit fait ce qu’il fait… …Vous avez fait preuve d’un courage fou.

Karima.- Vous, vous avez quitté place, rang, fortune, vous avez fait preuve d’un courage rare.

Jaufret.- Pas du tout. Pas de courage, de plaisir. J’ai autre chose en tête qu’à faire fortune. Je me toque d’une marotte. Un silence. Hésitations. Regards en oblique de chacun sur chacun.

Jaufret.- En ennemis voisins, du haut de nos miradors, par-dessus la frontière, nous voilà à nous observer par les jumelles. J’enverrais volontiers mes yeux en députation faire des offres d’alliance à l’ennemi, si je ne craignais que vous n’ayez envers les nôtres une haine trop justifiée.

Karima.- L’arrogance du père St-Junin, convertie en humilité du fils St-Junin, est bien proche de l’humilité de la famille Mourad

Jaufret.- Remarquez, il y a un trait qui nous unit : nous n’avons rien ni l’un ni l’autre. Il sourit largement et tend la main.

Jaufret.- Nous pourrions signer un concordat. Fondant devant le sourire, Karima tend la main.

Karima.- (y répondant) Nous signons le concordat. De concert,avec hésitation, ils se tournent le dos, Jaufret remontant dans la rue, et enfourchant son vélo, Karima, descendant le parc.

Karima.- (en descendant, off, souriant) Ce sourire. Qu’est-ce qui se passe ? J’irradie, je rayonne, depuis la métropole de la tête, jusqu’aux colonies de mes pieds. Puisse ce soleil ne jamais se coucher sur mon empire. Je suis folle de ce jeune homme. (Elle regarde en riant les arbres, l’herbe, les fleurs, le ciel) Ai-je jamais vu toute cette débauche ? Je découvre votre vert sombre, arbres, votre vert tendre, herbe, votre rose tendre, roses, ton bleu d’azur, ciel. (elle rit, danse) Maman, comment as-tu pu laisser ta fille descendre dans la rue toute seule ? Réveille-toi ma fille, c’était un cauchemar… Gamine effrontée, aux 400 coups, aux aisselles et au pubis du poil me poussé, du sang me coulé, mes hanches s’élargissent, ma poitrine s’arrondit : me voilà créée femme, celle dont il a été dit : ta convoitise te poussera vers ton mari. J’aime. Je sais ce que c’est aimer …. Qui dit homme blanc, dit infidèle. Il n’y a pas de joli homme blanc, qui n’ait un peu trop l’envie de plaire. Race blanche impudique, tu braves l’honnêteté. Qui dit blanc, dit volage. Si je me laisse aller à l’aimer, la jalousie ne va-t-elle pas me déchirer le cœur ?.. … …Il est quelque part, il sourit à d’autres. Puisse-t-il me sourire aussi à moi. Comment le rencontrer, comme si c’était par hasard… ..(elle s’éloigne en riant et dansant)

Scène 2.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4Scène 5 La cité. Une tour. Un étroit F1. Soliman sonne, Djamila entrouvre la porte, voyant Soliman, elle l’ouvre grande, s’arrange les cheveux. Djamila.- (ouvrant les bras, heureuse) Soliman.

Soliman.- (réticent, restant sur le palier, de l’index montrant l’appartement) Le braillard ?

Djamila.- Il dort, tranquillise-toi. (Soliman entre, Djamila : Bonjour, l’embrasse sur les lèvres, Soliman se laisse faire, regarde vers la chambre du fond en fronçant les sourcils ? Sur un ton de reproche) Tu m’aurais prévenue, je t’aurais préparé un repas.

Soliman.- (les sourcils froncés) J’ai pas le temps.

Djamila.- Je peux te servir quelque chose ?

Soliman.- J’ai pas le temps, j’te dis.

Djamila.- Il y a une chose que j’ai apprise avec le temps : t’attendre. Et vois comme je suis récompensée : tu viens.

Soliman.- T’as trouvé un imbécile de blanc, honnête, qui travaille, à vous fourguer, toi et le petit, comme je t’ai demandé ?

Djamila.- Je t’avais répondu. Quand on t’a connu, on n’a plus envie de connaître quelqu’un d’autre.

Soliman.- Sauf que je suis puant, repoussant, égoïste, je ne pense qu’à moi.

Djamila.- Je t’en approuve si bien, qu’en plus que tu t’aimes, je t’aime aussi.

Soliman.- Je parle d’un mariage économique. Je te verrais bien un gars bon et con, honnête travailleur, qui gagne bien, et qui t’emmerde de sa présence continuelle.

Djamila.- Pourvu que j’aie de temps en temps le présent de ta présence, je préfère ce présent-là à n’importe quel avenir avec qui que ce soit de sûr… .. Tu m’aimes un peu, Soliman ? (Soliman ne répond pas) Je te parle. Tu m’aimes un peu, Soliman ?

Soliman.- (redescendant sur terre). .. ..De temps à autre, j’aime bien te baiser

Djamila.- (ironique) J’aime que tu aimes au moins ça.

Soliman.- (regarde sa montre, montrant de la tête la chambre du fond) Ca lui fait quoi comme âge ?

Djamila.- (sur un ton de reproche) Soliman.

Soliman.- Tu veux que je bêle devant le veau ?

Djamila.- Il va sur ses 11 mois. Tu veux le voir ?

Soliman.- Quelle horreur. Des cris, de la bave, des rots, de la pisse, des selles. Pitié . ..(un temps) ..Ca parle ? .. .. Je sais pas, moi.

Djamila.- Il sait dire papa.

Soliman.- Tu pèses un peu trop. Sois moins lourde ..(un temps) ..Ca marche ?

Djamila.- Il se met debout dans son parc.Un temps.

Soliman.- Il a toujours des couches ?

Djamila.- Je pense que cet été il sera propre. (Soliman fait une mine dégoûtée) Sans vouloir te vexer, tu a été un nourrisson, toi aussi.

Soliman.- Pas sur ma demande.

Djamila.- Excuse-moi, mais lui, sur la sienne, non plus.

Soliman.- Mais avec ta permission.

Djamila.- Tu ne t’y es pas opposé.

Soliman.- Un enfant, c’est l’affaire de la femme, nous on rend seulement la chose possible. .. .. Nous baisons, vous accouchez. C’est comme ça. .. .. Tu travailles toujours ?

Djamila.- Je fais les gros travaux chez deux femmes âgées une fois par semaine, le ménage et le repassage chez un vieux monsieur deux fois par semaine, je garde des enfants le mercredi et le samedi.

Soliman.- Tu as de quoi vivre ?

Djamila.- Largement. (elle va vers le buffet) Tu as besoin d’argent ?

Soliman.- (furieux) Tu me prends pour Judas et ses 30 deniers ? Ne fais pas celle qui se sacrifie. Ne cloue pas tes mains et tes pieds sur une croix, ne t’enfonce pas une couronne d’épines sur la tête, s’il te plaît. .. .. (il regarde sa montre) Habille-toi, et le gosse, vite. On doit être à la mairie dans 20 minutes.

Djamila.- A la mairie ?

Soliman.- N’ouvre pas la bouche, tu fais entrer les mouches. (criant) Pas un mot. On se marie. Grouille.

Djamila.- Oh Soliman

Soliman. – (hurlant) J’ai dit : pas un mot. Ca me fait assez suer. Presse.

Djamila.- (prenant une robe d’été dans le placard, allant à la salle de bain, laissant la porte ouverte) Tu me disais que jamais on ne se marierait.

Soliman.- Les cartes ont été redistribuées. Je suis devenu quelqu’un que sa femme et son fils peuvent respecter… …(montrant tables, chaises, canapés) Il faudra jeter toutes ces saletés en panneaux de particules. J’ai meublé la maison de beau noyer.

Djamila.- (qui cherche le petit, l’habille, apparaissant) La maison ?

Soliman.- J’ai un domicile, où je peux reconnaître ma femme et mon fils, aux yeux de tous. Ferme la bouche, aie l’air intelligente. (regardant sa montre) Vite, on a juste le temps d’arriver en voiture.

Djamila.- En voiture ?

Soliman.- (allant vers la porte) Nous voilà devenus de vrais Français. Je suis enfin un mari et un père dont la femme et le fils peuvent être fiers. Ils sortent.

2. La cité. Une tour. L’F2 de Ziya et de Hussein. Ziya à la cuisine. On entend qu’une clé est introduite dans la serrure de la porte d’entrée. Entre Hussein. Ziya va à lui.

Hussein.- Je demande pardon à la chaîne. J’enrageais de n’être jamais reconnu. Je pensais que mon travail acharné, mon assiduité, ma serviabilité étaient ignorés. Je croyais qu’ils n’avaient d’yeux que pour ceux, au tour d’eux, qui les flattait, les flagornait. Je bats ma coulpe. Ils m’ont distingué. Ils m’ont promu au-delà de tout ce que je pouvais espérer. ..(solennellement) .. Ziya, j’ai été nommé directeur de l’hypermarché.

Ziya.- (à qui cela ne fait ni chaud, ni froid, qui retourne tranquillement dans sa cuisine) Arrête tes blagues idiotes.

Hussein.- Je te jure sur ta tête que c’est la vérité. Moi même, je n’en ai pas cru mes oreilles. Le directeur m’a montré le télégramme. Lui a été nommé à Marseille, et moi j’ai été nommé à sa place. J’aurai ma lettre de nomination et mon contrat d’embauche d’ici deux trois jours.

Ziya.- Pauvre andouille.

Hussein.- (allant à un bloc-notes posé sur le buffet) Andouille, je note. Tu avais dit qu’on ne s’insultait plus. Signe.

Ziya.- Andouille est un terme de charcuterie. Une andouille, c’est une partie d’intestin de porc, farci de boyaux de porc et de veau, coupés en lanières. C’est toi. Prouve-moi le contraire.

Hussein.- La preuve, que je dis la vérité, c’est que sur mon passage, dans le magasin, tout d’un coup,il y a bien des yeux méchants et bien des bouches gentilles.

Ziya.- Il faut être complétement crétin.

Hussein.- (allant au buffet) Cette fois, je note.

Ziya.- Crétin est un terme médical. Il désigne un arriéré mental, qui souffre d’un retard de développement. Tu en as tout les symptômes. Prouve-moi que c’est faux.

Hussein.- J’attendrai que le contrat d’embauche te convainque.

Ziya.- Si tu ne me racontes pas de craques, de deux choses l’une, ou c’est une erreur, ou c’est une farce… .. (lui tirant l’oreille, elle l’emmène devant le miroir de la salle de bains) Tu t’es déjà regardé ? Bougnoule, raton, bicot, sidi, une pulpe d’avocat, un tronc de figuier. Il faut être un Ali-Baba pour croire une ânerie pareille. .. .. Ta couleur ? Grain de café, pas même grain de café, grain de chicorée. Gris, une cendre de cigarette, on tape un peu dessus, elle tombe. De la poussière, on passe le chiffon dessus, et on le secoue par la fenêtre.

Hussein.- Tu as raison. C’est in vraisemblable. Ce doit être une erreur. Je ne dis plus rien

3. Quelques jours plus tard. Dans le 20°, au bas de la maison, où Jaufret habite une mansarde. Sur les murs, à la craie, des JAUFRET avec des cœurs transpercés de flèches. Jaufret sort de l’immeuble, regarde son nom, et les cœurs. Sort justement de sa cachette à ce moment-là Karima.

Karima.- (passant à distance, se retournant, à Jaufret) Mais il me semble

Jaufret.- (à Karima, souriant, allant à elle) Que mes yeux ne me trompent pas. Karima lui montre les inscriptions.

Jaufret.- Je me demande quel vandale dégrade les murs.

Karima.- C’est sans doute une fille timide, qui n’ose pas se déclarer. Vous ne voyez pas, par hasard, un fille qui se dresse sur la pointe des pieds, et qui essaie d’attirer votre attention ?.. ..Pauvre fille, elle est bien à plaindre : un coeur percé d’une flèche.

Jaufret.- Vous ne trouvez pas que c’est un peu d’une gamine ?

Karima.- Je trouve l’image assez parlante. Elle est moins impudique que les mots. .. .. Vous dites vandale, c’est écrit à la craie, ça s’efface comme un rien. Au Sacré-Cœur, couronné d’épines, Paris a consacré une basilique, un fille peut bien lui consacrer un dessin. Elle s’éloigne. Jaufret la suit.

Jaufret.- Dans mon dénuement, est-ce que je peux tendre la main ?

Karima.- Vous pouvez.

Jaufret.- Est-ce que je peux vous quémander, si vous éprouvez un petit quelque chose pour moi ?

Karima.- Si vous me demandez seulement si j’éprouve un petit quelque chose, vous n’êtes pas un mendiant si démuni que ça.

Jaufret.- Je quête un petit peu, par crainte, que vous ne me refusiez plus.

Karima.- Si je vous donne davantage, vous jetterez le surplus ?

Jaufret.- Je me le garderai au contraire précieusement.Un silence.

Karima.- Tout ça, c’est bien joli. On ne sait même pas si vous êtes libre.

Jaufret.- Le fils a récusé son office de fils, le jeune homme est libre.

Karima.- La fille et la sœur ont fait leur office, la jeune fille est libre.Un silence.

Karima.- Moi, enfermée dans ma chambre, sous ma lampe je ne suis penchée à n’étudier qu’une chose : vous… … Vous, vous êtes dehors, à tourner la tête, sourire à tout le monde. Jaufret.- A qui la faute ? Suspendu là-haut, de votre astre tout sur terre reçoit chaleur et lumière. Comment ne sourirais-je pas à tout ce qui reçoit vie de vous ?Un silence.

Karima.- J’ai maigri. Vous êtes rose, bien en chair. Vous vous portez bien.

Jaufret.- A cause de vos fêtes de Pâques, je suis arrivé à la fin de mon carême. Ne me reprochez pas d’avoir repris appétit.Un silence.

Jaufret.- Si nous laissions le silence poursuivre la conversation ?

Karima lui sourit, ils s’éloignent, on les voit se rapprocher et s’eloigner.

Scène 3.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4Scène 5 Le cabinet du Préfet. Le Préfet. Entre Tétras. Tétras.- (saluant réglementairement) Monsieur le Préfet. Le Préfet.- Commandant, au moment où vous me demandiez audience, je vous convoquais. .. ..Parlez.

Tétras.- A vrai dire, Monsieur le Préfet, j’hésite. Mes allégations risquent d’être critiques envers l’un des miens. Seule la justice me presse… .. Il s’agit du lieutenant Mourad.

Le Préfet.- Je vous écoute.

Tétras.- Je vous exposerai certains faits troublants. Le premier, qui est à l’origine de mon enquête, est ma découverte que Karima Mourad est la sœur de Soliman, d’Aziz, et de Ziya Murat.

Le Préfet.- C’est connu comme le loup blanc.

Tétras.- Je n’en aurais pas fait autrement état, si à ces trois personnes, Soliman, Aziz, et Ziya Murat n’était survenue, en même temps une étrange rare bonne fortune… … Par Dieu sait quelle opération du Saint-Esprit, Soliman le caillasseur, l’incendiaire, le chef de bande, s’est retrouvé, du jour au lendemain, directeur d’un Garage Mourad, qui emploie 72 personnes ; Aziz Murat, toximane récidiviste, déchet humain, du jour au lendemain, et à la même époque, s’est retrouvé romancier d’une « Mauresse », éditée, louée par le plus hargneux des critiques, proposée pour le prix Goncourt ; le mari de Ziya, enfin, technicien de surface inculte, s’est retrouvé, du jour au lendemain, toujours à la même époque, directeur de l’hypermarché, dont il était technicien de surface. La coïncidence de ces trois réussites extraordinaires m’a paru étrange. … … J’ai tenté de remonter des effets aux causes. Trois sociétés ont promu ces trois frères et beau-frère. La première, qui a propulsé Soliman Murat à la direction du Garage Mourad, est passée sous le contrôle d’une holding, créée il y a trois mois au Luxembourg. La seconde, la société de presse, qui a fait réécrire le roman « La Mauresse » d’Aziz Murat par un nègre, l’a édité, et qui, d’après les informations non démenties de certain journal, a soudoyé un critique célèbre, ainsi que 7 des dix Académiciens de l’Académie Goncourt, est passée sous le contrôle d’une holding créée il y a un mois en Suisse. La troisième, la chaîne d’hypermarchés, qui a propulsé le mari de Ziya à la direction de l’hypermarché, est passée sous le contrôle d’une holding créée au Liechtenstein, il y a deux mois. Or, ces trois pays ont une même caractéristique : le secret bancaire… …Or, j’ai trouvé, dans le bureau du capitaine Egletons, épinglées au mur, trois cartes postales que le lieutenant Mourad lui avait envoyées de Luxembourg, du Liechtenstein, de Suisse, il y a respectivement trois, deux, un mois… …Je me suis donc intéressé de plus près au passé du lieutenant Mourad. J’ai appris, qu’avant d’être lieutenant de police, Karima Mourad avait acquis dans une Ecole de commerce et de gestion, un BTS d’assistante de direction. Mais chose étrange, dans les 4 années, qui ont suivi, je n’ai pas pu trouver trace, en France, d’un quelconque emploi de secrétaire de direction, qu’elle aurait exercé : sur son CV, elle avait écrit, que durant ces 4 années, elle avait vagabondé en France, sans exercer d’un emploi, elle n’avait donc pas cotisé à la Sécurité Sociale, ni payé d’impôts, mais c’est une chose dont je doute… ..Pendant les deux dernières de ces 4 années, elle s’est fait en effet adresser un cours par correspondance pour la préparation au concours de lieutenant de police, respectivement dans les villes de Lille, Rennes et Lyon… … Malgré l’aide des SRPJ de ces trois villes, je n’ai pas pu aller plus loin dans mon enquête. Je me heurte à un mur … Croyant œuvrer pour la justice, j’ai voulu vous exposer ces faits.

Le Préfet.- Si je vous entends, vous suspectez un lieutenant de police, au salaire mensuel de 2 000 euros

Tétras.- (rectifiant) 2 450

e Préfet.- 2 450, fille d’un ouvrier algérien au chômage, d’avoir créé trois holdings, comme un émir de Dubaï. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) C’est émettre l’hypothèse que, pendant ces 4 années, entre autres, à Lille, Rennes, Lyon elle a commis des hold-up, des casses, ou Dieu sait quoi. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) Pour vérifier cette hypothèse, il faudrait apporter la première preuve qu’il s’est commis dans ces trois villes, à l’époque où elle y a résidé, des hold-up, des casses ou Dieu sait quoi, d’importance, restées inexpliquées. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) Puis la deuxième preuve, si la première est établie, que c’est elle qui les a commis. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) Enfin, dernier élément, qui vérifierait votre hypothèse, il faudrait que le lieutenant Mourad mène un train de vie, incompatible avec son salaire. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) A ces trois questions, donnez-vous une réponse positive ?

Tétras.- Non.

Le Préfet.- Vous avez une imagination fertile, commandant. Vous devriez écrire une « Mauresse », malgré quelques invraisemblances, je suis sûr qu’elle ferait un succès honnête… … Votre déposition accuse moins le lieutenant Mourad, que vous-même : elle prouve mon hypothèse à moi, que vous ne supportez pas les fils d’immigrés. Selon plusieurs témoins, vous vous seriez prononcé pour le marché libre de la drogue, afin que, (il lit la feuille qui est devant lui), avez-vous dit, « que ces détritus que sont les fils d’immigrés, se jettent eux-mêmes à la décharge ».

Tétras.- Puis-je savoir lequel des miens m’a dénoncé ?

Le Préfet.- N’êtes-vous pas vous-même en train de dénoncer l’un des vôtres ? .. .. Ce que je pense, c’est que vous manifestez une haine brûlante pour la famille Murat, et cette haine est activée par leur réussite… … Je la comprends : la famille Murat, grâce à son énergie et ses capacités, vole à de hautes altitudes, tandis que Tétras, malgré ses capacités et son énergie, restera toute sa vie embourbé dans le bourbier de son poste. Vous êtes jaloux, c’est humain. .. .. Moi, à l’inverse de vous, je suis heureux de ce qui vous fâche. Preuve est faite, qu’en France, il n’y a nulle discrimination, que liberté, égalité, fraternité n’est pas une vaine devise, que dans notre République, tout soldat a un bâton de maréchal dans sa giberne: la réussite des Murat est à porter au crédit du gouvernement. Le bruit que fait cette famille est parvenu aux oreilles de qui vous savez. Leur avenir ne fait que commencer… .. Contrairement à vous, qui n’apportez aucune preuve contre le lieutenant Mourad, j’ai une preuve contre vous (il lui montre une minuscule cassette) Lorsque vous avez appris que le trafiquant Baronnies était découvert, vous lui avez téléphoné pour l’en avertir. Votre façon de communiquer par téléphone public était ingénieux, mais quelqu’un a été plus ingénieux que vous. En avisant Baronnies, vous vous êtes rendu coupable d’un délit grave. .. .. Compte tenu de cohérence entre votre religion et votre pratique, et aussi que d’autres à d’autres échelons partagent vos opinions, sur ma proposition, le Ministre de l’Intérieur vous relève de votre poste de commandant du SRPJ à Paris, et vous nomme là où vous nagerez dans vos eaux, dans le profond de la France profonde, au creux du creuset, en Creuse, au SPDJ de Guéret. Le lieutenant Mourad ayant présenté sa démission, le capitaine Egletons est nommé à votre place. (Tétras se lève) Un conseil, commandant : convertissez-vous à la modernité.

Tétras.- J’essaierai. (claquant des talons) Monsieur le Préfet.

Sort Tétras.

Scène 4.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4Scène 5

Garage Mourad. Mécaniciens, personnel de vente, personnel comptable personnel d’accueil, clients. Le sous-directeur.

Le sous-directeur.- Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs. A peine avons-nous établi cette tête de pont à Paris, construit ce bastion avancé (il montre le garage), que, nous lançant dans la bataille économique, armés de ces deux armes absolues, la qualité et les prix, nous avons fait un carnage, comme le prouve notre gain de parts de marché, mais cela n’aurait pas été possible sans le chef de notre commando, Soliman Mourad, Soliman le magnifique. Entre Soliman. Applaudissements, clameurs de tous.

Soliman.- Compliments adressés, à travers moi, aux mécaniciens des équipes d’entretien et de réparation, aux mécaniciens de l’équipe de dépannage, aux comptables, aux vendeurs, aux hôtesses d’accueil : mon travail est de les servir au mieux, pour qu’ils vous servent au mieux, vous, nos maîtres, honorables clients.(un temps)J’ai tenu à ce que l’enfant ne soit baptisé que né et viable. J’ai tenu à faire une inauguration non de promesses, mais de travaux. J’ai voulu n’inaugurer la machine qu’en route, que nous ayons vendu, dépanné, entretenu, réparé. Les faits parlent mieux que les mots : nos clients savent à présent qui nous sommes. Chers amis clients, trinquons à vous, de la façon la plus digne, c’est à dire en ménageant votre pécune, .. .. à l’eau minérale.

Rires, cris clameurs, applaudissements. Soliman invite tout le monde au buffet.

2.La salle de presse du restaurant Drouant, place Gaillon. Aziz, son livre « La Mauresse » en main, journalistes.

1er journaliste.- Monsieur Mourad, quel effet fait au fils d’immigré, à l’ancien toxicomane, d’avoir remporté le prix Goncourt ?

Aziz.- J’ai toujours été émerveillé par la débauche d’imagination des journalistes. Quel effet ça vous fait d’avoir gagné au loto, Mr le technicien de surface ? Quelle déveine, vous pensez. Jour de deuil. Jour à marquer d’une pierre noire. Malheur, pourquoi faut-il que le sort s’acharne contre moi ? Je n’ai plus qu’à acheter une corde pour me pendre. (éclats de rire)

2ème journaliste.- Sérieusement, qu’allez-vous vous offrir, Mr Mourad, dont vous ne cessiez de rêver ?

Aziz.- Ah. La solitude est un enfer dans le désert, dans le plus peuplé de la ville, c’est un paradis. Dans l’œil du cyclone, règne un calme absolu. C’est où se concentre le plus de monde, qu’on se concentre le mieux. Je vais m’offrir le luxe des luxes : habiter au centre-ville.

3ème journaliste.- D’après les informations d’un certain journal, Mr Mourad , votre livre aurait été réécrit, sinon écrit, par un nègre des Editions Thorpe, qui vous éditent.

Aziz.- Ce journal se trompe, le livre n’a pas été écrit par un nègre, mais par un Arabe. .. .. Raisonnez, Monsieur : j’étais au départ aussi inconnu que ce nègre supposé : pourquoi n’avoir pas sorti de l’obscurité le vrai auteur plus tôt que le faux ?

4ème journaliste.- Mr Mourad, on dit qu’un écrivain se révèle à son 2ème livre. En avez-vous déjà le sujet et la matière ?

Aziz.- En même temps qu’un auteur goûte la chair délicieuse de l’œuvre qu’il fait, ses dents se heurtent à la dure amande de l’œuvre à venir. .. ..Comme à la naissance d’une fille, son ovaire contient déjà toutes les ovules fécondables de son existence, un auteur, quand il naît, contient, en germe, toutes ses œuvres futures. … A mon tour. J’ai un mot à dire à mon tour. Savez-vous de quoi j’ai soif ? De cuver. Ce prix Goncourt m’a complètement ivrogné. Je roule et je tangue tellement de réceptions en cocktails, de buffets en banquets, d’interviews en émissions, que j’ai peine à maintenir mon cap. Depuis cette seconde où mon nom est sorti de l’urne, je n’ai pas quitté les vignes du Seigneur. Le vélo roule à toute vitesse, mais je m’affole, parce que les pieds n’arrivent pas à attraper les pédales. Soyez charitables, laissez-moi dessouler. Rires, les journalistes s’en vont d’un côté. Aziz s’en va de l’autre, lorsque Sophie entre en courant : Hep hep Prix Goncourt. Aziz se tourne. Sophie freine des 4 fers.

Sophie.- Sophie, du Figaro. (elle le contemple, ébahie, siffle) Mazette ….(pointant Aziz du doigt) Délicat, comme de la porcelaine. On peut toucher sans que ça se casse ?

Aziz.- (tendant le bras) Essayez. Ca va au lave-vaisselle.

ophie.- Ca a tous les caractères sexuels secondaires d’une fille, est-ce qu’il est sûr que ça a les caractères sexuels primaires d’un garçon ?

Aziz.- Il serait décent que vous me croyiez sur parole.

Sophie.- Il n’a pas l’air d’un homme, et merveille, c’en est un (Rire d’Aziz) (du doigt, elle le touche) Une peau de fille, la mienne, c’est une râpe à fromage, un visage de fille, des hanches de fille. Pourquoi homme, êtes-vous ce que j’aimerais être, femme ? Je ne sais pas où j’ai la tête. Vous suscitez en moi je ne sais quoi. … … Quelqu’un a déjà pris une option sur vous ? Je surenchéris. Vous êtes peut-être à quelqu’un ? Je vous rachète. Je vous prends avec tout le saint-frusquin, les enfants de vos lits, et vos femmes aussi, si nécessaire, on arrivera bien à les caser quelque part. .. .. Question : est-ce que vous acceptez que je vous mette la main dessus ?

Aziz.- (qui n’a cessé de rire et de sourire) A vrai dire, toute ma vie, je n’ai rêvé que de ça.

Sophie.- Question annexe : je ne vous répugne pas trop ?

Aziz.- Pour dire la vérité, visage mâle, épaules de déménageur, hanches étroites, vous ne me plaisez que trop. Si vous n’aviez pas parlé, j’aurais pensé que c’est une perversion d’être attiré par vous.Sophie le contemple.

Sophie.- Quand vous vous regardez dans le miroir, comment pouvez-vous en aimer une autre que vous ?

Aziz.- Vous, quand vous vous regardez dans le vôtre, vous ne devez avoir envie d’enlever que vous.Sophie le contemple.

Aziz.- Femme, bâtie comme un homme, que vous deviez tomber d’hommes.

Sophie.- Homme, me pousse à vous enlever et vous séduire, femme me pousse à vouloir être séduite et enlevée.Ils se contemplent tous les deux.

Sophie.- Question : joli, mignon, vous êtes sûr que vous n’en êtes pas ?

Aziz.- Et vous, vous êtes sûre que vous n’en êtes pas, baraquée comme vous êtes ?

Sophie.- Les femmes étaient attirées parce que j’ai l’air d’un homme, puis étaient repoussées, parce que je suis une femme. Les hommes, c’était l’inverse. Aussi, je restais sur le carreau

Aziz.- Moi, les femmes étaient attirées parce que j’avais l’air d’une femme, puis étaient repoussées, parce qu’elles craignaient que j’en sois une.

Sophie.- Il est impossible que chacun soit l’autre, par contre, il serait possible, que chacun soit à l’autre.

Aziz.- Si nous nous autorisions cette perversité ?

Sophie.- (enthousiaste) Je veux. Je veux. (s’éloignant) Je nous cherche un trois pièces en ville ?

Aziz.- Je vous donne procuration.

Sophie.- La place à côté de vous est prise, j’y pose mon sac

Aziz.- Tranquillisez-vous, je vous la réserve.

Sophie.- (riant) A bientôt, Aphrodite.

Aziz.- (riant) Hermès, à bientôt.Ils sortent.

3.La Courneuve, le F2 de Ziya et Hussein. Ziya a posé sur leur lit une robe noire assez couverte, et une robe rouge assez ouverte. Elle entend une clé ouvrir la porte d’entrée.

Hussein.- (paraissant, son contrat d’embauche dans la main) Les choses s’entêtent, Ziya. L’avocat a téléphoné aux dirigeants de la chaîne, le contrat d’embauche est inattaquable, il concerne bien Benkader Hussein, né etc, domicilié etc, ex-technicien d’approvisionnement. L’avocat m’a dit que c’était un contrat d’embauche, comme il n’en avait vu de sa vie : salaire exceptionnel, intéressement aux résultats exceptionnel, droit d’achat d’un nombre d’actions de l’entreprise exceptionnels, indemnités de licenciement exceptionnelles. Même s’il y avait une erreur, et qu’ils me licenciaient aujourd’hui, mon avenir serait assuré.

Ziya.- Ecoute, je ne suis pas tranquille.

Hussein.- Au magasin, leur attitude te convaincrait. J’arrive, tous se tournent vers moi, déroulent leur tapis de prière, se prosternent, touchent le sol de leur front, comme si j’étais la Mecque… …Et si la roue tournait pour la famille ? Si ce qui arrive à Soliman et à Aziz nous arrivait aussi ?

Ziya.- Eux sont des Mourad. Toi, tu n’es qu’un Benkader.

Hussein.- Mais tu es leur sœur.

Ziya.- Mais, moi je ne suis que leur sœur. … …Depuis ta nomination, je tremble à l’idée de ce qui pourrait nous tomber encore dessus. Où sont les beaux jours, où tu étais technicien d’approvisionnement ? On était sûr de ta place, on savait que tu ne pouvais pas ambitionner mieux. On était sûr de ce logement, on savait qu’on ne pouvait pas se payer mieux. Tout ça a quelque chose de pathologique, qui me plaît pas.

Hussein.- Si ça peut te tranquilliser, mettons en attendant tout entre parenthèses.

Scène 5.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4Scène 5

A côté de la cité, une usine désaffectée, l’intérieur. Murs et verrières bien refaits. A droite, petite scène basse, devant des bancs. Plus loin, à droite, le début d’une table d’un banquet. Sur le mur du fond, sous la verrière, partant du bas, un rectangle blanc d’une hauteur de deux hauteurs d’homme, d’une longueur de trois hauteurs d’homme. Sur ce rectangle, Jaufret, en costume de marié simple couvert d’un tablier, a dessiné autour d’une table de banquet, côté face cinq silhouettes assises, côté droit deux silhouettes assises, côté gauche deux silhouettes assises, côté dos, (mais on les voit de profil) 4 silhouettes assises. Il est en train de préciser, de l’autre côté de la table, la silhouette principale. Entre Karima, en robe de mariée simple couverte d’un tablier.

Karima.- Jaufret. Jaufret.- (se tournant) Karima. Karima.- Pardon. Mon coup de vent emporte les papiers de tes pensées. Jaufret.- Au contraire, ton air frais vient m’inspirer au bon moment. J’étais confiné à un travail de mémoire. Ton modèle vivant rafraîchit mon souffle. (Il présente le dessin) Les Noces de la Courneuve.(il montre la figure centrale) La mariée. La reine du jour Karima.- (reprochant) Jaufret. Au milieu. Tout le monde va me regarder, je ne vais plus oser me moucher.

Jaufret.- Le personnage du centre d’un tableau, c’est celui qu’on regarde le moins. Celui qui attire l’œil, c’est celui qui est tout derrière, ou qui se cache, ou qui tourne la tête. Tu n’es d’ailleurs pas en jeu, c’est une commande de la famille. (il désigne les figures) Le dessin suit le plan de table. Au centre Madame, à sa droite, Monsieur. A gauche de Madame, son beau-père, sa belle-mère. A droite de Monsieur, sa belle-mère. Au côté gauche de la table, Soliman, Djamila. Au côté droit, Aziz, Sophie. Face à la mariée, Ziya, à sa droite Hussein, à la droite d’Hussein, comme Ziya est jalouse, quelqu’un de sévère, le capitaine Egletons. A gauche de Ziya, comme Hussein est jaloux, quelqu’un de noble, le Préfet. Tout en haut, à travers la verrière, au-delà des barres et des tours, à droite, dans leur prison Baronnies et Choucas, à gauche, à Guéret, le commandant Tétras. Est-ce que j’ai oublié quelqu’un ?

Karima.- (souriante) Il y a tout mon monde.On entend motards et voiture, qui s’approchent. Karima.- Voilà nos invités. (tous les deux ôtent leur tablier) Entre le Préfet. Le Préfet.- Mme Mourad, quel dommage que vous ayez démissionné de la police. Karima.- J’avais fini mon temps. (montrant Jaufret) Je me suis renvoyée dans mon foyer. (le Préfet s’incline devant Jaufret : Monsieur le Mari) Je suis heureuse que vous soyez venu le premier, Mr le Préfet. Vous pourrez accueillir le ministre. On entend motards, voitures qui s’approchent. Au bout d’un moment, entre Soliman, puis Djamila et, espacés, son secrétaire particulier, son chauffeur. Soliman.- (à son chauffeur) De Villèle, gardez la voiture pour le week-end. Allez donc pique-niquer sur les bords de la Marne, en famille. Le chauffeur.- Merci, Monsieur le Ministre. Joyeuses noces, Madame. (Karima, faisant une courte révérence : Merci,Monsieur, il sort)

Soliman.- (à son secrétaire particulier) Charles-Henri, vous pouvez prendre votre dimanche.

Le secrétaire particulier.- Merci, Monsieur le Ministre. Joyeuses noces à tous. (tous s’inclinent un petit, il sort)

Soliman.- (au préfet, lui mettant la main sur l’épaule) Dulac, comment allez-vous ?

Le Préfet.- Le mieux du monde.

Soliman.- Après vous.

Le Préfet. – Je n’en ferai rien.

Soliman.- (insistant) Vous êtes l’homme fort de la région.

Le Préfet.- L’homme fort, parce que faible.

Soliman.- Expliquez moi cette énigme.

Le Préfet.- Je ne suis une personne d’autorité, qu’en ce que je suis une personne d’obéissance. Et c’est quand je suis le plus d’autorité que je suis le plus d’obéissance. Vous, vous êtes votre propre maître.

Soliman.- C’est le Préfet qui fait régner l’ordre dans la région. Il ne faut que lui. Les ministres sont des visiteurs de passage.(il présente) Ma femme, Djamila. (le Préfet s’incline, baise la main de Djamila, Djamila ne sait pas où se fourrer : Madame)Entrent Aziz et Sophie.

Soliman.- (présentant au Préfet) Mon frère Aziz Mourad.

Le Préfet.- Maître.

Le Préfet, à Sophie, en lui baisant la main.- Madame. (Sophie : Mr le Préfet)Entrent Hussein et Ziya.

Soliman.- (présentant) Ma sœur Ziya Benkader, mon beau-frère Hussein Benkader. (le préfet : Monsieur le Directeur, ils se saluent)Entrent Aïcha, Mr et Mme de Saint-Junin.

Soliman.- (présentant) Ma Maman. Les beaux-parents de la mariée.

Le Préfet.- (baisant le main d’Aïcha et de Mme de St-Junin) Parents et enfants peuvent s’enorgueillir de leur parents et de leurs enfants.

Karima.- (à Mr de St Junin) Merci d’avoir acheté cette usine et de l’avoir fait restaurer.

De St-Junin.- Petite réparation pour grandes fautes. Entre Egletons, qui porte un accordéon,qu’il pose. Il va au Préfet, salue réglementairement : Monsieur le Préfet. Le préfet : Commandant). 2. Karima, montant sur la scène.

Karima.- Vous tous qui êtes miens, si vous voulez bien prendre place, (tous prennent place) notre petite troupe improvisée va vous présenter une toute petite pièce féminine : L’Impromptu de la Courneuve,qui sera interprétée successivement par ma Maman, par Djamila, par Ziya, et par Sophie. Assez les hommes ont la parole, il est temps de la donner aux femmes. Maman. Aïcha monte sur la scène, Karima s’assied à côté de Jaufret. Karima encourage sa mère.

Aïcha.- Je parlerai d’abord au nom de celui qui n’est plus Youssouf, mon mari, qui a été quand il vivait, et qui est maintenant qu’il ne vit plus, dans l’obscurité de la terre. Dans l’obscurité de la terre quand il vivait : il a été, mes fils et mes filles, les racines, qui vous ont fixés et vous ont nourris en terre de France. Fondateur de la race, comme Moïse, il a vu la Terre Promise, mais il n’a pu y entrer : il n’a vécu que les souffrances de l’Exode. Malheur au pays, disait-il, où les jeunes inactifs passent leurs journées au bas de leurs immeubles à ne rien faire. Malheur au pays, où les hommes oisifs passent leurs journées au café à fumer le kif. Il aurait vécu longtemps encore, s’il avait pu vivre votre réussite. Qu’il aurait été heureux de voir que son fruit a porté fruit. .. … Pour moi, je serai franche avec vous, j’ai repris mon amant. (silence,tout le monde est gêné) Il a été d’une générosité extraordinaire, je lui ai fait à peine quelques avances, il a oublié que je lui avais tourné le dos depuis tant d’années, il m’a tendu les bras, il m’a étreinte. Depuis, je passe mes jours dans un bonheur extraordinaire. Dès qu’il ne vous sait pas dans les parages, il me rend visite. Il regarde si je suis bien seule à faire le ménage ou la cuisine, il en profite, il entre, il m’entoure de ses bras, il m’aime. Lui m’aimant, je n’ai plus aucun souci, tout ce qui arrive est bien, même le mal. Je te demande pardon, Karima, je crois de nouveau en Dieu.

Karima.- Mais si tu crois que Dieu existe, Maman, il existe.

Aïcha.- Si vous saviez, Il me comble tellement d’amour, que l’amour, débordant de moi, éclabousse tout le monde autour de moi… … Je vous adore, mes enfants..(un temps) .. même Hussein, même HusseinTous rient.

Aïcha.- Depuis qu’il est directeur de magasin.Tous rient.

Aïcha descend de la scène, Karima l’embrasse, l’assied à côté d’elle, va à Djamila, lui prend la main, l’entraîne sur scène. Djamila.- Je peux parler comme je pense ? Karima.- Tu ne peux pas. Tu dois. Soliman.- Elle est femme de ministre, il y a peut-être un devoir de réserve ? Karima.- Est-ce que tu as peur qu’elle invente ? Soliman.- Elle en a bien assez, avec ce qu’il y a. .. .. (cédant) C’est bien parce que je suis ministre : j’ai le nœud coulant des médias autour du cou. Djamila.- (voulant parler, ne pouvant) Euh. .. .. Euh. Soliman.- Reconnais tout de même, que j’ai fait quelques progrès ces temps-ci. Djamila.- Au moment, où je n’en ai plus tellement besoin. …. Tant de paroles se pressent dans le portillon de ma gorge, qu’aucune ne passe. Soliman.- Si tu es trop gênée pour parler, tu peux déclarer forfait. Personne ne t’en voudra.

Djamila.- (se lançant) Qui dira le malheur de la jeune femme seule avec enfant ? Pour tous la jeunesse est l’âge de la fête, pour elle c’est l’âge de la pénitence. Les hommes font semblant de ne pas la voir, son enfant est comme sur son visage une tache de vin, un bec de lièvre. Devant ce péché qu’elle pousse devant elle, les femmes ricanent : elle a couché, elle ne peut plus le cacher. Encore si ce petit était le fruit de la débauche, la débauche aurait été pour elle une consolation : même pas. Soliman a une quinte de toux, Karima, en riant, lui tape dans le dos.

Djamila.- Une fille seule avec enfant est à classer sous les ouvriers agricoles : une souillon qui se néglige, sale, lasse, lourde, difforme, dépenaillée… … Celui qui est le père lui fait la grâce de venir mettre les pieds sous la table toutes les trois semaines : elle le soigne de petits plats, en espérant en vain, que sa cuisine le fera rester… …L’enfant trop vivant mange ses jours et ses nuits, elle ne vit plus, il vit pour deux. Il la dévore si bien, que d’elle, il ne reste rien pour elle. Quelle paysanne se scandalise, que dans son clapier étroit, la lapine, dans les fanes et les crottes, finisse par manger leurs nouveaux-nés ? Quel homme, qui abandonne sa femme, peut se scandaliser, qu’à une fille seule avec enfant, il puisse lui prendre l’irrépressible envie d’étouffer son nouveau-né sous un oreiller, ou le déposer dans une poubelle ? Jeune femme seule avec enfant est rétrogradée à fille analphabète, inculte : pour toute humanité, elle n’a plus des borborygmes et des vagissements. Pauvre jeune femme avec enfant, malheureuse entre les malheureux.… … .. Ceci dit, mon mari n’est pas si mal que ça.Vifs applaudissements,tous se lèvent en l’honorant. Djamila descend de la scène.

Soliman.- (se levant) Il faut comprendre. Comment pouvais-je ménager ma femme, si ma condition ne me ménageait pas, moi ? (Tout le monde se tait) Bon, bon. Je me tais. (il se rasseoit)

Karima fait signe à Ziya, de monter sur scène.

Ziya.- Pour moi, je ne demanderais jamais assez pardon à mon mari. Il avait prétendu que c’est parce qu’il travaillait avec acharnement et en silence, et qu’il avait pour honneur de ne jamais flatter, ni flagorner, ni faire la cour à personne, qu’il avait été promu directeur : il m’avait fait tant rire, que j’en avais mal au ventre et que j’avais fait pipi dans ma culotte. Je l’avais traité d’andouille et de crétin. (Elle s’incline vers Hussein) Hussein, je fais amende honorable. C’est toi qui avais raison. Travailler en silence, avec réserve, modestie, sans flatter ni flagorner jamais personne, c’est la suprême habileté. Ta promotion en est la preuve. Je fais acte de repentance, j’avais l’esprit de dénigrement. J’en demande pardon à lui, à la chaîne, à ses dirigeants, à ses actionnaires, et à la société toute entière.

Hussein.- (allant à Ziya) Tout le monde peut se tromper, Ziya. Je te demande simplement de me croire à l’avenir, quand je dis quelque chose.

Ziya- Je te le promets.

Le Préfet.- Vous vérifiez tous ce dont tant de sceptiques doutent, que la société sait reconnaître le mérite, où il est.Applaudissements.

Karima.- (à Sophie) Sophie ? Sophie monte sur la scène.

Sophie.- Mon bonheur.. ..date du jour où (montrant Aziz) je ne l’ai pas détesté. Que lui soit à la fois lui et moi, que moi, je sois à la fois moi et lui, que nous soyons tous les deux l’un l’autre, et l’autre l’un, tout en restant chacun soi, c’est ce que je n’aurais jamais oser rêver. Et c’est ce que nous vivons. Je vis, grâce à Aziz, une démocratie directe, image des démocraties futures.

Aziz.- Et moi, grâce à Sophie.Tous applaudissent.

Soliman.- Aziz, tu fais la cuisine ?

Aziz.- Et le ménage, et le repassage, et les courses, et la vaisselle.Un silence.

Soliman.- Tu as des problèmes d’érection ?

Sophie.- Je vous certifie, Mr le Ministre, qu’il est loin d’en avoir.

Soliman. – Loin ?

Sophie.- Loin.

Soliman.- Aziz, tu m’épates, tu m’épates.Silence. Aziz.- Que Karima ne s’oublie pas. (Il fait signe à Karima de monter sur scène) Tous.- Karima. Karima.Karima.

Karima.- (montant sur scène) .. ..Mon bonheur à moi (montrant Jaufret) a un visage : le sien. De la famille, mon premier homme a été mon père, les deux suivants ont été mes frères, et puis, mon homme à moi, c’est lui. Me retournant sur hier, je me réjouis combien de ce qui a été, je me tourne vers demain, je me réjouis combien de ce qui sera.

Soliman.- (se levant) Karima. Hussein, Aziz et moi, nous te demandons pardon de notre réussite. Celle qui aurait dû être tout devant est tout derrière : institutrice.

Karima.- Sans vouloir vous insulter, chers frères et sœur, si quelqu’un a réussi, c’est moi. J’exerce le métier, dont je rêvais petite fille. J’ai été nommée dans un CP. Enseigner les 6 voyelles, ajouter les 20 consonnes une à une pour former des syllabes, assembler les syllabes pour former des mots ; enseigner, de même les chiffres de 1 à 9, faire de ces chiffres des nombres, que l’on compose et décompose, c’est pour moi la plus haute tâche. Aucun bonheur n’est égal à celui de voir l’émerveillement des enfants, qui voient en mots et en nombres les choses qu’ils voient de leurs yeux, touchent de leurs doigts. Mon vœu le plus cher est que, pour chacun, comme il l’est pour moi, le métier qu’il exerce soit le plus beau qu’il existe.Applaudissements.

Karima.- Chœur final. Chœur final.Tous se lèvent. Karima déploie devant tous un tableau pliant, qu’on ne voit pas. Egletons cherche son accordéon, joue quelques notes. Soliman.- (montrant le tableau) Excusez-moi, un ministre ne peut pas chanter ça. Karima.- Il y a supérieur à ministre. … C’est ministre populaire Tous.- Monsieur le Ministre. Monsieur le Ministre. Soliman.- (cédant) Que ne peut le pouvoir des sondages. Karima.- (donnant le ton) Ah Tous. (chantant)

Ah les croco les croco les crocodiles Sur les bord du Nil, ils sont partis, n’en parlons plus. Karima.- (donnant le ton) Ah Tous.- (chantant)

Ah les croco les croco les crocodiles Sur les bord du Nil, ils sont partis, tout est fini Karima.- (montrant la table du banquet) L’esprit ayant eu sa nourriture, ne pensez-vous pas qu’il serait temps de donner la sienne à la chair ? Tous.- (enthousiastes) Oui. Oui. Oui. Derrière Egletons, jouant, tous se dirigent vers la table du banquet. Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4Scène 5

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