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19. La Mauresse

Acte 4

Scène 1.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4

Choucas – Les CRS encerclent le dépôt- vente Choucas, cachés Tétras, le maître-chien, l’expert administration attendent. Les gendarmes encerclent le pavillon de chasse de Baronnies. Karima rejoint en courant Egletons, lui parle, Egletons sourit, lui serre le bras. Sonnerie au portable de Tétras, Tétras lève la main et montre le dépôt-vente. Les CRS investissent le dépôt-vente, Tétras entre dans le dépôt-vente, fait sortir les clients, saisir par 4 CRS les deux déménageurs, par 4 autres Choucas, libère la jeune fille qui était à l’accueil. L’expert va à l’ordinateur, le maître chien commence à fureter.

2 Baronnies. Egletons, portable à l’oreille, lève la main et montre le pavillon. Les gendarmes investissent le pavillon, Egletons se fait ouvrir la grille, libère le portier, s’avance dans la cour, Baronnies descend du corps de bâtiment de droite, s’avance vers Egletons et Karima. Egletons lui parle. Egletons, Karima, le maître chien et l’expert montent dans le corps du bâtiment, suivis par Baronnies, à son tour suivi par deux gendarmes.

3.Dépôt-vente de Choucas.Tetras observant le tout, sans mot dire, pendant que l’expert pose et ouvre son propre ordinateur près de l’ordinateur de Choucas, le maître chien fait renifler à son chien le comptoir, le dessous du comptoir, le réduit derrière le comptoir, fait ouvrir le coffre derrière le comptoir, par Choucas, en vain. Le maître-chien passe avec son chien dans la première partie de l’entrepôt.

L’expert.- (consultant l’ordinateur) Monsieur Choucas. Nous retrouvons souvent le nom de 5 de vos clients, domiciliés à la cité, qui déposent des articles neufs. (consultant son propre ordinateur) Ces articles, dont vous avez inscrit les références, ont fait l’objet de dépôts de plainte pour cambriolage.

Choucas.- Le règlement de la maison précise que la maison ne saurait être tenue pour responsable, au cas où l’article déposé aurait été volé par le déposant

L’expert.- Vous ne demandez pas au déposant, de facture prouvant l’achat ?

Choucas.- Certains déposants disaient qu’ils n’avaient pas gardé la facture. Il est difficile de demander aux uns ce qu’on ne demande pas aux autres. Du fond de l’entrepôt, une voix forte interpelle Choucas.

Le maître-chien. – Monsieur Choucas.

Choucas, pâle, courbant le dos va vers lui, Tétras le suivant. Le maître-chien, derrière un amoncellement de chaises et de pupitres, montre une sorte de vieux confiturier bas, en piteux état, dont la porte en bois, fendue, est fermée à clé. Le maître-chien lui montre la serrure. Choucas sort son trousseau de clé, ouvre la porte : derrière la porte, il y a un coffre-fort rouillé. Le maître-chien lui montre la serrure du coffre. Choucas ouvre le coffre, qui contient une centaine de doses dans des papiers pliés. Tétras fait signe à deux agents de saisir les doses, qu’ils empilent dans un carton, à deux autres d’encadrer Choucas, s’éloigne. On retrouve Tétras, en train de téléphoner.

Tétras.- (à Choucas et aux deux déménageurs) Le juge inculpe MM. Choucas, Kurnonski, Mazara premièrement pour recel d’objets volés, deuxièmement pour offre et cession de stupéfiants. (Il fait signe aux agents, qui mettent des menottes à Choucas et aux déménageurs) Le juge ordonne que les scellés soient apposés aux portes de l’entrepôt.

Les agents déposent les doses dans la fourgonnette de Tétras, d’autres conduisent Choucas et les deux déménageurs aux voitures de police, d’autres ferment les volets de fer de toutes les portes, y apposent les scellés. Les CRS montent dans les cars, et tout le cortège s’en va. Les clients, sur le parking, interdits, les regardent partir.

4. Pavillon de chasse de Baronnies. Au rez-de-chaussée, la petite partie droite de l’entrée est occupée par le petit appartement du portier, le chien s’attarde au centre de la cuisine, autour de la table, néglige mur et buffets : C’est là sans doute qu’ils la mettent en sachets, dit le maître chien ; la vaste partie gauche, autrefois occupée par le chenil, et dont le plafond en bois est soutenue par seize piliers en bois cerclés de fer, est pleine de meubles de toute sorte, buffets, vaisseliers, commodes, consoles, guéridons, tables de toute taille, chaises de toute taille, tapissées ou non, fauteuils : entre les meubles, sont aménagées d’étroites allées, dans le fond un petit atelier de menuiserie et d’ébénisterie. La maître-chien circule dans les allées, Egletons, Karima sont au pied de l’escalier à observer le maître-chien, admirer les meubles, les piliers, le plafond, Baronnies étant derrière eux, gardé par deux gendarmess. Le maître-chien faisant un signe négatif, Egletons, Karima, le maître-chien, l’expert, Baronnies, deux gendarmes reviennent dans l’entrée, montent l’étroit escalier qui monte au 1er étage. En haut, Egletons, Karima, le maître-chien, les gendarmes s’immobilisent, stupéfaits : tout le premier étage est occupé par un vaste bureau d’un luxe inouï, au plancher, au plafond et aux seize piliers cerclés sombres de chêne ciré étincelant ; meublé d’un vaste bureau à cylindre avec son fauteuil à oreillettes, de deux salons, l’un d’un canapé et de 6 fauteuils de cuir noir de buffle autour d’une table basse à plateau en céramique, l’autre de 6 fauteuils, d’une causeuse, d’une bergère tapissés de tapisserie de Beauvais autour d’une table basse à dessus en marqueterie, d’une salle à manger enfin, à douze chaises à haut dossier droit de chêne autour d’une longue table de chêne, tous les meubles de bois de la salle étant des meubles Louis XVI. Sous les salons, le plancher est protégé des pieds des salons et de la salle à manger, par de blonds tapis de la Savonnerie. Derrière le long bureau à cylindre, aussi longue que lui, est adossée au mur une bibliothèque Louis XVI en acajou, en trois parties, qui aligne des livres de livres anciens. Mais le plus rare, ce dont les couleurs éclatantes donnent à la salle une âme extraordinaire, ce sont, sur les murs blancs, les tableaux, (Egletons, Karima, l’expert, le nez dessus, véifient les touches de peinture et le vernis) originaux : un Carpaccio, un Fra Angelico, un Poussin, un Raphaël, deux Bonnard, deux Vuillard, un Pissaro, un Picasso période bleue, un Caravage, un Bellini, que personne n’a jamais vus, et dont personne ne soupçonne l’existence. Tous vont d’un tableau à l’autre, admirant, s’émerveillant. Passé la stupéfaction, l’ordinaire reprend ses droits : l’expert va au bureau, ouvre les tiroirs, sort les dossiers, s’exclame quel ordre soigneusement rangés et étiquetés. Le maître chien fait flairer à son chien la salle. Egletons inspecte les meubles de dessous, Karima va regarder les livres de plus près. Les livres sont tous reliés d’époque, vélin, plein veau, maroquin, maroquin rouge janséniste, maroquin bleu nuit. En diagonale, elle les consulte, admire. Elle prend le premier en haut à gauche, l’ouvre, dit : Eloge de la Folie d’Erasme 1551, le replace, fait défiler devant ses yeux tous les rangs de livres, dit au passage : Rabelais en 2 volumes, Opera de Virgile, Fables de La Fontaine, Molière en 7 volumes, Racine en 2 volumes, prend le dernier en bas à droite, dit : Saint-Simon en 7 volumes, 1788.

Karima.- Pour vous, Mr. Baronnies, les lettres françaises s’arrêtent à Saint-Simon ?

Baronnies.- Que voyez-vous, au-delà ?

Karima.- Pour vous la vie s’arrête au dernier roi, Louis XVI. Le monde moderne n’a pas d’existence.

Baronnies.- Quelle est la grande œuvre du monde moderne, Mademoiselle ? Le désordre universel. Se penchant au bas de la bibliothèque, Karima tire les trois tiroirs, elle éclate de rire : les trois tiroirs sont remplis de magazines, illustrés, livrets, pornographiques. Baronnies rougit, baisse la tête.

Karima.- Apparemment, pour vous, la vie ne s’arrête pas à Louis XVI.

Tout le monde, Egletons, le maître-chien, les gendarmes s’approchent, tous éclatent de rire.

Egletons.- Voyons le grenier.

Laissant l’expert dans le bureau, à la suite d’Egletons, tout le monde revient sur le palier, et s’engage dans l’étroit escalier, qui monte au grenier. En montant le chien commence à haleter, flairer les marches, tirer sur la laisse. 5.Le grenier laisse tout le monde stupéfait, comme le bureau l’a fait, mais pour une autre raison. Le ciel du grenier est une forêt jaune de poutres. Sur chacun des seize piliers de bois cerclés reposent huit poutres, quatre qui vont aux quatre piliers voisins, quatre qui s’élancent pour appuyer les chevrons de la toiture : un chef d’œuvre de charpente. Le grenier sert à Baronnies de remise pour les coffres, les huches, les saloirs, les maies, entre eux sont aménagées des allées. Le chien flaire avec passion le plancher de l’avant du grenier, s’arrête au début d’une allée, tourne tout autour, toujours revient à ce point. Le maître-chien soulève le couvercle des pétrins et des coffres alentour, les sonde pour voir s’il n’y a pas de double paroi et de double fond ; tire le chien par toutes les allées, mais toujours le chien revient flairer le même endroit du plancher. Le maître-chien étudie le plancher, mais les planches sont toutes dans le même état de vétusté, toutes les rainures sont poussiéreuses. Karima lève les yeux vers Baronnies : il regarde à travers la vitre d’un châssis à tabatière. Elle dit à Egletons : Nous brûlons, il a les yeux ailleurs. Egletons, le maître-chien soulèvent le couvercle des coffres, huches, pétrins en élargissant le cercle. L’expert apparaît, Egletons va à lui.

L’expert.- J’admire combien Mr Baronnies est ordonné. Dans le dossier factures, j’ai à son nom, deux factures d’achat, établies à Epinal, et qui datent d’il y a quatre ans, d’une R21 d’occasion, et d’une caravane familiale d’occasion. Dans le dossier assurances, j’ai à son nom, une assurance pour ces deux véhicules. Dans le dossier taxe foncière, j’ai, à son nom, la taxe foncière que Mr Baronnies paie pour un hangar, situé à 4 km d’Epinal. Je signale que les Vosges jouxtent la frontière belge.

Egletons.- (félicitant l’expert) Bravo. Rentre, téléphone aux stups d’enquêter à Epinal.

Sort l’expert. Egletons et le maître chien ouvrent toujours coffres, pétrins, les soulevant. Karima, toujours en admiration devant la charpente, essaie de comprendre l’idée du charpentier, étudie les poutres et leur emboîtement.Puis soudain : J’ai l’impression qu’il y a là une poutre qui ne sert à rien. Elle montre une poutre horizontale, qui va d’un pilier vers un chevron. Egletons la rejoint. A l’extrémité, la poutre ne s’engage pas dans le chevron, il y a un interstice entre l’extrémité de la poutre et le chevron, l’extrémité de la poutre repose sur un socle massif cloué dans le chevron. Karima, de son index coudé, cogne contre la poutre ; cogne contre une autre poutre, utile celle-là ; recogne contre la première, le bruit est nettement différent. Elle avise une échelle en bois dans un coin du grenier, la dresse contre la poutre, y monte, regarde le dessus de la poutre, l’étudie, tire vers l’avant une plaque de tôle aussi longue que la poutre, la laisse tomber, soulève une savonnette de poudre. Egletons, le maître-chien, les gendarmes, fascinés, ne quittent pas des yeux la savonnette. Karima mesure des yeux le nombre de piles de savonnettes : A vue de nez, il doit y en avoir 200, ce qui fait 50 kg. Soudain, on entend, quelqu’un qui dévale à toute vitesse l’escalier de bois, manquant, sautant des marches. Baronnies, cria Karima. Les agents se précipitent. On ne trouve Baronnies nulle part. Il n’est pas sorti du corps de bâtiment, ni de la propriété, les CRS de garde en témoignent.

Egletons.- Les gens de l’époque étaient un peu gamins. Ils aimaient beaucoup jouer à cache cache.

Toute la journée se passe à sonder les murs du bureau : en vain. Egletons : on l’aura tôt ou tard, établit une garde serrée autour de la propriété, dans la cour, dans l’escalier, dans le bureau. Puis téléphone au substitut, lequel avise le juge, qui inculpe Baronnies de trafic de stupéfiants, et ordonne d’apposer les scellés sur la grille et les portes du pavillon, ainsi que dans le Marais sur la porte du magasin d’antiquités ; téléphone au Préfet, qui se réjouit bien de tout cela, Egletons ajoutant qu’en Baronnies, on avait le trafiquant, mais sans doute aussi l’importateur, et donc tout le réseau , et il lui fait part de la découverte de la R21 et de la caravane familiale et du hangar près d’Epinal. Egletons fait transporter les savonnettes dans le coffre de la voiture de police, s’en va. Karima reste au pavillon, cherche avec les gendarmes Baronnies toute la journée, ne le trouve pas, fait apposer les scellés sur toutes les portes du pavillon et sur la grille, organise une surveillance autour de la propriété,puis s’éloigne.

5. A Epinal, la brigade des stupéfiants est à l’œuvre. Elle découvre le hangar, dans le hangar la R21 et la caravane, découvre dans la R21, sur le siège arrière, des animaux en peluche, des puzzles pour enfants, un lange, une tétine, passe les deux véhicules au chalumeau, à la loupe, au pinceau. Elle découvre que la R21 avait été dotée d’un moteur neuf, que R21 et caravane avaient été surhaussées. Elle découvre une cache sous la roue de secours de la R21, une autre dans le toit de la caravane, enfin que dans ces deux caches,il y a des traces de poudre d’héroïne. Ils attellent la caravane à la R21, prennent une photo, parcourent Epinal en montrant la photo aux passants, trouvent celui qu’on avait vu au volant de la voiture : c’est un Vosgien, chômeur et divorcé, qui habite seul. Par l’interrogatoire, ils apprennent, que c’est lui qui importait l’héroïne depuis Amsterdam, pour le compte de Baronnies, et que pour son dernier voyage, il avait loué une femme et ses 3 enfants, âgés de 8 mois, 3 ans, 8 ans.

6.Au SRPJ, la Préfet présent les félicitant, les journalistes les photographiant, tous, Tétras, Egletons, Karima, les agents fêtent le succès de l’opération, Tétras offrant le champagne. Lorsqu’ils sont entre eux, Tétras fait signe à Karima, qui le suit dans le bureau d’Egletons.

Tétras.- Tu m’as fait une cachotterie, Karima. .. .. Tu ne m’as pas dit que tu étais la sœur de Soliman et d’Aziz Murat. En t’appelant Mourad, tu as fait une usurpation d’Etat-Civil.

Karima.- C’est inexact, Commandant. Ma famille s’appelle Mourad, dit Murat. En entrant en France, ma mère, à l’imitation du maréchal et roi de Naples Joachim Murat, a voulu franciser le nom de Mourad. Le service d’Etat-Civil de la Mairie de la Courneuve l’a autorisé à s’appeler Mourad dit Murat.

Tétras.- Tu n’as pas voulu franciser ton nom ?

Karima.- Je suis française de nationalité, mais algérienne d’origine. Je n’ai pas voulu renier mon origine.

Tétras.- Tu sais que ça ne prêche pas en ta faveur.

Devant Karima, il va au mur, s’approche des 2 cartes postales, qui avaient été envoyées à Egletons par Karima, les retourne, examine leur provenance. Regarde Karima, qui soutient son regard.

Scène 2.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4

Ecole de commerce et de gestion. La directrice a été une beauté un certain nombre d’années, dans un lointain que, faute de voir passer le temps, elle s’imagine, à tort, encore proche. Ses yeux châtain possédent encore toute leur vivacité, mais elle s’est épaissie des joues, du menton, des hanches. Elle se sait 5 à 6 kg de trop, mais elle se disait qu’elle pourrait faire du régime quand elle le voudrait, et qu’il suffise qu’elle le décide, le problème, c’est qu’elle ne le décide jamais. Elle est toute amusée, de voir non sur la route à la verbaliser, mais devant elle, en quémandeur, son képi sous le bras, un commandant de police.

La directrice.- (flattée ; consultant une fiche) Karima Mourad. Elle ne s’est pas signalée durant sa scolarité, donc elle a donné toute satisfaction. Elle a obtenu son BTS d’assistante de direction à 20 ans. Je me souviens d’elle : elle était très tentée de faire le théâtre. J’ai tenté de la déconseiller : les écoles de théâtre sont des entonnoirs, on y entre à flots, on en sort au compte-goutte. Mais on a beau forcer une aiguille aimantée d’indiquer une autre direction, toujours elle revient vers le Nord. Elle n’a pas voulu en démordre.

Tétras.- Savez-vous les postes qu’elle a occupés, son BTS obtenu ?

La directrice.- Certaines de nos élèves nous en informent, elle, non.

étras.- Nous savons, par les cours par correspondance pour la préparation au concours de lieutenant de police qu’elle se faisait envoyer, qu’elle a été à Lille, Rennes et Lyon.

La directrice.- Je ne peux pas vous en dire plus. Navrée… … Elle suivait des cours du soir de théâtre à l’école Sonnen.Tétras note, se lève tout souriant, salue réglementairement, en s’inclinant, la directrice, toute heureuse, s’incline aussi, le raccompagne.

2.Ecole de théâtre. Petite salle de répétition, au fond une estrade, des élèves. Au premier plan, Sonnen, longs cheveux bouclés retenus sur la nuque par un élastique, ventru, très sympathique, et Tétras, son képi sous le bras.

Sonnen.- Karima. Je n’ai jamais vu une élève, qui ait fait un tel curieux parcours. Lorsqu’elle s’est présentée, elle m’a frappé par sa beauté, et sa présence, les autres étaient des maigrichons et des maigrichonnes à côté d’elle. [on voit en demi-image la scène décrite] Mais lorsque je l’ai fait aller, traverser la scène, hélas : elle ne savait quoi faire de ses jambes, de ses épaules, de ses bras, elle se regardait si bien qu’elle ne se voyait plus, j’en étais désolé. Pour l’occuper, je lui ai donné des bouts de scène, de petits rôles, je souffrais pour elle, elle les jouait trop, passionnait son texte, même pour dire fermez la porte, elle vibrait de la voix, je souffrais pour elle. Mais la deuxième année, changement complet de décor : de la chrysalide est sorti un merveilleux papillon. Sans que j’aie su comment ni pourquoi, elle a su soudain jouer, magnifiquement. Elle jouait si bien tous les rôles, de Bérénice à La Mère Courage, que je me suis demandé comment elle pouvait être, dans la vie. Elle mettait la même passion à se costumer, se maquiller, se poser des postiches. Elle était si parfaite, que je songeais à fonder une troupe avec elle, quand elle est venue me saluer et me remercier. Son but n’avait jamais été de jouer du théâtre, mais d’apprendre à jouer. Dans la vie, elle disait, il faut savoir jouer la comédie, comme il faut savoir nager, danser, conduire. Je pense souvent à elle, (avec une moue de regret) et elle est lieutenant de police. (réalisant que Tétras est officier de police) Pardonnez-moi.

Tétras.- (désenchanté) Oh, vous savez.

Scène 3.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4 La nuit. Dans une usine désaffectée de la Courneuve. Baronnies, non rasé depuis plusieurs jours, ses vêtements salis et chiffonnés.

Baronnies.- (errant, vagabondant dans le vent et la pluie) S’accrocher à l’art des morts, c’est s’accrocher à une époque morte. L’art vrai, c’est l’art palpitant, qui frissonne, souffre, vit. Moine au cœur de pierre, à l’abri de la clôture de mon couvent, je jouissais de mes belles ogives de pierre, de mes chants grégoriens, par la grâce de la drogue, j’ai été jeté dans le siècle, pelé, épluché, la pulpe à vif. . . Peintures, œuvres d’art, meubles, livres, pavillon de chasse, magasin, saisis, proscrit, giflé, claqué de mornifles, de giroflées de vent, fouetté fustigé comme ces arbres échevelés, comme ces nues qui galopent sur la plaine du ciel, ai-je jamais été plus heureux. …Drogué comme ceux que je droguais. Drogué jusqu’à la gorge. Plein comme une barrique. Soûl comme un Polonais. Comme je comprends les tox : gloire royale, béatitude divine… ..Sauf qu’à leur différence, malin, moi, je me sèvre quand je veux. Ce ne seront jamais quelques piqûres qui m’asserviront. Je suis maître de moi comme de l’univers. Il suffit que je le décide, comme St Georges, je t’écrase du pied, dragon de la drogue, comme un serpent. Plus tard.

 Baronnies.- (dans un coin, essayant) Qu’est-ce qui se passe ? Je suis pris d’une envie continuelle de lâcher de l’eau, et je lâche trois gouttes. (dans un coin, le pantalon baissé, puis, se levant, regardant ce qu’il a déféqué) Je suis pris de l’envie continuelle de déféquer, et je défèque du sang. … … (Il fait quelques pas, s’arrête, des deux mains presse son cœur) Mon cœur, s’il te plaît, ne bats pas si vite, tu abrèges ma vie… … Vois, je ralentis, ralentis avec moi. .. .. (respirant lentement) Vois, je ralentis mon souffle, veuille ralentir avec mon souffle. .. .. S’il te plaît ne galope pas comme ça, tu vas m’achever. … Doucement, mon cœur, tu vas te rompre… … (ricanant) Je me sèvrerai facilement, il suffirait que je le veuille : serment de drogué. Il faut être piqué, pour croire qu’on peut ne plus se piquer. … …(Il s’agenouille, marche à genoux, priant à droite à gauche) Déesse héroïne, je te demande pardon. Pénitent, pieds nus, je t’implore. Fais que je revienne à moi : reviens-moi… … Dieu opium, sors-moi de cet enfer, où je brûle vivant. Poudre de Morphée, réveille-moi de ce cauchemar, rendors-moi. Sainte poudre insecticide, dévore ces insectes qui me dévorent… … Dieu papaver somniferum, fais que je communie de nouveau sous ta sainte espèce, afin que je retrouve la paix de mon coeur. Blanche déesse, je me convertis à tes amours. Gente dame, je suis à nouveau ton vassal, je te jure obédience. … … Précieux sac de capsules, j’ai blasphémé contre toi, lève ton interdit. J’ai outragé ta divinité, j’ai proféré contre toi des imprécations, et tu m’en châties justement, je t’en demande humblement pardon. (en raclant, il ramasse de la saleté au sol, et s’en enduit la figure) Je suis ton esclave repentant. J’étais si fort de tes forces que j’ai cru que je pouvais me libérer de tes contraintes : en cela, je confessais ma dépendance… … Je professe que l’homme est fait pour vivre sous tutelle, son corps sous tutelle de nourriture et de boisson, son âme sous tutelle de drogue, de quelque beau nom se nomme cette drogue. (touchant la terre de son front) Je fais amende honorable, jalouse déesse.

Il s’avance dans la cité, sort un billet de sa poche, va vers un dealer. Baronnies.- S’il vous plaît, joli jeune homme, un sachet Le dealer.- (riant) Pépé. T’es pas piqué de te piquer encore à ton âge ? Baronnies.- (à genoux) S’il vous plaît, Monsieur.(joignant les mains) Je vous en prie

Le dealer.- Y a plus fou qu’un jeune fou : c’est un vieux fou. (Il va chercher un sachet à un soupirail et le donne) Tu me fends le cœur, tiens, explose-toi.Baronnies veut lui donner le billet.

Le dealer.- C’est la fête des grands-pères, pépé. C’est cadeau.

Baronnies se réfugie dans un coin sombre, ouvre le sachet, sniffe la poudre, ses narines saignent. De part et d’autre de la rue, Egletons à leur tête avancent trois agents de police. Ils se dirigent vers Baronnies, Baronnies va vers eux en levant les mains. Ils lui mettent les menottes, l’emmènent.

Scène 4.

Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4

Un bistro. Karima, au comptoir, devant une bière.. Elle est rejointe par Egletons, qui commande aussi une bière.

Egletons.- Le dossier Baronnies aux archives, et Baronnies au trou : à toi. Karima.- A toi. Egletons.- (sortant de la poche de son blouson une carte postale) On te remercie de ta carte de Suisse. Karima.- J’ai été tellement ravie de ces deux jours. Egletons.- Tu aimes bien les paradis fiscaux.

Karima.- (éclatant de rire) J’adore. C’est le seul espace de libre dans notre économie libérale… … (Ils rient tous les deux.) Tout a tellement bien abouti. Tu ne peux savoir comme la chance m’a bénie.

Egletons.- Tu es à l’IUFM ?

Karima.-(toute réjouie) Oui-i.

Egletons.- … .. Cette retraite qui s’approche, j’ai peur, va être ma mort. Quoi faire, qui ne soit pas dérisoire ? J’aimerais tellement être pris par quelque chose…

Karima.- Tu ne jouais pas de l’accordéon dans le temps ?

Egletons.- Si.

arima.- Est-ce que tu accepterais d’accompagner un petit spectacle que je donne ?

Egletons.- Tu m’inviterais ? Avec joie. Et comment. Avec plaisir. .. .. Laisse-moi le temps de m’y remettre. Ils terminent leur bière, et sortent, tout de bonne humeur. Scène 1Scène 2Scène 3Scène 4

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