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6. Ida analysée par Freud

Acte 5

Scène 1.

 Appartement des Freud. Bureau de Freud. Freud relit sa communication. Entre Marthe . Marthe.- Sigmund. Une ancienne patiente veut te voir : une dénommée Ida Bauer.

Freud.- Ida Bauer ? Ida Bauer ?.. .. Ida Bauer. Je regrette, la cause a été entendue et jugée sans appel.

Marthe.- Elle prétend qu’il manquait une pièce dans le dossier. Elle t’a laissé une énigme, paraît-il.

Sort Marthe. Entre Ida.

 Ida.- Bonjour.

Freud.- (assis, il lit sa communication) Bonjour.

Ida.- J’aurais dû prévoir que l’accueil serait frisquet : j’aurais dû revêtir ma pensée d’une petite laine. .. (Freud continue de lire sa communication) Voilà un homme qui m’a vue nue plus que nue, qui a partagé Dieu sait combien d’années de ma vie, et il m’ignore comme s’il ne me connaissait pas.

Freud.- Nue, tout de même. Votre vie, vous exagérez un peu.

Ida.- Il n’y a rien de moi que je ne vous aie dévoilé. Et nous avons partagé 18 ans de ma vie… …Inutile de descendre dans vos abris, docteur. Je n’ai pas de troupes amassées à la frontière. Je viens en simple touriste… …Je viens m’enquérir si vous avez trouvé la clé de mon énigme.

Freud.-(Freud lève les yeux de sa communication, et lui prête attention) Non, mais vous allez me la donner. Ida.- Cela ne se laisse gyère dire… … Est-ce que je peux emprunter votre crayon et vous le dessiner ? Freud l’invite de la main. Ida réfléchit.

Ida.- .. .. Si un barrage de branches, de feuilles, de gravier et de boue obstrue une rivière, et que quelqu’un s’en vient à la désobstruer, est-ce que, comme un raz de marée, la retenue d’eau libérée ne se déversera pas en aval, et n’emportera pas tout sur son passage ?.. ..(elle interroge des yeux Freud, qui, réfléchissant, la regarde sans dire un mot).. ..Si un pays est occupé de noirs ennemis, et qu’un puissant allié le libère de ses oppresseurs, ferez-vous grief au pays libéré de se prendre de passion pour son libérateur ?

Freud.- (se levant) Autant pour moi. Le monde est renversé : ce sont les malades qui instruisent les médecins. (agitant sa communication) Vous donnez à mon puzzle la pièce qui manquait. Je vous dois une fière chandelle.(s’inclinant) Merci.

Silence.

Ida.- Supposez qu’à l’époque, je me fusse déclarée à vous, qu’auriez vous fait ?

Freud.- (un instant silencieux) Je vous aurais représenté que les gens guéris sont confrontés aux mêmes délices et supplices des choix amoureux que les gens sains, que c’est même en cela consiste leur guérison.

Ida.- Vous m’auriez laissé sur ma faim ?

Freud.- Guéris, il faut que les gens apprennent à faire leurs courses tout seuls.

Ida.- A vous, qu’auriez-vous dit ?.. ..(il la regarde sans mot dire) Pendant que l’examinateur examine le candidat, le candidat examine l’examinateur. Ce que j’étais de vous, vous l’étiez de moi.

Freud.- Si je l’étais, je n’en étais pas conscient.

Ida.- Vous la conscience même ?… .. Et si vous aviez été conscient?

Freud.- Je ne l’aurais pas été.

Ida.- L’amour brûlant d’une femme ferait fondre le glaçon le plus glacé, et vous maintenez votre glaciale température. Vous êtes décidément l’homme vertueux de la terre.

Freud.- (se levant) Veillez, je vous prie, à ne pas oublier de déposer votre invention au bureau des inventions et des découvertes.

Ida.- La malade était en dette envers son médecin : elle lui fait cadeau de son invention pour effacer sa dette… … Le dernier fourgon de queue est attaché au train : il ne vous reste plus qu’à attacher la lanterne rouge, et dire au chef de gare qu’il peut donner le signal de départ… … Adieu, trop cher docteur..

Freud.- Adieu.

Sort Ida. Freud se laisse aller à la suivre du regard, puis s’assied et corrige sa communication, faisant des renvois dans les marges. Entre Marthe.

 

Freud.- (montrant sa communication) Fin prête pour sortir dans le grand monde. Marthe.- (montrant la communication) Tranquillise-moi, elle n’a rien qui choque la décence, ni outrage la pudeur?

 Freud.- Le robe n’est pas moulante, monte au ras du cou, descend au-dessous du genou.

Marthe.- Elle n’attaque pas les institutions ?

Freud.- Elle laissera tout, képi, tiare, toque, bicorne bien vissé sur toutes les têtes. Après son passage, tout sera sagement posé sur les têtes comme avant.

Marthe.- Elle n’a pas d’accents passionnés qui risquent d’enfiévrer les âmes scrupuleuses ?

Freud.- Le style est le plus plat possible. Je n’aurai pour sanglots déchirants que des ronflements sonores.

Sortent Freud et Marthe.

Scène 2.

La salle de la Société de Psychiatrie et de Neurologie. Entrent Krafft-Ebing, psychiatres, neurologues, Steckel entraînant Adler, Kahane, Reitler.

Steckel.- (aux trois autres) Dans la nuit noire, je marchais à tâtons dans la chambre. Je ne savais où j’allais. Je me heurtais à des chaises, des tables, des buffets. Et un beau jour, (montrant Freud qui entre avec sa communication) celui-là a allumé la lampe, et j’ai su où j’étais.

Krafft-Ebing- (allant à son fauteuil de président en bout de table) Messieurs.(tout le monde prend place autour de la table) Intervenant : docteur Freud. Sujet : de la sexualité dans l’étiologie des névroses. Docteur Freud.

Freud. – (lisant) Messieurs. Par des recherches approfondies, je suis parvenu à établir que le facteur sexuel constitue la cause la plus proche et la plus importante des affections névrotiques. Je sais qu’on s’efforcera, sous couvert de morale, d’écarter le médecin du champ de la sexualité humaine. A cela, je répondrai que de nombreux êtres humains, pour qui l’obligation de cacher leur vie sexuelle pèse lourd tout le long de leur vie, sont soulagés de trouver chez un médecin, le seul souci de leur guérison, et les hommes comme les femmes lui sont reconnaissants de se comporter à propos de choses sexuelles de façon purement médicale. Pour parler des névroses, elles sont pour moi de trois sortes : la neurasthénie, la névrose d’angoisse, la psychonévrose. Mais, alors que dans la neurasthénie et la névrose d’angoisse, les facteurs datent de la maturité sexuelle du malade, dans les psychonévroses, les facteurs remontent à une époque de la vie sexuelle pour ainsi dire préhistorique, celle de la petite enfance, et c’est la raison pour laquelle, ils échappent à la mémoire des malades. Examinons à présent ces trois sortes de maladies. La neurasthénie, qu’il ne faut pas confondre avec la dépression – qui est une maladie causée par le sentiment du vide de son existence -, est un état du système nerveux tel qu’il est acquis lorsque le malade s’aime lui-même avec excès. La névrose d’angoisse, elle, s’oppose à la neurasthénie, en ce qu’elle a pour facteurs au contraire la rétention, la satisfaction incomplète, l’abstinence, et la frustration. Il est incontestable que des mesures malthusiennes deviendront un jour ou l’autre nécessaires dans le mariage, et ce serait l’un des plus grands triomphes de l’humanité, l’une des libérations les plus tangibles à l’égard de la contrainte naturelle à laquelle est soumise notre espèce, si l’on parvenait à élever l’acte responsable de la procréation au rang d’une action volontaire et intentionnelle, et à le dégager de son intrication avec la satisfaction nécessaire d’un besoin naturel. On inscrit souvent la neurasthénie et la névrose d’angoisse au débit de notre civilisation. Mais l’état de notre civilisation est quelque chose d’impossible à modifier par l’individu. Le facteur de surmenage, cependant, si souvent invoqué, est une erreur de diagnostic. Il est exact que celui qui est disposé à la neurasthénie et à la névrose d’angoisse affronte mal le travail intellectuel et l’épreuve morale. Mais, loin d’incliner vers la maladie, le travail de l’esprit en protège plutôt. Ce sont les travailleurs intellectuels les plus acharnés qui sont les plus épargnés par ces deux maladies. A l’ouvrier, à l’employé qui se surmène, à la femme pour qui les travaux de la maison et les soins aux enfants sont une charge trop lourde, le médecin devra s’habituer à expliquer qu’ils ne sont pas malades parce qu’ils remplissent leurs tâches, mais parce qu’ils ont massivement négligé et altéré leur vie sexuelle. Contre cet état de faits la tâche du médecin consiste à inviter le malade à adopter des relations sexuelles satisfaisantes. Nous sommes tous intéressés à ce que, pour l’harmonie publique et privée, le bonheur sexuel ne soit plus un droit réservé à la réussite sociale, mais un droit reconnu à tous, quelle que soit sa place dans la société. Il faut briser la résistance des médecins qui ne se souviennent pas de leur jeunesse, abattre l’orgueil des pères qui n’aiment pas s’abaisser devant leurs enfants, combattre la pruderie des mères qui ne veulent pas s’avouer femmes. Même si ce premier but est atteint, il reste assez de travail pour les cent ans à venir, jusqu’à ce que notre civilisation prenne pour siennes les revendications de notre sexualité. Quant à la troisième sorte de maladies, dont je parlerai maintenant, les psychonévroses, on oublie trop qu’entre la conception d’un individu et sa maturité, se situe une longue période de sa vie, l’enfance, qui dure d’un quart à un tiers d’une vie d’une durée moyenne, et au cours de laquelle peuvent être acquis les germes d’une maladie ultérieure. L’origine de la psychonévrose est à trouver dans les expériences vécues, et les impressions subies pendant la vie sexuelle de l’enfant. On a tort de négliger la vie sexuelle enfantine. Les enfants sont capables, par eux-mêmes, de toutes les représentations sexuelles psychiques imaginables, et ils ne s’en privent pas. S’il est faux de croire que la vie sexuelle commence à la puberté, il est exact néanmoins que l’organisation de l’espèce humaine tend à éviter une activité sexuelle trop riche dans l’enfance. S’il est vrai, de même, que les expériences et les impressions sexuelles de l’enfant ne développent qu’une action minime pendant l’enfance, il n’est pas moins vrai que leurs traces psychiques inconscientes développent, chez certains individus, une action considérable pendant la maturité. Comme ces traces sont inconscientes, elles ne sont accessibles que par psychothérapie, qui doit emprunter une procédure thérapeutique, que le docteur Breuer et moi-même avons élaborée, et que je nommerai psychanalyse. La psychanalyse consiste à faire remonter des fonds inconscients du malade, par de libres associations d’idées, vers la surface de la conscience, toutes les épaves d’enfance, qui obstruent le libre cours de la vie consciente. La psychanalyse ne supprime pas les pulsions, elle ne peut qu’en désobstruer le cours. Les pulsions ainsi libérées s’écoulent tout naturellement vers le premier canal qui s’offre à elles, c’est à dire le psychanalyste, en un transfert de sentiments, accompagné d’un contre-transfert, que l’analyste doit s’empresser de décevoir dès qu’il les perçoit. Les malades ne peuvent, en effet, être considérés comme guéris que lorsque leur indépendance est totale, et que leur sentiment objectal se porte vers l’un de ses pairs. Aux médecins qui se formeront au traitement psychothérapeutique, s’offriront l’occasion de belles réalisations, ainsi qu’une bonne pénétration de la vie psychique humaine. Je vous remercie.

 Il range ses feuillets. Vifs applaudissements des quatre.

Krafft-Ebing.- (se levant et à mi-chemin vers la sortie) … Je mâcherai aussi peu mes mots, que vous avez mâché les vôtres, docteur Freud, vous vous trompez de patient. C’est le corps dolent et souffrant qui est notre malade. Notre honneur à nous, c’est la douleur physique. Notre humble terre à nous, c’est cet humus dont nous sommes faits. Si vous voulez faire oeuvre de médecin, revenez au chevet de cette pauvre chair souffrante : c’est elle votre patiente. Laissez l’âme à ses spécialistes, prêtres et moines, confesseurs et directeurs de conscience. Le regret d’avoir offensé Dieu, l’intention de réparer ses fautes et de n’y plus retomber, la pénitence sont merveilleusement adaptés aux maux des âmes.

La séance est levée. Krafft-Ebing se lève et sort.

 Steckel.- (se levant) Protestons ! Il abuse de son rôle ! Opposons-nous à ce qu’il lève la séance !

Reitler.- (retenant Steckel) Laissez ! C’est inutile !

Kahane.- (retenant Steckel) Vous donneriez des coups d’épée dans l’eau !

Reitler.- (se mettant devant Steckel et l’arrêtant) Vous brasseriez de l’air! Est-ce dans les vieilles académies usées que se crée le jeune art neuf ? Ne nous perdons pas en affrontements vains.

Sort Freud.

Steckal.- Que faisons-nous ?

 Adler.- Une nouvelle et utile religion s’offre à nous et nous hésiterions ? L’occasion s’offre à nous de déployer nos intelligences, de former nos caractères, d’armer nos courages, et nous balancerions ? Allons chez Freud. Il sort et à sa suite les autres.

Scène 3.

 Appartement des Freud. Marthe, guettant, inquiète. Rentre Freud, sa communication en mains.

Freud.- Non, non. J’ai de moi par-dessus la tête. Parlons de toi. .. .. Une énigme me travaille : qu’est-ce qui vous meut, vous les femmes ? Nous autres hommes, sommes connus de vous comme le loup blanc. Mais vos mystères sont réservés à vos seuls initiés. Qu’est-ce qui meut la femme ?

Marthe.- Qu’est-ce qui nous meut ?

 Freud.- Oui.

Marthe.- Un esprit souverain comme le tien, qui s’embrasse lui-même tellement fort, ne sait pas embrasser l’Eve issue de sa côte ?

Freud.- Je navigue à l’estime. J’avance par erreurs et corrections. Je ne te conjecture, que de ce que je sais de ton comportement. J’aimerais bien savoir ce que tu caches sous tes armoires.

Marthe.- Si tu savais, tu rirais bien.

Freud.- Fais-moi rire.

Marthe.- (ironique) Tu penses.

Freud.- Ne peux-tu, d’un geste vague, indiquer une vague direction ?

Marthe.- Chercher dans un château un trésor caché occupe toute une vie : tu penses si je serais assez sotte pour te dire où il est. (faisant une courte révérence) Je suis enchantée que quelque chose de moi te tourmente. Je suis ravie que quelque chose de moi te torture.

Freud rit. On sonne. Entre Martin, avançant à genoux.

Martin.- Nous allons désormais être obligés, de te parler à genoux, de baiser ton anneau du pêcheur, ta mule brodée, te prier de faire une petit croix sur le front… … Il y a là quatre graves cardinaux, qui, réunis en conclave, t’ont élu pape.

Freud.- ( le relevant) Ne me mets pas en boîte, Martin..

Sortent Martin et Marthe devant Steckel, Adler, Kahane, Reitler qui entrent..

Steckel.- Monsieur, nous vous avons entendu. Vous réhabilitez la victime d’une longue erreur judiciaire. Vous anoblissez une nature roturière injustement avilie.

Kahane.- La partie adverse, ce sont les forces puissantes et bien armées des principes, dogmes, doctrines, opinions publiques, préjugés moraux, innocents par principe, la partie plaignante est l’humble et pauvre chair humaine, seule et nue, fer aux pieds, coupable par nature. Nous sollicitons l’honneur de défendre sa cause avec vous.

Adler.- Nous sommes venus vous proposer de fonder, sous votre présidence, une petite société de psychanalyse.

 Freud.- J’émets une condition : la parfaite égalité de ses membres.

Reitler.- Il existe un fondateur ! A fondateur, part de fondateur !

Freud.- Pendant des siècles, l’homme et la terre furent au centre de l’univers : telle fut la doctrine de Ptolémée. Puis vint Copernic, qui d’un coup de pied a envoyé bouler notre ballon rond dans un coin reculé d’une lointaine galaxie. Rappelez-vous combien de siècles la première doctrine a fait puissant barrage à la deuxième. Ne permettez pas que je devienne le Ptolémée de la psychanalyse… … L’égalité, c’est la première et la dernière chose que je vous imposerai jamais. Sous condition que vous votiez cet amendement, je voterai votre projet….. …(Les quatre acquiescent de la tête et de la main. Freud montre la table ronde) Ouvrons notre séance inaugurale : élisons notre président de séance.

Ils se placent autour de la table.

 Freud.- Perdez tout scepticisme, mes amis, l’assurance du succès ne vient jamais sans l’amener.

Ils s’asseyent, chacun écrit son nom sur un bout de papier et le met dans la soupière, qui est au centre de la table.

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