Acte 4
Scène 1.
Cabinet de Freud. Entrent Ida et Freud.
Ida.- (montrant ses mains fermées en conque) Docteur ! Je vous tiens un autre rêve, tout vivant et tout frétillant.
Freud.- Ne le lâchez pas surtout.
Freud prend son carnet, l’invite à s’étendre, s’assied.
Freud.- Vous pouvez le laisser aller.
Ida-.. ..Je me promène dans une ville que je ne connais pas, qui a une place en étoile avec un monument qui se dresse au milieu, et des rues qui convergent vers la place. Je rentre chez moi, je monte dans ma chambre. Sur la table est posée une lettre de Maman. Elle m’écrit que, comme elle ne savait pas où j’étais, elle n’avait pas pu me joindre : elle m’avertit que mon père avait été gravement malade, mais qu’il est mort maintenant, et que je peux revenir. Je vais à la gare. J’ai tellement peur d’arriver en retard que je cours comme une folle. A chaque passant que je croise, je demande où est la gare. Tous tendent le bras vers une direction, et disent qu’elle est tout près. Je traverse une forêt, je croise le garde-forestier. Essoufflée, tout en courant, je lui demande où est la gare. Il me crie : “A deux heures et demie.” Il me demande si je veux qu’il me conduise. Je fais non de la main et continue ma course. Il me semble que je cours pendant des éternités. Tout à coup, à travers une tonnelle de roses, je vois la gare. Dès que je la vois, je suis prise de faiblesse, mes jambes ne m’obéissent plus, elles sont devenues du beurre, elles se dérobent sous moi, je ne peux plus faire un pas. Je fais de terribles efforts pour lever mes jambes, elles ne me répondent plus. La mort dans l’âme, je me résous à faire demi-tour. Je rentre à la maison. Je monte dans ma chambre et je lis un livre d’images…(se tournant à demi vers Freud) …Grâce à vos leçons de décodage, j’ai pu déchiffrer certains passages. La ville où je me promène avec sa place en étoile, son monument qui se dresse au milieu, et ses rues qui convergent vers la place, je l’ai reconnue tout de suite : c’est une vue d’un album sur une ville allemande, que quelqu’un m’avait offert la veille.
Freud.- Quelqu’un ?
Ida.- Ca a une importance ?
Freud.- Puisque vous voulez que j’en doute.
Ida.- Savez-vous que vous avez un côté de concierge qui veut savoir qui monte avec qui ?.. .. Je l’ai reçu, si vous voulez savoir, d’un jeune homme dont je viens de faire la connaissance. Vous êtes content ?
Freud.- .. Cet album ne contient qu’une vue ?
Ida.- Non. Il y en a des dizaines.
Freud.- Pourquoi avoir retenu celle de cette place en étoile, avec ce monument dressé au milieu, et ces rues qui convergent vers la place ?
Ida.- .. .. Vous avez flairé un tas sur mon trottoir ?
Freud.- Voyez les progrès que vous faites : vous vous doutez de quelque chose… … Si j’avance la proposition que cette vue est un schéma fonctionnel du jeune homme en question, est-ce que vous l’acceptez ? Un jeune homme, pour une jeune fille, n’est-il pas en maquette, un monument qui se dresse sur une place, où les rues convergent ?
Ida.- (riant) Bien sûr. A quoi rêvent les jeunes filles ! J’aurais dû m’en douter. Le point géométrique vers lequel convergent toutes les pensées de ces demoiselles. A quoi se réduit un jeune homme pour une jeune fille. L’extrait concentré masculin. C’est scabreux, donc c’est vrai. C’est cru, donc c’est nature… .. Son intelligence ? Son esprit ? Son caractère ? Ses manières ? Ses goûts ? Pfft ! Droit au fait. Ca tombe sous le sens, voyons… … J’avais plutôt pensé à quelque chose de romantique, une fadaise, vous pensez, je suis une femme. Cette ville me rappelait Dresde, où j’ai été ce printemps. J’avais visité le musée, j’y avais vu un tableau admirable, la Madone de Sixtine de Raphaël. Je suis restée assise devant ce tableau presque toute l’après-midi, tellement je l’ai aimé. De temps à autre, j’allais dans les autres salles, mais c’est toujours à ce tableau que je revenais.
Freud.- Qu’est-ce qui vous plaisait tellement dans ce tableau ?
Ida.- Cette madone, les yeux au ciel, les mains jointes s’offrait si éthérée, son corps était si diaphane comme l’albâtre, elle avait un tel oubli d’elle. C’était comme une pâle flamme, une effluve laiteuse. Pour moi, c’était la figure idéale de mon idéal. Une niaiserie, bien sûr.
Freud.- Toute la médaille, votre face et mon revers est vous ! Votre corps confesse hardiment ce qu’il est dans mon explication, mais votre âme le regrette amèrement dans la vôtre. Vous rêvez ce que vous auriez tellement aimé être, et que, désolé, le même rêve vous dit que vous n’êtes pas. Les rêves sont surdéterminés : comme des strates, ils ont plusieurs couches de sens…… Vous rentrez chez vous. Sur la table est posée une lettre de votre mère.
Ida.- Ceci est tout à fait explicite. Ma mère m’écrit qu’elle ne savait pas où j’étais, qu’elle n’avait pas pu me joindre : ce qui veut dire que je commence à m’émanciper de ma famille. Elle m’écrit qu’elle n’avait pas pu me prévenir, mais que mon père était gravement malade : ceci fait écho à ce qu’elle m’avait dit la veille, qu’elle avait trouvé mon père fatigué et vieilli. Que maintenant, il était mort, je pouvais revenir à la maison : cela signifie que mon père est mort pour moi en tant qu’amoureux, – vos soins y sont pour quelque chose -, en conséquence de quoi, je peux rentrer à la maison.
Freud.- Ni non-sens, ni contre-sens, excellente traduction. Vous commencez à avoir le sens de la langue.. .. Vous allez à la gare …
Ida.- Je suppose que c’est pour mon départ pour la vie, mais vous trouverez cette explication insipide, vous aimez plus épicé.
Freud.- .. …. Etait-ce une gare de campagne, aux voies et aux quais en plein champ, avec son petit train aux wagons dépareillés ? Ou une vaste de gare de grande ville, avec ses hautes marquises en verre, balayée de courants d’air glacials avec des express longs comme des chenilles ?
Ida.- Il s’agissait d’une gare de grande ville. Je voyais mon express entrer en gare. Freud.- Vous qui êtes instruite des images des rêves, telles que coffrets à bijoux, monuments dressés sur des places, vous figurez-vous ce que peut figurer d’une femme, une gare avec ses marquises vitrées.
Ida.- … (après un silence) On peut tourner les yeux ailleurs, et faire comme si on ne connaissait pas ?
Freud.- Et quel acte signifie l’entrée d’un express dans une telle gare ?
Ida.- … (après un silence) Et changer de trottoir ?
Freud.- Lorsque dans votre rêve, vous vous dites que vous avez peur de manquer le train, peut-on proposer comme traduction, que vous craigniez de manquer l’échéance de certain acte inéluctable ?
Ida.- On ne peut pas. C’est ça.
Freud.- .. .. Vous traversez la forêt pour aller à la gare, vous rencontrez le garde forestier, qui vous répond que le train est à deux heures et demie.
Ida.- Je vois ce que c’est. Après la scène du lac, je n’ai pas voulu rentrer par la même navette que Mr Kahn. J’ai demandé combien de temps il fallait pour faire le tour du lac à pied. Il m’a été répondu : “Deux heures et demie.” Cette phrase identifie le garde-forestier : Mr Kahn.
Freud.- Bien vu… …Puisque nous y sommes, un acte m’étonne : voilà un homme, Mr Kahn, dont vous êtes amoureuse, qui se déclare à vous, et vous accueillez sa déclaration d’une gifle.
Ida.- Savez-vous ce qu’il m’a dit ? Que sa femme n’était rien pour lui. Exactement ce qu’il avait dit à sa gouvernante.
Freud.- Parce qu’il y a une deuxième gouvernante ?.. .. Papotons, voulez-vous. Cancanons.
Ida.- Il faut que vous connaissiez l’histoire. Mr Kahn avait recruté cette fille par petites annonces. Elle était la fille d’un paysan, venait du fin fond de l’Autriche. Au début, le comportement de cette fille m’intriguait comme tout. Quand Mr Kahn la saluait le matin, elle tournait la tête comme si elle n’avait pas entendu. Quand il lui adressait la parole, elle affectait de me parler à voix haute. Quand il lui demandait de passer le sucre ou le pot à lait, ses yeux se lançaient dans l’étude d’un dessin du tapis, ou d’une peinture du mur, ou s’égaraient par la fenêtre dans le parc. Qu’il tolérât de la part d’une gouvernante tant d’effronterie, alors qu’il était homme d’humeur et soupe au lait, me stupéfiait.. … Ce fut elle-même, avant son départ, qui me donna le mot de l’énigme. Mr Kahn lui avait fait une cour dans les règles, compliments fleuris, cadeaux mignons, billets doux, petits soins. Ce doux siège à la fin eut raison des résistances de la place. Mais, dès qu’il l’eut conquise, Mr Kahn l’abandonna. Ils avaient été si proches, espéra-t-elle, qu’il ne s’éloignerait pas bien loin. Elle attendit trois semaines, en vain. Quand elle s’aperçut qu’il ne lui reviendrait pas, elle donna aux Kahn ses 8 jours, retourna dans sa ferme natale, où, huit mois plus tard, elle accoucha d’un garçon, que Mr Kahn ne reconnut pas bien sûr… … Savez-vous quel mot de passe fit s’ouvrir et se rendre la place ? Quel Sésame fit s’ouvrir la caverne d’Ali-Baba? Mr Kahn lui avait dit que sa femme n’était rien pour lui.
Freud.- Comme à vous.
Ida.- Il m’avait pris pour une gouvernante ! Mon sang n’a fait d’un tour ! Il a eu ses deux toasts de chaque côté de son bacon.
Freud.- .. ..Finalement, vous avez fait le tour du lac à pied ?
Ida.- Ca m’aurait fait rentrer à la nuit. Je suis rentrée par la même navette que lui… Il est venu en ambassadeur faire des offres, et nous avons fait la paix… …A propos, vous avez dit tout à l’heure que j’étais encore amoureuse de Mr Kahn. Je vous signale, que dans mon rêve, je lui fais non de la tête, et poursuis mon chemin.
Freud.- Vous avez raison. Vous n’en êtes plus amoureuse.
Ida.- C’est tout de même un peu fort. Quand je vous dis que je n’en suis plus amoureuse, vous ne me croyez pas, mais, quand vous le dit mon rêve, vous me croyez.
Freud.- Quand vous parlez en votre âme et conscience, on ne peut vous croire sur parole, mais quand vous parlez en votre corps et inconscience, vous dites toujours la vérité. C’est ainsi.
Ida.- Jolie idée de l’homme que vous avez là.
Freud.- A quoi sert la parole, selon vous ? Comme le pied ou le poing, la parole sert à l’homme d’arme ou d’outil. Si dire la vérité lui sert, il dira la vérité, si mentir, il mentira. Pas plus que le poing ou le pied, la parole n’obéit à des lois morales… … Vous traversiez le lac sur la navette, disiez-vous.
Ida.- Vous auriez dû voir le paysage. L’épaisse toison noire de la forêt moutonnait jusqu’au lac. C’était d’une splendeur sauvage. Cette forêt me rappelle une peinture que j’avais vue dans ce musée de Dresde. Elle représentait une belle forêt sombre, trouée comme d’une plaie d’une clairière ensoleillée, où dansait une farandole de nymphes. C’était une toile enchanteresse.
Un silence.
Freud.- .. .. Quelqu’un, dans votre entourage, possède-t-il un dictionnaire médical ?
Ida.- Les Kahn, je crois.
Freud.- Je crois ?
Ida.- Ils en ont un.
Freud.- Il était illustré ?
Ida.- Il me semble.
Freud.- Les illustrations ne sont-elles pas la première chose qui frappe les yeux, quand on feuillette un ouvrage ?
Ida.- Il était illustré.
Freud.- Vous est-il arrivé de le feuilleter ?
Ida.- Peut-être une fois ou l’autre.
Freud.- Constatez comme, à une question pourtant innocente, vous opposez triple résistance : vous dites : les Kahn je crois, alors que vous le savez ; il était illustré, il me semble, alors que vous en êtes certaine ; il vous est arrivé de le feuilleter une fois ou l’autre, alors qu’il est sûr que vous l’avez consulté. Une curiosité à l’égard de soi est-elle coupable si l’on pèche par ignorance?.. .. Selon vous l’épaisse toison noire, trouée d’une clairière comme d’une plaie, a-t-elle une quelconque analogie avec une partie de votre personne ?
Un silence. Ida.- (effrontée) Selon vous ?
Freud.- Dans le dictionnaire médical, vous n’avez pas manqué d’apprendre l’autre sens du mot nymphes, anatomique.
Silence.
Ida.- Ce serait trop vous demander de laisser pour une fois une forêt être une vraie forêt ?
Freud.- (amusé) C’est contre la déontologie de ma profession.
Ida.- N’avez-vous pas assez rempli votre petit panier ?.. ..Ne pouvez-vous pas laisser pour une fois une vraie excursionniste excursionner dans une vraie forêt ?
Freud.- Ne vous méprenez pas sur vous ! Votre rêve était sage et pudique ! Vous disiez que lorsque vous apercevez cette fameuse gare, vous êtes prise de faiblesse, vos jambes ne vous obéissent plus, elles sont du beurre, elles se dérobent sous vous, vous ne pouvez plus faire un pas. Vous faites de terribles efforts pour lever vos jambes, elles ne vous répondent plus. La mort dans l’âme, vous avez dû vous résoudre à faire demi-tour… … Quel sens cela a-t-il, sinon que vous ne vous sentez pas prête encore pour aimer ? N’est-ce pas une belle preuve de sagesse et de pudeur ?
Ida.- Quelque chose confirme ce que vous dites ! Je rêve que je reviens dans ma chambre, et que je me plonge dans un livre d’images. Je reconnais ce livre d’images : c’est le dictionnaire médical. Cela signifie que, puisque je me refuse la réalité, j’ai à me contenter de son image.
Freud.- (fermant son carnet, se levant, applaudissant) Vous venez d’écrire à votre intrigue le dernier mot : Spectateurs, applaudissez. (se mettant face à elle) Vous venez de jeter les derniers habits de fillette dont votre père vous fagotait, et avez revêtu de jolis vêtements de jeune fille, taillés à votre ligne. Vous voilà partie pour plaire à certain jeune homme. .. Je signe la levée d’écrou : la porte de la prison s’ouvre pour vous.
Silence. Ida.- Vous me laissez toute seule sur le trottoir ?
Freud.- La liberté est l’affaire de l’homme libre, c’est d’ailleurs ce en quoi consiste la liberté. De même, la guérison est l’affaire de l’homme guéri.
Ida.- .. .. Parce que je suis guérie ?
Freud.- Vous êtes guérie. Et quand le malade est guéri, il faut qu’il libère la chambre.
Ida.- (se levant, piquée) Le manuscrit courait vers le dénouement, et vous interrompez le manuscrit ? 4 actes sont écrits, vous n’écrirez pas le 5ième ? Sans doute, vous dites-vous : je laisse l’histoire nue et crue, si le public veut une fin heureuse, il n’a qu’à se la fabriquer lui-même. Je vous réponds : ce n’est pas du travail, ça manque de conscience professionnelle. Votre savoir accuse un déficit, mon cher savant. ..Non ? ..Je vous laisse cette énigme en guise d’adieu.
Ida, piquée, sort.
Freud.- (à part, seul) L’enfant a été nourri et bien, il a eu tout ce dont il avait besoin, et voilà, qu’ouvrant la bouche, il continue à hurler… … On a payé l’ouvrier rubis sur l’ongle, salaire et indemnités, et il est là à vous regarder fixement, et à attendre.
Il sort.
Scène 2.
Amsterdam. Congrès de psychiatres et de neurologues. Freud vient de terminer son exposé, range ses feuilles, descend de la tribune. Brouhahas, agitation des congressistes, cris et poings levés : Obsédé ! Vous avez une idée fixe, bien mal placée ! Chez vous, la queue mange la tête ! Votre bas leste de plomb votre haut, docteur Freud !
Freud s’avance, rejoint Breuer, tous deux vont à l’écart.
Breuer.- … … Tu as été bien maladroit On ne déshabille pas aussi crûment des jeunes filles de bonne famille, catholiques en plus, devant des papas. Tu aurais dû y aller doucement, leur découvrir ta Dora petit à petit, n’ôter la pièce suivante, qu’habitués à la précédente.
Freud.- ..Vous me prenez pour un entrepreneur de spectacles, qui vend des numéros d’effeuilleuse ? Devant un gynécologue, une jeune fille se déshabille en trois coups de cuiller à pot. C’est net. C’est franc. Je fais de même… …Ce n’est pas leur incompréhension hostile qui me blesse, Mr Breuer, c’est la vôtre, amicale.
Breuer.- Je ne suis pas inscrit à ton parti, mais je suis un sympathisant. Je ne sais pas lesquels sont les plus fidèles.
Le président de séance monte sur la scène s’asseoir à la table.
Le président.- Messieurs.
Freud.- (à Breuer) Taïaut ! Au massacre !
Les congressistes, agités, reprennent leur place, lèvent la main.
Le président.- Messieurs, l’un des vôtres a insisté pour parler en premier et a promis de s’en expliquer. Docteur Vogt.
Docteur Vogt.- (parlant de sa place) Messieurs ! L’exposé sur l’analyse de Dora du docteur Freud est de l’ordre des graffiti qu’il faut réserver aux toilettes publiques. Ce torchon est indigne d’un débat public ! Je demande qu’il ne figure pas dans la relation des actes du Congrès.
Docteur Mueller.- (vivement, de sa place, au docteur Vogt) Vous prenez bien des gants, docteur Vogt ! Un acte comme cet exposé relève du code pénal. Je demande que, sans délai, le Congrés porte plainte contre Monsieur Freud pour outrages aux bonne moeurs, et fasse demande à l’ordre des médecins d’interdire le docteur Freud de profession. Cet homme est dangereux.
Freud prend son carnet, et prend des notes.
Docteur Vogt.- (vivement, au docteur Mueller) Savez-vous bien ce que vous dites ? Vous voulez, par la grâce du Congrès, rendre Monsieur Freud célèbre en un jour ? Vous voulez que demain, les journaux apprennent au public que le Congrés a porté plainte contre l’un des siens, pour les motifs que vous dites ? Ne connaissez-vous pas l’état de dégénérescence de notre société ? Ne savez-vous pas qu’à notre époque, un certain genre de publicité commence dans la honte au commissariat, et finit dans la gloire des succès d’édition? .. ..(à l’assemblée) Quelle est, Messieurs, l’adéquate sanction pour un tel scandaleux exposé ? L’anonymat. Je ne connais pas de supplice plus affreux pour un ambitieux comme Monsieur Freud, que de le laisser dans l’enfer de son obscurité. Je maintiens ma demande d’ignorer cette obscénité dans la relation des actes du Congrès.
Le professeur Braatz lève la main. Le président de séance.- Professeur Braatz !
Professeur Braatz.- (à Freud) Lorsqu’on ferme hermétiquement un convercle sur un faitout plein d’eau, disiez-vous, docteur Freud, et que l’on porte l’eau bouillante à haute température, on risque, sous l’effet de la pression de la vapeur, de fortes explosions, fort dommageables. Au lieu de poser votre soupape de fortune, je suggère une solution plus radicale : ôtons le couvercle. Laissons l’eau bouillir à l’air libre. Liberté totale. Licence à la licence. Que la noce soit à la noce. Jouissons sans entrave. Que la règle ne soit plus la bonne conduite, mais l’écart de conduite.La guérison des guérisons, disait Hippocrate, est la prévention : guérissons névroses et psychoses avant de les attraper. .. ..(à Freud) Vous imaginez les dégâts d’un tel dérèglement général ? Tout ce que l’homme a ajouté à l’homme depuis 40 siècles, toutes ces fragiles constructions de la civilisation, que l’homme a édifiées sur sa barbarie, le délicat sentiment de l’amour, les nobles règles de l’honneur, le doux esprit de charité, le charmant devoir de réserve, les chères lois de la politesse, tout cela, balayé en un instant par le puissant raz de marée de la débauche générale. Je suis contre ces nouvelles invasions barbares, docteur Freud. Et parce que je suis contre cela, je suis contre vos thèses. Si le prix à payer de la civilisation sont des névroses et des psychoses, qui ont leur beauté ténébreuse et leur grâce frémissante, ce n’est pas cher payé, au prix du reste. Il y a toujours eu et il y aura toujours des inadaptés à tout. Les psychoses et les névroses sont la solution trouvée par certains : laissons-leur. Ce ne sont, après tout, que des suites d’un mal vivre : les guéririez-vous que vous ne guéririez pas le mal-vivre… … D’autant plus, docteur Freud, qu’une pomme pourrie laissée dans le compotier, pourrit bientôt toutes les pommes du compotier. Du privé, le cynisme s’étendra au public. Carence d’autorité sur soi fait carence d’autorité sur la nation. Anarchie privée et anarchie publique vont de pair. Les sujets dissolus font les nations dissolues. Qui ne reconnaît aucune discipline sur soi est mûr pour toutes les défaites. Si on vous laissait faire, docteur Freud, on irait droit à la déliquescence de l’individu et de l’état.
Vogt.- (se levant) Quel est l’unique objet de l’étude de Monsieur Freud ? Sous les yeux de son innocente patiente ses propres parties. Et de ces parties, il fait un tout qu’en paquet il pose sur la table et disséque avec délectation. Si, de dégoût, sa patiente lève la tête, lui, comme pendant une interrogation fait un professeur d’un élève qui a le nez en l’air, appuie la tête de la main et la lui rabaisse vers son bas. Si, de répugnance, elle veut fuir loin de la puante table de dissection, il court après elle, la prend par la main, et, par la force, l’y ramène. Monsieur Freud parle tellement de sexe qu’il donnerait un sexe à un être asexué. Il rendrait pubère une fille qui ne l’est pas.
Docteur Schmitt.- (à Freud) Soyez honnête, docteur. Il est impossible qu’à force de parler sexe, vous n’y pensiez pas, et n’y fassiez pas penser.
Professeur Braatz.- N’est-il infamant pour un mari que sa femme vous confie ses secrets d’alcôve ? Pour un père, que sa fille vous confie ses pensées intimes, qu’elle ne lui confierait pas à lui ? Quel père aimant vous confierait sa chaste fille bien-aimée ? Quel mari, si sa femme se dévoile à vous, à son retour, l’accueillerait avec amour chez lui ?
Docteur Mueller.- Ce qui me gêne dans vos pratiques, docteur Freud, c’est que vous faites étendre vos patientes, leur demandez de s’offrir démunie à vos investigations, et que vous, vous soyez assis, derrière elle, armé de pied en cap… … Ne me dites pas qu’à la voir de votre poste de guet, alanguie, et sans qu’elle vous voie, votre esprit est vierge de toute pensée scabreuse.
Docteur Meyer.- Nierez-vous qu’il vous arrive d’arracher des aveux pour votre seule agitation ? Non vu, sûr d’être non vu, on peut se demander ce à quoi, en toute impunité, vous pouvez bien vous livrer. Flatter ainsi de la parole sans cesse ces organes, revient à les caresser. Cet acte a un nom.
Docteur Schmitt.- Ne me dites pas, docteur Freud, que ce qu’une femme peut vous confier de graveleux ne vous émeut pas, et qu’à l’inverse, vos graveleuses suggestions ne l’émeuvent pas, elle. Que lorsque la conversation roule sur de telles pentes, médecin et malade ne roulent pas avec elle dans la galanterie. Malgré soi, on se demande si, elle, couchée devant vous, et vous assis derrière elle, à deviser tous les deux du plaisir amoureux, quelle heureuse conclusion ne finit pas l’analyse.
Breuer.- (au président de séance) Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! Ne trouvez-vous pas que tout le monde a assez éclaboussé de sa boue le docteur Freud ? Ne croyez-vous pas qu’il serait temps de le laisser se décrotter ?
Le président de séance.- Je donne droit à votre demande. Docteur Freud.
Freud.- Je remercie Monsieur le Président de m’accorder ce droit de réponse. Je répondrai d’abord au professeur Braatz, qui a posé la question de fond. (lisant son carnet)… Professeur, vous avez dit que tout ce que l’homme a ajouté à lui-même depuis 40 siècles, toutes ces conquêtes sur lui-même que sont le délicat sentiment de l’amour, les nobles règles de l’honneur, le doux esprit de charité, le charmant devoir de réserve, les chères lois de la politesse, tout cela serait balayé en un instant par le puissant raz-de-marée de la permissivité, qui s’induirait de la révolution dont je serais le protagoniste, comme par de nouvelles invasions barbares… … (à l’assemblée) Nobles docteurs et professeurs psychiatres et neurologues! A voir l’extrême considération sociale dont sont auréolés tant médecins spécialistes que généralistes, vous ne me contesterez pas, je pense, si je dis que l’on peut vous compter parmi l’élite des nations et la fleur de la civilisation. (il regarde l’assemblée : personne ne dit mot) Or, si je reprends les thèses que défendent les sommités ici présentes, l’une d’elles a dit que, malgré soi, on se demande, lors de mes consultations médicales, ma patiente couchée devant moi et moi assis derrière elle, à disserter tous les deux, du plaisir amoureux, quelle heureuse conclusion ne finit pas l’analyse ; une autre, que, non vu, sûr de n’être pas vu, on peut se demander ce à quoi, en toute impunité, je pouvais me livrer. Que flatter de la parole les dits organes revient à les caresser. Que cet acte avait un nom.
Docteur Meyer.- Je l’ai dit, et vous l’avez entendu.
Freud.- Si impudent dans la pensée, pourquoi tant de timidité dans le langage ? Vous avez dit à cru la chose, pourquoi n’avoir pas dit à cru le mot ?
Docteur Meyer.- Si vous n’êtes pas pourvu de décence, les autres le sont, figurez-vous.
Freud.- Qu’a le mot pour vous effrayer, quand ne vous effraie pas l’acte ?.. .. (à tous) Dans mon exposé, Messieurs, ai-je témoigné de quoi que ce soit qui ait pu vous suggérer que, lors de mes consultations, j’ai pu être tenté de me livrer à de telles pensées et à de tels actes ? Convenez que non. (au docteur Meyer) Permettez-moi d’en déduire que vous tirez de telles pensées et de tels actes de votre propre fonds. Ce n’est donc pas m’avancer que conclure, que vous, noble spécialiste, assis à ma place, derrière une patiente étendue et détendue, ce sont de telles pensées qui vous naîtraient et donneraient naissance à de tels actes.
Docteur Meyer.- Moi, et tout le monde comme moi ! C’est humain.
Freud.- Vous, soit, mais tout le monde ? Permettez que je ne me contente pas de cette opinion subjective. Que les assistants qui ratifient une telle assertion lèvent la main ! (aucune main ne se lève)
Docteur Meyer.- Comment voulez-vous que quelqu’un ose avouer une telle chose en public ?
Freud.- Nouvelle opinion subjective : permettez que je transforme l’essai de même. Que les assistants qui ratifient l’assertion, selon laquelle ils n’oseraient avouer une telle chose en public, lèvent la main.
Docteur Meyer.- C’est les piéger ! Avouer ce second aveu, serait avouer le premier ! Laissez-moi poser la question de telle sorte qu’elle n’embarrasse personne. Quelqu’un parmi les assistants oppose-t-il un démenti à ma dernière affirmation ? (aucune main ne se lève) La preuve est faite. Tout le monde pense comme moi.
Freud.- Si j’en crois donc leur vote, aux nobles médecins ici présents, à ma place consultant, naîtraient de telles pensées, qui donneraient naissance à de tels actes.
Docteur Schmitt.- Vous n’allez pas nous le chanter sur le mode majeur et mineur, les tons et les demi-tons.
Freud.- Une autre de vos sommités a dit que le scabreux que peut me confier ma patiente ne peut pas ne pas m’émouvoir, et qu’il ne peut pas ne pas m’arriver de lui arracher un aveu pour ma seule émotion.
Docteur Schmitt.- Vous n’allez pas tout répéter.
Freud.- Nierez-vous l’avoir dit ?
Docteur Schmitt.- Grands dieux, non. Mais vous vous défendez par des coups bas. En renvoyant à chacun ce qu’il a dit, vous essayez de lui faire honte.
Freud.- Vous n’avez pas honte lorsque vous me l’avez dit, mais vous avez honte lorsque je vous le répète ? Quelle logique y a-t-il dans une telle argumentation ?.. .. Une autre a dit : que je ne dise pas que ce qu’une patiente peut me confier de graveleux ne m’émeut pas, et qu’à l’opposé, mes graveleuses suggestions ne l’émeuvent pas, elle. Que lorsque la conversation roule sur de telles pentes, médecin et patiente ne roulent pas tous les deux avec elle vers la galanterie.(au professeur Braatz) Vous : quel père aimant me confierait sa fille bien aimée ? Quel mari, si sa femme se dévoile à moi, à son retour, l’accueillerait avec amour chez lui?.. .. Toutes vos interventions, n’ont-elles pas été du même tabac ? Un seul d’entre les nobles spécialistes ici présents, m’a-t-il opposé un seul argument médical ?.. .. Vous psychiatres et neurologues, si au fait de l’état de maladie mentale, ne vous faut-il pas reconnaître, que pour que votre sexualité se pervertisse de vos pairs dans votre vie privée à vos patientes dans votre vie professionnelle, il faut que, dans votre vie privée, elle soit bien aliénée ? Que vous n’êtes en rien dissemblables des petits barbares et hommes des bois, qui sont mes patients de chaque jour ? Et que, professeur Braatz, pour être civilisée, la civilisation, dont la Faculté est la fine fleur, a encore bien des progrès à faire ?
Vogt.- Messieurs ! Ne vous laissez pas impressionner par le procédé ! On connaît la chanson : “Vous en êtes ! – Vous en êtes un autre !.. .. Celui qui le dit, c’est celui qui l’est ! .. ..Menteur ! – Menteur toi-même !.. ..” Ce sont tours de passe-passe ! Ne vous laissez pas éblouir par le prestidigitateur !
Freud.- Patients ! Sachez que je ne suis pas insensible à vos cris. J’entends vos virulentes attaques, comme autant de pressants appels au secours. Sachez que je suis prêt à vous porter aide. Les congressistes, désireux que je leur donne un rendez-vous, voudront bien se mettre en file près de la porte.
Vogt.- Ne vous laissez pas désarmer par l’art du docteur Freud de retourner les choses… ..Passons aux votes, Messieurs. Acceptez-vous que l’exposé du docteur Freud ne figure pas dans la relation des actes du Congrés ?.. .. Aux votes ! (toutes les mains se lèvent, même celle de Breuer) La motion est votée.
Freud.- Vous aurez fait un grand pas, Messieurs, le jour où vous aurez compris que, sauf à considérer le terme de malade comme une insulte – ce qu’à Dieu ne plaise, – nous autres médecins sommes malades comme nos malades, et nécessitons des soins comme eux. (Il ferme son carnet, et descend de la tribune)
Des poings se lèvent, des cris :- Soignez-vous vous-même en premier !.. Couchez -vous vous-même sur votre divan !..Erotomane !… Psychopathe…Monomaniaque !
Sort Freud.
Scène 3.
Chez les Fliess. Freud, Fliess, Mme Fliess.
Fliess.- Ces blessantes insultes de tes confrères te déchirent ?.. .. Que cela ne t’affecte pas. Les injures et les insultes sont le prix à payer de tout nouveau. Tranquillise-toi, dès que le nouveau perd de son voyant et de son criant, s’use et se patine, bref, perd de son neuf, alors le nouveau est accueilli et révéré comme l’ancien… … Sigmund, quand du ciel vous tombe sur la joue une goutte, on se demande : est-ce qu’il pleut ou est-ce que je rêve ? Pour qu’on soit sûr qu’il pleut, ne faut-il pas que sous vos pas, le pluie pique le trottoir poussiéreux de nombreuses taches noires ? Une seule expérience ne fonde pas une science. Une seule analyse ne fonde pas la psychanalyse… .. Si l’inventeur doute en premier de son invention, qui y croira ? Ce sont les premiers apôtres qui sont les plus difficiles à rallier, après, les apôtres rallient les foules.
Freud.- Tu arroses ma brûlante contrée d’une douce pluie rafraîchissante, mais sur ton désert tu fais régner la sécheresse la plus aride. Tu ne dis pas un mot sur toi. Tu ne me parles pas de ton livre.
Fliess.- Réjouis-toi qu’on t’injurie et on t’insulte quand tu parais, moi, quand je parais, c’est l’injure et l’insulte suprême : on m’ignore. J’ai vendu un livre : à ma femme.
Freud.- Comment veux-tu que je regagne des forces, si tu perds les tiennes ? Comment m’encourageras-tu, si tu te décourages, toi? Désespère de toi, Wilhelm, et je désespère de moi…(il tend ses deux mains vers Fliess) .. De deux amis, si l’un reste à la traîne, que fait l’autre ? Il rebrousse chemin jusqu’à ce qu’il retrouve son ami, et ne poursuivra son chemin, que si son ami, se levant, marche à ses côtés.
Fliess essuie ses larmes, va à Freud et serre avec force ses deux mains dans les siennes.
Mme Fliess.- (applaudissant) Ne sont-ils pas mignons comme tout ? Comme ils aiment mutuellement leurs petits pauvres. “- Sais-tu pourquoi je te complimente ? Pour que tu me complimentes ensuite. – Et si fort ? Pourqu’aussi fort”… Quel bel échange de services ! Chacun fait la claque au four de l’autre. L’aveugle porte le paralytique, le paralytique porte l’aveugle, et tous deux vont droit au fossé… .. On se prend à rêver qu’un jour l’un ou l’autre ne tiendra pas son contrat, et ne livrera pas son quota de louanges, auquel cas l’autre, par mesure de rétorsion, lésinera sur son quota à lui, et qu’enfin, le cercle vicieux étant rompu et le cycle vertueux mourant de sa belle mort, la belle amitié se transmuera en haine mortelle. Mais non ! Ils tiennent ferme la note haute. Quel coffre! Quel organe !
Freud.- (reculant vers la porte, à Mme Fliess) L’analyse est on ne peut plus juste.. … Mes félicitations. Vous avez joué, vis à vis de moi, mon rôle mieux que je l’aurais fait.
Mme Fliess.- Sigmund, je vous voyais tristes. Je voulais qu’un peu d’ironie vous fasse sourire.
Freud.- J’en rirais, je devrais en rire, si je pouvais.
Fliess.- Ma femme nous a chatouillé les côtes un peu brutalement, mais son intention était bonne.
Freud.- La plaisanterie a trop bien visé et trop bien atteint la cible.
Fliess.- Sigmund ! D’amants trop aimés, l’excès peut conduire au désir de manque, on comprend qu’ils rompent. Deux amis ne rompent pas : l’amitié est toujours égale.
Freud.- Justement. Hélas.
Freud sort.
Mme Fliess.- (elle se tourne vers son mari) Dois-je vous offrir mon cou, pour que vous sépariez ce corps misérable de votre chère tête ?
Fliess.- (allant vers sa femme) Levez-vous, ma championne… Longtemps, il vous a tenu la dragée haute. A chaque reprise, il marquait des points. Je vous voyais céder du terrain. Mais ce n’était qu’une feinte. Vous attendiez que l’ennemi se découvre : vous venez de le frapper d’un très joli uppercut. Vous m’avez remporté de haute lutte. …Longtemps, j’ai cru qu’amitié et amour étaient ennemis et se haïssaient. Vous les réconciliez en les réunissant. Grâce à vous, j’ai une nouvelle doctrine : le meilleur ami de l’homme, c’est sa femme… …Allons fêter, ma femme, mon nouvel ami.
Ils sortent.
Scène 4.
Cabinet de Freud. Freud seul.
Freud.- De quel droit quiconque peut exiger d’un quelconque, qu’il appelle son ami, qu’il lui soit dévoué corps et âme ? Cet autre, égal à vous, n’a-t-il pas droit, lui aussi, comme vous, à quelqu’un qui, à son tour, lui soit dévoué, corps et âme ? De quel droit bénéficierais-je de quiconque de quoi que ce soit, alors qu’il y aurait droit autant que moi ?.. .. Pourquoi chercher ailleurs ce que nous avons en nous ? L’homme n’est-il pas le seul être de l’Univers à avoir l’ami le plus fidèle, le conseiller le plus sage, le critique le plus juste, le connaisseur de lui le plus pointu, tels qu’il n’en est aucun, qui soit plus pointu, plus juste : lui ?.. .. Plus encore que l’ami le plus fidèle, quel être est plus attaché à notre service, à notre bonheur, à notre progrès, à notre réussite, que nous ? Trouverons-nous ailleurs un autre serviteur, et ami, tout entier à notre service et notre dévotion, nuit et jour ? Qui jamais ne fait défaut ? Accourt au premier appel ? Jamais ne nous trahit ? Pourquoi ne pas élire ce parfait factotum pour unique ami, conseiller, critique, serviteur, homme de main ? Etant avec nous, ne sommes-nous pas au complet ? (il met avec sauvagerie ses bras autour de lui, et pirouette) Embrassons-nous, Folleville!..(reprenant son équilibre) Calme ! Sage ! Reprenez vos sens, professeur. (Il s’assied sur son divan, s’apaise) J’ai reçu hier une carte postale : à la vue de sa vue, les souvenirs heureux sont accourus en foule. C’était ce si charmant hameau de montagne d’Annaberg, où ma Blanche-Neige de mère et nos sept petits nains allions passer nos vacances d’été. Seulement, le rêve que j’ai fait cette nuit, a travesti les huit anciens personnages en deux nouveaux : Marthe et moi. Marthe et moi devions descendre dans la vallée. Mais Marthe a refusé de descendre à pied. Gentil mari que je suis, j’ai descendu la route qui longe la voie ferrée, à la recherche d’un moyen de transport, quand du tunnel, ont débouché deux locomotives, l’une à la suite de l’autre. J’ai fait signe aux deux mécaniciens, je leur ai demandé s’ils voulaient bien avoir l’amabilité de descendre Marthe. Ils ont accepté comme si cela entrait dans leur service, mais ils ont ajouté que, dans ce cas, ils attelleraient les deux locomotives. Je me suis hissé avec eux, et nous voilà, avec les deux locomotives accouplées, à chercher Marthe. Chose inattendue, en me réveillant, un beau soleil a levé en moi sa brûlante aurore, et a diffusé de mon centre jusqu’à ma périphérie sa chaleur ardente… (silence, s’asseyant) Certainement, comme Marthe a remplacé ma mère dans ma vie, Marthe a remplacé ma mère à Annaberg. De même, si l’une des deux locomotives était destinée à chercher ma mère, l’autre était destinée à chercher Marthe. Si les deux locomotives, débouchant du tunnel, s’accouplent pour chercher la seule Marthe, c’est que l’amour que je portais à ma mère, double à présent l’amour que je porte à Marthe. Dans le foyer double pelletée de charbon, d’où, à mon réveil ce chaud soleil en moi, qui diffuse partout en moi sa rayonnante chaleur. (il met ses poings contre son ventre, puis se lève, heureux, se détend, fait un entrechat, étend ses bras en croix) …Me voilà enfin devenu, ambition suprême, ce que tant d’êtres, proscrits comme célébrités, personnalités comme malfaiteurs, rêvent comme d’un rêve inaccessible : un homme ordinaire.
Il bondit en hurlant et en écartant jambes et bras, sort.