Acte 2
Scène 1.
Cabinet de Freud. Entrent Ida et Freud.
Ida.- (entrant à reculons devant Freud, tout en ôtant son manteau, et gardant son sac à bandoulière) Vous vous rappelez : moi ?.. ..Mon père m’avait dit que vous me guéririez de ma toux. Quelle sûreté de diagnostic. Quelle sûreté de médication. Je tousse comme jamais. (elle s’assied sur le divan, son sac à bandoulière à côté d’elle)
Freud.- (s’asseyant, ouvrant son carnet) Puisque vous me la soufflez, parlons de votre toux.
Ida.- Je ne vous la souffle pas. Je parlais pour parler.
Freud.- Vous essayez d’éluder le sujet : raison de plus. .. Qu’est-ce qui vous fait tousser au juste ? Que sentez-vous ?.. (impérieusement) Allons !
Ida.- (s’étendant, obéissant) Je sens dans l’avant-gorge, comme quelque chose qui ne passe pas. C’est comme si j’avais mangé quelque chose qui se serait arrêté au fond de la gorge. J’ai beau avaler, ça ne se laisse pas avaler. J’ai beau tousser, ça ne se laisse pas tousser.
Freud.- Quand vos quintes actuelles ont-elles débuté?
Ida.- Il y a un mois peut-être.
Freud.- Il y a un mois, qu’est-ce qui a pu mettre la machine en mouvement ? Rappelez-vous. ..(silence) .. Vous voyiez Mr Kahn à l’époque ?
Ida.- C’aurait été difficile. Il venait de partir en voyage. (imitant Freud) Ah ha ! Etrange. Le départ de Mr Kahn déclencherait-il l’arrivée de cette toux ? – Fine mouche, docteur. – Mais quel lien peut-il y avoir entre la présence de ces tonitruantes quintes de toux, et l’absence de quelqu’un, bien trop éloigné pour les entendre ? – Ah ha ! Il y en a un, docteur. Vous ne devinerez jamais. Le lien était les lettres que j’écrivais à Mr Kahn. – Vous transcriviez vos quintes de toux dans vos lettres ? Vous lui écriviez en morse ? – C’est bien plus subtil que ça, docteur. Les quintes de toux sollicitaient tellement mes cordes vocales, qu’elles les mettaient hors service. J’avais une totale extinction de voix. Comme ma famille voulait ménager ma voix, personne ne me parlait plus, et je ne parlais plus à personne, ce qui fait, qu’isolée dans ma toux comme dans une cellule de moine, je pouvais être toute à Mr Kahn en pensée, et lui écrire en tout abandon. Mon silence, absence figurée, répondait à son absence en propre. M’éloignant des miens, je me rapprochais de lui… … Avouez que je vous ai fait librement des aveux complets
Freud.-.. .. Vous lui écrivez encore ?
Ida.- Puisque je vous ai dit que j’ai rompu.
Freud.- Vous n’avez donc plus de raison de vous isoler pour penser à lui. Dès lors comment expliquez-vous vos quintes actuelles?
Ida.- .. .. Peut-être à mon amour passé reste-t-il une traîne, et ma toux vit-elle sur sa lancée ?
Freud.- Si nous voyions un peu ce qui se cache derrière ce paravent ?… .. Ne m’avez-vous pas dit que, quand Mr Kahn s’absentait, votre père et Mme Kahn se retrouvaient ?
Ida.- Les bandits. C’est réglé comme du papier à musique. A peine le mari a-t-il mis les voiles, que le père amant met le cap sur la femme. L’équipe de jour a à peine quitté la chaîne, que l’équipe de jour prend la relève. Ca, mon père ne laisse pas la place refroidir.
Freud.- Donc, Mr Kahn étant en ce moment absent
Ida.- Le vieux céladon tout craquant de rhumatismes s’agenouille en se tenant le dos et en faisant aïe aux pieds de sa jeune maîtresse.
Freud.- Vous n’avez pas l’air d’apprécier cela.
Ida.- Moi ? J’adore. Quelle fille a, comme moi, un père modèle qui lui donne un tel bon exemple ?
Freud.- Vous appréciez même cela si peu que, de vos quintes de toux, vous sommez votre père de rompre avec les Kahn.
Ida.- Vous me désapprouvez ? Pour un aïeul vénérable, qu’est-ce que c’est que ces moeurs de polisson ? Le père trahit la foi qu’il a jurée à sa femme, et la femme trahit la foi qu’elle a donnée à son mari. L’ancêtre lâche son vieux bien, et s’empare du jeune bien d’autrui, comme un sale garnement. A son âge, qu’est-ce que c’est ces moeurs de chapardeur ? C’est le monde renversé. Les aînés donnent le mauvais exemple aux jeunes. Vous permettez que les filles fassent aux pères la leçon qu’ils devraient faire aux filles ?
Freud.- .. ..Selon vous, celui qui juge autrui selon les lois morales, atteste-t-il de sa propre moralité ? Ne trahit-il pas plutôt sa jalousie ?
Ida.- Vous me blâmez ? Un homme marié, père d’enfants, va avec une femme mariée, mère d’enfants, et vous approuvez leur conduite ? Vous, un médecin, homme marié, père d’enfants ? Qui devriez être le premier respectueux de l’ordre moral et social, vous prenez leur défense ? Sans avoir vécu, j’aurais décidément tout vu et tout entendu… (silence)… Remarquez, mon frère fait preuve de la même tolérance que vous. Il dit que nous pouvons être heureux si, dans sa vie ingrate, notre père a cette consolation, d’aimer une femme qui l’aime. Seulement, il ne connaît Mme Kahn comme je la connais. … (silence) ..Si vous voyiez la beauté que c’est. Elle a la peau blanche comme du lait, une taille si étranglée qu’on en a le coeur serré, des hanches décrochées et en porte à faux tout ce qu’il y a de plus chavirant, des épaules frêles comme un frêle esquif, qui se balance au gré des flots, des jambes douces et lisses comme de la nacre. C’est une déesse de femme.
Freud.- Vous avez l’air d’avoir été bien intime avec Mme Kahn. Ida.- J’ai été son proche et son intime avant mon père !.. Ah ! La belle époque que c’était. . Freud.-… …Pourquoi ne vous feriez-vous pas votre mémorialiste?
Ida.- Ah ! Je me raconterai avec plaisir… … La première fois que mon père et moi avons été chez les Kahn, nous sommes restés tard, ils nous ont invités à coucher. Ils manquaient de lits. A mon ravissement, Mme Kahn m’a offert de partager sa chambre. J’étais au septième ciel. Rendez-vous compte, une petite jeune fille rapeuse, raboteuse, pleine d’échardes de 14 ans, d’entrée de jeu admise dans le sanctuaire de la féminité, initiée aux rites secrets de la beauté, aux apparats sacrés de la séduction. C’a été pour moi la semaine pascale.
Freud.- .. Mme Kahn vous hébergeait à la place de son mari?
Ida.- Hé oui. Freud.- Son mari était déplacé ?
Ida.- Dans la mansarde.
Freud.- Avec votre père ? Les deux messieurs étaient ensemble, comme étaient ensemble les deux dames ?
Ida.- Non, non. Ces messieurs sont bien trop pudiques. Mon père couchait sur un canapé au salon.
Freud.- Cet agencement me paraît tiré un peu par les cheveux. Pourquoi Mr Kahn n’est-il pas resté tout bonnement avec sa femme dans leur chambre ? Votre père couchant sur le canapé du salon, vous auriez couché dans la mansarde. Esst-ce que ça n’allait pas mieux de soi ?
Ida.- Sur le moment ça ne m’avait pas échappé non plus. Mais j’ai été si flattée que Mme Kahn trompât son mari avec moi en blanc pour ainsi dire, que ma vanité, d’un revers de manche, a balayé l’objection. Je me berçais de l’idée que Mme Kahn s’était entichée de moi… … Juste punition. Trompant, j’ai été bien trompée. En envoyant son mari coucher dans la mansarde, et en s’amourachant de la fille, Mme Kahn se révélait, en fait, démarcheuse d’elle-même de première classe. D’une pierre, elle faisait deux très jolis coups : pouvait-elle mieux dire à mon père que son mari ne comptait pas pour elle, qu’en l’envoyant coucher à la mansarde ? pouvait-elle faire à mon père des avances plus délicates, qu’en faisant de délicates avances à la fille ? Et admirez sa rouerie : plus elle montrait de réserve à son mari, plus elle faisait d’avances à la fille, et plus elle faisait d’avances à la fille, plus elle montrait de réserve à mon père. Vous pensez comme mon père, piqué par le taon de cette indifférence, a foncé les cornes en avant. Ce qui devait arriver arriva : bientôt mon père fut plus attentif à Mme Kahn qu’à moi, Mme Kahn à mon père qu’à sa fille. Un beau jour, il fut tout à elle, et elle tout à lui, et moi, plus à personne : lorsque Mme Kahn fut tout à fait montée à son bord, d’un coup de talon, elle repoussa ma barque au loin. C’est alors que j’ai réalisé que je n’avais été qu’un pion dans son jeu. N’est-ce pas beau comme tout ? L’implacable férocité féminine balaie tout sur son passage, choses, bêtes, gens. Voilà la femme, avec un grand F… … Encore si, dans le ciel de Mme Kahn, avait éclaté un fulgurant coup de foudre pour mon père, dans un orage de passion, on aurait été pour elle toute indulgence…. … Mais que peut trouver, je vous prie, une jeune fleur fraîche, et droite, et vigoureuse, comme Mme Kahn, à un vieux plant fané et flétri, à la tête pendante comme mon père ?… Seul un calcul pouvait inspirer tant de calcul. Ce qui, en réalité a séduit Mme Kahn chez mon père, c’est que c’est un homme qui a de quoi, n’est pas sans moyens, et dans les hautes sphères n’est pas impuissant.
Un silence.
Freud.- Quand vous dites, dans ces curieuses expressions, que votre père a de quoi, n’est pas sans moyens, dans les hautes sphères n’est pas impuissant, voulez-vous dire que c’est un homme riche, qui a le bras long ?
Ida.- Quoi d’autre ?
Freud.- .. .. Melle Bauer, l’assertion selon laquelle les familles fréquentent les familles de même niveau qu’elles, est-elle vraie selon vous ?
Ida.- Tout à fait. Je l’ai toujours pensé.
Freud.- Dans le cas des familles Kahn et Bauer, l’assertion se vérifie-t-elle ?
Ida.- Monsieur Kahn et mon père sont de situation, de fortune et d’influence strictement équivalentes. L’un a des usines, l’autre des magasins.
Freud.- Mr Kahn lésine-t-il avec Mme Kahn ?
Ida.- Mr Kahn est envers sa femme la générosité même, bien qu’elle ne l’en rembourse que d’ingratitude.
Freud.- Vous disiez pourtant que ce qui attirait Mme Kahn chez votre père c’était qu’il avait de quoi, n’était pas sans moyens, n’était pas impuissant : qu’allait-il chercher chez votre père ce qu’elle avait chez son mari ?.. .. Ne devez-vous pas, en toute logique, reconnaître qu’autre chose séduisait Mme Kahn chez votre père ?
Ida.- En toute logique, oui.
Freud.- Si nous transformons votre phrase : Mme Kahn aimait votre père parce qu’il avait de quoi, n’était pas sans moyens, dans les hautes sphères n’était pas impuissant, en la phrase inverse suivante, d’un sens totalement différent : cette jeune fleur fraîche, et droite, et vigoureuse aimait ce vieux plant fané, flétri, et à la tête pendante, bien qu’il n’eût pas de quoi, bien qu’il fût sans moyens, bref bien qu’il fût un vieil homme impuissant, cela vous paraît-il contraire à votre pensée ?
Un silence. Ida.- Est-ce si déraisonnable de penser cela ?
Freud.- Qu’en conséquence, vous vous posez la question suivante : si mon père est impuissant, que diable peuvent-ils bien faire ensemble ?
Un silence.
Ida.- Est-ce si fou de se poser la question ? Un silence.
Freud.- .. ..Avant de poursuivre notre route, permettez que nous marquions une halte, et consultions certaine carte.J’aimerais m’assurer si sur certaine Carte du Tendre, vous connaissez les tours et détours, que peut prendre l’amour humain dans son cheminement. Les actes amoureux qui pratiquent des confusions d’organes sont-ils enregistrés dans votre bagage ?
Ida.- (faisant comme si elle ne comprenait pas) C’est la confusion, qui vous rend si confus ?
Freud.- Permettez que je joue un instant au professeur. Dans notre âge de nourrisson, les organes dominants, qui, sur l’être humain, ont le plus grand empire et sont la source du principal de sa jouissance, sont à juste titre les organes par lesquels il se nourrit et défèque, soit sa bouche et son inverse : d’eux, en effet, dépend la tâche du nourrisson qui est de croître et de se développer. A notre âge pubère, ensuite, les organes de la génération montent en puissance, sans que pour autant, les premiers perdent de leur force. Les seconds pliant les premiers à leur service, la jouissance des seconds se doublant de la jouissance des premiers, la jouissance générative, étant ainsi la plus totale qui se puisse, remplit ainsi sa fonction totalement… … Lorsque deux êtres approchent leurs lèvres et s’embrassent, tout le monde entend que c’est un acte d’amour, et, pourtant, n’est-ce pas une réminiscence du premier âge ? Je ne sache pas que la bouche soit précisément un organe dont la fonction est, à quelque titre que ce soit, la génération. .. .. De telles confusions d’organes, comme pratique amoureuse, sont-elles consignées dans votre savoir ?
Ida.- Aucune pratique humaine, même la plus honteuse, ne se cache, qu’elle ne se dévoile un jour… … Vous semblez justifier de tels actes.
Freud.- Je ne justifie rien. Je parle de ce qui existe. Vous, par contre, vous paraissez les condamner.
Ida.- Rien ne les excuse. Ce sont des pratiques ignobles. Adapter des choses inadaptées, ça s’appelle de la perversion.
Freud.-.. .. Frapperez-vous de flétrissure et d’ignominie la divine civilisation grecque, splendide soleil levant de la nôtre ? Chez elle, était en faveur une telle confusion d’organes que vous décriez si fort… .. Vous-même, d’ailleurs, pardonnez-moi, qu’imaginez-vous comme relation amoureuse entre une jeune et fraîche jeune femme et un vieil homme impuissant, sinon le mariage de l’organe féminin qui embrasse et de l’organe masculin qui aime ?
Silence. Ida regarde au plafond.
Ida.- Vous avez remarqué ? Vos moulures au plafond tressent une guirlande de feuilles d’acanthe.
Freud.- A quelle heure du jour êtes-vous prise de quintes de toux?
Ida.- Le soir.
Freud.- Votre père est-il de retour ?
Ida.- Il me semble.
Freud.- Il ne vous semble pas, vous en êtes sûre : vos quintes de toux débutent à l’exact moment du retour de votre père chez vous… … Vous disiez que vous toussiez, parce que vous sentiez quelque chose au fond de la gorge, qui ne voulait ni s’avaler ni se tousser. Ne pensez-vous pas que, lorsque votre père rentrait, vous jouiez pour de faux, à l’intention de votre père, la même scène amoureuse, que celle que vous supposiez qu’avaient jouée Mme Kahn et votre père pour de vrai, l’après-midi ?.. ..Lorsque vous toussez quand votre père rentre, ne lui faites-vous pas même double déclaration d’amour : vous toussez en votre honneur, et en même temps, de cette toux, vous le sommez de rompre avec les Kahn ?
Ida.- C’est proprement dégoûtant. C’est à se vomir soi-même.
Freud.- Rien au contraire n’est plus candide ni plus innocent. Que traduit finalement tout cela sinon un amour naïf et passionné pour votre père ?
Ida.- De quelle façon ignoble. C’est à se donner des hauts le coeur.
Freud.- Ne croyez pas que ce que vous trahissez vous révèle telle que vous êtes.Ce n’est que la partie de vous que vous ne reconnaissez pas, et qui de ce fait, prend plus d’importance.. ..Croyez-vous que je sois fait autrement que vous ?
Ida.- Oui, mais c’est moi que vous déshabillez sur la voie publique. Vous, vous gardez votre cravate.
Freud.- .. .. En analyse, qui est terre inconnue, nous n’en sommes qu’à l’exploration. Je pronostique que naîtra un jour un heureux temps où les malades s’analyseront eux-mêmes. .. .. Nous avons fini un acte. Voulez-vous qu’après un entracte, nous enchaînions l’acte suivant ?
Ida.- (se levant) Votre horde de questions m’a complètement mise à sac. Je n’ai plus ni coeur ni âme ni esprit. Il faut laisser à cela le temps de repousser.
Ida sort. Freud va à l’autre porte, l’ouvre. Entre Bauer.
Bauer.- (montrant la porte d’Ida) Docteur ! Je vous ôte d’entre Ida et moi. Je lui cède. Je romps avec les Kahn. … …Je ne peux plus l’entendre tousser. Son supplice me met au supplice.
Freud.- Vous acceptez que votre fille mette la main sur vous ? Vous quittez une Mme Kahn à laquelle vous tenez tant, pour que votre fille, vous ayant tout à elle, et vous quittant finalement, vous ne soyez plus à personne ? Qu’est-ce que c’est que cette lâcheté ? L’altruisme n’est trop souvent que faiblesse indigne, l’égoïsme au contraire beau courage… … Qu’est ce qui est moral, en l’occurrence ? Le moral est ce qui est immoral. Le moral, en l’occurrence est que vous soyez fidèle à celle qui trompe son mari, et avec qui vous trompez votre femme. Pas de sacrifice inutile, Monsieur Bauer. Pas de charité malsaine. Soyez fidèle à votre salubre amour de vous-même.
Bauer.- Je ne sais ce que j’admire le plus en vous, votre bonté ou votre pessimisme.
Freud.- Pour les quintes de toux, je ne veux pas être présomptueux, mais je diagnostiquerai volontiers qu’elles ont fait long feu.
Bauer.- (lui serrant les mains) Ah, docteur ! Je fais le voeu que votre voeu soit exaucé ! Ils sortent.
Scène 2.
Etage de l’appartement des Freud. Salon qui donne dans la rue, dont la porte sur le couloir est ouverte. Freud entre dans le salon, va à la fenêtre. Paraît dans le couloir Mathilde.
Mathilde.- Papa, Martin se tue trop au travail. Je sais qu’il a des trésors de volonté, mais à ce rythme-là, il ne fera pas de vieux os…. (du couloir, détaillant ce qu’elle voit) Tu devrais le voir. Il mène quatre travaux de front. Il est agenouillé devant son lit : devant lui, il a une boîte de magie, il essaie des tours de cartes ; à sa gauche, il a sa pile de cartes postales qu’il trie ; à sa droite, sa collection de pièces de monnaie, qu’il empile; plus loin devant lui, un tarot de Marseille, il se tire les cartes. Il saute de l’un à l’autre sans répit. Tu devrais lui suggérer de s’octroyer une récréation, et de se distraire à traduire son thème latin.
La voix de Martin.- (fort) Je me tords. Je me gondole. Qu’elle est drôle. C’est à taper des poings contre les murs. C’est à trépigner des pieds sur le plancher. C’est à se taper le derrière par terre.
Freud.- (fort) Martin ! Apporte-moi ton livre de latin. Martin ! Je t’appelle… … Martin ! Que mon appel soit suivi d’effet.
Disparaît Mathilde, paraît Martin avec son livre, tourné vers Mathilde.
Martin.- (vers Mathilde) Bayadère ! Odalisque ! Hétaïre !
Freud.- Martin. N’emploie pas des mots dont tu ne connais pas le sens. .. ..Lis la première phrase.
Martin. – (de mauvaise humeur, lisant) En ce temps-là, les champs étaient mal cultivés par des esclaves paresseux.
Freud.- C’est une application du passif latin et de son complément d’agent. (du doigt, il indique à Martin sa chambre) Le surveillant ramasse les copies dans une heure.
Sort Martin.
Freud.- (à la fenêtre, remarquant dans la rue) Ah ! Votre mère revient du culte… … Tiens, il y a du nouveau. De sa ligne à la traîne, le bâteau pêcheur a accroché un coeur…. … La chaloupe attachée derrière la péniche, bien que secouée de droite et de gauche par les remous, garde bien la distance… … Ah ha ! Votre mère bifurque vers notre porte. Le pisteur poursuit droit en hypocrite, fait marche arrière, stationne en face, lève les yeux vers les étages, (il s’écarte vivement de la fenêtre) questionne les fenêtres… ..Mm? Qu’une telle mûre mère de famille soit encore un tel bourreau des coeurs ?
On entend Marthe entrer, elle passe dans le couloir, entre embrasser Freud.
Marthe.- Bonjour.
Freud.- Bonjour.
Marthe sort en ôtant son manteau.
Freud.-(assez fort pour que Marthe l’entende) Par aventure, j’étais à la fenêtre, j’ai vu que la nymphe des bois était prise en chasse par un satyre aux pieds de bouc.
La voix de Marthe.- J’étais suivie ?
Freud.- A la trace. Le museau reniflait le talon.
La voix de Marthe.- Aussi, j’avais l’impression.
Freud.- (à la fenêtre, se mettant de côté ) L’humble suppliant implore les fenêtres. Ne lui jetteras-tu pas quelques piécettes ?
La voix de Marthe.- Ce bonhomme me suit depuis la place du Temple.
Freud.- Tout à l’heure, tu avais l’impression qu’il te suivait. Maintenant, tu n’en doutes plus… … C’est sans doute un effet de ton magnétisme animal, les aiguilles de toutes les boussoles s’affolent sur ton passage.
Entre Marthe.
Marthe.- (l’embrassant) Je n’affole plus guère la tienne. Mon aimantation pour toi semble bien éventée. (elle sort)
Freud.- (assez fort) Pardonne-moi, mais pour que l’eau monte dans la pompe, il faut que la pompe ait été amorcée…(silence) …Je doute qu’il se soit dit : voilà une femme réservée, sérieuse, j’ai des chances… … Il a fallu qu’un regard l’invite.
La voix de Marthe.- Je l’ai peut-être regardé d’un regard distrait.
Freud.- Entre un regard rapide, qui effleure en passant, et un regard, qui traîne et garde la note, il y a une différence que l’on sait.
La voix de Marthe.- (fâchée tout d’un coup) Qu’est-ce qui te prend ? Tu veux un rapport de mes actes et de mes pensées, heure par heure ? Une minute de mes minutes ?
Freud.- Tu vois que tu m’appesantis, ne peux-tu pas avoir l’humanité de me soulager ?.. .. Que tu esquives de répondre n’est pas fait pour me rasséréner.
La voix de Marthe.- (fâchée) Ecoute. Laisse-moi tranquille.
Silence.
Freud.- Une femme, importunée, se hâte, toute droite. Toi, tu t’attardais. Tes yeux ratissaient le sol. Les ailes te traînaient à terre comme un pigeon amoureux.
La voix de Marthe.- (fâchée) Tu rêves de pleins délires, mon pauvre Sigmund.
Freud.- Pour mon malheur, j’ai des yeux de lynx. Pas un froncement de sourcil, par un souffle, pas un air ne m’échappe. Tu t’es conduite comme j’ai dit.
La voix de Marthe.-Tu es odieux. Quel balourd tu fais, mon pauvre ami.
Freud.- Balourd, c’est ce que j’ai été pour toi dès le premier jour. Je suis fâché qu’il ait fallu que tu sois fâchée pour l’avouer. En fait, rien en moi ne t’a jamais séduit. Si je t’avais plu d’emblée, m’aurait-il fallu tant de lettres et tant de supplications pour que tu m’acceptes ?.. .. Là, dans la rue, un visage, une allure, en un clin d’oeil tu es sous le charme. Combien peu cela t’importait que je puisse te voir de la fenêtre, combien plus comptait celui qui te plaisait.. .. Et lorsque je te fais la remarque que cela me blesse, au lieu de me rassurer et de me réconforter, tu me rudoies, me traites de malade atteint de délire. .. ..Un tel fossé me sépare de toi, que plutôt que m’épuiser à le combler sans cesse, il vaut mieux encore que j’aille de mon côté.
Paraît Mathilde.
Mathilde.- (alarmée) Papa, tu ne pas punir toute la classe, parce qu’un élève fait des siennes.
Entre Marthe, qui s’assied, et droite et croisant haut ses jambes, se fait les ongles.
Freud.- Qui a jamais pu gagner un coeur qui n’est pas pour lui ? Faire que quelqu’un qui n’aime pas, aime ? (il porte la main à ses yeux et essuie ses larmes)
Paraît Martin.
Martin.- Il est temps que je reprenne cette classe de chahuteurs en mains. (à sa mère) Tu as parlé à ce type ?
Marthe.- Mais non, voyons. Martin.- Le type t’a parlé ? Marthe.- Mais non, voyons.
Martin.- (à son père) Ta femme a-t-elle suivi le type qui la suivait ? Non. Elle allait devant, et le type la suivait derrière. Est-ce que le type lui a parlé ? Non. Est-ce qu’elle lui a parlé, elle ? Non plus. Est-ce qu’elle t’a quitté ? Non. Menacé de te quitter ? Non. Mais toi, elle. Tu reproches au type de la suivre. Tu aurais préféré qu’il s’écarte, l’air dégoûté, en se pinçant les narines ?.. .. Tu ne crois pas que ton imagination prend l’air un peu vite? Tu ne crois pas que le moment est venu de sortir ton train d’atterrissage et d’amorcer la descente ? .. ..Papa. Tu as l’âge de raison depuis un certain temps, ne peux-tu reprendre la raison de ton âge ?.. ..(à sa mère) Tu as fini de faire ta chipie ? (à son père) Tu as fini de pleurnicher pour un bobo de rien du tout ? (il va au milieu du salon, et frappe des mains) Fin de la récréation. On ne se dispute plus. On donne la main à son petit camarade… .. Les enfants. J’attends.(Voyant que sa comédie ne donne pas, Martin a une grimace pleureuse.)
On frappe fort à la porte d’entrée, on sonne à coups redoublés, on entend la voix de Breuer appeler de dehors : “Sigmund ! Sigmund” ! Marthe va ouvrir. Entre Breuer.
Breuer.-(voyant que dans la famille il se passe quelque chose) Je viens comme un cheveu sur la soupe ! Marthe, dans la boîte à pharmacie familiale, permettez que j’emprunte la trousse de secours. (il montre Freud, Marthe pousse les enfants à sortir, veut sortir elle-même, Breuer à Marthe) Il n’y pas de huis clos pour vous, Marthe. L’audience est publique. (à Freud) Prête moi ton concours, je t’en prie, Sigmund… …Outre des troubles divers, vertiges, vomissements, saignements, Berthe a une tumeur à l’abdomen qui grossit de jour en jour. Tout cela a l’air d’aboutir à quelque chose que je ne sais pas et qui me plonge dans une angoisse folle.
Freud.- Je vous déconseille de faire appel à moi. Je ne me recommande pas. Je vous cite le jugement éclairé de certain professeur.
Breuer.- Je ne me déjuge pas ! Je n’appelle pas l’analyste en consultation, mais le généraliste. Ta pratique médicale est très sûre d’elle. Tu es un omnipraticien hors pair.
Freud.- Vous auriez confiance absolue en ceci, absolue méfiance en cela ? Vous emmèneriez le généraliste, vous laisseriez l’analyste à la maison ? Que de respect pour la personne. Que d’égards.
Breuer.- Je me convertis ! Je crois ! J’apostasie mon apostasie ! Je crois en la psychanalyse et en Freud son prophète ! Je crois en tous tes dogmes, même en celui de ton infaillibilité !
Freud.- Inventions de Concours Lépine. Succès orduriers d’éditions littéraires. Vous n’avez pas honte de vous fier en un guérisseur ?
Breuer.- (à Marthe) Prêtez-moi, je vous supplie votre levier, Marthe, pour soulever cette masse inerte.
Marthe.- (allant à Freud) Tu souffres qu’une malade souffre, Sigmund ? (elle pose un baiser sur sa joue) Sortent Breuer, Freud qui essuie ses yeux, que suit Marthe.
Scène 3.
Chez les Pappenheim. Le salon, qui donne sur la porte d’entrée. Berthe, l’air souffrant, se tenant le ventre, s’appuyant sur une chaise, est à la fenêtre, et guette dehors.E Entre Mme Pappenheim.
Mme Pappenheim.- .. Savait-on qu’un tel être gentil et généreux existait ? Douces prières d’un homme bon sont des ordres. Il t’a demandé de garder le lit, Berthe.
Berthe.- Gentil. Gentil. Ces paternes médecins de famille font les doucereux. Tant qu’il croyait la tumeur bénigne, il était à mes petits soins. Elle croît, se développe, s’annonce comme le pire, il prend ses jambes à son cou. Je vais consulter un confrère. Je vais consulter un confrère. Le judas. (elle se tient le ventre et grimace de douleur)
Mme Pappenheim.- Aie foi en sa bonne foi, Berthe. (elle pointe du doigt vers le dehors, montrant Breuer qui arrive) Berthe !
Berthe.- (regardant, à la hâte) Maman. Maman. (en grimaçant de douleur, elle se précipite en se tenant aux meubles, manquant cent fois de trébucher) Il faut qu’il me trouve où il me croit. Aide-moi. Vite. Il va croire que je le trompe. Aide-moi.
Elles sortent. On sonne deux coups. Entre Mme Pappenheim qui ouvre. Entrent Breuer, Freud.
Breuer.- (présentant Freud) Le docteur Freud, un ancien élève. Il a si bien profité des leçons du cher Professeur, qu’il est devenu le cher Professeur du cher Professeur.
Sortent Breuer et Freud. On entend des râles.
Mme Pappenheim.- (écoutant les râles, éclate de rire comme par convulsions, se force à s’arrêter) Mère indigne ! Tu n’as pas honte ? Ta fille se tord dans les affres. (les râles reprennent, malgré elle, elle reprend son rire nerveux, se tire sur le visage de tous côtés, se force à se dominer) Mère dénaturée! N’as-tu pas de respect humain? Ta fille souffre la mort ! Ta fille est à l’agonie ! (Nouveaux râles, malgré elle, elle se laisse aller à des hoquets, ne se retient plus, rit, se pliant en deux, se tenant les côtes, se tapant les cuisses, des râles, essuie les larmes de ses joues, croise ses jambes en trépignant) J’en fais sur mes joues. J’en pleure dans ma culotte.
Elle entend du bruit. Entrent Breuer et Freud. Pour qu’ils ne voient pas qu’elle rit, Mme Pappenheim cache son visage dans son mouchoir. Breuer, croyant qu’elle sanglote, apitoyé, va vers elle, met son bras autour du cou, et tête contre tête, l’emmène à pas lents vers la chambre de Berthe, revient.
Breuer.- Sigmund ?
reud.- Cas banal, que l’on étudie en première année : aménorrhée, saignements vaginaux, nausées, vomissements, vertiges, gonflement mammaire, gonflement abdominal, contractions. Il va falloir appeler une voiture et emmener votre patiente à la maternité.
Silence. Breuer.- Mais Berthe n’est pas enceinte.
Freud.- Berthe n’est pas enceinte, et pourtant elle l’est… ..Et une grossesse nerveuse ne naît pas de rien : il y a quelque nerveux engrosseur à la source. Il va falloir que vous fassiez une recherche de paternité. Vous ne voyez pas dans son entourage quelque homme à femmes, quelque Casanova, qui ait pu la mettre dans cet état intéressant imaginaire ?
Breuer.- Vous savez comme moi qu’elle ne connaît pas d’homme. Nul homme ne l’a jamais approchée de près ni de loin.
Freud.- Menteur. Comment pouvez-vous dire une contre-vérité pareille ? Sous votre nez, à votre barbe, un jeune godelureau lui fait la cour, et vous, vieille maquerelle, vous fermez les yeux ? Comment pouvez-vous vous laisser aller à tant de basse complaisance?
Breuer.- Je vous jure qu’elle ne connaît personne. Je ne me laisse pas abuser. Ma méfiance a dû s’avouer vaincue. Freud.- Et moi, je vous jure qu’il y a quelqu’un.
Breuer.- Et moi je vous jure que vous vous trompez. Vous voyez Berthe aujourd’hui pour la première fois ; comment auriez-vous pu la voir en compagnie ?.. .. Je devine. Vous le déduisez de vos théories. Vous le concluez de vos prémisses. C’est votre philosophie qui façonne de sa boue cet amant imaginaire.
Freud.- Pas d’insulte, je vous prie ! Ce n’est pas parce que votre patiente vit en imagination, que je donne dans les imaginations comme elle. C’est un vrai homme, qu’on peut voir, sentir, toucher, qui a un nom, une profession, une adresse… … Disons une chose, docteur : je vous dirai qui il est, et je vous laisserai juge.
Breuer.- Qui est-ce ?
Freud.- Epargnez-vous ce ridicule.
Breuer.- Je le connais ?
Freud.- Assez bien, mais pas assez pour savoir que c’est lui.
Breuer.- Je le vois souvent.
Freud.- Tous les matins, sauf les jours où il a la barbe dure.
Breuer.- Ne me laissez pas sur des charbons ardents. Qui est-ce ?
Freud.- L’hypocrite même qui demande qui c’est.
Silence.
Breuer.- (pointant l’index sur lui-même) Moi ? Vous êtes fou ?
Freud.- Vous connaissez un autre jeune homme qui fréquente la maison ?
Breuer.- Je suis hors course. Je ne suis pas un homme comme les autres.
Freud.- Vous êtes dépourvu des attributs ? Dois-je m’enquérir auprès de votre femme ?
Breuer.- Vous m’avez trompé : jeune homme (il montre sa barbe et son ventre).
Freud.- Vous en êtes un pour elle. Quelqu’un qui longtemps a fait abstinence n’est pas tellement regardant sur la nourriture.
Breuer.- Permettez. Je ne fais pas partie de la troupe. Je suis assis dans la salle. Je ne suis pas acteur, je suis spectateur. L’observateur n’entre pas dans le champ de l’observation que je sache.
Freud.- Qui ne sait que sur scène, l’acteur ne joue qu’à jouer, que sa véritable action, c’est entre lui et le public? D’autant que votre Berthe joue en solo. Qui recueillerait ses soupirs sinon vous ? .. .. Et vous donniez dans son jeu. Vous vous êtes entendu, tout à l’heure et l’autre jour ? Vous roucouliez comme un pigeon, quand vous disiez que c’était une vraie jeune fille… …Et quelle magistrale erreur de croire que l’observateur n’est pas observé. Bien qu’il ait le regard ailleurs, l’observé ne quitte pas l’observateur des yeux. Votre Berthe était attentive à votre attention, curieuse de votre curiosité comme personne. Elle se faisait double : malade, elle s’offrait en objet à vos soins, mais s’offrant à vos soins, sujet, elle tirait vos ficelles. Les femmes sont machiavéliques : vous disiez qu’elle était un ange, en fait, elle était un beau diable, c’était vous l’ange… … Admirez, par contre, celle qui savait tout et ne vous avait rien dit. En face des perverses machinations ourdies par Berthe, admirez la délicate réserve de votre femme. Nous autres hommes, quand nous sommes jaloux, nous déchirons l’air de nos cris, nous éclatons en scènes épouvantables. Vous faisiez le coq avec Berthe et blessiez votre femme gravement, mais elle, retournant la lame contre elle, se donnait à elle-même les plus furieux coups.
Breuer.- Qui vous a dit ça, de ma femme ?
Freud.- Votre femme l’a dit à la mienne, qui l’a dit à son mari.
Breuer.- Enfin Berthe est une patiente.
reud.- C’est votre femme qui est patiente.
Breuer.- C’est une malade parmi d’autres.
Freud.- Mais une malade qui la rendait malade.
Breuer.- Je lui ai toujours tout dévoilé d’elle : c’était la preuve que je ne pensais pas à mal.
Freud.- Sauf qu’à force de la mettre à nu, elle s’est retrouvée enceinte de vous… .. Avouez que les femmes sont jalouses à meilleur escient que nous.
Breuer.- Pourquoi se laisser dévorer sans une plainte, par une jalousie infondée ? Me connaît-elle si mal ? Suis-je si inaccessible à la simple humanité ? Quelle honte y a-t-il à avouer qu’on souffre ? La honte n’est-elle pas à celui qui fait souffrir ?
Freud.- Elle avait une peur très réelle. L’amour était pour vous à l’état latent, elle craignait qu’il ne prenne s’il passait à l’état patent.
Breuer.- (s’habillant à la hâte et allant vers la porte) J’avais les yeux grand ouverts sur une Berthe qui souffrait en imagination, et j’étais aveugle sur ma femme qui souffrait pour de vrai. J’étais aussi aveugle sur moi, que j’étais aveugle sur ma femme. Qu’est-ce que je fais dans cette profession ?
Freud.- Où allez-vous, docteur ?
Breuer.- Chez ma femme. Il y a péril en la demeure.
Freud.- Et Berthe, Mr Breuer ?
Breuer.- Berthe ? Qui est Berthe ?
Freud.- Une malade, docteur.
Breuer.- Une malade imaginaire ne peut figurer que sur un fichier imaginaire.
Freud.- Berthe souffre réellement, docteur.
Breuer.- Réellement, pour une gestation fictive.
Freud.- La gestation est fictive, mais les douleurs ne le sont pas.
Breuer.- Ecoutez. Qu’elle accouche fictivement, et sa délivrance et la mienne seront réelles. …(allant et venant) .. Ces fonds vaseux sont trop putrides, à chaque pas que l’on fait, les bulles montent à la surface à gros bouillons, et la puanteur empuantit l’air. A ma folle du logis, je mets la camisole de force et l’enferme dans le cabanon. Je vous jure qu’elle n’en sortira plus que les pieds devant.(il va vers la porte)
Freud.- Mr Breuer ! Vous ne pouvez l’abandonner.
Breuer.- Sigmund ! C’est ta partie. L’obstétricien de l’imaginaire, c’est toi. Délivre la réellement, en l’accouchant fictivement. Tout se passera bien, j’en suis certain. Tu es une sage-femme imaginaire née. Fais-la bien respirer fictivement, et fictivement pousser avec régularité. Si les risques imaginaires sont trop grands, sois sans pitié, opère une césarienne imaginaire. Je me fie à toi. Je la remets entre tes mains imaginaires expertes. Délivre-la, et délivre m’en… … Plus jamais. Plus jamais.
Sort Breuer du côté de la porte d’entrée, et Freud, front barré, tête basse, à pas lents vers la chambre de Berthe.
Scène 4.
Chez les Fliess. Dans le bureau de Fliess. Fliess et Freud
Fliess.- .. ..Ce n’est pas vrai seulement pour la psychanalyse. Que laisse dans l’âme toute guérison de toute maladie ? Du néant, du vide. D’occupée par la maladie, l’âme guérie tout d’un coup devient vacante. Lorsque le logis a été longtemps occupé par un locataire aussi encombrant qu’une maladie, le jour où le locataire déménage, combien la maison doit sembler vide, et le malade guéri se sentir seul. Cela ne concerne pas seulement les névroses et les psychoses.
Freud.- .. .. Mais si, par l’obsession, ou la manie, ou la phobie, le malade avait trouvé par médecine naturelle, le meilleur équilibre à son état qui se puisse, pour la moindre souffrance ? Par guérison artificielle, irions-nous guérir cette guérison naturelle ? N’est-ce pas le pire, de doubler une nature qui fait au mieux ?.. .. L’homme est à lui-même un champ de bataille ouvert à toutes les infections, mais ne porte-t-il pas en lui-même un hôpital de campagne tout à fait performant ? (déniant de la tête) Plus je vais, plus je m’en convaincs, la psychanalyse est une thérapie d’utilité douteuse et de médiocrité certaine.
Fliess.- Encore faudrait-il que vous établissiez cela par des preuves tangibles. Il n’est pas sûr que votre traitement ne soit pas salutaire pour certains cas.
Freud.- (riant) Voyez. Vous le dites vous-même : il n’est pas sûr.. que.. ne pas.. pour certains cas. Votre double négation, assortie d’une réserve est toute proche d’une affirmation… ..Non, non. Vous ne me ferez pas revenir sur ma décision. Au lieu d’errer à l’aventure, au risque de n’arriver jamais nulle part, j’emprunterai désormais un chemin balisé, pourvu des clairs poteaux indicateurs d’usage. J’exercerai la sûre profession de généraliste, soignerai des maladies recensées, ordonnancerai des médicaments à posologie décrite. Etre utile à tous, c’est m’être utile à moi, en premier. J’expédie les affaires courantes, et le mois prochain j’ouvre dans mon quartier un cabinet de médecin généraliste.
Fliess.- Cette vaste partie de votre esprit que vous absorbiez dans votre recherche, à quoi l’emploierez-vous ? Cet appareil que vous avez mis au point avec tant de persévérance, qu’en ferez-vous ? De la passion de la recherche, si tombe la recherche, que reste-t-il ? La passion. Vous désaffecterez cet atelier-là ? Lorsque se ferme une usine, toute la région se meurt, parce que toute son économie en vivait. Vous évacueriez tout cela qui, dans votre esprit, occupait tant de place ?
Freud.- Le plus bel outil de précision, si on n’en a pas l’emploi, faut-il l’utiliser, seulement pour l’utiliser et ne pas l’avoir acheté pour rien ? Avec un infini regret, on le rangera dans une malle au grenier, où on l’oubliera… … Wilhelm. Solliciterais-je de votre bonté une grâce ? La recherche et l’amitié nous unissaient, ce double attelage nous tirait à vive allure. Accepteriez-vous que, sinon la recherche, du moins l’amitié nous unisse ? Accepteriez-vous-tu que cet attelage boîteux nous tire clopin-clopant ?
Fliess.- Pour toujours, si votre amitié est mienne, mon amitié est vôtre. Freud.- C’est bien de la bonté et de la générosité.
Freud serre les mains de Fliess avec gratitude, et sort. Entre Mme Fliess. Fliess reste préoccupé.
Mme Fliess.- .. ..Pour rester le regard errant, il faut que votre esprit soit bien retenu. .. ..Ne restez pas tout seul dans le noir à songer, Wilhelm, ouvrez la porte à votre amie en second.
liess.- Sigmund abandonne la psychanalyse… … Il avait deux traîtres dans son propre camp : sa femme et Breuer. Mépris et indifférence des proches sont deux ennemis redoutables. Ajoutez à cela qu’il a été victime de sa propre propagande, et ç’en a été fait de lui. Il ouvre un cabinet de généraliste.
Mme Fliess.- Dans ce combat contre lui, son ami ne l’a pas secouru ?
Fliess.- J’ai bataillé autant que j’ai pu.
Mme Fliess.- Mais vous avez battu en retraite.
Fliess.- J’avoue que j’ai été gagné par son défaitisme. Il m’a fait lui-même douter du bien-fondé de sa cause.
Mme Fliess.- Vous voyez Sigmund s’émasculer de sa recherche ? Comme un boeuf châtré, creuser le patient labour quotidien ? Comme un mulet infécond, porter la lourde charge de chaque jour ? Il a vécu jusque là d’une vie large, riche, somptueuse, vous le laisserez se ruinant lui-même, vivre de gêne, de parcimonie, d’avarice ? Il est au premier rang de vos affections, et vous le laissez vider sa vie de vie ?
Fliess.- J’aurais dû déguiser outrancièrement la vérité ? Louer ce qui n’était pas à louer ? Porter au pinacle ce qui était à vouer aux gémonies ? Amitié trompeuse que celle qui trompe. Au risque de l’amitié, l’amitié doit la vérité. Louer quelqu’un faussement, c’est l’encourager dans l’erreur, c’est d’un rival, non d’un ami. C’est une chose que je n’aurais pas pu faire.
Mme Fliess.- La recherche était ce qui vous mariait. Vos séminaires étaient vos rendez-vous. La balle sans cesse renvoyée d’un camp à l’autre était ce qui vous faisait faire équipe. Par votre faute, une si précieuse amitié ferait naufrage et se perdrait corps et biens ?
Fliess.- L’amitié n’est pas un échange de services, détrompez-vous. C’est un pur transport du coeur, qui n’a d’autre raison que lui-même. Ne vous tourmentez pas de ce qui ne me tourmente pas.
Sort Fliess.
Mme Fliess.- (à part, seule) N’est-ce pas une chose cruelle entre toutes ? Tenter de préserver à votre mari un ami qu’on aimerait lui perdre, pour vous préserver votre mari ? Et se prêter à cette comédie atroce, dans le seul espoir que, le jour où l’ami s’en allant, votre mari vous revienne ?.. .. Qui dira l’amour et la souffrance des épouses ?
Sort Mme Fliess.
Scène 5.
Cabinet de Freud. Freud seul.
Freud.- (à part, seul) As-tu perdu la tête ?.. .. Dans cette lutte des autres contre toi, pourquoi cette folie de porter secours à eux, qui sont la masse, non à toi, qui es tout seul ? As-tu tellement pris le pli de cette humiliante civilisation, que le premier que tu abaisses et avilis, c’est toi ? N’as-tu pas percé des secrets que personne avant toi n’avait percés ? L’âme humaine, dont personne n’avait jamais osé s’approcher même d’une encablure, se contentant de l’observer du grand large, prenant ton courage à deux mains, n’es-tu pas le seul à avoir osé abordé son rivage et poser le pied sur sa grève ? Cette création par-dessus la création, que tu as mise au monde, tu veux lui tordre le cou ? A cause d’une remarque de sa mère, l’enfant, avec rage, piétinerait le beau château de sable, avec ses remparts, ses tours, son donjon, son fossé, qu’il a construit avec tant d’amour?.. Qu’avez-vous dit ? Votre mère ? Quand vous dites votre mère, quelle image vous vient ?- Ah ! Certaine scène affreuse ! – Retenez-la ! Ne la laissez pas s’échapper ! Vous êtes malade ; traitez-vous comme vos malades…(il s’assied sur son divan)… .. ..J’étais dans la chambre des enfants, boule informe de 3/4 ans, assis sur un pot, où ma mère m’avait consigné, et glissais dans la chambre sur ce trône dégradant, accoutré d’une façon humiliante d’une chemise sale et d’une bavette tachée. Je sentais ma bouche, mes joues, mes mains brunes et malodorantes de Dieu sait quelles déjections, lorsque la porte s’est ouverte : sont apparus dans l’encadrement ma mère, mon père et leurs invités, sur leur 31, tirés à 4 épingles, lustrés, calamistrés, beaux comme des dieux. A la seconde, captif humilié, je conçus une haine affreuse pour celle qui, faisant la coquette m’abandonnait, dans cet appareil honteux, à tous les regards. – Votre mère vous a déçu, en somme. – C’est le moins qu’on puisse dire. – Qu’auriez-vous aimé ? Que vous soyez son préféré à jamais, son petit homme à vie ? Votre mère était-elle destinée à être votre grande femme ? – Non, certes. – N’a-t-elle pas bien fait de vous détacher d’elle? – C’est sûr. – Votre mère n’étant plus, ne voyez-vous pas en qui votre mère a ressuscité ? Comme cette jalousie enfantine a dû vous blesser, pour que vous la gardiez aussi vive envers votre femme même. Ne vous arrêtez pas là. Vous pensez à quelque chose. – La chose est grotesque et honteuse. – Dites. – Dans le noir, je suis pris d’une peur panique. Lorsque je passe devant des portes cochères, des ouvertures de jardin, des coins de rue, des ruelles obscures, des trous d’ombre, je vis dans la terreur que quelqu’un ne se jette sur moi. – Quelqu’un ? – Un homme en noir, qui a la tête cachée dans une cagoule. – Savez-vous qui peut bien être ce mauvais ange tutélaire? – Je suppose que c’est mon père. – Il était donc si méchant envers vous ? – C’était, au contraire, une crème d’homme. Mais j’étais sûr qu’il aurait suffi d’un rien pour que sa brutalité foncière ne se déchaîne sur moi en une fureur criminelle : un rêve hante mes nuits. Quand je m’imagine enfant, je me vois debout, pleurant, avec au bas-ventre une plaie sanglante, et par terre, à mes pieds, comme un lombric coupé en morceaux, mon bout coupé et sanglant, qui se tortille comme un ver. – Comprenez-vous le sens de cela ? – Je suppose qu’aimant ma mère d’un amour exclusif, et oeuvrant sans cesse pour qu’il me soit retourné, je crains que mon père jaloux ne se venge. – Vous avez pensé le pire de vous, c’est bien. Vous avez fait pour le mieux. (il se lève, va, vient) Même en pensant le pire de moi, suis-je assuré d’être dans le vrai ? Le sujet peut-il être vis à vis de lui-même d’une impartialité et d’une objectivité totales ? Ne suis-je pas trop de connivence avec moi, ou pour ou contre ? Comment savoir si je ne suis pas en deçà ou au-delà ? Ou complètement à côté ? Celui qui se souffle ses questions, peut-il en toute objectivité se souffler ses réponses ? Comment saurais-je si ce que j’ai dit est vrai ? Seul un mieux en moi sans doute vérifiera mes hypothèses sur moi… … Et en attendant ? Pendant qu’on marche, pense-t-on aux pas que l’on fait ? On pense au premier pas, peut-être au dernier, mais, entre les deux, ne marche-t-on pas sans y penser ? – Que suffit-il donc ? De faire le premier pas. A force de pas, un pas suivant l’autre, n’arrive-t-on pas à destination sans qu’on y pense ? Qui se rappelle alors le long chemin ?
Il sort.