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La première analyse de Freud, et ce qui s’ensuivit.
Argument
Vienne. La maison des Bauer. La chambre d’Ida, dont la porte ouverte s’ouvre sur le vestibule de la maison. Table chargée de crayons, stylo, bouteille d’encre, cigarettes, livres d’études, nécessaire à couture, miettes de gâteau, linge de corps, Imitation de Jésus-Christ,tablette de chocolat, rouge à lèvres, sac à bandoulière. Ida, assise à la table, étudie. Entre Frieda, en manteau,valise à la main.
Frieda.- Je viens vous faire mes adieux.
Ida.- (se levant) J’ai été la première révoltée. Je me suis la première insurgée. Vous auriez dû m’entendre pousser les hauts cris.
Frieda.- Devant vous, votre père est pris d’une étrange défaillance. A votre vue, il semble fondre. Ne me dites pas qu’il ne vous a pas dit pourquoi il me renvoie.
Ida.- Je l’attendris comme si j’étais encore sa fillette. Objet de fierté, il entrouvre la porte de la salle de jeux, se sourit à lui plus qu’à moi, et referme la porte. Je suis pour lui la fillette perpétuelle, comme lui, le père perpétuel. Il me laisse à l’écart de toutes les décisions qu’il prend.
Frieda.- Votre père est trop bon pour avoir tranché de son propre couperet. Il s’est fait exécuteur des hautes oeuvres pour quelqu’un d’autre. Quand il m’a donné mes huit jours, quelqu’un d’autre actionnait les fils.
Ida.- Moi-même, je me perds en conjectures
Frieda.- (allant vers la porte)…Ce qui me fait chasser odieusement, c’est ce qui me fait m’en aller sans regret… … Je n’étais ici qu’en détention provisoire, vous, vous êtes emprisonnée à perpétuité. Les familles riches sont de féroces prisons dorées, parce que jamais fille ou fils ne s’en est évadé, ni n’a désiré s’en évader. Je vous souhaite bien du bonheur. Je vous laisse pousser dans votre jolie famille comme vous pourrez. Adieu, Ida.
Ida.- Adieu, Frieda.
Sort Frieda, qu’on voit sortir de la maison. Entre Mme Bauer, qui hume l’air partout dans la chambre.
me Bauer.- Elle se doute de quelque chose ? Elle est restée bien longtemps.
Ida.- Non, non.
Mme Bauer.- (humant l’air) Elle a fait exprès de s’attarder. Lorsque je lui ai donné son mois, je n’ai pas manqué de lui dire qu’elle ne sentait pas la rose. Après des mois de son arôme, j’allais me gêner. Elle a voulu laisser une dernière effluve à mon intention.
Ida.- Tu exagères. Elle n’a qu’une odeur, douceâtre, de parfum bon marché.
Mme Bauer.- (elle hume) Je ne sais pas exactement quelle odeur c’est, c’est moitié citronnelle, moitié quelque chose d’assez avancé. … J’ai passé sa chambre au peigne fin, l’armoire de fond en comble, inspecté derrière et sous les meubles. Je m’attendais à trouver quelque chose de pourri, un fruit volé, ou autre chose. J’en ai conclu qu’il y a quelque repli d’elle où elle oublie de passer… … Reste à espérer qu’elle a emporté avec elle son brûle-parfum… (Elle s’approche de la table, montre le désordre) Tu m’avais dit que c’était toi qui ferais ton ordre. Apparemment, ton ordre, c’est qu’il n’y a pas d’ordre.
Ida.- L’action est un entrelac d’actes et de pensées. C’est un désordre d’activité. Mme Bauer.- Je ne me fierais pas en quelqu’un dont l’esprit se satisfait d’un tel désordre.
Ida.- Et moi je ne me fierais pas en quelqu’un qui se dépêche de tout ranger et mettre sous clé, comme s’il ne voulait plus en entendre parler.
Mme Bauer.- (commençant de ranger) Il faut ordonner les choses pour ordonner l’esprit.
Ida.- Maman ! Tu vas lâcher ça tout de suite.
Mme Bauer.- (continuant de ranger) Je ne veux que te faciliter le travail.
Ida.- Si tu ne fais pas tout de suite ce que je te dis, je te préviens, je mets mes chaussures à talons et je vais au salon. Prends garde. Je serai impitoyable. (Mme Bauer s’arrête de ranger) A ta place, je remettrai mes affaires dans l’exact désordre où je les ai trouvées.
Mme Bauer.- (obéissant) Je ne voulais que te rendre service.
Ida.- Je te prie d’ôter de ta vue l’objet de la tentation et aller dévaster les terres plus loin.
Ida se met à tousser par quintes, d’une vilaine toux. Elle fait à sa mère un signe vers la porte. Sa mère l’observe tousser.
Entre par la porte d’entrée de la maison, Bauer, en manteau ; il entre dans la chambre d’Ida, embrasse sa femme sur le front. Mme Bauer sort. Ida tousse par quintes, à rendre l’âme. Bauer reste debout à la contempler attristé, puis, en bouchant ses narines de ses doigts, et en fermant sa bouche avec force, lui fait signe de bloquer sa respiration. Ida fait ce qu’il dit, avale plusieurs toux, s’arrête de tousser.
Ida.- (d’une voix cassée, pour ne pas provoquer la toux) Tu y as été ? Tu lui as rapporté ce que je t’ai dit ?
Bauer.- Il dit que tu as tout inventé.
Ida.- Il a eu l’infamie de nier son infamie ? Et tu l’as cru ?… … Tu suspectes la folle imagination d’une jeune innocente plutôt que la réalité sordide d’un homme mûr ?.. .. Ainsi, tu n’as pas rompu avec eux ?
Bauer.- Les hautes cîmes où je vis sont des déserts solitaires. Les Kahn sont les seuls amis que je hante. Leur douce et tiède amitié est le seul pauvre feu en mes hauteurs glacées. Si je me privais d’eux, je me priverais de toute vie privée.
Ida.- Sous ses yeux, un ami du père assiège la fille de propositions indécentes, et le père tournera la tête ? L’ami trahit l’ami, et, dans son dos, suborne sa fille et le père serrera l’ami dans ses bras et lui dira : cher ami, assieds-toi à côté de moi ? Quel ami est cet ami ?.. .. Quel père es-tu ?
Bauer.- Tu voudrais que j’éloigne de toi Mr Kahn sous prétexte de ses assiduités ? Et après ? Ferais-je de même au suivant ? Contre l’infection masculine, ne crois-tu pas que tu es à l’âge de déployer tes propres anticorps ?
Ida est reprise d’une quinte de toux. Bauer la contemple sans mot dire. Puis Ida bloque sa respiration, ce qui arrête sa toux.
Ida.- (haletant et râlant, puis, la voix cassée) Oie blanche, et malade en plus. Je te contrarie d’abord, je t’exaspère ensuite…(montrant la porte) … S’il te plaît, épargne-toi mon spectacle. Mets des murs entre nous.
Bauer.- Comment peut-on être envers soi aussi cruelle ? Tu te fais la guerre sans répit, tu t’acharnes sur toi sans pitié… .. Ida, tu me décides. Nous allons tenter un traitement de la dernière chance. Qui sait si ta maladie n’est pas d’origine nerveuse ? Je vais t’envoyer à certain neurologue, qui m’a soigné autrefois et guéri.
Ida.- Un neurologue ?
Bauer.- Il traite les malades par une cure psychique. Si celui-là ne te guérit pas, personne ne te guérira.
Ida.- A charlatan, charlatan et demi. Je refuse qu’on me soigne à la poudre de perlimpinpin.
Bauer.- Je ne te consulte pas, je t’enjoins !.. …Je te propose un marché, Ida. Si tu me cèdes, je te cèderai. Si tu acceptes de voir ce neurologue, je romprai avec les Kahn.
Ida.- Je refuse.
Bauer.- (fâché) Un enfant ne peut pas dire : je suis ton esclave pour la nourriture, pour l’habillement, pour le logement, pour les frais de scolarité, pour l’argent de poche, et, pour le reste, dire : je suis libre, je fais ce que je veux. Une jeune fille qui vit de ses parents est grabataire : elle va où le pousse celui qui la pousse. Tu iras chez ce neurologue. Je ne te demande pas ton avis. Je te l’impose.
Ida est prise d’une forte quinte de toux ; elle prend un pull dont elle essaie d’étouffer sa toux, et sort en courant tousser au fond de la maison. Bauer sort, navré.
