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Marchant sur un chemin surélevé, Abram, et plus loin Schiesser, fusil en mains, en contrebas, marchant dans le marais, ayant de l’eau croupie jusqu’à la ceinture, maigres, certains squelettiques, Hamber Salomon, Hamber David, Nichts, Schere, Kaefferkopf, Zaccarias.
Abram.- Halte. Je ne suis pas content du tout. Je vous ai fait une fleur : je vous fais revenir dans un bain de boue à remous, vous avez senti les bulles du marais vous remonter les jambes. Malgré ça, je vous vois mous, atones, amorphes. Il est de mon devoir de vous retremper : vous allez plonger et me faire dix pompes. A trois, je ne vous vois plus. Un, deux, trois.
Les six prisonniers plongent, disparaissent, à leurs remous on constate qu’ils font leurs pompes.
Au haut d’un talus, apparaît Oehler, en civil, qu’aucun d’eux ne voit, et qui les observe.
A la fin, ils sortent, tous ruisselants.
Abram.- Ca va mieux ? Ca nous a fait du bien, sergent ? A trois, un, deux, trois.
Tous.- Ca nous a fait du bien, sergent.
Hamber Salomon.- Le détenu juif n°01 Hamber Salomon, juif, a perdu ses lunettes pendant l’exercice. Il sollicite du sergent, l’autorisation de les chercher.
Abram.- Le sergent fait remarquer au détenu que pour chercher ses lunettes, il lui faut ses lunettes. Le sergent est curieux de voir si le détenu retrouve ses lunettes sans ses lunettes.
Abram lui fait un signe vers l’eau. Hamber Salomon plonge.
Hamber David.- (off) Salomon, Salomon, quelle erreur.
Hamber Salomon réapparaît, ruisselant, toussant et inspirant.
Hamber Salomon.- Le sergent avait raison. Dans l’eau trouble, le détenu n°01 Hamber Salomon, juif, a eu beau de ses mains ratisser la boue, il n’a pas retrouvé ses lunettes. Pour ne pas retarder l’équipe, il renonce à les chercher.
Abram.- Tu oses laisser inemployée une grâce que j’ai eu la bonté de t’accorder ? Crois-tu que je vais te laisser m’outrager ? Je ne veux pas te revoir à l’air libre, que tu aies retrouvé tes lunettes. (Il sort son pistolet) Contre ton ingratitude, je serai bon plus que bon : je te laisse tout le temps qu’il faudra.
Hamber Salomon replonge.
Abram.- (aux cinq) Dans vos cellules, dans le secret de vos cœurs, les yeux fermés, priez, mes frères, pour le salut des pauvres lunettes égarées.
Les cinq ferment les yeux.
Au bout d’un moment, le dos d’Hamber Salomon apparaît, flottant à la surface.
Abram.-De profondis, clamavi ad te domine. En même temps qu’il a achevé sa recherche, votre frère Hamber Salomon a achevé sa vie. Requiescat in pace. (chantant) Ame-en. A trois, un, deux, trois.
Tous.- (chantant) Ame-en.
Abram.- Les marins morts en mer font à leurs camarades une dernière politesse, ils s’offrent à jeter à la mer, ils leur épargnent ainsi la corvée de les enterrer. Ton frère, Hamber David, t’a fait la même politesse, il s’offre à se laisser décomposer avec d’autres matières en décomposition. Remercie, dans le secret de ton cœur, de t’épargner la corvée. Joins les mains. (Hamber David joint les mains. Abram sort sa feuille, barre un nom) Vous pouvez ouvrir l’œil au monde, jeunes gens…. … (souriant, plein d’entrain) Rafraîchis ? Divertis après cette petite récréation ? Kraft durch Freude : j’ai vu un peu de Kraft, mais pas de Freude. Je veux en voir.
Les cinq sourient largement.
Hamber David.- (off) Honte à toi. Le seul être au monde, qui t’ait été attaché, tu l’as laissé partir sans un geste.
Abram.- (souriant largement, examinant si tous sourient) A la bonne heure. En route. Ei, zwo. Ei, zwo. Chantez. Ali, alo.
Les cinq chantent. Ils sortent en chantant Ali Alo.
Oehler.- (du haut de son talus, off) Lorsqu’un professeur, pervers, corrompu et corrupteur, sévit dans une classe, est-ce qu’il n’est pas du devoir des parents de porter plainte auprès de la direction, afin de sauver la réputation de l’établissement ?
Il sort.
Kommandantur.
Le bureau du Commandant. Le Commandant. Les officiers, une feuille en main, la secrétaire entrent.Les officiers prennent place derrière leur chaise.
Le Commandant.- Heil Hitler.
Tous.- Heil Hitler. (tous s’assiéent)
Le Commandant.- La séance spéciale du Haut Conseil des Officiers est ouverte. (à la secrétaire)Faites entrer le sergent Abram.
Par une porte de côté, entre le sergent Abram, qui porte dans la main gauche un dossier, se met au garde à vous, salue de la main droite.
Abram.- Heil Hitler.
Le Commandant.- Heil Hitler… … Vous avez lu, sergent, la copie de la plainte contre vous déposée par M. Oehler, conseiller municipal de la commune d’Auschwitz, au sujet du décès atypique d’un de vos prisonniers, à leur retour, par les marais, de la corvée d’enfouissement d’ordures.
Abram.- Je reconnais l’exactitude des faits, commandant. Mais ces faits ne peuvent pas donner lieu à un dépôt de plainte.
Le Commandant.- Pourquoi cela ?
Abram.- Un fait commis à l’occasion de la guerre, comme un vol, un assassinat n’expose pas leur auteur à des sanctions pénales, dans la mesure où ce fait est la conséquence nécessaire de la guerre. Le Commandant.- Telle est la loi générale. Vous vous rappelez les directives du Reichsführer.
Abram.- Je me permets de rappeler au commandant les directives particulières du Chef du SD Heydrich. Il a demandé aux cadres des camps d’être créatifs, dans leur mission d’asservissement des prisonniers. Or la création ne saurait avoir des bornes. La seule chose dont on pourrait m’accuser, c’est d’excès de zèle. Si le commandant n’est pas satisfait de la manière dont j’accomplis ma mission, je suis prêt à céder ma place sur le champ.
Le Commandant.- Vous savez bien, sergent, que personne ne ferait aussi bien que vous. Je réitère ce que j’ai dit : allez-y un peu moins fort. Vous pouvez disposer, sergent.
Abram salue et sort.
Le Commandant.- (à la secrétaire) Faites entrer M. Oehler.
Par une autre porte, elle fait entrer Oehler. Le Commandant se lève et tous.
Oehler.- Heil Hitler.
Tous.- Heil Hitler. Tous s’assiéent, le Commandant fait signe à Oehler, de se placer en bout de table, face à lui.
Oehler.- Commandant, un mari, en déjeunant à la hâte, tache sa chemise. Sa femme le lui signale. Est-ce qu’il s’en froissera ? Non, il sait qu’elle le lui dit pour son bien. Je ne veux pas que vous vous froissiez de ma lettre, je l’ai écrite pour l’honneur des SS.
Le Commandant.- Nous vous sommes hautement reconnaissants, M. Oehler, de nous avoir signalé le honteux comportement d’un des nôtres.
Oehler.- Si j’en juge d’après l’étendue de votre camp, je me doute que vous ne pouvez avoir l’œil à tout. Un fervent hitlérien, témoin d’occasion, a, selon moi, pour devoir de pallier ce très excusable défaut d’inattention.
Le Commandant.- Votre lettre au Reichsführer témoigne de votre foi nazie, M. Oehler .. .. Je suppose qu’il y a eu un débat au Conseil Municipal à ce sujet.
Oehler.- Le seul débat, que j’ai eu, a eu lieu avec ma conscience. .. .. A l’homme d’honneur que je vois que vous êtes, j’avoue que le Maire et le Conseil Municipal m’auraient certainement déconseillé une telle démarche.
Le Commandant.-(étonné) Oui ?
Oehler.- Ils sont, en permanence, en proie à une peur panique irrationnelle.
Le Commandant.- Aussi, vous réjouissez-vous, par avance, de leur relater l’histoire, et de leur faire honte de leur peur.
Oehler.- C’est ce que je ne ferai pas. Ces gens-là sont de grands bavards. Il n’est pas question que je tache d’une rumeur la réputation du Corps Noir des SS.
Le Commandant.- (se levant, et invitant les officiers à se lever) Le haut Conseil et moi-même, rendons hautement honneur au Conseiller Oehler pour sa haute conception de l’honneur. (ils se lèvent, le saluant tous) Heil Hitler.
Oehler.- Heil Hitler.
Le Commandant.- (à la secrétaire) Raccompagnez M. Oehler.
Oehler sort, les officiers se rasseoient. La secrétaire revient. Le Commandant lui fait signe de ne pas prendre note.
Chorknabe.- Que croit ce naïf, que nous faisons, pour fonder le Reich ? Que nous tricotons des pulls ?
Dietrich.- Vous sanctionnerez le sergent Abram ?
Le Commandant.- Bien sûr que non.
Dietrich.- Il récidivera donc. Il risquera donc de nouveau d’être aperçu par Oehler. Si Oehler est témoin d’un nouveau débordement, il risque de déborder lui aussi.
Le Commandant.- Sans doute.
Un silence.
Chorknabe.- Savons-nous si Oehler a parlé de sa démarche à sa femme ? Sa disparition subite, après sa venue ici, pourrait lui sembler suspecte.
Le Commandant.- C’est vrai.
Un silence.
Chorknabe.- Je vous proposerais une chose. Nous demanderions à notre Service de Sécurité de dénicher à Oehler une amie de cœur, autre que sa femme : qui n’en a pas ? Nous laisserions dans leurs papiers personnels, à lui et à elle, plusieurs photos à lui d’elle, à elle de lui. Nous les ferions disparaître tous les deux, en même temps. Les deux familles déposeraient une demande de recherches à l’Office de recherches dans l’intérêt des familles. Ce sont deux adultes, ils seraient supposés consentants, les recherches seraient abandonnées.
Schraube, Dietrich.- (applaudissant) Excellente idée. Ingénieux.
Le Commandant.-Qui désapprouve ?
Silence.
Le Commandant.- Je pense que nous n’avons pas le choix. Capitaine Chorknabe, voulez-vous occuper de cela ?
Chorknabe.- Volontiers.
Un silence.
Dietrich.- On ne peut pas laisser non plus aux prisonniers témoins, la faculté de témoigner.
Le Commandant.- Nous allons les entendre. (à la secrétaire)Les 5 témoins du marais attendent sur la place. Faites-les entrer.
La secrétaire sort. Entrent Kaefferkopf, Zaccarias, Schere, Nichts, Hamber David. Le Commandant se lève, va et vient.
Le Commandant.- Il m’a été rapporté, lors de votre retour de votre corvée, par le marais, certain incident, qui se serait conclu par le décès d’un prisonnier nommé Hamber Salomon. Vous allez nous dire, chacun, si vous avez été témoin de quelque chose, et de quoi. Il regarde Kaefferkopf.
Kaefferkopf.- (s’avançant) Détenu n°011, Kaefferkopf, asocial. Nous revenions du travail. Le sergent Abram a bien voulu nous faire la grâce, pour nous rafraîchir les jambes, de nous faire aller par le marais. Nous avions de l’eau jusqu’à la ceinture. Comme certains d’entre nous allaient d’une allure relâchée, M. le Sergent a eu la judicieuse idée de nous faire faire un peu d’éducation physique. Il nous a demandé de plonger dans le marais et de faire dix fois cet exercice de flexion et d’extension des bras, le corps reposant sur les mains et sur la pointe des pieds, exercice qu’on appelle à ce qu’on m’a dit, sauf votre respect, pompe.
Le Commandant.- Nous connaissons.
Kaefferkopf.- Nous nous sommes immergés, et nous avons fait nos dix, sauf votre respect, pompes. Lorsque nous nous sommes relevés, j’ai vaguement entendu qu’il se passait en dehors de moi quelque chose, mais je ne sais pas exactement quoi. C’est tout.
Le Commandant.- Il se serait parlé et se serait passé quelque chose, à côté de vous, et vous n’avez rien entendu, ni rien vu.
Kaefferkopf.- Le Sergent est un instructeur de 1er ordre. C’est un maître pour faire acquérir aux prisonniers ces réactions automatiques involontaires, immédiates et inconscientes, appelés réflexes. Il nous a appris, sur ordre, à nous absenter du siècle, nous retirer dans notre cellule, et nous soucier de notre seul salut, sans nous occuper du reste du monde. Ce qui fait que je ne sais pas du tout ce qui s’est passé, ni même s’il s’est passé quelque chose. Le Commandant regarde Zaccarias. Kaefferkopf fait un pas en arrière, Zaccarias un pas en avant.
Zaccarias.- Détenu n°011 Zaccarias. Je fais mien le témoignage du détenu Kaefferkopf mot pour mot. Le Commandant regarde Schere. Zaccarias recule d’un pas, Schere avance d’un.
Schere.- Détenu n°010 Schere. Je contresigne le témoignage du détenu Kaefferkopf. Le Commandant regarde Nichts. Schere recule d’un pas, Nichts avance d’un.
Nichts.- Témoigner d’autre chose que le détenu Kaefferkopf serait faire un faux témoignage. Le Commandant regarde Hamber David. Nichts reculte d’un pas, Hamber David avance d’un.
Le Commandant.- Vous étiez le frère. Si vous avez-vous été témoin de quelque chose, dites-le nous franchement.
Hamber.- (off) Mon frère était mon pain, mon pain a été enlevé de ma bouche. De quoi me nourrirai-je?
Le Commandant.- Nous vous écoutons.
Hamber David.- Je dirai la vérité. Le détenu Hamber Salomon, en émergeant, a dit au sergent, qu’il avait perdu ses lunettes. Il a sollicité du sergent l’autorisation de les chercher, que le sergent a accordée. Après un essai, vain, le détenu a émergé, et a dit au sergent qu’il renonçait à chercher davantage. Le sergent a accusé le détenu de mépriser l’autorisation qu’il lui avait accordée, et lui a donné l’ordre de plonger de nouveau, et de n’émerger que lorsqu’il aurait retrouvé ses lunettes. Au bout d’un certain temps, ce qui a émergé du détenu, c’était son dos : il était noyé. Je certifie sur l’honneur de la véracité de mon témoignage.
Un silence.
Le Commandant.- (à la secrétaire) Faites les reconduire.
Ils font demi-tour réglementaire et sortent, la secrétaire revient. Le Commandant lui fait signe de ne pas prendre note.
Le Commandant.- (aux officiers) Si jamais une enquête administrative est ouverte, nous aurons contre nous, et le témoignage d’Hamber David, et le témoignage des quatre autres, parce qu’il ne sera pas vraisemblable qu’un seul ait été témoin.
Chorknabe.- Il faut les faire disparaître tous.
Dietrich.- Maintenant, si nous les faisons disparaître tous ne même temps, tout le camp sera témoin que ce sont justement les 5 témoins du décès qui ont disparu. Destruction de preuves : cela témoignera contre nous.
Le Commandant.- C’est juste.
Chorknabe.- Je proposerais une chose. Nous diversifierons les motifs d’inculpation, et étalerions les arrestations. Un tel serait arrêté et condamné tel jour pour tel motif grave, un autre tel autre jour, pour tel autre motif grave, et ainsi de suite, jusqu’au dernier.
Dietrich.- (applaudissant) Que d’ingéniosité. Bravo.
Le Commandant.- Nous ferons ainsi. (à Chorknabe) Occupez-vous d’Oehler tout de suite.
Chorknabe.- A vos ordres.
Le Commandant.- La séance est levée. Heil Hitler.
Tous.- Heil Hitler.
Les officiers sortent, Chorknabe le premier.
Dans le block 0. Bettler, Reiterknecht, Ingo étant spectateurs. Entrent les cinq témoins.
Kaefferkopf.- (attrapant Hamber David au col et le secouant) Que tu te tues, c’est ton affaire, mais que tu nous tues avec toi, c’est la nôtre. Tu n’avais pas à nous enrôler sous ta bannière.
Zaccarias.- ( secouant Hamber David) Qu’est-ce qu’un frère, sinon quelqu’un qui vous jalouse et vous hait ? Qu’est ce qu’on a à en faire, des frères, et spécialement du tien ?
Hamber.- Pourquoi supposer que les officiers couvrent automatiquement leurs sous-officiers ? De quelque armée qu’ils soient, les officiers ne s’enorgueillissent-ils pas de leur noblesse et de leur honneur ? N’est-ce pas la seule occasion qui se présentera jamais à nous, d’avoir barre sur le sergent Abram ?
Kaefferkopf.- Si ta main a un geste maladroit, et casse un verre de cristal, qu’est-ce que tu fais ? Tu coupes ta main, ou tu essaies de l’excuser ? As-tu jamais vu un commandant ne pas couvrir un de ses sous-officiers?
Hamber David.- Je suis prêt à me rétracter, si vous pensez. Je peux dire que je me suis trompé.
Schere.- (calmant le jeu) Doucement. De deux choses l’une. Ou il se rétracte. Il sera accusé d’avoir accusé faussement un SS de crime : je vous laisse à penser ce qui lui en coûtera. Ne croyez pas pour autant que nous serons épargnés : ayant avoué qu’il a menti, il aura semé le doute sur notre franchise. Ou il maintient qu’il a été témoin, alors tout est possible. Ou il paiera, ou nous tous, ou qui sait, selon ce que seront les officiers, seulement le sergent Abram.
Nichts.- C’est la moins mauvaise solution.
Schere.- Aux votes. Les quatre lèvent la main.
Kaefferkopf.- (se jetant sur Hamber David) Assassin. Imbécile. Imbécile Assassin.
Schere.- (retenant Kaefferkopf) Ce qui est fait est fait. Il n’y a plus qu’à espérer, et prier Dieu.
Un peu plus tard. Entre Siewert.
Siewert.- Le détenu Hamber David est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’avoir faussement accusé le sergent SS Abram.
Hamber David.- Heureux de vous quitter, pauvres types. Heureux de rejoindre l’homme d’honneur qui m’attend.
Il sort, derrière Siewert.
Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.
Siewert.- J’ai vu David Hamber porté sur une brouette au crématorium.
Zaccarias.- Vive Hitler. Un bourrelet de graisse en moins.
Siewert.- …Le détenu Kaefferkopf est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé de s’être livré à la contrebande de cigarettes, ce qui met en danger l’économie du camp.
Kaefferkopf.- Mais je n’ai pas fait de contrebande. Il y a une limite à l’injustice. Ils vont m’entendre.
Siewert sort avec Kaefferkopf.
Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.
Siewert.- Kaefferkopf a subi le sort de ses cigarettes. Sa fumée a été rejetée par la cheminée.
Zaccarias.- Vive Hitler. Un double menton de moins.
Siewert.- Le détenu Nichts est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé de complot contre la sûreté du Reich.
Nichts.- Un falot si falot, qu’à peine souffle-t-on dessus, il s’éteint. Un chiffon effiloché de brume au fond d’une vallée, que le premier soleil évapore.
Sort Siewert, et Nichts.
Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.
Siewert.- J’ai vu Nichts sur un tas. Il a été piqué d’une piqûre de phénol.
Zaccarias.- Vive Hitler. Une bajoue de moins.
Siewert.- Le détenu Schere est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’espionnage au profit de l’Armée Rouge
Schere.- (à tous) Bel avenir pour les travailleurs. Deux mâchoires de l’étau la maintiennent solidement sur l’enclume : la mâchoire fasciste, la mâchoire communiste, et la démocratie d’argent les martèle et les forge au milieu. (sarcastique) Quels beaux lendemains. Comme ils vont chanter.
Il sort derrière Siewert.
Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.
Siewert.- J’ai à peine reconnu le visage de Schere, tellement ils l’ont travaillé : je l’ai reconnu aux cheveux.
Zaccarias.- Vive Hitler.Une poignée d’amour en moins.
Siewert.- Le détenu Zaccarias est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’injures et d’insultes envers le peuple Allemand.
Zaccarias.-Hourrah. L’Allemagne retrouve sa ligne. Vive le régime qui a mis l’Allemagne au régime.
Plein d’enthousiasme, il sort, Siewert le suit.
Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.
Siewert.-Zaccarias s’est envolé avec ses paroles… … Vous n’êtes plus que trois. Prenez garde à vous.
Paraît à la porte Abram qui tire après lui un prisonnier russe (KG), chaîne aux mains, chaîne aux pieds. Abram hurle : dehors. Les quatre prisonniers sortent.
Abram ( à la porte, criant) .- Kuntz. J’ai un prisonnier russe. Kuntz.
Entre Kuntz.
Abram.- Russki ? On nous chasse du Donetz, on nous chasse de Crimée, on franchit le Dniepr, on reprend Kiev ? (Il le jette à plat ventre) Tu crois que l’Allemagne va se laisser faire ? (à Kuntz) Moi l’aile gauche, toi l’aile droite. (Ils lui donnent de violents coups de pied sur les côtes, puis Abram le met sur le côté) On te prend à revers, on tombe sur ton arrière garde. (Abram lui donne de violents coups de pied sur les fesses, Kuntz dans le dos)
Kuntz.- Laisse. J’ai une idée. (Kuntz approche un banc du prisonnier russe.)
Kuntz.- Mets lui les mains à plat sur le banc. (Kuntz sort son couteau) Tu vas connaître l’Allemand sur le bout des doigts. (Il approche son couteau des doigts du prisonnier) On va te couper ton avant-garde du corps de l’armée.
Le prisonnier se débat, veut ôter ses mains du banc, Abram parvient à les y maintenir. Le prisonnier hurle, en faisant Nä Nä Nä, Abram répond Doch Doch Doch. Brusquement, la porte s’ouvre, entre Siewert.
Siewert.- (criant, allant droit sur le groupe) Qu’est ce qui se passe ici ?
Kuntz, pliant vite son couteau, et Abram se lèvent aussitôt.
Abram.- C’est sa faute. Il nous a sauté dessus comme un sauvage. C’est lui qui a commencé, vous ne voyez que la suite. … (se reprenant)… Qu’est-ce qui te prend ? Ton grade de kapo te monte à la tête ? … … (Tous les deux passent devant Siewert, Abram en passant, sortant son revolver lui pose le canon sur la poitrine) Prends garde. Dernier avertissement.
Ils sortent. L Siewert va vers le prisonnier, le prisonnier en sanglotant, à genoux, lui baise les mains. Siewert, furieux, lui bat la tête de claques, le relève de force, le conduit jusqu’à la porte, lui donne un coup de pied dans les fesses. Le prisonnier sort. Entre Bettler.
Bettler.- Voué à l’ignominie, flétri de réputation, couvert deux fois d’infamie, par les SS, et par les prisonniers, M. Siewert, vous vous êtes opposé, seul, avec courage et intelligence à la machine. Celui qui, aux yeux de tous, est réputé le moins homme, c’est celui qui l’est le plus. Kapo et voleur, doublement honni, Monsieur Siewert, je vous rends double hommage. (Il lui offre la main)
Siewert.- (pleurant) Etre salué en égal par quelqu’un que j’estime, est pour moi, un honneur.
Ils sortent.
Dehors, sur la place, tournés vers le camp.
Siewert.- Croyez-vous que toute cette haine prendra fin un jour ?
Bettler.- L’amour, contre la haine, M. Siewert, est lent à se faire haine, parce qu’il a l’amour en partage, mais lorsque, se faisant haine par haine de la haine, l’amour s’oppose à la haine, alors l’amour est invincible. Le criminel voleur, longtemps impuni, parade et se vante, et un beau jour, il se retrouve entre deux gendarmes.
Siewert.- Si seulement cela pouvait être.
Ils contemplent le camp.
Kommandantur.
La maison des Abram. Près de la terrasse. Ingo scie les bûches sur le chevalet.
Johanna.- (en l’entendant, Ingo suspend son sciage) Vous absent, la couverture de nuages est grise et épaisse comme un couvercle : la parcourant du Nord au Midi, de l’Est à l’Ouest, je ne vois nulle éclat qui la perce : c’est à douter si le soleil seulement existe.
Ingo.- Je ne dirais pas que vous ne m’avez pas manqué.
Johanna.- (off, au public) Comme il baisse les yeux, comme une fille, j’en suis folle. …(haut) M. Ingo, nous ne pouvons rester comm ça. Il faut bien que l’un de nous deux s’avance vers l’autre. Ce ne peut pas être vous, je sais. Premier langage entre un homme et une femme, pourtant, c’est d’abord silence de la femme, et ensuite, l’homme parle. Mais ici, des deux, je suis la seule qui peut. Me voilà contrainte de faire ce qu’un homme ose faire d’habitude, des avances. .. .. Me ferez-vous honte, si je prends cette liberté ?.
Ingo.- Comment pourrais-je vous faire honte ?
Johanna.- …J’étais avare de mon cœur. J’avais enfermé tout sentiment dans un coffre. J’avais élevé mon cœur à la dure, je l’avais armé contre toute atteinte. .. .. Vous avez posé votre regard sur le mien : vos yeux, de la pointe du couteau, perçant mes yeux, ont fait une fente à mon cœur. Soudain de froide et morte et insensible, j’ai été sensible vivante, souffrante… (silence)… Ne devinez-vous pas ce que j’essaie de vous dire ? Ne veuillez pas que je m’humilie, au prix que vous m’humiliiez.
Ingo.- Comment oserais-je, à la place où je suis, vous humilier ?
Johanna.- Pour me mettre nue, sachez qu’à cause de vous, le nom homme a de nouveau un sens pour moi… … Vous savez bien ce qui porte un homme vers une femme, et une femme vers un homme.
Ingo.- J’ai bien à l’esprit certaine chose, mais elle est extravagante, à proprement parler, invraisemblable.
Johanna.- Cette chose invraisemblable est vraie.
Ingo.- Vous ne m’en dites guère plus.
Johanna.- Ayez de la bonté pour une pauvre écharpée, M. Ingo.
Ingo.- La bonté appartient à celui qui a du pouvoir. Je ne peux rien.
Johanna.- Ce que vous n’osez pas penser, c’est ce que vous devez penser.
Ingo.- Ma parole n’est pas libre, Madame.
Johanna.- Je la libère. Je me démets de tout pouvoir.
Ingo.- Vous pouvez le reprendre à tout moment, sans avoir à vous justifier.
Johanna.- Si je vous offrais des preuves de ce que j’essaie de vous dire, est-ce que vous les accepteriez ?
Ingo.- Si vous me les donniez, serais-je en état de les refuser ?
Johanna.- Vous laisseriez-vous faire ?
Ingo.- Aurais-je le pouvoir de ne pas me laisser faire ?
Johanna.- Plus je me débats dans le piège, plus les crocs du piège m’agrippent. .. ..Se taire pourrait être une façon de parler. Est-ce que vous me laissez interpréter votre silence comme un consentement ? (Ingo s’incline sans mot dire) .. ..Je comprends bien ? Votre double silence me donne double consentement ? (idem ; elle lui sourit, il lui sourit timidement, elle va à lui et ose lui toucher les mains de ses doigts) … .. A la suite des coups de pied alliés dans la fourmilière allemande, les Allemands fuient de tous côtés : nous cacherions notre fuite dans la leur. Je dirais à mon mari que je romps avec lui. Nous partirions dans ma voiture : elle est à moi. Nous irions je sais où : c’est moi la riche de nous deux. Vous me suivriez ?
Ingo.- Suis-je dans un état qui me permette de ne pas vous suivre ?
Au loin, sirène. Ingo s’incline profondément, Johanna va à lui, le serre timidement dans les bras,Ingo se laisse faire. Il sort.
Plus tard. Johanna et Abram.
Johanna.- Kurt, la vie publique se réflète dans la vie privée comme dans un miroir. La catastrophes publiques se doublent de catastrophes privées. Je te quitte, Kurt.
Abram.- Les dernières journées me semblaient grosses d’une crise. Je me doutais qu’une prochaine accoucherait de quelque chose de semblable.
Johanna.- Nous parlions trop de deux langues trop différentes, chacun n’était savant que dans la sienne. Nous parlions entre nous une espèce de sabir d’un vocabulaire très limité.
Abram.- Depuis notre mariage, je me disais : tout jour passé est un jour de gagné. Mais l’épilogue était annoncé dans le prologue. Dès le jour de notre mariage, je savais que tu me quitterais un jour. Comment puis-je te le reprocher ? Tu es plus digne d’un officier, que d’un sous-officier ? On ne peut être jaloux que d’égaux.
Johanna l’interroge des yeux.
Abram.- C’est le capitaine Dietrich, je sais bien.
Johanna.- (off, au public) Situer la valeur où elle a l’air d’être, mais où elle n’est pas, dit bien l’imbécile qu’il est. (haut) Je te veux libre et célibataire, comme je t’ai connu. (off, au public) A Dieu ne plaise qu’il se remette avec une femme. Chose curieuse, je ne l’aime pas, mais j’en suis jalouse comme une tigresse. (haut) J’emmène nos filles.
Abram.- Tu ne me dois pas ta personne, mais tu me dois mes filles. Si avec toi, leur vie familiale s’arrête, avec moi elle continue. Je les garde.
Johanna.- (off, au public) Il ne sait pas de quel poids il me décharge. S’il savait que je n’insiste que pour qu’il insiste de son côté, il n’insisterait pas tellement. (haut) Si tu me laisses le droit de visite.
Abram.-(off) Un homme vaut un homme, aucun ne peut combler une femme plus qu’un autre. Ce sont les enfants qui font la différence. (haut) Bien sûr.
Johanna.- (off) Tranquillise-toi, je n’en userai pas. (montrant l’intérieur) Je te laisse tout. (off) ces horribles meubles de notre premier horrible goût. (haut) Je prends ma voiture.
Abram.- Nous allions emménager dans la maison.
Johanna.- (off, au public) Il ne se doute pas que c’est à cause de ça. Passer le reste de ma vie en face de ce petit garçon, plein de principes, qui croise les bras, ne répond que quand on l’interroge, me terrifiait.
Abram.- Son grade écrase trop le mien, pour que je songe même à te disputer à lui. Dans un certain sens, même s’il est honteux, c’est pour moi plutôt un honneur, que tu me quittes pour un capitaine.
Johanna.- (off, au public) Pauvre âne. S’il savait que son capitaine est un Bohémien, il lui crèverait les yeux. (haut) Adieu.
Abram.- .. Au revoir.
Sort Abram.
Johanna.- (off, au public) Qui ne comprend que mes filles sont une graisse qui fait ma taille moins fine ? Est-ce que je suis une mauvaise mère ? Lorsqu’un enfant est né, est-ce que l’enfant n’est pas autant du père que de la mère ? Depuis le temps qu’il y a de mauvais pères, permettez que de temps à autre, il y ait une mauvaise mère.
Elle sort.
Kommandantur. Conseil des Officiers. Le Commandant, en gants blancs, les officiers entrent.
Le Commandant.- Heil Hitler.
Les officiers.- Heil Hitler.
Tous prennent place. Le Commandant, assis, guette par la fenêtre.
Le Commandant.- La séance du Haut Conseil des Officiers est ouverte.
Zange.-Un mot, commandant ? Schraube a peine à boucler le budget du camp, et on le dilapide en dépenses somptuaires ? Etait-il de toute nécessité de repeindre d’une belle et coûteuse peinture crème à l’huile de lin, les chambres à gaz ?
Dietrich.- Sans compter que ce n’est peut-être pas d’un très bon goût.
Le Commandant.- Transition pour introduire mon sujet : je vous annonce la visite du Reichsführer Heinrich Himmler. Je l’attends depuis ce matin. Il doit venir d’une minute à l’autre.
Un silence. Chorknabe.- Est-ce une suite du dépôt de plainte de l’adjoint au maire d’Auschwitz, le conseiller Oehler ?
Le Commandant.- Je vous tranquillise, non, non.
Un silence. Dietrich.- C’est une sanction à la suite de nos récriminations ?
Le Commandant.- Non plus. Soyez sans inquiétude.
Un silence. Zange.- Enfin, il vient nous inspecter.
Le Commandant.-Toute crainte est déplacée. Il est soucieux d’être à nos côtés, dans notre tâche difficile. Vous ne le connaissez pas comme je le connais : personne n’est plus fraternel que lui. Il est d’ailleurs juste de passage, il ne veut saluer que moi. (Tous se détendent. Regardant par la fenêtre) Le voilà.(Il sort en courant)
Les officiers à la fenêtre, se mettant sur la pointe des pieds, ou de côté pour voir passer au loin Himmler.
Zange.- Rien que le voir de loin, avec ses besicles, j’en ai froid dans le dos. J’ai l’impression que son regard est affûté par ses lunettes.
Chorknabe.- C’est vrai qu’il a l’air d’avoir deux yeux de plus que tout le monde.
Zange.- Observez son affabilité, quand il salue le commandant. Ca me terrifie.
Chorknabe.- (se tenant au mur) Je vous avoue, je ne me sens pas tellement assuré sur mes jambes.
Schraube.- Je vous rappelle qu’en principe vous n’avez rien à craindre. Vous êtes du bon côté.
Zange.- (riant, lui serrant les bras) Tu fais bien de me le rappeler.
On entend une fanfare, des Heil Hitler.
Dietrich.- Il repart déjà. Il monte dans sa voiture. C’est une visite au pas de course.
Zange.- On a beau être de son côté, on préfère qu’il ne soit pas trop à nos côtés.
Les officiers rient, se détendent. Entre le Commandant, qui ôte ses gants blancs, s’assied à la table. Les officiers s’asseoient aussi.
Le Commandant.- Excusez-moi. Je rouvre la séance. Communiqué du Ministère de l’Information et de la Propagande. (lisant) « Allemands, enfin l’Allemagne est de pure essence allemande, évaporée de toute substance étrangère. Nous voici entre purs Allemands de la pure Allemagne. Toute l’Allemagne, massée à ses frontières, forme un rempart d’une épaisseur formidable. Ou nous serons tout, ou nous serons rien : comme il est impensable que nous ne soyons rien, nous serons tout. » (se levant, pas trop vigoureusement) Heil Hitler.
Les officiers.- (se levant, de même, mornes) Heil Hitler. (Tous se rassiéent)
Le Commandant.- (Le Commandant prend un feuillet devant lui) Lettre de l’IG Farben, à propos du matériel d’expérimentation, que nous lui avons fourni. (lisant) « M. le Commandant, Nous vous accusons réception des 150 êtres humains de sexe féminin de vos inactifs. Quoique maigres, nous avons trouvé leur état de santé satisfaisant. Malheureusement, ces sujets n’ont pas survécu à l’expérimentation. Nous nous permettons de vous demander si vous seriez d’accord pour une nouvelle livraison. Veuillez croire, M. le Commandant .. »
Dietrich.- Quel gâchis. C’est travail d’amateur.
Chorknabe.- Je te rappelle que c’est la fin qui compte, non les moyens. Qu’est-ce que nous avons à critiquer ce qui pour nous, est en plus, source de gains ?
La secrétaire entre.
La secrétaire.- Un communiqué du Dr Goebbels à la radio. (Le Commandant fait un signe à la secrétaire, elle sort, laisse la porte ouverte, augmente le volume de la radio)
La voix de Goebbels.- « Allemands, à l’heure où le Reich blessé se défend farouchement, des traîtres le poignardent dans le dos. Un lâche attentat à la bombe vient d’être perpétré contre le Führer et contre l’Etat-Major. Mais si la bombe a soufflé fenêtres et portes, jeté des généraux au sol, arraché deux jambes à un sténographe, arraché un bras à un général, une jambe à un colonel, poignardé un général d’un éclat de bois, mis l’uniforme du Führer en loques, la Providence veillait envers et contre tout sur l’Allemagne : notre Führer est sain et sauf. Heil Hitler. »
La voix d’un journaliste.- Allemands, le Führer vous parle.
La voix de Hitler.- (éraillée) « Allemands, une minuscule clique d’officiers stupides, ambitieux et sans scrupules, ont comploté de m’éliminer en même temps que l’Etat-Major des Forces Allemandes. Grâce à la Providence, l’attentat a échoué. Ma survie est un signe du destin. Il me dit ainsi de poursuivre mon œuvre. Je vais donc poursuivre ma tâche. »
On entend le début du chant national, et la radio est coupée.
Chorknabe.- Ceux qui sont proches du pouvoir, que le pouvoir comble de faveurs, ce sont ceux qui trahissent, et ceux qui sont au loin, que le pouvoir oublie, ce sont ceux qui lui sont fidèles. C’est toujours la même chose.
Le Commandant.- (morne)Heil Hitler.
Les officiers.- (mornes)Heil Hitler.
Le Commandant.- La séance est levée.
Tous sortent, silencieux, mornes.
5
Kommandantur.
Dehors il neige. Dans le bureau du Commandant. Le Commandant, les officiers, le sergent Abram, debout. Le Commandant tient deux télégrammes à la main.
Le Commandant.- (présentant le 1er télégramme) Officiers, sergent instructeur, les Russes étant à un jour d’ici, j’ai reçu, du Führer, l’ordre impératif de faire sauter les fours crématoires. Ne soyez donc pas surpris de ce que vous allez entendre. (On entend des explosions, les tours des crématoires s’écroulent. Le Commandant lit le 2 ème télégramme) Du Reichsführer. « Quel athée comprendrait notre religion aryenne et ses rites ? L’heure est venue, où pasteurs et troupeaux doivent faire retour dans la mère patrie. Par ordre du Führer, notre camp polonais est transféré au camp allemand de Gross-Reisen, en Silésie. Les trains étant mobilisés par la Wehrmacht, le transfert sera fait à pied. »
Tous sont atterrés.
Abram.- (rageur, montrant le poing) On le sentait venir. Le Ponce-Pilate se lave vite les mains avant d’aller à la table de négociations. Il nous met tout sur le dos. Le rat quitte le navire. Hitler, sale traître.
Personne ne dit mot. Le Commandant écarte les bras, comme pour dire qu’il n’y peut rien. Abram sort.
Dietrich.- D’un tout petit départ de feu, allumé plusieurs fois, nous avions élevé un feu gigantesque, où bouillaient des troncs entiers, vaillamment, le visage cuit et recuit, en détournant le visage, nous chargions le feu, et voilà que par la faute d’un seul, l’énorme bûcher s’effondre dans une éclatement d’étincelles. Ce que ne tolère pas une armée de son général, c’est qu’il perde la guerre.
Schraube.- Je suis de l’avis du capitaine Dietrich.
Ils sortent.
Zange.- A vous parler franchement, camarades, ça vous étonne ? Qui croyait que ça durerait ? (reculant vers la porte) J’ai toujours trouvé que tout ce sang, toutes ces tortures, toutes ces chambres à gaz, tous ces fours crématoires, c’était sale, dégoûtant. Je me suis toujours gardé, pour ma part, vous êtes témoins, de toucher à un seul cheveu d’un seul prisonnier. La conscience tranquille, je vais aller me perdre au milieu des civils allemands, et prétendre avec eux comme eux, que je n’ai pas été nazi. Adieu camarades. Il sort.
Baudis.- A parler franchement, commandant, à fréquenter certains prisonniers, la honte s’est faite peu à peu jour, que penser que l’Allemagne était supérieure à toute autre nation, était d’une forfanterie sans égale. Ce que vous avons commis ici, en conséquence, ce sont des assassinats. J’ai honte d’être un SS. Je remets ma démission. Il ôte sa vareuse, arrache ses galons, la jette, st sort.
Chorknabe.-Moi, même si je suis le seul, je lui resterai fidèle. Grâce à lui, pendant 5 ans, j’ai été un seigneur ivre d’un orgueil et d’une arrogance suprêmes. Plutôt que me retrouver citoyen humble, dans une vie humble perpétuée par l’ennui, je préfère rouler ivre-mort dans le ruisseau. Sort Chorknabe.
Le Commandant restant seul, se dévêt de sa tunique, et revêt un habit civil.
Au dehors, hors de leurs maisons, Baudis et Zange, en civil, sortant leurs bagages.
Zange.- Baudis, ne pensez-vous pas avec moi que la seule chose sensée à faire dans la vie, pour un homme, c’est de fonder la richesse de sa famille ? ..Baudis s’arrête et l’écoute.… J’avais beaucoup lu sur ce sujet avant la guerre. J’avais alors appris une chose suprêmement intéressante, c’est que toutes les grandes fortunes se sont bâties dans le temps des troubles, des guerres, des guerres civiles, des révolutions. … …… Quand ce fou est monté au pouvoir, qu’il a déclenché la 2ème guerre mondiale, j’ai pensé que l’occasion s’offrait. Sous la couverture nazie, j’ai fait mes petites manustuprations. J’ai été honnête, j’ai pris garde de ne voler que de ce que volait l’Etat, mais j’ai pillé tout ce que je pouvais piller… … Les voleurs ne jouissent pleinement du produit de leur vol, que dans une société honnête et dans un Etat de droit. La république va être réinstaurée, avec le produit de mes vols, je m’en vais fonder une grande famille honnête.. … … Tu me ressembles quand j’avais ton âge. Je t’offre de t’associer avec moi. Cela m’ôterait de cette culpabilité, que je me sens tout de même un peu.
Baudis.- Votre générosité me va droit au coeur. Mais j’ai d’autres projets.
Zauge.- Si jamais tu ne sais pas où aller, ma porte t’est ouverte.
Baudis.- Vous êtes le seul, avec Kelch, dont je garderai bon souvenir. Bonne chance, capitaine.
Zange.- Merci de ne pas me mépriser. A toi aussi.
Ils s’embrassent et sortent.
Plus loin. Ingo en costume civil, Johanna, une valise à la main.
Ingo.- Johanna
Johanna.- Oui .
Ingo.- J’hésite.
Johanna.- Osez.Je vous en prie.
Ingo.- Pour leur goût, ne vaut-il pas mieux laisser les légumes et les fruits mûrir, doucement, en leur saison, en pleine terre, en plein air, en plein soleil ? Pitié et terreur sont répulsifs d’amour. Je vous demanderais auparavant, de me laisser libre un peu.
Johanna.- J’appréhendais cela. .. .. Songez, Ingo, de quelle opération je relève, combien je suis affaiblie, combien j’ai besoin de votre bras pour mes premiers pas. Mauvaise épouse, mauvaise mère, mauvaise Allemande, je serai sujette à l’opprobre de tous. Vous aurez de la miséricorde pour ma misère. . …(Elle tombe à genoux, embrasse ses mains) .. .. Pardonnez-moi. Impatiente, je me forcerai à la patience.
Ingo ne dit mot.
Johanna.- (se relevant) Voyez quelle pauvre loque je suis devenue.
Ingo.- (off, au public)) Qu’est ce qu’elle pensaitt ? Teutonne à tétons, vache à lait boche, elle croyait que j’allais vivre pendu à ton pis rose ? Le Boche m’a séparé de ma femme, j’ai séparé le Boche de sa femme boche : nous sommes quittes.
Johanna.- Mais vous venez ?
Ingo.- Mais je viens.
Ils vont à la voiture.
Devant le block 00.
Bettler.- (caché , off, accusateur) Pourquoi tu en as réchappé ? A quel prix as-tu monnayé ta sauvegarde ? Quelles tristes précautions as-tu prises, pour préserver ta vie ? A quelle cour à l’ignoble, à quelles flatteries à l’infâme dois-tu sa survie ? Mille parmi les meilleurs ont péri, toi qui n’étais ni bon ni mauvais, tu en as réchappé, explique ? Ta survie est suspecte. .. .. (défenseur) Vous vouliez que je laisse la barbarie triompher ? Me laisser tuer, et les laisser vivre, n’est-ce pas donner dans eux ? Un malade qui a perdu conscience, qu’on perfuse, qui bave et qui souille ses draps, est-ce qu’il se déshonore ? Lorsqu’il sera rétabli, est-ce que sa famille lui reprochera ses misères physiques, ou est-ce qu’elle se réjouira de sa guérison ?.. .. Lorsqu’une soudaine et violente éruption volcanique fait trembler la terre et les cieux, qui reprocherait à quelqu’un de prendre les jambes à son cou, sans se soucier de personne ? Exigerait-on de lui, que, par humanité, il règle son pas, sur le moins ingambe ? On est gardien de son frère, certes, mais est-on le gardien, de n’importe quel autrui ? Si j’ai un motif assez fort pour m’en tirer, dois-je faire bénéficier n’importe quel quidam, qui ne sait pas quoi faire de sa vie, de mon motif, à ma place ?
On entend au loin, se rapprochant, les coups de canon des chars russes, et des mitraillades. Paraît Siewert, un fusil en main.
Siewert.- Reiterknecht, ma bonne. Dietrich nous emmène. Tu joues la garde d’enfants, je joue le garde du corps.
Sort du block 0, Reiterknecht, qui rejoint Dietrich, ils sortent en courant, par le côté. Paraît Abram. Les mitraillades s’approchent.
Abram.-(un bock de bière à la main) Cocu, battu, qui est content ? Abram. Cocufié par le Bohémien Ingo par devant, baisé par l’Autrichien Hitler par derrière, cornu devant comme la licorne, cornu derrière comme le diable, qui est deux fois content ? Le sergent. Prost, Abram . …(hurlant) Bettler. Bettler ma cocotte, viens ma poule. Pour faire plaisir à mon Führer, je remplissais la sale tâche de jeter les ordures nationales ; pour faire plaisir à ma femme, je remplissais la sale tâche de jeter les ordures familiales, il ne reste plus qu’à achever la tâche : me jeter aux ordures moi-même. (sortant son pistolet, l’armant) Bettler. Viens ma biche, on va finir en beauté.
Paraît le sergent Kuntz, le pistolet à la main.
Kuntz.- Abram, les Russes.
Abram.- Bettler, nos libérateurs.
Abram rejoint Kuntz. Paraissent deux soldats russes, qui sont le bout de la ligne de front, de leur mitraillette, ils abattent Abram et Kuntz. De dessous le block O, sort Bettler, qui, en titubant, va vers les Russes, manque de tomber. Soutenu par les Russes, il sort.