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Dans le block. La nuit. Sirène du réveil, lumière brutale. Les prisonniers sont amaigris. Tous se précipitent pour faire le lit, Siewert sort avec le chaudron pour le café, revient ; Schere et Bettler, ayant fait leur lit, plutôt approximativement, prennent leur café et mangent leur cube de pain tranquillement.
Entre brutalement Schiesser.
Schiesser.- (hurlant) Inspection.
Paraît Abram, qui par réflexe, racle soigneusement ses semelles sur le bout de la marche, entre, fait quelques pas, et hume l’air.
Abram.- Cochons puants. Comment pouvez-vous vivre dans une pestilence pareille ? Vous sentez comme vos chaussures puent de la bouche. On se croirait dans un refuge de haute montagne. … Ordre : laver à fond, au savon, à la brosse et à grande eau l’intérieur des chaussures. Vous avez 15 minutes.
Il sort. Tous se précipitent avec leur gamelle vers les robinets, reviennent avec leur gamelle pleine d’eau. Kaefferkopf nettoie vigoureusement et à fond, avec beaucoup d’eau, ses chaussures.
Kaefferkopf.- Vous avez remarqué : en entrant, le sergent a raclé ses semelles aux planches. Il s’est trahi, il est plus humain qu’il ne paraît.
Schere.- Il s’est trahi, oui : il a prouvé qu’il était bien dressé. Comme il file doux devant sa femme, il file doux devant ses supérieurs. Tu n’as aucune notion de la vie, patate.
Schere, sans toucher à ses chaussures, boit tranquillement son café.
Kaefferkopf.- (à Schere, lui montrant ses chaussures) Pour nous tu n’aurais pas l’idée d’essayer de l’adoucir, en obéissant à ses ordres ?
Schere.- Je mouillerais mes chaussures, je casserais le cuir ? Tu imagines dans quel état seront mes pieds ? Qui est plus fou, celui qui commande des choses idiotes, ou celui qui lui obéit ?
Kaefferkopf.- Rebelle, jusqu’à la chambre à gaz.
Schere.- Toi, jusqu’à la chambre à gaz, obéissant, cornichon.
Coup de sifflet dehors. La porte s’ouvre brutalement, entre Schiesser.
Schiesser.- (hurlant) Appel.
Schere.- Il a inspecté les chaussures ?
Kaefferkopf.- Il l’aurait pu. La prochaine fois, il le fera. C’est à cause de rebelles comme toi, que les camps existent.
Schere.- C’est à cause d’obéissants comme toi, andouille.
Ils sortent, en courant.
Il fait toujours nuit. Projecteurs sur la place. De la gauche, lueur des projecteurs, et rumeur du camp. Les 11 sont rangés, immobiles, au garde à vous, Bettler à genoux, Hamber Salomon à plat ventre, et Schiesser derrière eux, fusil en mains. Entre Abram.
Abram.- Bettler, debout, tu me fais mal aux genoux. Hamber Salomon, veux-tu ne pas te rouler par terre, petit saligaud. (Hamber Salomon et Bettler se relèvent, Abram, faisant le tour, les compte de l’index, se trompant exprès) Un deux trois quatre cinq six sept huit neuf dix. Vous êtes onze. Il en manque un. Eh bien, nous allons l’attendre. .. .. Figés comme des statues. Si vous vous tournez vers Sodome et Gomorrhe, Schiesser a pour ordre de vous transformer en statue de sel.
Il sort.
Tard dans la matinée, la position du soleil a changé. Tous sont toujours immobiles et au garde à vous. Revient Abram.
Abram.- Voyons. (il refait le tour, les compte de l’index, se trompe exprès) Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Cette fois, il y en a un de trop. Eh bien, nous allons attendre que celui est en trop s’en aille… … Schiesser, si un épi se dresse, pscht, un coup de fixatif.
Il sort.
Dans l’après-midi. Le soleil est au sud. Tous sont toujours immobiles et au garde à vous. Certains commencent à se trémousser, ayant envie de faire leurs besoins.
Hamber David.- (off) Devant le beau monument, dans la rue pavée de belles dalles, certain besoin vous presse. Comme il n’y a pas de toilettes, il vous faut vous résoudre à vous soulager dans un coin sur la belle pierre. Mais la tache sombre et la rigole vous trahissent, et vous fuyez en longeant les murs, honteux du sacrilège. (Il regarde ailleurs, une tache sombre apparaît sur le devant de son pantalon.)
Bock.- (off, priant, les yeux au ciel) Yaveh, vois comme je m’humilie et m’offre à la raillerie publique. (Le pantalon se mouille et lui colle à la jambe.)
Bettler.- (off) Sans doute est-ce dans les mœurs allemandes de faire dans son pantalon. Moi, je ferais plutôt le dégoûté. Comme ils voudront, je me plie à la coutume du lieu. (Il regarde en l’air et fait.)
Nichts.- (off) Pendant la prière, à la maternelle, cette petite fille debout, sous le regard fâché de Mère Angélique, épandait une flaque entre ses jambes, pendant que des larmes coulaient sur ses joues. J’en étais désolé pour elle. Ce serait à elle, grandie, d’être désolée pour moi. (Il mouille son pantalon.)
Hamber David.- (off) Me réveillant la nuit, avec terreur je sentais que j’avais mouillé mon lit. Dans l’obscurité, je pliais mon drap, et quand tout le dortoir allait faire sa toilette dans la salle d’eau, je me dépêchais d’échanger mon drap avec celui du 1er de la classe. Hélas, je ne peux plus échanger mon drap avec le 1er de la classe. (Il fait dans son pantalon.)
Schere.- (off, agressif) Tu veux que je te pisse à la figure ? A tes ordres. (Il fait) C’est suffisant ? Tu veux un bock de plus ? (Il fait) Comme je ne veux pas faire les choses à moitié, pour te faire plaisir, je te donne droit à la totale. Tu me fais chier ? Je te chie dessus. Je ne te dis pas seulement merde, je te fais merde. Sale Teuton, mange, bois. Ceci est mon corps, ceci est mon sang. (Il fait.)
Abram entre, suivi de soldats SS, qui ont un bloc et un crayon, et qui s’asseoient dans la tribune.
Abram.- (aux SS) Voyez les sales chiards. (aux 10) Cacasseurs, pipisseurs. Hoseschiesser, Brunzer. (les détenus inclinent la tête, honteux ; aux soldats SS, faisant son cours, montrant les 10) Constatez. De l’homme le plus hautain, n’importe qui s’il a le pouvoir, est capable de faire l’homme le plus veule. Même d’un Allemand, même d’un SS. Vous me direz : si, par la terreur, n’importe qui peut faire de tout tout, où est la supériorité allemande ? Elle est dans le fait, que c’est nous les premiers, qui avons eu l’idée…. Mais ce n’est pas tout qu’ils s’avilissent, je prétends qu’il faut encore qu’ils nous aiment. Lorsqu’un chien grogne et montre les crocs à son maître, que fait le maître ? Il le bat, il le fouette, il lui flanque de méchants coups de pied dans les cuisses, dans le ventre, sur le museau, jusqu’à ce que, se couchant, posant la tête entre les pattes, de ses yeux humides, le chien l’adore… … S’il est vrai que le SS peut tout, alors ne peut-il pas aussi se faire aimer. Maltraités, ils nous haïssent ? Ils ne sont pas maltraités assez… … Comment faire ? Manifester à leur égard une telle haine vindicative incessante, qu’ils ne soupirent qu’après une chose : une pause dans notre haine. Il suffit que notre haine fasse un peu relâche, pour qu’aussitôt un flot d’amour s’épanche d’eux à nous, qu’eux-mêmes trouvent à notre haine excuses et justifications. Le maître doit à l’esclave les étrivières, le tripalium, le fouet à 3 queues, l’esclave doit au maître l’amour. La haine peut tout, même se faire aimer, à condition, qu’elle soit incessante. Nous devons parvenir à ce comble : nous en faire aimer, à force que nous les haïssons. (aux 10,sortant son pistolet, hurlant) Est-ce que vous m’aimez, porcs ? Oui, sergent, à trois. Un, deux, trois.
Les prisonniers.- (en clameur) Oui, sergent.
Abram.- Lâchez-vous. Déclarez-vous. Ouvrez vos cœurs. Nous vous aimons, sergent, à trois. Un, deux , trois.
Les prisonniers.- (en clameur) Nous vous aimons, sergent.
Abram.- (aux SS) A force de s’agenouiller, est-ce qu’on ne croit pas ? A force qu’on dit qu’on fait, on fait. De même, à force de dire qu’on aime, on aime. Vous m’adorez, cochons ? A trois, un deux trois.
Tous.- Nous vous adorons, sergent.
Abram.- Un quart d’heure pour laver vos couches, bébés? Au coup de sifflet, en rangs par deux, devant le mirador.
Les 10 rentrent dans le block en courant, on y entend des courses. Abram montre aux SS, les pantalons souillés et collants, il éclate de rire, les SS l’imitent. Ils sortent de côté.
Sur la route, les 11, suivis de 4 SS.. Schere porte une pelle.
Abram.- Ei zwo, ei zwo, ei zwo.(à Bock) Encore toi ? (hurlant) Halte. Chaque fois que je bute sur ta faute de grammaire, tu me fais hurler. Tu n’aurais pas la bonne idée de te gommer lui-même ? (hurlant) ..Tous, creusez-moi, un trou rectangulaire, de la taille d’une tombe. (Ils entourent Schere et sa pelle) Ce siècle est le siècle de la main, comme dit l’autre : à la main. (Schere pose la pelle)
Les 11 creusent à la main une fosse.
Abram.- A ce jeune âge où je suais à retourner notre jardin, ma mère m’avait demandé de creuser un trou rectangulaire, pour conserver les carottes et les betteraves pendant l’hiver. Quand j’ai eu fini de creuser la fosse, levant les yeux, je vois ma mère à la fenêtre, la figure toute rouge, sanglotant. Je monte, inquiet, je la questionne : elle finit par dire qu’elle avait été soudain, prise par l’affreux soupçon que j’allais la tuer, et que j’avais creusé la fosse pour elle. Je l’ai consolée, bien sûr, de grands éclats de rire… … Bock, (lui montrant le trou) prépare-toi non pas être mort et enterré, mais à être enterré et mort. La seule idée que je ne te verrai plus m’est déjà d’un indicible soulagement, tu ne peux pas savoir.
Bock.- (off, priant, les mains vers le ciel) Par amour pour Toi, Je te fais le sacrifice de moi, Seigneur.
Il descend s’allonger dans la fosse.
Abram.- (à Schere) Coco, je déteste que tu te présentes toujours sous ton plus beau profil. (Il lui montre la pelle) Rends ce ver à son élément. Recouvre ce lombric humide de froide terre humide.
Schere.- Le détenu n°010 Schere Eddie communiste informe M. le Sergent de son incapacité d’obéir à son ordre. Même si ses mains le pouvaient, son esprit ne le voudrait pas.
Abram.- (sortant son pistolet) La désobéissance en temps de guerre est appelée rébellion. Commise en présence de l’ennemi, elle est passible du peloton.
Schere.- Le détenu Bock et le détenu Schere ne se distinguent en rien. Dans le camp l’un ne vaut rien comme l’autre. Que l’un des deux trépasse ou l’autre, c’est du pareil au même. Mort, pour mort, autant que ce ne soit pas Bock de la main de Schere.
Abram.- Nous allons voir si ce courage persiste à l’usage. Lazare, même si tu sens déjà, sors de ton trou. (Bock sort, secoue ses vêtements) Daniel, dans la fosse.
Schere.- (haut) Communiste, meurs , comme tu as vécu.
Schere saute dans le trou, s’y allonge.
Abram.- (tendant la pelle à Bock) Exécute contre lui, la sentence que j’avais prononcée contre toi.
Bock.- (prenant la pelle, off, la tête vers le ciel, priant) Etre tué comme Isaac, ou tuer comme Abraham, n’est ce pas la même preuve d’amour ? Que tu veuilles que je sois sacrifié, ou que je sacrifie, j’obéis, Seigneur.
Abram.- Allez.
Bock recouvre Schere de terre,et la figure, sans état d’âme, consciencieusement.
Abram.- Arrête. (Abram se jette à genoux par terre) Mais cet assassin vous le tuerait vraiment. (il se précipite, se met à genoux, découvre la tête de Schere, qui inspire avec force, et tousse avec force) Debout damné de la terre.
Schere sort, secoue ses habits.
Abram.- C’est le monde renversé. L’incroyant est la victime, le croyant est l’assassin. (montrant la fosse à Bock) Mort à l’assassin.
Bock.- (priant la tête et les mains vers le ciel, off) Abraham, va-t-en, offre-moi ton fils en holocauste, au lieu que je t’indiquerai.. .. Parce que tu as fait cela, que tu ne m’as pas refusé ton fils unique, et que ton fils unique ne s’est pas refusé à moi, j’établirai une alliance entre toi et mon peuple.
Abram.- Qu’est-ce que tu attends ?
Bock saute dans le trou, et s’y allonge. Abram tend la pelle à Schere.
Abram.- (à Schere) Lui, ou Barrabas. Rappelle-toi Bach (il dit : Barrrr), la Messe selon St Mathieu : (chantant) Barrabam. Tous.
Tous.- (chantant) Barrabam.
Schere.- (à Bock) Œil pour œil, je suis ta loi, Juif.
Bock.- (priant off, yeux et mains vers le ciel) Accueille-moi, Seigneur Dieu, dans ton sein, comme Abraham.
Schere recouvre Bock de terre. Après quoi, Abram saute sur la terre, et la tasse à l’endroit du visage avec force et longuement.
Abram.- (aux 11, montrant Schere et la fosse) Voilà l’amour que ces amis des l’humanité portent aux plus réprouvés, parce que qui est plus réprouvé qu’un Juif ?… … (à Schere) Constate le décès. (Schere découvre le visage de Bock, qui ne vit plus) Dieu lui avait insufflé dans ses narines, le nazi lui a désufflé de ses narines. Terre glaise, il est retourné en terre glaise. .. … (il sort sa liste, barre un nom, aux frères Hamber) Pompes funèbres Maccabée frères, remplissez votre office. (à tous) Au camp, gaiement. (Tous sourient)Vorwärts. Ei zwo, ei zwo, ei zwo. On chante Ali alo. T
Tous.- (chantant) Ali alo.
Ils sortent. Deux des soldats SS restent. Hamber David et Hamber Salomon se placent de part et d’autre du corps. Hamber David se cache le visage de ses mains.
Hamber Salomon.- Je t’en prie, ne te mets pas à la place de ceux qui ne sont plus, tu ne les sauveras pas et tu te perdras en plus.
Hamber David.- (se reprenant) Sois heureux, frère Juif, que deux frères Juifs t’honorent d’un cortège funèbre.
Ils le soulèvent, l’un par les épaules, l’autre par les genoux, en chantant, en sourdine, avec solennité, ils sortent, suivis des deux soldats.
Kommandantur.
Maison des Abram. Johanna transpirante retourne avec peine le jardin. Paraît Kurt, qui va droit à Johanna, et pointe le doigt sur elle.
Abram.- Le moustique zinzine à vos oreilles. Puis il ne zinzine plus. Avec force vous vous claquez le front. Vous croyez lui avoir réglé son compte. Et puis, soudain le zinzinement reprend. Je savais que tu reviendrais à la charge. (Il lui prend la bêche des mains)
Johanna.- Je n’enrôle que moi, Kurt.
Abram.- Je te laisserai faire ? Pour qui me prends-tu ?.. .. …Comme je sais, que quand tu as une idée en tête, tu ne l’as pas ailleurs, je te fais une proposition : je ne le ferai pas, tu ne le feras pas, nous le ferons faire. J’userai de la recommandation du commandant, de puiser pour nos travaux à la maison, dans notre matériel actif. Je sais quelqu’un.
Johanna.- Un prisonnier chez nous ? Il n’en est pas question.
Abram.- Il sera cantonné dans le jardin.
Johanna.- C’est mon jardin, pas celui du camp.
Abram.- Il fera l’ingrat du travail : retourner la terre. Tu en auras l’agrément : semer, récolter.
Johanna.- Nous nous sommes tenus aseptisés. Je ne veux pas que l’infection de ton camp nous contamine.
Abram.- Tu ne verras dans le jardin que son dos. Il viendra, bêchera, s’en ira. .. .. Intouchable, il se reconnaît pour intouchable. Hors caste, il se reconnaît pour hors caste. Sa race est habituée à être interdite de stationnement dans les communes : le bannissement est pour elle, une seconde nature. Fie-toi à moi.
Johanna.- Un Bohémien ? Il a une première nature avant ta seconde : chaparder.
Abram.- Si quelque chose disparaît, c’est lui qui disparaît. .. .. Johanna, il te dit un mot, je lui arrache la langue, il tourne un œil vers la maison, je lui arrache l’œil, il tourne la tête, je la lui décapite. C’est le seul de tous, dont je suis sûr. … … Je l’accompagnerai, il ne saura pas même s’il y a quelqu’un dans la maison. On peut faire l’essai, non ? J’y vais de ce pas. Tu ne touches plus à la bêche ?
Johanna.- Non, non.
Il emporte la bêche avec lui, rentre dans la maison, et sort, avec le sac à ordures.
Au camp.
Avant le repas. Temps libre. Abram, bêche ne main, s’approche d’Ingo, qui se jette à genoux et baisse les yeux.
Abram.- Ingo
Ingo.- Que les yeux du Seigneur Commandant ne se posent pas sur le sale Bohémien, il ne veut pas que sa vue les souille.
Abram.- A partir de demain, tu bêcheras mon jardin, chez moi, Ingo.
Ingo.- (gémissant) Pitié, non. Je suis indigne. Pitié.
Abram.- (Ingo gémissant, faisant non de la tête) Tu tourneras le dos à la maison, je veux que tu ignores qui y habite, si c’est mon fils ou n’importe qui. Tu n’auras les yeux que sur ta bêche. Si j’apprends que tes yeux ont glissé une seule fois vers la maison, je les crèverai.
Ingo.- (gémissant) Rien ne trahit mieux la répugnance du Seigneur Commandant. Je le supplie d’écouter son haut le cœur. Il me vomit, je le dégoûte. Par pitié. Faites-lui son sort.
Abram.- Je te fais ton sort : tu bêcheras mon jardin. Je t’appelle tout à l’heure.
Ingo reste prosterné et gémissant, et faisant non de la tête. Abram s’éloigne.
Temps libre avant le repas. Hamber Salomon et Hamber David adossés à la baraque.
Hamber David.- (en indiquant l’horizon) Au-delà, est-ce qu’il y a encore des gens qui font leurs courses, prennent le tram ? Cette obscénité d’aller au cinéma, au théâtre, de s’asseoir à une terrasse se pratique-t-elle encore dans un lieu quelconque ? Perdus dans cette cuvette, loin de tout regard, qu’est-ce qu’on a encore comme réalité ? .. .. Et si la vie était ça : vivre dans un camp ? Chose étrange, il me semble que je menais, avant, une vie futile, et que la vraie vie, je la vis maintenant.
Hamber Salomon.- (lui prenant les bras fraternellement) Tu vaux par ce que tu vivais avant, non par ce que tu vis maintenant, David.
Hamber David.- Heureux de t’avoir, Salomon. Ils vont.
Siewert s’approche de Schere,l’emmène à l’écart, montrant sous sa blouse un journal.
Siewert.- Le communiste. A Moscou, le parti communiste est devenu une nouvelle Inquisition. Vichinsky est le nouveau St Dominique. Les procès de Moscou sont une farce sanglante d’aveux spontanés. Les plus purs des communistes, Zinoviev, Boukharine, 30 000 des plus fidèles officiers de l’Armée Rouge ont été passés par les armes. Des armées de communistes ont été déportés au Goulag. Des populations entières sont déplacées du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est. Quand est-ce que les taies te tomberont des yeux ?
Schere.- (agressif, lui arrachant le journal, et le cachant sous sa blouse) J’ai été en Union Soviétique. Crois-tu que j’ai été aveugle ? Schere va se cacher de la vue des miradors, sort le journal de sa blouse, lit, et pleure.
De nouveau, Hamber David et Hamber Salomon.
Hamber David.- Pour le sacerdoce de l’art, je m’étais dit : tu sacrifieras l’amour, tu sacrifieras la famille. J’ai renoncé à tout pour l’art, en retour, l’art ne m’a rien donné. J’ai renoncé à l’humain pour l’art, et mon art est absent d’humain. … Le comble : la seule chose dont je m’honore dans ma vie, c’est de ce gagne-pain d’employé d’assurances, dont j’attendais, justement qu’il me permette d’écrire : j’étais plus heureux de clore un dossier de sinistre que de terminer un écrit, avoue. .. .. .. Je suis passé à côté de tout. Ceux qui me chérissaient le plus, étaient ceux que je chérissais après tout le reste. On comprend les choses quand il n’est plus temps. Il met sa main sous le bras de Salomon.
Bettler seul, allant et venant.
Bettler.- (off) Combien de livres précieux lus ? Tout oublié, leur contenu, leur titre, jusqu’au nom de leur auteur. Moi-même, ce que j’avais fait, qu’il me semblait qui comptait, est-ce que je me souviens encore de ce que c’était ? (Venant et allant.)
Bettler.- (off) Qu’est ce que j’avais bien pu découvrir, dont j’étais si fier ? Mes chers livres : quel pouvait être leur auteur, leur titre, leur contenu ? Mes chers carnets ? Qu’est-ce que j’avais pu y écrire de si rare ? Fenêtre ouverte, coup de vent, tout est envolé. Un silence.
Bettler.- (off) .. ..Il me semble que j’avais une femme, des enfants, un appartement ? Ces souvenirs ne sont-ils pas plutôt des souvenirs d’un autre ?.. .. Tu avais des choses faites, tu avais des choses à faire, tu avais des choses en train : qu’est-ce que ça pouvait bien être ? J’ai as perdu toute mémoire. Il va te falloir que je refasse toutes mes études, depuis la maternelle. (faisant mine d’enfourcher un cheval, et galoper) A dada sur mon bidet, quand il court, il fait des pets, prout prout tra la la… .. Du pipi, du lolo, carafi, carafo, du triage, du coco.. ..Je crois que je monte d’une classe. .. ..Une poule poularique, jambes courtes et bancaliques a 4 poussins poulariques, jambes courtes et bancaliques. ..Tu as raison, Je n’ai pas tort, Baise mon croupion, Nous serons d’accord. (Il va.)
Passent Kaefferkopf et Nichts.
Nichts.- Toute ma vie, j’ai travaillé avec le plus de conscience possible, je n’ai jamais été absent au travail un seul jour, je n’ai jamais flagorné un seul de mes supérieurs-je trouvais cela déshonorant-, j’ai toujours payé fidèlement mes impôts-j’étais même heureux de les payer-, je donnais tout mon salaire à ma femme, je ne l’ai jamais trompée, je ne buvais pas, je ne fumais pas, je me souciais de mes enfants, (montrant le camp) et voilà ma récompense.
Kaefferkopf.- Conclusion ? Vous étiez un imbécile. C’est bien fait pour vous, mon vieux.
Ils passent.
De nouveau Hamber Salomon, Hamber David.
Hamber David.- Ce qui me désespère, c’est ce que j’ai fait de toutes ces années de liberté. Toi, tu as fait quelque chose, moi j’ai fait : rien. Et c »est toi qui vas vers moi.
Hamber Salomon.- Crois-tu que ce soit une vie de gagner sa vie trop bien ? Quand on gagne trop d’argent, quelle est la seule ressource ? Le dépenser à se distraire ? N’avoir pour seule ressource que s’amuser, est-ce que ce n’est pas une misère ? Quand on aimerait tant avoir l’esprit de sérieux ? Ma seule consolation, pour sauver ma pauvre vie d’argent, de travail, de réussite sociale, a été d’essayer de participer à ton écriture. Un silence.
Revient Bettler.
Bettler.- ..Ah. Je monte à l’école primaire. J’ai faim, Mange ta main, Garde l’autre pour demain, Et ta tête, Pour les jours de fête. Adada sur mon bidet. Quand il court, il fait des pets. (chantant) Au feu les pompiers V’là la maison qui brûle Au feu les pompiers V’là la maison brûlée. C’est pas moi qui l’ai brûlée C’est mon oncle Jules C’est pas moi qui l’ai brûlée C’est mon oncle André. (Il va.)
De nouveau Hamber Salomon et Hamber David.
Hamber Salomon.- Apparemment ces tueurs en série sont en bonne santé, ils se portent bien. On peut en conclure que le mal fait partie de l’homme autant que le bien, puisqu’il maintient en santé également.
Hamber David.- Un sale poulailler, derrière la ferme, sans plus une herbe, boueux, aux murs oranges de saleté, au grillage rouillé et troué, crois-tu que ce soit un sujet pour un peintre ? Comment peut-on être à la fois du côté de la victime et du côté de l’assassin ? Tu me demandes trop. (Ils vont.)
Bettler s’en revient.
Bettler.-Je monte au collège… .. (chantant) Combien j’ai douce souvenance, du joli lieu de ma naissance.. .. (parlé) La fille de Minos et de Pasiphaë.. .. Est-ce toi, chère Elise, ô jour trois fois heureux.. ..Dans un chemin montant sablonneux, malaisé, six forts chevaux tiraient un coche… … Quousque tandem, Catilina, abutere patientia nostra ? .. .. Dakruoen gelassassa. Comment se fait-il, que je ne me souvienne que de ce que j’ai appris par cœur ?.. .. Sans nos livres, sans nos écrits, comme notre savoir est maigre. Que me reste-t-il ? Mon esprit. (un silence) Après tout, peut-être est-ce le principal ? (Il va).
Sirène. Siewert prend le chaudron, va chercher la soupe. Entrent dans le block les 9, Kaefferkopf bousculant les autres pour être le premier.
Dans le block.
Prenant leur gamelle, Kaefferkopf en tête, tous font la queue. Siewert entre la soupe et les cubes de pain, sert tout le monde. Tous vont s’asseoir à la table, et mangent. Kaefferkopf avale sa soupe et mange son pain à toute vitesse. Puis, il va entre les prisonniers picorer les miettes, se met à quatre pattes, picore les miettes de pain tombées par terre, suit le chemin vers où était Siewert. En passant, Schere, hilare, du pied lui montre une miette.
Kaefferkopf.- Je t’emmerde, sale coco.
Schere.- Avec cette miette, crois bien que tu ne m’emmerderas pas même d’une petite crotte… …Est-ce que tu es capable de quitter ta chair un peu et de grimper jusqu’à ton esprit ? Raisonne : pour ramasser cette miette, tu utilises les muscles des jambes et des bras ; tu dépenses plus de forces que tu n’en gagnes.
Kaefferkopf.- T’occupe. C’est mon estomac, pas le tien.
A table. Kaefferkopf, l’assiette vide, s’assied à côté de Nichts, qui se force à manger.
Kaefferkopf.- (lui montrant la place à côté de lui) Vous permettez ?
Nichts.- (se levant à demi) M. l’Inpecteur Général.
Kaefferkopf.- Vous semblez n’avoir guère d’appétit.
Nichts.- A vrai dire, je n’ai pas tellement faim.
Kaefferkopf.- Est-ce que vous êtes d’accord avec moi, quand je vous dis que ceux qui occupent de hautes places ont de plus hauts besoins, que ceux qui occupent une basse ? Que qui dépense une plus grande énergie nerveuse a besoin de plus de nourriture ? Que sensibles en plus comme ils sont, ils souffrent des privations plus que les autres ?
Nichts.- (lui tendant son assiette) Servez-vous.
Kaefferkopf.- Au moins, quelqu’un ici a gardé le sens des vraies valeurs. (Il mange la soupe avidement)
Schere.- (à Nichts) Depuis quand son estomac a priorité sur le tien ?
Nichts.-C’est malgré moi, M. Schere. Lorsqu’un catholique, devenu incroyant, visite une église, en passant devant le chœur, malgré lui, il fait la génuflexion.
Schere.- Des deux, qui fait le magnifique ? Qui s’ôte la nourriture de sa bouche pour la donner à l’autre ? Et qui picore les miettes par terre comme un poule ?
Kaefferkopf.- Je vous préviens, M. le communiste. Vous jouez les taupes, vous creusez des galeries, vous minez le camp, mais un beau jour, au moment où vous vous y attendrez le moins, une bêche vous tranchera en deux.
Schere.- Achève de déchoir : moucharde.
Kaefferkopf.- Qui que ce soit qui vous dénoncera, il accomplira un acte de salubrité publique. Je ne vous cache pas, que mon cœur ne réprimera pas un certain contentement.
Tous sortent dans la salle d’eau laver leur gamelle. Quand tout le monde est sorti, Kaefferkopf sort un mégot, une allumette, et fume, en dissipant la fumée.
La voix d’Abram.-(hurlant du dehors) Ingo dingo.
La voix d’Ingo.- J’arrive.
Ingo sort en courant.
Kommandantur.
La villa des Abram. Johanna, dans le salon est de côté, pour voir sans être vue. Dans le fond du jardin, le dos d’Ingo, qui bêche.
Johanna.- (elle s’en va, revient, au public, en montrant du doigt Ingo) Comme il prend son temps : un coup de bêche lent après un coup de bêche lent. On voit qu’il veut faire durer la tâche. ….(elle s’en va, revient, s’approche de la fenêtre, se penche, idem) … Il s’appuie sur la bêche, il se penche. (elle le singe) Ah, je me sens mal, je me meurs, vite des sels. S’il croit que quelqu’un l’épie derrière la fenêtre, il se trompe. (Elle rentre, va, vient, de la cuisine au salon, du salon à la cuisine, l’épiant sans cesse)
Un peu plus tard.
Johanna.- (off, au public) Il ne tourne pas la tête même d’un quart de tour. Les yeux sur sa bêche, il l’enfonce, soulève la bêchée, la retourne, du tranchant tranche trois fois la bêchée, et renfonce la bêche à côté. Il ne va ni ne vient d’un seul pas. C’est comme si pour lui, il n’y avait pas de maison derrière lui. .. … Il est si peu là, que si je ne pensais pas à lui sans cesse, je l’oublierais. Seul le bruit lointain de la bêche me rappellerait qu’il est là, ou, quand je passerais au salon et que je regarderais dans le jardin.
Un peu plus tard. Derrière la vitre du salon.
Johanna.- (off) … … Supposé qu’il suppose que la maîtresse de maison l’observe, peut-être coquetterie, ne serait-il pas tenté de lui montrer son profil, s’il n’en était pas trop mécontent ? .. .. Maintenant, s’il ne le montre pas, peut-être a-t-il un visage, dont il n’a pas trop à se louer. … Elle n’arrête pas de l’épier. (Voyant Abram arriver, elle passe dans la cuisine.)
Entre, pressé, Abram, qui, au passage, regarde Abram.
Abram.- Johanna. Je viens voir comment ça se passe.
Johanna.- (entrant, innocente) Quand il m’arrivait de le regarder, il n’avait pas une parcelle de lui ailleurs que sur sa bêche.
Abram.- (avec un geste qu’il avait raison) Un nègre, la pensée de sa peau noire ne le quitte pas de sa vie.
Johanna.- J’aurais un service à te demander. Et puis non : ce souci s’ajouterait à tous tes soucis. Je m’en voudrais d’exploiter mon Kurt.
Abram.- S’il y a une chose qui me plaît, c’est de te servir.
Johanna.- Puis que nous sommes si contents de son travail, pourquoi ne pas continuer à l’employer, après ? Nous avons à côté de la maison 2 stères de bois, qu’il faudrait scier en bûches, et entasser dans le bûcher.
Abram.- Ordonnez, Madame. C’est commandé.
Johanna.- (l’embrassant sur la joue) Tu es un ange. (off, au public) Je le verrai de face.
Abram.- (criant) Ingo.
Ingo.- (se tourne, de loin, la tête courbée, s’agenouille) Seigneur Commandant.
Abram.- (le montrant en riant à Johanna) Quand tu auras terminé le jardin, tu scieras le bois du réduit, en bûches, et tu les empileras dans le bûcher. Je te préparerai la scie et le chevalet.
Ingo.- (gémissant) Seigneur Commandant. S’il vous plaît. Ne me faites pas commettre ce sacrilège. Votre réduit et votre bûcher sont des lieux sacrés et inviolables, interdits aux profanes.
Abram.- Ils sont à côté de ma maison, non dans ma maison, patate.
Ingo.- Plaise au Seigneur Commandant d’épargner à son réduit et à son bûcher le sale contact et la sale odeur du sale Bohémien.
Abram.- Tous les deux sont plus sales que toi, tu te saliras plus que tu les saliras. Arrête tes simagrées.
Ingo.- (gémissant) Le Bohémien est indigne du réduit et du bûcher du Seigneur Commandant.
Abram.- Tu feras, un point c’est tout. Allez.
Abram en riant, donne un baiser à sa femme, entre dans la maison, prend les ordures et sort. Johanna entre dans la maison. De côté dehors, plus proche, Ingo ne se gêne plus pour aller et venir,se montrer de face. Johanna s’approche de côté, derrière le rideau, elle épie Ingo.
Johanna.- (off) Pourquoi se cachait-il le visage ? Il se juge si mal ? Est-ce qu’il ne sait pas qu’il est beau, n’était sa couleur… … Sa couleur de tête de Maure, ces cils et sourcils qui, comme un noir feuillage, ombragent les larges bassins de ses yeux noirs, accrocheraient bien des cœurs d’homme, s’il était une femme. … .. (se regardant dans la glace pendue au mur) Race blanche, maladive, lait caillé, moisissure blanche, aube d’un blanc sale, qui enflammée se fait rubiconde, comment oses-tu te proclamer supérieure à cette race de blé noir, de plein soleil, de plein vent, à cette peau basanée, à ce hâle magnifique ? Brouillard filandreux, nappe de brume froide, pâlis de ta lividité, rougis de tes rougeurs…(contemplant Ingo)… Où est ce voleur de poules, ce magicien, ce sorcier, ce voleur d’enfants, ce mangeur de chair humaine, cet empoisonneur de sources ? Je ne vois qu’un dieu des bois et des forêts, un dieu du vol et du mensonge, un dieu de la musique…. … .. .. Que se passe-t-il, Johanna ? La terre gelée de mon cœur, sonnante sous tes pas, soudain amollie, dégèle par un printemps inattendu. Dieu. Tu étais comme retraitée, éteinte, comme endormie d’un avant-dernier sommeil, tu te réveille, vive, sensible, charnelle. (Johanna sort.)
Johanna, peu de temps après, revient, dresse sur la petite table de la terrasse, un petit couvert, y place une tarte, une tasse, une petite assiette, une assiette de dessert, une petite cuiller, une petite fourchette, apporte le café, coupe une part de tarte, la place dans l’assiette de dessert.
Johanna.- (haut) M. Ingo. (Ingo arrête son travail, en la tournant baisse sa tête vers Johanna) A un artisan qui vient chez une bourgeoise faire de gros travaux, la bourgeoise intéressée ne lui sert-elle pas une collation, pour que, touché par son geste, il travaille mieux et plus vite ? (à Ingo, avec un geste) Ingo, je vous parle. Respectez-moi, répondez-moi.
Ingo.- (se mettant à genoux, courbant la tête) Grâces soient rendues à Madame la Commandante.
Johanna.- (s’agenouillant comme lui) A vous humilier, vous m’humiliez. S’il vous plaît.
Ingo.- Ma place est à vos pieds.
Johanna.- Mon mari et moi faisons deux. Faites-moi honneur, M. Ingo, traitez-moi en égale.
Il se lève, elle se lève après lui.
Johanna.- (faisant un geste vers la table) Dédaigner ce que je vous ai préparé, c’est me dédaigner. Je vous en prie.
Ingo, tête baissée, en faisant un large tour au large de Johanna, s’approche de la table, prend la fourchette, pique une petite parcelle de sa part, la mâche longuement, boit une toute petit gorgée de café, repose la tasse.
Ingo.- (s’inclinant) Je me suis régalé.
Faisant le même détour, s’inclinant au niveau de Johanna, il retourne à sa scie.
Johanna.- Vous avez à peine touché.
Ingo.- Je n’avais qu’une petite faim.
Johanna.- Vous n’avez goûté qu’un bout de fourchette. Ce n’était pas bon ?
Ingo.- (s’inclinant) Que grâce soit rendue à Mme Commandante. Il y a longtemps que je n’avais pas fait un aussi délicieux repas…(il lève les yeux, voit que Johanna considère sa tenue, il met les mains devant, comme il peut) … Que vos yeux veuillent s’épargner le contact de ma tenue, de peur que la vue de ma tenue ne les souille.
Johanna.- … … Votre tenue ne vous salit pas, elle salit ceux qui vous en ont vêtu.
Ingo s’incline, lève les yeux le temps d’un regard, les baisse aussitôt.
Johanna.- (off) Dieu que cet air timide, m’affaiblit. Serai-je ce que je ne suis pas ? Je suis séduit par un homme, comme s’il était une femme. Je découvre en moi une nature inversée. Que j’ai honte.
Elle pose assiette, couvert, verre, bouteille et plat sur le plateau, rentre le tout, et revient, et de côté observe Ingo, par la fenêtre, en se cachant du rideau.
Johanna.- (off) Quel rivale ai-je à la ronde ? Aucune. A qui ai-je à le disputer ? A âme qui vive. Peut-il s’enfuir ? Il est sous trop bonne garde. S’il est à quelqu’un, à qui est-il, sinon à moi, si je veux bien ? J’en peux faire ce que je veux, lui donner de la liberté, ou non, ou seulement autant qu’il me plaira. Il est à moi, mais seulement autant que je le veux. Il est ma femme, si je le veux, et si je le veux, je peux jouer à l’homme. Où et quand aurai-je dans ma seule main, un aussi beau jeune homme ?
A demi cachée, à regarde Ingo. Sirène. Ingo s’arrête, va déposer la bêche dans le réduit, s’a genouille, s’incline et sort.
Le terre-plain, devant le block 00. Tous, attendant Abram.Bettler portant le bras en écharpe de chiffon. Siewert entre.
Siewert.- Les gars, il va y avoir distribution de courrier tout à l’heure.
Kaefferkopf.- Qu’est-ce que je vous disais ? Ils sont moins inhumains que vous pensez. Vous avez trop de parti pris contre eux.
Un silence.
Bettler.-(off) Je lui ai plu tel que j’étais, tel que je suis, je ne lui plairais plus. Si elle m’écrit, elle écrit à quelqu’un qu’elle ne reconnaîtrait plus.
Nichts.-(off) Si elle ne m’écrit pas, jamais elle ne pourra me priver de l’amoureux savoir que j’ai d’elle. Et si elle m’écrit, quel que soit ce qu’elles disent, quelques lettres tracées de sa main chère me suffiront : je poserai ma main sur sa main posée.
Schere.-(off) La différence entre moi et elle, c’est que moi, je ne peux penser qu’à elle, mais elle, environnée de tellement de choses et d’êtres, il est impossible qu’elle ne pense qu’à moi. Comment pourrais-je lui en vouloir, si elle ne m’écrit pas ?
Zaccarias.- (off) Est-ce qu’elle m’écrira ?
Kaefferkopf.-(off) Justice va m’être rendue. Ma femme va m’annoncer que le malentendu est dissipé, que je vais être rétabli dans mon ancienne place.
Entrent Schiesser, un petit brasero à la main, qu’il pose, Abram, un paquet de lettres dans la main.
Abram.- (hurlant) En rang par quatre. Triple distance. (Tous courent se placer) (montrant Siewert) La machine volante a dû vous informer qu’il y aurait du courrier. (prenant la 1ère lettre) A tout seigneur tout honneur. Inspecteur Général mon cul.
Kaefferkopf.-(réjoui) Présent.
Abram.- Ta femme ne t’a pas écrit à toi, mais à nous. Suite à ton arrestation, elle est allée à la Gestapo, elle s’est plainte qu’à cause de la mauvaise conduite de son mari, injustement, elle ne touchait plus ses émoluments. La Gestapo a fait un geste : elle lui a offert un poste de femme de ménage dans l’Administration. Elle l’a postulé et l’a obtenu. Elle fait dire à son mari, qu’en raison de son arrestation infamante, elle a demandé et obtenu le divorce
Kaefferkopf.- Le sergent est-il certain qu’il n’y a pas de confusion de noms ?
Abram.- (ravi, lisant) « Divorce prononcé entre Kaefferkopf Pâquerette Eudoxie Frieda née Loch, et Kaefferkopf Alcide, Térence. »…(Abram jette les feuilles dans le brasero) … Zaccarias Narcisse, artiste décadent
Zaccarias.- Présent.
Abram.- Du front de l’Est, une carte postale de sa femme Wilhelmine, engagée dans une troupe féminine de variétés pour le plaisir de la troupe, avec ces quatre mots : « Ah, c’est autre chose. » (Abram jette la carte postale dans le brasero) .. ..Hamber Salomon.
Hamber Salomon.- Présent.
Abram.- Carte postale des Bahamas. Partie correspondance, : « Ciel d’azur, mer turquoise, plage de rêve, séjour enchanteur, Emmanuelle. » (Il jette la carte dans le brasero) Hamber David.
Hamber David.- Présent.
Abram.- Lettre d’une Miléna : « Je suis au même étage, juste en face, je te fais coucou. » (il regarde le cachet qui oblitère le timbre) Ah.
Hamber David.- Le prisonnier n°03 Hamber David, juif, prie le sergent de lui dire d’où la lettre a été envoyée.
Abram.- (regardant l’enveloppe, faisant la grimace) Je ne te dessinerai pas la chose d’un trait trop net. Je te la laisserai dans le flou artistique. Je ne veux pas que tu puisses dire que les SS sont inhumains…. .. Bettler.
Bettler.- Présent.
Abram.- De ta femme. Il a paru quelque chose de toi en Amérique, et ça fait un tabac. L’ennui, c’est que ça n’a pas paru sous ton nom, mais sous le nom de Heim, qui, paraît-il est un de tes élèves. Cet usurpateur t’a volé ton manuscrit… … Nichts
Nichts.- Présent.
Abram.- De ta femme un court mot : comme tu ne reviens, ni ne réponds, je t’informe que me suis remise en couple. .. .. Schere
Schere.- Présent.
Abram.- (montrant de loin une carte bordée de noir, riant jusqu’aux oreilles) Regrets. Un de tes frères est mort.
Schere.- Le détenu N°010 Schere, communiste, prie le sergent de bien vouloir lui préciser si c’est Jean ou si c’est Louis.
Abram.- Ce qui est inhumain dans la mort, c’est que celui qui meurt ne choisit pas de mourir. Je serai moinsinhumain qu’elle : je te laisse choisir celui qui est mort : celui que tu aimais bien, celui que tu aimais moins, comme tu voudras. Choisis ainsi dans le menu les regrets de ton goût. (Il jette le carton dans le brasero.) .. .. Et puis, flûte, je ne suis pas un facteur.(il jette le reste dans le brasero, leur donnant une fiche) Bettler, Kaefferkopf, infirmerie.
Schiesser sort, emportant le brasero. Bettler, Kaefferkopf sortent.
Abram.- (hurlant) A l’usine. En rangs par deux. Vorwärts. Ei zwo, ei zwo, ei zwo.
La voix d’Hamber David.- (off, chuchotant) Qu’est-ce qui est moins douloureux : mourir de faim, mourir d’une piqûre de phénol, en se noyant dans sa gamelle, ou d’une rafale de mitrailleuse ?
La voix de Salomon.- (off, chochotant) Ces lettres sont toutes trop d’un même style : elles sont toutes écrites par la même personne. Devine par qui.
Ils sortent.
Infirmerie.
6 patients, dont Kaefferkopf, Bettler. Entrent le sergent Kuntz en blouse blanche, qui fait office d’infirmier, à côté d’une table sur laquelle sont posés 6 dossiers, puis, se tenant à la porte du cabinet, en blouse blanche, le lieutenant Baudis.
Kuntz.- (à tous) Tas de simulateurs. Absentéisme, demandes d’arrêt de travail, tout ça sera vite diagnostiqué. Venez, que je vous palpe. (Il donne des coups poings et de pieds à tous, tous s’enfuient, sauf Kaefferkopf et Bettler)
Kuntz.- (à Kaefferkopf, agacé) Qu’est ce qu’il a ?
Kaefferkopf.- (s’adresse à Kuntz, mais surtout à Baudis)Dans la rue, en marchant, on croise un passant comme les autres, qui sur le moment ne vous dit rien.
Kuntz.- (à Kaefferkopf, puis regardant Baudis) C’est ça ta maladie ?
Baudis.- Laissez, sergent.
Kaefferkopf.- L’ayant passé, soudain vous le remettez : c’est un homme connu, vous avez vu sa photo dans les journaux mille fois. Vous vous retournez : votre regard confirme votre pensée : c’est bien lui.
Kuntz.-(jetant un coup d’œil sur Baudis, agacé)Ton nom ?
Kaefferkopf.- Kaefferkopf Alcide Térence.
Kuntz.- (agacé, cherche le dossier de Kaefferkopf ) Oui ?
Kaefferkopf.- (à Kuntz/Baudis) Un quelconque semble quelconque comme tous les quelconques, mais peut-être ne faut-il pas se tromper, c’est peut-être quelqu’un de connu. Non pour me vanter, mais pour me placer, j’ai fait des études dans une haute école. Grâce à ma place au concours de sortie, j’ai été nommé à un haut poste. Tout en travaillant, j’ai poursuivi mes études, passé d’autres concours, gravi des échelons, ainsi, je suis devenu Inspecteur Général.
Kuntz.- (agacé) Contre ton exemple, mon contre-exemple, cancre. J’ai fait mes études à la seule école primaire, le seul examen que j’ai réussi, c’est le certificat d’études, et encore avec rattrapage. Tu es détenu, et je suis sergent.
Kaefferkopf.- (à Kuntz/Baudis) Tout Inspecteur Général que j’étais, j’ai toujours eu pour principe, d’obéir au gouvernement quel qu’il soit, principe, qu’aucun gouvernement ne peut récuser. Cela ne m’a pas empêché d’avoir pour le parti nazi, qui prônait un pouvoir fort, de la faiblesse. Un de mes employés, M. Klapperbursch était délégué du parti nazi : je lui ai accordé des heures, des salles, des crédits, je lui ai prêté notre imprimerie.
Kuntz.- Question. Que penses-tu de la Gestapo ?
Kaefferkopf.- (id) J’ai applaudi. Elle manquait.
Kuntz.- Crois-tu que la Gestapo remplit sérieusement sa mission ?
Kaefferkopf.-(id) S’il en est une qui la remplit, c’est bien elle.
Kuntz.- Qu’elle multiplie tellement les contrôles, les vérifications, les recoupements, qu’aucune erreur n’est possible ?
Kaefferkopf.- (id) C’est certain.
Kuntz.– Que penses-tu des camps ?
Kaefferkopf.- (id) Ils étaient de toute nécessité.
Kuntz.- En conséquence, de quoi tu te plains ?
Kaefferkopf.-(id) La seule erreur, qu’on peut comprendre et excuser, c’est l’erreur de personne. Je crois que j’ai été pris pour un autre.
Kuntz.- (ouvrant le dossier) Kaefferkopf Alcide, Térence ? Tu avais un employé, délégué nazi, du nom de Klapperbursch Wilhelm ?
Kaefferkopf.- (id) Je ne crois pas trop m’avancer en disant que je m’en étais fait un ami.
Kuntz.- C’est lui qui t’a dénoncé. Il est Inspecteur Général à ta place. . .. ..(il regarde Baudis qui est impassible, toise Kaefferkopf, fait son tour) Epaules fuyantes ; poitrine creuse ; ventre tout plissé, mais qui avant était ; pas de hanches, à la place des fesses ; pieds plats ; cheveux et yeux châtain sale ; figure fuyante : le type même du sémite. Plutôt que tous les concours dont tu as essayé de te rattraper plus tard, tu aurais mieux fait de réussir ton concours à la naissance. .. .. (le claquant à tour de bras) Tu vas aller bosser, espèce de tire-au-cul. (il lui donne un coup de pied au cul) Tu vas te manier le train ?
Kefferkopf s’enfuit.
Kuntz.- (à Bettler, agacé) Lui ?
Bettler.- (à Kuntz, montrant sa main rouge et gonflée) Je me suis sottement blessé à un fil de fer, ma main s’est infectée.
Kuntz.- Et tu veux un congé de maladie.
Bettler.- J’ai perdu la précision de mes gestes. Je n’ai plus mon efficacité à l’usine. Je ne demande qu’un coup de lancette, et de l’alcool à 90 °
Kuntz.- Et une semaine de convalescence.
Bettler.- Non. Je veux aller à l’usine. L’équipe m’attend.
Kuntz.- (à Baudis) Lieutenant, un malade. (Baudis fait un signe qu’il peut aller, Kuntz salue et sort)
Baudis soigne Bettler.
Baudis.- Je vous ai souvent observé, M. Bettler. Au milieu des ruines que sont les prisonniers, vous êtes debout comme un menhir… La curiosité me démange de savoir ce qui vous tient… Vous avez bien quelque chose : un dogme, une foi, une croyance.
Bettler.- Pardonnez-moi.
Baudis.- Vous n’avez rien ?
Bettler.- Si… .. Moi.
Un silence. Baudis observe Bettler.
Baudis.- N’est-ce pas bien de la présomption ?
Bettler.- Ma peau, ce sont mes murs : à l’intérieur de ces murs, je suis chez moi. Ai-je tort de penser que charbonnier est maître chez lui ? Qu’un autre se veuille maître de moi, en plus de lui, est-ce que ce n’est pas plutôt cela de la présomption ?
Silence.
Baudis.- .. .. Vous êtes Alsacien. Me diriez-vous comment vous nous jugez, nous, Allemands ?
Bettler.- Pardonnez-moi. Juger m’est impossible.
Baudis.- Impossible ?
Bettler.- Un juge, s’il veut bien juger, ne doit vivre ni dans les conditions du demandeur, ni dans les conditions du défendeur. Pour bien juger, un juge doit vivre à l’écart. On ne peut à la fois faire et juger.
Baudis.- Pour vous, les faits n’ont-ils pas force probante ? Une victoire aussi totale sur tant de peuples que la nôtre, n’est-elle pas la preuve de la supériorité de notre race ? Nous avons rallié tant d’esprits, mis à bas tant de corps, convaincu les uns, vaincu les autres : est-ce que cela ne fait pas notre valeur claire et évidente?
Bettler.- Vos prémisses sont brillantes, j’en donne acte. Sauf que peut-être il faudrait-il attendre que la conclusion donne raison à votre syllogisme ? Juge-t-on une œuvre, quand elle est en cours de fabrication, ou quand elle est achevée ?
Baudis.- C’est vrai.
Un silence.
Baudis.-Avez-vous quelques notions des soins à porter à des malades ?
Bettler.- J’ai le diplôme de secouriste.
Baudis.- Voulez-vous être mon infirmier ? Bettler fait un geste vers Baudis, pour lui dire que c’est à lui de décider. A partir de demain, vous l’êtes. Je donnerai les ordres.
Baudis enlève sa blouse, se retrouve en uniforme, se coiffe de sa casquette. Il fait signe à Bettler de passer, et sort.
Kommandantur.
Le bureau de Le Commandant, la porte ouverte. Le Commandant. Entre Dietrich, qui reste à la porte.
Chorknabe.- (à Le Commandant) Commandant, Kelch.
Le Commandant.- (se retournant, inquiet) Quoi, Kelch ?
Chorknabe.- Il faut que vous interveniez. Il file un mauvais coton. .. .. ..J’habite en face de lui, j’ai des insomnies. Chaque matin, à 4 heures, il sort de chez lui, en short et en maillot, et va courir dans les bois. Vous devriez le voir à son retour : visage tiré, yeux exorbités, haletant, blême, se tenant aux murs comme s’il était ivre. Hier, il est revenu avec au front une bosse grosse comme un œuf de pigeon, qui lui a coulé aujourd’hui en tache violette sur l’œil. Je lui ai demandé ce qui s’était passé, il a ri « C’est encore de moi. Il a fallu que je ramasse une souche ». .. Il y a aussi les repas. A table, il vous fait parler de vous, pique un bout de carotte qu’il mâche pendant des éternités, puis vous fait parler de vous et de vous, à la fin il jette sa serviette en papier sur son assiette pleine, et jette le tout. Quand on lui dit qu’il ne mange pas, il répond qu’on ne sait pas comme il se goinfre entre les repas. Vous avez vu les fronces à son pantalon, il les ramasse derrière sous la ceinture. C’est devenu un squelette. On dirait un détenu.
Le Commandant.- Je vais lui parler.
Le Commandant va à la porte, cherche quelqu’un des yeux, appelle : Kelch, en faisant signe de la main. Kelch entre, en casquette, dissimulant une claudication, l’oeil au beurre noir, l’extrémite de deux doigts bandés, qu’il essaie de cacher.
Kelch.- (saluant réglementairement) Heil Hitler.
Le Commandant s’approche de lui, regarde son œil au beurre noir, le questionne du visage.
Kelch.- (riant) L’imbécile s’est ramassé une pelle sur une souche. (Le Commandant tire le bras gauche, déplie la main, regarde le pansement autour de l’extrémité de deux doigts,Kelch rit) L’expert en gaucherie. J’avais aiguisé mon couteau pour couper de la viande : c’est ma viande que j’ai coupée. (Le Commandant le force à marcher, Kelch ne peut s’empêcher de claudiquer) (riant d’un rire forcé) Je réussis au moins une chose : mes actes manqués. Je n’ai pas vu trou dans le sentier. (les larmes lui venant aux yeux) Si vous étiez charitable, commandant, vous ne souligneriez pas mes maladresses.
Le Commandant.- Pourquoi courez-vous aux aurores ? Vous ne vous dépensez pas assez tout le jour ?
Kelch.- (se montrant) Vous m’avez vu ? Maigrichon, longiligne, des épaules de poule, des mollets de coq, une tête réduite de Jivaro. Je suis pour les SS une insulte vivante. Ne me reprochez pas d’essayer de me refaire.
Le Commandant.- A vous vouloir autre que vous, Kelch, vous allez perdre ce qui fait que vous êtes vous. Vous avez quelque chose que personne n’a, à quoi nous tenons tous, et que je ne veux pas que vous perdiez, (Kelch l’interroge du regard) Votre inusable gentillesse.
Kelch.- C’est vous qui êtes trop gentil envers moi.
Le Commandant.- Vous vous faites du souci pour chacun. Dès que vous le pouvez, vous prenez le service de vos camarades.
Kelch.- Ce que vous ne savez pas, c’est que tout cela est intéressé. J’essaie de me faire pardonner ce que je suis. Je vous en conjure, commandant, passez-moi sous silence.
Kelch recule vers la porte, les mains suppliantes, et sort.
Le Commandant.- (allant à la porte, s’adressant aux officiers) Messieurs.
Entrent les officiers, Kelch entre Dietrich et Chorknabe, les écoutant, les approuvant, riant, la secrétaire, les officiers se placent derrière leur chaise.Derrière Kelch, s’assied Baudis.
Le Commandant.- Heil Hitler.
Les officiers.- Heil Hitler. (tous s’assiéent)
Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est ouverte. Communiqué du Ministère de l’Information. (lisant) « Le Reich ne cherche plus l’ennemi au loin, c’est l’ennemi qui cherche le Reich. A ses frontières, tous les Allemands, au coude à coude, forment ses remparts vivants. Les vagues auront beau assaillir les falaises de granit, contre le roc elles se fracasseront et se briseront, en mille éclaboussures. L’Allemagne demeurera invaincue. »
Dietrich.- Traduction : les Américains ont débarqué en Normandie, les Russes ont atteint la Vistule.
Chorknabe.- Des 24 heures allemandes, Dietrich, tu parles de la nuit, pas du jour. Chaque soldat allemand se fera tuer sur place plutôt que de céder une parcelle de la Terre Allemande. Ou c’est nous, qui serons un charnier, ou ce sont les Alliés : devine lesquels.
Silence.
Le Commandant.- (agitant une feuille, riant) J’ai reçu une réponse de l’IG Farben, à notre offre. Ecoutez. « M. le commandant, nous avons bien reçu votre offre de prix, mais nous estimons que 200 RM par femme est un prix excessif.
Chorknabe.- Qu’est-ce que je disais ? Ils ont pensé à juste titre qu’on se moquait d’eux.
Le Commandant.- (riant, lisant) « Nous n’avons pas l’intention de payer plus de 170 RM. » (Chorknabe, Dietrich sourient)
Zange.- (éclatant de rire) J’ai eu tort, j’aurais dû proposer 500 RM, ils nous en auraient offert 470.
Le Commandant.- (lisant) « Si le prix vous convient, nous sommes prêts à prendre livraison : il nous faudrait approximativement 150 femmes. Au lieu d’attaquer l’expérience en fourchette basse, et d’accroître la prise par petites doses, comme nous faisions avec le matériel animal, ou avec les Allemandes qui s’offraient à l’expérimentation, nous l’attaquerons tout de suite en fourchette haute, ce qui nous fera faire bien des économies d’argent et de temps»
Zauge lève la main, faisant signe au Commandant de s’arrêter un instant, Zange écrit quelque chose. Pendant ce temps, Kelch, qui s’oublie, se gratte le côté arrière de sa tête si furieusement, qu’un filet de sang coule sur la nuque. Baudis lui saisit la main, et l’ôte de sa tête. Kelch se retourne et affectueusement, lui serre la main en signe de remerciement,regarde ses ongles ensanglantés, et place sa main sur la nuque pour la cacher. Le Commandant a remarqué la scène.
Zange.- (aux officiers, brandissant un papier) J’ai calculé, ça nous fait un bénéfice net de 25 000 RM. Ce n’est pas rien.
Dietrich.- Les prisonnières n’y perdent pas, puisqu’elles expérimentent un somnifère. Au pis, si l’expérience ne réussit pas, elles passeront en dormant d’un sommeil à l’autre.
Le Commandant.- (lisant) « Si vous êtes d’accord, préparez-nous 150 femmes, qui soient si possible dans un état de santé analogue à celui de l’Allemande : cela nous permettrait d’établir une posologie exacte. Sitôt qu’elles seront prêtes, nous en prendrons livraison : veuillez nous prévenir. Croyez, M. le Commandant.. »
Zauge.- Voilà un bon marché de conclu.
Un silence.
Le Commandant.- (posant la feuille, et des yeux faisant le tour de table) Avant de clore la séance, il faut que je soulage ma conscience. Une chose ne cesse de me tracasser : la nourriture des prisonniers. Nous devons aux actifs qui travaillent en usine pour nous, une nourriture, qui les fasse regagner les forces qu’ils dépensent à leur travail. Ils sont visiblement sous-alimentés. Certains sont des squelettes.
Dietrich.-Il y a une chose qui m’étonne, c’est que plus ils dépensent de forces, plus ils semblent en avoir. L’homme a merveilleusement la vie dure. Pour ma culture personnelle, je suis intéressé par savoir jusqu’où ils tiendront. J’aimerais avoir quelque connaissance sur ce sujet, pour le cas où je serai envoyé au front de l’Est.
Chorrknabe.- De toute façon, commandant, vous savez quel est le point de vue de l’administration : le but n’est pas de conserver la masse, le but est de la clairsemer.
Un silence.Le Commandant, dex yeux fait le tour des officiers.
Le Commandant.- La séance est levée. Lieutenant Baudis, s’il vous plaît.
Tous se lèvent, sortent, sauf Baudis, qui s’approche du Commandant, et Kelch, qui reste au fond du bureau.
Le Commandant.-(à Baudis, bas) Baudis, Kelch se gratte furieusement la tête ?
Baudis.- Il est affecté d’un psoriasis. C’est une tache rouge/violette, qui cause un fort prurit. On n’en connaît pas la cause. On ne sait pas comment le traiter. On sait seulement que son évolution est chronique. Je ne veux pas jouer à Freud et vous donner des verges pour me faire battre, je pense que sa cause est psychologique.
Baudis sort, en passant, pose la main sur l’avant-bras de Kelch, qui lui sourit affectueusement, lui étreint les bras de ses deux mains, et s’approche du Commandant.
Kelch.- Commandant, je sollicite de votre bienveillance d’accepter que je demande ma mutation.
Le Commandant.- (soulagé, allant à son bureau) Enfin, vous entendez raison. Accordé. Je demande pour vous, sur le champ, un changement d’affectation. Que préférez-vous, France, Norvège ?
Kelch.- Ne m’avilissez pas plus vil que je suis, commandant. Si je démissionne du Corps Noir des SS, c’est pour m’engager comme simple soldat, sur le front de l’Est.
Le Commandant.- Ici, c’est l’Enfer, là-bas, c’est l’Enfer de l’Enfer.
Kelch.- Je veux sauver ce qui me reste d’honneur. Je veux me réhabiliter à mes yeux. .. ..(devant l’attitude du commandant, suppliant) Depuis que j’ai pris cette décision, je me sens déjà mieux. Sauvez-moi, commandant.
Le Commandant.- Bien.
Kelch.- Quelle reconnaissance je vous ai. Merci. (Il lui serre les mains avec gratitude)
Le Commandant remplit une feuille doublée d’un carbone, qu’il donne à signer à Kelch, détache le double qu’il donne à Kelch.
Kelch.- (saluant) Heil Hitler.
Le Commandant.- (lui serrant la main de ses deux mains) Kelch.
Sort Kelch, laissant le Commandant songeur.