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De chancelier par entêtement et obstination à caporal, puis à rien.
Acte 1
Berlin. La nouvelle chancellerie.
Le bureau de Hitler au fond. Au-devant, la salle de réception, dont les murs et le plancher gardent trace des tableaux et des tapis enlevés, meublée de meubles de jardin. Au mur une carte de la Grande Allemagne, l’Allemagne et les pays conquis et occupés sont en noir.
Entre Günsche, qui ôte de la carte l’Ukraine, les Etats Baltes, la Pologne, la Hongrie, la Tchékie, la Grèce, l’Italie, le Danemark, la Hollande, la Belgique, la France, puis une partie de l’Allemagne de l’Est, dont la Silésie, et une partie de l’Allemagne de l’Ouest, celle de l’autre côté du Rhin. Seuls restent en noir, en plus de l’Allemagne du centre, une partie de la Roumanie, la Norvège, la Courlande, une partie des Balkans, le Nord de l’Italie.
Günsche va vers la double porte qui donne dans le couloir, et l’ouvre en grand. Entrent 2 SS, qui se mettent à droite et à gauche de la porte, puis, Hitler, voûté, traînant la jambe, la main gauche en poche et Bormann, une serviette à la main. Günsche, reste au-delà de la double porte ouverte, la barrant.
Bormann.- (montrant les murs et le plancher) En raison des bombardements, nous avons dépouillé la chancellerie de ses riches habits de gala, et nous l’avons revêtue d’une simple tenue de campagne.
Hitler.- Ca n’a rien pour me déplaire. Cette nudité me rappelle les chers taudis de ma jeunesse.
Hitler regarde la carte et va s’isoler près de la fenêtre.
Hitler.- (off) .. Parti de Berlin dans le soleil étincelant de la gloire, 6 ans après, de retour, rideaux baissés, lumières éteintes, en train fantôme, parmi les trains de banlieue…Tout est foutu ..Ont-ils fait assez bombance, tous, ont-ils assez ripaillé, et au moment où le garçon présente la note, je paierai seul ? Ils cracheront avec moi, ces salopards. .. ..L’espérance est un charlatan trompeur. Je ferai qu’ils espèrent contre toute espérance jusqu’à la seconde même où ils rendront l’âme.. Mes chevaux, mes chiens, mes esclaves, mes femmes, mes enfants, mon Bormann, mon Berlin, mon Allemagne, je veux que tout aille, avec moi, avant moi, dans le trou. Je veux des funérailles nationales. ..(haut) Bormann?
Bormann.- Führer ?
Hitler.- Juste là, dites-moi ce que vous pensez que je pense.
Borman.- Je pensais que vous pensiez : du haut où nous étions, voilà où nous sommes tombés.
Hitler.- (off) Achève : dis que c’est moi le coupable, je tombe à genoux, je bats ma coulpe : Mon père, j’ai péché. C’est ma faute, ma très grande faute.
Bormann.- Le silence du Führer est assez parlant. Je sais bien que dans sa peur de nous froisser, il n’ose le dire.
Hitler.- (off) Il va oser. Fais ta prière, Adolphe. Tends-lui ton pistolet.
Bormann.- Son dégoût est tel qu’il lui répugne de dire le nom du coupable. Je le dirai à sa place. La faute de la défaite incombe,
Hitler.- (off) Je meurs.
Bormann.- .. .. au peuple allemand. Le peuple allemand est indigne de son Führer. Le peuple allemand est une chiffe molle. La route est trop pénible pour lui, entraîné par son sac, il s’affale lourdement au bord de la route. Mais le Führer peut compter sur ses fidèles lieutenants : au knout, nous allons le faire se lever et marcher.
Hitler.- (off) Quelle idée de génie ai-je eue d’avoir donné à ce fonctionnaire assoiffé de pouvoir la puissance absolue..(haut).. Briefing dans une heure.
Bormann.- A vos ordres.
Hitler va vers la double porte. Günsche fait un signe.
Paraissent Greta Schroeder, Traudl Junge, portant chacune une petite valise, Morell, porteur d’une petite valise de médecin.
Hitler.- (allant vers elles, montrant Bormann) Après le ciel bas, chargé de nuages lourds de son front, que le bleu de vos yeux et le soleil de vos sourires, est une belle éclaircie, Mesdames. (à Günsche) Enfermée dans un QG austère, recluse dans un petit compartiment, fatiguée par un voyage interminable, votre fragilité a bien souffert. Günsche, je vous confie mes secrétaires. Gâtez-vous, choyez-vous. Vous êtes notre bonne santé, quand nous sommes malades.
Les deux secrétaires s’inclinent et sortent.
Hitler.- (rappelant Günsche) Günsche, vous sortirez Blondi. Trop longtemps, trop cruellement, elle a été incarcérée dans le train, dans une cage. Faites-lui goûter dans le parc la liberté à laquelle elle a droit. Sort Günsche.
Hitler.- (emmenant Morell) Mon cher Hippocrate, il faut que je fasse appel à votre art (il sort sa main de sa poche, et la montre à Morell tremblante) Personne n’était plus maître de lui que moi, et personne ne l’est moins. Ma main vit d’une vie indépendante, ma salive coule aux coins de ma bouche, mon système digestif, à ma honte, fait des siennes. J’ai été tellement volontaire, que je ne peux même plus actionner ma volonté à n’être plus volontaire. Vous allez me choisir parmi vos poisons le contre-poison adapté. S
ortent Morell et Hitler par le couloir. Bormann entre dans le bureau d’Hitler.
On entend la sirène de début d’alerte, puis des pas pressés qui descendent les escaliers, puis le bruit haut d’une escadrille de bombardiers, puis la sirène de fin d’alerte, des pas plus lents, qui montent les escaliers.
Entre Göring, rattrapé par Goebbels.
Goebbels.- (saluant) Reichsmarschal Göring.
Göring.- (l’arrêtant, parce qu’il a quelque chose à lui dire) Joseph. .. .. Joseph, Dieu sait que pendant ces 12 ans nous nous en sommes donné à cœur joie. C’a été 12 ans de folie, de démesure. (montrant le ciel) Apparemment le reste du monde n’est plus tellement d’accord. On pourrait leur promettre d’être sages.
Goebbels.- J’y pensais.
Göring.- Parle-lui, toi. Tu as la langue bien pendue.
Entre, du bureau de Hitler, Bormann.
Göring.- (allant vers Bormann, faisant un Knicks) Révérende mère, nous autorisez-vous de nous entretenir avec sœur Adolphine, (montrant le bureau de Hitler) au parloir ?
Bormann.- Vous vous moquez de moi, Reichsmarschall. (les précédant, il ouvre la porte du bureau)
Göring.- (faisant au passage un Knicks devant Bormann)Dieu vous bénisse, ma Mère.Göring,
Goebbels, Bormann entrent dans le bureau.
Entrent du couloir Himmler et Fegelein, Fegelein allant, venant en regardant.
Fegelein.- Führer.
Himmler.- (effrayé, de la main il lui fait signe de parler bas) Pas si fort. Le titulaire est chatouilleux sur son titre.
Fegelein.- Führer tout de même, parce que je n’en ai qu’un. Au risque de vous déplaire, Führer, je me hais ici, autant que je hais ici.
Himmler.- Wilhelm, vous seul m’aimez vraiment. Vous me portez une attention muette incessante, vous vous inquiétez d’une ombre sur mon front, d’une pâleur sur ma joue, d’un silence, d’une rêverie. Vous, au moins, je suis certain que Bormann ne vous ralliera pas à lui. . ..Vous avez quelque chose que je n’ai pas : l’art de plaire, avec quelques chose en plus, d’ingénu. Vous savez trouver le chemin des cœurs. Il se noue ici tant d’intrigues meurtrières, qu’il faut, pour ma sauvegarde, que je ne les ignore pas. Aimez-moi, Fegelein, acceptez.
Fegelein.- J’accepte à une condition, que je vous retrouverai chaque semaine.
Himmler.- Acceptée. Je vous rappellerai officiellement à moi. Le prétexte sera de vous donner du courrier secret à transmettre au Führer. Vous, de votre côté, vous me ferez rapport de ce qui se passe ici.
Fegelein.- Entendu. (Ils se serrent la main avec force)
Entre Bormann par la porte du bureau de Hitler. Il va vers Himmler.
Bormann.- Reichsführer SS Himmler, heil Hitler.
Himmler.- Reichsleiter Bormann, heil Hitler.(présentant) Le lieutenant-colonel SS Hermann Fegelein sera mon attaché SS à la Chancellerie du Führer.
Fegelein.-(Fegelein fait le tour de Bormann, appréciant.) Ah oui oui. Oui oui oui, oui oui.
Bormann.- (souriant) Qu’est-ce que c’est que ce oui oui oui, oui oui ?
Fegelein.- La lutte pour le pouvoir n’est pas un concours de beauté, on n’y trouve pas de Miss Allemagne, je pensais. Je m’attendais à trouver un nez écrasé, un front bossu. (s’inclinant)Je m’aperçois que je me trompais.
Bormann.- (à Himmler, riant) Dites, votre attaché démarre sur des chapeaux de roue.
Himmler.- Il ne s’embarrasse guère de protocole. Excusez-le.
Fegelein.- J’ai été trop familier. Je ne voulais pas vous offenser, Reichsleiter.
Bormann.- Cette spontanéité me change de tous ces calculateurs, qui tournent sept fois la langue dans leur bouche.
Fegelein.- Quand ma langue s’entretiendra avec la vôtre, au moins mes yeux ne souffriront d’aucun déplaisir.
Bormann.- Apprenez que votre plaisir sera partagé, jeune homme.
Bormann.- (l’invitant) Reichsfuhrer.(souriant, à Fegelein) Si vous voulez bien attendre.
Bormann invite Himmler à entrer dans le bureau. On entend des bruits de bottes, Bormann ferme la porte du bureau sur Himmler, et va vers la porte du couloir. Fegelein va s’asseoir sur une chaise de jardin.
Entrent le général Guderian, chef d’Etat-Major, le général Krebs, le général Burgdorf.
Bormann.- Général Guderian, heil Hitler.
Guderian.- Reichsleiter, heil Hitler. (présentant) Général Krebs, mon adjoint. Général Burgdorf, adjoint du général Krebs. Tous trois s’inclinent.
Guderian.- J’espère, les faits persuadant mieux que les paroles, que le retour du Führer l’a convaincu mieux que moi.
Bormann.- D’après les résultats passés, Général, je me fie, figurez-vous, plus à lui qu’à vous. (l’invitant à entrer dans le bureau de Hitler) Général.
Guderian et Bormann entrent dans le bureau de Hitler.
Krebs.- Le général Guderian désapprouve le Führer, qui est son supérieur hiérarchique.
Burgdorf.- Ont désapprouvé le Führer de la même façon : le général Zeitler : le général Zeitler a été limogé ; le général Rundstedt : le général Rundstedt a été limogé ; le général Geyr : le général Geyr a été limogé ; le général Sperrle : le général Sperrle a été limogé ; le général Hadler : le général Hadler a été limogé : le général Schwerin : le général Schwerin a été limogé. Un général allemand ne reste pas général huit jours. Le général Guderian désapprouve le Führer : le général Guderian sera limogé.
Krebs.- Bien qu’il soit mon supérieur hiérarchique, je désapprouve le général Guderian.
Burgdorf .- Et vous approuvez Führer. Vous serez promu à la place du général Guderian. Moi, comme je vous approuve et que vous approuvez le Führer, je serai promu à votre place. J’aime assez cette logique militaire.
Fegelein se lève et approche d’eux.
Fegelein.- Lieutenant-colonel Fegelein, attaché du Reichsführer Himmler auprès de la Chancellerie. Heil Hitler.
Krebs et Burgdorf.- Heil Hitler.
Fegelein.- Avouez, Messieurs, officiers supérieurs, et ici, quelle chance on a.
Burgdorf.- (amusé) Ah ? Krebs fronce le sourcil, Burgdorf interroge Fegelein d’un œil amusé.
Fegelein.- Payés grassement pour gagner, payés aussi grassement pour perdre, dans l’abri le plus sûr d’Allemagne : avouez que la fortune nous comble. Généraux quoi qu’il arrive : si nous gagnons, nous gagnons, si nous perdons, nous gagnons quand même, puisque nous gagnons quand même notre solde.. .. (Burgdorf éclate de rire) .. .. Et puis, entre nous, connaissez-vous dans l’histoire de l’Allemagne, des généraux qui aient mieux fait que nous ? Au cours d’une même campagne gagner la Tchéquie, la Bulgarie, la Pologne, la Grèce, le Danemark, la Hollande, la Belgique, la France, et dans la foulée, reperdre la France, la Belgique, la Hollande, le Danemark, la Grèce, la Pologne, la Bulgarie, la Tchéquie. N’est-ce pas beau comme tout ? Au cours de la même guerre, vainqueurs à l’endroit et vainqueurs à l’envers : non seulement, nous avons été victorieux de notre côté, mais aussi victorieux en face. Comme le dit notre brillant stratège, : victoire totale plus défaite totale égale guerre totale. Que ne peut le génie allemand, avouez.
Burgdorf éclate de rire, donne un coup de poing amical sur le bras de Fegelein, pendant que Krebs a gardé le sourcil froncé.
Krebs.- Je n’apprécie pas vos railleries, lieutenant-colonel.
Burgdorf.- (à Krebs) Général, on n’a pas tellement l’occasion de rire. C’est de l’humour anglais.
Krebs.- Anglais en plus. Votre humour grince trop. Il me déchire les oreilles. Laissez-le de l’autre côté de la Manche, voulez-vous ?
Sort du bureau Bormann.
Burgdorf.- (montrant Fegelein) Dites donc vous avez là un fameux lascar.
Bormann.- (souriant) Il vous plaît ? J’en suis heureux. (aux deux généraux) Je vais vous conduire dans vos chambres, dans le bunker.
Saluant Fegelein, Burgdorf, Krebs et Bormann sortent par le couloir. Fegelein va à la fenêtre.
Au bout d’un instant, entrent timidement Eva Braun et Gretl Braun.
Fegelein.- (les voyant, s’écriant) Dieu de Dieu, Mesdames. C’est Aphrodite en plein couvent. Savez-vous que nous sommes ici dans une caserne, id est un monastère ? (Eva Braun se met à rire) Les militaires fonctionnent entre hommes, en circuit fermé, exclusivement. C’est la famille tuyau de poêle. Ils se font la cour entre eux, se promeuvent, se montent, se grimpent les uns sur les autres, strictement. Comme des moines. Et vous venez jouer les diablesses dans le bénitier.
Eva Braun.- Vous vous caricaturez vous-même, lieutenant-colonel. Vous en êtes.
Fegelein.- Pardon, si j’ai fait ma cour, c’est pour arriver au plus vite au sommet. J’ai cherché comme eux un haut grade, mais à leur différence, c’est pour n’avoir plus à l’exercer. Je déteste commander autant qu’obéir. Qu’est-ce que suppose commander ? S’assurer sans cesse d’être obéi : la barbe. Il est vilain de forcer quelqu’un de faire quelque chose malgré lui. J’ai horreur de brutaliser autant que d’être brutalisé. Il n’y a qu’une chose que j’aime : c’est aimer et être aimé. Je n’ai grimpé l’échelle de Jacob, que pour accéder à l’Olympe, résidence des dieux, (faisant une révérence) et des déesses. La vérité est que je ne suis pas fou des Messieurs, mais de leurs dames.
Les yeux de Fegelein vont d’Eva à Gretl, de Gretl à Eva.
Eva Braun.- (présentant) Ma sœur aînée.
Fegelein.- J’aurais deviné qu’elle avait paru avant vous : elle a été le brouillon. (Il fait la révérence) Puis est venu le propre.
Eva Braun, riant, lui rend sa révérence. Entre par le couloir Bormann.
Bormann.- (souriant) Je vois que vous avez fait connaissance.
Eva Braun.- Approximative.
Fegelein.- Nous nous sommes présenté nos extérieurs.
Bormann.- Ce jeune homme charmant est le lieutenant-colonel Hermann Fegelein, attaché du Reichsführer Himmler auprès de la Chancellerie.
Fegelein.- C’est le rébarbatif prétexte.
Bormann.- Wilhelm, Eva Braun, l’amie du Führer.
Fegelein.- (interdit) L’amie ?
Eva Braun.- (faisant la révérence) La tendre amie. L’amie de cœur.
Fegelein.- (confus, se courbant) J’ai commis un impair. Je vous supplie d’avoir de l’indulgence pour mon sans gêne. Je vous conjure de me pardonner, Madame.
Eva Braun.- Ma personne vous a plu, non mes relations. Ma personne s’en est trouvée flattée.
Fegelein.- (la tête toujours courbée) Ma franchise a été trop naïve.
Eva Braun.- Elle m’a trop plu.
Fegelein.- (off) L’amie du Führer n’a rien retenu, la femelle a tout gardé pour elle. Ta maladresse est devenue adresse. Fegelein, tu es un génie.
Bormann.- (à Eva Braun) Le Führer m’a demandé de vous conduire à lui, dès votre arrivée, Melle Braun. Sortent Bormann et Eva Braun.
Fegelein.- (off) L’occasion de nous rapprocher du Führer, nu à nu, s’offre, au vol saisissons-la. (haut, à Gretel) Madame.
Gretl.- Mademoiselle.
Fegelein.- (off) Elle n’est pas mariée : Fortune, tu roules pour moi. (haut) L’île sauvage me laissera-t-elle accoster à sa rive ?
Gretl.- Vous n’avez pas pris autant de précautions lorsque vous avez accosté ma sœur.
Fegelein.- Votre sœur est d’abord facile, d’accès aisé, sa plage est douce, son port vous ouvre grand les bras. C’est un dépliant publicitaire qui cherche à séduire le touriste. Votre île à vous, au contraire est sauvage, farouche, escarpée, elle fronce les sourcils à l’étranger avec ses hautes falaises. Je n’ai abordé l’île abordable, que pour étudier comment accoster l’autre. Un silence.
Gretl.- Je n’étais que le brouillon de ma sœur, disiez-vous.
Fegelein.- Je n’ai voulu que brouiller son attention. Un silence.
Gretl.- C’est à elle que vous avez essayé de plaire.
Fegelein.- De plaire à elle je voulais passer à plaire à vous.
Un silence.
Gretl.- Vous êtes un homme dangereux, que toute femme devrait fuir.
Fegelein.- La beauté d’une fille facile est commune. La beauté rare est la beauté d’une femme difficile. Le vrai charme est celui secret, qui se réserve. ..(Gretl se tourne à demi pour sortir) .. La seule chose que je vous demande, Mademoiselle, c’est de ne pas m’interdire de vous approcher, cette fois non par occasion, mais par intention.
Gretl.- A la condition que vous ne m’interdirez pas de me défier de vous.
Fegelein.- Je me défierais de vous, si vous ne vous défiiez pas de moi. Gretl sort, croisant Bormann .
Bormann.- Vous ne perdez pas votre temps. Vous avez déjà vos entrées dans le gynécée. A voir comme facilement vous accrochez les atomes, est-ce que vous accepteriez de me servir ?
Fegelein.- J’ai deux maîtres : le Führer et le Reichsleiter Bormann.
Bormann.- Le parti en ma personne a un œil sur chaque foyer allemand, à l’exception d’un seul, celui de qui vous savez. Souvent les révolutions sont des révolutions de palais. Voulez-vous être mon œil au trou de serrure du sérail ? Il est du devoir du grand inquisiteur de s’enquérir de la pureté de la foi nazie jusque dans le saint des saints.
Fegelein.- Je ne rêve que de servir le Reichsleiter.
Bormann.- J’en étais sûr.. .. A propos, le Führer ne s’oppose à ce que vous assistiez au briefing.
Fegelein.- (joignant les mains) Vous êtes mon ange.
Fegelein et Bormann entrent dans le bureau de Hitler.
La salle des cartes.. Au mur, la même carte rectifiée de l’Allemagne, le bureau de Hitler, la table des cartes. Göring, Goebbels, Himmler, Speer, Guderian, Krebs, Burgdorf, Bormann, Fegelein. Précédé des deux SS, entre Hitler, la main tremblante dans la poche. Les 2 SS se placent de côté et d’autre de la porte.
Tous.- Heil Hitler. Htiler se tait.
Hitler.- (saluant mollement de sa main valide) Heil.
Il se met à la tête de la table, tous se mettent debout tout autour. Ostensiblement, il sort sa main tremblante de sa poche, regarde chacun avec attention, et la remet dans la poche.
Hitler.- Le briefing est ouvert. (tous s’assiéent) Visitons nos magasins : Mr le Ministre de l’ Equipement, où en sommes-nous des matières premières ?
Speer.-En évacuant la Bulgarie, la Pologne, la Grèce, la Silésie, les sources de nos matières premières se sont taries. Si de plus, nous évacuons la Roumanie, la source du pétrole se tarira aussi. En stock, en matières premières, fer manganèse, bauxite, pétrole, nous en avons, pour trois mois.
Hitler.- La marge est courte, mais nous avons une marge. Mr le Ministre de la Propagande, le moral de la population?
Goebbels.- N’a jamais été meilleur. La domestication de l’Allemand est parfaite. Nous avons réussi de faire de l’Allemand, ce que l’homme a fait de la vache et du chien. Bien que le Bon Pasteur ne songe qu’à l’égorger, le dépecer en gigots et côtelettes, le bon troupeau de brebis se presse avec amour contre son bon Pasteur. Si le bon Pasteur se jetait à la mer, tout le troupeau moutonnier se jetterait à la mer à sa suite, j’en suis certain.
Hitler.- (riant, applaudissant) Bien .. .. Général ?
Guderian.- Führer. Selon le rapport Gehlen, sur le front de l’Est, les Russes sont contre nous à 10 contre un. .. Führer, nous ne suffisons plus. Non seulement nous n’avançons plus, mais nous n’empêchons plus ceux d’en face d’avancer. Nous nous épuisons dans un vain corps à corps.. … A sauter tout près à pieds joints, on ne saute ni bien haut, ni bien loin, mais en reculant, en prenant de l’élan, on décuple le saut… ..Quand surviennent les temps de précarité, il ne faut pas hésiter, même si c’est avec un pincement au cœur, de puiser dans le compte épargne..(prudemment) ..Je demande que vous m’autorisiez à faire retraite, que vous me rappeliez les troupes allemandes qui occupent la Norvège, le Nord de l’Italie, les Balkans, la Courlande, et que vous ordonniez, à elles et à nous, de passer à la contre-offensive.
Hitler.- La Courlande, les Balkans, le Nord de l’Italie, la Norvège, rien que ça ? Pour l’apurement du passif, le chef de famille veut liquider le patrimoine ? Le commandant suprême veut que nous nous retirions des pays conquis ? Dirons-nous que ce que nous avons conquis, nous ne l’avons pas conquis ? Que ce qui est allemand ne l’est plus ? Trahirons-nous nos victoires et nos conquêtes ?.. ..Et non seulement cela, mais, en plus, le Chef d’Etat-Major Général demande à faire retraite. Le général a-t-il oublié ses cours de l’Ecole Militaire : qu’il y a plus de sûreté à se défendre qu’à faire retraite ?.. .. Marcher à reculons, c’est marcher en ayant à la fois les yeux devant soi et derrière soi. On est moitié en avant, moitié en arrière. C’est le meilleur moyen de se ramasser une gamelle. Mr le Chef d’Etat-Major Général, les meilleures positions sont celles où on est.
Guderian.- Führer. Il se fait un terrible massacre de jeunes gens.
Hitler.- Et alors ? Pour quoi est faite la jeunesse ? Les belles roses odorantes ne sont-elles pas faites pour être coupées et orner le salon ?.. .. Voulez-vous qu’un jeune homme s’épargne, se mégote, se mette de côté, pour vivre une vie lamentable à s’user à des riens, dans la déception et le désespoir gagner en rides, en graisse, en ventre, pour finir à son plus triste, à son plus faible, à son plus laid ? La jeunesse, général, est faite pour jouer au grand seigneur, flamber, se jeter par les fenêtres, se dilapider. Mourir au plus beau, au plus fort, dans la pleine gloire de la vie, pour une belle et grande cause, n’est-ce pas le plus beau des triomphes ?..(off) Ne me dis pas : et toi, le vieux ? ..(haut) D’ailleurs, de quoi vous souciez-vous ? Vous ne connaissez pas les lois de la nature ? Dès qu’une guerre creuse un déficit en mâles, la nature comble le déficit et multiplie le nombre de garçons. Ne vous occupez pas de ce dont la nature s’occupera mieux que vous. Vous êtes myope, général, vous avez trop le nez sur vos hommes. Levez donc les yeux, regardez donc ceux d’en face.. .. Pour vous répondre, l’Est se contentera de ce qu’il a.
On frappe fort deux coups à la porte.
Hitler.- (hurlant) Rein.
Entre un radio, une depêche à la main. Hitler le regarde.
Le radio.- (lisant la dépêche) Prusse orientale. Le général Reinhardt, que les orgues de Staline hachaient bataillon après bataillon, pour ne pas devenir une bouillie sanglante, a tenté une échappée et l’a réussie.
Hitler.- (hurlant) Le général Reinhardt est limogé.
Paraît un deuxième radio, une dépêche à la main.
Le radio.- (lisant la dépêche) Centre. Le général Hossbach était trop en terrain découvert. Des hauteurs, les Russes, comme des chasseurs postés, lui tiraient dessus et faisaient mouche à tout coup. Il a essayé de se dégager et y est parvenu.
Hitler.- (hurlant) Le général Hossbach est limogé.
Paraît un troisième radio, une dépêche à la main.
Le radio.- (lisant la dépêche) Le général la Harpe, le dos à la Vistule, pressé de toutes parts, a pu franchir la Vistule, et sauver son armée.
Hitler.- (hurlant) Le général la Harpe est limogé.
Sortent les radios.
Hitler.- (furieux) .. .. Les généraux savent commander, mais quant à obéir, macache. Leurs subordonnés désobéissent, ils sont sans scrupule : douze balles dans la peau. Eux désobéissent : ils savent que, de peur de porter atteinte au moral de l’armée, au pire, je les limoge. Cette fois, ça ne se passera pas comme ça : (à Bormann) je veux que Kaltenbrunner de la Gestapo les traite.
Bormann.- (prenant note) Kaltenbrunner les traitera.
Fegelein.- (off) C’est mon moment. (haut, furieux, avançant au premier plan) Et encore, le Führer est bien bon. Aux offensives, lorsque, de leur QG, à l’arrière, bien à l’abri, les généraux de la Wehrmacht lancent leurs soldats à l’assaut, ils sont impitoyables, ils les feraient tous tuer jusqu’au dernier, mais lorsqu’en défensive, eux sont mêlés à leurs hommes, et qu’ils risquent d’être tués , comme ils ont la retraite facile. Ces Messieurs entendent se conserver longtemps pour les défaites futures. La Wehrmacht fait honte à l’Allemagne. .. .. (à Burgdorf) Votre vareuse, général. (Burgdorf ôte sa vareuse et la lui donne, Fegelein la montre à tous) Couleur ? Feld-grau. Gris comme la boue. (Il la jette à terre et la piétine) Même à marcher dessus, on se salit. (Il s’essuie les bottes dessus)
Hitler.- (à Bormann) Qu’est ce qu’il lui prend ?
Bormann.-Le lieutenant-colonel est un fidèle trop fidèle. Il pèche par trop d’effusion de cœur. Le lieutenant-colonel Fegelein a déjà donné un acompte de sa dévotion envers le Führer, en diligentant l’enquête sur l’attentat von Stauffenberg.
Hitler.- C’était une tâche administrative. Où était son mérite ? C’est moi que visait l’attentat. Hitler tourne le dos à Fegelein. Fegelein, penaud, ramasse la vareuse, la brosse de la main et la rend à Burgdorf, en l’aidant à l’enfiler.
Fegelein.- (off) Aïe la gaffe. J’ai cru qu’il était comme tout le monde, que plus c’était gros, plus il l’avalerait. Le bougre est plus fin que je pensais. (haut, s’inclinant) Pardonnez-moi si je me suis laissé emporter.
Il sort.
Un silence.
Himmler.- (claquant des talons) La loyauté est mon honneur. Les SS et les Waffen SS sont votre ombre, Führer, derrière vous, à vos pieds. Ils mettent toujours leurs pas exacts dans les vôtres. Ils sont votre exacte silhouette à terre. ..Combattants des ténèbres, soldats obscurs, ils n’aspirent qu’à une chose : être reconnus et combattre au grand jour.
Hitler.- (tournant le dos ostensiblement à Guderian) J’avais confié à mes SS de basses œuvres : je leur confie de hautes. De tâches subalternes, je les promeus à de supérieures. Himmler, fidèle entre les fidèles, je vous nomme général en chef des armées de la Vistule, et vous donne pour mission de repasser la Vistule. .. .. A la VI° armée de panzers SS, qui comprend la division qui porte mon nom, et que commande le général Sepp Dietrich, je confie la mission de reconquérir la Roumanie et son pétrole aux Russes.
Himmler.- (claquant des talons) Les Waffen SS feront honneur au Führer.
Hitler.- (avec un geste) Nous verrons si l’opinion que les SS ont d’eux est justifiée.
Claque des talons et sort Himmler. Silence. Göring donne un coup de coude à Goebbels. Goebbels lève la main, Hitler d’un signe de tête lui donne la parole.
Goebbels.- Le Führer me permettra de citer un de ses anciens principes : que dans toute guerre il ne doit y avoir qu’un seul front. Je rappelle au Führer l’exemple qu’il nous avait donné, qui lui avait si bien réussi. Je propose que nous essayions de signer avec l’Union Soviétique un deuxième pacte de non-agression.
Hitler.-Que jamais l’Union Soviétique ne signera. Un tel pacte ne peut être signé qu’entre deux ennemis de même force. (de la main, montrant dans son dos Guderian d’un geste méprisant) Il faudrait auparavant que les professionnels nous rehaussent de quelques victoires.
Göring.- A l’Ouest, Führer ? Nombreux à l’Ouest, sont nos partisans : Quisling en Norvège, Mosley en Grande-Bretagne, Laval en France. Nous sommes le rêve des démocraties. Chacune aimerait un Hitler dans son pays. Elles et nous, sommes des alliés objectifs : nous avons un ennemi commun, les Rouges. Si nous leur tendions la main ?
On frappe fort deux coups à la porte.
Hitler.- Rein.
Entre un radio, porteur d’une dépêche. Hitler lui fait signe.
Le radio.- (lisant la dépêche) L’Agence Reuter communique. Les trois alliés Roosevelt, Churchill, Staline viennent de signer à Yalta un accord, par lequel ils s’engagent : 1. à exiger de l’Allemagne une capitulation sans conditions sur tous les fronts ; 2. à diviser l’Allemagne en 4 zones : une russe, une américaine, une anglaise, une française ; 3. à placer l’industrie allemande sous contrôle ; 4. à exiger de l’Allemagne qu’elle verse des réparations ; 5. à faire juger les criminels de guerre par un tribunal international ; 6. à interdire le parti nazi.
Hitler.- (éclatant de rire, à Göring) La réponse vous convainc, Reichsmarschall ? (à tous) Quelqu’un demande la parole ? Le briefing est clos. On entend à nouveau la sirène… .. S’ils croient que je vais leur obéir, chaque fois que la sirène sifflera, ils se trompent. A partir de maintenant, je coupe le sifflet au sifflet. Nos briefings auront lieu dans le bunker. Rompez.
On entend des bombardements au loin. Tous se précipitent et sortent. Sortent les 2 SS.
Le bunker. La cuisine de la diététicienne Marlène von Exner, où prennent aussi leurs repas les secrétaires. Entrent Traudl Junge, Greta Schroeder, portant un plateau-repas.
Marlène von Exner.- (passant pommes de terre et carottes, les mettant dans la soupe, sortant la tarte du four) Comment cet homme peut-il tenir en se nourrissant de pommes de terre, de carottes, de flocons d’avoine, d’huile de lin, et de tarte aux pommes ? Comment peut-il se traiter ainsi à la dure ? S’ imposer un tel régime de fer ? Il ressemble à l’artiste qu’il a refusé d’être : on dirait qu’il se serre sans cesse la ceinture. Le plus puissant du plus puissant pays mange comme le crève-la-faim, qu’il a refusé d’être.
Traudl Junge et Greta Schroeder mettent la table, posent une bouteille d’eau minérale la tête de l’assiette de Hitler, s’assiéent, attendent.
Entre Hitler.
Hitler.- Bonjour, Mesdames.
Les trois.- Führer.
Il s’asseoit, puis elles, mais Greta Schroeder,ostensiblement, de côté.. Marlène von Exner lui sert sa soupe. Hitler observe Greta Schroeder, et mange.
Hitler.- Mme Junge, vous avez des nouvelles de votre mari ? Il est sur le front, en Prusse Orientale ?
Traudl Junge.- Il m’a écrit qu’il était bien où il était.
Hitler.- Je regrette qu’il ne me regrette pas, parce que moi, je le regrette.
Un silence. Hitler ne quitte pas des yeux Greta Schroeder. Les trois mangent.
Hitler.- Mme Schroeder, je vais oser vous parler. Je supporte plus que vous me boudiez. Vous avez un reste de rancune vis à vis de moi, je le vois bien. Vous m’en voulez depuis le jour où je vous ai interdit de vous marier avec ce diplomate yougoslave. Vous ne m’avez pas compris : je ne pouvais tolérer qu’une de mes secrétaires préfère à un Allemand, quelqu’un d’Europe Centrale. C’était comme si vous me trompiez. Je ne pouvais tolérer ça.
Christa Schroeder.- Je vous avais entendu. Si je devais en vouloir à quelqu’un, ce serait à moi. Il n’aurait tenu qu’à moi de présenter ma démission.
Hitler.- Vous regrettez de ne pas l’avoir fait ?
Christa Schroeder.- Tout regret serait mal venu. Il faut croire qu’entre les deux situations, être à vos côtés ou être la femme de cet homme, j’ai préféré la première.
Hitler.- Je sens un lit de tristesse en vous.
Christa Schroeder.- Que je vous prie de me pardonner. Il est honteux de se laisser aller. Tristesse, c’est complaisance envers soi. Je ferai effort, je vous le promets.
Hitler.- (lui montrant la place en face de lui, Greta Schroeder s’y mettant, se levant à demi et s’inclinant) Soyez remerciée.
Un silence. Hitler avale. Les trois mangent, boivent, Marlène von Exner sert à Hitler la tarte aux pommes.
Hitler.- (à Marlène von Exner) Autrichienne et Viennoise, ma compatriote, vous ne me parlez jamais ni de l’Autriche, ni de Vienne. Vous ne recevez pas de nouvelles de là-bas ?
Marlène von Exner.- Si.. ..Dommage, Führer, dommage.
Hitler.- Dommage ?
Marlène von Exner.- Que n’êtes-vous, Autrichien, avec l’Autriche, comme vous êtes avec moi, Autrichienne. (Hitler et les deux secrétaires mettent le nez dans leur assiette) Est-ce que vous vous souvenez, Führer ? Combien l’Autriche était follement amoureuse du bel Allemand, à la belle carrure, de la demeure d’à côté. Elle ne rêvait que d’une chose, épouser son voisin. Rappelez-vous le jour inoubliable de leurs noces. Hélas, le mariage passé, le mari s’est révélé tout autre : jaloux, soupçonneux, autoritaire, grossier, violent. On n’entend plus dans la maison qu’hurlements, bruits de coups.. .. Pourquoi, Führer, donnez-vous à l’Allemand en vous, le pas sur l’Autrichien ?
Hitler.- Je n’espère qu’une chose, Melle von Exner, c’est qu’à la longue, l’Autriche vaincue vaincra son vainqueur.. (Il se lève). Mme von Exner, comment peut-on ne pas être végétarien ? Vos plats gavent la gourmandise même.
Il salue les femmes, qui se lèvent et le saluent, et sort.
Marlène von Exner.- .. .. . Ce qu’il ne sait pas, c’est que je triche. J’ajoute du beurre et de la crème. Ce qu’il aime, c’est ce qu’il croit qu’il ne mange pas. Les deux secrétaires éclatent de rire. Puis elles débarrassent la table.
Greta Schroeder.- Il est parti froissé. J’admire votre franc-parler.
Marlène von Exner.- Je mets les formes.
Elles sortent.