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9. Gagne-pain

 

Acte 5

 

 

Devant la Charge, venant de tout droit Barberine, Hugues.

Barberine.- Que diriez-vous, d’une petite maison, sur le haut d’Angers, dont la fenêtre de la cuisine s’ouvre sur un jardin herbu, clos de halliers touffus, de noisetiers épais, tout vivants de mésanges charbonnières, de rouges-queues, d’écureuils roux, planté d’un cerisier et d’un pommier, avec, de côté, un minuscule jardin potager, juste de quoi faire pousser persil, ciboulette, quelques laitues, cinq plants de tomates ?

Hugues.- Elle est selon mon cœur, si le loyer est selon notre budget.

Barberine.- J’ai fait une chose que jamais je n’ai faite : j’ai discuté le prix. Vous m’auriez entendue, vous auriez été fière de moi. J’ai soutenu avec honneur, mon rôle de gagne-petit. Savez-vous que, quand on gagne peu, il y a une certaine fierté à être rat ? J’apprends sur moi. Je ne me savais pas ce talent de grippe-sou. Un silence.

Hugues.- Pardonnez-moi. Dans un couple l’économie ne doit occuper que l’humble place d’employée de maison. Afin que nous ne soyons pas tout le temps à crier contre elle, je propose que nous lui imposions un règlement.

arberine.-C’est une sage idée.

Hugues.- Convenez que c’est à celui qui gagne le moins de veiller à ce que celui qui gagne le plus, ne gagne pas plus que lui. Avec votre approbation, je tiendrai les comptes.

Barberine.- Je suis d’accord.

Hugues.- Lavage des sols et nettoyage à grande eau sont des travaux déconsidérés, je propose que nous partagions la déconsidération.

Barberine.- (en colère, pointant son index sur Hugues) Moi vivante, jamais, je ne vous verrai à genoux, la serpillière gaufrée, à grosses mailles rayées dans vos mains gantées.

Hugues.- J’ai toujours mis mon point d’honneur à remplir toutes mes tâches ménagères. Je tiens à ce que nous les partagions.

Barberine.- Si vous touchez une serpillière, je vous préviens, la sirène aiguë de mes cris aigus déchirera l’air et alertera tout le quartier.

Hugues.- Accordez-moi de me laisser remplir ma part de charges.

Barberine.-Pourquoi soulever un sujet qui me fâche ? Vous tenez tellement à me mettre hors de moi ?

Hugues.- C’est accueillir bien mal mes offres de service.

Barberine.- Vous n’avez pas fini de me contrarier?

Hugues.- Je me tais… … (court silence) Quels plats savez-vous préparer ?

Barberine.- (le nez au sol) Les pâtes.

Hugues.- (applaudissant) La haute voltige. Mon lot sera les légumes… .. Cuisiner : le poisson, la viande ?

Barberine.- (le nez au sol) Les œufs.

Hugues.- (applaudissant) La corde raide. Ma part sera la viande et les poissons. Voilà la tâche de notre employée de maison réglementée, nous pouvons ne plus y penser. Barberine va pour partir.

arberine.- Quand vous reverrai-je ?

Hugues.- Le temps de transporter ma cargaison, d’installer ma base à Angers, je suis prêt pour l’amoureuse expédition. (Barberine va à reculons) Que l’escorte de mes pensées aimantes vous accompagne.

Barberine.- Je laisse les miennes derrière moi. Elles ne vous quitteront pas de l’œil et vous surveilleront de près. (s’éloignant)

Hugues.- Je préparerai mon cœur longuement avec soin à vous revoir.

Barberine.- J’or

 

Devant la Charge, venant d’un côté Micheline. Loris arrive, elle va vers lui.

Micheline.- Un mot, Loris, je ne vous arrête pas. Ce jeune fils de mon amie m’a donné ce courage : me libérer de la chaîne horrible de la parole donnée. Je divorce, Loris. Vous ne pouvez savoir combien cette toute neuve liberté me grise.

Loris.- (lui serrant les mains) Réjouissons-nous tous les deux. Deux ignorants se sont instruits l’un l’autre. Elle part, Loris entre dans la Charge.

 

De l’autre côté, marchent en silence, à quelque distance l’un de l’autre, Zélie et Pater.

Pater.- Dans toute entreprise, vous convenez qu’il faut que l’un des deux se mette dans le mauvais cas de commencer.

Zélie.- C’est certain. Un silence.

Pater.- Je suis sûr que vous détestez les ambiguïtés.

Zélie.- Sans ambiguïté.

Pater.- Vous ne pouvez donc rien reprocher à qui les dissipe.

Zélie.- J’aurais mauvaise grâce. Un silence.

Pater.- (souffrant) Vous n’avez pas été sans vous apercevoir que j’avais plaisir à vous voir.

Zélie.- Vous, que votre plaisir ne me causait pas de déplaisir.

Pater.- (souffrant) Je suis, hélas, sali d’une tache indélébile : je suis marié.

Zélie.- Je suis salie de la même tache : vous l’étiez par écrit, je l’étais sur parole.

Pater.- Il est de la dernière goujaterie de se déclarer à une femme quand on en a déjà une. Il aurait été de mon devoir d’aimer celle que j’avais choisie envers et contre tout.

Zélie.- Quelle femme a assez toute honte bue, de faire grief à son mari de ne plus l’aimer, comme d’un crime ? Ce reproche, ne ferait-elle pas mieux de se l’adresser à elle-même ? Qu’est mariage ? Amour. Mariage se noue par consentement, se dénoue par dissentiment.

Pater.- De la douce prison de votre pensée, Zélie, je me fais le prisonnier volontaire.

Zélie.- La force de votre douceur a eu raison de ma dureté. De l’amour, je me fais la proie ravie. Pater, détournant son visage, fond en larmes.

Pater.- Cette richesse d’amour soudaine, après tant d’années de misère. Il cache son visage de ses mains.

 

 

La Charge. Barthélémy, Hugues, Loris, Camille, Mme Mairesse. Entre Dru, qui leur présente Baudouin Béline, qui, atteint d’une ptose des yeux, regarde les gens en renversant la tête en arrière.

Dru.- Mesdames, Messieurs, je vous présente le remplaçant d’Hugues Le Bonhomme. Votre nouveau collègue : Baudouin Béline.

Barthélémy.- Salut.

Loris.- Enchanté.

Camille.- Bonjour.

Hugues.- Quand vous voudrez. Tous sortent, sauf Mme Mairesse.

Baudouin.- Avez-vous vu l’effet habituel de ma petite anomalie ? J’ai de naissance les paupières affaissées, ce qui m’oblige à lever un peu la tête : on appelle ça une ptose. L’habituel est que je fais fuir les gens. .. .. L’inhabituel, c’est que vous n’avez pas fait comme eux.

Mme Mairesse.- L’isolement où le monde vous laisse ne doit pas déplaire à certaine : au moins, vous êtes tout à elle.

Baudouin.- Ces dames n’ont malheureusement d’yeux que pour mes yeux, et ferment les yeux sur le reste.

Mme Mairesse.- Autant vos yeux sont mi-clos, autant le reste me semble pourtant parfaitement éveillé.

Baudouin.- Le loup dans la forêt chassé et pourchassé, est affamé et vorace. Qu’elle prenne garde, celle qui avance la main pour le caresser.

Mme Mairesse.- Vers où croyez-vous que se portent les préférences du siècle ? Vers les loups étiques, ou vers les chien gras à lard ? A trop vieille civilisation ne déplaît pas jeune sauvage barbarie.

Baudouin.- N’avancez pas de trop près, Madame. Si je vous saisis, je ne vous lâcherai plus.

me Mairesse.- Vous si affamé, laisserez-vous à une faim vorace, avoir faim d’une faim vorace?

Baudouin.- Et mes yeux ?

Mme Mairesse.- A chacun ne plaît-il pas son contraire ? A l’œil trop ouvert, plaît l’œil fermé à demi… (allant vers la sortie) Deux affamés, qui ont faim l’un de l’autre, pour s’entredévorer, qu’ont-ils besoin de plus que d’eux ?

Baudouin.- Est-ce que je ne devais pas m’atteler au travail, dès mon arrivée ?

Mme Mairesse.- Voulez-vous que je vous dise ? Le travail, c’est la cinquième roue du carrosse. Baudouin éclate de rire, Mme Mairesse sort, puis Baudouin.

 

Paraissent Hugues, Loris, Barthélémy.

Hugues.- . .. ..Au revoir, mes amis. (à Barthélémy) Loris est ce que tous deux avons été. (à Loris) Barthélémy est ce que nous serons tous les deux. (se montrant) Je suis ce que Barthélémy a été, et ce que Loris sera. Nous faisons, à nos trois âges, l’homme tout entier. Où que chacun de nous soit, les deux autres seront avec lui. A bientôt.

Loris, Barthélémy.-A bientôt. Hugues sort, suivi de Loris et de Barthélémy. Entre Camille.

Camille.- Barthélémy. Barthélémy revient sur ses pas.

Camille.- (se tournant vers lui et pointant l’index sur la poitrine) Je te mets chaque jeudi matin du linge de corps frais. Ce matin, j’ai fait un essai, je ne t’ai rien mis : tu as remis celui d’hier… … Tu te confis dans tes épices. Tu laisses macérer ta viande dans ta marinade. Tu laisses les cassolettes de tes aisselles encenser toute l’assistance de ton encens personnel. Tu es un vrai cochon.

Barthélémy.- Quand je t’entends crier, je fais appel à toutes les ressources de ma philosophie, mais je ne sais pas si je pourrai me raisonner longtemps.

Camille rit, met son bras sous le bras de Barthélémy, qui garde de la distance. Ils sortent avec cette distance.


 

 

 

 

 

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