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9. Gagne-pain

 

Acte 3

 

 

La Charge. L’entrée et le secrétariat, Mme Mairesse dépouillant le courrier. Entrent Dru et Pater d’un côté.

Pater.- Ma femme, c’ est mon ministre de la culture. Elle m’emmène aux expositions, me fait voir le beau où il est. Elle me dit : admire, et moi, masse inculte, j’admire. .. .. Lui payant donc mon 1% d’impôt sur mon budget temps, je l’accompagne samedi au vernissage d’une exposition de 3 jeunes peintres dans un hangar peint à la chaux. Surprise. Des trois peintres, qui je reconnais, bien qu’avec peine, tellement il avait l’air d’un autre que lui ? Le petit Hugues La Bonhomme.

Dru.- Hugues Le Bonhomme ? Le nôtre ?

Pater.- Le nôtre.

Dru.- Qui aurait cru ? Tu es certain ?

Pater.- Je lui ai parlé.

Dru.- Comment ce petit commis se permet d’être autre chose que ce qu’il est ? De quel droit ?

Pater.- Je sais, mais c’est ainsi. Ils sortent. Entrent Camille et Barthélémy, d’un autre côté.

Camille.- Tu as posé une seule fois ton regard sur moi, pendant le petit déjeuner ? Non seulement tu t’absentes tout le temps, mais quand tu es présent, il faut que tu t’absentes en esprit. Ne peux-tu voir que j’existe ?

Barthélémy.- Encore faut-il qu’un sourire en face de moi m’attire et me retienne. Tu me rudoies, tu me brutalises. Dès que je rentre, tes éclats de voix m’explosent en plein visage. Tu as entendu hier soir les cris que tu as poussés, quand je me suis aventuré au salon les chaussures aux pieds ?

Camille.- Si je te laissais faire, ton logis serait une loge de porcherie. J’ai à peine lavé l’appartement que de tes chaussures, il faut que tu le salisses. Tu ne changes pas de linge. Tu essuies tes mains à ton pantalon. Tu ne te laves pas au savon. Tu essuies la goutte de ton nez du revers de la main. Tu saisis le beurre de tes doigts. Tu nettoies le jus de poire de ton menton avec ta serviette. Ne peux-tu, après 30 ans, commencer à ne plus vivre en célibataire?

Barthélémy.- Par tes insultes tu me rends humble, mais à force d’humiliations, je te quitterai un jour. Il va pour aller à son bureau.

Camille.- Tu ne m’embrasses pas ?

Barthélémy.- Du bout des lèvres. Il revient, la mine dégoûtée, embrasse les lèvres de Camille du bout des lèvres. Camille le saisit par les bras et le serre contre elle. Barthélémy sort, Camille sourit, et va.

Mme Mairesse.- (l’appelant à elle) Camille….(Camille va à elle)Inutile de se livrer à une enquête de police : (montrant vers la direction) le journal télévisé a diffusé l’information. Je sais ce qu’Hugues La Bonhomme fait dans cette chambre.

Camille.- Qu’est-ce qu’il y fait ?

Mme Mairesse.- Il y peint, soit-disant. Il a fait de cette chambre un atelier. L’art a bon dos. Je parie que le peintre amateur est très figuratif. On se doute quels sont les modèles du peintre amateur, et dans quel costume ils posent.

Camille.- Vous voulez dire : nus ?

Mme Mairesse.-(d’un ton de reproche) Camille. (rectifiant) Dévêtus.

Camille.- Les modèles qui posent nus pour les peintres sont des modèles payants ou leur propre femme. Payer un modèle pour poser, ou dévoiler aux autres une femme qui se dévoile à lui, n’est pas du style d’Hugues. Ca ne lui ressemble pas.

Mme Mairesse.- Qu’aurait de particulier sa peinture pour qu’il la cache ? Demandez-lui un peu de vous laisser voir son atelier. Vous verrez que j’ai raison. Vous êtes une naïve, Camille.

Camille.- Nous verrons.

Mme Mairesse.- Pour moi, c’est tout vu. Camille sort.

 

 

Dans le bureau de Dru. Dru et Pater.

Dru.- L’art, vous nous sciez tous de cette scie circulaire. L’art, c’est artifice et faux-semblant. Que me fait sur une toile une rose bien peinte ? La vraie rose odorante damera le pion à jamais à toute rose peinte. La femme peut porter la robe du soir du plus grand couturier, pour l’amoureux, cette robe est un rideau, fait pour être levé : alors, commence le vrai spectacle. Que tant de jeunes gens se consacrent à cette futilité comme à une religion sacrée, pour désespérer enfin que cette futilité soit futilité, est-ce que cela a le sens commun ? Ne feraient-ils pas cent fois mieux d’exercer un emploi utile et productif, qui accroisse la richesse de la nation ?

Pater.- Dieu sait que je ne me laisse accroire par rien, Dru, mais je ne peux pas te laisser dire cela. Toi, qui es positif, qui as pour foi que ne vaut que ce qui se quantifie, explique-moi pourquoi ce qui est bas et à ras de terre au départ, un demi-siècle plus tard culmine à des hauteurs fantastiques ? Cite-moi un seul titre qui rapporte mille fois mille fois sa mise, comme l’art. Ce qui objectivement est si cher qu’il est sans prix, tu le tiens pour rien ; en cela, tu es subjectif.. .. Tu m’y fais penser : c’est quand les rapins ont faim, qu’on a leurs toiles pour une bouchée de pain. Peut-être me fera-t-il un prix. Pater sort.

 

 

Le bureau de Pater. Entrent Pater et Hugues, qu’il tient par le bras.

Pater.- Je veux vous parler placement financier, Asseyez-vous, Monsieur l’artiste.

Hugues.- (qui reste debout) Ravalez cette offensante injure, Monsieur.

Pater.-Quelle injure ?

Hugues.- Ce nom dont vous venez de me nommer.

Pater.- Artiste ? Vous ne vous exhibez pas comme tel ?

Hugues.- Qu’est-ce qu’un artiste ? Quelqu’un qui non seulement ambitionne de vivre aux crochets de l’Etat, mais encore vole, escroque, tue, boit, se drogue, séduit épouses, maris, enfants, et a le plus grand mépris pour ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. Je me déshonorerais d’en être un.

Pater.-N’ergotons pas sur les mots, Monsieur le Bonhomme. Ma femme dit que vous peignez des lieux vulgaires, – métros, trottoirs, cuisines, – des natures mortes triviales, – frigos, poëles à frire, édredons, – des gens quotidiens – en larmes, en fureur, hilares : elle trouve que ça fait très peuple.

Hugues.- Elle a raison. Comment des sujets aussi pauvres peuvent enrichir un jour quelqu’un, on se le demande. Voir du peuple dans la rue, et en plus, chez soi. C’est à n’y pas investir un centime.

Pater.- Pour moi, il y a peut-être quelque chose. Mais peut-être aussi qu’il n’y a rien… … Selon vous, Monsieur le Spécialiste, à quoi voit-on qu’une œuvre d’art est une œuvre d’art ?.. ..(Hugues ne répond pas) Autrefois, à un art vilipendé, on reconnaissait l’art futur, c’était pratique. Des tableaux jugés d’horribles laideurs, on pouvait être assuré que ce seraient un jour des beautés rares. On pouvait acheter de confiance. Aujourd’hui tout art nommé art est reconnu comme art : il y a inflation galopante d’œuvres, dévaluation concommitante de l’art. On ne sait plus à quel saint se vouer… … Maintenant, si les artistes qui se disent artistes, n’en sont pas, celui qui dit qu’il n’en est pas un, l’est peut-être ?

Hugues.- A moins qu’on se fie ce qu’il dit ? Pourquoi douter de lui, plutôt que le croire ?

Pater.- (l’étudiant le sourcil froncé) ..Remarquez, vous ne faites pas de la peinture votre profession. Vous êtes un peintre du dimanche.

Hugues.- Et du lundi, et du mardi, et du mercredi, et du vendredi, et du samedi : 7 fois un peintre du dimanche.

Pater.- En un mot, comme en sept : un peintre amateur.

Hugues.- J’abonde dans votre sens. A qui est-ce que je donne le plus clair de mes forces ? A vous. Je ne peux consacrer à la peinture, le soir, que les pauvres lambeaux qui restent. Ma peinture est une peinture de résidu. Je suis le parfait peintre amateur.

Pater.- Je ne vous le fais pas dire.

Hugues.- Maintenant : peintre professionnel ?.. .. Que dit professionnel ? Professionnel dit étude de marché, production en grande série, travail à la chaîne, productivité, commercialisation, publicité. Qui dit professionnel dit homme ligoté par les lois de fer du marché. A quoi aspire un peintre en premier ? A la liberté. Et à une liberté telle que cette liberté lui donne même la liberté de ne pas peindre.

Pater.- (l’étudiant le sourcil froncé) De ne pas peindre ?

Hugues.- Elle-même. Amateur, je ne crois pas que je gagnerais tellement à passer professionnel.

Pater.- (l’étudiant le sourcil froncé) .. .. …Vous me direz : en pariant sur vous on ne perd pas quelque chose, vu le prix qu’on paie… …A propos : est-ce que vos prix sont négociables ?

Hugues.- L’unique avantage de l’amateur, c’est qu’il n’a pas besoin de vendre. Il peut tenir ses prix.

Pater.- Vous me connaissez. Je suis votre fondé. Vous me ferez bien un prix.

Hugues.- Brader les produits est discréditer la marque. L’entreprise ne peut se permettre un tel luxe.

Pater.- Monsieur Le Bonhomme.

Hugues.- Tout ce que je peux vous conseiller, c’est d’attendre le mois légal des soldes : sur les articles marqués d’un point rouge, vous bénéficierez d’une décote de 30%.

Pater.- Vous êtes dur. Je ne vous connaissais pas sous ce jour-là.

Hugues.- C’est le petit jour frais des affaires. Qui vous est familier.

Pater.- (l’étudiant le sourcil froncé)… …D’après vous, Monsieur Le Bonhomme, est-ce que vous serez reconnu un jour proche ?

Hugues.- Ne comptez pas trop là-dessus.

Pater.- Vous dites cela de vous ?

Hugues.- Réfléchissez. Un étranger que vous n’avez jamais vu, et qui sonne à votre porte, quel est votre premier sentiment ? Méfiance. Quelle est la première qualité d’un inconnu ? Qu’on ne le connaît pas. Combien de fois ne faut-il pas le rencontrer, pour qu’on admette seulement son existence, et encore, à condition qu’il paraisse inoffensif ? Trépassés, les gens sont sûrs que les peintres ne réservent plus aucune mauvaise surprise, qu’ils ne vont plus faire les diables, qu’un terme est mis à leurs dangereuses inventions. J’ai peur qu’il faille, pour que j’existe, que vous attendiez que je n’existe plus.

Pater.- Diable. Un court silence.

Hugues.- D’autant que nous ne manquons pas de rivaux. Vous n’ignorez pas que tout le monde a les mêmes capacités pour exercer un art.

Pater.- Ne m’affolez pas, Monsieur Le Bonhomme.

Hugues.- C’est la vérité. Chacun a en lui, en talents, le même gisement. .. ..Notez qu’à cela, on peut répondre que rares sont ceux, qui, creusant puits profonds et longues galeries, veulent bien dans la nuit de la terre, peiner et suer jour et nuit. Art, c’est labeur incessant, patience inépuisable. « Qui veut voler par les bouches des hommes, doit demeurer longtemps dans sa chambre. Qui désire vivre en mémoire de la postérité, doit, comme mort soi-même, suer et trembler sans cesse. » Nombreux sont ceux qui aimeraient exercer un art, rares sont ceux qui acceptent d’en payer le prix.

Pater.- Mais vous, vous demeurez longtemps dans votre chambre. Comme mort vous-même, vous suez et tremblez sans cesse. Vous peinez et suez nuit et jour.

Hugues.- Que la nuit, Monsieur. Le jour, je peine et je sue pour vous.

Pater.- (le regardant le sourcil froncé) Remarquez, si vous peignez avec tant d’opiniâtreté, c’est que vous êtes sûr que vous valez quelque chose. Ca pourrait faire un début de preuve.

Hugues.- Si je suis seul à être sûr de moi, je ne me fierais pas trop en ce seul-là. Les cimetières sont pleins de Don Quichottes sûrs d’eux et opiniâtres, qui n’étaient guère quelque chose quand ils étaient, et qui, n’étant plus, ne sont plus rien du tout. Cette preuve ne me semble pas pertinente, Monsieur.

Pater.- (l’étudiant le sourcil froncé, Hugues se tournant pour s’en aller) Me feriez-vous une faveur ? Me laisseriez-vous pénétrer dans votre Saint des Saints ?

Hugues.- Mon Saint des Saints ?

Pater.- Votre atelier ?

Hugues.- Milles regrets. Il est interdit au profane, et réservé au seul ministre du culte.

Pater.- (priant) Monsieur Le Bonhomme.

Hugues.- Aux lettres que vous écrivez, Monsieur Pater, est-ce qu’il vous arrive de faire un brouillon ?

Pater.- Un brouillon ?

Hugues.- Oui, à vos lettres.

Pater.- Pour des affaires de fil de rasoir, oui. Quand il faut que chaque mot soit pesé et soupesé.

Hugues.- A qui, par exemple ?

Pater.- A l’Inspecteur des Impôts.

Hugues.-Laisseriez-vous voir votre brouillon à l’Inspecteur des Impôts.

Pater.- Diable non. Il verrait trop comme la lettre est calculée.

Hugues.- Croyez-vous que j’aie envie qu’on voie mes errements, mes ébauches, mes ratures? Je suis comme vous.

Pater.- Combien m’intéresseraient vos brouillons.

gues.- Combien à l’Inspecteur des Impôts les vôtres.

Pater.- (se levant) Vous dites tantôt que vous valez quelque chose, tantôt que vous ne valez rien, tantôt pour que je vous croie, tantôt pour que je croie le contraire, je ne sais plus trop bien. Vous vous êtes bien moqué de moi. (Hugues sourit en s’inclinant) Puisque je ne peux pas me renseigner sur vous auprès de vous, je me renseignerai ailleurs. Hugues sort, puis Pater.

 

 

Le bureau de Dru. Dru, entre Pater.

Pater.- Dru, est-ce que ce Le Bonhomme arrive à l’heure ? Est-ce qu’il ne s’offre pas un peu souvent des congés de maladie ?

Dru.- Il est exact, toujours présent.

Pater.- Dans son travail, il n’est pas rêveur, dans la lune, fantasque, poète ?

Dru.- Il est précis, ordonné, exact.

Pater.- Il n’a pas les manches et le col de ses chemises, d’un beau gris souris ? Il n’est pas négligé, malpropre, artiste ?

Dru.- Il est toujours net sur lui.

Pater.- Il n’a pas des manières un peu féminines. Il ne serait pas un peu chose ? Il en est ? Il t’en veut pour autre chose que ton grade ?

Dru.- Grands dieux, non.

ter.- Il n’est pas affilié à un parti à drapeau noir, ou rouge cerise ? Il ne chante pas à ses collègues le Grand Soir, Les Lendemains Qui Chantent ?

Dru.- Je ne l’ai jamais entendu parler politique.

Pater.- Tu n’as pas noté chez lui, le matin, des yeux injectés de sang, une transpiration excessive, des traces bleues au bras, une dilatation de pupilles, un tremblement des membres, un nez qui coule, des narines rouges?

Dru.- Il est rose et solide comme un chêne.

Pater.- Il ne réclame pas des avances sur salaire ? Il ne jette pas l’argent par les fenêtres ?

Dru.- C’est un employé désespérément exemplaire, qu’aucun vice ne sauve.

Pater.- Pour une fois, que j’ai un artiste sous la main, ce n’en pas un. C’est bien ma chance. Je me débats dans des affres, voilà où j’en suis. Bon week-end.

Dru.- Bon week-end. Pater sort, puis Dru.

 

 

L’atelier d’Hugues. Hugues couché sur un lit pliant, un plaid le recouvrant tout entier. On frappe. Hugues soulève de son visage le plaid, dit entrez, le repose. Entre Loris.

Hugues.- Loris. Mes services sont fermés, je fais grève. Je tire sur ma tête mon capuce en pointe et me cloître dans le couvent de mon lit. Je laisse ma mare se reposer, et mes particules en suspension se déposer lentement dans le fond. Mon esprit a l’intention, bêche en main, de cultiver des idées noires. J’ai décidé d’avoir ce week-end une petite dépression.

Loris.- Est-ce que je dois m’inquiéter ?

Hugues.- Demain mon ministère me fera des propositions, qui j’en suis sûr, me contenteront. Lundi, ma grève sera levée, compte dessus. Hugues laisse reposer son plaid sur son visage, Loris sort sur la pointe des pieds et ferme la porte doucement.

 

 

 

Une mansarde misérable . Zélie, Pater.

Zélie.- .. ..L’esprit en fièvre, dans mon bel appartement de mon beau quartier, je me suis postée, carnet en main, près de mon téléphone blanc. 1 heure, 2, 3, 4, 5, 10, 12 : la nuit passe, muette. Le lendemain se lève, monte au plus haut, se couche : téléphone, aphone. Les directeurs de troupe consultaient, le ministère enquêtait, je devais prendre patience, ce n’était qu’une question de jours. Surlendemain, jours suivants, une semaine, deux semaines : le téléphone était atteint d’aphasie. A travers la vitre de l’ascenseur, je voyais les étages dégringoler à toute vitesse. Quelle ne fut pas ma terreur, quand j’ai vu qu’il s’arrêtait au 3ème dessous. (montrant sa mansarde) C’est ainsi que, perdue en illusion, je me suis retrouvée en réalité.

Pater.- Son spectateur fanatique est venu demander à sa star de lui rendre un service.

Zélie.- (montrant la mansarde) Dans la mesure où le peut sa pénurie.

Pater.- Il fait appel justement à elle. (Il dépose une enveloppe avec de l’argent) Acceptez d’ôter un peu de mon inégalité et d’ajouter un peu à la vôtre. Court silence.

Zélie.- Je vous rembourserais comment ?

Pater.- C’est moi qui vous rembourse : à cause de mon trop et de votre pas assez, je vous dois. Ayez de la compassion : infligez-moi pénitence et absolvez-moi du péché de n’être qu’argent. Court silence.

Zélie.- Vous me donneriez cela pour rien ?

Pater.- Non pour rien : pour moi, pour me reconsidérer à mes propres yeux. Le seul merci que je vous demande, c’est que vous continuiez le théâtre… … Anoblissez mon superflu, Mademoiselle, en en faisant votre nécessaire.

Zélie.- (rendant l’argent) Voulez-vous que je sois l’objet, en plus du mépris d’autrui, du mien propre ?.. .. Cet échec fait mon salut : je vais enfin pouvoir faire le théâtre que j’aime, mais j’entends me le payer moi-même. Avec d’anciens élèves de l’école, je veux fonder une troupe d’amateurs. Estimez-moi : laissez-moi mon estime. Ce don est de trop entre nous. ..(elle se tourne pour pleurer) ..S’il vous plaît, n’assistez pas à ma déroute, laissez-moi regrouper mes forces. Pater sort.

 

 

 

Le minuscule deux-pièces de Loris. Loris faisant son ménage. On sonne. Loris va ouvrir. Paraît dans l’ouverture de la porte, Micheline en manteau, avec un sac. Elle entre, fait deux pas, pose son sac.

Micheline.- Vous ?

Loris.- Vous ?

Micheline.- Qu’est-ce que vous avez à habiter ici ?

Loris.-J’ai toujours habité ici.

Micheline.- J’entre dans une maison, je frappe à une porte, il faut que ce soit vous qui habitiez là. Vous vous trouverez toujours sur mon chemin ?

Loris.- Vous avez fait une erreur d’étage ? Vous connaissez quelqu’un dans la maison ? Habitent ici un CRS, un maçon, un employé de la Ville, un coiffeur.

Micheline.- Pourquoi donner le change ? Je me jette en pâture. Je vous offre d’abuser de la situation. N’est-ce pas assez malheureux ?

Loris.- (allant à la porte d’entrée ouverte et faisant un geste large) Vous êtes libre, Madame.

Micheline.- (sans bouger de sa place) Quel plaisir cruel prenez-vous à jouer avec moi au chat et à la souris ? Vous ne me laisseriez pas partir plus loin que la portée d’une patte, et d’un coup de patte griffue, vous me ramèneriez à vous. Loris recule de deux pas.

Micheline.- (suppliant) Ne faites pas un pas de plus, je vous en supplie. Je me soumets. (elle fait deux pas à reculons vers l’autre porte) ..Reconnaissez-moi, Monsieur Ortiguiera : je suis la femme de votre fondé, une mère de deux grands enfants, l’amie de collège de votre mère : puisse cela vous dissuader.

Loris.- Vous ne risquez rien. Rien n’est plus facile que de ne pas faire ce que l’on ne sait pas. Loris fait de nouveau un pas vers la porte d’entrée.

Micheline.- (allant à reculons d’un pas vers l’autre porte) Où allez-vous ? Quelles sont vos intentions ? ..Puisse cela vous rebuter : j’ai l’air savante, mais je suis ignorante comme une bécasse. Je ne suis adroite qu’à une chose, à masquer ma maladresse. Vous vous préparez à d’amères déceptions. Puisse cela vous décourager. Loris fait deux pas vers elle, écartant les deux bras.

Micheline.- (reculant de deux pas vers l’autre porte) Pitié, que vos yeux ne lèvent pas le ton. Je cède. La faiblesse me saisit, mes jambes fléchissent, je ne peux plus faire un pas. (elle s’adosse à la deuxième porte) Une intelligence traîtresse dans la place vous livre les clés. J’ai toutes les misères : un agent de l’étranger travaillait pour vous derrière mes lignes. Micheline entre dans la pièce d’à côté. Louvoyant, Loris va vers l’autre porte.


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