Skip to content


9. Gagne-pain

Acte 2.

Acte 1Acte 2Acte 3Acte 4Acte 5

Le même jour,entre midi et deux heures. Devant la porte ouverte du secrétariat, Loris termine son sandwich.

Loris.- (à part) Je dois à la vérité de l’avouer : en amour, je suis la parfaite bleusaille : c’est aussi pour faire mes classes dans le service amoureux que je me suis enrôlé dans les bataillons parisiens. ..Il ne faut surtout pas se fier aux apparences, auxquelles on aimerait tant se fier. Nous avons, paraît-il affaire à forte partie. Le combat avec elles n’est jamais franc. Ces dames sont affreusement sans honneur, elles ne se privent pas de porter de traîtres coups bas, de poser des chausse-trapes, des guets-apens, des traquenards. … ..On dit les idylliques contrées de l’amour habitées par des cannibales. Malgré les mises en garde, je ressens un ardent désir de découvrir ce nouveau Monde.. ..Mais je veux être tout sauf leur proie. Aussi, j’avance à pas comptés, je regarde derrière chaque fût d’arbre.

Il entre dans le secrétariat, où Madame Mairesse termine aussi son sandwich. Il s’assied sur une chaise, loin d’elle.

Mme Mairesse.– Vous revoilà à faire mon siège, Loris.

Loris.–C’est plus fort que moi. J’ai beau secouer l’aiguille de la boussole en tous sens ; au repos, se balançant de part et d’autre, elle finit toujours par indiquer votre nord. Je n’y suis pour rien si je suis fasciné par les belles personnes.

Mme Mairesse.– (se levant) Savez-vous qu’à la longue, la fascination pour les belles personnes fascine les belles personnes à leur tour ? (avançant en louvoyant vers lui) Le fer aimanté aimante le fer qui ne l’est pas, ne vous l’a-t-on pas appris à l’école ?

Loris.– (inquiet) Où allez-vous ?

Mme Mairesse.– Je n’y peux pas plus que vous. Vos yeux jettent sur moi leur filet de mailles serrées et me tirent à eux.

Loris.- Quelles sont vos intentions ?

Mme Mairesse.– Vous me mangez des yeux, Loris. Je ne fais qu’obéir à votre appétit.

Loris.– Quel péril voulez-vous me faire courir ?

Mme Mairesse.– Je ne veux qu’exaucer les voeux que vous exprimez avec tant de ferveur.

Loris.– N’avancez pas un pas de plus, Madame. Restez où vous êtes.

Mme Mairesse.– Compatissante, je ne fais que céder à vos suppliants regards.

Loris.– Vous êtes une dame sérieuse, vous ne pouvez pas penser à ce à quoi je pense. Vous savez quelque chose que je ne sais pas.

Mme Mairesse.– Tout air sérieux cache peut-être un air qui l’est moins.

Loris.– (affolé) Je suis désarmé, vous êtes trop bien armée. Demeurez à distance, s’il vous plaît.

Mme Mairesse.– (s’arrêtant) Tenez bien fort votre cierge dans les mains, je ne vous l’arracherai pas.

Loris sort à reculons.

Loris.- (respirant, à part) J’ai frisé le mauvais coup. Dieu sait quelle atteinte elle m’aurait porté. J’aurais été un jouet dans ses mains. Elle aurait pu faire de moi ce qu’elle aurait voulu.

 

Dans un autre bureau. Camille, assise, Loris assis à côté d’elle, les genoux en avant, tout près d’être à genoux, la regarde en suppliant.

Camille.– Loris, j’ai pitié de vous.

Loris.– Vous avez pitié : vous m’aimez donc un peu.

Camille.– Ne vous trompez pas, Loris : c’est pure humanité.

Loris.– Qu’est-ce qu’est humanité pour vous ? Féminité. Pour moi ? Masculinité. Pour ma miséreuse masculinité, une petite aumône de féminité, s’il vous plaît, belle dame. Aimez-moi un petit peu, et je ne souffrirai plus.

Camille.– Je suis mariée, Loris et je ne déteste pas assez mon mari.

Loris.– Ne me regardez pas de ces yeux cruels. Leur fer coupant rouvre mes plaies, par ces plaies, ma vie. s’écoule.. .. Personne ne vous aimerait comme moi, gente dame. Essayez-moi, vous raffolerez de moi. Mon coeur est sans emploi, prenez-le à votre service, par pitié.

Camille.– Vous gémissez quand vous n’avez aucun sujet de vous plaindre. En séduction, vous êtes sain de la plus belle des santés : la jeunesse.

Loris.– A quoi me sert ma jeunesse, puisqu’elle ne me rapporte rien ? Faites à votre pauvre Loris l’aumône d’un peu d’amour : il en est cruellement démuni. Un petit sou d’amour pour le nécessiteux, pour le miséreux, une petite pièce.

Camille.– Je suis sous contrat avec mon mari. A lui je dois tout ce que j’ai.

Loris.– Je tends la main, et vous tournez la tête, c’est là votre charité, bonne dame ? En amour, vous êtes si bien pourvu que, secouant la nappe, vous pouvez bien laisser tomber quelques miettes. Quand on en a pour un, on en a pour deux. Il n’en saura rien, je vous jure. Ce dont n’a pas connaissance, n’a pas d’existence. Vous qui dites que vous avez le cœur sur la main, donnez m’en un petit bout, charitable dame.

Camille.– Tout l’amour que j’ai est attribué, mon petit Loris.

Loris.– Tout ces replets d’amour, comme votre mari, font du gras. Vous le nourrissez trop de vous, il en devient obèse : pour sa santé et pour qu’il retrouve son goût de vous, donnez m’en un petit morceau, s’il vous plaît.. ..Riche dame, pour vous faire pardonner votre table trop bien garnie, ne pouvez-vous me donner quelques reliefs ?.. … Pauvre Loris, en amour, si sous-alimenté. Sûr, je mourrai de malnutrition.. .. On dit que la jeunesse est l’âge de l’amour. Je m’offre où est la demande ? Je suis fait à être aimé, et je ne le suis pas. Qui m’expliquera ce mystère ?

Camille lui donne un baiser sur la joue.

Loris.– Ce petit sou est ridicule, vous devriez avoir honte. Qu’est-ce que je peux acheter avec cette piécette ?

Camille éclate de rire. Loris sort désolé.

 

Le café devant la Bourse. Micheline assise à une table, devant un café et un verre d’eau. Venant de la Bourse, entre Pater, accompagné de Loris, qui ne quitte pas Micheline des yeux.

Micheline.- (à Pater) Tu devrais te voir déambuler. On dirait un de ces primates, gorilles, chimpanzés, qui marchent en s’appuyant sur le dos des phalanges des mains. Redresse-toi.

Pater fait un effort pour se tenir droit. Pater et Loris s’assiéent à la table de Micheline.

Micheline.- ( montrant à Pater sa cravate) Tu expédies ta fourchette si chargée de mangeaille avec tant de hâte de l’assiette à la bouche, qu’elle en verse la moitié en cours de route, et qu’elle en éclabousse ta cravate.

 Pater regarde sa cravate, prend son mouchoir dans sa poche, le trempe dans le verre d’eau, et s’apprête à la nettoyer.

Micheline.– Pas avec de l’eau, tu vas la béatifier et lui faire une auréole. Il faut la donner au nettoyage.

Pater cache sa cravate sous le pan de sa veste.

Micheline.- (à Pater) Sais-tu qu’hier soir, au concert, tu m’as étonné ? Pour donner au sens de l’ouïe tout son sens, en vrai amateur de musique, tu as clos les paupières. Tu étais au septième ciel. Avec le chœur des anges, tu goûtais aux joies ineffables du Paradis. .. .. A la musique céleste, tu as soudain joint la trompette de ton nez : tu ronflais.

Pater.– Si pleine de tact et de goût avec les autres, avec son mari, d’une brutalité sans égale.

Micheline.– La brutalité du langage répond à la brutalité du spectacle. La parole rend les violences que la vue à la vue fait subir.

Pater.– Je vis à la bonne franquette. Je ne me bistourne pas le naturel. Est-ce que je m’exaspère contre tes préciosités ? Tes sucreries me donnent des caries aux dents : est-ce que je saute au plafond ?.. ..(se levant) Je vais à la Bourse voir un cours, et je reviens.

Pater sort.

Micheline.- (à Loris) Loris, depuis que vous êtes assis, vous avez les yeux plantés dans les miens. Vous n’avez pas honte ? Voulez-vous bien me les refourrer dans leur étui ?.. .. Vous que j’imaginais si timide, comment osez-vous ? . .. Penser que vous êtes le fils d’une de mes amies.

Loris.– Quand ma mère était votre amie, Madame, ma mère avait mon âge. (à part) Courage, jeunot.

Micheline.– Vous continuez ? Vos yeux nus osent s’exhiber aux miens nus ? Voulez-vous vous dépêcher de les rhabiller ?.. … Où est le délicat fils de mon amie ? ..

Loris.– Vos beautés me regardaient droit dans les yeux, il aurait été de la dernière impolitesse de ne pas leur répondre.

Micheline.– C’est une affaire entre elles et vous, vous faites bon marché de moi.. … Je vous interdis de me peler du regard ainsi, vous me mettez la pulpe à l’air. Vous êtes d’une impudeur sans pareille.

Loris.- (à part) Ose, Loris, ose. (haut) Vous vous scandalisez que j’émette des signaux, pourquoi vous mettre à l’écoute ? Que ne faites-vous comme les autres, et laissez votre récepteur éteint ?.. .. Quand mes yeux vous ont fait des avances, les vôtres ont-ils reculé d’un pas ? Au lieu de les ignorer, vous les avez soulignés en poussant de hauts cris.

Micheline.– Que savez-vous comment est faite une femme, jeune homme ?.. ..Allez-vous baisser le double canon de votre arme, et la rengainer dans l’étui ?.. .. Votre maman, Monsieur Ortigueira, ne vous a pas dit que j’étais maman ?

Loris.– Elle m’a dit que vous aviez purgé votre peine, que vous aviez déposé vos deux boulets.

Micheline.– Et que mes enfants ont un père, qui est aussi mon mari ?

Loris.- Le surveillant de la prison, à ce que j’ai vu, aspire à la même liberté que la prisonnière. Il cherche visiblement dehors ce qu’il n’a pas chez lui. Et s’il ne l’a pas, vous ne l’avez pas non plus.

Micheline.- Qu’est-ce que le bonheur, Loris ? L’absence du pire. Qu’est-ce que la sagesse ? Un désespoir tranquille. Quelle est l’ultime sérénité ? L’extinction de tout désir.

Loris.- Muette, immobile, vous retenant de parler, de tousser, de vous moucher, de faire grincer votre fauteuil, vous penchant de côté pour ne pas gêner celui derrière vous, vous vous contenterez, votre vie durant, d’aller au cinéma ? Vous estimez-vous si inapte à vivre? Les autres vivant, vous ne vivant pas, c’est ainsi que vous imaginez la vie ? Vous voulez n’avoir été dans la vie, que la femme d’un Pater ?

Micheline.- J’ai tant de peine, balancier en mains, à tenir en équilibre sur mon fil, et vous, comme un vilain garçon, par vos cris et vos gesticulations, vous vous acharnez à me le faire perdre ? .. Si vous ne fermez pas votre bouche, Loris, la mienne prendra le relais : mon mari descend de la Bourse.

Loris.- Allez-y.

Micheline.- Je vous mets au défi.

Loris.- Je le relève. Entre Pater.

Micheline.- Jorge.

Pater.- Mm ?

Micheline.- Je porte plainte contre ce faux fils de mon amie. Bien qu’il y ait entre lui et moi des barrières de toute sorte, il prétend sauter allègrement dessus. Ses yeux osent pénétrer par effraction chez moi, comme chez lui. Dis-lui que ta femme appartient à son mari en toute propriété.

Pater.- (observant Micheline et Loris) Ce qui me turlupine, Micheline, ce n’est pas tellement ce jeune homme. Ses yeux posés sur toi ne sont après tout que le réflexe masculin à ce stimulus qu’est la vue d’une jolie femme. Quel mâle dans la rue, s’il darde ses yeux sur une femme, se soucie du mari, qui marche à côté d’elle ?.. .. Ce qui me turlupine, c’est le pourquoi de ton dépôt de plainte à mon guichet. De prime abord, on pourrait penser que, si une femme appelle son mari à son secours, c’est parce qu’elle se sent trop faible pour écarter l’importun. Mais, s’il est quelqu’un qui sait dire son fait à quelqu’un, c’est bien toi. Face à mes semblables, tu n’as jamais eu ta langue dans ta poche.. .. Ton dépôt de plainte n’en est donc pas un, mais un de tes habituels méchants coups de pied en douce. Quel mari accepte de gaieté de cœur, qu’un beau jeune homme fasse du rentre-dedans à sa femme ? De tes ongles peints, tu me pinces jusqu’au sang de jalousie. Dont acte. Je t’avise que j’accuse le coup. Je dis : aïe. Contente?.. ..(à Loris) A votre réflexe, Loris, je conseillerais de porter un peu réflexion. Vous allez, Monsieur le Candidat, passer devant un examinateur redoutable. Un sourire ironique sur les lèvres, elle vous écoutera sans dire un mot. Plus sous son regard, vous vous sentirez niais, plus vous serez vraiment niais. Elle vous fera si bien perdre contenance, que vous bafouillerez, et que pour finir vous quitterez la salle, les larmes aux yeux. Je vous souhaite bien du plaisir. (à Micheline, qui est tout sourire) Tu avais, me disais-tu des courses à faire ? Ils sortent. Loris les suit des yeux.

 

 

 

Fin de la journée. La Charge. Le secrétariat. Mme Mairesse. Se prépare à sortir Camille.

Mme Mairesse.- Camille. Camille, il faut que je vous raconte. J’ai été témoin d’une chose étrange. Tout le monde sait qu’Hugues le Bonhomme a son domicile à Belleville, un deux pièces. A 5 heures, à peine la Charge a-t-elle dégorgé sur le trottoir le personnel, que ce sage jeune homme file droit vers la rue des Petits Champs, dans la rue des Petits Champs tourne vers un porche clé en main, comme quelqu’un de la maison entre sa clé dans la serrure, et le porche l’avale… .. Intriguée, hier, j’ai mené ma petite enquête. Je suis allée au porche, j’ai compulsé la liste des sonnettes : son nom figure sur la dernière sonnette, en haut. J’ai questionné un quidam à fort accent italien, qui entrait : il m’a confirmé que Le Bonhomme avait bien une chambre là, et qu’il recevait des visites. Question : qu’est-ce que ce jeune homme sans histoires peut bien faire dans cette chambre ?

Camille.- Peut-être est-ce pour lui une aire de repos dans la fatigante course du jour ?

Mme Mairesse.- De repos avec qui ? C’est un baise-en-ville, Camille. Une garçonnière. Vous savez la liberté que prennent ces Messieurs. Il voit des femmes, c’est sûr. Dieu sait quelles parties de jambes en l’air se paie ce tartufe. On lui aurait pourtant donné le bon Dieu sans confession. .. Au lieu de me perdre en conjectures, vous savez ce que je ferai ? J’irai voir ce qu’il en est. Un jour que je saurai qu’il y est, je monterai, je frapperai à la porte. Quoi ? Vous habitez ici ? Je croyais que vous habitiez Belleville ? J’aurai juste le temps, par la porte entrouverte, de voir qui est avec lui et ce qu’il y fait.

Camille.- (préoccupée) Barthélémy m’a dit qu’il voyait souvent Hugues Le Bonhomme le soir. J’irai avec vous.

Mme Mairesse.- Remarquez, ce que l’on craint n’est pas forcément vrai.

Camille.- Quand l’idée des femmes vous vient, elle ne vient pas de rien. Vous m’avez donné subitement une horrible soif de curiosité. Il faut que je l’étanche coûte que coûte. Je n’aurai de cesse d’avoir découvert la clé de cette énigme. Je ne supporte pas de ne pas savoir. A ce moment,Barthélémy sort, Camille lui emboîte le pas.

 

 

Devant la Charge, sur le trottoir, Barthélémy et Camille font quelques pas, puis, Barthélémy allant quitter Camille, se font face à face.

Camille.- (lui montrant son habit) Pour qui ce beau plumage ? Le coq s’apprête à faire sa basse-cour à toutes les poulettes de la ville ? A qui tu veux plaire ?

Barthélémy.- A un.

Camille.- A un ?

Barthélémy.- (se montrant) Moi. .. .. Je me sentais ces derniers temps trop à mon désavantage. J’étais trop discrédité à mes yeux. Il fallait de toute urgence que je me séduise. C’était bien vu : j’ai fini par obtenir de moi les dernières faveurs. Barthélémy va pour aller.

Camille.- Est-ce que tu pourrais aimer une deuxième femme ?

Barthélémy.- Pas une deuxième, 4, 6, 8, 10, tout un tas. Dans son mode d’emploi, mon appareil dit qu’il peut : ça rentre dans ses propriétés… .. Seulement, il y a un hic : un femme, c’est déjà un plein temps : faire des heures supplémentaires avec une deuxième ? Si je donne une de mes moitiés à l’une, l’autre moitié à l’autre, qu’est-ce qui me reste ? 4, 6, 8, 10 femmes, d’accord, mais pas ensemble, à la suite. Barthélémy va pour aller.

Camille.- Qui me dit, que tu ne vois pas quelqu’un dans tes soirées ?

Barthélémy.- Avec un boulet au pied, je peine à avancer, tu penses, avec deux. Je ne me sens pas assez coupable pour me condamner à pareille double peine… ..(Camille rit) Ne roucoule pas, tu es loin d’être un parangon : tu pourrais crier moins fort, pleurer avec moins d’abondance, parler avec moins de prolixité, rire moins sottement, t’enthousiasmer moins bêtement pour des imbéciles. Pour le moment, je considère que ce sont encore des détails. Barthélémy va pour aller.

Camille.- J’ai appris qu’Hugues Le Bonhomme loue une chambre, rue des Petits Champs, et que Loris et toi, vous lui rendez visite.

Barthélémy.- C’est vrai.

Camille.- Je sais ce que vous faites dans cette chambre tous les trois.

Barthélémy.- Si tu le sais, pourquoi tu le demandes ?

Camille.- Vous recevez des femmes.

Barthélémy.- Tu te trompes. Il n’y a pas de femmes.

Camille.- Il y a des femmes. C’est toi qui me trompes.

Barthélémy.- Je te promets que je n’y fais rien, dont je puisse me sentir vis à vis de toi coupable.

Camille.- Si vous ne faites rien de mal, alors, je pourrais y venir.

Barthélémy.- C’est alors qu’il se passerait du vilain. Hugues n’aimerait pas du tout.

Camille.- Comment puis-je te faire confiance, si je ne peux pas vérifier si elle est bien placée ? .. .. Explique-moi comment Hugues peut dépenser pour louer une chambre, alors qu’il gagne ce qu’il gagne ? Vous vous cotisez et vous vous offrez des suppléments au menu du jour, avoue.

Barthélémy.- Si je te disais autour de quoi nous nous réunissons, je rassasierais ta faim, mais cette faim rassasiée s’ouvrirait sur une autre faim, et ce serait sans fin. Loris et moi, avons promis à Hugues que nous garderons le secret. Je ne répondrai plus à aucune question sur ce sujet. Barthélémy va pour s’en aller.

Camille.- Barthélémy. J’ai invité Charlène et son mari pour Samedi midi.

Barthélémy.- (se retournant, fâché)Tu ôteras mon assiette de la table. Le maître de la maison sera absent.

Camille.- Tu ne peux faire cela. Les outrager, c’est m’outrager.

Barthélémy.- Rien qu’à penser à elle, son odeur de pourri me prend à la gorge. Elle va feuilleter toute l’après-midi le catalogue repoussant de ses misères : divorce de sa fille aînée, grossesse de la seconde, célibataire, malformation congénitale de son fils, obésité de sa bru, sa propre hernie discale, la prostate de son mari, l’allergie au pollen de sa petite fille. Elle ne peut exister qu’en se peignant agonisante. Je forme tous les vœux possibles, pour qu’elle mette au plus tôt un comble à son bonheur : qu’elle crève… ..Ca me fâche que tu les aies invités dans mon dos.

Camille.- Tu viendras.

arthélémy.- Je ne viendrai pas.

Camille.- Alors, tu ne rentreras plus : tu trouveras la porte fermée à clé.

Barthélémy.- Tu réalises mon rêve. Tu préviens mes désirs.

Camille.- A-t-on vu un mari régner aussi tyranniquement sur sa femme ?

Barthélémy.- Quand je vois les amis que tu te choisis, je commence à mal me juger, puisque tu m’as choisi aussi.

Camille.- Je te testais seulement. Je ne les ai pas invités.

Barthélémy.- C’est bien de toi, de me jouer des tours pareils.

Camille.- (riant) Il fallait que je te punisse pour cette histoire de chambre. Camille sort, puis Barthélémy, en hochant la tête.

 

 

Sort de la Charge Loris.

Loris.- (à part) Journée terminée, escalier descendu, portail de la Charge passé, droit sur la boulangerie-pâtisserie.En trois bouchées je dîne de cette délicieuse gâterie effroyablement énergétique, feuilletée de pâte feuilletée fourrée de crème pâtissière, glacée au fondant avec des virgules de chocolat fondu, qu’on appelle mille-feuille, et la bouche fêtée, à moi, les salles obscures. Muet, noir et blanc, parlant, chantant, musical, de long, de court métrage, comiques, historiques, westerns, peplums, policiers, fantastiques, documentaires, d’aventures, d’horreur, d’animation, de science-fiction, de théâtre filmé, de comédies musicales, je me gorge, je me goinfre, mes yeux s’en mettent plein les yeux. De l’arroseur arrosé, à l’Empire Contre-attaque, rien ne me rassasie pas, rien ne m’assouvit… … Rêves, sur écran insaisissables, dans la nuit apparaissant une fraction de seconde puis dans la nuit disparaissant ; lumière éphémère, sur la toile blanche s’allumant le temps d’un éclair et aussitôt s’éteignant, trace fugace ne laissant aucune trace, et pourtant dans cet éclair, tant de vie. Jamais, je ne m’instruirai de cinéma comme à Paris, Cinémathèque entre toutes les Cinématèques. Il sort.


Publié dans Pièces de théâtre, Pièces théâtre Amateur, Pièces théâtre Classique, Pièces théâtre Comédie, Pièces théâtre Comédie Amour, Pièces théâtre Contemporain, Pièces théâtre Farce, Pièces théâtre Jeune Public, Pièces théâtre Moderne, Pièces théâtre Vaudeville, Pièces théâtre de Société. Taggé par , , , , , , , .