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Dans une Charge d’Agent de Change, à Paris, parmi les commis, il en est un, dont l’emploi de commis n’est que le gagne-pain.
Acte 1
Paris. Belleville. Un deux-pièces. Zélie Larrivist, seule, avec une valise.
Zélie.- (seule) .. Fidélité à un autre, n’est-ce pas infidélité à soi ? C’est une injure grave faite à l’autre, dit-on, de ne pas tenir sa parole ? N’est-ce pas plutôt une injure grave faite à soi, de la tenir ? Le plus intelligent cède, dit-on : n’est-ce pas faire peu de cas de l’intelligence ? On promet fidélité, une année passe à peine, on s’aperçoit qu’en se liant à l’autre, on s’enchaînait. Par amour pour lui, avec lui je me verrouillais dans sa prison. Emprisonnée dans la geôle amoureuse, gémissant et pleurant, avec nostalgie je regardais à travers les barreaux, les lumières de la ville. .. Si le crabe au fond des mers, veut grandir et se développer, ne faut-il pas que par durs à-coups, il casse cette dure carapace qui l’enserre, qu’avec peine, et douleur, il s’en extraie, pour se confectionner une carapace plus ample, afin que son corps puisse grandir enfin ? Rompant mon serment, je romprai avec lui, mais, dernière lâcheté, non chez lui, mais dans un lieu public, tellement j’ai peur de ses réactions inconnues.
Elle prend sa valise et sort.
Rue Vivienne. Devant la Charge Des Orches. Barthélémy, Camille, arrivant avant l’heure.
Camille.– Barthélémy ?
Barthélémy.– Oui ?
Camille.– Jouant à ma petite marchande de tapis, je te propose un troc. Ce soir, après le travail, nous visiterions un appartement.
Barthélémy.– Tout ce que tu voudras.
Camille.– Tout ce que je voudrai ?
arthélémy.– Sans troc, ce soir, demain, toute la semaine, tout le mois, toute l’année. Tout ce que tu voudras, tant que tu voudras.
Camille.– Barthélémy.
Barthélémy.– Je mets les pouces. Je me bats contre des moulins à vent. .. ..Je n’ai plus aucun ressort, Camille. J’ai beau ramer avec force, le courant contraire est trop fort. Je laisse filer la barque.
Barthélémy entre dans la Charge, Camille attend Hugues Le Bonhomme, et Loris Ortigueira, qui arrivent.
Camille.– Hugues, Loris. Parce qu’il n’a pas pu se faire entendre, Barthélémy veut abandonner le syndicat. Hugues, si cher au cœur de mon mari, vous seul pouvez le chercher dans le désert où il se proscrit, et le ramener vers nos habitations. Loris, aidez Hugues : votre cœur tout frais fera oublier ses vieilles rancoeurs.
Hugues Le Bonhomme et Loris Ortigueira entrent.
L’escalier vers la Charge, un réduit, qui sert de salle de Comité d’entreprise.
Barthélémy.– Je plaide notre cause, chaque fois un espoir me naît, et chaque fois l’espoir me meurt, et naît l’échec. M’épandre en gémissements et en plaintes, fondre en larmes et en pleurs, je ne sais plus faire que cela.
Hugues.– Vous ne sentez pas ce que je sens. A force d’appuyer sur votre levier, je sens des ébranlements. Est-ce que le bûcheron compte le nombre de coups de hache qu’il lui faut donner ? Non, il continue sa hacherie, jusqu’à ce que l’arbre tombe dans un craquement formidable… Il appartient au combat syndical d’être sans fin.
Loris.- Cela me blesse que ces gens vous aient blessé… Chassez ces lourds nuages sur votre front, Barthélémy, séchez cette méchante pluie qui mouille vos joues.
Hugues.- Cher Barthélémy, c’est vous qui avez donné à notre triple amitié existence. Laissez leur votre colère et votre chagrin : ils ne méritent pas mieux. Retrouvez avec nous votre joie et votre gaieté.
Barthélémy.–Faut-il que vous m’aimiez et que je vous aime, pour que le reste, pour moi, subitement ne compte plus. (les entourant de ses bras) Si je gémissais, c’était parce que, lors de toutes ces démarches, vous m’étiez absents, je m’en aperçois.
Ils sortent .
L’entrée de la Charge. A l’entrée, Mr Dru, debout. Entre Barthélémy.
Dru.– Bonjour, Monsieur Tatvan.
Barthélémy.- (bref) Bonjour.
Sort Barthélémy vers les bureaux.
Dru.- (à part) Cela lui pèlerait la langue de dire : Monsieur le Directeur ? Le vieux masque de cuir se racornit, vivement qu’on le range au magasin des accessoires. Je ne connais pas d’être plus déplaisant que ce vieux soixante-huitard.
Entre Hugues Le Bonhomme.
Dru.– Bonjour, Monsieur le Bonhomme.
Hugues.– Bonjour, Monsieur le Directeur.
Sort Hugues le Bonhomme vers les bureaux.
Dru.- (à part) Pour expier d’être des néants, les gens médiocres n’ont qu’une ressource : travailler avec conscience. C’est ce que cet être falot fait consciencieusement.
Entre Loris.
Loris.– Bonjour, Monsieur le Directeur.
Dru.– Mon petit Loris. Heureusement qu’il y a des jeunes gens comme vous. Gardez votre fraîcheur d’âme bien au frais. Que votre jeune âme vieillisse le plus tard possible. … Voulez-vous me rendre un service ?
Loris.- (à part) J’espérais passer sans avoir à acquitter le péage. (haut) Vous faire plaisir me fait plaisir, Monsieur.
Dru.– Voulez-vous me cueillir au kiosque du boulevard mon bouquet de nouvelles fraîches, et au kiosque de la Madeleine deux places au parterre pour le concert de Béroff ?
Loris.– J’y cours, j’y vole.
Dru.– Soyez de retour à l’heure.
Loris.– Je me cravache, je m’éperonne.
Entre Mme Mairesse, avec le courrier. Elle va à son bureau,s’assied, dépouille le courrier.
Dru.- (voix off) .. .. Ai-je ou non un ticket avec elle ? Il y a doute. Les femmes sont sujettes à des sautes d’humeur : l’important est d’être là au moment exact où l’humeur saute : c’est alors qu’il faut les sauter… … J’ai un atout dans ma manche ; directeur. Elle est sous moi, de sous-moi à sous-moi, il n’y a d’espace que de la figure à la réalité. .. Il n’y a qu’un chemin pour entrer dans son Saint des Saints : parlons-lui de son fils.
Mme Mairesse.- (voix off, voyant que Dru s’approche d’elle) La glu Dru. Tout l’art, avec ces messieurs, est de souffler le chaud et le froid.
Dru.– Alors, jeune et jolie mère d’un Geoffroy si inspiré, quelles belles choses vous raconte son bulletin ?
Mme Mairesse.– Hélas, hélas. Dans les matières, qu’il faut, maths, sciences physiques et naturelles, ses notes sont au plus bas ; par contre elles sont au plus haut, dans les matières qu’il ne faut pas, français, latin, grec. Romans, nouvelles, contes, légendes, poésies, essais, de tout continent et de toute époque, il passe ses jours et ses nuits à lire de la littérature. Cela me désespère. S’il s’adonnait aux sciences comme il s’adonne aux lettres, quelles carrières ne s’ouvriraient-elles pas devant lui ?
Dru.– Vous sous-estimez les lettres, Madame. Dans toutes les professions, ceux qui ont affaire à des lettrés, ne les trouvent jamais sans réplique ; les matheux et les scientifiques, eux, restent souvent sans voix. Je prétends que votre fils est bon dans le meilleur.
Mme Mairesse.– Je vais vous donner une raison de rire.
Dru.– J’aimerais.
Mme Mairesse.– Geoffroy me dit exactement ce que vous venez de me dire.
Dru.– Je suis proche de votre fils qui est proche de vous, je suis donc proche de vous, voilà qui me ravit. Il étudie d’abord, pour vivre ensuite : il vivra ainsi en pleine connaissance de cause. Quand il fera autant qu’il sait, il pourra ce qu’il voudra
Mme Mairesse.–) Halte. Danger. Je commence à le trouver moins vieux. Vite un bon coup de froid : parlons-lui de son fils.
Loris revient avec le journal et les places, qu’il donne à Dru.
Dru.- (ayant regardé les places, fâché) Loris. A quoi pensez-vous ? Des places du côté droit. Un pianiste qui se produit doit donner autant à voir qu’à entendre. Pendant que l’oreille écoute les sons, l’œil doit pouvoir observer le doigté. Retournez, échangez les places. 8ème rang, côté gauche.
Loris.– J’y cours.(il sort)
Mme Mairesse.- (haut) Parlons de votre fils Maxence.
Dru.– Maxence. (se fâchant) Quel Maxence ? Il n’y a plus de Maxence… Il est parti, Maxence … L’autre jour, il a eu ses 18 ans. Il est venu me trouver dans mon bureau avec sa valise. Il m’a dit qu’il pouvait enfin me dire ce qu’il pensait, que les études secondaires et supérieures étaient non seulement ennuyeuses comme la pluie, mais encore inutiles, qu’hors la situation qu’elles procurent, elles ne méritent pas qu’on s’y applique même une heure, qu’il les abandonnait et s’en allait travailler. Vous ne savez pas jusqu’à quel degré de colère, il m’a échauffé. Je lui ai dit qu’il ne pourrait pas prétendre à grand’chose étant donné le manque de diplômes par lequel il s’était illustré. Il m’a répondu qu’il n’avait aucune nécessité d’une bonne place, pourvu qu’elle lui donne de quoi vivre, ne soit pas épuisante et lui laisse du temps libre. Je lui ai dit qu’ayant toujours vécu dans l’aisance en toute inconscience, il ne savait pas ce qui l’attendait. Il m’a ri au nez, m’a tourné le dos et il est parti.… … Je viens de faire une enquête : il vit d’un gagne-pain que je rougirais de nommer. . .. C’est contre moi qu’il a décidé d’être nul. Il se venge de ce que je lui ai fait subir pendant son enfance. Il s’est vengé, mais je me vengerai de sa vengeance. L’histoire n’est pas finie. J’aurai ma revanche. Attendez que la dure pauvreté ait raison de lui. Il viendra me supplier à genoux, le salopard. Il viendra manger dans ma main.
Loris revient avec les places de concert.
Dru.– Vous avez manqué d’être en retard. Vous avez failli faillir. Dépêchez-vous.
Loris.- (à part) Jamais il ne parle de payer ce que sur sa demande, je lui achète. Une fois de plus, j’en suis de ma poche. (il sort)
Entre Pater, qui tient un journal grand ouvert dans une main, de l’autre tire derrière lui par la cravate Barthélémy.
Pater.– Barthélémy. Ne faites pas d’histoires. .. (montrant le journal) Dru, tu as lu dans le journal la page des résultats des grandes écoles ? Je te parle. Tu ne l’as pas consultée pour ton fils, je m’en doute.
Dru.– Ca va, Pater.
Barthélémy.–Je vous en prie, Monsieur Pater.
Pater.–Vous, taisez-vous. (à Dru) L’élite des écoles des élites. L’excellence de l’excellence. Le meilleur des meilleurs. L’académie des académies. L’antichambre du pouvoir. Tu vois de quelle école je parle…(montrant du menton) Entre ce directeur, et son commis, quel nom de quel fils figure dans la liste des reçus ? D : Dru ? Pas du tout. T : Tatvan. Tatvan, c’est lui, Arthus, c’est son fils. Qu’est-ce que tu en dis ?
Barthélémy.– Je vous en prie, Monsieur Pater.
Pater.– Pourquoi refuser les honneurs du triomphe ? A votre place, je mettrais les drapeaux à toutes les fenêtres, je chanterais la Marseillaise à pleine bouche.
Barthélémy.– Je ne suis pour rien dans la réussite de mon fils.
Pater.– Ne dites pas d’âneries. Vous savez bien, comme moi que ce que devient l’enfant, il le doit à ses parents. Ce n’est pas Dru qui dira le contraire. Hein, Dru ?
Barthélémy.– J’ai eu mon fils pour moi, non pour lui.
Pater.– Il a eu son fils pour lui, tu entends ?
Barthélémy.—J’étais parvenu dans ma vie au point critique à partir duquel, si on n’enseigne pas ce que la vie vous a appris, votre savoir se retourne contre vous. J’ai eu mon fils pour moi. S’il est parvenu où il est parvenu, c’est de son choix et par sa volonté. … Si cela se trouve, Monsieur le Directeur, votre fils, de rien, se bâtira la vie la plus originale du monde, tandis que le mien, avec le diplôme qu’il a, s’assemblera la vie la plus préfabriquée qui soit.
Pater.- (à Dru) Ecoute comme le commis est généreux envers son Directeur.
Barthélémy.- Pardonnez-moi, mais la Charge m’a engagé pour tenir le compte des clients de D à J.
Pater.- (à Dru) Ecoute comme le commis fait la leçon à son Directeur. (Barthélémy sort. Lui montrant Mme Mairesse) Arrête de caqueter, mon coquelet. (lui montrant la porte) Mérite tes hauts émoluments.
Tous sortent, Pater hilare.
Loris dan son bureau, faisant l’addition de ce que lui doit Dru.
Loris.- (à part) Croit-il que ces choses sont gratuites pour moi ? Quand il achète, payer est une chose à quoi il ne pense pas ?.. .. C’est une chose si vile, que son noble esprit refuse de s’y avilir ? Ces trois sous, est-ce pour lui si mesquin qu’il ne veut pas y rétrécir sa pensée ? Ou est-ce un oubli naïf ? … Mais pour oublier de façon si constante qu’il me doit, ne faut-il pas qu’il y pense sans arrêt ? Que son impudent âge mûr abuse de ma jeunesse timide, n’est-ce pas honteux ? .. .. Je ne sais ce qui m’enrage le plus, de l’argent qu’il me doit, ou du mépris que cela sous-entend. Ah, ces trois sous m’occupent l’esprit plus qu’ils ne valent… .. Réclamer de telles petites sommes à un tel haut personnage ? Jamais, je n’oserai. Me dévoiler comme un tel rat. Mais, lui, n’ose-t-il pas s’abaisser à cette bassesse ?… … Mon Dieu, pourquoi faut-il que les gens ne soient pas honnêtes par nature ? Pourquoi faut-il qu’on soit obligé de lutter, simplement pour qu’il nous soit rendu justice ?.. Il faut que j’aille : c’est une question d’honneur…
Il sort, son papier en main.
Dans un couloir, Loris, attendant.
Loris.- (à part) Lui dirais-je que je suis à court ce mois-ci, que s’il pouvait me rembourser ce qu’il me doit, cela m’aiderait ? Avancer une fausse raison, par fausse honte ? Tu ne peux. (Au bout du couloir, arrive Dru. Allant à Dru, haut) Monsieur le Directeur, permettez, pour les journaux et pour les places au concert, je crois que vous ne m’avez pas payé.
Dru.– (un court instant, muet) Je vous règlerai, Monsieur Ortigueira, vous pensez bien.
Loris.– Ah, bon. (allant, à part) Ma folle crainte n’avait pas d’objet. Il reconnaît sa dette avec sérieux. ..(s’arrêtant) ..Mais voilà, il ne m’a pas remboursé… ..Moi, qui ne rêve qu’e d’amitié, me forcer à la haine : est-ce ainsi que va le monde ? Je n’étais rebelle en rien, le monde m’y force. .. .. Apparemment, c’est à sa capacité de se défendre que l’on reconnaît que l’on devient un homme. (Il fait demi-tour, revient vers Dru, s’arrête)
Dru.– J’honorerai ma dette, vous pensez bien, Mr Ortigueira.
Loris.– Bien. (il se retourne et va, à part) Ce qui est certain, c’est qu’il ne me demandera plus de lui acheter : je suis quitte pour l’avenir. Si je le tenais quitte pour le passé ?.. Loris, tu ne le peux. Ton honneur te commande de repartir à l’assaut, il te faut lui obéir. (Il refait demi-tour, Dru, affairé, rentre dans son bureau)
Loris.- (à part, de loin) Quand il a vu que je revenais, il a fait l’affairé et s’est esquivé. J’oserai le tout pour le tout.
Il va droit sur le bureau de Dru.
Le bureau de Dru, Dru est assis. Loris frappe et entre.
Dru.– Monsieur Ortigueira, vous voyez que je suis occupé.
Loris.– D’accord. (faisant demi-tour, à part) J’abandonne. Je le tiens quitte… .. Sois un homme, Loris, puisque c’est cela être un homme. Que de si hauts personnages aient de pareilles immondes petitesses… … (se retournant vers Dru) Monsieur, je vous saurais gré de m’accorder un instant.
Dru.– (agacé) Mille affaires me tirent par la manche, Loris.
Loris.- Permettez, mon affaire à moi double les autres.
Dru.– (agacé, montrant la pile des dossiers) Une file d’affaires fait la queue devant ma porte.
Loris.– (montrant son addition) Permettez, je suis prioritaire… … Monsieur, sur votre demande, je vous ai acheté le journal chaque jour, depuis quinze jours, je vous ai acheté des places de concert et de théâtre, vous ne m’avez pas remboursé.
Dru.– Je vais vous étonner, mon petit Loris. Je reconnais ma dette.
Loris.– Je n’ai pas remis mon paiement, ne remettez pas votre remboursement.
Dru.– Je vous rembourserai, vous pensez bien.
Loris.- (à part) Cloue-toi sur place, Loris, ne bouge qu’il t’ait remboursé. (haut) Un supérieur d’âge hésitera-t-il à rembourser les dettes qu’il a contractées auprès d’un jeune inférieur ?
Dru.– (agacé, d’une main, il sort son porte-monnaie, l’ouvre, en sort un billet, qu’il jette sur le bureau) Remboursez-vous.
Loris.– Vous me deviez moins.
Dru.– (avec un geste, comme s’il arrondissait la somme) C’est bon, c’est bon.
Loris.– Vous me devez ce que vous me devez, rien de plus. (il pose la monnaie et sort. Dans le couloir, à part) .. Enfin, je suis parvenu au faîte. Au-dessus de moi, s’étend l’immense toile de fond de l’immensité céleste. J’assiste à mon lever du jour.
Il sort, et va à son bureau.
Le bureau de Loris, entre Loris. Entre Dru, derrière lui.
Dru.- Monsieur Ortigueira, je vous en prie.
Loris.- (à part) Je ne suis plus le petit Loris, je suis Monsieur Ortigueira.
Dru.- Ceux qui sont en haut ont tendance à considérer ceux qui sont en bas, comme chose négligeable. Je vous confirme qu’ils ne le sont pas.
Loris.- C’est bon.
Dru.– Vous n’effacez pas l’affront, je vois, que je vous ai fait subir.
Loris.– Si, allez. (à part) Me prend-il pour un niais ? Se serait-il excusé si je ne m’étais pas rebellé ? (haut) J’efface l’ardoise, Monsieur.
Dru.– Je vous en ai bien de la reconnaissance.
Loris.- (à part) Simagrées. (haut) C’est bon. (Dru sort, à part) Rebellez-vous contre l’injustice, il y aura toujours plus de gain, que si vous la subissiez sans mot dire.
Il sort avec un dossier, en faisant un bond de joie.
Un café, face à la Bourse. Zélie, assise, valise à côté d’elle, prend un café, Hugues Le Bonhomme entre, s’asseoit à sa table.
Hugues.– Tu as voulu me voir ?
Zélie.– J’espère de tout mon cœur qu’à ce que je vais te dire, tu ne me répondras pas comme à une offense, par de la violence, mais par de la raison, comme à un fait… .. Hugues, je t’annonce que je te quitte… … Sans cesse, je t’ai tiré par la manche, pour que tu me sortes et que tu me fasses connaître du monde. Jamais tu ne m’as aidé. J’ai décidé de m’aider moi-même.
Hugues.- Comme deux siamois, tu nous sépares avec violence, par le scalpel. .. ..(s’essuyant les yeux, prenant les mains de Zélie dans les siennes) Réussis, Zélie, puisque tu le désires tant. Je te le souhaite de tout mon cœur.
Zélie.- (serrant à son tour les mains d’Hugues dans les siennes) Je craignais une contre-offensive de coups et de cris : tu ne sais comme tu me soulages que mes craintes aient été vaines.
Entre Pater, qui , voyant Hugues et Zélie, va vers eux.
Pater.- (à Hugues, admiratif, montrant Zélie) Hugues Le Bonhomme. Hugues Le Bonhomme, présentez-moi.
Hugues.- Zélie Larrivist, une amie, actrice. Monsieur Pater, notre fondé.
Pater.– Actrice. De cet Olympe qu’est le théâtre, une déesse m’apparaît : je tombe à genoux.
Zélie.– Fondé. Ravie de vous découvrir. Ce n’est pas l’idée que je m’en faisais.
Pater.- (montrant Hugues) Voilà bien la chance qu’ont ces jeunes ruraux élevés à la communale : à eux les jolies fleurs fraîches des champs. Nous autres fils de famille, sur quoi devons-nous rabattre ? Sur les plantes de serre, élevées dans les écoles privées, qui souffrent de carences de toute sorte, sclérotiques, névrotiques, psychopathes. Bonhomme Le Bonhomme, vous ne savez pas combien cette beauté éclatante illumine votre noire obscurité : vous devenez soudain pour moi quelqu’un.
Hugues.– Replongez-moi dans ma terne obscurité, Monsieur, Zélie vient de rompre avec moi.
Pater.– Saviez-vous seulement le trésor que vous aviez, malheureux ? Si j’avais été à votre place, je l’aurais suppliée à deux genoux, je vous jure qu’elle ne m’aurait pas quittée.
Hugues.- (se levant) Je n’étais pas l’escorte qu’il fallait, pour le chemin qu’elle veut faire.
Pater.– Et vous vous effacez : c’est ce qu’il fallait faire.
Hugues sort.
Zélie.– Il m’a aidée autant que son salaire l’a pu. Il m’a hébergée, nourrie. Grâce à lui, j’ai pu suivre mes cours d’art dramatique. Soyons juste.
Pater.– Il pouvait bien payer un peu cette faveur inouïe de vous avoir.
Zélie.– N’êtes-vous pas de mon avis ? Rechercher la compagnie des gens illustres, pour qu’ils vous éclairent de leur célébrité, jusqu’au jour où nous brillons de notre clarté propre, n’est-ce pas une ambition légitime ? Hugues disait que pour arriver auprès des gens arrivés, cela supposait de la flagornerie. J’en conviens, mais ne peut-on s’amuser à cela, et n’en pas penser moins ? Ne peut-on rire de ce qu’une chose aussi grossière réussisse si bien? .. .. A-t-on des talents pour les cacher sous le boisseau, ou pour qu’ils brillent de tous leurs feux ? J’ai faim d’acclamations, d’applaudissements. Je les vaux, je les veux… … La semaine prochaine, il y a la journée d’audition des élèves sortants pour les professionnels du spectacle. Je connais l’un ou l’autre. On va se disputer ma personne. Je vais être demandée. Je vais faire monter les enchères. Le monde saura bientôt qui je suis.
Pater.– A qui veut la réussite aussi fortement et ardemment, la réussite ne peut que venir.
Zélie.– Je suis si certaine de mon talent, que j’ai décidé de loger princièrement ma future gloire dans un bel appartement d’un beau quartier. J’ai un peu d’argent gagné à des besognes alimentaires : mes ponts d’or prendront le relais. (elle se lève)
Pater.—Faites-moi une faveur : faites que j’assiste à votre journée d’audition.
Zélie.—Je vous ferai avoir une carte d’invitation. .. .. Excusez-moi, il faut que j’aille chez mon nouveau propriétaire chercher les clés.
Elle se lève, veut saisir sa valise, mais Pater s’en saisit avant elle. Ils sortent.
Sur le trottoir, passe, devant le café, Loris.
Loris.- (à part) Paris, Paris. Louvre, ouvre-moi tes deux bras royaux, Cour carrée, accueille-moi, comme noble cour. Magnifique palais de plein air et de plein ciel, change moi, pauvre humble, du misérable réduit, qui est mon logis. Blocs de pierre bien ajustés et bien sculptés, larges dalles de pierre, fais-moi oublier l’humilité de ma personne. Orgueilleux palais de noble architecture, me sacrant et me couronnant, fais-moi un instant plus grand qu’en privé je suis. Palais vaste et ciselé, élargis mon souffle, accrois mon cœur, hausse mon âme à cette ordonnance et à ces proportions divines. Magnifie-moi en grandeur d’esprit et hauteur de vues. Sois mon royal palais à moi, simple citoyen, entre midi et deux heures, un instant, Paris.
Il sort.
