Acte 5
Birmingham. Un hôtel particulier, au sein d’un parc planté de belles essences. Un vaste salon, aux larges et hautes fenêtres, au parquet couvert de tapis d’Iran, tapissé de velours vert, meublé d’armoires, de buffets, de consoles, d’un secrétaire, de fauteuils et de chaises anglaises du XVIII°, de deux canapés et de fauteuils larges et bas de cuir noir. Tout autour sur des dessertes et des tables, un buffet complet, 3 piles de chacune 5 assiettes, à hors d’œuvre, à viande, à dessert, à filet d’or, leurs couverts de vermeil, des serviettes blanches brodées, 5 verres de cristal de Bohème à vin rouge, 5 à vin blanc, 5 à eau - Entrent Mrs Vixen, et Elizabeth, qui s’assied sur le bras d’un fauteuil de cuir.
Mrs Vixen.- (à Elizabeth) Volets à demi ouverts, lit défait, papiers et stylos parsemés sur son bureau, livres disséminés partout, mules l’une devant sa bergère, l’autre devant sa causeuse, vous êtes sûre que nous avons respecté les désordres qu’il avait laissés ?
Elizabeth.- Nous avons tout respecté. Je me souviens de tout comme si c’était d’hier.
Mrs Vixen.- (Elle examine le buffet) Faites-moi plaisir, Elizabeth, quand il arrivera, ne lui dites pas que nous avons réarmé sa chambre. J’aimerais qu’il la découvre. Je n’ai déjà que trop peur que ce lunch éveille sa défiance, et qu’il ne flaire un piège.
Elizabeth.- Vos craintes sont oiseuses. Après tant d’années d’avilissement, un noble être de noble intelligence et de noble culture comme lui, n’a que trop hâte de retrouver la noble maison familiale aux belles et vastes chambres. Il ne sait que trop, que l’être doit être en harmonie avec le lieu pour se sentir en harmonie avec lui-même, qu’à l’être d’exception il faut lieu d’exception ; qu’à être de valeur, il faut lieu de valeur. Epaules courbées, tête basse depuis tant d’années, il n’a que trop hâte de se redresser et de lever à nouveau sa tête fière. Le fils prodigue ne pourra que se réjouir de ce que la famille retrouvée le fête.
Mrs Vixen.- (allant vers elle, et l’embrassant) Qu’une femme de service honore comme vous faites la noblesse du fils de famille, dit mieux que tout que, parmi les gens de service, il est des âmes plus nobles que parmi les nobles. Merci, Elizabeth… … Voulez-vous me faire l’amitié de dire à Victoria qu’elle peut apporter les viandes froides.
Elizabeth.- (se levant) J’y vais.
Mrs Vixen.- Elizabeth. Je voudrais que Victoria et vous, ne vous froissiez pas que mon cadeau soit en nature. J’aimerais que vous fêtiez les vôtres, comme je fête mon fils. Les 2 paquets, en haut du frigidaire sont pour vous.
Elizabeth.- Merci. Mrs Vixen examine l’ordonnancement des meubles. Victoria entre avec un plateau de viandes froides, et derrière elle Elizabeth.
Mrs Vixen.- Victoria, votre pudding du Yorkshire est une pure merveille. Tous mes compliments.
Victoria.- Merci. Mrs Vixen corrige quelque ordonnancement de meubles. On sonne.
Mrs Vixen.- Ce doit être Mr. Sunpusher. Sortent Victoria et Elizabeth, Elizabeth et elle s’échangeant un sourire complice.
Entre Sunpusher, Mrs Vixen va au-devant de lui.
Mrs Vixen.-Cher ami, merci d’être venu.
Sunpusher.- Votre mari est sous la table ou se cache derrière le rideau ?
Mrs Vixen.- (riant) Il n’est pas arrivé.
Sunpusher.- Votre fils est dans l’escalier, l’épée à la main, prêt à m’embrocher ?
Mrs Vixen.- (riant) Il n’est pas arrivé non plus.
Sunpusher.- Enfin le moment tant désiré est venu : je vois l’actrice sans son costume d’épouse et de mère, réduite à elle, dans sa loge. (il lui saisit les deux mains des deux siennes) A beauté sans autre attribut que sa beauté, un soupirant sans autre attribut que d’être soupirant, ose enfin en paroles ce que ne cessent d’oser ses regards, présenter ses irrespectueux respects.
Mrs Vixen.- S’en enivre une vieille jeune première et fausse ingénue, rougissante et les yeux baissés. Ne s’encombrant pas trop de savoir si elle joue pour de faux ou pour de vrai, elle laisse les vapeurs capiteuses la griser tout leur saoul… … (On entend au loin la porte d’entrée qui s’ouvre, un bruit de talons, une voix forte, la porte qui est claquée. Mrs Vixen se sépare vivement de Sunpusher, qui fait un geste de regret) Parfum à peine respiré, hélas, déjà passé.
La voix de Vixen.- Veïa. Veîa. Veïa, où es-tu ?
Mrs Vixen.- Au salon, mon chéri.
Vixen.- Il est arrivé ?
Entre Vixen, une serviette avec son chiffre en main, qu’il jette sur le canapé. Il embrasse Veïa.
Veïa.- Pas encore. Bonjour, mon chéri.
Vixen.- (tendant la main à Sunpuscher, tout en examinant le buffet) Sun.
Sunpusher.- Bonjour, Monsieur.
Vixen.- (montrant à Mrs Vixen le buffet) Bien. (à Mrs Vixen) Pour que je ne te surprenne pas, je citerai tout à l’heure Victoria et Elizabeth comme pièces à conviction.
Mrs Vixen.- Elles sont toutes les deux si sensibles, si sujettes à se blesser, Van. S’il te plaît, veuille ne pas les heurter.
Vixen.- Si je ne respecte pas les actes qui ne sont pas respectables, je respecterai les personnes, je te le promets… .. (Les entraînant tous les deux, bras dessus bras dessous) Dernier briefing. Notre chevalier à la Triste Figure revient de ses malheureuses errances. Quelle est notre tâche ? Le persuader que sa chevalerie est folie pure, et que le plus sensé qu’il puisse faire est de rentrer à la maison… … Vous lui ferez miroiter, Veïa, ton cercle, Sun votre théâtre… … (à Veïa) Fouette, sucre-moi, monte-moi en Chantilly ta crème d’artistes et d’intellectuels, je veux que ton amateur d’art et d’essai se jette sur le Saint-Honoré de tes saints etde tes honorés avec gourmandise… …(à Sunpusher) Vous, charmez-le en chantant vos répétitions, vos tournées, je veux que votre fou de théâtre succombe sous vos enchantements… … Vous lui direz tous les deux, que, depuis son départ, tout était en veilleuse, et n’attendait que son retour pour briller à nouveau d’une lumière éclatante. Moi je m’emploierai à la basse tâche de dégoûter le porc de la souille où il se vautre. … N’oubliez pas que, s’il vient rendre visite à sa mère après un si long temps, c’est qu’il y a une brèche dans son dispositif, à nous de l’élargir le plus que nous pourrons. (On sonne) C’est lui.
Mrs Vixen.- (allant à la fenêtre, et regardant vers le porche du parc) C’est lui.
On attend un assez long moment.
Vixen.- (agacé) Où il est ? Que fait encore cet écervelé ?
Entre Brian, chacun de ses bras sous les bras de Victoria et d’Elizabeth.
Mrs Vixen.- (allant vers Brian) Mon Brian.
Brian.- (interdit devant la réunion et le buffet) Vous attendez quelqu’un. J’arrive mal à propos.
Mrs Vixen.- (ouvrant ses bras, et embrassant Brian) C’est toi que nous attendons.
Brian.- (ennuyé) Je t’avais dit que je venais te rendre une courte visite. (à Victoria et à Elizabeth, leur baisant la main) Je vous reverrai tout à l’heure. (Victoria et Elizabeth sortent) (à Mrs Vixen, plaçant ses mains sous ses aisselles et la serrant contre lui) Cœur glacé, frissonnant, laisse-moi comme autrefois réchauffer mes mains glacées sous tes chaudes aisselles.
Mrs Vixen.- Si tu savais comme nous aspirions à toi, moi dans cette maison, et cette maison avec moi.
Brian.- (allant à Vixen, lui offrant sa main et serrant la sienne avec force) Van, combien de fois votre énergie a épaulé la mienne, quand elle flanchait. Chaque fois que mon moral tombait en défaillance, votre pleine santé lui a rendu sa pleine santé.
Vixen.- Et moi, chaque fois que je pensais à toi, Brian, mon remords se ravivait.
Brian.- Votre remords ?
Vixen.- J’avais dit à ta mère, à notre mariage, que son fils serait mon fils. Pour mon malheur, quand nous avons été tous les trois ensemble, tu t’es empressé de t’effacer. A te voir si discret et si studieux, je t’avoue que je me suis réjoui d’avoir un tel successeur, sans qu’il m’en coûte aucun souci. Et j’ai vécu toutes ces années dans cette illusion que tu me succèderais, jusqu’à ce jour affreux, où, tes études terminées, ta licence de droit obtenue, le lâcher brutal de ton aversion pour moi a emporté de sa vague énorme, toutes mes espérances. Lorsque, ce jour-là, je t’ai annoncé mon intention de t’introniser comme mon successeur, tu m’as répondu d’une voix tranquille, que tu avais une ambition inverse de celle que je te supposais, que tu ne désirais qu’une chose, c’était ne pas réussir, que tu ne briguais que d’exercer un métier semblable à ceux qu’exerce le commun du peuple, et sans nous laisser le temps de répliquer, ta mère sanglotant de chagrin, et moi d’humiliation ne pouvant retenir mes larmes, tu es parti. Tu ne pouvais pas m’humilier avec plus de hauteur, de préférer à cette entreprise qui est tout pour moi, cette non-chose : rien. Tu t’es bien vengé, et justement, de ma désaffection à ton égard. Aujourd’hui que tu nous reviens, devant tous, je fais amende honorable.
Brian.- Je ne vous reviens pas, Van. Je suis toujours en route pour la même destination. Désireux de vous revoir et de vous serrer dans mes bras, je fais un simple crochet… … Vous vous trompez sur mon état d’esprit à l’époque : ce n’est pas contre vous, que j’ai choisi la voie inverse de la vôtre, c’est pour moi.
Vixen.- Aimer contre la réussite, son inverse, la non-réussite, est-ce que ce n’est pas haïr la réussite et celui qui réussit ?
Brian.- Pour moi, les deux choses sont découplées, Van.
Mrs Vixen va vers Brian, et met son bras sous son bras.
Veïa.- Brian, as-tu pensé à la société comme elle est faite ? Beaux-chefs d’œuvre de l’art par les gens du peuple sont maniés sans délicatesse, pliés à l’usage le plus trivial et le plus sordide. Les hommes cultivés, au milieu du peuple, connaissent le même sort. Trésors d’art et trésors d’homme ne sont estimés et appréciés à leur vraie valeur, que par notre classe cultivée. Un être d’élite comme toi, sûr d’un goût si sûr, riche d’une si riche culture, qui seule l’apprécie son vrai prix, sinon ses pairs, la classe de l’élite ? Seule notre classe cultivée apprécie l’homme cultivé.
Brian.- La culture. La culture, Maman, ne sert qu’à en faire étalage ? Si c’est vrai, alors c’est fatuité. C’est une belle roue de paon aux belles plumes ocellées vertes et bleues, avec, au centre, le croupion, et au centre du croupion, le cloaque dégoûtant. C’est un feu d’artifice aussi vite allumé qu’éteint, et il n’y a plus dans la nuit noire, qu’une fumée âcre, et une pluie de cartons calcinés, et le public se dit : c’est bien beau, mais quel gaspillage, voilà à quoi sont dilapidés les fonds publics. Il faut crever cette vessie, Maman. La culture est utile, ou n’est rien. .. ..(Brian va vers Sunpusher et lui serre chaleureusement la main, lui tenant le bras de l’autre) Sun. Comment vas-tu ? Tes Comédiens de la Trent ?
Sunpusher.- Depuis que certaine jambe a levé le pied, la troupe boîte.
Brian.- Sauf que la jambe qui reste, c’est la bonne, tout marche donc. .. … Tes acteurs te donnent satisfaction ?
Sunpusher.- Ce sont de gentils élèves appliqués, qui apprennent bien leur texte par cœur, et font bien tout ce qu’on leur dit. Hélas, sur scène, ce sont des vapeurs évanescentes, translucides. Toi, sur scène, tu étais un solide compact, qui interceptait la lumière, qui faisait derrière lui de l’ombre.
Brian.- Tu as mauvaise mémoire, Sun. Rappelle-toi quand je jouais ce moine, avec quel pathétique déchirant, je disais la phrase la plus prosaïque, avec quelle émotion intense, je disais : fermez la porte. J’ai encore dans la gorge la voix que j’avais, dans le cou la tête que je portais. Quand le souvenir m’en remonte, j’en rougis jusqu’aux oreilles. Et comme si cet excès ne suffisait pas, en plus, je sautais allègrement des passages entiers. Avec quel art tu rattrapais tes répliques au vol : tu étais admirable.
Sunpuscher.- Et un jour, tu as joué ce marquis, et en un bond prodigieux, tu as rattrapé tout le retard que tu avais. Souviens-toi du tonnerre de cris et d’applaudissements, qui t’ont célébré après le baisser de rideau. Malheureusement, c’est juste à ce moment-là que tu m’as tiré ta révérence … Mais cette fois, tu ne me feras pas faux bond. Tu vas te rattraper. Je t’engage pour jouer Angelo la saison qui vient.
Brian.- C’est le moment de te faire un aveu, Sun. Il y a 4 choses, dans la vie, que j’ai voulu apprendre, outre lire, écrire, compter, c’est savoir conduire, savoir nager, savoir danser, et savoir jouer la comédie. Je n’avais fondé cette troupe avec toi, à l’époque, que dans cet unique but : apprendre à jouer. Je sais le savoir que je voulais savoir. Mes études théâtrales sont terminées.
Sunpusher.- Tu me fais taire. Ce serait un abus, si j’insistais.
Un court silence.
Vixen.- Brian, prête-moi l’oreille un instant. J’aimerais défendre ma partie.
Brian.- Vous me donnez tous bien de l’importance.
Vixen.- Tu en as pour moi autant que moi, en tant que mon successeur naturel… … Je connais ta religion populaire, Brian. Je veux te prouver, preuves à l’appui, sa fausseté. Je veux établir que le peuple est indigne de ta foi. (Brian lui fait signe de la main) Je sais de quel œil sévère tu jugeais mes délits d’initié, cette histoire d’impôt qui m’avait été remboursé par erreur et que je n’ai pas reversé, mes placements immobiliers dans des maisons insalubres, que je revendais par appartements, cette guerre impitoyable que j’ai faite à ce syndicaliste causeur de grèves, bien que dans ces affaires, puisse être incriminée moins ma malhonnêteté que l’impéritie de fonctionnaires.
Brian.- Je n’ai jamais rien dit.
Vixen.- Tu ne m’as rien dit, mais ton visage était parlant… … Examinons à présent les gens d’en face… … Acceptes-tu que la maison représente la société en réduction : je serais cette classe bourgeoise tant décriée, Victoria et Elizabeth, cuisinière et femme de ménage, seraient la classe populaire : elles te sont chères toutes les deux à ce titre.
Brian.- (discutant) Classe bourgeoise tant décriée ?
Vixen.- Disons : classe bourgeoise. Acceptes-tu cette miniaturisation ?
Brian.- Voyons. Vixen invite tout le monde à prendre place.
Vixen.- (à Sunpusher) Sun, allez dire à Victoria que Mr Vixen la demande.
Sunpusher.- Oui, Monsieur. Sunpusher va, et revient avec Victoria.
Vixen.- Victoria, est-ce que je ne vous ai pas demandé, il y a quelque temps, de faire toutes vos courses au supermarché ?
Victoria.- Mais je les fais au supermarché.
Vixen.- Vous n’en faites aucune ailleurs ?
Victoria.- Je n’en fais aucune ailleurs.
Vixen.- D’aucune sorte ?
Victoria.- D’aucune sorte.
Vixen.- Tout ce que vous dépensez dans la journée, vous le dépensez au supermarché ?
Victoria.- Oui.
Vixen.- (sortant de sa serviette à chiffre un dossier, ouvrant le dossier, sortant du dossier 3 tickets de caisse, accompagnés chacun d’une fiche de calculs) Si l’aveu de la faute s’accompagne de regret et de l’intention de n’y plus retomber, Victoria, le pardon de la faute est accordé, et efface la faute entièrement. La condition du pardon, cependant, vous le comprendrez, est l’aveu. .. .. La veille des trois derniers jours, j’ai pris dans le buffet le porte-monnaie réservé aux courses, que Mrs Vixen venait d’approvisionner pour le lendemain, et j’ai compté l’argent qui y était. (Mrs Vixen et Brian, gênés, regardent dans le vague) J’avais convenu avec le directeur du supermarché qu’il me garderait chacun de ces trois jours-là, le double de votre ticket de caisse. Chacun de ces trois jours, après votre retour des courses et mon passage au supermarché, j’ai soustrait le total du ticket de caisse, du montant de l’argent qui restait dans le porte-monnaie. Chacun de ces trois jours, il a manqué exactement la même somme : 10 £… ..Il vous serait difficile de m’expliquer qu’à chaque fois l’argent avait pu se perdre, ou que la monnaie avait pu vous être mal rendue. Pouvez-vous me dire où se sont réfugiées ces 10 £ quotidiennes égarées ? .. .. Je vous rappelle ce que je vous ai dit : la condition du pardon est l’aveu. Un silence.
Victoria.- (avec difficulté) Je les volais, Monsieur. Un silence.
Vixen.- Je vous ai donné ma parole et je la tiens : je vous pardonne et vous remets votre dette.
Victoria.- Je ne volerai plus. J’en fais le serment.
Vixen.- Nous vous y aiderons. Soyez sûre que nous y mettrons obstacle.
Victoria.- (pleurant, à Mrs Vixen et à Brian, qui ont toujours le regard vague) J’ai honte de ne pas être celle que vous croyiez que j’étais.
Vixen.- L’incident est clos. Allez et ne volez plus. (à Victoria qui sort) Dites à Elizabeth que Mr Vixen la demande. Sort Victoria à reculons.
Entre Elizabeth.
Vixen.- (De sa serviette à chiffre, il sort un dossier, et du dossier, un contrat, et une feuille) Contrairement à l’affaire de Victoria, Elizabeth, je ne dispose contre vous que d’indices. Bien que ces indices soient pour moi plus que probants, en droit, ces indices ne sont que des présomptions. Une seule preuve vaudrait : l’aveu. … … (consultant le contrat) Vous aviez été engagée, comme en témoigne votre contrat, comme femme de ménage, (lisant) pour aider à l’entretien hebdomadaire, alternativement, des chambres, salons, bureau de Mr Vixen, boudoir de Mrs Vixen, bibliothèque, fumoir, salle de billard, entrée, couloirs, escaliers, des rez-de-chaussée, 1er, 2ième et 3ième étage de la maison, à raison de 7 heures par jour. Confirmez-vous cela ? (Mrs Vixen et Brian, gênés, regardent dans le vague)
Elizabeth.- Oui.
Vixen.- A la suite de contrôles, j’ai vérifié que vous n’avez ni fait la poussière, ni lavé le sol des chambres d’amis du 3ième étage, du fumoir, de la salle de billard, de la bibliothèque, de l’escalier qui mène du 2ème ou 3ième, depuis un temps infini. Quant à ce qui est fait, chaque fois que je passe inopinément à la maison, soit le matin, soit l’après-midi, j’entends bien que s’activent deux personnes, la 1ère à ouvrir les fenêtres, déplacer les meubles, secouer le chiffon, passer l’aspirateur, laver le sol, Mrs Vixen, la 2ème à agiter surtout sa langue : Elizabeth. Ajoutez que chaque matin, vous arrivez avec 3/4 d’heure de retard, et le soir repartez avec 3/4 d’heure d’avance… … J’affirme, Elizabeth, que, par politique, compatissant avec le chagrin de Mrs Vixen, vous exploitez sa faiblesse pour la conduite de vos affaires, qui est de travailler le moins possible… … Si vous êtes de mauvaise foi et procédurière, il vous est loisible de dénier mes accusations et de citer à décharge Mrs Vixen, qui, par bonté, témoignerait peut-être en votre faveur. .. … Je ne doute pas, qu’il soit difficile d’avouer un cynisme, mai si un cynisme éhonté condamne, son aveu héroïque amnistie.
Un silence.
Elizabeth.- (avec difficulté) Ma compassion était un calcul. J’agissais par imposture. .. .. Solliciter votre indulgence, Mrs Vixen, ne serait qu’un cynisme de plus. Je demande mes 8 jours, Mr Vixen.
Vixen.- Que je vous refuse. Qu’une pratique fidèle rachète votre apostasie. Vous pouvez aller, Elizabeth…(Elizabeth désemparée les regarde tous) … Elizabeth, vous pouvez aller. Sort Elizabeth à reculons.
Vixen.- Qu’est-ce que tu dis de cela, Brian ? Preuve n’est-elle pas faite ? Les basses classes ne sont pas plus recommandables que les hautes. Tu ne peux porter les premières au pinacle, et vouer les secondes aux gémonies, ni donner la préférence aux unes plutôt qu’aux autres. Certaine utopie, en conséquence, doit être quittée.
Brian.- (se levant) Je vous accuse d’injustice et de discrimination, Van. Il sort, laissant la porte ouverte, revient en tenant par la main Victoria et Elizabeth.
Brian.- (à Vixen) Votre enquête reste inachevée. Vous avez sollicité les aveux de Victoria et d’Elizabeth pour leurs fautes, vous avez avoué les vôtres, avez-vous sollicité mes aveux à moi ?
Mrs Vixen.- Brian. Quelles fautes vas-tu t’inventer
Brian.- (coupant sa mère) Qui peut avancer avec la plus petite vraisemblance, que je suis le parfait innocent ? ..(un silence) .. Ma malhonnêteté est pire que les vôtres, parce qu’à ma malhonnêteté ordinaire s’en ajoute une autre : la dissimulation, et une dissimulation si retorse qu’aucune de mes fautes n’a jamais pu être dévoilée par personne. Ajoutez à cela, qu’alors que vous avez tous avoué naïvement les vôtres, j’ai tellement honte des miennes que je ne peux m’y résoudre. Je suis donc moins recommandable que quiconque ici. .. .. Pour répondre à votre démonstration, Van, la moralité n’est pas l’aune à laquelle je mesure les personnes : je laisse sa sanction au double tribunal, de la justice et de la conscience. … .. Et pour en venir à moi, ce qui me fait choisir la classe populaire, vous faites erreur, ce n’est pas une utopie, mais une réalité. Sortez tôt le matin, voyez qui s’active dans les rues : des boueux diligents aux livreurs précis, des conducteurs de bus habiles et prudents aux boulangers industrieux, des agents vigilants aux maraîchers soigneux, des institutrices accueillantes aux terrassiers aux bottes boueuses efficaces, des électriciens à leurs postes minutieux aux infirmières efficientes, des facteurs exacts aux laveurs de vitres adroits, tout ce peuple fait que chaque matin ce grand corps de la ville, réveillé, lavé, s’éveille au nouveau jour, pimpant, frais, dispos. Que serait la ville sans eux ? Champ de ruines, décharge publique. De cette multitude de domestiques publics experts et savants, dont le travail consiste à faire et non à faire faire, mésestimés et nécessaires, j’ai eu, toute ma vie, l’ambition d’être. Je n’ai fait que mettre en œuvre cette ambition.
Vixen.- Tu ambitionnes d’occuper une place qu’occuperait le premier venu ? Refuser la haute place, qui te revient en raison de tes capacités et de ton savoir, pour une place basse, qui ne requiert aucune aptitude particulière, est-ce que ce n’est pas se mutiler ? Etre utile à la société moins que tu pourrais l’être, n’est-ce pas un crime contre elle et contre toi ?
Brian.- Mon Dieu, suis-je le seul candidat apte à ce poste au monde ? Combien de jeunes gens, plus riches d’aptitudes que moi, faute d’être de la famille ou d’avoir un appui, sont laissés sur le carreau ? Le seul qui n’y prétend pas, on le presse d’accepter, et les milliers qui le convoitent, on leur ferme la porte au nez. Trouves-tu que cela a du sens ? .. .. Pour cette seule raison que j’ai les capacités, je devrais me faire le devoir d’accepter ton poste ? Et à tout poste, de même, qu’il me plaise ou non, du moment que j’ai les capacités, je devrais me faire un devoir de faire acte de candidature ? N’est-ce pas de toutes les raisons la plus mauvaise ?.. .. Et puis, sais-tu ce que je veux faire dans la vie ? Est-ce que j’ai dit mon dernier mot ?
Vixen.- Laisse-moi tenter un dernier effort, cher Brian : laisse-moi plaider la cause de ta mère… … Toute mère est éprise de passion pour son fils, non pas quand il est tout petit et qu’il a besoin d’elle-il lui est alors plutôt indifférent-, mais quand, grandi, c’est devenu un beau jeune homme, et elle l’aime peut-être avec d’autant plus de passion qu’il n’a plus besoin d’elle… .. Il faut que tu apprennes une chose, c’est que ton absence est pour ta mère un abcès horrible, une carie affreuse, qui la ronge et la taraude jour et nuit, sans répit ni repos. Si tu aimes ta mère, veuille la guérir de cet abcès gonflé si douloureux, comble ton absence, reviens à la maison.
Brian.- (à Mrs Vixen) Une seule question, Maman : ai-je l’air malheureux ? Puisque je ne le suis pas, serais-tu malheureuse de ce que je le suis pas ? Bien des mères ne seraient-elles pas bienheureuses d’avoir un fils qui sache ce qu’il veut faire dans la vie?… … Sais-tu que je te trouve spécialement ingrate envers Van ? Du vieux rafiot rouillé laissé par mon père, qui faisait eau de toutes parts, le radoubant, il a fait un navire flambant neuf, croiseur d’océans. (Il lui prend la main) D’une bonne à tout à faire, coiffée à la diable, vêtue de sacs, reléguée dans une vieille maison délabrée, qui galérait entre dettes et pénurie, il a fait une reine de Birmingham, riche d’une riche garde-robe, maîtresse d’une luxueuse maison aux nombreuses et vastes chambres, égérie d’artistes, d’écrivains, d’intellectuels et d’hommes politiques, grande voyageuse d’art, et au lieu de lui avoir une infinie gratitude de tes souhaits de Cendrillon exaucés, tu pleures, parce qu’en plus de ce qui te revient, tu veux ce qui ne te revient pas. Je te supplie instamment de lui rendre justice, et de faire de cette ingratitude forcenée, une reconnaissance éperdue.(à Mrs Vixen l’embrassant) Merci de remercier Van de ce qu’il fait pour toi. (à Vixen) Van, je double ses remerciements des miens. (à Sunpusher) Sun, je me souviendrai ma vie durant de tes belles et riches leçons. (à tous) Au revoir à tous. Vivez bien. Si vous désirez commercer avec moi malgré ma condition, sachez que toujours je désirerai commercer avec vous, malgré la vôtre. Dès que j’aurai un domicile civilisé, je vous enverrai mon adresse. Ne tardez pas à m’écrire de vos nouvelles.
Mrs Vixen.- Tu n’as rien mangé.
Brian.- Je n’avais pas faim, Maman… … (mettant ses mains sous les bras d’Elizabeth et de Victoria) Au rebours de l’entrée, permettez qu’au sortir je raccompagne les reines Elizabeth et Victoria en leur palais. A bientôt de vous lire. J’attends de vos nouvelles. J’insiste. Brian sort avec Elizabeth et Victoria.
Vixen.- (avec rage, à la cantonnade) Trou du cul. Salement auréolé de ta crotte sur ses poils séchée… … Foireux. Qui se donne la gloire d’empreindre mes tapis de ses écrase-merde… ..Gnome. Comme il jouissait, le nabot, d’en bas où il était, de me prendre de haut. Et moi, ver gigotant, à ses pieds, qui le suppliais de me faire la faveur de condescendre à bien vouloir me succéder… … (à la cantonnade) Tête de nœud. Cupule de gland. Gêné des mêmes gènes dont était gêné ton père…. … Grimpe sur ton mât de cocagne, vaurien, décroche solitude, misère, désespoir, dans vingt ans reviens me supplier : mon cul te recevra et te loufera au nez.
Sunpusher.- Vous devez reconnaître, Monsieur, qu’il vous a bien de la reconnaissance pour les excellents procédés que vous avez eus envers sa mère et envers l’entreprise paternelle. Et pour lui, convenez, se sachant beau-fils d’un si haut gradé, qu’il y a un certain panache à s’engager comme deuxième classe.
Vixen.- (à Sunpusher) Que faites-vous dans mes allées, pousseur d’étron ? Rangez votre gros ventre de la circulation. Qu’avez-vous à traîner dehors ? Restez dans votre maison de retraite et centre de soins palliatifs. Contentez-vous de vos spectacles subventionnés pour écoles. Ne vous mêlez pas des affaires du monde. (Sunpusher recule vers la porte pour sortir, Mrs Vixen s’approche de Vixen et lui pose la main sur le bras) Sun, oubliez ce que j’ai dit. Je m’excuse. Ne faites pas défaut à ma femme.
Sunpusher.- Je sais ma place, Monsieur. Vous êtes la dernière personne à qui je manquerai. Sans vos aides et celles des vôtres, il n’y aurait plus de théâtre en Angleterre. (à Vixen, lui offrant la main) Pardonnez ma sortie. Mon salut déférent. (à Mrs Vixen, de même) Mes hommages respectueux. Sort Sunpusher.
Vixen.- (à Mrs Vixen) Veïa. Pourquoi aimer plus qui t’aime le moins ? Pourquoi n’être pas fidèle à celui-là seul, qui ne te trahit pas ? D’abord seuls et heureux sont le mari et la femme, puis s’ajoute un enfant, qu’ils acceptent. Puis l’enfant s’ôte, et il faut l’accepter aussi, et mari et femme se retrouvent seuls et heureux, comme ils se sont connus. Aime qui t’aime, Veïa. Sortent Mrs Vixen et Vixen.
Une mansarde malpropre. Un matelas à même le sol. Par terre, un broc et une cuvette. Accroché au clou de la lucarne, un habit sur un cintre, sous une housse de plastique.- Entre Brian, qui, en même temps qu’il entre, décolle du chambranle extérieur de la porte, un acte d’huissier.
Brian.- (lisant) A Mr Brian Bryan. Le locataire, Mr Brian Bryan, ne s’étant pas libéré dans le délai fixé par le juge, la clause du bail portant qu’à défaut de paiement d’un seul terme de loyer, ce bail est résilié de plein droit après commandement non suivi, est licite. En conséquence, le juge des référés ordonne l’expulsion, par force et contrainte, de Mr Brian Bryan et de sa famille, le 15 courant. Ma production est artisanale, Gaëla je ne peux pas approvisionner la grande distribution. On frappe, entre Corentine qui porte deux sacs en papier.
Brian.- Je suis en retard. Vous étiez passée ?
Corentine.- Oui. (Corentine pose par terre une corbeille, et dans la corbeille des pommes et des oranges)
Brian.- Veuillez m’excuser. Mon 2ème patron est très possessif, il me veut tout à lui.
Corentine.- Votre 2ème patron ?
Brian.- Je fais un extra l’après-midi dans une brasserie. Mon 2ème patron a ajouté un extra à mon extra : il a voulu que je fasse la plonge. C’est ce qui m’a retardé. Corentine prend de la main de Brian l’acte d’huissier.
Brian.- J’avais donné le loyer à ma femme en espèces. Elle ne l’a pas payé. Il n’est pas dans mes moyens d’en payer un second.
Corentine.- J’ai lu.
Brian.-…. C’est moi le coupable. N’ayant connu que la laideur, et laide de cette laideur, comme lui faire grief de se vouloir un peu belle, dans un peu de beauté ? C’est moi qui ai fauté, en lui demandant un jour sa main. (Il pleure se cachant)
Corentine.- (sortant un reçu de sa poche et le lui montrant) Que l’angoisse desserre de vous l’étreinte de son étau. J’ai contenté le propriétaire mécontent.
Un silence.
Brian.- Vous avez payé le loyer ?
Corentine.-Oui.
Brian.- Merci de m’avoir avancé l’argent. Je vous rembourserai chaque mois avec les intérêts au plus tôt que je pourrai.
Corentine.- Ce n’est pas un prêt, c’est un don.
Un silence.
Brian.- A moi ? Au nom de quoi ?
Corentine.- Me contestez-vous le droit de dépenser comme je veux l’argent que je gagne ?
Brian.- Un argent gagné avec peine, épargné en se retreignant, prix de sa fatigue et de son sacrifice, à qui tout le monde porte un amour si ombrageux, vous vous en dessaisissez en un tour de main en faveur d’un inconnu ? Au nom de quoi ? (Il détourne le visage et pleure)
Corentine.- Le gain est toujours de nécessité, la dépense est souvent de superflu. J’ai voulu pour une fois que ma dépense soit de nécessité comme mon gain… … Pour vous l’argent représente tant, pour qu’il vous mette sens dessus sens dessous ? Me serais-je trompée dans mon opinion sur vous ?
Brian.- Non, pas pour moi.
Corentine.- Mais pour moi ? Vous m’estimez si peu, que vous croyez, que l’argent est pour moi un tel pactole ? Si vous m’estimez autant que vous vous estimez, vous m’en croirez aussi détachée que vous.
Brian.- (Il sèche ses larmes) Pardonnez-moi. (montrant l’heure) Excusez-moi. L’heure me rappelle à l’ordre.
Corentine.- Me permettez-vous de vous accompagner ?
Brian.- Au lieu à chaque coin de rue d’attendre le coin suivant, en votre compagnie, le coin arrivera sans que je l’attende. Ils sortent.
Le Palais de Justice. Une galerie intérieure. De part et d’autre d’une porte monumentale, une banquette.- Entrent Gaëla sur son 31, sa mère, Eléanor, Guillem.
Gaëla.- Je l’ai laissé longtemps cuire sur le feu, à l’étouffée, dans sa vapeur. Il est à point.
La mère.- Il sera à jamais ta pierre d’achoppement. Il se mettra éternellement en travers de ton chemin.
Gaëla.- Tu te trompes. J’en veux pour preuve quelque chose que je t’ai caché. Il m’avait donné en liquide l’argent du loyer. Au lieu de payer le loyer, avec l’argent je me suis acheté une jupe, un chemisier et un manteau. Comme on pouvait s’y attendre, le propriétaire lui a envoyé l’huissier. Qu’a fait Brian ? Il a payé le 2ème loyer. Pouvait-il le payer de son seul salaire ? Il a bien fallu qu’il emprunte. Il a emprunté : voilà la brèche ouverte.
La mère.- Je te souhaite d’avoir raison.
La porte s’ouvre, paraît le greffier, une feuille en main.
Le greffier.- Affaire Mrs Bryan contre Mr Bryan.
Arrive en courant, Brian. Gaëla, Brian, le greffier disparaissent par la porte.
Eléanor.- Si Brian n’accepte pas cette fois-ci la place que lui offre Guillem, Guillem ne la lui offrira pas une 2ème fois. On veut bien supplier un clochard d’accepter l’aumône une première fois, pas une deuxième.
La mère.- S’il n’accepte pas la place et que Gaëla le reprend quand même avec elle, je les renierai tous les deux, Gaëla et lui.
La porte s’ouvre. Paraît Brian qui sort, puis Gaëla, rêveuse, qui revient vers les siens.
La mère.- Gaëla. Gaëla. Alors ?
Gaëla.- Alors ?… … Je n’ai pas eu le temps de placer un mot. Le juge a demandé à Brian s’il acceptait de reprendre la vie conjugale. Brian a répondu un non net. Dans la foulée, tambour battant, le juge a confié la garde de Brendan, fixé le montant de la pension alimentaire, les jours du droit de visite, et levé la séance. En deux phrases clouées, votre destin est fixé. J’aurais parié ma tête qu’il était prêt à tout accepter.
La mère.- Bénis le ciel. Te voilà dégagée d’un triste sort, et promise à une heureuse fortune. Certain inspecteur de police de 1ère classe est prêt à t’épouser même avec un enfant.
Gaëla.- Si quelqu’un avait dû rompre, c’était moi, pas lui. Il y a quelque chose qui m’échappe. Ils sortent.
Dans la banlieue.- Au pied d’un immeuble-barre, Hoke, en combinaison de motard, deux casques de motard à la main, consultant sa montre, attend, angoissé.
Hoke.- (voix off) Brian… J’étais épars et en morceaux, tu es venu et tu m’as uni. J’étais boue, tu m’as façonné, sans toi, je retourne en boue. Tu m’avais dit : Vendredi, 9h, en bas de chez toi. Ne me perds pas de mémoire, Brian, ne me fais pas tomber sans ton oubli. … … (voyant Brian, dans un élan) Brian.
Entrent Brian, chargé d’un petit sac et Corentine. Brian et Hoke se serrent mutuellement les bras.
Brian.- J’ai dû me détacher de toute cette colle qui me poissait les doigts, ç’a n’a pas été sans mal. (montrant ses mains) J’ai maintenant les mains propres.
Hoke.- La flamme était bleue et mourante, à présent, jaune, haute, craquante, elle brûle et illumine…(prenant le sac de la main de Brian) …. La moto est prête. Sort Hoke avec le sac de Brian.
Brian.- (à Corentine) Pourquoi attendre la dernière minute ?
Corentine.- Parce que je voulais que ne me réponde que la minute de votre départ.
Brian.- Eh bien ?
Corentine.- Celui qui joue à la roulette perd d’ordinaire, par malchance hélas il lui arrive de gagner. Les essais échouent pour la plupart, par malheur il arrive que l’un d’eux soit couronné de succès. On a tellement tenu table ouverte, Brian, qu’un tiers hôte s’est invité.
Brian.- N’est-ce pas le but final de la manœuvre ? Cela ne faisait-il pas partie du paysage ?.. …(Entre Hoke, à Hoke) Avis à la population : Corinne est dans une position intéressante. Elle attend un heureux événement.
Hoke.- (à Corentine) Que faut-il partager ? Joie ou tristesse ?
Corentine.- Je suis la première fanatique de l’auteur, Hoke, comment n’aurais-je pas un culte pour son œuvre ?
Hoke.- (l’embrassant) Heureux que vous soyez heureuse.
Brian.- (bras-dessus bras-dessous à Corentine et à Hoke) Conclusion ? Les bonnes intrigues font les heureux dénouements. Je l’ai toujours pensé : dans la vie, tout finit toujours bien… …(à Hoke) Hoke, je peux formuler un souhait ?
Hoke.- Cent.
Brian.- J’aimerais que ce tour de Grande-Bretagne soit un vrai tour. J’aimerais que nous fassions comme un bateau qui fait du cabotage, que nous suivions la côte au plus près, mais de l’intérieur, que nous épousions toutes ses anfractuosités.
Hoke.- Si l’on met à plat les plis de la jupe écossaise, ça va faire un sacré métrage de tissu. Je suis partant. En route. .. ..Au revoir, Corentine.
Brian.- (à Corentine, l’embrassant) A bientôt.
Corentine.- A bientôt. Sortent Hoke et Brian. On entend la moto démarrer et s’éloigner. Corentine la suit des yeux.
Corentine.- (voix off, en s’éloignant) Qu’est-ce que l’homme véritable ? Il n’a cure d’être riche ou pauvre, parce que sa valeur est en lui. Il n’est pas célèbre non plus : la célébrité adultère la vraie valeur et en fait un objet de publicité… L’homme véritable ne se presse pas sur le passage des hommes publics, mais il fait un détour pour saluer les agents du service de nettoiement. Il parle aux timides et laisse parler les impudents. Il tourne le dos à l’orgueilleux et cède la place à l’humble. Il ne cherche pas une épaule ou une main qui l’aident, parce qu’il est cette épaule et cette main qui aident. Il parle peu, mais on aspire au bonheur d’entendre sa parole. Qu’est-ce que l’homme véritable ? Celui qui l’est pour sa femme et pour ses enfants. Elle sort.