Acte 4
La maison de Brian. Le living-room. Sur un transat, le manteau et le sac de la mère. – Entrent de la cuisine, la mère de Gaëla, étrennant une nouvelle jupe, Gaëla.
La mère.- (passant la main sur la jupe) Je ne me supportais plus dans ma vieille jupe.
Gaëla.- (à genoux derrière sa mère, tournant un petit peu la jupe) Que tu fasses la faveur à ta fille de faire appel au peu qu’elle sache faire, lui met le cœur en fête pour de longs jours, Maman.
La mère.- (marchant en regardant sa jupe) Dans ton quartier perdu, tu n’as pas perdu tes précieux dons. Loger une beauté aussi douée dans un aussi hideux faubourg, c’est ne lui reconnaître ni ses dons ni sa beauté.
Gaëla.- (fronçant les sourcils, indiquant de la tête le haut de la maison, réprimandant) Maman.
La mère.-(haussant les épaules) Entende qui écoute… … Est-ce que tu sais que ton inspecteur de police a été promu à la 1ère classe ?
Gaëla.- (se levant, s’asseyant sur un pliant) Tu sais bien que je ne l’aimais pas.
La mère.- Lui t’aimait. Tu sortais avec lui.
Gaëla.- Je ne sortais pas avec lui. C’est lui qui me sortait.
La mère.- L’amour, vous avez toutes ce mot à la bouche. Comme si l’amour naissait dans la pleine force de l’âge et restait dans la pleine force de l’âge à jamais. L’amour est chose variable, qui croît et décroît. La fortune de l’amour suit la fortune de l’homme. Là où il y a misère de vie, il y a bientôt misère d’amour, et là où il y a opulence de vie, il y a bientôt opulence d’amour. Aussi bien que l’amour hait les mauvais traitements que lui fait subir une vie méchante, il adore les gentils sourires, les petits soins, les riches attentions, les beaux cadeaux. .. .. (elle va vers son manteau et son sac)
Gaëla.- (se levant, alarmée) J’avais si soif de ta présence, à peine en ai-je bu quelques gouttes.
La mère.- J’ai des dettes envers Eléanor. Je lui ai promis de garder la petite.
Gaëla.- (la suppliant) Eléanor est si riche de ton temps et moi si pauvre, qu’elle ne se fâchera pas si je lui en vole un peu.
La mère.- (lâchant son manteau) 5 minutes, pas plus.
Gaëla.-(lui baisant la main) Ange de bonté. .. ..(Elles s’assiéent toutes les deux sur un pliant) .. ..Parle-moi d’Eléanor. Comment vont-ils ?
La mère.-Ah, Eléanor. Quel modèle de fille… … Je ne connais de fille qui ait pensé sa vie comme elle. Elle a peut-être fait au départ un léger sacrifice, mais elle a été si bien payée de retour, qu’elle a oublié ce qu’il lui en a coûté. Son Guillem réussit au-delà de ce tout ce qu’on pouvait espérer : ils ont deux voitures, voyagent au loin, vont au théâtre, au concert, ont inscrit leur fille dans une école privée, se sont construit une maison. L’air bon enfant de Guillem, dont tout le monde se moquait, trompe le monde : sa candeur rouée, son ingénuité matoise triomphe des caractères les plus méfiants. Ajoute à cela, qu’il sait tout faire : il est carreleur, maçon, tapissier, peintre, plombier, menuisier, électricien : dans leur maison, il a presque tout fait. Achève leur portrait par leur fille : sage comme une image, polie, obéissante, on ne l’entend pas, on ne la voit pas, c’est un trésor d’enfant. Qu’est-ce qu’on peut avoir qu’ils n’ont pas ?… … Pour te dire la vérité, depuis la semaine dernière j’habite chez eux. J’ai l’impression de vivre une nouvelle vie. On change de pièce, on est encore chez soi ; on monte l’escalier, on est encore chez soi ; on descend à la cave, on monte au grenier, on va au garage, on sort dans le jardin, on est toujours chez soi. Toutes ces nobles manières que me fait cette maison m’anoblissent. Après des années de misère, il me semble que je touche enfin ma récompense.. .. La seule chose que je reproche à Eléanor, c’est qu’elle ne perd pas une occasion pour houspiller son mari, et se moquer de lui. Elle a de la chance qu’il le prenne aussi bien, et qu’il ne fasse qu’en rire. Quand on a une telle perle d’homme pour mari, on se l’enchâsse, on ne le jette pas aux pourceaux. .. ..(montrant à Gaëla sa jambe et son bras) Brian te fait une telle impression qu’il te laisse des marques ?
Gaëla.- (regardant sa jambe et son bras, passant sa main sur les bleus) Brian n’y est pour tien.
La mère.- C’est ce que dit sa femme.
Gaëla.- Il ne ferait pas de mal à une mouche. Les choses se sont vengées de mon exaspération, la poignée de la porte m’a punie au bras, la porte du four m’a corrigée à la jambe.
La mère.- Exaspération de quoi ?
Gaëla.- Je ne sais pas moi, de Brendan, du ménage, du repassage, de la cuisine. Je m’en suis prise aux choses, les choses m’ont remise justement dans le droit chemin.
La mère.- La poignée de la porte, et la porte du four sont d’autres mots pour le poing et le pied de ton mari.
Gaëla.- Brian est incapable de lever le petit doigt sur quiconque. Les coups qu’il me porte sont d’une autre nature. Quand je lui vante Guillem et sa réussite, lui, barman, qui gagne ce qu’il gagne, tu devrais voir, d’en bas où il est, comme il me regarde de haut : c’est comme s’il m’écrasait sous sa semelle. Cet orgueil dérisoire me met dans des rages folles : (montrant la jambe et le bras) voilà comment je m’en châtie. (On entend quelqu’un qui descend l’escalier) Maman. Pas un mot.
Entre Brian, par la porte de l’entrée, qu’il laisse entrouverte.
Brian.- Excusez-moi.
La mère.- Etes-vous resté si enfant, Brian, que vous aimiez tant jouer encore ?
Brian.- Quand j’étais enfant, j’aurais tellement aimé que mon père se penche par-dessus mon épaule, quand je faisais mes devoirs.
Gaëla.-Tu t’inventes l’enfance que tu veux. A constater tes entêtements, tu ne peux qu’avoir été gâté. Et tu gâtes comme tu as été gâté. Tu pourris ton fils, parce que, fils, tu as été pourri.
La mère.- Avouez que vous vous toquez de ses tocades, vous cabriolez de ses caprices. Vous devriez voir votre fils chez Eléanor : il galope dans l’escalier, glisse sur la rampe, invente des jeux pas possibles, répond quand on lui fait une remarque, vous harcèle de questions sans écouter les réponses. Il mobiliserait une personne toute la journée… …(se levant) Je t’ai cédé en restant, Gaëla, cède-moi en me laissant aller. .. .. (Gaëla se lève et aide sa mère à mettre son manteau) Sais-tu que Guillem m’ajoute chaque mois une rallonge à mes gages ? Connais-tu un gendre qui rembourse comme lui sa belle-mère, de ce qu’elle a dépensé autrefois pour sa fille ? La mère se dirige vers l’entrée.
Gaëla.- (vers l’escalier, appelant) Brendan. Viens dire au revoir à Mamie.
La mère.- Je t’en supplie, laisse le cher petit où il est. Il va me tendre le bras le plus raide qu’il peut, pour bien me signifier que je ne dois pas l’embrasser. Il va me crier bien fort : salut grand-mère, parce qu’il sait que j’ai horreur qu’il m’appelle par ce nom-là. Il est si bien où il est, et moi donc. … … Au revoir, Gaëla.
Gaëla.- Ne me laisse plus si longtemps seule, Maman.
La mère.-Je voulais te dire, Gaëla : je ne reviendrai plus. (Gaëla pleure) Je vous voulais à toutes les deux un avenir autre que mon passé, et tu reviens à moi. Tu es quelque chose que je ne veux plus connaître. Je n’ai plus de force pour te soigner, te réconforter, verser un baume sur tes plaies, c’est bien mon tour, tu ne crois pas ? (serrant la main à Gaëla) Au revoir. (à Brian, présentant sa main) Au revoir.
Brian.- Au revoir. Sortent la mère et Gaëla, puis Gaëla revient, pleurant.
Brian.- Ta mère aide ta sœur, qui n’a pas besoin d’aide. Toi tu lui tailles des manteaux et des jupes.
Gaëla.- (vindicative) Est-ce que je t’ai jamais parlé de ta mère à toi ? Tu te rappelles, quand tu m’as présentée à elle dans ce salon de thé, comme des yeux, elle m’a palpé les naseaux, le mufle, le pis pour savoir ce qui avait pu décider son fils à faire l’acquisition de cette laitière ? Comme du haut de sa prétention ridée, de sa vanité délabrée, de sa fatuité en ruines, de son arrogance décrépite, elle m’a passé en examen, comme un jury ? J’enrage rien qu’à y penser.. …Et comme je la regardais interdite, comme elle m’a demandé si je savais parler, si je savais assembler des mots de façon qu’ils fassent une phrase, tu t’en souviens ?
Brian.- Est-ce que je n’ai pas pris aussitôt la mesure qui s’imposait ? A partir de ce jour, est-ce que je l’ai revue une seule fois ?.. .. Non seulement, ta mère fait appel à tes services et te refuse l’aumône de sa présence, mais en plus elle dénigre ton mari. Comment peux-tu aimer qui nous hait ?
Gaëla.- Et si, dans sa critique de nous, je ne lui donnais pas tort ? Notre maison lui fait grise mine et l’accueille mal : comment peut-elle avoir envie de nous rendre visite?.. De ses racines, j’ai toute ma sève : coupée de son tronc, jetée à terre, ma branche n’a plus qu’à pourrir. Toi, tu as si bien porté la hache sur toi, tu t’es si bien mutilé qu’à la place de branches, il ne te reste plus que des moignons. Tu n’es plus qu’un homme tronc, un poteau, un piquet, une trique… … Celle qui vient après, comment renierait-elle celle qui vient avant ? Si de sa valeur, une fille ôte la valeur de sa mère, que reste-t-il de sa valeur propre ? A cause des difficultés de sa vie, elle a été si supérieure en toutes circonstances, que je ne me sens qu’un devoir : de sa main, prendre le témoin, et poursuivre sa course. Son état dont j’hérite, qu’elle a amendé, je veux continuer de l’amender à mon tour. Le capital qu’elle a accru, qui est mon héritage, je veux l’accroître encore, et le laisser accru à Brendan. C’est ainsi que se fondent les familles. .. .. Ma mère est un modèle pour moi, même et surtout si elle se rétracte pour modèle. Voilà pourquoi je donnerai toujours à ma mère, sans rien jamais lui demander en retour. Elle ne m’aime pas, soit, mais je ne désespère pas de m’en faire aimer un jour. J’ai éclairé ta lanterne, je pense. Elle va à la cuisine, Brian pensif remonte vers Brendan.
Le pub. Clients, Blyth qui titube au comptoir, Hoke, Brian, au service, le patron à la caisse. -Entrent le député Blackwaterfoot, avec deux membres de son équipe. Toute la clientèle, muette, se tourne vers lui.
Blackwterfoot.- (au patron, à voix haute) Blackwaterfoot, député de la circonscription, et qui, grâce à la grâce de Sa Majesté et à la faveur du Premier Ministre, joue un certain rôle au gouvernement, demande au patron s’il lui donne la permission de s’adresser au public de son pub.
Le patron.- Dans mon pub, tout public peut s’adresser à tout public.
Blackwaterffot.- (à voix haute) Salut à vous, mes amis. .. ..Voyez-le, à l’instant où son siège vacille, il appelle au secours son électorat, pour qu’il le lui visse à nouveau à fond : je vous entends. J’avoue : oui. .. .. Pour les députés travaillistes, les travailleurs devraient avoir la 1ère place, or pour eux celle qui a la 1ère place, c’est l’entreprise : je vous entends aussi. Mais là je vous réponds que pour les députés travaillistes, bien qu’il n’y paraisse pas, les travailleurs ont toujours eu la 1ère place, et je vais vous le prouver. .. … Ecoutez-moi bien, je vous prie… … La question de fond est la suivante : est-ce que ce sont les travailleurs qui créent leurs emplois ? Vous tendez les mains vers les étalages et vous vous servez, mais si les étalages sont vides, est-ce que c’est vous qui les garnissez ? Vous savez bien que les travailleurs ne sont pas des déchiffreurs de forêts vierges, qu’ils n’y cheminent que si les pistes sont déjà tracées. Une région entière péricliterait à cause du chômage, que les chômeurs continueraient à jouer aux cartes dans leur usine fermée : ce n’est pas notre tâche de créer nos emplois, diraient-ils. Il faut dire la vérité, même si elle déplaît : sans argent inventif qui vient s’investir, une contrée est un désert peuplé d’oisifs et de pauvres. Quelle est, en conséquence, le devoir d’un député travailliste ? Rassurer, courtiser, flatter l’argent inventif et ceux qui le possèdent, pour qu’ils viennent s’investir et s ’installer dans sa circonscription. Donner la 1ère place à l’argent et à l’entreprise qui a de l’argent, c’est donner la 1ère place, à ceux créeront des emplois, et donner la 1ère place à ceux qui créeront des emplois, c’est donner la 1ère place à vous, qui réclamez des emplois. Vous voyez bien que, même s’il n’y paraît pas, ce sont les travailleurs qui sont le premier souci des députés travaillistes… .. J’ai prouvé ce qu’il fallait démontrer. Merci de m’avoir écouté. .. .. (Applaudissements, approbations. A Brian) 3 stouts, s’il vous plaît. (Brian les sert, le député paie au patron, et tous trois vont s’installer à une table)
Les clients suivent le député des yeux, certains se levant, en se parlant à voix basse. Puis le calme se fait.
Entre Corentine, un livre en main, qui va au comptoir.
Corentine.- (à Hoke) Bonjour.
Hoke.- Bonjour. Corentine.- ( A Hoke, elle regarde le dos de Brian,) Une real, s’il vous plaît. (Hoke la sert) (Elle prend la bière, paie au patron, va s’asseoir, ouvre son livre et lit)
Hoke.- (à Brian) Ton inconditionnelle attend de sa star l’autographe d’un bonjour… … Implorera-t-elle son Seigneur en vain ? Resteras-tu sourd à ses regards suppliants ?
Brian.- Je suis marié, Hoke.
Hoke.- Se marier, est-ce que c’est verrouiller toutes ses issues, même celle de secours ? Si l’on ferme tous ses orifices, est-ce qu’on ne risque pas de mourir d’occlusion ?
Brian.- Hoke, je suis marié. Brian reste obstinément le dos tourné.
La maison de Brian. Le living-room.-Gaëla, debout, les bras croisés. Bruit de clés. Brian rentre du travail, dit bonjour, à quoi répond Gaëla, embrasse Gaëla. Il écoute vers l’escalier.
Gaëla.- Brendan est entre des mains sûres. Brian regarde vers les portes.
Brian.- Silence mortel dans le sous-bois. Les bêtes, sous la feuillée, sont tendues, aux aguets.
Gaëla.- Une dernière fois, Brian : est-ce que tu acceptes la place d’agent d’assurances de Guillem ?
Brian.- Je ne t’ai jamais fait espérer un autre état que celui que j’ai. Tu m’as connu et aimé tel, tu me connaîtras et m’aimeras tel. Un silence. Le grand cerf est aux abois. L’hallali sonne. Il va être procédé à sa mise à mort.
On sonne. Elle va ouvrir. Entre Mrs Colleen.
Mrs Colleen.- Mrs Colleen, conseillère conjugale.
Brian.- (l’ayant considérée) Vous êtes mandatée par un juge ? Par un avocat ? Mrs
Colleen.- J’ai été sollicitée par Mrs Bryan, et par la mère de Mrs Bryan.
Brian.- Vous venez me traduire dans ma langue, ce qu’elles ne veulent pas me dire dans la langue originelle ? Gaëla avance un pliant. Mrs Colleen s’asseoit .
Mrs Colleen.- Monsieur Bryan, ne dit-on pas d’une société, qui n’augmente pas son chiffre d’affaires, que c’est une société qui stagne ? Et qu’une société qui stagne, est une société qui périclite ? Si une maison en construction est abandonnée à l’état de gros œuvre, et laissée ouverte aux pluies et aux vents, est-ce que les armatures, les barres et les fers ne rouilleront pas, le béton ne se dégradera pas, la maison elle-même ne sera-t-elle pas en passe de devenir une ruine ? Que penser d’un mari, fait pour fonder et établir une famille, qui ne la fonde, ni ne l’établit ?.. ..Le mariage est un contrat d’amour. Votre femme vous aime : elle se donne toute aux devoirs de sa charge. Vous, vous vous réservez. Votre beau-frère vous offre une place d’agent d’assurances, assurerait votre formation, vous doubleriez votre salaire. Vous seriez en droit d’exiger de votre beau-père un poste considérable dans sa société, en avancement d’héritage. Vous refusez tout cela : qu’est-ce refuser tout cela ? C’est vouloir pour votre femme et votre fils une vie de gêne et de pénurie. Vouloir pour sa femme et son fils une vie de gêne et de pénurie, est-ce les aimer ? C’est les haïr. .. Avec le temps, la nécessité s’est faite si pressante, que Mrs Bryan, pour rembourser les dettes criantes, a dû emprunter à sa sœur une somme non petite. Jugez comme elle vous craint, puisqu’elle n’a pas osé vous le dire… .. Et comme à tout endroit correspond un envers, que tout ce qui est en creux se retrouve de l’autre côté en relief, votre violence morale a pour corps une violence physique, comme en témoignent les contusions que votre femme porte au bras et à la jambe.
Gaëla.- (vivement) Mon mari n’y est pour rien. Je vous l’ai dit.
Mrs Colleen.- Votre mari y est pour tout. Je ne vous ai pas crue.
Gaëla.- C’est faux. Je me suis cognée à la poignée de la porte et à la porte du four.
Mrs Colleen.- La poignée et la porte sont ce bras et ce pied. C’est ceci qui est vrai.
Gaëla.- Mon mari est incapable de frapper quelqu’un.
Mrs. Colleen.- Une femme est incapable d’accuser son mari. Plus vous disculpez votre mari, plus je l’incrimine. .. .. Voilà ce que j’avais à vous dire, Mr. Bryan, de la part de Mrs Bryan et de sa mère.
Brian.- Je me doute, Mrs Colleen, qu’il a fallu que vous vous armiez d’un grand courage, pour vous dévoiler aussi impudiquement. Ne vous angoissez pas outre mesure, vous n’êtes pas un cas particulier. De tels symptômes se retrouvent dans la généralité des cas de votre type. Psychologues, psychiatres, neurologues, neuropsychiatres, conseillères conjugales, vous vous distinguez tous par un trait commun : vous êtes votre patient le plus gravement atteint. Si j’ai un conseil à vous donner, Mrs Colleen, ne vous dérobez pas à vous, faites volte-face, attaquez-vous à vous avec bravoure. Quelle conseillère conjugale seriez-vous, si vous n’écoutez pas vos propres conseils conjugaux. Si vous maintenez ferme le cap, la guérison ne saurait tarder, soyez-en certaine.
Mrs Colleen.- Vous détournez la conversation, Mr Bryan.
Brian.- Mrs Colleen, vous vous êtes introduite dans mon domicile à la suite de manœuvres dilatoires, et vous vous y maintenez. Si vous ne quittez pas sur le champ ma maison, de ce pas je vais porter plainte contre vous, pour avoir pénétré dans le domicile d’autrui et porté atteinte à sa vie privée.
Gaëla.- C’est bien, Mrs Colleen. Gaêla raccompagne Mrs Colleen. Puis elle revient.
Brian la considère un moment. Elle se plante les pieds écartés, les bras croisés.
Brian.- Tu as emprunté, malgré ce que j’ai dit.
Gaëla.- On dit une chose à un âge, à un âge autre, on dit une chose autre. Ne sois pas vieux jeu. Le crédit est entré dans les mœurs. Il faut être de son temps.
Brian.- Je t’avais dit qu’en cas de besoin, j’étais prêt à faire des extras.
Gaëla.- Je t’avais répondu, que j’avais une trop riche estime de toi, pour accepter que tu te brades.
Brian.-En un mot, peux-tu me dire ce que tu veux ?
Gaëla.- Je veux que tu acceptes le poste que t’offre ton beau-frère, ou un poste équivalent.
Brian.- Si je n’accepte pas ?
Gaëla.- Tu as trop d’honneur pour refuser de rembourser tes dettes.
Brian.- Ce n’est pas moi qui les ai faites.
Gaëla.- Je les ai faites pour ta famille et en ton nom.
Brian.- Sans vouloir ajouter à ton âme un bleu en plus de ceux de ton bras et de ta jambe, si tu voulais que nos gains s’accroissent dans la mesure de tes dépenses, pourquoi ne t’est-il pas venu à l’idée d’aller travailler ?
Gaëla.- Ta femme aurait deux moitiés de condition : chez elle, elle serait maîtresse de sa maison, dehors, elle serait domestique, sa 2ème moitié payant peut-être la 1ère? Comment es-tu assez éhonté pour me faire une proposition aussi indécente ?
Brian.- Si je ne donne pas suite à ta demande ?
Gaëla.- Il ne t’est pas offert d’y donner suite ou non, elle t’est imposée. Il ne s’agit pas de gagner temporairement assez pour payer nos dettes, il s’agit de gagner désormais assez pour que nous ne fassions plus de dettes. Je ne veux plus être sur la corde raide, parce que Monsieur veut jouer au saltimbanque.
Brian.- C’est une injonction ?
Gaëla.- Tu as saisi.
Brian.- C’est ceci, ou ?
Gaëla.- Des dettes, des dettes, et des dettes.
Brian.- .. .. Au regret. Le navire change de cap, je demande à être déposé… … Ma condition de barman, c’est la propriété dont je veux qu’elle me définit. C’est vouloir m’ôter la vie que m’ôter de cette vie. (Il va vers la porte)
Gaëla.- A ta place, je m’épargnerai de m’humilier. A peine m’auras-tu quittée, que faisant demi-tour, tu me reviendras et à deux genoux, me supplieras de te reprendre… …Ne fais pas le bravache, Brian. De toi, tu es peu, sans nous, es-tu encore quelque chose ?
Brian.-(à la porte, faisant face) Pour que le passé ne te grève pas, et que tu puisses débuter une vierge vie, je prends sur moi la charge de Brendan.
Gaëla.- Que je me sépare d’un allié si puissant ? Tu plaisantes ? Je veux que ta dépendance subsiste pleine et entière. .. .. … … Ne tarde pas à te rappeler à moi, de peur que, trop de jours passant, je commence à t’oublier. Brian sort.