Acte 3
Le parc du château de Hadwick-Hall. – Entrent Brendan , suivi de Brian.
Brian.- Brendan. Brendan, peux-tu m’expliquer ? Quand je t’ai soumis ce projet d’expédition vers ce château, tu l’as voté des deux mains. Nous nous mettons en campagne : à peine le château investi, tu n’as plus qu’une hâte, l’évacuer au plus vite. Tu traverses les salles au galop, sans jeter même un coup d’œil aux arbalètes. Peux-tu m’expliquer ce revirement ?
Brendan.- Toi plutôt, peux-tu m’expliquer ? Comment un père savant comme toi, en qui son petit enfant place toute sa confiance, peut-il abuser de sa naïveté à ce point ?
Brian.- J’ai abusé, moi ?
Brendan.- Tu appelles ça un vieux château ?
Brian.- Je persiste et signe : c’est un vieux château. Je te le prouverai noir sur blanc.
Brendan.- Ce gâteau à la crème ? Cette tranche de plum-pudding lisse et luisante ? On dirait une maquette de carton découpée avec des ciseaux. C’est du Hollywood, papa, pas de l’Angleterre .. .. Un vieux château, c’est une bête de guerre, ouverte de balafres, couturée de cicatrices, borgne, amputée, une gueule cassée héroïque.
Brian.- J’entends. Ce que tu voulais, c’était un château ancien combattant, mutilé de la face, grand invalide de guerre. Nous irons la prochaine fois voir le château du roi Jean. Je te le promets.
Entre Gaëla, furieuse.
Gaëla.- Petites brutes, galopins sans éducation, polissons mal élevés, si vous saviez comme je rougis que vous soyez à moi. Le groupe écoute religieusement une guide savante, pose des questions, prend des notes, et ces deux vandales, par leurs folles chevauchées, ravagent le précieux savoir dispensé. Tu n’as pas le moindre désir de débarbouiller le nez morveux de ton barbare de gamin d’un petit bout de savon de culture ?
Brian.- Je suivais Brendan. Je m’intéressais à ce qui l’intéressait.
Gaëla.- Au lieu de laisser le jeune chiot te tirer et de courir à sa suite, ne peux-tu, toi le maître, le tirer et le forcer à rester au pied ? Est-ce à toi de devenir sauvage et inculte comme lui, où à lui de devenir un jour cultivé et civilisé comme tu es censé l’être ? L’argile ne doit-elle pas être façonnée, tant qu’elle est encore humide et molle ?
Brian.- Tu crois que l’art soit de son âge ?
Gaëla.- De quel âge est-il selon toi ? Toutes ces choses splendides, ces salles parquetées et lambrissées, ces plafonds aux caissons sculptés et peints, ces tapisseries hautes et larges comme des murs, ces cheminées en cipolin vert et turquin bleu, cette vaisselle d’or, d’argent, de vermeil, ces buffets de noyer, ces tables de chêne, ces portraits de ducs et de duchesses, ne peux-tu le forcer à y jeter un coup d’œil, pour que ce coup d’œil laisse en lui des traces, si minimes fussent-elles ?
Brian.- Tout ce riche apparat de noble, chiffré, armorié, est-ce que ce n’est pas fait pour se hausser le col ? Qu’est ce qu’il y a de beau là-dedans ? Ce sont poses avantageuses, attitudes arrogantes, décorum vaniteux. Ce pensum me déclenche une envie irrépressible de bâiller à me décrocher la mâchoire. .. .. L’art véritable est bien autre chose. Il vous parle au cœur, non d’un autre, mais de vous. Je donnerais une simple fourche en bois patinée par les mains paysannes, aux belles dents courbes polies par les bottes de foin, solidement fixées cœur à cœur, dans d’étroites mortaises par des tenons solides, contre un château complet avec ses cuisines et ses dépendances.
Gaëla.- Permets que d’autres aient des opinions moins partisanes. Pour moi, le beau est beau d’où qu’il soit, fût-il de riches ou de nobles, même si je ne suis ni riche, ni noble. S’il n’y avait ni château, ni folie gentilhommière, ni pavillon de chasse, notre campagne anglaise serait une lande de bruyères sauvage et désolée. On ne peut renier les châteaux de nos campagnes, pas plus que la noblesse de notre histoire.
Brian.- Permets qu’on ne se prenne de passion ni pour les uns ni pour l’autre. Gaëla.- C’est ça. Bornons notre esprit au petit jardin pourri des noires briques de notre maison de mineurs. Ne peux-tu être un peu plus ouvert, et au lieu de lui mettre des œillères, laisser à ton fils tout son champ de vision ?
Brian.- Un croyant peut difficilement enseigner autre chose que sa religion.
Brendan.- (s’interposant, levant la main) Les partis tory et labour veulent-ils bien déclarer la campagne électorale close, et laisser le petit électorat déposer son bulletin dans l’urne ?
Brian.- Si fait.
Gaëla.- Bien sûr.
Brendan.- Je vote droite bien sûr, comme tout enfant bien élevé. Papa, tu as contrevenu à ta tâche d’éducateur. Il est de ton devoir de me donner une cuiller de tout, même si je fais la grimace.
Gaëla.- (triomphant, à Brian) Qu’est-ce que je disais ?
Brendan.- (levant la main) Je propose à tous les deux un contrat pour aujourd’hui : vous seriez des parents unis et qui s’entendent comme je les aimerais, et moi, en échange, je serais un fils sage et obéissant, comme vous l’aimeriez, vous. Est-ce que vous signez ce contrat ?
Gaëla.- Tu es un chou, Brendan.
Brian.- Je t’adore, Brendan.
Gaëla regarde autour d’elle.
Gaëla.- (joyeuse) Ces grands hêtres majestueux et ces nobles chênes, hauts et puissants bergers, gardent un bien beau troupeau d’herbe. Si nous pique-niquions ici?
Brian.- (montrant du visage) Tu vois ce que je vois ? On entend des aboiements de chiens. Chasseurs en bottes et veste de cuir, fusil à double canon sur chaque épaule, rabatteurs, garde-chasse : c’est de la haute. Les aboiements se rapprochent.
Voix du jeune chasseur.- (criant) Labour, ici. Cesse d’aboyer après le peuple. Labour. Agitateur. Fauteur de troubles. Au pied. Strike, arrête de troubler l’ordre public. Cesse de prendre le public en otage. Strike. Ici. Couché.
Brian.- Viens, on s’en va.
Gaëla.- C’est notre lâcheté qui fait leur arrogance. On est ici chez nous autant qu’eux. Brian.- Face à leur équipage, que pèse notre panier ? Leur aisance occupe tout l’espace.
Gaëla.- Ils ont des droits sur l’air, la terre, les arbres, l’herbe ? .. ..Vois comme tu es. Ils frappent des mains, font ch ch, et frt, comme un étourneau, tu t’envoles.
Brian.- Un haut personnage passe, motards sifflant, personne n’existe plus. Pour que les particuliers retrouvent un peu d’existence, ne faut-il pas que le haut personnage ait disparu ? Tant que nous les aurons pour paysage, nous n’aurons d’yeux et d’oreilles que pour eux. S’il te plaît, effaçons-les de notre vue, pour les effacer de notre esprit. Brian se charge du panier, ils sortent.
Entrent le jeune et le vieux chasseur.
Le jeune chasseur.-Que fait-on des vils renards roux, aux yeux obliques, au museau pointu, porteurs de germes, propagateurs d’épidémies, qui s’en viennent contaminer notre noble gibier ? On les tue. .. ..Saletés de prolétaires. Non seulement ils occupent les banlieues de nos villes, ils envahissent en plus nos forêts. (vers Brian et les siens) La seule nature à laquelle vous avez droit, vermine, c’est le bout de terre pourrie dans votre pot, sur le rebord de votre fenêtre.
Le vieux chasseur.- Ce que je ne supporte pas chez eux, ce sont ces provocantes guenilles râpées et voyantes, dont ils font exprès de s’habiller. Ils ne peuvent pas s’habiller d’un gentil habit de laine peignée d’un bon faiseur, comme tout le monde ? Ils sortent vers le fond.
En forêt. Plus loin sur un chemin. Brian porte le panier d’une main, Brendan sur l’autre bras.
Gaëla.- Des jambes portant des jambes, tu trouves que c’est sensé ? Tu sais que les siennes sont en parfait état de marche, qu’il suffirait que tu les poses à terre pour qu’elles se mettent à fonctionner ?
Brian.- Ce sont de petites jambes toutes neuves, encore en rodage. (Il pose Brendan par terre. Aux arbres) Ces arbres ne pourraient-ils pas avoir le bon goût de se pousser un peu et de nous faire un peu de place. .. ..(montrant un endroit) Ah. Ils ont un bon mouvement. (Il pose le panier par terre, monte sur le talus, Gaëla le suit) (éclatant de rire) La ville à la campagne. (Il redescend) Il fallait bien sûr que la place ne soit pas sans personne.
Gaëla.- Nous pouvons les ignorer. Ils peuvent être pour eux, nous pour nous. Brian.- Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre. N’y a-t-il pas un seul lieu sur cette foutue terre, où on peut se donner l’illusion d’être unique ? Vouloir être seul pour soi, est-ce une telle utopie ?
Gaëla.- (du haut du talus) Toi. Ne me chante plus ta chanson populaire. Ne fais plus de profession de foi démocratique.
Brian.- Est-ce de ma faute, si au peuple, le peuple est odieux ? Si le peuple est tel qu’il ne souffre pas sa promiscuité ?.. .. (regardant autour de lui) Qu’a donc cette foutue foule d’arbres à se serrer comme des humains ?
Gaëla.- (descendant du talus) C’est vrai quoi. Comment les choses peuvent-elles être comme elles sont ? Ici, il y a trop de gens. Là, il y a trop d’arbres. Saletés de gens, saletés d’arbres. Ils s’éloignent.
Plus loin, sur le chemin.
Brian.- Un lieu ne saurait manquer de s’offrir. A force, il ne saurait être loin.
Gaëla.- Marcher pour trouver de quoi s’arrêter. Magnifique démarche.
Brendan.- On va bientôt s’arrêter, Maman ?
Gaëla.- Tu as entendu ce qu’a dit ton père ? Que ce n’est pas loin. Depuis le temps que ce n’est pas loin, ça doit être tout près.
Brian.- Le ciel t’a entendu, Brendan. Un passage s’ouvre à nous. (Il monte sur le talus, disparaît, revient en éclatant de rire, à Gaëla) Je m’offre en proie à vos sarcasmes. L’endroit le plus propre, et l’endroit le moins propre. Fait pour moi, moi pour lui. Pour y accéder, je n’ai qu’à suivre ma pente naturelle. Je n’ai qu’à me laisser aller. De moi-même, je vais vers ma parfaite destination. Mon aboutissement, mon achèvement. Un dépôt d’ordures.
Gaëla.- (allant à lui et lui donnant des coups de poing) Triple imbécile. Un garnement qui renifle et avale sa morve. Un galopin qui met le doigt dans son nez, le cure longuement, porte sa crotte à la bouche, et la mord et la suce avec délices. Un gosse sur son pot, qui se barbouille la bouche de son caca. Pour amuser la galerie, déjà laid de son état, il faut qu’il louche en plus, et se tire la bouche jusqu’aux oreilles. Le drame, c’est qu’il ne fait rire que lui. Quand tariras-tu ton flot d’insanités, triple crétin ? Brian, la tête basse, reprend son panier, poursuit le chemin. Gaëla, à qui Brendan donne la main, le suivent.
Plus loin. Entrent Brian, panier en main, Brendan, Gaëla.
Brian.- Les arbres s’espacent. Cette fois-ci la donne est bonne. Cette clairière est pour nous. (Il monte sur le talus, reste un instant à regarder, redescend, s’assied) Je joue décidément de malchance. (montrant) Panneau : propriété privée, et une grille tout le long. La nature n’est pas libre : tout appartient à quelqu’un. Désolé.
Gaëla.- Après tant de chemin, le même chemin qu’on avait au départ, on l’a à l’arrivée. Merveilleux. (levant son bras vers Brian) Tu crois que je suis élastique indéfiniment, que tu peux tirer sur moi, sans que jamais je casse ? Tu te trompes. Elle sort .
Brian.- (voix off) Chacun n’aspire qu’à une chose, c’est que l’autre, dans un geste de pur amour, aille vers lui, lui ouvre les bras, le serre fort, lui dise qu’il n’aime et n’aimera que lui. Le malheur veut, qu’en face, au même moment, l’autre aspire exactement à la même chose. Deux orphelins abandonnés au bord de la route, c’est cette femme et son mari… …(voyant le vieux chasseur approcher par le chemin) Voilà un allié involontaire dans ma guerre de positions.
Entre le vieux chasseur.
Le vieux chasseur.-C’est vous dont mes yeux ont fait connaissance tout à l’heure. Ils ne vous retrouvent pas comme ils vous avaient perdus : vous étiez trois.
Brian.- Exact.
Le vieux chasseur.- Savez-vous que vous leur posez une énigme ? Cette tenue anarchiste, blue-jean et polo, est contredite par votre allure civilisée. Ils s’interrogent avec curiosité sur la profession que vous pouvez exercer.
Brian.- Votre uniforme guerrier ne m’en dit pas plus sur la vôtre.
Le vieux chasseur.- Je n’ai rien à cacher, je suis inspecteur général d’une société de chemins de fer.
Brian.- Moi non plus. Je suis barman dans un pub. Le vieux chasseur regarde Brian curieusement.
Le vieux chasseur.- Barman. Comment peut-on être barman ? Qui a jamais vu un barman dans une forêt ?
Brian.- Voyez, miracle, il s’en trouve, et en plus, chose extraordinaire, ils sont mariés et ils ont un fils.
Le vieux chasseur.- A réfléchir, bien sûr, il devait y en avoir.
Brian.- (voix off) Est-ce que je ne perds pas la chance de ma vie ?.. .. Alors qu’à l’ordinaire, aux infortunés échoit l’infortune, à l’infortuné que je suis est échue, par la grâce du ciel, la bonne fortune de cette femme belle et forte, et je m’en vais dilapidant ma belle fortune. Mon seul bien au soleil, je m’en vais le prodiguant.
Le vieux chasseur.- Madame travaille ?
Brian.- (voix off) La seule aventure à vivre pour un homme, n’est-ce pas de faire heureuse une femme ? Prends cette résolution, homme grossier : lime, polis la rugosité de ce roc que tu es, deviens doux et lisse, afin qu’à ton contact, elle ne se blesse plus. Prends cette résolution, barbare.
Le vieux chasseur.- Je vous pose une question. Madame travaille ?
Brian.- Non. Madame ne travaille pas.
Le vieux chasseur.- Dites donc, vous ne gagnez pas le Pérou. Vivre à 3 sur un salaire de barman, ça doit chaque mois un mois des vaches maigres.
Brian.- (l’étudiant, ironique) (haut) C’est puissamment raisonné.
Le vieux chasseur.- Comment ? C’est puissamment raisonné ?
Brian.- Un barman dans une forêt, qui pique-nique avec sa femme et son fils, alors qu’il devrait être dans son taudis à leur flanquer des dérouillées : c’est clair, il braconne. Avec son fils pour couverture il fait le guet, pendant que sa femme repère les lieux d’agrenage. Qui est mieux placé qu’un barman pour placer du gibier ? La chose est évidente.
Le vieux chasseur.- C’est ce que vous faites ? Vous braconnez ?
Brian.- Si vous braconniez, vous le diriez ? Vous diriez quelle nuit vous viendriez ? Peut-être aussi quelle heure ? A moins que je vous monte un bateau de toutes pièces?
Le vieux chasseur.- Savez-vous ce que je pense ? Vous plaisantez. Bien que vous ayez tout pour ne pas l’être, vous êtes un homme honnête.
Brendan, accroupi entre les arbres, lève sa main, il tient entre le pouce et l’index un énorme cerf-volant.
Brendan.- Papa.
Brian.- Brendan. Veux-tu lâcher ça tout de suite ? Brendan, si tu veux faire plaisir à ton père, tu lâcheras cette affreuse bête tout de suite. Brendan, lâche ça, tu m’entends ? Brendan, dissipe les peurs de ton père, il t’en supplie.
Brendan.- Qui est le monstre, papa, lui pour toi, ou toi pour lui ?
Brian.- Tu as vu ses pinces ? Pourquoi risquer quelque chose ? Je t’en prie, lâche cet animal.
Brendan.- Il est inoffensif, papa. C’est un cerf-volant. Il se nourrit de la sève suintante des arbres.
Brian.- Comment tu sais quelque chose que je ne sais pas ? Moque-toi de moi. Tu sais ce que j’aurais fait à ta place ? J’aurais mis le pied dessus, je l’aurais écrasé jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une bouillie.
Brendan.- Il y a des choses qui ne fonctionnent pas bien chez toi, papa. Tu devrais te faire réparer.
Brian.- Tu es un sage, Brendan. Pardonne-moi de me montrer si enfant.
Brendan.- C’est pas de ta faute pas. Tu n’as pas eu le père que j’ai. .. .. Papa, tu aurais un chasset ?
Le vieux chasseur.- On dit sachet, mon petit.
Brendan.- Papa, tu aurais un chachet ?
Le vieux chasseur.- Sachet. Sachet. Dis : sachet.
Brendan.- Papa, tu aurais un sasset ?
Brian.- (prenant un sachet dans le panier, l’apportant à Brendan) Ne joue pas à l’innocent, Brendan.
Le vieux chasseur.- (apercevant Gaêla qui monte) Votre femme arrive avec des boissons. (s’en allant) Que vous braconniez ou non, sachez que je prendrai toutes les mesures nécessaires. Il sort.
Brian.- (voix off) Une si belle fille, si solide sur ses jambes, un tel lot gagné, ne faudrait-il pas être fou pour en faire fi ?
Entre Gaëla, qui porte une bouteille de 25cl de vin, une bouteille de 25cl de bière une bouteille de 25cl de soda.
Gaëla.- Je me suis approvisionnée à une camionnette en bas : vin pour toi, bière pour moi, soda pour Brendan. (Brian se penche sur le panier, pour chercher les sandwichs, Gaêla l’en empêche) Jour de repos du barman : c’est à sa femme de servir.(appelant) Brendan. Brian, jambon-tomates, fromage-salade, bœuf-carottes ?
Brian.- Bœuf-carottes.
Gaëla.- Brendan.
Brendan.- Jambon-tomates. Brendan retourne à son emplacement. Gaëla et Brian déjeunent.
Gaëla.- (mangeant, montrant les sandwichs) C’est ce qui nous manquait. Corps en défaillance fait humeur en défaillance.
Brian.- C’est vrai. (se levant, voyant que Brendan est à fouiller la terre) Brendan, il n’est peut-être pas indipensable de prendre en main tout ce qui bouge. L’une ou l’autre de ces choses peut ne pas aimer forcément cela. Peut-être l’une ou l’autre est-elle mieux outillée pour se défendre, et te le faire savoir.
Brendan.- (d’un ton de reproche) Papa.
Gaëla.- Tu sais que si sur lui tu as 100 yeux le dimanche, moi je n’en ai pas un de toute la semaine, et qu’il vit toujours ?
Brian.- (se rasseyant, à Gaëla) … .. Tu avais émis le souhait de passer le dimanche sur la plage de Skigness. Je fais amende honorable. J’ai pris une résolution : je me plierai désormais à ton choix. Un silence.
Gaëla.- (à Brian) Est-ce que je peux profiter du printemps de tes bonnes dispositions, pour semer certaine graine.
Brian.- Bien sûr.
Gaëla.- J’ai eu la visite d’Eléanor. Sur recommandation et garantie de Guillem, son Assurance t’offre à diriger une agence semblable à la sienne. Guillem se chargerait de ta formation. Dès le départ, tu gagnerais le double de ce que tu gagnes. Un silence.
Brian.- Mais je ne sollicite rien.
Gaëla.- A chaque être, une chance s’offre dans la vie, s’il ne la saisit pas, toute sa vie, amèrement il la regrettera. Guillem t’ouvre une voie, qui jamais plus ne s’ouvrira à toi.
Brian.- L’argent est le matériau sur lequel il travaille. Ce ne sera pas le mien.
Gaëla.- Et nous ? Ne peux-tu penser à nous ?Ne veux-tu pas nous aimer assez pour que la vie nous haïsse moins ? N’est-ce pas un sacrifice moindre, que sacrifier un emploi qu’on aime, plutôt que l’aisance des siens ? Ne serais-tu pas heureux que nous soyons heureux grâce à toi ? Un métier finalement ne vaut-il pas un autre, la seule différence n’est-elle pas le salaire ?
Brian.- Avoir pour interlocuteurs des dossiers et non des personnes, ne sera pas mon fait.
Gaëla.- Accorde-moi une faveur : ne tranche pas sur une humeur. Laisse-toi un temps de réflexion…. ….Si nous signions un armistice, et que nous renvoyions la troupe dans ses foyers ? (appelant) Brendan. (Elle prend la main de Brendan, va pour sortir, se tourne) Tu crois que la voiture démarrera ?
Brian.- Oui.
Gaëla.- Tu m’étonnes.
Brian.-J’ai choisi une solution de cancre. Je l’ai mise au sommet d’une côte.
Gaëla.- (riant) Là, je te retrouve. Sortent Brendan et Gaëla.Brian se saisit du panier.
Brian.- (voix off) Elle me veut moi, mais moins pauvre, je la veux elle, surtout pauvre. C’est la quadrature du cercle. Il sort.
Le pub. Clients, Hoke, Brian, servant, lavant les verres, débarrassant les tables, les nettoyant, le patron à la caisse.- Entre Blyth, au comptoir commande une stout.
Blyth.- (à Brian) Brian, je peux vous offrir une bière ?
Brian.- Merci. Je ne bois pas.
Blyth.- (sortant un paquet de cigarettes) Je parie que vous ne fumez pas non plus.
Brian.- Non.
Blyth.- Vous n’aimez pas non plus le foot. Ni le rugby. Ni le cricket. Vous ne jouez pas aux courses.
Brian.- (souriant) Non plus.
Blyth.- Et vous n’avez pas de coquine dans un placard ?
Brian.- (souriant) Non plus.
Blyth.- Brian. De quels marrons farcissez donc votre temps libre ?
Brian.- Je le passe en famille.
Blyth.- Avec femme et enfants ?
Brian.- Avec femme et enfants.
Blyth.- Par Dieu, quelle horreur.
Brian.- Je vous signale que la femme vit la même chose.
Blyth.- Sauf que la femme, chez elle, est chez elle, et que le mari, chez lui, est chez sa femme. Savez-vous ce qu’est un mari au foyer ? Un boeuf domestique. Une réserve sur pied de viande, de cuir, de corne, de veau.
Brian.- Les tâches ménagères étaient autrefois la part de la femme. Cette part est à partager aujourd’hui par le mari.
Blyth.- Notre avenir masculin serait le passé féminin ?
Brian.- Je ne vois pas de vie privée, qui soit supérieure à la vie familiale.
Blyth.- Saint Brian Bryan, priez pour nous, qui avons recours à vous. Mari, voici ton nouvel évangile : offre-toi à ta femme en sacrifice, et en retour n’attends d’elle aucune gratitude, mais agacement, exaspération, prépare-toi à lui taper sur le système, à te faire envoyer, tout saint que tu es, à tous les diables. .. .. Planning de vie ? Travailler, aimer sa femme et bien sinon gare ; faire des enfants, les éduquer et bien sinon gare ; payer impôts, taxes, redevances, sinon gare toujours ; ne se signaler par rien, sinon gare et encore et toujours. Réjouissant programme… … Il ne reste plus qu’une chose à faire : nouer un nœud coulant, l’accrocher au plafond, monter sur un tabouret, passer le nœud autour du cou, et pousser le tabouret. .. .. (levant son verre, et allant retrouver des amis) Au mort vivant.
Brian.- (riant) Santé, Blyth.
Entrent Bérangère et Corentine. Bérangère interdite montre Hoke et Brian à Corentine, qui les avait déjà vus. Bérangère s’avance du comptoir, Corentine restant en retrait.
Hoke.- Mesdemoiselles.
Bérangère.- (à Hoke) Vous vous souvenez de moi ?
Hoke.- Outre cette voix qui dit Hoke, ce visage dit à Hoke quelque chose de plus. .. .. J’ai beau améliorer la mise au point de mon appareil, l’image est toujours aussi floue.
Bérangère.-Il y a 5 ans, sur certaine plage, deux filles de Londres en auto, deux garçons de Nottingham à moto, partageaient une même tente, et entre eux s’élevaient une barrière invraisemblable de casseroles, de gamelles, de bidons, de combinaisons, de casques.
Hoke.- Bérangère.
Bérangère.- Hoke. (les saluant) Brian.
Hoke.- Corentine. (Corentine s’avance et serre la main à Hoke et à Brian, qui se remet à travailler sans plus s’occuper d’elles) Vous ressuscitez des morts. Heureux de vous retrouver vivantes… … Bérangère, vous vous rappelez comme on était avec vous ?
Bérangère.- Sur la couche sensible de ma mémoire, la photo est impressionnée à jamais.
Hoke.- Vous n’avez pas été étonnée, à l’époque, alors que nous étions visiblement tout ce qu’il y a de pubères, que nous vous soyons apparus de petits adolescents immatures ?
Bérangère.- Je vous en supplie, n’allez pas abîmer le si joli portrait que vous nous avez laissé de vous.
Hoke.- Enfin, c’est la réalité : nous sommes bien du genre opposé au vôtre. Ce serait mentir que dire que nous ne sommes pas ce que nous sommes.
Bérangère.- N’était-ce pas vous aussi, celui que vous étiez ? De votre vie, avez jamais joué de plus beau rôle ? Vous nous avez fait une cour pour rien. Nous avons goûté le seul plaisir de plaire. C’a été la félicité parfaite.
Hoke.- Songez, avec une introduction de cette qualité, ce que serait le développement. Avec un avant-propos de cette tenue, pensez ce que serait le propos.
Bérangère.- Jamais vous ne pourriez parfaire ce qui était parfait. Vous nous avez improvisé le plus bel impromptu du monde, avec la plus belle fin qui soit : une fin suspendue. C’a été le plaisir à l’état pur : la scène était parfaite. Le moment a été un moment de grâce que je ne vous laisserais pas gâcher… … Un milk à notre souvenir. Hoke sert un milk, Bérangère paie au patron, et avec son milk va occuper une table.
Hoke.- (à Brian) J’ai l’impression qu’elle se paie ma fiole.
Corentine s’approche de Brian.
Corentine.- Brian, s’il vous plaît. (Brian s’approche d’elle) Vous vous souvenez de ces deux jours ?
Brian.- Comme si c’était hier.
Corentine.- La phrase avait été arrêtée. Le souffle était resté suspendu… …Répondez-moi franchement : Ne faut-il pas que votre silence fût bien éloquent, pour que mon silence vous ait si bien entendu ? Pour me séduire si bien, ne faut-il pas que vous ayez été séduit vous-même ?.. .. M’avez-vous captivée pour m’abandonner derrière vous prisonnière ? Vous m’aviez de muettes avances, muette je vous ai suivie, puis vous vous êtes éloigné, mais moi je vous suivais toujours. Vous m’avez fait si bien vous chercher, qu’à la fin, je vous ai trouvé.
Brian.- Cordes tendues, à peine les effleuriez-vous, qu’elles émettaient un son tremblé, j’avoue.. .. Mais cette sérénade est destinée à rester inachevée, Corentine. Ce cœur chômeur est engagé. Je suis marié, j’ai un fils.
Corentine.- Vous êtes marié, vous avez un fils : si j’avais écouté celui que je fréquente, je me serais mariée moi aussi, j’aurais eu un fils, moi aussi. A cette différence près, entre l’effectif et le possible, nous partageons le même sort. Le double éloignement est réductible par un simple rapprochement. Je vous prie de penser à cela. .. .. Je ne me mets plus en travers de votre chemin, je libère la voie. Une real ale, s’il vous plaît. Brian lui sert une real ale, elle l’emporte, la paie au patron, et rejoint Bérangère à sa table.
Hoke.- (à Brian) A cette invasion, ton cœur s’est alarmé ?
Brian.- Loin des yeux, loin du cœur. Si on éloigne les yeux, le cœur s’éloigne d’autant.
Hoke.- Elle t’invite pour une valse, Brian. Tu refuses l’invitation ?
Brian.- Celui qui à la hâte, sans précaution, manipule fil de phase, fil neutre, fil de terre, il est sûr qu’il provoquera un court circuit ou prendra une décharge. Celui qui veut travailler posément, prend soin, avant toute manipulation, de couper le courant. Je suis marié, Hoke. Ils se remettent au travail.