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14. Bryan barman

Acte 2

Le pub. Clients aux tables et au comptoir. Le patron au comptoir, Hoke, Brian, qui servent, lavent et rincent les verres, nettoient le comptoir, débarrassent les tables. – Entrent Ben, un livre en main, et Will,jeunes gens bien mis, qui restent à la porte un instant, à contempler le pub.

Will.- Je ne connais pas de bonheur plus grand, que de trinquer le mercredi, avec toi, de bière et d’idées.

Ben.– Mon bonheur est l’exact reflet du tien. Nous avons juste le temps.

Ils ôtent leurs manteaux, Ben réserve la première table, Will va au comptoir, commandent deux stouts. Brian le sert, Will paie au patron, et emporte les deux bières à la table.

Ben.- Quelque bien qu’on se sente chez soi, quel est le lieu où on se sent mieux que chez soi ? ..(levant sa bière) .. Au pub.

Will.– Au pub. (Ils trinquent et boivent) (montrant le livre) Alors ? Qu’est ce que tu en penses ?

Ben.– Un diamant, du plus pur, du plus brillant. Tu avais raison.

Will.– Je le savais.

Ben.– Je suis d’accord avec toi : il mérite d’être pris comme modèle.

Will.- Faisons comme nous avons dit : livrons-nous à son étude… … Quelles sont les causes qui font qu’il est exemplaire ? La principale, selon moi, c’est que les personnages sont du dernier échelon de la société. Ils habitent au rez-de-chaussée de l’immeuble. Ils font un pas, ils sont dans la rue.

Ben.– Inférieurs à tous, supérieurs à aucun. Ils n’espèrent rien de personne, toute leur force, ils l’ont d’eux. Je te donne raison.

Will.– Si leur condition prêche fort pour eux, malheureusement, quelque chose les condamne sans recours : leurs actes. Ils vivent de vols, de cambriolages, d’escroqueries, de tromperies. Qu’un personnage s’approprie par la violence et la ruse ce qu’il ne peut s’approprier par le travail et le salaire, un auteur classique ne peut l’accepter. Le délit, l’infraction, les abus ne peuvent être le nœud de l’action. La moralité est la condition de l’action classique.

Ben.– C’est d’ailleurs si vrai que l’auteur, après que ces histoires de jeunes impécunieux malhonnêtes lui eussent rapporté gloire et pécune, quittant le bas peuple et son sujet, et entrant dans notre classe moyenne, et se mettant à lire les auteurs classiques, de ce jour-là n’a plus écrit. Il a senti lui-même que la malhonnêteté ne pouvait pas être le ressort d’une oeuvre.

Will.– Et pourtant son apprentissage avait été le bon. Il avait été un ouvrier honnête dans une usine de bicyclettes.

Ben.– Si nous voulions bien faire, il faudrait faire le chemin inverse, quitter notre classe moyenne pour la populaire.

Will.– Mais s’y condamner en détention à vie, sans espoir de libération. A cette seule condition nous saurions ce que c’est que vivre comme le peuple.

Ben.– Maintenant, imposer à ses femme et enfants de vivre, parmi la foule des pauvres, une pauvreté obscure, pour un résultat aléatoire, puisque nous ne savons pas si cela serait pour nous source d’inspiration, qui aurait cet héroïsme ? Se lancer dans un tel voyage sans retour, sans être sûr de découvrir jamais quelque chose, qui le ferait ?

Will.– C’est bien là la question… … Si nous osions une vérification ? Tu te rappelles la nouvelle (il indique le livre) qui a pour héros un serveur de restaurant, qui passe son dimanche sur la plage de Skegness, gifle sa femme et perd son gamin ?

Ben.– Oui.

Will.– Si nous mesurions la fiction à l’aune de la réalité ? Si nous confrontions ce serveur de papier avec un vrai ? (du visage, il indique les deux barmen. Ben fait la grimace) Nous soumettons à un spécialiste, quelque chose de sa spécialité.

Ben.– Il est vrai que ça serait plein d’enseignement. Nous l’osons ? (Il se tourne, voit Brian en train d’ôter des verres d’une table, et de la nettoyer) Tu lui demandes ? Tu as l’art.

Will se tourne et guette le moment de parler à Brian.

Will.– Barman. .. .. Barman. (Brian s’approche) Est-ce que je peux vous poser une question.

Brian.– Je vous écoute.

Will.- (prenant le livre en main et le lui montrant) Un étranger qui, dans un quartier cherche une rue qu’il ne trouve pas, n’a qu’une ressource, demander à quelqu’un qui habite le quartier… … Mon ami et moi, nous voulons être auteurs. Nous sommes dans des doutes affreux. Nous recherchons quel doit être l’objet de l’art. Nous nous perdons dans une indécision mortelle. Un avis comme le vôtre nous sauverait… … L’auteur qui a écrit ce livre est né à Nottingham. Il a écrit une nouvelle sur un serveur de restaurant. Nous aimerions que vous, barman de profession, nous donniez votre avis sur ce serveur de fiction.

Brian.– C’est le portrait d’une brute avinée, qui cogne sur les siens ?

Will.- (riant) Non, non.

Brian.– L’homme réduit à l’état larvaire : une grande bouche idiote ?

Will.- (riant) Non plus.

Brian.– Un être qui a échoué sa vie, et qui désespère ?

Will.– Non plus.

 Brian les examine.

Brian.– Au regret. Je lisais beaucoup autrefois. Je ne peux plus me résoudre à lire. Désolé. (Il les quitte)

Hoke.- (à tous les clients) Permettez, ladies et gentlemen, que nous vous ôtions le pub de la bouche. Vous le goûterez mieux ce soir. Il est l’heure.

Will.- Nous partons, nous partons.

Brian ôte d’autres verres sur d’autres tables et les porte sur le comptoir, où Hoke les lave et les rince. Will et Ben terminent leur bière.

Will.- (à Ben) Quel est ce vrai faux barman ? Est-ce que tu t’attendais qu’il nous réponde comme ça ? Je ne peux plus me résoudre à lire ?

Ils sortent, et les clients.

Le patron va vers son bureau, Brian ferme la porte de l’intérieur, prend gants, balai serpillière, seau, commence à laver le sol.

Hoke.- (allant à Brian, fâché) On fait la queue, on ronge son frein, sous nos yeux médusés, Monsieur passe toute la file. Veux-tu attendre ton tour ? Est-ce que tu me fais une méchante observation ? Tu ne me juges pas assez bon ? Je ne vais assez bien dans les coins ? Je laisse des traces ? Tu sais que tu es vexant ?

Il prend ses gants, prend à Brian le balai et la serpillière et lave le sol. Brian finit de laver les verres, les rincer, les ranger et de nettoyer le comptoir.

Entre du bureau le patron, en caban , avec deux enveloppes.

Le patron.- (jetant son enveloppe à chacun de mauvaise humeur) Votre maudite paie. C’était à moi, et ça ne l’est plus. Je l’ai gagné et je le perds. Je décaisse ce que j’encaisse : je ne l’encaisserai jamais. Je vous interdis de rire, Hoke.

Hoke ouvre la porte au patron.Au moment où le patron sort, se glisse à l’intérieur le permanent du syndicat.

Le permanent.–Bêê, bêê. Moutons bêlants, le syndicat vient tondre la nouvelle laine qui vous a poussé. (De leur enveloppe, Hoke et Brian paient leur cotisation, Brian jetant l’argent) Ca te riderait de payer ta cotisation avec le sourire ? Tu crois que c’est une partie de plaisir de tendre la marmite en sonnant la clochette ? C’est déjà assez humiliant de tendre la main, pour que tu ne me fronces pas le sourcil en plus.

Brian.– Ta charge de permanent te pèse ? Dépose-la à terre. Si tu te plains de te planquer à l’arrière, tu n’as qu’à nous rejoindre, et monter au front.

Le permanent.– Qu’est-ce qui lui prend à cracher et sortir les griffes ? Lui qui montrait toujours patte de velours ?

Hoke.– Il lui prend qu’il mûrit, punaise. Sa voix mue. Sort le permanent.

Le travail terminé, Hoke et Brian mettent leur blouson de jean. Hoke va à la porte, Brian va au tableau électrique, prêt à éteindre.

Hoke.– Brian. Tu crois que ta patronne te prêterait cet après-midi ? Je t’invite à pêcher dans un bras mort de la Trent. Nous irions à moto. Je fournirais tout : canne, fil, moulinet, plombs, hameçons, vers, bottes. Je te promets que je ne t’userais pas, et te rendrais dans l’exact état où je t’aurais pris.

Brian.– Il faut que je demande à Gaëla si j’ai envie. Si à 3 heures, je ne suis pas chez toi, c’est que, tout bien réfléchi, ça ne m’aura rien dit.

Hoke.- (riant) Entendu. Ils sortent.

 

La maison de Brian. Le living-room, la porte de la chambre à coucher reposée sur ses gonds et fermée. – Gaëla guette à la fenêtre.

Gaëla.- (voix off, regardant l’heure) 4 minutes de retard. Depuis plus de 4 heures de temps qu’il est à jeun, c’est ainsi qu’il a faim de moi ? (le voyant, se reculant de la fenêtre, le suivant des yeux) Dans sa hâte d’assouvir ses yeux de ma vue, est-ce qu’il se presse ? C’est ainsi que l’amour de moi le persécute ? Derrière sa clôture, ma jeunesse renonce au monde et à ses plaisirs, se fait moniale vouée à son seul culte, et lui, comme un Dieu gâté se fait désirer. Je vais t’apprendre le prix de mon sacrifice, jeune infidèle.

Gaëla quitte le living-room pour la cuisine, dont elle ferme à demi la porte.

Entre Brian.

Brian.– Gaëla… …(Il se dévêt de son blouson) Gaëla. Gaëla.

De la cuisine, sort Gaëla, portant une bassine avec du linge humide, fait l’étonnée.

Gaëla.– Déjà ?

Brian.- Je dois faire un tour, jusqu’à ce que te naisse le désir de mon retour ? (Il fait un pas vers la sortie) Je dois sortir pour te laisser te préparer à ma venue ?

Gaëla.– Fais un pas dehors et je passe mon après-midi en ville… … Tu viens chaque jour un peu plus tard. Il ne te viendrait jamais à l’idée de venir plus tôt ?

Brian.– Venir plus tôt, est-ce que ce ne serait pas de bien mauvaises manières ? Crois-tu que je veuille te surprendre ? Imagine que tu es en train de recevoir un ami, et que j’arrive sur ces entrefaites ?

Gaëla.– Toute la matinée, je me prépare corps et esprit à te recevoir. A l’heure dite tout est prêt : comité d’accueil, fanfare, enfants des écoles, et l’invité ne vient pas. Que fait le comité d’accueil ? Il se démobilise.

Brian.– Le risque de te faire attendre un peu n’est-il pas de mille fois préférable au risque de te surprendre ? Etre trop exact, n’est-ce pas faire preuve d’impolitesse ? Etre un peu en retard, n’est-ce pas témoigner du respect ?

Gaëla.– C’est le prétexte que tu avances. Tu ne veux pas avouer que tu t’es attardé à Dieu sait quoi ou avec Dieu sait qui. Je te voyais de la fenêtre, la pensée ailleurs, en contemplation de quelqu’un ou de quelque chose d’autre que moi.

Brian.– Quand la crainte pendant mon retour me hante de ne plus te trouver à la maison ?

Gaëla.– Si tu t’attardes encore une fois, crains que ta crainte n’ait lieu d’être. Je t’attends à une heure précise, tu dois répondre fidèlement à cette attente.

Brian.– J’y répondrai désormais. (l’embrassant) Bonjour.

Gaëla.– Bonjour.

Brian.- … … (sortant de l’enveloppe son salaire) Mon salaire du mois. (Gaëla sort l’argent de l’enveloppe, le compte des yeux) Ce sont de bien faibles rentrées. .. .. J’ai fait un peu de prospection. Le matin, j’ai 3 h de libre, l’après-midi 4. Tant d’heures fainéantes ne demandent qu’à s’employer. On m’offre à faire des extras dans des brasseries et des salons de thé.

Gaëla.– Que tu vois plus de monde encore, en plus du pub, pendant que moi, je verrai encore plus personne ? Tant que ta femme sera ta femme, son mari ne lui volera pas une minute.

Brian.– Ce temps te serait donné, puisqu’il servirait à gagner de l’argent qui te serait donné.

Gaëla.– Il est hors de question que tu soustraies à ta femme la plus petite fraction du temps que tu lui dois.

Brian.– Mon salaire est trop juste. J’aimerais que tu sois plus à l’aise.

Gaëla.- Ne me pousse pas à bout. Ne m’en touche plus un mot.

Brian.– En tous cas, sache qu’il y a une chose que je n’accepterai jamais, c’est que nous empruntions de l’argent à quiconque. Gagner peu n’est pas déshonorant, emprunter est infâme. Donne si tu veux, prête si tu veux, mais n’emprunte jamais : telle doit être la règle.

Gaëla.– Tu m’intimes une sommation ? Tu me mets à demeure ? Ta voix ose élever la voix sur moi ?

Brian.– Tu m’imposes une règle, je t’en impose une autre. Tu ne veux pas que je fasse des extras, je ne veux pas que nous fassions des dettes. Gagner peu, c’est déjà être esclave, devoir en plus, c’est être deux fois esclave. Nous sommes déjà assez asservis par la violence de notre condition, je ne veux pas que nous le soyons davantage, par choix.

Gaëla.– Commande qui tu veux, mais pas ta femme. Personne au monde, pas même mon mari, ne me dicter ma conduite.

Brian.– Les rentrées d’argent, c’est ma partie : cette injonction s’adresse à moi autant qu’à toi. J’ai trop souffert des dettes de mon père, dont à sa mort, il a fallu que je me fasse solidaire. Ma mère et moi, nous n’étions plus entre nos mains, mais entre les mains d’un autre. C’est une chose que je veux plus vivre.

Gaëla.– Je vais être généreuse : j’oublie ce que j’ai entendu.

Brian.– Tu as tout entendu et tu n’oublieras rien. Je suis prêt à le répéter autant de fois qu’il le faudra.

Gaëla sort de la bassine, un drap en tend un bout à Brian, ils le plient, de même serviettes et torchons.

Brian.– .. Une chose va te faire rire. Hoke m’a invité à pêcher cet après-midi dans un canal désaffecté. Il m’aurait prêté le matériel, nous aurions été à moto… … Fais-moi plaisir : dis-moi que ça te déplaît.

Gaëla.– Pas du tout. Si ça te plaît ça me plaît.. .. En corollaire, ça ne pourra que te plaire que j’aille de mon côté. Sors pêcher de ton côté, je sortirai pécher du mien.

Brian.– Comment dois-je l’entendre ?

Gaëla.– Comme je le dis.

Brian.– Vois comme tu es. Je te taquine, aussitôt tu montres les dents. … … Tu sembles rêver de sortir, pour un rien, tu m’en menaces. Je comprends tes sentiments : l’isolement est un châtiment. Je ne veux pas qu’à la fin, tu t’en plaignes et me le reproches. Je te presse de te suivre. Sors quand il te plaira.

Gaëla.– Je te vois venir avec tes gros sabots. Je sortirais de mon côté pour que tu t’autorises à sortir du tien. Sache une chose : je ne serai pas la première à distendre nos liens.

 Un court silence. Chacun vaque.

Brian.- (revenant) J’ai pensé à une chose. Les pensées rebondissant de mur en mur vous sont méchamment retournées. Pensées que l’on ressasse lassent. J’aimerais que tu acceptes que nous achetions une télé. Les télés ne sont plus d’un tel prix que nous ne puissions nous la payer.

Gaëla.– Amuse-toi, que nous ayons la paix. Va jouer dehors, fillette, laisse les grandes personnes s’occuper des affaires sérieuses. … … Vivre ne vivant pas ? Regarder vivre les autres ? C’est le prix de consolation que tu offres à l’élève méritante ? Ne me méprise pas, Brian. .. .. Je vivrai la vie que j’ai choisie de vivre, comme elle est. Je veux que tu saches qu’à tout moment je pense à toi et attends ton retour, afin qu’à tout moment tu penses à moi et attendes de me revenir.

Brian.– Ne te sens pas liée par ta parole, accepte de la reprendre dès que tu le voudras…

Il hésite, va, vient nerveusement dans le fond de la pièce.Gaëla l’observe un moment aller et venir.

Gaëla.– Observe-toi. Tu fais un aller comme pour partir, puis tu te rappelles que ce n’est pas à faire, tu fais demi-tour, mais l’envie de t’en aller te reprend aussitôt, et faisant demi-tour sur le demi-tour, tu t’en vas de nouveau, et ainsi sans fin. (Brian s’arrête de marcher) Comme un détenu de longue peine, qui, pour ne pas perdre ses forces s’astreint à marcher de long en large dans sa cellule, d’un mur à l’autre, 5 pas aller, 5 pas retour, on dirait que tu t’exerces pour ta libération. Un jouet à piles, qui bat des bras et des jambes dans le vide, et qu’on n’arrive pas à arrêter, parce qu’on ne sait pas où est le bouton : voilà le mari que j’ai. Brian reste debout. Un silence.

Brian.– (hésitant) .. .. Je peux te rappeler que nous avons Melvyn et Floriane à dîner ce soir ?

Gaëla.– Tu l’avais dit. Je l’avais entendu.

Brian.– (allant vers la cuisine) Je vais aux victuailles. As-tu un désir particulier pour le repas ?

Gaëla.– Quand on invite quelqu’un, c’est son goût qu’il faut interroger, pas celui de sa femme, je suppose.

Brian.– Je te pose la question. Je propose un pudding du Yorkshire. Tu as quelque chose contre ?

Gaëla.– Je n’ai à être ni pour ni contre. Ce n’est pas moi l’invité.

Brian va dans la cuisine, revient avec un sac et un porte-monnaie, regarde Gaëla, hésite, et sort. Gaëla se lève de son pliant, prend le bâti de sa jupe à pleine main et avec rage le jette par terre.

 

Plus tard. Gaëla penchée avec application sur le bâti de sa jupe à coudre. Brian entre avec un plateau sur lequel sont posées 4 assiettes, 4 verres, 4 couverts, 4 serviettes en papier, et les dispose sur la table.

Gaëla– Pourquoi 4 assiettes ? Un silence.

Brian.– Tu ne dînes pas avec nous ?

Gaëla.– Ce sont tes amis pas les miens.

Brian.– Les amis du mari ne sont-ils pas aussi les amis de la femme ?

Gaëla.– Parce que je suis ta femme, je me violerais à aimer qui je n’aime pas ?

Brian.– Tu ne t’es pas opposée à ce que je les invite.

Gaëla.– Et je ne m’y oppose toujours pas. Quand la fille de la famille reçoit une amie, est-ce qu’elle l’impose aux siens ?

Elle l’emmène dans sa chambre et ferme la porte.

Brian.– La femme de Melvyn ne me connaît guère plus que tu connais Melvyn.

Gaëla.- Si cette femme est assez facile pour se lier avec la première venue sans la connaître, ça la juge certainement.

Brian.- Ton absence sera une insulte pour elle, et pour lui, et pour moi.

Gaëla.- Comment se sentiraient-ils insultés par quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, pour la simple raison qu’elle veut continuer à ne pas les connaître ?

Brian.- Respecte-moi Gaëla, reçois-les cette fois-ci. Fais un effort : ne m’outrage pas. Je te donne ma parole que je ne les inviterai plus.

Gaëla.- Est-ce que je te dis que tu m’outrages, quand tu me forces à faire place à des étrangers, alors que je suis chez moi ?

Brian.- Tu aurais pu me dire que tu ne voulais pas les recevoir.

Gaëla.- Tu ne m’avais pas consultée.

Brian.- Tu m’as dit : oui, invite-les.

Gaëla.- Je le redis : oui, invite-les.

Brian.- Tu n’offenseras pas mes amis et invités en ne les recevant pas.

Gaëla.- En ne les recevant pas, je n’offense pas ceux qui ne sont ni mes amis ni mes invités.

Brian.- Tu ne feras pas cela.

Gaëla.- Crois ce que tu voudras. Brian laisse les 4 couverts, cherche un plateau avec une bouteille de Xérès et une bouteille d’un blanc portugais, des salés et quatre verres, qu’il dépose par terre entre 4 pliants. Il retourne à la cuisine. Gaëla prend toutes ses affaires de couture et disparaît dans la chambre à coucher.

 

 

 

Plus tard. Entrent de l’entrée Brian, Floriane, Melvyn, qui se dévêtent de leurs manteaux, que Brian pose sur un transat.

Brian.- (avançant les pliants, les présentant) Veuillez tolérer ce personnel intérimaire qui vous accueille encore. Le titulaire c’est toujours pas nommé.

Melvyn.- C’est plutôt le personnel intérimaire qui ne nous tolérera pas. Tu vas entendre comme ils gémiront quand nous prendrons place. Ils craqueront à rendre l’âme. Bien qu’ils s’assoient avec précaution, les pliants craquent, tous rient.

Brian.- (à genoux par terre devant le plateau) Sherry sec, portugais blanc sucré ?

Floriane.- Gaëla ne prend pas l’apéritif ?

Brian.- Non. Brian les sert. Ils lèvent le verre.

Floriane.- Qu’elle soit là même si elle n’y est pas.

Melvyn.- (levant son verre) Brian. Comme au squash, de la raquette les deux joueurs renvoient chacun à son tour la balle de mur en mur, et l’échange se poursuit sans fin, je forme le vœu que nous nous renvoyions une invitation chacun à son tour, et que cet échange soit de même sans fin.

Floriane.- Après votre chapitre à tous les deux, s’ajoutent deux nouveaux personnages, le roman s’étoffe, et l’action reprend de plus belle. A la présente absente

Melvyn.- A l’absente présente. Ils boivent.

Brian.- (se levant) Je crois que c’est prêt. Nous pouvons passer à table.

Floriane.- Gaëla est-elle si jalouse de sa cuisine, qu’elle la préfère à nous ?

Brian.- Je vous tranquillise : ce n’est pas le cas. Prenez place, je vous prie.

Floriane.- Si cela peut inciter l’hôtesse à rejoindre ses hôtes. Brian sort.

 

Floriane.- A la cuisine, il n’y a âme qui vive. Ton ami est seul à l’œuvre.

Melvyn.- Ils sont sans doute en pleine scène de ménage, et nous, au milieu, nous récoltons les coups qu’ils s’envoient… .. Ca ne me déplaît pas que Brian soit soumis aux mêmes lois physiques que tout le monde. Il a toujours l’air de maîtriser toutes les situations : apparemment, il ne maîtrise pas sa femme. Brian, de la cuisine, apporte en courant une cocote brûlante.

 

Brian.- Je vous en prie, asseyez-vous.

Floriane.- Brian, apaisez nos inquiétudes : Gaëla n’est pas souffrante ?

Brian.- Elle se porte comme un charme : (montrant sa chaise vide) la preuve. .. .. (à Floriane et à Melvyn) Je vous prie de me pardonner. Gaëla ne déjeunera avec nous . .. .. Je serai franc : j’ai cru que, contre elle, elle aimerait mes amis. Elle m’a dit qu’elle ne vous aurait pas choisis comme amis si elle vous avait connus sans moi, donc, pas davantage avec moi.

Floriane.- Aimer son mari, n’est-ce pas l’aimer en entier, c’est à dire non seulement lui, mais aussi ses amis ? La sûre amitié qui lie mon mari à vous était la sûre recommandation, pour que je me lie d’amitié avec votre femme. Je croyais Galëa animée des mêmes sentiments.

Brian.- Vous êtes telle, je vous comprends. Comprenez Gaëla telle qu’elle est. Un silence.

Melvyn.- Comment deux joueraient-ils en double, si en face, des deux joueurs, l’un déclare forfait ? Il n’y a pas d’autre choix que d’annuler la partie. Un silence.

Floriane.- Vous nous accueillez le cœur fermé, Brian. Comprenez que nous refermions aussi le vôtre. Tous deux reprennent leurs manteaux, s’en revêtent et sortent.

 

 

Entre Gaêla avec son bâti, elle va s’asseoir et continue sa couture.

Brian.- Je te donne raison. Personne n’a devoir de s’exciter le cœur pour qu’il batte artificiellement plus vite. .. .. Que pourrais-je te reprocher ? J’aurais traîné toute ma vie de vieilles casseroles, pour le plaisir de les entendre sonner sur le pavé ? Tout ma vie, je me serais isolé dans le jardin fumer ma petite clope Melvyn, et puis, en m’aérant la bouche, je t’aurais retrouvée au salon ? (Il débarrasse rapidement la table) Que s’évaporent les hâbleries et les discussions oiseuses des jeunes gens, que prenne forme le travail utile et muet de l’homme et de la femme. .. .. (gaiement, à Galëa) Nouvelle scène, nouvel esprit. Si nous changions de lieu pour nous changer les idées ? Si nous allions faire un tour ?

Gaëla.- (toute gaie) Voilà une balle que j’attrape au vol. Ils prennent des pulls et sortent.

 

 

 

Dans la soirée, retour de la promenade. Brian entre, et puis Gaëla, tendus et fâchés.

Brian.- (au bout d’un moment, se tournant face à Gaëla) Si j’envoyais à l’ennemi une délégation pour entamer des pourparlers de paix, comment l’ennemi l’accueillerait-il?

Gaëla.-(détendue subitement et souriant) A te maîtriser, ce serait toi le vainqueur. Je n’aurais plus qu’à lever le drapeau blanc.

Brian.- (allant vers Gaëla et lui tendant les mains) Ne laissons plus nos farouches susceptibilités déchirer notre bonne intelligence.

Gaëla.- Que ne nous conduisent plus les humeurs irrationnelles, mais la sage raison. Edictons-nous cette règle.

Brian.-Je la signe des deux mains. Un silence.

Gaëla.- Si nous battions le fer tant qu’il est chaud ? Si nous appliquions notre nouvelle règle au différend qui vient de nous opposer ?

Brian.- Faisons exemple.

Gaëla.- Le sujet de notre différend était que tu voulais qu’on se promène dans notre banlieue, moi au centre-ville. A peine avais-je dit centre-ville, que tu as grimacé de dégoût. J’aurais eu mauvais cœur de ne pas respecter ton écoeurement.

Brian.- Tu m’en as assez puni. Tout le temps de la promenade, tu as traîné le pas, me forçant sans cesse à t’attendre.

Gaëla.- ..Avoue. Tes jardins d’ouvriers ravagés, tes grillages rouillés et défoncés, tes cabanes de jardins laissés à l’abandon, tes décharges sauvages de matelas moisis, de fauteuils défoncés, de gazinières en morceaux, tes chemins boueux noyés des dernières pluies, est-ce que ce n’était pas plus triste qu’un deuil ? N’aurions-nous pas le droit, le dimanche, de quitter les coulisses infâmes de notre banlieue, pour nous récréer dans les beaux décors du centre-ville ?

Brian.- Passer par de belles rues aux belles maisons, parmi des gens vêtus de beaux manteaux de laine, habillés de nos éternels robes et pantalons d’été, est-ce que nous ne nous sentirions pas affreusement déplacés ?.. .. Tu t’attarderais de nouveau, heureuse aux vitrines, devant les beaux et riches meubles anciens, pour que de retour dans notre noire maison de briques de notre hideuse banlieue, tu en aies regret, et que moi j’aie chagrin que tu en aies regret. Est-ce que c’est utile ?

Gaëla.- Lorsqu’on fait un rêve merveilleux, au réveil, bien qu’on sache que ce n’est qu’un rêve, est-ce qu’on n’en sort pas émerveillé ? J’ouvre mon joli roman en allant, je le ferme en revenant, et je suis toute heureuse de ces deux heures de lecture.

Brian.- Est-ce que ce n’est pas te plaindre de notre condition sans dire un mot, et d’autant plus amèrement que tu ne dis pas un mot ?

Gaëla.- Désirer désaltérer un cœur aride d’un peu de fraîche beauté, est-ce que c’est se plaindre ? Soif d’art et de beauté est-ce soif inconvenante ?

Brian.- Sauf que ne quittera jamais de l’esprit que ton rêve ne sera jamais qu’un rêve.

Gaëla.- Qu’en sais-tu ? Sais-tu de quel avenir ton présent accouchera ? Tu étais coursier, puis tu n’as plus été coursier. Tu es barman, peut-être un jour, ne seras-tu plus barman ? Comme deux miroirs face à face, pourquoi le présent se répèterait-il à l’infini indéfiniment ?

Brian.- Rien ni personne ne fera que ce que je suis ne soit plus un jour.

Gaëla.- Qui sait ? A tout homme, une chance n’est-elle pas offerte un jour ? .. .. Et pourquoi ne te mettrais-tu pas à aider cette chance ? Tu sais que tu es sous-employé. L’homme vaut en fonction de ses facultés, et ses facultés valent en fonction de ce qu’elles rapportent. Pourquoi ne te mettrais-tu pas à la recherche d’un salaire digne de tes aptitudes ?

Brian.- Etre mon démarcheur ? Tenter de me vendre ? Achetez-moi, vous ferez une bonne affaire ? Si je m’offre, et que je ne trouve pas preneur, je me marchanderais, je baisserais mon prix ? Je m’offrirais en promotion ? En solde peut-être avec 20, 30 50, 60 % de rabais ? Je devrais m’érotiser même peut-être pour pouvoir mieux me vendre ? Et si, malgré toute ma publicité, je ne trouve pas acheteur,je devrai en déduire que je ne vaux rien ? Invendu, il faudra que je me mette moi-même au pilon? Tout ce travail pour transférer ma propriété à quelqu’un qui usera et abusera de moi? Je préfère de mille fois me réserver mon exploitation… (Un silence) …A supposer que je gagne des mille et des cent, que tu puisses t’offrir ces beaux habits et ces beaux meubles dont tu rêves : est-ce que cet îlot de beaux habits et de beaux meubles, ne faudra-t-il pas qu’il se réfugie dans l’îlot d’un bel appartement, et cet îlot de bel appartement, à son tour, dans l’îlot d’un beau quartier ? Art et luxe enferment et isolent. Finir choisis dans un lieu choisi ? Et si ce quartier populaire me plaisait, parce que c’est le peuple dans ce quartier, qui me plaît ? Et si j’avais choisi et si j’aimais être barman dans un pub ?

Gaëla.- Pub, alambic d’ivrognes, abreuvoir de buveurs.

Brian.- Pub, domaine public, maison du peuple. J’ai peu, Gaëla, mais en ayant ce peu, j’ai ce qui me comble.

Gaëla.- Comment pourrais-tu penser autrement ? Faute d’un emploi honorable que personne ne t’offre, tu défends l’honneur d’un emploi déshonorant : ça te sauve à tes yeux. T’offrirait-on une belle place avec un beau salaire, jetant ta belle déclaration de principes aux orties, tu changerais de philosophie comme de chemise.

Brian.- Ce ne sera pas mon cas. Sois en persuadée.

Gaëla.- Si tu aimes tellement les bas quartiers, le jour où tu en habiteras un beau, tu pourras toujours louer dans un bas une résidence secondaire pour y passer tes week-end et tes vacances.

Brian.- Tu m’as aimé dans un emploi que j’aime.

Gaëla.- Et si je t’avais aimé malgré ton emploi ? Si sous l’humble rôle, j’avais aimé le fier acteur ? Et si sous la pauvreté de l’emploi, j’avais aimé la richesse des talents ?

Brian.- Tu te trompes. Je n’ai pas plus de talents que quiconque.

Gaëla.- Tu es trop modeste.

Brian.- Ce sont mes égaux qui sont trop modestes. La plupart des gens ont bien plus de talents que ceux qu’on leur donne et qu’ils se prêtent. Gaëla réprime un bâillement.

Gaëla.- Nous reparlerons de ça une autre fois. La promenade m’a rompue, il faut que du sommeil me refasse.

Brian.- Je t’en prie. Sort Gaëla.

 

Brian.- (voix off) … Proches ? Dos contre dos, pistolet à bout de bras, prêts à compter dix pas, se tourner, c’est à qui tirera le premier. .. .. Mon pied gauche joint à son pied droit par un foulard noué, chacun le bras autour du cou de l’autre, comme font les enfants dans la course au foulard, ne sommes-nous pas condamnés à courir ensemble? De gré ou de force, ne faudra-t-il pas accorder notre pas ? Il sort.


 

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