Acte 4
Scène 1.
Scène 1 – Scène 2 – Scène 3 – Scène 4
La chambre-cuisine de Blyth. Blyth ouvre son armoire en plastique, en sort son complet, pendu à un cintre.
Blyth.- (pour lui-même) Combien de fois ai-je fait l’Auguste là-dedans ? Deux fois ? Première : mariage, deuxième : baptême. Etrenné, à peine étrenné, entreposé. Encore neuf, déjà suranné. Deux fois vieux, vieux de mon jeune âge, et vieux de mon vieil. Un album… ..(se regardant, regardant le complet) Craspec, ou démodé ? (il met seulement son veston) Craspec, et démodé. Mi-figue, mi-raisin. La moitié de raisin fera passer la moitié de figue, et vice-versa… ..(Il s’assied sur son tabouret et rêve) Beaux comme deux anges… .. Entre une Eve, belle comme Vénus et ces deux anges, bien que l’âge des seconds totalise à peine l’âge de la première, quelle beauté est la plus belle ? .. .. Le fruit charnu, fessu, denrée commune, utilitaire, comestible consommable, bon à couper en quartiers, mordre, déchiqueter, qui ne laisse plus dans son trognon que des pépins pour la reproduction, ou la fleur ? Le bouton à peine éclos, pétales juste ouverts, tendre, délicat, qui requiert, pour tout hommage, celui-là, seul, du regard? .. ..L’aigle royal qui, de son bec sanglant et et ses griffes peintes déchire sa proie de désirs furieux et de jalousie maladive, ou la gentille couvée pépiante, qui niche dans un tendre duvet de joie calme, de douce paix, de pur bonheur, quelle beauté est la plus belle ?.. .. Et mes stars à moi ont un prix qui fait monter leur prix. Elles n’ont d’attrait que pour ma solde.Vides, les gamelles ? Rompez. Dans vos quartiers. Peut-on imaginer liberté plus libre ?.. ..(il joint les mains) Grâces soient rendues à l’inepte idiotie de leurs géniteurs. S’ils n’ignoraient pas leur bonheur, est-ce que je connaîtrais le mien ?.. ..(il regarde sa montre ) Deux heures à attendre. Je sais ce que je vais faire. Doublons le plaisir de leur attente. Offrons-nous de leur offrir un cadeau.
Il regarde sa sacoche, la laisse, et sort, les mains dans les poches, en sifflotant.
Scène 2.
Scène 1 – Scène 2 – Scène 3 – Scène 4
La petite maison de mineur de Philip et Mary. Entrent Philip, Ann et Mary. Philip fait exprès d’ignorer Mary, de se mettre devant elle, de la bousculer.
Philip.- .. (à Ann) Je l’ai tout le temps sur le dos. Permets que je le dépose un peu. J’ai mis une demi-heure à l’endormir… .. Je te sers ? Whisky, gin, ale, porter, stout..
On entend au loin un geignement.Philip s’immobilise à l’écouter -, puis deux, puis trois, puis des hurlements à pleins poumons.
Philip.- (faisant à Mary, qui faisait un mouvement pour se lever, un geste violent pour qu’elle reste assise, à Ann) As-tu remarqué combien tout ce qui est selles est, chez ce petit, développé ? Non seulement, il chie lui-même copieusement, mais encore il fait chier les autres avec abondance.
Il sort. Peu de temps après, le petit cesse de hurler.
Ann.- (à Mary) Qu’est-ce que c’est que cette conversion ? Il ne s’occupait jamais du petit. Il y a de la grève du zèle dans l’air ?.. (Mary fond en larmes) Ne pleurez pas. Mary. Je vous en prie. (elle lui essuie ses larmes) Economisez ces perles précieuses.Aucun être au monde ne vaut pareil gaspillage… .. Mon fils est une drôle de bâtisse, mais je circule assez bien d’une pièce à l’autre. .. ..C’est à propos des dix dernières lettres ? On lui a encore répondu par des refus ?
Mary.- Pas même.
Ann.- Pas même ?
Mary.- Il n’a plus eu aucune réponse.
Ann.- Parce qu’il ne peut pas se venger sur eux, il se venge sur vous ?
Mary.- .. (se retenant pour ne pas pleurer) Il ne me supporte plus et ne se supporte plus… ..Le seul dérivatif qu’il ait trouvé à sa déception est de me fuir et de s’administrer du travail en doses massives. Plus les travaux sont épuisants et dégradants, plus il les fait siens. On dirait qu’il ne cherche qu’une chose : se punir et s’avilir. Il s’active à nettoyer tout ce qui, dans la maison, est sale et malpropre : poubelles, dessous d’évier, toilettes, cave, les sols, le palier, l’escalier, le grenier! Il a refait la chambre du petit, des plinthes au plafond. A repeint la cuisine, le couloir, l’entrée, la salle de bains, les toilettes. Retourne le jardin, le fume, le plante, le sème, le bine. Joue avec le petit, le sort, minutant ses jeux et ses sorties. De toute l’heure il ne quitte de l’oeil ni le petit ni sa montre, comme s’il n’avait qu’une idée en tête : tenir l’heure. Tous travaux qu’il exècre l’un plus que l’autre. Il s’acharne avec une telle rage, contre lui, qu’il se blesse : il s’est entaillé le pouce jusqu’à l’os, il s’est fait griffer la cornée par le petit, je ne compte plus les bleus qu’il se fait en se cognant contre les meubles, les portes. .. Non content de se greffer des tâches qu’il hait, il s’ampute de ses derniers plaisirs. La lecture était sa prière, la bibliothèque était son temple : il a fait un autodafé dans le jardin de ses 15 ou 20 livres sacrés. Il a arraché des murs, détruit, jeté aux ordures ses peintures, ses sculptures, des photos. Il a pulvérisé à la masse son appareil de photo… .. Il désespère, mais il espère encore. Quand nous rentrons le soir, il contourne la boîte à lettres, comme si elle était en fer rougi, mais, de lui, il ne peut s’empêcher de lancer sur le courrier que j’ai dans les mains des regards apeurés… ..J’ai essayé une fois de le raisonner, il a hurlé comme un chien sauvage, il m’a sauté au cou, a manqué de m’étrangler. .. ..(elle pleure) Je ne vis plus une vie, je vis l’enfer.
Ann, lui touchant le bras, lui indique la porte. Mary sèche ses yeux. Entre à reculons Philip, sur la pointe des pieds, et en s’arrêtant et écoutant. Il va vers Ann et Mary, et s’aperçoit que Mary a pleuré.
Philip.- Je vois qu’en mon absence, il a plu, et que la chaussée est humide et glissante… .. (à Ann) Mon Dieu. Que vous êtes sensibles. Comme facilement vous versez un pleur sur vous… .. Ne pouvez-vous être un peu indulgentes ? Vous savez bien que nous avons des façons de bourru, de maldégrossi. .. .. La forme est un peu ingrate, (il montre Mary) mais ne sait-elle pas que le fond, les actes, les pensées, les dépenses, lui est voué et dévoué à elle et au petit ? Si je l’érafle au passage, est-ce qu’elle ne sait pas que les coups ne lui sont pas destinés ?
Ann.- La rage nourrit la rage, la chaîne est sans fin. Ne pourrais-tu la rompre un jour ?
Philip.- C’est toi, la femme de qui tu sais, qui me fais la leçon ? Est-ce de ma faute si je suis le fils de qui je suis le fils ? Si j’hérite d’une dette vivante ? Si je dois rembourser la dette d’un autre, avant d’engager mes propres dépenses? Si le père Blyth a été nul, comment le fils Blyth peut-il mieux faire que nul ? Mon père a été un zéro vivant : est-ce que j’y suis quelque chose, si je pars du niveau où il m’a laissé ? .. .. Le pire, le pire, qui ne peut se pardonner, c’est qu’il l’a fait exprès. Il a voulu n’être rien. Il s’est opposé par système. Il a contesté par principe. Il a ambitionné de ne rien ambitionner. Il a tenu à honneur de se mettre à dos ses supérieurs. Il a utilisé intelligence et talents, à n’utiliser ni talents ni intelligence. De remarquables capacités à ne pas se faire remarquer. Des dispositions peu communes à rester commun. De toutes ses forces, il a cherché cette vicieuse gloire à rebours, que réussir brillamment son échec… .. Pire. Pire. Le syndicat était une voie bis, une deuxième échelle, un escalier de secours. Il aurait pu l’emprunter, faute de l’autre. Elle s’offrait à lui. On la lui offrait. Même sur cette échelle bis, échelle bancale mais échelle à échelons quand même, il a refusé de monter d’un seul degré. Non seulement il a contesté, mais il a contesté la contestation. N’est-ce pas d’un butor borné?.. .. (à Ann) Et tu me querelles parce que j’enrage d’hériter d’un tel passif ?
Ann.- Qui un homme doit-il respecter en premier, Philip ? Lui, ou son fils ? Quelle a été la première victime de ton père, lui ou toi ? Devait-il renier ses idées au nom de son fils? Le ferais-tu au nom du tien ?.. .. Tu fais de ton père le portrait le plus noir, mais est-ce que tu ne le vois pas du bout de la lorgnette ? N’y a-t-il pas du panache à rallier le camp des causes perdues ? Combattre pour gagner rapporte intérêt, mais combattre pour perdre, est-ce que ce n’est pas pur don ? N’y a-t-il pas de l’héroïsme à se battre en vain contre un système tout puissant ? Vouloir n’être rien ne mériterait-il pas bien autre chose qu’être rien, si justement n’être rien n’était aussi persister à n’être rien ? Un vaincu volontaire ne secourt-il pas plus les vaincus malgré eux, davantage qu’un champion victorieux ? Dans notre glacial hiver, ton père a réchauffé bien des mains.
Philip.- Tu le décores de la Jarretière, toi qui l’as jeté aux orties ?
Ann.- Ce n’est pas ce que j’ai fait dans ma vie de plus héroïque.
Philip.- C’était ce qu’il fallait que tu fasses, loin de te le reprocher. Tu n’avais même que trop tardé. S’est-il jamais soucié de toi ? Est-ce une preuve d’amour, que réduire celle qu’on aime à ce à quoi on se réduit, soi ? La rose que l’on vous offre, est-ce qu’on la laisse sans eau, pencher la tête, se faner? Tu ne fais que lui rendre ce qu’il t’a prêté. Il t’a délaissée, tu le délaisses. Ce n’est que tardive justice.
Ann.- Grave injustice. Trahison. Désertion. Reniement… ..Cette pauvre et faible chair estimait avoir assez fait la charité, elle soupirait, pour elle, après un peu d’aumône. J’ai lâché ton père avec la lâcheté la plus totale, et lui ai laissé à lui le courage tout entier.
Philip.- C’est lui faire bien trop d’honneur, de te faire tant honte. Et c’est faire bien honte à ton nouveau mari, que faire tant d’honneur à l’ancien. Porter aux nues l’ancien, sectaire, fanatique, intolérant, hargneux comme un chien, méchant comme une teigne, susceptible, n’est-ce pas rabaisser d’autant le nouveau, tolérant, généreux, large d’esprit, doux de caractère, bon quoi qu’il arrive? Lequel des deux pourtant est le seul digne d’une femme de ta qualité ?
Ann.-Peter n’est pas bon, Philip. Il a de l’argent.
Philip.- Ton mari aurait pu en avoir s’il l’avait voulu.
Ann.- Mais il ne l’a pas voulu. Entre l’argent et rien, il a fait ce choix : rien… .. Et Peter, lui, n’a pas eu à en vouloir, il en avait… .. Que pouvait-il d’ailleurs vouloir, qu’il n’avait pas? Il a toujours eu autour de lui tout l’espace qu’il a voulu. Il a toujours pu aller et venir où il voulait, et aller plus loin, et revenir encore, courir plus loin et courir plus loin encore, se risquer par ci, s’aventurer par là, se perdre au passage, disparaître pour un temps, et chaque fois, rallier son port d’attache, sûr que les siens l’accueilleraient les bras ouverts et lui prodigueraient soins et affection. Comment ne serait-on pas tolérant, quand la vie l’a tant été avec vous?.. ..Pour ton père, c’était bien autre chose. La vie l’a mis bas sur le carreau glacé d’une cellule, _ 2 pas en long, 2 pas en large, 2 pas de travers -, avec pour seule vue, celle, entre les barreaux, d’une cité. De sa vie, il n’a osé un seul pas dehors, tellement ce pas était coûteux à sa famille. Dans pareil enfermement, que peut-on, sinon rebattre ses murs de hurlements ?.. ..Lorsque tout a été bon pour vous ici bas, Philip, douce vie, famille aimante, enfance heureuse, argent facile, études aisées, officine offerte, comment aurait-on la force d’être méchant ?.. ..Je médis de Peter, diras-tu, mais vois, qu’en médisant de Peter, c’est de moi que je médis. Il est comme il est et il n’y est pour rien, mais moi, j’ai pris son parti en pleine connaissance de cause. La vie de Peter n’est pas la vie, mais la retraite de la vie et il n’y est pour rien, mais moi, dans sa lâche retraite, je fais lâchement retraite, et j’y suis pour tout. C’est moi la coupable, pas lui.
Philip.- Selon toi, la vraie vie serait la lutte perpétuelle ? S’élever contre, faire front, s’opposer? Contredire, remettre en question, contester ? Se rebeller, s’insurger, se révolter ? Se faire bastonner, écharper, matraquer ? Se battre, c’est ça, vivre ?
Ann.- Parfaitement. C’est ce qui donne à la vie son plus haut prix. Défendre envers et contre tout une liberté par nature sans cesse menacée, afin de vivre toujours dans une indépendance totale, c’est à cela que la vie gagne sa plus haute valeur. Cette ingrate ration est le plus fastueux banquet. Dans ma première vie avec ton père, j’ai amassé tout mon capital, je ne vis dans ma seconde, avec Peter, que des intérêts.
Philip.- Et dans le confort, avec nostalgie, tu penses au dénuement passé ? Tu as trompé ton premier mari avec le second, et maintenant tu trompes la pensée du second avec la pensée du premier ? Tu as fui le glacial hiver de la misère, et maintenant que tu es bien au chaud et à l’abri, tu regardes avec regret par la fenêtre ? .. .. Comment appeler cela sinon cynisme ?
Ann.- Fais-moi honte. Tu as raison. Je le mérite… .. Et, pourtant, le fils permet-il à la mère de se défendre ?.. .. La vie est-elle un seul et unique segment de droite, d’une amplitude, d’une direction, d’un sens donnés ? Pourquoi, à ce segment de droite, ne s’articuleraient pas un, deux, trois autres, d’une amplitude, direction, sens, autres ? La vie n’est-elle pas une somme de vecteurs ? Son ensemble, leur résultante ?.. .. A qui doit-on fidélité d’abord, sinon à soi ? Si l’on ne veut pas mourir avant l’heure, doit-on se contenter d’une seule courte vie ?.. .. (Philip se détourne d’elle) Si tu ne supportes pas ma franchise crue, je dois te l’épargner ?.. ..(Philip se retourne vers elle) S’il nous arrive de faire équipe, chacun ne joue-t-il pas, néanmoins, sa seule carte personnelle? La partie suivante, ne la jouons-nous pas avec la même passion, quoiqu’avec un joueur différent, contre le précédent ? Ne nous voilons pas la face, même dans le corps à corps amoureux, si l’on respecte l’autre, chacun n’en agit-il pas moins pour lui seul?.. .. Si, dans un de ces glacis entre classes en lutte, où les yeux ne connaissent ni les noms, ni les professions, mais seuls des visages et des corps, un bel Adonis, charmant et charmeur, généreux et le coeur sur la main, jette un regard ardent et impétueux sur de pauvres attraits assoupis, faut-il le repousser au nom des principes? Après l’angelus de midi de la chère âme, pourquoi ne sonnerait pas l’angelus du soir du cher corps ? Si le corps se rappelle à vous et vous dit : c’est mon tour !, doit-on le faire taire ?.. .. Parce que la vie est cruelle, faut-il s’empêcher de vivre ? Celui qui a encore des ressources, poursuit le voyage, celui qui n’a plus un sou en poche, reste à quai, n’est-ce pas la règle du jeu ? L’un, riche d’une nouvelle richesse, s’enrichit, en sus, de sa pauvreté passée, l’autre, pauvre de sa pauvreté passée, s’appauvrit encore de sa pauvreté présente, n’est-ce pas la loi de la vie ? Même avec l’être le plus proche et le plus aimé, on ne fait hélas qu’un bout de chemin, soit long, soit court : au mieux, ne le connaît-on pas après son enfance, et ne le quitte-t-on pas avant sa vieillesse ? Même si le coeur en pleure toutes les larmes de son corps, l’esprit, avec lucidité, ne doit-il pas l’avouer ? Ai-je des regrets ? Un million. Des remords ? Dois-je avoir pour te faire plaisir ?.. .. Que doit une mère à son fils ? Un honorable mensonge, ou une honteuse vérité ? Quelle image doit-elle lui donner d’elle ? L’image pieuse d’une madone, qui lève les yeux au ciel en joignant les mains? Ou l’image complète et vivante d’une femme qui se façonne sur son propre et unique modèle ? Quelle image, je te dois ?
Philip.- (s’élançant vers sa mère) Celle-là. De mille fois. De mille fois un portrait vivant, plutôt qu’un gisant sans vie. Ce serait un sacrifice par trop inhumain, que plonger le couteau dans la gorge palpitante de la vie, et l’immoler, chaude et vivante, aux faux dieux des principes… ..Un fils qui s’honore ne peut qu’honorer une mère telle que toi.
Ann.- .. ..Et ton père, Philip ?
Philip.- Quoi, mon père ?
Ann.- Tu ne renoueras pas avec lui ?
Philip.- Cette ombre ? Qui me fait tant d’ombre ? Jamais.
Ann.- Que peux-tu sur une ombre, sinon briller ? La flamme la plus vacillante, dans la nuit la plus noire, subitement allumée, n’est-elle pas un soleil aveuglant ?.. .. Une réussite éclatante éblouit les yeux qui se détournent, mais l’ombre de l’échec repose le regard et le retient. Que crains-tu de lui ?
Philip.- Tu veux que son échec triomphe ? Je l’ai mis au défi que je réussirai. Il serait trop ravi que j’échoue. Il a voulu échouer, il a échoué, donc il a réussi. Moi, je veux réussir, j’échoue, donc j’échoue. Il serait trop contradictoire que je le reconnaisse.
Ann.- .. .. Veux-tu que je te dise ? Tu crois détourner ton regard de ton père, mais, à la vérité, tu ne cesses de loucher sur lui.
Philip.- En effet. L’exemple.
Ann.- Son échec, malgré tes dires, est loin de te déplaire. Tu lorgnes avec concupiscence sur sa chute de reins.
Philip.- Le modèle. En effet.
Ann.- Sinon, pourquoi, au premier refus qu’on t’oppose, tu baisses les bras? Ta volonté est-elle si bien en selle, pourqu’une levée de mains la démonte ? Ton père n’est qu’un prétexte, que tu t’opposes. Ton père a échoué et voulu échoué, comment te nuirait-il, à toi qui veux réussir ? Son ombre ne te fait de l’ombre en rien. Il te laisse au contraire le plus libre des champs libres… .. Toi, l’amoureux de l’art, un art nouveau, combien d’années d’antichambre avant de détrôner l’art régnant, et régner à son tour ? Celui qui veut réussir, ne doit laisser aux gens en place ni repos ni répit, il doit sans cesse leur mettre l’épée dans les reins, les harceler, les tenir sous son feu roulant, jusqu’à ce qu’enfin, victoire, ils doutent d’eux. Ceux qui ont réussi croient que leurs idées sont les meilleures, et ils ont raison puisque ce sont leurs idées qui les ont fait réussir, mais savent-ils que, pour la simple raison qu’ils ont réussi, leurs idées datent déjà ? Si tu n’es pas le premier convaincu de ta valeur, qui le sera ? A qui de convaincre les autres de ta valeur, sinon toi ?
Philip.- ..(embrassant sa mère) J’attendais cela. Voilà mon sablier retourné. Tu as sauvé ton fils de son pire ennemi : lui. (prenant Ann et Mary chacune par un bras) Mes deux Eves. Admirez le nouvel Adam. Je renais. Je nais. Vive nous..(les tirant chacune par une main vers la cuisine) J’ai un aveu à vous faire. J’avais fait, la mort dans l’âme la cuisine. Mais, comme je me suis opposé une vie résistance, je n’ai réussi, par bonheur, qu’un infect rata. Non content de cela, faisant exprès de ne pas faire exprès, je l’ai laissé cuire si longtemps qu’il doit être brûlé, du moins je l’espère… .. Compatissez avec ma joie : laissez-moi jouir de vos grimaces.
En riant, ils sortent.
Scène 3.
Scène 1 – Scène 2 – Scène 3 – Scène 4
Le restaurant. John et Renata, assis à la table de Blyth, terminent leur toast sans quitter la porte des yeux. Entre Blyth. La serveuse fait signe au patron Entre le patron.
La serveuse.- Patron.(montrant Blyth de la tête) L’ogre des Carpathes.
Le patron.- (se détournant) Tourne-toi vers moi et parle-moi. .. .. Vous les femmes, vous avez toujours un petit sujet qui traîne sur la langue. N’importe quelle sottise, à ton habitude. .. .. Allez. Dévide ta pelote. (il l’entraîne à l’écart)
Blyth s’approche des enfants.
Blyth.- (montrant son porte-monnaie) Altesses Royales. Votre liste civile est votée. J’ai là tout le liquide qu’il faut pour désalterer votre chère oisiveté…Embarquement immédiat. Soyez les seuls maîtres à bord. Nous ferons escale où vous l’ordonnerez. Nous nous ravitaillerons où vous l’arrêterez. Formule 1, serpent de mer, grande roue, montagnes russes, autoboxes, palais des glaces, à vos menus plaisirs ! Beignets, pâtes de fruits, nougatines, gaufres, loukoums, pralines, glaces, sucres d’orge, selon votre bon plaisir.
John.- Moi, je ferais bien du karting et je carburerais bien à la glace à la pistache.
Blyth.- Tu t’offriras autant de glaces que tu t’offriras des tours de kart.
Renata.- Moi, je me promènerais bien du côté des montagnes russes et je casse-croûterais bien d’une gaufre.
Blyth.- Tu t’offriras autant de gaufres que tu t’offriras de huit dans le grand huit… ..(Il sort de sa poche deux minuscules paquets) En guise de bienvenue, la compagnie vous offre deux tout petits cadeaux, minuscules pour les cacher aux ogre et ogresse. ..(les invitant) Ladies and gentlemen. Cap sur la foire.
Le patron s’approche de Blyth.
Le patron.- Pardon. Je peux vous parler ?
Blyth.- Bien sûr.
Le patron.- (entraînant Blyth à l’écart) Des liens vous lient à ces enfants ? Ce sont de vos parents?
Blyth.-.. Non.
Le patron.- Des liens plus lâches, alors ? Ce sont des enfants de connaissances?
Blyth.- .. Non plus.
Le patron.- De nos jours, par ces temps peu sûrs, les familles s’enferment derrière des portes blindées, à trois points, avec judas, et code ! Par quel sésame vous êtes-vous fait ouvrir ?
Blyth.- Le sésame a été un chausson.
Le patron.- Que vous leur avez offert ?
Blyth.- Le petit en mourait d’envie. Ils ne pouvaient pas se le payer.
Le patron.- Le garçon avait peut-être envie d’un chausson. Pourquoi lui avoir offert en prime de la conversation dont il n’avait certainement que faire ?
Blyth.- C’est vrai. J’ai eu tort.
Le patron.- De ne pas vous être inquiété si on vous voyait ?
Blyth.-(faisant un pas en arrière) Veuillez me gommer, moi et mon erreur. J’ai manqué de réflexion.
Le patron.- (faisant un pas vers Blyth, pointant le doigt sur lui) Celui qui se dérobe, même s’il n’a rien fait, éveille les soupçons. Celui qui veut se justifier, au contraire, s’offre à l’investigation.
Blyth.- A quoi bon ? Les apparences prêchent contre moi.
Le patron.- Elles prêcheront contre vous, si vous essayez de les sauver.
Blyth.- Comment jugerez-vous de mes intentions ?.. .. En jugerez-vous selon ce que j’en dirai? Si la parole a été donnée à l’homme pour s’exprimer, ne lui a-t-elle pas été donnée aussi pour dissimuler ?.. .. Vous fierez-vous en mon accent ? En mes silences ? Aux expressions de mon visage? Aux gestes ? Aux attitudes ? Ne peut-on tout interpréter dans un sens comme dans un autre ? Entre celui qui se tait, celui qui dément, celui qui avoue, lequel jugerez-vous qu’il dit la vérité ? Si vous ne trouvez pas en moi mes intentions, où les trouverez-vous, sinon en vous ? A quoi, dès lors, vous sert ma présence ?
Le patron.- Sophisme suspect. On attaque, vous contrattaquez. Vous me faites un mauvais procès. Je serais prêt, soyez-en sûr, à prêter au monde entier les meilleures intentions du monde, si le monde, sans cesse, ne me démentait. Je serais le premier à jurer que de siècle en siècle, le monde se civilise, que la moralité progresse, si, soudain, ne se dévoilait, dans le quartier calme d’une cité paisible, la plus horrible suite de crimes les plus sordides. Qui se doutait que, dans une maison aussi tranquille, se perpétraient des forfaits aussi barbares ? Les parents en sont les premiers ébahis. Les voisins sont les premiers stupéfaits… .. Eloignez-vous d’un pas muet, mes soupçons vous suivront en foule.
Blyth ouvre les bras, pour montrer qu’il est à sa disposition
.Le patron.-.. Vous êtes marié ?
Blyth.- Un mauvais point ! Je l’étais.
Le patron.- Qui s’est démarié de l’autre ?
Blyth.- Deux mauvais points. Elle.
Le patron.- Qui est la cause du démariage ?
Blyth.- D’après ses violentes scènes de ménage, le tortionnaire tordu était : moi.
Le patron.- .. .. D’après vous ?
Blyth.- C’est le mariage, bien sûr.
Le patron.- Contre le mariage, vous invoquez le mariage ?
Blyth.- Le mariage est un dépressif, un suicidaire, qui a la manie de porter sans cesse les mains au cou et s’étrangler. Le monde n’a pas idée d’avoir mis au monde un pareil monstre.
Un silence.
Le patron.- .. Vous avez des enfants ?
Blyth.- Un.
Le patron.- Vous le voyez ?
Blyth.- Trois mauvais points. Tous les 7 ans, dans la foule, entre 2 têtes.
Le patron.- Qui fuit qui ?
Blyth.- La corde pour me pendre. D’après lui, lui, moi, comme vous pouvez penser. Je ne suis pas en bonne odeur. Il m’a dans le nez. Je ne dois pas sentir le muguet.
Le patron.- D’après vous, qui est fautif ?
Blyth.- La nature, pardi. Qui oppose le fils à son père, sinon elle ? Tout le monde accourt dans la forêt, en novembre, pour voir le jeune dix-corps affronter dans le fracas des bois le grand vieux cerf, et le même monde gémit de ce que le fils n’obéit plus à son père ? N’est-ce pas contradictoire ? .. ..N’est-ce pas en s’opposant à son maître que l’élève se constitue ? En prenant le sujet à contrepied, que le candidat réussit un devoir original ? En s’opposant et résistant, qu’on acquière force et caractère ? Le préjugé d’hier ne se traite-t-il pas par le paradoxe, avant que le paradoxe ne devienne le préjugé de demain ? Le seul voeu qu’un père aimant puisse formuler pour aider son fils, c’est que son fils le haïsse au plus vite. Quel père serais-je, si je m’offusquais que mon fils obéisse à une loi si naturelle?
Le patron.- .. .. Vous vivez seul ?
Blyth.- Arme sur l’épaule. En joue. .. .. Oui.
Le patron.- Comment peut-on l’être, à votre âge ? Dans le collège social, n’est-ce pas la terminale, la classe la plus nombreuse ? Le tête de notre cher Royaume-Uni est toute grise. La pyramide des âges est inégale, c’est à l’étage de votre âge qu’il y a le plus d’égaux. Qu’est-ce qui vous retient de traiter vos pairs de compagnons?
Blyth.- L’âge serait le cochonnet ? On jouerait entre membres de l’amicale ? Pourquoi ne pas regrouper les gens selon la longueur de leur nez ? Selon leur tignasse ? A droite, les épaisses crinières, impénétrables, habitées par les grands fauves, à gauche les têtes chauves, plantées de rares artichauts épineux, peuplées sous terre de myriades de bestioles ? Ceux qui se tiennent mal. Interdit de vous mêler à ceux qui se tiennent droit comme un i. Emigrés, à la porte. Fils d’émigrés, dans mes bras. .. .. Les routes divergeant avec les années, les vieux ne sont-ils pas, dans leur vieil âge, à des verstes les uns des autres ? Quels âges sont plus distants que les leurs ?
Le patron.- Entre un esprit maldégrossi, une pensée qui balbutie comme celle de ses enfants, et un esprit qui emboîte et ajuste exactement ses pensées comme le vôtre, la distance n’est-elle pas incommensurablement plus grande ?.. .. De quoi pouvez-vous bavarder, eux et vous ? Ne peut-on légitimement soupçonner que ce qui vous rapproche est justement ce qui vous éloigne ? Leur âge, jeune, et le vôtre, vieux ?.. .. L’air de franchise de quelqu’un préjuge-t-il de son innocence ? Cela ne pourrait-il pas être une habileté de plus ? .. .. Prêtez-vous juste à une simple expérience, je vous prie. Essayez, un instant, d’être l’une de ces planètes communes d’Anglais, qui, environnés des satellites de leur femme et de leurs enfants, parcourent l’orbite de leur vie, avec une si héroïque régularité. (il montre la salle) Un de ceux-là. Que diriez-vous à votre vue ? Deux innocents, beaux comme des astres naissants, dans tout l’éclat de leur enfance, dans leur native friche, dans leur primeur fruste, et une vieille lune, un astre éteint, un glaçon sali, dans toute la décrépitude de son vieil âge, labouré et cultivé Dieu sait, tourné et retourné on ne peut plus, chasseur roué, que diriez-vous ? Que penseriez-vous ?
Blyth.- Où avais-je la tête ? Dans quel cas je me mets. Cette seule évocation me donne de la répulsion. Si je n’ai rien fait, je l’aurais pu, donc je l’ai fait. .. .. Disposez de moi. Je me livre à vous.
Le patron.-.. .. Vous pouvez justifier de votre identité ?
Blyth.- Rien de plus juste. (il sort de son porte-carte des cartes qu’il présente au patron, tout en inscrivant sur un bout de papier) BLYTH, B, L, Y, T, H, comme la rivière. William. Mon adresse. Voyez si je ne vous trompe pas… .. Ma feuille de paie. Ma profession. L’adresse de la fabrique. Je vous les écris.. (il lui présente le bout de papier) Veuillez vérifier… .. Vous voulez porter plainte?
Le patron.- Je soupçonne. Je n’incrimine pas.
Blyth.- Je vous incriminerais si vous ne soupçonniez pas. Dans le doute, vous devez tout, sauf vous abstenir… .. Si je vous donne ma parole, que de votre vie, vous ne me verrez, ni de près, ni de loin, ni n’entendrez parler de moi, est-ce que cela vous satisfait ?
Le patron.- Comprenez-moi. Si vous étiez à ma place.
Blyth.- Je ne me serais pas manqué, l’immonde crapaud… .. Je vous fais le serment que je ne fraierai plus qu’avec les coelacantes. Dès que se signalera un banc de vieux, je mettrai le cap dessus. Je ne me paierai plus que mes pairs. Je le jure sur ma tête.
Le patron.- C’est bon.C’est bon.
Blyth.- (sortant avec hésitation son porte-monnaie) Je m’étais avancé à promettre aux deux jeunes de leur payer des tours de manège. Acceptez-vous de tenir parole pour moi ?
Le patron.- (hésitant) .. C’est à dire ..
Blyth.- (jetant son porte-monnaie par terre avec une grimace de dégoût) L’argent sale. Pouah. Si un bien est douteux, comment sa monnaie d’échange ne le serait-il pas ? (il repousse le porte-monnaie du pied sous la table) L’immonde immondice… .. Je m’interdis de séjour dans le quartier. Votre zone m’est zone interdite. Je m’enterre vivant dans mon faubourg. Si votre oeil distingue un jour ma silhouette, je vous laisserai me mettre la main dessus et me conduire au commissariat, sans opposer aucune résistance. .. Cela vous contente?.. .. Je peux partir ?
Le patron.- .. Oui.
Blyth.- C’est bien réfléchi ?
Le patron.- (hargneux) Oui.
Blyth sort à reculons, lentement, avec un geste pour demander au patron s’il n’hésite pas. Sans réaction du patron, il sort. Le patron s’approche de la fenêtre pour voir de quel côté il s’en va.
John.- (à Renata) Tu ne crois pas que c’est le moment de filer ?
Les deux enfants sortent, en faisant un détour, loin du patron, et dehors, courent. Le patron les suit des yeux par la fenêtre, ainsi que Blyth. La serveuse s’approche.
La serveuse.- Je vous avais exprimé ma réserve. Je vous avais dit mes doutes.
Le patron.- (agacé) Assez commenté le fait divers. .. Au travail. (montrant du doigt) Au travail.
Sortent le patron , et la serveuse, elle traînant devant la fenêtre, suivant Blyth des yeux.
Scène 4.
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Un pub populaire, à la périphérie. Blyth, dans sa tenue ordinaire, sacoche à l’épaule, est au comptoir. Le garçon lui sert une bière.
Blyth.- (titubant légèrement, sa bière en main, levant sa bière, au garçon) …A notre triple tête… A leurs Altesses Royales. Elles ont une conduite si digne… .. A Nosseigneurs les Evêques et Archévêques. A la moralité si irréprochable… .. A Nos Excellences les Ministres. Aux moeurs si hors de tout soupçon… (il boit sa bière d’un trait, fait signe au garçon de lui servir une autre bière ; bière en main, il se dirige les bras ouverts, vers deux vieux assis à une table) .. A nous, les vieux.
Tournant le dos, il écarte les deux vieux et s’asseoit entre eux.
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