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1. La retraite de Blyth P2.

Acte 4

Scène 1.

Scène 1Scène 2Scène 3

Il fait nuit. La chambre-cuisine de Blyth. Blyth rentre, pose sa sacoche, prend une thermos et se sert un bol de thé, s’assied sur son tabouret de bar.

Blyth.-.. (pour lui-même) ..J’avais voulu, comme un jeune niais, égayer ma soupe quotidienne d’un dessert de cinéma, mais à peine, ai-je été devant les vitrines, que mes yeux rebondissant de photo de film en photo de film, comme une balle de squash, perdant peu à peu leur force, ont fini à terre… .. Que ces fictions sont indigentes. Tout ce fracas sonne creux comme une boîte en fer blanc.Suis-je si miséreux pour me nourrir de telles misères ? Tant de temps, de talents d’êtres dotés d’un corps et d’un esprit, dépensés à de telles pauvretés. Qu’allais-je sombrer dans une salle obscure ? N’importe quelle réalité, même ténue, anecdotique, fugace, un sourire ému, des cris déchirants, un soupir à fendre l’âme, un mot murmuré, un regard attendri, un galop d’enfant ne retient-elle pas mille fois plus mon attention que ce que les scénaristes les plus fous imaginent de plus fou ? N’est-ce pas faire de sa vie une fiction, que donner à de la fiction de sa vie ?.. ..Oui, mais. Mais, mais. Ma vie ? Mise en scène ? La barbe. Je serais le premier à quitter la salle en claquant le fauteuil… ..(montrant sa chambre) Le décor? Le costume ? Les accessoires ? Pour héros un non-héros ? Pour histoire qu’il n’y en ait pas ? Pour des vacances, des non vacances ? Pas même la frisette d’un amour même sordide pour faire le cheveu un peu moins plat ? Pas même le piquant d’un cul-de-jatte dans une poubelle pour relever la fadeur du plat ? Un déjeté tout ce qu’il y a de plus ordinaire! Quelle paupière tiendrait ouverte sans allumette ?.. .. Pourtant ? Est-ce que je démérite tellement ? Sans forfanterie, avec forfanterie, Cincinnatus, qui avait quitté son champ, et qui y était retourné, était-il d’une vertu moindre que votre serviteur, qui y est resté ? S’il avait donné dans les courbettes, dans les flatteries, de la langue sur des lunes, fermé son bec, épousé le sac, comme il l’aurait pu, comme tout le monde, est-ce que , comme tout le monde, il ne serait pas monté sur sa petite échelle ? Ceux qui sont assis, tout en haut, sur les marches de la célébrité, de la richesse, du pouvoir, perdent-ils jamais de mémoire par quels honteux degrés ils y sont montés ? Est-il déshonorant de ne pas se déshonorer ? N’est-ce pas par mépris des honneurs et par amour de la vérité, que je me retrouve proscrit ?.. .. Proscrit? Ne suis-je pas ingrat ? Deux petites mains ne se tendent-elles pas?..Mais n’est-ce pas ridicule vanité que songer à allumer entre de si vieilles pierres une si jeune flamme ? Oui, mais n’est-ce pas eux qui avancent d’un pas vers moi ?.. .. Doucement, mon coeur. Tire sur les rênes. Au pas. Au pas.

Il va dans sa petite cuisine.

Scène 2.

Scène 1Scène 2Scène 3

L’appartement de Peter. Bagages faits, fusils dans leur étui. Entrent Peter, prêt à partir, et Ann.

Peter.- Mon frère me téléphone. Pendant mon absence, tu as une place réservée à sa table midi et soir.

Ann.- Ton frère est un être charmant. Grand merci à lui.

Peter.- Il n’y a pas d’être au monde plus futile.

Ann.- Je le trouve très plaisant. Ses mises en boîte et ses histoires écossaises sont d’une exceptionnelle drôlerie. Je ris bien.

Peter.- Il est creux comme un tambour… .. C’est l’être gâté d’une espèce protégée. Il semble n’avoir été mis au monde que pour s’amuser. Les seules connaissances qu’il ait amassées dans sa vie sont en équitation, chasse, bridge, échec, golf, voile, ski. Les seuls soucis qui le travaillent sont ceux de ses paris, de ses placements et de ses impôts. Ses seules lectures sont des BD. On se demande comment un être aussi infantile ait pu accéder à un aussi haut poste que le sien. A moins que justement les hauts postes soient faits pour des êtres infantiles comme lui. Tu n’as d’indulgence pour lui que par gentillesse pour moi.

Ann.- Ton frère fait revivre l’âge d’or. N’est-il pas heureux qu’il y ait encore des gens heureux?

Peter.- Tu le vivrais tous les jours ?

Ann.- En est-il question ?

Peter.- (riant) C’est la meilleure réponse… .. Que tu te deplaises pour me plaire ne me plaît guère. Je ne t’ai transmis son invitation que pour mémoire. J’ai décliné son invitation à ta place. Je lui ai dit la vérité, que ton emploi du temps était très chargé et que dix jours ne te seront pas de trop pour mettre au propre tes écrits.

Ann.- Merci. Je reconnais là ta délicatesse.

Un silence.

Peter.- .. Je peux te laisser sans craindre que tu m’oublies trop ?

Ann.- Tu me quittes, ma pensée t’accompagne, ma pensée te prévient et tu me reviens.

Peter.- Nous aboutissons à ce paradoxe : m’éloigner de toi n’est pas t’éloigner de moi ?

Ann.- Tu t’éloignes en personne pour te rapprocher en pensée, et tu te rapproches en pensée pour me revenir en personne.

Peter.- Pour nous quitter aussi peu, nous devrions nous quitter plus souvent…(gêné, allant plus loin) ..Tu sais que j’ai vu ton mari hier ?

Ann.- Ce n’était pas lui.

Peter.- C’était lui, j’en suis sûr. Il est grand, mince, avec un cou dégagé.

Ann.-(riant) Il est large, trapu, avec la tête dans les épaules.. .. Ce qu’on imagine est toujours autre que ce qui est.

Peter.- S’il surgissait subitement devant toi, est-ce que je ne risque pas que ce brusque vent du passé attise les vieilles braises ?

Ann.- La glace se glacerait encore, si cela se pouvait. Son nom seul me fait fuit sa pensée.Sa vue seule me ferait fuir sa présence.

Peter.- .. .. De la parole, j’ai tout essayé pour me faire regretter. Je vais essayer le silence.

Ann.- Je crains que les deux conjugués n’y réussissent que trop bien.

Ann serre les bras de Peter. Peter se charge de ses bagages. Ils sortent.

Scène 3.

Scène 1Scène 2Scène 3

Le restaurant. Clients attablés.- A la table de Blyth, Renata et John, assis, guettent la porte.

John.- (à Renata, lui montrant le poing, grondant) A force de le fusiller du regard, tu lui as donné le coup de grâce. Tu as l’aumône que tu voulais : peau de balle et balle de crins.

Paraît Blyth, sa coche à l’épaule.

John.- (excité, à Renata) Le revenant. Lazare ressuscité.Renata. (il lui montre Blyth)

Renata.- (qui n’a pas bougé la tête) Débranche ton alarme, imbécile. Je l’ai vu avant toi.

John.- (secouant Renata) Loup-garou, le retour. Croquemitaine, la suite.

Renata.- (le saisissant par le blouson avec violence) Tu ne peux pas boucher ta trompette, idiot ? Accueille-le avec l’harmonie municipale, tant que tu y es. (elle le pousse sur sa chaise)

Blyth.- (sur le seuil du restaurant, sans un regard pour les enfants) Combien follement je craignais et désirais à la fois qu’ils soient là. Désir comblé.Crainte satisfaite. Désespoir déçu… ..(pressant sa main sur sa poitrine) Dieu. Que ça chahute là-dedans. Tout se secoue du haut en bas. (sans un regard pour les enfants, en leur tournant le dos et faisant un détour, il s’asseoit à leur table à sa place habituelle)

John.- .. ..(au bout d’un moment) Qu’est ce qui s’est passé ? Avant, tu souriais de tous tes rayons. Maintenant, tu baisses le rideau de fer ?.. ..Hé ! Barbe Bleue. (Blyth tourne sa tête au quart)

Blyth.- (hargneux) Qui est-ce qui me jette des cailloux dans la vitrine ?

John.- Ca mérite de fermer ton commerce ?

Blyth.- (hargneux) Mon commerce revendique le droit de faire grise mine à son tour.

John.- C’est régulier. On ne peut rien dire contre. Un silence.

John.- .. .. Tout ça, c’est bien joli, mais moi j’attends, la liste de courses à la main, l’ouverture du magasin.

Blyth.- A qui tu parles à la cantonade ?

John.- Je parle à celui qui entend.

Blyth.- (excédé, se tournant, hargneux) A une condition : que vous fassiez du self-service. (il pose son porte-monnaie sur la table) Il n’est plus question que je pince des nez pour fourrer des cuillers dans la bouche. Videz le porte-monnaie et le comptoir. Je prends un thé au lait.

Blyth se tourne. Les enfants se lèvent, regardent ce qu’il y a dans le porte-monnaie, vont au comptoir choisissent, paient. La serveuse porte leur plateau jusqu’à la table, les sert, les laisse. John attaque son assiette, Renata, après avoir regardé à plusieurs reprises Blyth, qui , ayant pris le journal, la guette sans qu’elle s’en aperçoive, enfin, aussi. Entre le patron, qui s’approche de la serveuse.

Le patron.- Pauline… .. Qu’a cette vieille ombre à éclabousser ces deux jeunes soleils ?

La serveuse.- Vous parlez anglais, patron ?

Le patron.- (indiquant la table de Blyth du menton) Je parle de cette tache grise qui salit son journal, et de ces deux gommes qui effacent avec frénésie leur assiette… .. Qu’est-ce qu’il leur achète, selon toi, contre ce qu’il leur paie ?

La serveuse.- Votre imagination bat la campagne, patron. C’est un petit luxe de charité qu’il s’offre. Malgré les pâtés sur sa copie, ce monsieur a un style très soutenu. En plus, il est connu comme le loup blanc.

Le patron.- Comme le loup blanc ? .. .. Vraiment ?

La serveuse.- C’est un abonné de la maison.

Le patron.- Tu connais son nom ?

La serveuse.- Non.

Le patron.- Son adresse ?.. .. Sa profession ? .. ..S’il est marié ou non ?.. .. Ne pourrait-il pas, un jour, ne plus venir ? Aussi bien qu’un jour, il est apparu ?.. .. Est-ce que tu en sais plus sur lui que sur n’importe qui ici ?.. ..Qui te dit que ton loup blanc n’est pas un de ces vulgaires loups gris dont on dit qu’ils sont des loups pour l’homme ?

La serveuse.- Enfin, patron. Un homme d’assez bonne mine, pour séduire, s’il voulait n’importe quelle femme faite, comment se rabattrait-il sur des êtres pas faits ?

Le patron.- (sceptique) N’importe quelle femme ?

La serveuse.- Qui faut-il en croire ? Vous ou moi ?

Le patron.- Tu as vu comment il est habillé ?

La serveuse.- Et s’il n’était pas celui qu’il a l’air ?

Le patron.- (ironique) Ah. Ces bonnes femmes. Toutes des oies des contes de Ma mère. Tu as déjà vu des gens qui se déguisent à leur désavantage ? .. .. De quelle déchéance crois-tu que ces loques soient le signe ?.. .. Les hommes les mieux faits dissimulent parfois des esprits étonnamment contrefaits… .. Le bonhomme, en plus, n’a pas l’air bête : cela ne donne-t-il pas contre lui une présomption d’animalité ?.. ..Cesse de me pointer des yeux. A force de te dévoiler mes soupçons, c’est moi que tu finiras par soupçonner. Le patron sort, la serveuse s’affaire.

John.- (ayant raclé son assiette, avalé sa dernière bouchée, alors que Renata a déjà fini, s’essuyant la bouche avec sa serviette, à Blyth).. ..Qu’est-ce qu’on dit ? .. .. Jack. .. .. L’éventreur !.. ..(Blyth sourit, se tourne au quart) On se saigne aux 4 veines, on sue sang et eau pour racler son assiette. Tu ne peux pas nous dire un gentil merci?

Blyth.- (riant) Mille mercis. Vous êtes des anges… ..(se tournant vers eux) Tranquillisez-moi. Dites-moi que vous ne cachez rien à Mrs Votre Mère.

John.- On n’est pas fous.

Blyth.- Je ne veux pas que vous lui cachiez que je vous offre à manger.

John.- Tu veux te frotter à elle ? Tu sais ce qu’elle ferait ? Elle nous arracherait de nos chaises et bâfrerait tout ce qu’il y a dans nos assiettes. Et après, elle te sommerait de lui donner en argent ce que tu as dépensé pour nous.

Renata.- Et après, elle vous menacerait de porter plainte pour subornation de mineurs. John.- Et elle te tordrait comme une serpillière, jusqu’à ce que tu n’aies plus une seule goutte. C’est ça que tu veux ?

Blyth.- (riant) Je me tais. Je me tais. Je ne dis plus rien.( Blyth se tourne, se replonge dans le journal, fait semblant de lire)

John.- .. ..Si ton porte-monnaie est trop rond, on t’aiderait bien encore à lui enlever de son ventre… ..(Blyth se tourne) Il y a pas loin une clinique des porte-monnaie. Tu veux pas lui faire faire un petit séjour ?Ca lui ferait faire un bon petit régime. C’est tout nouveau. Ca vient d’ouvrir… .. Renata, comme ça s’appelle ? Un truc en oire.

Renata.- Poire ?

John.- Non. La poire, c’est lui. Avec un f.

Renata.- Foire ?

John.- Foire. C’est ça. Vous connaissez ?

Blyth.- .. (désolé, montrant son porte-monnaie) Désolé. J’ai sur mes rayons juste de quoi pourvoir à ma subistance… .. Demain je vous le promets, j’aurai regarni mes étagères. J’honorerai votre commande. .. J’irai à la Caisse d’Epargne dès l’ouverture. A midi, l’affaire sera dans le sac, et l’argent dans votre poche.

Renata.- .. ..Et si le titulaire du chéquier venait avec vous et réglait directement les factures ?

John.- (applaudissant) Le porte-monnaie portera la monnaie. La caisse tiendra la caisse.

Blyth.-(grondant) Vous n’êtes pas malades ? Avant, vous aboyiez rien qu’à me voir de loin. Il a suffi que je vous offre un sucre pour que vous frottiez à mes jambes ! Où est votre belle prudence ?

John.- Sans vouloir te vexer, tu te gonfles pas un peu ?.. .. Dans la foule, qui a à craindre qui ? Essaie de nous effleurer du bout du doigt. Tu déclencherais deux sirènes hurlantes. Tu aurais tout le Royaume-Uni à tes trousses. .. .. A la course, qui pilera l’autre ? Le temps que tu mettes en route ton poids lourd, on a détalé comme des lièvres, et on est là-haut sur la butte, les oreilles dressées, à rire comme des baleines.

Blyth.- (éclatant de rire) Bien. Bien. Je ne dis rien. Je vous suivrai comme un mouton.

John.- .. ..De loin… .. (il montre à Blyth ses vêtements) On n’aimerait pas trop qu’on sache que tu es à nous.

Blyth.- .. .. J’ai un costume flambant neuf que j’ai porté deux fois, mais il est raide et brillant comme une armure. J’aurais l’air d’un Chevalier à la Triste Figure. On me pointerait du doigt.

John.- (lui indiquant ses vêtements) Maintenant, on te pointe de quoi ?

Blyth.- Je mets ça pour passer inaperçu.

John.- C’est réussi. Ca attire tous les regards.

Blyth.- Comme vous voudrez. Je braverai le ridicule. Je mettrai ma cuirasse. Mais ne tombez pas de haut.(Une horloge dehors sonne quatreheures)

Renata.- (écoutant) John … (se levant) 4 heures nous battent aux fesses. Gare à la ceinture.

John.- (à Blyth) Demain, deux heures, ici.

Blyth.- Ici, deux heures, demain. Les enfants sortent en courant.

Renata se tourne vers Blyth pour un dernier salut, mais Blyth s’est déjà retourné.

Blyth.- (pour lui-même) Des jours et des jours, on vit dans un brouillard à couper au couteau. Des jours et des jours, on va, sa cage de brume avec soi. Et un beau matin, un magnifique soleil, à grandes brasses, de ses chauds rayons, écarte l’épais rideau, et on ne voit, à l’infini, que du bleu. Qui se serait douté que le temps varie si rapidement ?.. ..(il aperçoit la serveuse qui l’observe) En cet âge de pierre, l’air qui convient, c’est l’air indifférent. (il compose son visage, met sa sacoche à l’épaule, mais avant de sortir, ne peut s’empêcher de faire un pas de deux) Vive la vie. (Il sort)

La serveuse, ébahie, s’approche de la fenêtre, et suit des yeux les deux directions, prises par les enfants et par Blyth. Entre le patron

Le patron.- Mes soupçons ont éveillé les vôtres ?

La serveuse.- Qui se sont rendormis aussi sec. Il s’en va son chemin, et les enfants le leur… .. Que vous m’embêtez, patron. Je passais une soirée paisible, parce que vous avez soit-disant entendu des bruits suspects dans l’escalier, me voilà en train de me dire que je ne vis peut-être pas dans un quartier si sûr que ça.

Le patron.- Reconnais que je ne peux pas rester sans rien faire.

La serveuse. – Et si vous laissiez la tâche à ceux dont c’est la tâche ?

Le patron.- Que je dise à la police que je soupçonne quelqu’un sur sa seule tête ? Tu plaisantes?.. ..Pesons le pour et le contre, Pauline. Si j’interroge le vieux à tort, est-ce que je commets de tels dégâts ? C’est un vieux boucanier, qui a dû essuyer bien des tempêtes. Un homme vêtu de hardes comme lui a dû se faire écharper plus souvent qu’à son tour. Sans compter que, s’il est honnête, il comprendra mes scrupules et ne pourra que me rendre justice. .. .. Mais si je me laisse attendrir par une sensiblerie inepte, Dieu sait à quels risques je n’expose pas ces deux enfants. Le diable seul sait de quelles ignominies un taré, ivre de sa force et de sa tare, peut flétrir deux innocences candides… .. Je n’aime pas ces histoires, mais mon devoir est d’intervenir. Je lui laisse une chance : je le laisse aller. .. ..Mais s’il revient, préviens-moi.

La serveuse.- Que voulez-vous.

Le patron sort, la serveuse reste à la fenêtre.

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