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1. La retraite de Blyth P2.

Acte 3

Scène 1.

Scène 1Scène 2Scène 3

Nottingham. Banlieue Est. Appartement honnête. Liz et Charles. Par une porte entrouverte, on entend des coups de marteau.

Charles.- Liz. J’aimerais qu’il soit payé selon sa valeur. J’ai suivi toute la chaîne de ses travaux : châssis, sangles, ressorts, bourre, brocart, cabochons, tout a été consolidé, attaché, fixé, réparti, cousu, cloué avec art, sûreté, minutie.Le salon est hérité tout neuf de l’ancien.

Liz.- (montrant la porte ouverte) Plus fort.

Charles.- Comment ?

Liz.- Tu veux que la vague de tes compliments aille battre ses oreilles ? Avec la fièvre des compliments, monte le thermomètre de la facture.

Charles.- Je préfère payer un travail bien fait trop que trop peu.

Liz.- As-tu même poids, même mesure pour tout ? Autant tu apprécies le travail manuel, autant tu déprécies l’intellectuel. Lorsque tu fais des heures supplémentaires, personne ne te compte rien, tu ne comptes rien à personne .Est-ce qu’il n’est pas temps de réajuster le barême et d’ôter à l’un ce que l’on rajoutera à l’autre ?

Charles.- Tu me fais honte, si tu marchandes.

Liz.- Et lui ? Il satisfait à l’honneur ? Il ne s’entache pas d’un travail au noir ? Il ne vole pas un travail à un chômeur ?

Charles.- Nous avons accepté qu’il le fasse.

Liz.- Qui s’est offert ?.. .. Est-il injuste de riposter à de l’illégal par de l’habile ? Ton homme est même deux fois voleur, vis à vis de nous par ce qu’il gagne en plus, vis à vis de l’Etat, par ce qu’il ne déclare pas. Pourquoi les honnêtes salariés seraient-ils les dindons de toutes les farces?.. ..S’il se fournit chez un grossiste, il gagne les 33 % du détaillant, sans compter la ristourne que consentent les grossistes aux professionnels.

Charles.- J’avoue.

Liz.-S’il ne récupère pas les chutes de sa fabrique, auquel cas la facture est tout bénéfice.

Charles.- Il est vrai..

Liz.- Je dis récupérer pour ne pas dire : barboter… .. Tu comptes que, lorsque nous l’aurons payé, si lui sera quitte, nous serons, nous, loin de l’être ? Crois-tu que nous nous sentirons à l’aide, assis sur de la bourre et du tissu souillés par des mains malpropres ? On fera nettoyer le salon… .. Sa valeur augmentée, augmentera la prime d’assurance… ..Quand bien même, nous aurons acquitté tout cela, nous ne serons pas libérés pour autant. Au-dessus de nous, ne cessera de pendre comme une épée menaçante, le risque que son travail au noir soit dénoncé. Le receleur paie davantage que le voleur. Toute cette troupe de frais qui escorte sa facture, ne doit-elle pas être comptée dans le compte ?.. .. Sois gentil, laisse-moi faire. Je sais jusqu’où je peux aller. Je l’ai jaugé et jugé. Sa cupidité ne semble pas aussi sûre d’elle qu’on pourrait le croire… ..(le poussant vers la porte) Charles. On nous taille et élague tellement ton pauvre salaire, nous tendons au ciel un tel moignon de traitement que c’est bien notre tour. Pour une fois qu’on peut agir envers un autre, comme on en agit envers nous, est-ce qu’on aurait tort de se priver ? .. .. S’il te plaît. Ne reste pas ici. Ton regard me ligoterait de liens si étroits que je serais incapable de lever même un sourcil. (elle le pousse dehors par une porte qui reste entrouverte)

Entre Blyth avec balai, balayette, petite pelle, chutes de tissu, qu’il dépose, et sa sacoche qu’il se met à l’épaule.

Blyth.- .. Voilà.Liz.-..(faisant semblant d’être occupée, et comme surprise, mais l’esprit ailleurs) ..Oui ?

Blyth.- (sortant une facture) Voici la note.

Liz.- (regardant la note, avec un haut le corps) Quoi ? nous devons ça ?

Blyth.- C’est ce que j’ai payé.

Liz.- 367 £ . Mais vous nous écorchez vifs. Vous nous enterrez vivants, Mr Blyth. Ces sommes-là sont dans vos eaux, pas dans les nôtres.

Blyth.- C’est ce que j’ai payé, baissé de mon rabais.

Liz.- C’est bien mal nous apprécier que nous apprécier autant! C’est nous supposer un joli capital d’ignorance que tirer sur nous de tels chèques.

Blyth.- C’est du brocart, au prix du brocart

Liz.- Mr Blyth. A imaginer seulement qu’il existe des prix aussi irréels, vous pouviez supposer que, même en dressant nos honnêtes économies de toute leur taille, les mettant sur la pointe des pieds, leur étirant le bras le plus possible, de tels prix étaient néanmoins largement hors de leur atteinte.

Blyth.- Vous aviez dit : le meilleur, au mieux.

Liz.- A notre mieux, pas au vôtre… .. Personne n’ignore plus, Mr Blyth, que le prix coûtant d’un article n’est qu’un tout petit noyau du prix de vente, et que c’est la chair des bénéfices et des commissions qui font le fruit si juteux.

Blyth.- J’ai toujours refusé de prendre un bénéfice sur mes articles.

Liz.- C’est à dire, vous avez toujours refusé de l’avouer.

Blyth.- J’ai payé réellement le montant de cette facture.

Liz.- En matière de facture, figurez-vous, je ne crois que ce que je vois.

Blyth.- Coupons là. Epargnez-moi ces marchandages. Que reconnaissez-vous me devoir ?

Liz.- (allant à un placard) En valeur, l’exacte valeur de vos heures de travail. (elle ouvre le placard, sort une horloge, qu’elle tend à Blyth)

Blyth.- Mais je n’en ai aucun besoin.

Liz.- Sa valeur vous paie, non votre besoin. (elle la lui met de force dans les bras, la lâchant pour qu’il la rattrape) Payez-vous ! .. .. Prenez garde. Je ne vous dois plus rien. (Blyth veut poser l’horloge ici ou là, mais Liz l’en empêche en s’interposant)

Liz.- Cassé, c’est payé 2 fois. L’état de marche et la réparation.

Blyth.- Vous m’humiliez.

Liz.- Vos pareils nous humilient plus souvent qu’à leur tour.

 Blyth essaie encore de la poser, Liz s’interpose. Liz ouvre la porte de l’appartement, et Blyth sort, l’horloge en mains. Entre Charles.

Charles.- Liz, l’horloge est en contreplaqué collé. Son mouvement est un mouvement de jouet qui n’a jamais fonctionné. Je l’avais gagnée à la foire. A son poids, tu pouvais deviner qu’elle ne valait rien.

Liz.- Est-ce qu’il l’a prise comme telle ? Est-ce qu’il l’a pris comme tu l’as pris ? Est-ce qu’il est monté sur ses grands chevaux ? Il a filé sans demander son reste. Ca ne prouve pas sa mauvaise foi ?

Charles.- Ou son horreur des marchandages.

Liz.- Réfléchis. Il t’a semblé sot ?

Charles.- Non.

Liz.- Alors, il est malhonnête. A voleur, voleur et demi. Je rends la monnaie de la pièce. A chacun son tour.

Charles, pris soudain d’une idée, va à la fenêtre, suit des yeux Blyth dans la rue, va à la porte d’entrée de l’appartement, l’ouvre. L’horloge est posée devant, sur le palier.

Charles.- Est-ce qu’il peut mieux dire ce qu’il pense de nous?

Liz.- Tu te soucies de ce que pensent de toi les passants que tu croises dans la rue ? Pourquoi te soucier de ce que pense de toi quelqu’un qui sort de la foule un instant, et y rentre à jamais ? Il se sent trop dans son tort, pour te rappeler jamais le tien.

Charles.- Tu es une femme dangereuse. Tu as 3 têtes et 100 yeux.

Liz.- Je ne suis qu’une pauvre femme qui n’a qu’un moyen d’enrichir son mari : économiser son salaire.

Charles.- (riant) Il faudra que j’évite d’être en procès avec toi. Ta harpie ferait de moi de la charpie.

Liz.- Tu me condamnes ?

Charles.- Au contraire. C’est une relaxe pure et simple. Jamais je n’oserais ce que tu oses. Si ton audace te réussit, c’est que, sans doute, tu es dans le vrai. J’applaudis ton talent et ton aplomb. Je préfère mille fois être de ton camp que dans le camp d’en face… .. Si nous allions admirer notre cadeau d’entreprise ?

En riant, ils sortent.

Scène 2.

Scène 1Scène 2Scène 3

L’appartement de Peter, l’entrée. Entre Peter, élégant, habillé pour sortir, d’un côté, de l’autre, Ann, habillée d’une méchante robe.

Peter.-.. (lui montrant sa robe, ironique) Tu te mets en frais, parce que tu sors avec moi ?

Ann.- Cette robe est tout à fait propre et convenable.

Peter.- Parfaite… .. Avachie. Faisant des poches. Toute en bosses et en creux. En plissement hercynien. Tu m’honores… .. Tu vas me faire le plaisir de te peler au plus vite de cette épluchure, et de t’enrober dans ton ensemble.

Ann.- Je ne peux pas. Il est au nettoyage.

Peter.- Qu’est-ce que tu attends pour t’acheter quelque chose ?

Ann.- A quoi bon ? Pourquoi te jeter de la poudre aux yeux? Un habit neuf vous fait-il avoir peau neuve ?.. .. Est-ce que ça te fait perdre de mémoire ce qu’à nos âges, nous autres, nous devenons ?.. .. Notre saison, hélas, est si courte, la belle fleur, si vite, s’étiole, s’effeuille, se défleure pétale à pétale, nous n’offrons si vite plus qu’un vilain sac plein de gratte-cul, mais vous, au contraire, restez, de si longues saisons verts, droits, branchus, vigoureux, que ce serait nous offrir à vos justes sarcasmes, qu’essayer de vous tromper ! A quoi bon vouloir te donner le change ?

Peter.- De quel droit te vois-tu de mes yeux ? Quel est notre exact miroir ? Nos yeux, ou les yeux de ceux qui nous voient ?.. .. Te vois-tu te profil ? Te vois-tu en pied ? Fais-tu ton tour ? Te vois-tu parlant, marchant, dormant? Te vois-tu, en un coup d’oeil, tout cela à la fois ? Nous pensons toujours de nous trop de bien et trop de mal, quand les autres pensent de nous tellement autre chose. Celui qui craint de s’observer n’observe que ses craintes. N’en crois que celui qui te voit. Nos meilleurs juges sont extérieurs… .. Ton juge à toi, te dit que tu es à ton faîte. Combien de jeunes femmes gâtent leur grâce et leur finesse corporelles pour une maladresse grossière, ou une insensibilité de pierre. Combien d’autres, inversement, gâchent une exceptionnelle délicatesse de coeur et une sensibilité rare par une grossièreté et une lourdeur de corps sans remède ? Toi, comme deux jambes parfaites qui avancent d’une magnifique allure, corps, esprit, tu t’appuies alternativement sur l’un et sur l’autre, avec grâce et sûreté… .. Quels sont les verdicts les plus sûrs ? Les paroles ou les actes ? Mes actes te laissent-ils dans le moindre doute ?

Ann.- Tu es surtout très gentil.

Peter.- La plus grande gentillesse ne saurait pallier une nature défaillante ! Si ce n’était que la gentillesse qui me portait vers toi, ce serait aussitôt ce qui m’en éloignerait.. .. Remonte ton creux de vague, Ann. Reprends ton allant. Ne sape pas mon moral. Tu es mon étai, si tu cèdes, je ne tiens plus à grand’chose. Cesse de te dénigrer. Honore-toi comme je t’honore. On a toujours quelque réticence à s’acheter un vêtement neuf, lorsqu’on en a été longtemps privé. Mais, dès que tu l’auras acheté, et revêtu, que tu verras comme il te sied, tu ne le quitteras plus pour rien au monde.

Ann.- Est-ce bien le moment ? Nous avons l’échéance de la chasse.

Peter.- Quelle raillerie. .. .. Il ne manque jamais de tant d’argent qu’on ne puisse s’acheter un vêtement neuf. Un vêtement neuf, c’est la seule chose qui ne souffre aucune économie.

Ann.- Je n’ai jamais trouvé une jupe ou une robe que par hasard.

Peter.- Sus donc au hasard. Ne le laissons pas souffler. Il faudrait voir à voir que nous ne l’ayons à l’usure.

Peter va à un placard, et en sort l’imper d’Ann.

Peter.- (lui présentant son imper) Quant à ce torchon, (il montre la robe) un coup de torchon.

Ann.- Ah. Je te l’interdis.

Peter.- Tu sembles y tenir comme à la prunelle de tes yeux.

Ann.- Comme à tout chiffon. Elle peut encore faire de l’usage.

Peter.- On peut toujours user de l’usé, usager de l’usagé.

Ann.- Elle peut servir pour les gros travaux.

Peter.- Quand nous avons Indi pour ça ? Elle peut toujours servir à servir celle qui sert. Décidément, tes vieux vêtements te collent comme une deuxième peau. .. .. J’aimerais que tu admettes un jour que ta vie a mué.

Ann.- (les larmes aux yeux) Comment ne pas céder à tant de prévenances ?

Ils sortent.

Scène 3.

Scène 1Scène 2Scène 3

Le restaurant. Gens attablés. Blyth, attablé, déjeunant.

Blyth.- (pour lui-même) .. La terre n’ayant jamais été plus peuplée, ne pourrait-on légitimement penser qu’en choix d’êtres à aimer, l’éventail n’a jamais été aussi riche ? (montrant la salle) Testez. Appuyez un regard. Adressez un mot à l’un quelconque. Comme une huître, dont on pique la tendre chair, aussitôt il referme ses valves. Croissez. Multipliez-vous. Soyez nombreux comme le sable de la mer, comme les étoiles dans le ciel. Plus vous serez nombreux, plus vous serez seuls. Plus vous vous multiplierez, plus chacun sera pour soi.

Entre Parsot, avec un ami. Ils se dirigent vers le comptoir. Quand Parsot voit Blyth, il se dirige droit vers lui.

Parsot.- C’est toi ou pas toi ?.. .. (Il le pince, Blyth, en riant, retire son bras) C’est bien toi… .. Où traînait le galopin? Où est le mot d’excuse signé des parents ?.. ..Tu as déménagé ? Le courrier nous revient. J’ai vérifié. Il n’y a plus ton nom en bas de chez toi.

Blyth.- Non. Non.

Parsot.- Alors, c’est ta santé qui a déménagé ? Tu étais à l’hôpital ?

Blyth.- Non plus.

Parsot.- Sale lâcheur. Est-ce qu’on déserte en temps de guerre ? A quoi sert de gagner une bataille, si l’armée n’occupe pas le pays ? Sur la lancée, nous lançons une campagne d’adhésions. Tracts à distribuer, adresses à écrire, journaux à mettre sous bande, distribution de tracts. Nous avons besoin de toutes nos recrues.

Blyth.- Ecoute. Je regrette.

Parsot.- Que veut dire ce : je regrette ?

Blyth.- Je me retire.

Parsot.- Quoi ?

Blyth.- Oui.

Parsot.- .. ..La flamme brûlante ? Le buisson ardent ?

Blyth.- Circonscrit. Eteint.

Parsot.- Qui a joué au pompier ?

Blyth.-.. L’incendiaire.

Parsot.- Childe Harold ?

Blyth.- Childe Harold.

Parsot.- Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

Blyth.- Dis plutôt : qu’est ce qu’il ne m’a pas fait.

Parsot.- Qu’est ce que tu attendais ? Il traite les syndicats d’égal à égal. Il les asseoit à sa droite. Ils sont son interlocuteur privilégié. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Blyth.- Je ne parle pas des syndicats, mais des syndiqués.

Parsot.- Quels syndiqués ?

Blyth.- Eh bien. Nos gens.

Parsot.- Qu’est ce que tu veux qu’il fasse avec cette racaille?

Blyth.- Qui l’a nommé ? Qui l’a élu ? Qui lui a fait la courte échelle ? Qui l’a monté où il est ? Ne pourrait-il leur rendre la politesse ? Ne pourrait-il reconnaître publiquement qu’il est d’eux ? Qu’ils sont sa famille ?

Parsot.- Reconnaître cette canaille ? Tu as perdu la tête ? Tu voudrais qu’il dise que ces sauvages sont les siens ? Ces cossards, ces ivrognes, ces voleurs, ces brutes ? Toujours à se croiser les bras quand ça peut, boire comme des trous, faire main basse sur tout, tabasser la femme, les enfants ? Ca, ce sont des manuels. Ca cogne. Chaque fois que je suis amené à les défendre, je les défends à contre-coeur tellement je rougis d’eux.

Blyth.- Tu laisses la parole à la défense ?

Parsot.- Tu ne feras pas pencher la balance.

Blyth.- Tu permets que l’accusé absent soit défendu quand même ? .. ..Des cossards, tu dis ? La besogne épuisante à laquelle ils se plient, tu t’y plierais autrement que par la force ? Ce sont des bêtes et des brutes, oui, de s’exténuer à produire tant de fatigue pour si peu de gain… .. Des ivrognes ? Traite-moi de poivrot, je suis de la confrérie. A notre décharge, quelle triste potion la vie sert-elle comme ordinaire à notre furieuse soif d’enthousiasme ? Sobriété. Tempérance. Abstinence. Jeûne. Au régime. A la diète. Notre soif d’enthousiasme est à l’eau, se serre le goulot, danse devant le buffet, l’a sèche. Dans la lamentable pièce qu’on nous laisse jouer, tu nous blâmes de planter un décor riant, de tendre sur le fond de notre misérable scène une toile peinte ? Tu nous jettes la pierre, parce qu’avec humilité, nous demandons à la boisson, ce que la vie nous refuse avec hauteur ?.. .. Des voleurs ? Est-ce que tout le monde, toi, moi, le député du lieu, le ministre du coin, est-ce qu’on ne ferait pas main basse perpétuellement sur tout, n’était la prudence ou la réflexion, qui nous retient le bras ? Choper, chiper, piquer, palper, faucher, gratter, sois honnête, être malhonnête, est-ce que ce n’est pas le naturel de l’homme? Ce qui distingue les uns des autres, est-ce que ce n’est pas, plutôt que piquer, ne pas se faire piquer ? Qui est plus justifié d’essayer d’arrondir son mois, celui qui a juste le nécessaire, ou celui qui regorge de superflu ?.. .. Ils tabassent leur femme, leurs enfants ? Quelle faute est la plus grande? Rudoyer, ou abandonner ? Jurerais-tu que tu es clair sur l’un ou l’autre chapître ? Pour lever le bras contre l’un des siens, ne faut-il pas que la souffrance vous aveugle? Celui qui fait souffrir souffre et a souffert, si ce n’est pas une excuse, est-ce que ce n’est pas au moins une explication ?.. .. Parce que leurs difficultés d’élocution leur mettent un boeuf sur la langue, au lieu de prendre leur défense comme ce serait ta tâche, tu les cloues au pilori… ..Eh bien. Je remplirai ton rôle. Je les défendrai contre toi. Ils sont juste l’envers de ce que tu dis. Ils sont ce qu’il y a dans ce futile pays, de moins léger, de plus dense, de plus sérieux, de plus grave. La langue peut bien là-haut s’agiter, s’activer tant qu’elle peut, tourner comme une folle, dans le secret de la poitrine, le coeur silencieux, lui bat, avec régularité. Ils sont le corps et l’âme de la nation, le reste n’est qu’esprit, c’est-à-dire bel esprit.

Parsot.-.. (hochant la tête) Heureux sommes-nous que tu ne sois que ce que tu es. Une chance que tu n’aies pas dans la main aucun levier qui multiplie tes forces. Rien de tel que les rêveurs et les anarchistes de ton type, pour balayer d’un raz-de-marée définitif, toute culture et toute civilisation, d’un pays… .. Si tu tiens à rester des nôtres, je te conseille de mettre une sourdine à de tels propos.

Blyth.- C’est ce que j’essayais de te dire. J’ai démissionné.

Parsot.- Tu as démissionné ?

Blyth.- J’ai écrit la lettre ce matin.

Parsot.- Ah. Je te mets en garde, Blyth. Réfléchis par deux fois.

Blyth.- C’est réfléchi 7 fois. C’est écrit, signé, parafé.

Parsot.- Un travailleur seul est désarmé. Un travailleur isolé est la perpétuelle victime. Si tu démissionnes, tu auras beau nous appeler à l’aide, personne de nous répondra à ton appel. J’y veillerai personnellement.

Blyth.- Ah. Ne m’insulte pas. Comme si je vous avais jamais demandé assistance. J’ai toujours mis mon point d’honneur à me défendre de mes seules armes.Nous nous sommes soulevés de notre seule taille. Nous avons fait grève contre votre propre délégué. Vous vous avez désavoués. Vous vous êtes associés avec ceux que nous combattions.

Parsot.- Qui a engagé des pourparlers en sous-main ? Qui a mené les tractations en coulisse ? Qui a négocié pour les assiégés une sortie honorable ? .. ..Ton assurance en toi t’enivre, Blyth. Dessoûle-toi. Verse-toi de l’eau froide sur la tête. Reprends tes esprits. Défends tes intérêts. Reprends ta démission… (un silence) ..Quoiqu’à la réflexion, si, démissionne. Sache ce que c’est qu’être isolé. Que ta voix s’amenuise à une voix. Que ton existence se réduise à ta seule unique existence. Je ne te donne pas longtemps pour nous revenir à genoux.

Blyth.- Je ne pense pas.

Parsot.- A moins qu’un stupide orgueil te retienne en otage. Dans ce cas, intercède auprès de toi pour toi. Aie pitié de toi… .. On ne se coupe pas de sa famille sans laisser un peu de son âme. Si la nostalgie te saisit, viens sans honte frapper à notre porte. Nous t’accueillerons les bras ouverts et tuerons le veau gras. Parsot va au comptoir rejoindre son ami, qui paie sa bière. Ils sortent.

Blyth.- .. .. (pour lui-même) Comme un homme pris de rage, qui, par un geste involontaire, s’entaille le pouce jusqu’à l’os, de ma propre main malgré moi, je détruis ma maison, pan par pan. Eux sont les derniers, Mike était le premier… .. (rêvant) Mike. A son seul nom, mon coeur trébuche, fait des faux pas. L’ami de ma jeunesse. Qui était plus uni que nous? On ne se sentait soi que quand on était avec l’autre. Tellement on était mêlés qu’on ne savait plus si on était soi, ou l’autre. A quelle fille d’Eve ai-je été plus uni qu’à ce fils d’Adam ? En tout bien tout honneur. Homme et homme nous étions l’un face à l’autre plus tremblants qu’homme devant femme ou femme devant homme. Quel âge d’or que notre jeune âge. Quel Eden de bonheur que notre jardin des arts. Quel mauvais ange a-t-il fallu qu’il nous en chasse ? Une femme, bien sûr. Sa femme. Tu mangeras ton pain à la sueur de la vie conjugale, jusqu’à ce que tu retournes à la poussière, puisque tu en as été tiré… .. De notre parterre, sa femme l’a fait monter au balcon : elle lui a ouvert une galerie d’art. Moi, à l’inverse, j’ai chu dans le 36 ième dessous : pour gagner mon pain, j’ai basculé dans le monde ouvrier. De l’artiste au premier, au machiniste au sous-sol, jugez de la distance. Aussi, me suis-je empressé de rompre avant qu’il le fasse. Avant qu’il me méprise, j’ai préféré me mépriser moi-même. Il habite à 100 m d’ici : c’est comme s’il habitait aux antipodes… .. C’a été mon premier pan de mur abattu. A présent, le dernier. Me voilà, comme un mégalithe, debout au milieu de la lande nue. Ayant un feu et un toit, je suis comme sans feu et sant toit. Ayant un emploi et une chambre, je suis comme un vagabond sur les routes. Je vis dans la ville où je suis né, je suis connu d’un tas de monde, et je n’ai personne chez qui aller. Dans une ville que je connais par coeur, je mouline des tours, comme un touriste.. Dieu. Les enfants.

John va droit à la table de Blyth et s’y assied. Renata s’en approche, mais reste debout, à regarder le dos de Blyth.

Blyth.- (se tournant vers eux) Juste un mot. Ne concluez de ma présence ici rien d’autre que ma routine. Mes habitudes casanières sont l’unique raison de ma présence ici. (Il leur tourne le dos)

Renata s’assied en face de John, mais au bord de la chaise.

John.-.. ..(au bout d’un moment) Dis donc. Si ton argent te pèse toujours, on veut bien t’alléger les poches… Hé. Je sens la chair fraîche.

Blyth.-..(sans se tourner, montrant Renata du pouce).. Pour qu’un front se charge de nuages et que des yeux lancent des éclairs ?

John.- (montrant Renata) Regarde par la fenêtre. Le ciel est au bleu fixe.

Blyth.- .. (tournant au quart la tête) Et tout à coup, sans que rien l’annonce, un coup de tonnerre déchire l’air ?

John.- (montrant Renata) Jette un coup d’oeil. Le beau temps est pour la journée.

Blyth.- (tournant la tête au quart) Non que je lui donne tort, remarque. Je l’approuve. Elle s’inquiète d’autant plus que j’essaie de vous tranquilliser. N’est plus suspect. Je l’applaudis. .. .. J’aimerais simplement qu’elle sache que toutes foules que nous sommes, il y a, dans ces foules, des gens si seuls, qu’ils paieraient n’importe quoi, pour, juste le temps qu’ils paient, se payer un peu de compagnie. De pareils laissés pour compte sont-ils à craindre ? Quand eux ne craignent qu’une chose : qu’on les craigne ?.. ..Ne peut-elle pas me voir tout bonnement en machine à sous ? Qu’elle tire sur le manche du manchot, récolte la monnaie, et s’en aille en m’éclatant de rire à la figure. Elle serait cent fois plus dans la note.

John.- (montrant Renata) Elle t’a pas attendu. Ca bout de rire là-dedans tant que ça peut.

Blyth.-.. (se tournant à demi vers Renata) Pas un frémissement. Raide comme la justice. Sévère comme le pape.

John.- T’as pas l’oeil. Ca cogne contre les parois de la casserole. La soupape va pas tarder à siffler. (Renata se retient pour ne pas rire)

Blyth.- (ayant regardé Renata, se levant, à John) On tente un essai. Toi, aux subsistances. Moi je suis le commissaire aux comptes. Choisis tout ce que tu voudras.

John va au comptoir. Blyth, à reculons, tout en en quittant pas des yeux Renata, le suit. John commande un toast au jambon, un toast au fromage, deux chaussons, deux thés au lait, que Blyth paie, et que la serveuse apporte à leur table. La serveuse les sert, s’en va. John s’assied, attaque son assiette, Renata ne touche pas à la sienne. Blyth s’assied en leur tournant le dos.

Blyth.- .. .. (au bout d’un moment) Elle ne dit pas un mot… .. Pas un morceau ne lui dit.

John.- Quand le feu passera au vert, attention la circulation.

Blyth.-.. .. (au bout d’un moment) Elle n’a pas touché à sa fourchette.

John.- Au coup de sifflet, il y aura de tels bouchons au croisement que ça toussera, crachera, avalera de travers.

Blyth.- (agacé, se levant, mettant sa sacoche à l’épaule) Suffit. Ta soeur me scie. (Il fait le tour de la table, se met à quelque distance d’eux, à Renata et John) Pas bon appétit. Vous le prendriez de travers. Pas santé : nausée. Que ça vous écoeure. Que ça vous remonte à la gorge. Puissiez-vous en vaporiser la nappe, vos vêtements, vos chaussures, le sol, les voisins. Que ses effluves parfumées vous emplissent les narines.

Il sort. Renata se soulève à demi sur sa chaise plusieurs fois, pour voir la direction qu’il prend, puis elle et John se plient de rire en se tapant les cuisses.

Renata.- (s’approchant de John, et l’embrassant sur le front) L’élève met les pieds dans les traces du maître.(elle se rasseoit)

John.- (se levant, allant vers Renata et l’embrassant sur le front) Tu suis avec peine, mais tu suis. Renata éclate de rire. Ils dévorent.

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