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1. La retraite de Blyth P2.

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A Nottingham, un ouvrier de fabrique de meubles, que, de guerre lasse, sa femme a quitté et que, parce qu’il a honte de lui, son fils marié ne voit plus, vit seul

 

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Nottingham. Une impasse.

Acte 1

Scène 1.


Scène 1Scène 2Scène 3

Nottingham. Banlieue Ouest. Chambre-cuisine très défraîchie. Armoire en plastique contenant un complet. Réchaud à gaz à pièces. Blyth, à moitié habillé d’habits négligés, assis sur un haut tabouret de bar, boit une tasse de thé au lait brûlant.

Blyth.- (pour lui-même) Me voici donc au seuil du désert désolé de mes vacances.. ..Quoi faire?.. (avec un geste vers ses papiers peints défraichis) Ces murs crient bien sûr au secours. De l’arrachage de leurs guenilles à leur habillage à neuf, il y aurait toute une génération de travaux, qui aurait fort convenablement peuplé cet horrible désert… .. Dans la mesure où une créature humaine, douée d’une âme et d’un esprit, peut se réjouir de gaspiller quelques précieuses heures d’une précieuse vie, à boucher des trous et coller du papier sur du plâtre, je me réjouissais même de mettre la main dans cet engrenage. Le moment venu, hélas, la main renâcle… .. Pour qui ? Mettre ce pièce-cuisine sur un 31 criard pour moi? Quand rien ne m’est plus intime que ce tendre gris-poussière? Qu’aucun clair-obscur ne m’est plus familier que cette ombre poudreuse ? Que le crépuscule de mon âge et le crépuscule de ma chambre, on s’entend comme larrons en foire ? Pourquoi habiller ces murs d’habits tapageurs qui me donneraient mal aux dents ?.. .. Derechef, comme une balle, la question se repose : comment tuer un temps si vivant ?.. .. (se tournant vers le lit défait) Se recoucher ? Couché, la vie ne vit-elle pas plusieurs vies ? Couché, l’esprit ne vogue-t-il pas des rives passées aux plages futures, perdant pied, s’immergeant dans une douce inconscience, reprenant pied, émergeant, nageant ? Deux heures de somnolence ne passent-elles pas comme l’éclair ? Entre vivre debout à rien et vivre couché à voyager, y a-t-il lieu d’hésiter ?

Il va vers son lit On frappe deux forts coups à la porte.

Blyth.- (pour lui-même, fort) Qui profane ma clôture ? (affolé, il s’approche de la porte) Oui ?

Une voix.- (fort) Mr Blyth. C’est Mrs Folz.

Blyth.- Un moment. (Vite, il tire le drap, les couvertures, le dessus de lit, revêt son imperméable. Pour lui-même) Vieille toupie. Ne pouvait-elle attendre que, de l’autre côté de la cloison, du bruit chez moi sonne chez elle ? Elle est levée, tout le monde doit être levée. (Il lisse ses cheveux et va ouvrir)

Entre Mrs Folz.

Blyth.- (montrant son lit et sa tenue) Mille pardons. J’étrennais mes vacances par une grasse matinée.

Mrs Folz.- (s’immobilisant) Je vous ai jeté au bas du lit.

Blyth.- (la retenant) Je suis réveillé et bien réveillé… ..(interrogeant) Mrs Folz ?

Mrs Folz.- Je suis venue vous demander quelque chose.

Blyth.- (allant vers la porte) Entendu !

Mrs Folz.- Vous accepteriez qu’on échange nos tours de palier et d’escalier ?

Blyth.- Sous-entendu. (il met la main sur la poignée de porte)

Mrs Folz.- Ce qu’il y a, c’est que mon fils part en vacances…

Blyth.- Aucune explication. Je vous en prie.

Mrs Folz.- Si. Si. Je vous la dois. Mon fils part en vacances au pays de Galles et compte me compter parmi ses bagages.. Vous feriez le palier et l’escalier ce samedi, je vous rembourserais le samedi suivant.

Blyth.- A une condition. Que vous ne me remboursiez pas. Je ferai le mien dans la foulée du vôtre.

Mrs Folz.- Mr Blyth. Prenant, prenant.

Blyth.- Mrs Folz. D’autres font de la musculation en salle, des pompes au pied de leur lit, pédalent en chambre, courent autour du pâté pour se maintenir en forme. Vous ne m’offrez que l’occasion de m’activer… .. (Il entrouvre la porte) Trois fois d’accord.

Mrs Folz.-.. Je peux vous demander autre chose ?

yth.- Cent. Mille.

Mrs Folz.- Une seule. Un conseil.

Blyth.- Je ne vous conseille pas. Je ne me suis pas moi-même mes propres conseils. ..(elle, insistant) A vos risques et périls.

Mrs Folz.- Mon fils a une petite fille de six semaines. Il m’a proposé de venir habiter chez lui pour la garder. Ma brû irait travailler.

Blyth.- .. Vous aimeriez que je vous dise quoi ?

Mrs Folz.- Ce que vous pensez.

Blyth.- .. Si je ne me trompe, Mrs Folz, depuis que vous avez pris votre retraite, la vie ne s’est guère retirée de vous… .. Vous recevez vos amies plus souvent qu’à votre tour. Je vous entends, à travers la cloison, rire comme des collégiennes.

Mrs Folz.- Je me pose la question : est-ce que je dois faire passer mon plaisir avant mon devoir ? Sous prétexte qu’elle ne veut pas la gâter et la pourrir, ma brû laisse pleurer la petite nuit et jour. Vous ne pouvez pas savoir ce que ça me fait d’entendre hurler cette petite.

Blyth.- De qui cette petite est la fille ? De la mère du fils ou du fils de la mère ?

Mrs Folz.- Du fils.

Blyth.- He bien ?.. .. Il faut nous mettre l’épée dans les reins, à nous autres vauriens, Mrs Folz. Si vous laissez votre fils loinde sa fille, comment pourra-t-il s’en approcher un jour ? Pour son bien, laissez votre rejeton se lever la nuit : sa fatigue renchérira à ses yeux le sien d’autant. Vivre de la vie d’un enfant, en plus de la sienne, pour un père, c’est au sein de sa vie, faire croître une deuxième vie. Cette double vie, pour un père, c’est une chose précieuse entre toutes… .. Ne donnez pas dans notre jeu, Mrs Folz. Nous autres, fils dénaturés, nous récriminons contre nos parents, mais nous faisons tout pour que nos enfants récriminent contre nous à notre tour. .. .. Avouez comme c’est étrange. Ceux à qui il naît un enfant se lamentent, et ceux à qui il n’en naît pas gémissent. .. .. En deux mots comme en mille, mon conseil : laisser votre chiard changer lui-même sa pisseuse… ..(au bout d’un moment) Vous résilierez votre bail ici ?

Mrs Folz.- .. Jamais.

Blyth.- (montrant la cloison) Vous vous payez une résidence secondaire ?

Mrs Folz.- Je ne serai chez eux qu’un temps, Mr Blyth.

Blyth.- .. C’est à dire ?

Mrs Folz.- Jusqu’à ce que la petite aille à l’école maternelle.

Blyth.- Et à l’école maternelle ? Qui promènera la chienne en l’absence des patrons ? Qui lui préparera sa pâtée ? Qui lui fera faire ses besoins ? Qui la gardera malade ? Qui l’emmènera chez le vétérinaire ? + 3 ans : 6 … ..A l’école primaire ? Au collège? Qui dressera la pouliche ? Qui tiendra les rênes, veillera à ce qu’elle marche au pas ? Ne cabre, ni ne rue, ni ne fasse d’écart ? Lui flattera le col, lui donnera de la cravache ? + 9 : 15 … .. Et au lycée ? Qui fera la ronde? Mettra l’oeil à l’oeilleton, s’assurera qu’elle ne fera pas le mur, réintègrera tous les soirs sa cellule, éteindra les feux, purgera la peine de ses études jusqu’au bout ? Si tout se passe bien, sans redoublement ni prolongation, total : 15+3 : 18. Vous ne délogerez de votre fils, que pour la mansarde d’en haut. (il montre du pouce le plafond)

Mrs Folz.- Mais si je refuse, Mr Blyth, mon fils m’en voudra à mort. Je n’existerai plus pour lui. Je perdrai la dernière personne qui me reste au monde.

Blyth.- Au contraire. C’est si vous faites ce qu’il vous dit, qu’il se détournera de vous. Quelqu’un qui prévient vos moindres désirs, à la fin, vous êtes si habitué qu’il vous sert, que vous ne levez même plus les yeux sur lui. Celui qui ne cède pas, bien qu’il aime, à qui l’aime aussi mais qui ne cède pas davantage, leur amour à tous les deux se retrouve sur un pied d’égalité. On aime davantage celui qui n’aime pas que vous, comme l’on respecte davantage celui qu’on dispute à d’autres… .. Que me chantiez-vous, il n’y a pas si longtemps ? Vous me disiez que votre vie n’avait été qu’une longue et harassante semaine de travail, que vous ne quittiez votre contremaître hurlant de l’usine, que pour en retrouver deux autres plus hurlants à la maison ? Que le plus hurleur et le plus exigeant des trois était celui qui aurait dû l’être le moins, le mari, – tyran maniaque quand il était sain et valide, plus tyran et maniaque encore quand il a été alité et malade – ? Que pendant 40 ans, de votre lever à votre coucher, sans pause ni arrêt, vous avez été à la tâche? N’est-il pas juste, qu’à l’heure de votre triple libération de votre travail, de votre mari, de votre fils, vous vous rattrapiez des récréations que vous n’avez pas prises ?

Mrs Folz.- C’est vrai.

Blyth.- Vous avez fait vos 3 petits tours. N’est-ce pas le tour des 3 petits tours de votre fils ?

Mrs Folz.- C’est ce que je pensais.

Blyth.- Coincez-nous, nous autres saligauds.

Mrs Folz.- J’y réfléchirai.

Blyth.- N’y réfléchissez pas. Faites-le.( Mrs Folz va, vient, fait le tour de la chambre, regarde les murs, le plafond, jette un coup d’oeil sur la minuscule cuisine, sous l’oeil courroucé de Blyth.)

Mrs Folz.- Quelle éternelle égoïste je fais. Je vous parle toujours et ne vous écoute jamais. Vous connaissez par coeur le pauvre trois pièces de mon existence, et vous, je vous laisse devant votre porte fermée, sans jamais m’enquérir de vous.

Blyth.- (montrant d’un geste large sa chambre) Connaissez-moi. En un clin d’oeil, vous m’avez en entier. Je suis la parfaite image. Je suis le même sale taudis. Fermez les yeux. Bouchez-vous les narines.

Mrs Folz.- Vous vous rabaissez, Mr Blyth.

Blyth.- Je me montre sous mon meilleur jour. Ma femme a toujours dit que je ne faisais bonne figure qu’aux étrangers. La preuve qu’elle disait vrai. (Il montre sa chambre-cuisine) Ces foules…(il va à la porte et l’ouvre) .. Entendu pour samedi et samedi, Mrs Folz. Je ferai et ferai.

Mrs Folz.- A dans 6 mois. Ou 3 jours. Quand on se croisera sur le palier. Merci pour tout, Mr Blyth.

Blyth.- Je vous en prie. (Sort Mrs Folz)

Blyth.- (faisant le tour de la chambre, comme avait fait Mrs Folz, pour lui-même) Il fallait que la vieille fouine lève son oeil carnassier sur mon plafond, qu’elle tâte de ses moustaches les murs, qu’elle aille renifler de sa truffe jusque dans la cuisine. .. .. Je l’entends faire son rapport aux poulagas de la maison. La tanière de l’homme des bois. La fosse à l’ours. La souille du solitaire. (Il s’assied sur son tabouret de bar)Qui est le plus mal tapissé ? Le tapissier. Grand bien leur fasse. Puisse mon vide combler leur vide.. .. J’ai l’impression d’être comme celui à qui on a offert un splendide agenda, – une page par jour, heures de 7 à 19, demi-heure par demi-heure, avec des carrés à droite et à gauche pour les rendez-vous, les coups de fil, les projets, les idées, les remarques, et qui s’aperçoit qu’il n’en a aucun usage. Dieu sait pourtant comme il aimerait être pressé d’affaires et d’amis. Désolé, il le donne, ou le jette… .. (il achève de s’habiller, met sa sacoche à outils sur l’épaule, va, pose la main sur le loquet) Reste à passer le barrage de police. Tant qu’à sentir, dans l’escalier, derrière leurs portes, MMrs les Inspectrices, scruter de leurs oreilles, mon souffle et mon pas, dans la rue, leurs yeux, derrière leurs rideaux, me fouiller de la nuque aux talons, mieux vaut le sentir en coup de vent… .. Passé le coin, je serai léger comme une plume.

Il ouvre la porte, la referme sur lui. On l’entend descendre l’escalier rapidement.

Scène 2.

Scène 1Scène 2Scène 3

Nottingham. Un grand, haut et bel appartement luxueux du centre de la ville, meublé de meubles anciens. Petit déjeuner mis.Entre Ann, en robe de chambre, une théière fumante à la main, d’un côté, Peter, habillé, très élégant, d’un autre.

Peter.- .. Joli coin de ciel bleu dans notre ciel chargé, Ann. Veronika me téléphonait : notre maison de chasse de Braemar est libre. .. .. Si, dans notre emploi du temps, on s’octroyait un peu d’école buissonnière ? Les Ralph, les Bob, les Sidney, les Francis, toute la meute est là-haut… .. Tu es en vacances, je prendrais 10 jours, on partirait samedi.

Ann.- Vas-y, toi.

Peter.- Allons-y, nous.

Ann.- As-tu oublié ce que je t’ai dit ? As-tu tout passé par la trappe ? Je ne me laisserai pas échauder une deuxième fois. Tu sais que je ne supporte pas ta bande. Se vanter perpétuellement des mauvais tours que l’on fait, des pv sautés, de ses placements en Bourse, de ses fraudes envers le fisc, quand on gagne les fortunes qu’ils gagnent, cela m’exaspère. Je ne le supporte pas.

Peter.- Ils plaisantent. Ils sont bons enfants.

Ann.- Leur cynisme m’excède on ne peut plus.

Peter.- Tu sympathisais pourtant avec Cecily.

Ann.- L’attention que je lui portais t’a trompé. C’était pure curiosité zoologique. Je voulais savoir de quoi était faite cette dinde. C’est pire que ce que je craignais. Une fois déplumé le panache, il ne reste plus que de la vulgaire chair de poule. La préciosité de ta fausse comtesse cache aussi mal l’obscénité de sa fortune, que sa jupe courte le sauvage de sa nature… (singeant) “Mon Dieu, Ann, si vous saviez. Les collèges sont au-dessous de tout. Les professeurs ne sont plus du tout de niveau. Mon William s’ennuie en math. Il bâille en grec. C’est lui qui instruis ses profs. Il s’amuse même à leur donner des notes. “ Mon temps est trop précieux pour le perdre à cautionner ces simagrées.

Peter.- .. Alors, fais l’impasse des personnes. Tourne ton regard vers la nature. La forêt de Braemar est une pure merveille. Gorge ta vue des fûts dans le ciel, hauts comme des mâts, ton odorat des parfums enivrants des sucs et des résines des fleurs et des arbres, ton ouïe des sons voilés, des bruits étouffés, du silence ailé de ce vert royaume. Assouvis ton visage, tes épaules, tes mains du frôlement frêle des feuilles, des éraflures âpres des écorces, des griffures cruelles des ronces. Rassasie ton pas du tendre velouté de la mousse, de l’arête aiguë des pierres, du doux moelleux de la boue, du mouvant poudreux du sable. Rattrape-toi de nos chiches rations de la ville. Festoie de tous tes sens au banquet somptueux de la nature.

Ann.- Brr.Rien qu’à t’écouter, j’en ai des frissons. Plus tu m’en parles, plus j’en ai un rejet. S’imbiber d’eau, transir de froid, monologuer en solitaire au fond des bois, dix jours durant. Je serais plus malheureuse que les pierres. La forêt est trop inhumaine, Peter, laissons-la à ses habitants naturels… ..(montrant l’appartement) Ne t’ai-je pas dit que je n’ai rien besoin de plus que ce que j’ai ? La ville, c’est ma maison, ma cour, mon jardin. C’est ma salle d’études, ma cour de récréation. Tout m’y enseigne et m’y distrait. Il y a, ici, à Nottingham, du centre de la ville à l’extrême banlieue, assez de quoi apprendre, se divertir, visiter, voyager durant toute une vie. Pourquoi bon irais-je chercher ailleurs ce que je trouve ici ?

Peter.- Croupir quand nous n’avons pas l’âge, pour courir quand nous ne l’aurons plus ?

Ann.- J’avais annoncé la couleur, Peter. Il ne tenait qu’à toi de choisir une jeune monture élevée et entraînée pour le turf, plutôt qu’une vieille bête de trait. Je connais l’une ou l’autre pouliche, qui ne brûlerait que pour une chose, être montée par un cavalier aussi bien fait de sa personne, de sa famille, de sa situation que toi. C’est ta copie qu’il faut corriger, Peter.

Peter.-.. Pour parler de la sorte, il faut que tu sois bien sûre de toi.

Ann.- Que je ne sois sûre de rien, veux-tu dire. Je suis prête à tout moment de me remettre en jeu. Je sais trop combien je mérite peu que tu me combles de ta faveur.

Peter.- .. Dois-je faire profession de foi brûlante ?

Ann.- (souriant) A profession de foi brûlante, foi bien près de s’éteindre. Je préfère que tu t’abstiennes…(sérieuse) .. S’il est vrai, Peter, que tu aimes que nous nous aimions, pourquoi ne pas aimer que nous nous aimions davantage ? Celui que l’autre contraint, n’a-t-il pas son coeur oppressé ? Celui, au contraire, que l’autre laisse libre, n’a-t-il pas son coeur délié ? Celui qui est heureux quand il est pour lui, ne double-t-il pas son bonheur, quand, en plus, il est avec l’autre ?.. .. Si toi, aux confins de l’Ecosse, tu trouves ton bonheur, dans un mirador, à épier, dans le silence du crépuscule, l’orée noire de la forêt, et si, moi, je trouve le mien, ici, assise à ma table, sous la lampe, devant la page blanche, les yeux vaguant en quête de l’image juste, pense, lorsque notre regard, se déroutant, chacun, de ce qui les comble, se posera à nouveau l’un sur l’autre, pense comme nous serons comblés.

Peter.-.. Tu me laisserais partir seul ?

Ann.- Tu me laisserais bien rester seule.

Peter.- De retour, tu n’auras pas pris la poudre d’escampette ?

Ann.- De retour, tu reviendras là d’où tu étais parti ?

Peter.-.. Je ne te cache pas que cette belle liberté m’inquiète plus qu’elle me séduit. Etre libre, est-ce que ce n’est pas ne plus être asservi ? Et ne plus être asservi, est-ce que ce n’est pas ne plus être aimé ?.. .. Pauvre mâles, si peu sûrs d’eux, avec quelle promptitude l’orageuse jalousie soulève en eux les tempêtes les plus tumultueuses.

Ann.- Que fais-tu de ce contrat du coeur, qu’on appelle confiance ? Tu aurais tort de croire que le confiance est signe de faiblesse. La confiance la plus naïve dame le pion à la défiance la plus soupçonneuse… .. Manquerais-tu de réflexion, Peter ?.. .. De celui qui porte (se montrant) un habit bas de gamme, usagé, fatigué, indigne de toi, de ta famille, de ta situation, ou de celle qui porte (le montrant) un habit somptueux, tout à fait hors de portée de sa bourse, lequel est le plus susceptible de changer de vêtement ? N’est-ce pas celui qui a le plus à perdre, qui a le plus à craindre ?Peter.- Comme tu dois peu craindre, pour craindre si peu de le dire… .. Une crainte aussi courageuse me fait craindre plus encore, comme une humilité aussi fière m’humilie et une faiblesse aussi forte m’affaiblit encore… .. Laisse-moi un jour ou deux. Sois indulgente. Laisse-moi me faire à l’idée. Tu sais bien que tôt ou tard, je me plie à tes 4 volontés.(Ann sourit, met son bras sous le bras de Peter, pose sa tête sur son épaule).

Ils sortent. L’ayant raccompagné, Ann revient.

Ann.- (ayant fait à Peter un dernier signe à la fenêtre, revenant, s’arrêtant devant une glace, pour elle-même) Comment puis-je faire preuve d’une telle ingratitude ?.. .. (se montrant dans la glace) Lui avoir cédé un tel prix un tel rossignol, et payer son infinie bonté, par un refus si avare de cette aumône de 10 jours de ma compagnie, n’est-ce pas de l’égoïsme le plus pur ?.. .. Et pourtant ? Pourtant ? Comment se défaire de cette conquête si chèrement acquise, et qui s’appelle : ne plus faire que ce qui vous plaît ? Que vaut cette commune monnaie d’échange que sont le luxe, l’argent, le plaisir, si on la compare à ce trésor inestimable : ne plus faire que ce qui vous plaît ? De tous les biens que l’homme peut conquérir dans sa vie, ne plus faire que ce qui vous plaît, n’est-ce pas le seul inaliénable ? En regard de ma vie rompue, en conséquence, l’ingratitude n’est-elle pas le plus impérieux des devoirs ? (Ann se dirige vers un secrétaire, sur lequel est posée une liasse de feuilles manuscrites.)

Scène 3.

Scène 1Scène 2Scène 3

Un restaurant populaire, non loin du canal. Gens de tous âges. Blyth apparaît sur le seuil, va à une table, pose sa sacoche à terre, s’asseoit. La serveuse s’approche de lui, regardant par la fenêtre, le front rembruni.

Blyth.- (montrant le front de la serveuse) Qu’est ce que c’est que ces nuages sur ce front ?

La serveuse.- (montrant la fenêtre) Vous avez vu le ciel ? Depuis ce matin, je quête là-haut, en vain, un peu de soleil. Il ne m’a pas fait l’aumône d’un seul rayon. Il faisait nuit quand je suis partie ce matin, il fera nuit quand je rentrerai ce soir, il fait nuit dans l’entre-deux. Il est écrit que de tout le jour, je ne verrai pas le jour. Que voulez-vous, je ne peux pas me faire à ce sujet de philosophie.

Blyth.- Laisser votre humeur se nourrir du noir du ciel, quand vos lustres dispensent les rayons de je ne sais combien de soleils? L’Eve ingrate se plaint, quand son paradis artificiel est le seul endroit ensoleillé du quartier ? Regardez tous ces visages pâles. Ils boivent vos soleils comme des tournesols.

La serveuse.- Oui, mais eux sont des touristes, moi je suis du pays. Pour eux c’est les îles Canaries, pour moi, c’est ce que je vois tous les jours de ma fenêtre.. ..(elle sort son carnet et son crayon) Ce n’est pas parce que je broie du noir, que je vous laisserai sans rien sous la dent.

Blyth.- (riant) Des toasts à la tomate et du thé au lait.

La serveuse.- Des toasts à la tomate et du thé au lait.( La serveuse va vers le comptoir. Blyth cherche le journal sur une table)

Blyth.- (montrant le journal plié, pour lui-même) 10 jours. 10 jours que la canaille, lui faisant la courte échelle, a offert, à écraser, à ses semelles merdeuses, d’abord ses deux mains jointes, puis ses deux épaules tendues, que, d’une poussée, elle l’a hissé sur le mur, et l’a vu disparaître là-haut. 10 jours. Depuis ? Plus rien . ..(Il ouvre le journal) A-t-on des nouvelles du fil-de-fériste ? A-t-on des nouvelles du premier sinistre ?.. ..(son regard s’arrête sur une page, éclatant de rire) ..Le fêtard. Le noceur. Il se paie la tournée des grands ducs. (Il lit) “Le premier ministre fait le tour des capitales : Paris, Bonn, Rome, Madrid, Moscou, Tokyo, Washington.” Blyth. Pourquoi tapes-tu du pied comme un enfant gâté ? Ne peux-tu laisser le nouveau locataire, mètre en main, prendre la mesure des lieux ? (Il ferme le journal et le repose sur la table d’à côté)

La serveuse s’approche avec son plateau et le sert.

Blyth.- (tout en mangeant, rapidement, jetant un coup d’oeil autour de lui, pour lui-même) Quoi de plus désolant que d’être seul à être seul?..Tous ces regards appuyés me poussent doucement vers la sortie. Peut-on longtemps opposer de la résistance?..(il termine hâtivement son assiette) ..Remplissons au moins le vide de cet après-midi sans trop de désagrément. J’emmancherai à la gare, par les boulevards extérieurs, au pont j’engrènerai par l’avenue, j’enchaînerai en longeant le canal, je terminerai par la forêt. Ma parole. Quel itinéraire. Je peux même m’offrir le luxe d’avoir l’air pressé. (Il se lève avec précipitation, met sa sacoche à l’épaule, paie sur la table, fait signe à la serveuse qu’il a payé, et sort, comme un homme pressé.)

Entre une femme, vêtue de vêtements neufs, suivis de Renata et de John, vêtus d’habits usagés, pas exactement de leur taille. La femme se dirige vers la table de Blyth, attend que la serveuse débarrasse et nettoie la table.

La femme.- (à la serveuse) Une pinte de pale. (la serveuse attend, regardant les deux enfants) (sèchement) C’est tout. (La serveuse sort, la femme s’asseoit au milieu de la table, les deux enfants de côté) (à Renata) Les clés. (Renata sort un trousseau de clés de sa poche et les donne à la femme)

La serveuse sert la pinte à la femme.

La femme.- (à John) Voilà. (elle montre la salle) C’est ici… .. Avec l’argent que ton père donnera à ta soeur chaque matin, tu déjeuneras à dix heures, onze, midi, ou plus tard, ou pas du tout, ici, ou ailleurs, ou nulle part, de ce que tu voudras, ou de ce qu’elle voudra, ou de rien, selon qu’elle voudra s’empiffrer, elle, et t’affamer, toi, ou empocher l’argent. Mais il faut que tu saches une chose : pour moi, tu seras nourri.

Renata.- Vous m’avez dit que vous me pardonnez.

La femme.- Parce que j’ai pardonné, je devrais oublier ?

Renata.- Si je vous jurais que je ne recommencerai plus ?

La femme.- Entre ce que tu dis et ce que je sais que tu feras, à quoi je dois me fier, devine ?.. .. Tu penses. Dès que la pionne aurait tourné casaque, tu retournerais à ta barbarie naturelle. Je n’aurais pas tourné le coin, que tu serais déjà à piller le frigo, à faire main basse sur mon argent, mes sous-vêtements, mes lettres. Crois-tu que je ne sais pas ce dont nous sommes faites, quand personne ne nous regarde?.. .. Je ne peux plus être sur ton dos maintenant que je travaille, et il est hors de question que je me demande toute la journée à quels débordements tu es en train de te livrer… .. Vous quitterez l’appartement le matin avec moi, vous le regagnerez le soir avec moi.

John.- (tout joyeux) Chic. On pourra rester dehors ?

La femme.- Tu pourras rester dehors.

John.- On pourra aller où on voudra ?

La femme.- Tu pourras aller où tu voudras.

ohn.- On pourra faire tout ce qu’on voudra ?

La femme.- Tu pourras faire tout ce que tu voudras. (sarcastique) Tout. Jouer, au milieu de la rue, à la marelle. Sur l’échafaudage de la caserne, à attrape. Sur le terrain vague à dealers, à Robinson Crusoë. Sur la terrasse, en haut de la Caisse d’Epargne, à colin-maillard. Sur le parapet du pont, à chat perché. Au bord du canal, aux ricochets. Dans les caves de l’usine désaffectée, celles où il y a des clochards, à cache-cache. Tout ce qui était dangereux et défendu est autorisé et même recommandé… ..Mais il y a un endroit que je vous défends absolument : le centre ville. C’est mon jardin privé. C’est mon quartier réservé. Si vous polluez mon environnement, je vous désinfecterai avec de la mort aux rats… .. Vu ?

John.- (sautant de joie) Youpee. (il se martelle la poitine à coups de poings)

La femme termine sa bière, va payer la serveuse, attend et compte la monnaie, et sort, sans s’inquiéter autrement des enfants. Renata court après John, le prend par la main en le serrant très fort, et, en le tirant, court après la femme.

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