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Vraies tranches d’une vaillante vie, effroyablement tranchée.
Je n’ai pas 5 ans
Aube grise, brouillard et brumes.
Auguste.- (off) D’aussi loin que je me souvienne, les premières années de ma vie, jusqu’à 5/6 ans, j’ai vécu je ne sais quoi. L’aube du jour était brumeuse. Au bout de 5/6 ans, soudain le soleil a percé, la conscience m’est née.
J’ai 5 ans
Brouillard et brumes se levant, apparaît, à Mézières, la maison de maître de M. et Mme de Juglart et de ses dépendances.
1. Les dépendances. Au 1er étage, une lucarne. Par la lucarne, la chambre, fruste, d’une des bonnes de Mme et M. de Juglart, Joséphine Rouyer. Joséphine,se coiffant, mettant son tablier. Son fils de 5 ans, Auguste Vaillant, hirsute, de la morve sous le nez qu’il essuie avec la main, pull recousu trop étroit moulant un gros ventre, culotte trop large, trop longue, assis par terre, une petite charrette sans roues dans sa main, ne quitte pas des yeux sa mère.
Auguste.- (off) C’est ainsi qu’un beau matin, mon âme a atterri dans le corps de l’être le plus méprisé de la terre, celui du fils d’une fille-mère, qui, pire que tout, était bonne.
Joséphine se tourne et regarde Auguste les sourcils froncés.
Auguste.- (off) Ce dont je me suis aperçu tout de suite, c’est que j’étais de trop pour ma mère. J’étais son péché vivant, dont elle avait une honte perpétuelle. .. .. J’étais d’autant plus mal à l’aise, que j’étais aussi vilain que le péché que j’étais. Informe, gros, sans cou, les épaules tombantes, j’avais les pieds plats. Ma mère accentuait ma forme d’avorton en m’habillant mal, d’un pull trop étroit, raccommodé, qui moulait mon gros ventre, de culottes trop larges, trop longues. Loin de moi de lui en vouloir, je trouvais normal d’habiller mal quelqu’un qui était laid : ça allait ensemble… ..Comme elle savait que je n’étais pour rien dans mon existence, je reconnais qu’il arrivait à ma mère de faire de louables efforts pour être gentille avec moi.
Joséphine sort de sa poche un mouchoir et torche le nez d’Auguste avec force, et sort.
2. L’entrée de la maison, côté rue. Joséphine, à genoux, serpillière en main, seau rempli à côté d’elle, qu’elle déplace au fur et à mesure qu’elle avance, lave le sol avec soin.
Auguste.- (off) Ma mère avait ses dieux, son Olympe. Elle adorait sa patronne, Mme de Juglart. Elle était folle d’elle. Elle travaillait d’arrache-pied, pour seulement lui arracher un sourire.
Mme de Juglart traverse l’entrée, d’une pièce à celle d’en face. Joséphine, tout en travaillant, lève les yeux vers elle dans l’espoir que Mme de Juglart abaisse les siens vers elle, mais Mme de Juglart passe sans la regarder, Joséphine s’en attriste.
3. Joséphine époussette le salon méticuleusement.
Auguste.- (off) J’étais aussi témoin de ses chastes tentatives de séduction de M. de Juglart
M. de Juglart entre, passe. Joséphine lève vers lui un regard timide, baisse les paupières, en séductrice, mais M. de Juglart sort sans lui jeter un regard.
4. Joséphine, chez le boucher, sac en main, lui donnant une liste, le boucher la servant.
Auguste.- (off) du boucher
Joséphine lève les yeux timidement vers le boucher, baisse les paupières, en séductrice, mais le boucher la sert sans lui jeter un regard.
5. Joséphine va à la grille, qui donne sur la rue, au devant du facteur.
Auguste.- (off) du facteur
Joséphine lève timidement les yeux vers le facteur, baisse les paupières, séductrice, mais le facteur lui donne le courrier sans jeter un regard.
6. Joséphine, accompagné d’Auguste qu’elle tient par la main, frappe avec le marteau sur la porte du presbytère, la gouvernante de M. le Curé ouvre, Joséphine et Auguste entrent dans la salle d’attente.
Auguste.- (off) Mais c’était avec M. le Curé qu’elle était le plus audacieuse : elle était tranquille, il était chaste de profession. Quand elle allait le voir pour qu’il lui dirige sa conscience, elle me prenait pour chaperon, me laissait dans la salle d’attente
Joséphine.- Je laisse la porte ouverte. Tu n’as pas à avoir peur, tu entendras ma voix.
Auguste.- (off) Elle laissait la porte ouverte, je l’entendais caqueter et rire pendant des heures.
7. Dans le parc.
Auguste.- (off) Quand le dimanche après-midi, elle allait au parc, joliment vêtue, qu’elle s’asseyait sur un banc,
Joséphine.- Pourquoi tu me colles toujours après ? Va jouer plus loin.
Auguste .- (off) j’allais plus loin, comme si je n’étais pas à elle, je plantais des branchettes. Quand elle se levait, bavardant avec une rencontre, je la suivais de loin, ne la quittant pas des yeux, de peur qu’elle ne me perde.
6 ans
1.Auguste entre seul à l’église, regarde s’il y a quelqu’un, et s’agenouille sur la dalle, derrière un pilier.
Auguste.- (off) La seule personne, qui nous acceptait sans considération de condition, était le bon Dieu. Mes seules conversations avec cette seule personne étaient la prière, la confession, la pénitence, la communion, les sacrifices. .. .. Souvent, à l’église, je priais le bon Dieu de tout mon cœur, de ne pas laisser ma mère malheureuse comme elle était, de m’ôter d’elle afin qu’elle ait les coudées franches. Pour elle, je faisais des sacrifices, comme d’avaler des cerises qui avaient des asticots, ou des petits pois avec des vers.
2. Sur le perron de la maison, paraît Richard de Juglart, 8 ans, qui regarde vers le parc, puis descend le grand double escalier.
Auguste.- (off) Sa Sainteté le Pape Pie X, le pape à l’époque, avait écrit une encyclique, où il disait ceci : » Dans le 1er commandement, sous le nom de père et de mère, sont compris tous nos supérieurs, à savoir les autorités civiles, militaires et religieuses. De ce commandement, dérivent les devoirs d’obéissance, d’amour et de respect des inférieurs envers les supérieurs, et le devoir de surveillance des supérieurs envers les inférieurs. » En conséquence, je portais obéissance, amour et respect envers les patrons de ma mère, M. et Mme de Juglart ainsi qu’envers leurs enfants Richard et Eléanor. Toute la famille était comme naturellement, des dieux pour moi. Pour se tenir toujours propres et bien peignés, pour porter toujours des habits si beaux et si bien à leur taille sur des corps si bien faits, pour avoir tout l’argent qu’ils voulaient puisqu’ils n’en parlaient jamais, il fallait qu’ils soient plus que des humains. Pour moi, ils étaient de la même espèce que les statues de plâtre de l’église, au visage diaphane, aux yeux levés vers le ciel, en dalmatiques bleu ciel et rose, avec des plis qui tombent si merveilleusement droit.
3.Au fond du parc, parmi les arbres, derrière les broussailles, non loin d’un ruisseau, Auguste.
Auguste.- (off) J’étais au fond du parc, au milieu d’arbres, près d’un ruisseau. Je travaillais à multiplier des obstacles à une caravane de fourmis. J’avais creusé un canal, que j’avais rempli d’eau, pour les forcer à passer par la passerelle d’une branche, lorsque j’ai senti une présence. J’ai vu à quelques pas Dieu le fils, Richard de Juglart, si propre, si bien peigné, si bien habillé, la veste, le pantalon si bien faits pour lui, immobile à me regarder. J’ai poursuivi mes travaux de terrassement sans m’en soucier, parce que je pensais que je ne faisais rien de mal, quand, derrière le Fils, est apparu Dieu le Père, le roi des dieux, dieu de la lumière, du ciel et de la foudre, Mr Juglart père en personne. J’étais pétrifié. -
- Richard, permets-moi de te rappeler que ton professeur de piano t’attend.
Me baissant, me cachant, je me suis enfui par les broussailles, presque à quatre pattes, comme un rat. Le soir, ma mère m’a dit, en me menaçant du doigt, que le parc de M. de Juglart était le parc de M. de Juglart et pas le mien, je ne veux plus t’y voir, sinon gare à la ceinture.
8 ans
La salle paroissiale. Mr le Curé fait signe à Auguste de venir vers lui.
Auguste.- (off) Mr le Curé a eu l’idée de faire jouer par les enfants de la paroisse, une petite pièce de théâtre sur Geneviève de Brabant. Eléanor de Juglart était Geneviève de Brabant.
- Auguste, tu es un enfant du Bon Dieu comme les autres. Tu joueras dans la pièce.
M. le Curé frappe des mains. Une petite troupe d’enfants entre dans la salle, il les met en cercle, il me met dans le cercle à côté de lui.
Auguste.-(off) Qu’Eléanor était en face de moi, dans le même cercle, comme mon égale, m’a comblé d’un bonheur indicible. Mais je connaissais mon rang, je me mettais un peu en retrait du cercle, je baissais les yeux, je prenais bien garde de ne pas effleurer des yeux même ses chaussures. M. le Curé m’a donné comme rôle, celui muet de l’ours, que Geneviève de Brabant, abandonnée dans la forêt apprivoisait. Certains ont ricané, mais personne ne jouissait d’une jouissance égale à la mienne, lorsque je sentais, à travers la peau d’ours, sa main se poser sur ma tête… … Aux répétitions, je savais comment me comporter, je me mettais toujours à l’écart, comme naturellement, près des toilettes de la salle paroissiale. .. ..Dans le jardin, on soulève des pierres plates, et lorsqu’on les retourne, sur la face sombre et humide, on découvre, serrés les uns contre les autres, ces petits crustacés terrestres gris, qu’on appelle cloportes, et malgré soi, de dégoût, on lâche aussitôt la pierre. C’était moi.
10 ans
1. Sortant de la maison des Juglart, Joséphine, portant une valise, et Auguste, un sac de jute propre contenant quelques habits sur l’épaule, une couverture en bandoulière, s’engagent sur la rue, puis, plus loin sur une route, vers une ferme.
Auguste.- (off) Le stade suivant de mon évolution a été l’heureux désaccouplement de ma mère et de moi. Elle m’a dit un beau soir, qu’elle avait donné ses 8 jours aux Juglart, qu’elle allait à Paris chez sa sœur, qu’elle me plaçait en attendant chez des paysans, qu’elle reviendrait me chercher plus tard. Je n’espérais de tout mon cœur, qu’une chose de ce genre. Une valise, plutôt que l’avoir dans les jambes pour aller visiter la cathédrale, on la dépose à la consigne de la gare. Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement que pour elle j’ai éprouvé, qu’elle ne soit plus à ma charge. Son sort n’était plus de mon ressort. Je n’avais plus à m’occuper que de moi, ce qui me simplifiait bien la vie. Lorsqu’elle m’a mouché le nez en signe d’adieu, que je l’ai vu partir d’un pas allègre, j’ai pensé qu’elle ne se doutait pas que le soulagement qu’elle ressentait, n’avait d’égal que le mien. Au moment même, où me tournant le dos, elle m’oubliait, je l’ai oubliée aussi.
2. Sortant de la ferme, la paysanne va prendre dans la remise une bêche et un râteau, et suivie d’Auguste, va vers le jardin potager.
Auguste.- (off) A la campagne, j’étais à la paysanne, j’étais son petit valet de ferme. C’était elle qui me dictait ce que j’avais à faire. Avec elle commence la longue liste de mes bêtises. J’ai été le parfait idiot du village… … Elle a voulu agrandir son jardin potager, en prenant sur le pré voisin. Elle m’a donné bêche et râteau, m’a montré le carré de pré que je devais retourner. Lorsque j’ai été seul, j’ai voulu enfoncer la bêche dans la dure terre du pré : en vain. Je me suis mis debout sur les deux tranchants de la bêche, j’ai eu beau la secouer, elle ne s’est pas enfoncée de plus que de ça. J’ai essayé à d’autres endroits : même chose. Malin, je me suis dit, on va faire semblant que ça ait l’air bêché. De la bêche à plat, j’ai déraciné les touffes d’herbe, que j’ai mises sur le compost comme elle m’avait dit. Quand il n’est plus resté que la terre nue, avec art je l’ai ratissée, comme on ratisse le sable des allées d’un parc : cela ne pouvait que tromper quelqu’un, qui ne serait pas trop regardant. Seulement, quand la paysanne a voulu enfoncer son plantoir pour planter ses salades, qu’elle a vu que son plantoir ne s’enfonçait pas, ni nulle part dans le carré, elle a foncé sur moi, a crié, m’a tapé sur la tête, m’a secoué, donné des coups de poing dans le dos, m’a poussé, a hurlé : Qu’est ce que c’est que ce gugusse ? Tu te reposes avant de te fatiguer ? Celui qui ne dépense pas ses forces, n’a pas à les regagner. Au lit sans souper. C’est le paysan qui m’a fait chercher par un de ses fils. En descendant l’échelle, j’entendais ses rires voler en éclats. Alors, gus, comme ça, tu as bêché le jardin ? Il s’est tourné vers sa femme, et lui a doctement expliqué : Un bâtard de poule, femme, ne peut avoir que des muscles de poulet. Et il riait à faire trembler les carreaux de la fenêtre. Tête baissée, l’air contrit, en moi, je riais comme une baleine, je l’avais eue, la femme.
3. Auguste finit de traire, termine de remplir un bidon de zinc de 20l de lait, enfonce le couvercle relié au bidon par une chaînette, penche le bidon, le fait rouler, et le sort de l’étable.
Auguste.- (off) Il y a eu l’histoire du bidon de lait. Après la traite, je roulais le bidon de lait de la table à la laiterie, quand, essayant de le monter sur la marche de la laiterie, le bidon m’a échappé des mains, a roulé par terre sur le sol bétonné de la laiterie, le couvercle a sauté, et le lait s’est déversé sur le sol. Je me suis précipité pour le relever, j’en ai sauvé peut-être le tiers. Je me suis précipité à la cuisine, j’ai pris tous les torchons que j’ai trouvés, je commençais à éponger, quand la paysanne, qui était allée en ville, est entrée dans la cour. Cris, coups, je vous dis pas. T’as fait exprès de le renverser, puisque t’as pas fait exprès de pas le renverser. Propre à rien. Non seulement il fait rien, mais il défait. Foutriquet. Non, mais quel gugusse. Elle m’a poussé avec force, m’a fait des croche-pied, m’a jeté par terre, m’a donné des coups de pieds dans les fesses. Jean-foutre. Le paysan, qui entrait dans la cour, a hurlé : oh la femme. Elle a montré le bidon, lui l’a montrée de la main. Tête baissée, l’air contrit, qu’est ce que je bidonnais.
4.Tout le monde mangeant, Auguste se lève et, dans le buffet, se dressant sur la pointe de ses pieds, saisit deux verres.
Auguste.- (off) J’ai le vague souvenir que j’ai dû casser des bouteilles et des verres, parce qu’un soir que la paysanne m’avait dit de chercher deux verres dans le buffet, un des fils m’a dit : Gus, pas un pas de plus. Tiens bien tes verres. Il est venu à moi, m’a pris précautionneusement les deux verres des mains, avec cérémonie les a portés, avec délicatesse les a posés. Toute la tablée a éclaté de rire, et moi avec. Que j’étais heureux, quand ils étaient heureux.
