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5. La revanche de la vieille fille [théâtre]

 

Acte 5. 

1.

 L’appartement de Prisca et d’Henri. Le salon, où une table de fête est mise. Entrent Henri, chargé d’un sac, Prisca et Emeline, habillée pauvrement et de noir.

Emeline.- Je refuse d’habiter chez vous. Sur votre beau corps, je ne suis qu’une pourriture gangréneuse, une chair décomposée à l’odeur pestilentielle… .. Nulle âme ne respire en moi ! Nul coeur ne bat en moi ! .. .. Le désamour ne mérite que le désamour. Je veux faire retraite de dure humilité ! Stage de dure repentance ! Je veux faire retraite de dure pauvreté !

Prisca.- (s’inclinant) De la chrysalide avec douleur, se dégage le splendide papillon aux ailes somptueuses. Bonté se joint à beauté pour faire perfection. .. Que la soeur perdue reste chez la soeur retrouvée !

Emeline.- Jusqu’à ce que j’ai trouvé une mansarde !

Prisca.- Jusqu’à ce que tu aies trouvé une mansarde !

Henri.- Hôtes, accompagnons notre hôtesse jusqu’à la chambre d’hôte ! Sortent Emeline, Prisca, Henri. Entre Navarre, tout à fait élégant, dans son nouveau costume, mais marchant comme sur des oeufs.

Navarre.- (à part) Il me semble que mes plaques de fer articulées cliquètent à chaque pas… .. Tu n’as pas honte, vieillard de t’attifer comme un jeune homme ? Veste cintrée, épaulettes, pantalon droit, qui cela trompe-t-il ? Artifices et subterfuges. Ton infamie le dispute à ton ridicule. (voyant Mme Navatrre entrer, il reste immobile, tout serré contre lui-même et paralysé) Son irrépressible explosion de rire va me cribler de mille éclats coupants ! Entre Mme Navarre.

Mme Navarre.- (interdite) Jean-Baptiste, c’est toi ? (Navarre ne bouge pas. Mme Navarre fait son tour.) Quel démon te prend en ton minuit ?

Navarre.- Ordre du capitaine ! J’ai ordre de revêtir ma tenue de cérémonie.

Mme Navarre.- Tu te retranches derrière une bien pauvre allégation. .. .. Avoue que tu profites pour t’engouffrer dans la brèche… ..Pour parader devant moi, comme il faut que tu sois pris… ..C’est quelqu’un que je connais ?.. .. Ce ne serait pas cette Adjointe ?

Navarre.- Celle à qui je veux plaire a forte carrure et poil au menton et a pour nom ton gendre.

Mme Navarre.- Tu te caches derrière un masque bien grossier. .. .. Ne t’imagine pas que je vais te laisser le champ libre ! Je ne te quitte plus à l’avenir d’un pas !

Navarre.- (se sentant tout à coup très à l’aise dans son costume, à part) Il y a longtemps que je n’avais goûté un tel délicieux bonbon acidulé que la jalousie de ma femme. Entre Emeline

Mme Navarre.- (allant vers Emeline et l’embrassant) Emeline !

Emeline.- Maman !

Navarre.- (tendant les bras vers Emeline) Heureuse rescapée des guerres conjugales ! Entrent Prisca et Henri qui porte un magnum de champagne, l’ouvre, emplit les coupes, sert les coupes à chacun.

Henri.- (s’avançant, levant son verre) Belle et bonne famille, permettez qu’en maître de maison je porte le toast !.. ..Salomon a fait le portrait de la femme parfaite :(se tournant vers Prisca) je ferai, moi, le portrait d’une femme plus parfaite que la femme parfaite : celui de la mienne.

Prisca.- (en colère) Toujours, à midi, des poussées de fièvre lui poussent des éruptions d’insanités !.. .Faites la sourde oreille ! Passons à table !

Henri.- Vous avez bien mal éduqué votre fille, mon beau-père. Depuis que nous sommes mariés, elle est toujours à me couper et m’interrompre.

Navarre.- Prisca n’était pas coutumière du fait.

Henri.- Avec moi, c’est une chose tout à fait ordinaire. Depuis qu’elle est ma femme, je ne peux plus en placer une.

Navarre.- De telles manières n’étaient pas les siennes.

Henri.- Ah ! Je vous mets au défi. Parions, mon beau-père ! . ..Si, avant 5 minutes, ma femme m’interrompt, je lui offre un diamant de 25 carats, taillé en diamant à 58 facettes, dussé-je faire un emprunt remboursable sur 25 ans. Je tiendrai mon pari, je le jure sur ma pauvre tête. ..(à Navarre) Qu’est-ce que vous risquez ? Si je perds, votre fille gagne.

Navarre.- Même si Prisca est devenue celle que vous dites, elle ne voudra pas que son intempérance de langage cause la ruine de son mari… .. Je tiens le pari. (ils topent dans la main)

Henri.- .. .. Savez-vous, mes amis, ce qu’est pour moi Prisca ? Elle est pour moi, à elle seule, tout l’Illustre Théâtre au complet ! Qui joue, mieux qu’elle, en une seule personne, tous les rôles du répertoire ? Prisca, fâchée, grogne.

Navarre.- (alertant Prisca) Prisca ! Ne mets pas ton mari sur la paille ! Prisca en colère sort.

Henri.- (s’inclinant en direction de la cuisine).. .. Une amie ? Ma meilleure amie ! Mes plus proches amis sont moins mes amis qu’elle. Proche de moi, elle est on ne peut plus, mais opposée tout autant : prête autant à m’encourager et m’applaudir, qu’à me contredire et me désapprouver, selon ce qu’elle juge en vérité. Quel ami serait un meilleur ami qu’elle ?.. ..Une épouse ? Quelle douce moitié est plus respectueuse et plus aimante de sa rude moitié qu’elle ? Quelle âme-soeur, et bien qu’elle me voie chaque jour et plusieurs fois par jour, est de son mari moins excédée et moins lasse, et lui témoigne plus de déférence et de respect, qu’elle ?.. .. Une artiste-décoratrice ? Quel goût n’exige pas d’habiller et de meubler un appartement, comme elle a fait du nôtre, et créer une heureuse harmonie malgré des discordances de style et d’époque, qui enchante l’oeil et charme l’esprit ? Rares sont les artistes-décorateurs, qui ont un goût pratique et plaisant comme le sien… ..Une habilleuse ? Elle en est une de premier ordre. Elle s’habille et habille son mari, en épousant le beau et le nouveau de la mode, et en divorçant d’avec son excessif et son ridicule. S’habiller bien, de telle sorte que ce ne soit ni désuet, ni hasardé, mais discret et flatteur, n’est-ce pas un art entre tous difficile ?.. .. Une cuisinière ? La mienne est hors pair. De sa rascasse au coulis de tomates, poivrons, fenouil et oignons, à sa croustade aux reinettes, humectée de graisse d’oie, qui d’entre vous n’a pas savouré ses merveilles ? Il y a mieux que cuisine de cuisinier, c’est cuisine de cuisinière, et mieux que cuisine de cuisinière, c’est cuisine de Prisca… ..Une ménagère ? Il est de bon ton de décrier et railler les travaux de ménage. Mais qu’un ménage ne soit pas fait, que tout soit partout défraîchi, voilé de poussière, couvert de flocons, taché, graisseux, au point qu’on ne sait plus où s’adosser ni où s’asseoir, et la souillure souille la femme et le mari, injurie la famille et les amis. Ici tout brille et étincelle comme un Palais des Glaces. La propreté et la netteté d’un appartement honore la famille et les amis… .. Amante et maîtresse ? Laissons le lit dans la nuit obscure qui est la sienne ! Je dirai simplement qu’elle y est maîtresse-servante autant que servante-maîtresse, comme elle l’est partout ailleurs. Comme Prisca fait bien une chose, elle fait bien toute chose… ..Si la femme de la Bible est la femme parfaite, Prisca est la femme plus que parfaite. (Navarre lève la main)

Navarre.- Stop ! Les 5 minutes sont passées. Plus un mot.

Henri.- Je me tais.(il lève son verre) Je propose que nous buvions au parangon des femmes.

Navarre.-(prenant le verre de champagne de Prisca et appelant) Prisca. Entre Prisca.

2.

Tout le monde lève le verre vers elle.

Prisca.- (laissant son verre bas, et fusillant Henri du regard) Toujours à tout gâcher. Toujours à tout galvauder. Toujours à en rajouter et renchérir. Toujours à faire des discours.Tu veux nous porter la guigne?

Navarre.- (à Prisca) Le cynisme a en ce moment une cote d’enfer.Plus on le loue, plus il se répand. Il est temps que la bonté soit à son tour à la mode. Mon gendre a raison de vouloir lui donner la cote.

Emeline.- La beauté cachée est la plus belle, comme sont les plus beaux les trésors cachés. Bonté suprême est celle qui se nie.

Mme Navarre.- On humiliait l’humilité. Que l’humilité humblement triomphe de l’arrogance!

Prisca.- (les larmes aux yeux) Vous voulez à tout prix plomber mon cercueil ? Suivre mon convoi funèbre? Me rendre les derniers devoirs? .. .. Vous ne comprenez pas ? Vos yeux sur moi, vos paroles sur moi, c’est ce qui me tue. Me donner la 1ère place, c’est me dire : nous ne t’aimions pas comme tu étais. Le seul honneur que vous puissiez me faire, le seul amour que vous puissiez me porter, c’est de me laisser où j’étais, dans votre ombre. Mon bonheur est de vous servir et de vous aimer : laissez-moi mon service et mon amour ! J’ai choisi ma meilleure place, la dernière, aimez-moi, ne me l’ôtez pas !. ..(levant son verre) Mon mari a porté son toast à sa femme : sa femme porte son toast à son tour à son mari… ..(levant son verre) Levons notre verre, mes chers, à notre inventeur, notre créateur ! Avant lui, nous étions tintamarre discordant. Il arrive, et voilà que chacun trouve sa juste et mélodieuse voix, et notre choeur son unisson et son harmonie.A Henri.

Henri.- Non. Non. S’il vous plaît. (il lève son verre) A tous !

Tous.- (levant leur verre) A tous ! (Ils boivent)

Prisca.- Mon four ! Pourvu que ce ne soit pas brûlé ! Elle sort en courant.

Henri.- A table, mes amis ! Menu : cassoulet ! Non celui de Carcassonne, ni celui de Castelnaudary, ni celui de Toulouse, mais celui de Prisca : cuissots d’oie confits, porc frais, jarret de porc, couennes fraîches, épaules d’agneau, saucisses de Toulouse. Entre Prisca à pas pressés, portant la terrine fumante, et la posant à table.

Prisca.- Il y a une chose qu’il faut apaiser et calmer avant tout, mes chers, c’est l’appétit.

Tous applaudissent et se mettent à table.


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