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5. La revanche de la vieille fille [théâtre]

 

Acte4 

1.

 

Salon des Navarre. Plein été. Entrent Navarre en short, maillot de corps et nu-pieds, et Henri.

Navarre.- Vous agitez le drapeau blanc. Vous venez parlementer.

Henri.- (stupéfait de la tenue de Navarre, à part) Je me fais annoncer. J’arrive en grand uniforme, décorations en barrette, galons sur l’épaule. Et lui, en tenue d’Adam, arbore ses simples breloques naturelles. Quelle n’aurait pas été sa mise, si j’étais venu à l’improviste.

Navarre.- (s’asseyant sur le transat) Votre bouche béante et vos yeux ronds trahissent que ma tenue vous offusque. Figurez-vous que je m’en soucie comme de ma première chemise. C’est moi qui souffre de cette chaleur étouffante, pas un autre. Je lutte contre ce fléau de la canicule en usant d’armes adéquates, c’est à dire en n’offrant à la chaleur aucun traître dans mon camp. Que ceux qui ne sont pas contents de ma stratégie me proposent un autre plan de bataille… ..(s’allongeant) Vous, qui êtes un tel amoureux de la vérité, vous devriez être ravi de mon naturel. Par mon témoignage je témoigne hautement de l’oeuvre de Dame Nature. Je proclame haut et fort comme elle me fait.(riant jusqu’aux oreilles) 69 ans, tel est l’homme. Avouez que ce n’est pas spécialement ragoûtant. Si vous voulez à tout prix un responsable, il faut vous adresser (montrant du pouce le plafond) aux instances supérieures. Moi, je ne suis qu’aux ordres. Je ne suis fautif de ce que je suis en rien… .. C’est dire si je me soucie, Monsieur Willingen, si votre grand-mère fait du vélo. .. .. Je vous écoute.

Henri.- (à part) Il me laisse debout, comme une lampe à pied. S’il croit qu’il n’aura plus qu’à se renverser en arrière et tirer le cordonnet, pour faire la lumière, il se trompe… (il prend une chaise, et surveillé sous le bras par Navarre, l’approche du transat, s’assied, patiente un moment) .. Monsieur Navarre.

Navarre.- Monsieur Willingen.

Henri.- Vous prenant pour modèle, je n’habillerai pas ma question d’un costume des grands jours, mais la vêtirai simplement d’un petit short anglais de verbe et d’un maillot de corps de complément.

Navarre.- (à part) J’ai comme l’impression, quoiqu’assez floue, qu’il se moque de moi, avec son short anglais de verbe et son maillot de corps de complément.

Henri.- (s’élançant) Monsieur. En deux mots comme en mille, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille Prisca.

Navarre.- Enfin. Ce n’est pas trop tôt.

Henri.- Comment ? Ce n’est pas trop tôt ?

Navarre.- Vous avez déjà pris la suite et la fin, c’est bien le moment de demander le début.

Henri.- Je vous demande pardon. La suite et la fin ne vous appartenaient pas.

Navarre.- (à part) Il réplique sec. Je me connais, je ne trouverai pas la réplique avant demain. (haut) Je vous dame le pion. J’ôte à ma réponse même son maillot et son short, et vous la donne toute nue!.. .. C’est : oui.

Henri.- Quoi, c’est oui ?

Navarre.- Oui, quoi : Je vous la donne.

Henri.- Tout de go ? Quelqu’un entre dans votre magasin, vous demande votre fille, vous la sortez de sous le comptoir, et, splatch, elle est à lui. Vendue emportée… .. On pourrait croire qu’un père aimé de sa fille comme vous, ne se la serait laissé arracher qu’à grand peine, mais pas du tout. (il se lève) Mon petit paquet sous le bras, Monsieur l’épicier, je vous souhaite le bonjour. (il va pour sortir)

Navarre.- Hep hep hep !

Henri.- Quoi hep hep hep ?

Navarre.- Il n’y a rien de fait. (il lui indique la chaise)

Henri.- (revenant s’asseoir) Vous revenez sur votre oui ?

Navarre.- Grands dieux, non. Même avec son ticket de caisse, je ne la reprendrai pas. Donné, c’est donné, ventre boutonné. Mais je refuse de faire l’affaire en topant la main, comme lorsqu’on vend une vache. J’entends que nous donnions à notre marché, la bonne et due forme d’un contrat.

Henri.- Un contrat ? Pas de contrat. C’est bon pour ces friponnes d’assurances, avec leurs clauses en petits caractères, de nullité, de déchéance et d’exclusion. Pas pour un mariage.

Navarre.- Vous ne voulez pas de dot ?

Henri.- Une dot en plus de Prisca ? Vous la considérez comme un abonnement difficile à placer, pour que vous offriez un réveil en plus ? Rougissez de vous.

Navarre.- (tout heureux) Par Saint Antoine, savez-vous ? Vous me renversez la vapeur. Je vous imaginais chicaneur, coupeur de cheveux en 4, chercheur de poux dans les têtes, prêt à me saisir l’huissier, m’introduire une procédure, me saisir mes biens, et m’envoyer en maison de retraite. Et je vous découvre le coeur généreux, l’âme magnifique. Ah. Vous me plaisez. Vous êtes un primitif comme on n’en fait plus. (Il lui donne une claque sur la cuisse)

Henri.- (à part) Ce joueur de pelote lance bien haut sa balle. Il me faut au plus vite lui rabaisser la trajectoire. (haut) Et vous, savez-vous, vous ne faites vraiment pas de manières. (il lève la main pour frapper Navarre sur la cuisse, voit qu’elle est nue, cherche l’épaule pour le frapper, voit qu’elle est nue aussi, se résout pour finir à toucher la bretelle du maillot de deux doigts, puis se lève) J’ai ce que je voulais. Adieu.(il va pour sortir)

Navarre.- Hep hep hep !.. .. Que vous soyez large sur vos droits vous honore, mais vous n’aurez pas moins à honneur d’être aussi strict sur les droits de Prisca.

Henri.- Certainement. (Il revient s’asseoir)

Navarre.- Savez-vous que nous ne connaissons rien de vous ? Poilu comme vous êtes, vous n’êtes pourtant pas né nu de l’onde, comme Vénus. Vous n’êtes pas né de personne. Sur vos photos de famille, il y a des gens autour de vous.

Henri.- Certainement. De mon côté, il y a un père, une mère, deux soeurs, un frère. Mon grand-père, mon père et moi sommes Alsaciens… .. Mon arrière-grand-père était allemand. Vous alliez dire?

Navarre.- Rien.

Henri.- Quand je vous ai dit que mon arrière-grand-père était allemand, vous êtes resté un instant bouche bée.

Navarre.- De quoi aurais-je béé la bouche, je vous prie ?

Henri.- De ce que mon arrière-grand-père fût allemand.

Navarre.- Figurez-vous que je m’en fiche comme de l’an 40. J’ai béé la bouche de ce que vous souligniez la nationalité de votre arrière-grand-père d’un gros trait au crayon rouge… .. Est-ce que je vous jette au nez que l’arrière-arrière-grand-père de ma femme était polonais ? Dans la potée, qui va clabauder qu’au plat de côtes de mouton, on ajoute de l’épaule de veau, ou du lard de cochon, ou du poireau ou du navet ? Quand un de nos premiers ministres nous a débuché des noires forêts de la Silésie orientale, et un autre déboulé des hauts plateaux arides de l’Anatolie occidentale, pourquoi vitupèrerais contre un contribuable, qui a passé le Rhin ? Avez-vous la tête en forme de casque à pointe ? Jujotez-vous les ch?. .. Ce qui m’intéresse dans les articles, ce n’est pas leur origine, c’est leur qualité et leur prix. En population aussi, Monsieur Willingen, nous vivons en économie de marché… .. Ce chapître fini, passons au suivant. Navarre entend une mouche, la cherche des yeux, des yeux l’attrape, des yeux ne la quitte plus. Je vous suis. Précédez-moi. Allez. Allez. La mouche s’est posée sur la lampe. Sans la quitter des yeux, Navarre saisit, en aveugle, sous le transat une tapette, se lève du transat, grimpe sur un tabouret.

Henri.- (à part) France, mère des arts. Patrie du bon goût. Capitale de l’élégance. Navarre tape la mouche d’un coup sec, descend de l’escabeau, ramasse la mouche avec la tapette, la jette dans la corbeille, repose la tapette sous le transat, et se rallonge sur le transat.

Henri.- (à part) Après de tels hauts faits, il n’y a plus qu’à se retirer dans son village natal et écrire ses mémoires. (se levant) Monsieur. J’ai l’honneur de vous informer, qu’après des minutes aussi bien remplies, je fais valoir mes droits à la retraite. (il va pour sortir, mais Navarre le retient par le pantalon)

Navarre.- C’est la mouche qui vous fait prendre la mouche ?.. ..Aussi qu’aviez-vous à vous taire ? J’étais tout yeux à la mouche, mais à vous j’étais tout oreilles. Et elles avaient beau se tendre, vous ne leur donniez rien à entendre. .. .. Allez-y. Je suis tout ouïes. .. .. Vos pères ont été et n’ont plus été, ce qui est de leur nature mortelle. Passons à ce qui subsiste, qui est immortel, le patrimoine. .. Asseyez-vous…Alors, que vous a laissé votre père ?

Henri.- D’un mot : rien.

Navarre.- Comment rien ? De nos jours ?

Henri.- Pas même la terre d’un pot de fleurs. Mon père n’est pas trépassé.

Navarre.- Ah. Dommage. Que je regrette. Croyez que je compatis. Toutes mes condoléances… .. Notez. Vous n’y perdez rien. Votre héritage est, somme toute, placé. C’est en somme une assurance-vie. Et qui sait, peut-être y gagnerez-vous ? Ironie cruelle de la vie, la pierre sera peut-être au plus haut, lorsque votre père sera au plus bas ?.. .. Que voulez-vous que je vous dise ? Ce qui est est. De toute façon, un héritage n’est qu’une rallonge. Quelle est la vraie richesse d’un homme ? Son emploi et son salaire. Mes renseignements généraux m’ont rapporté que vous êtes chargé de recherche?

Henri.- Ils ne vous ont pas trompé.

Navarre.- Et donc, fonctionnaire… .. Ah ! Fonctionnaire. De l’entrée à la sortie, tout le trajet d’un coup d’oeil. On peut même calculer la moyenne horaire. Un futur qui a un futur assuré, voilà ce qui comble un père.

Henri.- Pardonnez-moi. Vos renseignements généraux ont eu la fourchette un peu large. Les chargés de recherche comme moi, ne sont que des fonctionnaires d’emprunt, parce qu’ils sont contrat d’un an renouvelable.

Navarre.- Allons bon. Que voulez-vous. Nous nous en contenterons, au moins, pendant un an… .. Je suppose que votre salaire est convenable.

Henri.- Est-ce une question comptable ?

Navarre.- Si vous voulez.

Henri.- A cette question comptable, dois-je répondre par des chiffres ?

Navarre.- Si vous voulez bien.

Henri.- Sachez, Monsieur, que je suis au 6ième echelon de l’échelle D1 du groupe 1 de la fonction publique, que mon indice nouveau majoré est de 359 depuis 13 mois et 17 jours. Si j’avais fait connaissance de Mademoiselle votre fille, il y a 13 mois et 18 jours, je n’aurais été qu’au 5ième échelon de la même échelle du même groupe, et mon indice nouveau majoré n’aurait été que de 350. Par contre, si j’avais fait la connaissance de votre fille dans 16 mois et 13 jours, et si j’avais passé, à cette date, à l’ancienneté, j’aurais été déjà au 7ième échelon et mon indice majoré aurait été de 373.

Navarre.- Qu’avez-vous à me faire monter et descendre vos échelons à toute vitesse, comme une grenouille dans son bocal? Vous me donnez le tournis.

Henri.- Vous souhaitiez que je vous fasse visiter ma situation. Je vous l’ai fait visiter de la cave au grenier.

avarre.- On ne peut pas dire que vous ne l’avez pas fait dans la transparence. C’est vrai… .. Passons à vos appartements. Savez-vous qu’on ne connaît même pas votre état-civil ? Vous nous tombez comme un parachutiste, et on ignore tout des armées que vous amenez par derrière.

Henri.- Votre sollicitude paternelle est légitime. Veuillez procéder à l’interrogatoire.

Navarre.- J’ai tout un formulaire de questions qui s’enchaînent les unes aux autres, comme des chaînons à une chaîne… .. Tout d’abord. Tout d’abord, êtes-vous ou avez-vous été déjà marié ? Si oui, combien de fois ? Avez-vous divorcé ? Si oui, combien de fois? Avez-vous des enfants ? Si oui, à combien d’unités se monte leur piaillante petite troupe ? Si oui à la première question et oui à la dernière, payez-vous des pensions alimentaires? Si oui, de combien et à qui ?.. .. Autre chose. Payez-vous des traites ? Si oui, de quel montant et de quelle durée? Avez-vous des dettes ? Si oui, de quel montant, et à quelle échéance ?.. D’autre part. Avez-vous un casier judiciaire ? Si oui, vous voudrez bien m’en fournir un extrait. .. .. Enfin, jouez-vous ? Si oui, pour combien ?.. .. Tels sont les légitimes renseignements que tout père responsable aimerait connaître de son futur gendre.

Henri.- Je répondrai dans l’ordre, point par point… .. Si j’ai ou ai eu des femmes ? Elles n’ont, hélas, toutes été que de passage : à peine ont-elles eu le temps de défaire leurs bagages, ce qui fait qu’elles n’ont même pas eu le temps de mettre leur nom sur la sonnette. .. Si j’ai des enfants ? Pour être franc, je l’ignore. Ce dont je suis sûr, c’est que je n’ai jamais rien fait qui fasse que je n’en ai pas fait. Sur le demi-milliard de vaillants petits vibrions, qui à chaque assaut, attaquaient les redoutes, il n’est pas impossible qu’il y en ait eu l’un ou l’autre assez vif et gaillard, pour y pénétrer par une poterne basse. Mais s’il l’a fait, il ne me l’a pas dit, et je n’en ai rien su. Comprenez qu’il est difficile de reconnaître quelqu’un qu’on ne connaît pas… .. Si j’ai des traites, des dettes ? Aucune. .. .. Mon casier judiciaire est vierge, mon permis a tous ses points.

Navarre.- (ironique) Vous n’avez jamais commis d’infraction au code de la route ?

Henri.- Jamais.

Navarre.- (rieur) Ne me dites pas que vous ne savez pas, sur votre trajet, dans quel chemin creux les gendarmes posent leur radar !

Henri.- Si. Je le sais.

Navarre.- Ne me dites pas que, lorsqu’il est sûr de ne pas être pris, votre pied ne se laisse pas aller.

Henri.- Le code de la route oblige tous les usagers à respecter tous les panneaux. Il n’y a d’exception que pour les véhicules prioritaires.

Navarre.- Ne me récitez pas votre code de la route. Nous savons tous cela. (clignant de l’oeil) Mon fils. Déchargez votre conscience de vos peccadilles. Le secret de la confession vous couvre. Combien de fois, mon fils ?

Henri.- Même pour flatter vos défaillances, je ne travestirai pas la vérité. Je prends les articles du code la route pour articles de foi. C’est sur d’autres fronts que se porte ma rébellion.

Navarre.- Savez-vous que vous n’êtes pas drôle ? On ne doit pas rire tous les jours avec vous.

Henri.- Si les contraventions au code de la route vous font rire, vos sujets de rire me paraissent curieusement cantonnés… .. Permettez. J’allume mon clignotant, déboîte, poursuis ma route… .. Si je joue? Je joue et j’ai joué au : ping-pong, pétanque, échecs, scrabble, moulin, dames, petits chevaux, alma, bataille navale, morpion, bridge, rami, crapette, barbu, huit américain, bataille, belotte, tarot: à ce dernier jeu, avec mes collègues, nous jouons une fois par semaine, à un centime le point, et nous versons nos gains dans une cagnotte.

Navarre.- Parlons à présent de votre apport à la communauté conjugale.. ..Vous n’êtes pas une Pierre Qui Roule, mon gendre. Vous êtes immobilisé à une place. Vous devez avoir amassé de la mousse. .. ..Ne me dites pas, qu’en bon petit écureuil, pendant la jolie saison de votre célibat, vous n’avez pas amassé dans les trous des troncs d’arbres et de roches, des graines, des fruits, des champignons, des insectes. Vous avez bien souscrit un plan d’épargne logement queconque.

Henri.- Vous voulez la liste de mes biens ?

Navarre.- Si ça ne vous dérange pas trop.

Henri.- Si. Ca me dérange trop. Mais ça me dérange beaucoup moins, quand je pense aux yeux que vous ferez, lorsqu’ils auront sous eux la liste. Or ça donc ! Immeubles par moi possédés, dont je suis dûment propriétaire et dont j’use, jouis et dispose, en terres et en bâtiments, c’est à dire du terrain à bâtir, du parpaing, du moellon, de la brique, du béton, soit neuf soit vieux. Etat : néant.(riant jusqu’aux oreilles) Désolé ! Ravi ! Je n’ai pas un caillou.. ..Meubles ! Du plus grand au plus petit et du dehors au dedans, j’ai : item, une 2 CV de 15 ans d’âge, devenue avec le temps voiture à pédales, parce que, le plancher effrité par la rouille, ayant cédé, si les pieds veulent se poser par terre, ils doivent pédaler sur l’asphalte ; item, une table en panneaux de particules décor charme, plus quatre chaises en pin teinté hêtre articles 1er prix ; item deux couverts et deux casseroles en inox, tout à fait émouvantes, parce que toutes cabossées et entartrées ; item, trois draps, dont deux titulaires et un remplaçant ; item, du linge de corps, de la chemise, du pantalon, du linge de toilette, en double exemplaire, chacun effectuant son service à mi-temps ; item, une cravate, une, de couleur noire, multicarte, valable pour baptêmes, mariages, enterrements, demandes en mariage, visites à l’inspecteur des impôts, présentement en service ; item un pull-over de laine épais, tricoté par ma tante Marie-Thérèse, tout à fait touchant parce que dans un état de démaillage avancé ; item, un sommier à ressort, un matelas de crin de 180, plus une couette garnie de mousse de polyuréthane, articles de braderie ; item, une boîte métallique à outils, rouillée dans le fond, garnie d’un assortiment d’outils d’usage courant, de la clé de 12 à la scie égoïne de 51 ; item, enfin, oeuvre d’art, qui m’est plus précieuse que la prunelle de mes yeux, un tableau à l’huile « les marguerites fanées », peinte par mon cousin le peintre. .. Tel est mon apport complet en meubles et immeubles à la communauté conjugale… .. Quant à mes revenus, ils consistent, et c’est là ma gloire et mon soutien, en mon seul salaire, qui décompte fait des cotisations Sécurité Sociale, Mutuelle, CSG, se monte ou descend, selon que l’on se place de mon point ou du vôtre, à 8 243 francs.

Navarre.- Vous dites le peu pour taire le beaucoup. Qui aujourd’hui n’a pas de titres en dépôt dans une banque ?

Henri.- Des titres ? J’ai ! J’ai ! (Il sort son portefeuille, l’ouvre) Trois titres au porteur : id est trois timbres-postes auto-collants, de valeur chacun 3 francs. Je vous informe que je compte prendre quelques risques et investir sous peu dans un nouveau carnet.

Navarre.- Et en espèces ? Vous ne parlez pas des espèces. Qui n’a pas dans une de ses chaussettes son petit bas de laine ?

Henri.- En espèces ? Monsieur le guichetier ! Au centime près. (Il sort son porte-monnaie) Pour finir la semaine, il me reste, en billets 250, en pièces 294 francs et 40 centimes. Pour finir le mois, (il sort son chéquier) , décompte fait de la note d’électricité qui sera prélevée le 25, il me reste 47O francs 81 centimes. Je n’ai rien ni sur un compte de dépôt, ni sous le matelas, ni dans une boîte en fer-blanc, ni dans un tiroir, ni dans un gant de toilette… Ai-je bien compté vos petits sous sur vos petits doigts? .. .. N’avez-vous pas honte de fouiller les fonds de poches de vos prétendants ? Au lieu de baisser les yeux si bas, ne pouvez-vous les lever et regarder un peu plus haut ?

Navarre.- Quel compte de mes comptes me comptez-vous ? De quel droit jugez-vous de ce dont je veux juger de vous, pour ma fille?

Henri.- Si j’étais l’auteur d’une telle oeuvre d’art que votre fille, et qu’il était question de la confier à quelqu’un, je ne palperais pas le portefeuille, j’ausculterais la poitrine, dessous… .. A votre place, je rougirais d’adjuger ma fille au mieux disant, comme un commissaire-priseur.

Navarre.- Je mesure, figurez-vous, mon gendre à l’étalon que je me suis choisi. Il est du devoir d’un père de s’assurer que sa fille ne traîne pas derrière elle un traîne-misère.

Henri.- Il est du devoir d’un père de ne s’assurer que d’une chose, c’est que d’honneur son gendre ne soit pas démuni.

Navarre.- (bouillant, se retenant) Ecoutez, mon petit père. Je suis réputé, à la Ville, pour avoir la suspension la plus souple, capable d’amortir les nids de poule les plus acariâtres. Mais votre chemin à vous est si peu carrossable que vous finirez par me casser les amortisseurs… .. Le coeur de ma fille loge au plus secret de ses appartement privés. Je ne suis pas un huissier de ministère ni un répondeur téléphonique pour filtrer ses entrées. Elle accueille qui lui plaît. Les revenus de mon gendre, par contre, relève des communs, et je prétends y avoir accès.

Henri.- Je bénis le ciel que vous ne soyez pas à ma place et moi à la vôtre. A entendre vos préoccupations, je me rongerais les sangs à l’idée de vous donner ma chair et mon sang. .. .. (se dominant) Vous pouvez être heureux, cher Monsieur, que je sois décidé à avaler de vous, quoiqu’en m’aidant d’un verre d’eau, les navets les plus amers. Vous avez de la chance que pour votre fille, je sois prêt à tout vous céder, et tout vous concéder.

Navarre.- Que chantez-vous là ? Que me cédez-vous et que me concédez-vous ?

Henri.- (ne se dominant plus) Comment ? Depuis une heure, sur votre table de dissection, vous me disséquez vivant, vous séparez méthodiquement, d’un scalpel inhumain toutes les parties de mon anatomie, me disjoignez morceau après morceau, m’étudiez en coupes à votre microscope, et je devrais être ravi, comme si vous m’asseyiez à droite du Père, parmi les choeurs des séraphins, des chérubins et des trônes ?.. .. Vous hésitez à me donner votre fille, parce que je suis sous contrat d’un an renouvelable, et que je ne suis qu’au 6ième échelon de l’échelle D1 du 1er groupe, et je devrais être au 7ième ciel que Monsieur le Directeur des Jardins et des Cimetières, daigne de son balcon de l’Hôtel de Ville, abaisser un regard condescendant sur mon pékin dans la foule ?

Navarre.- (piqué à son tour) Soyez certain, Monsieur, que si vous étiez démuni de tout moyen d’existence, je ne vous donnerais pas Prisca.

Henri.- Quelle hauteur de vue ! Quelle élévation de pensée ! Voilà l’étalon dont vous mesurez l’homme ? Il gagne ? Il a un emploi ? Le voilà du limon de la terre, façonné d’une forme. Gagne-t-il bien? A-t-il un bon emploi ? Une haleine s’insuffle dans ses narines. Gagne-t-il très bien ? A-t-il un très bon emploi ? Il se lève et il marche… ..Du jour au lendemain, je serais privé de ma place? Aussi sec, il me priverait de sa fille. Si, non de mon fait, mais du fait du budget, j’étais mis à pied ? Illico, il me mettrait à pied de Prisca. Telle est la loi de fer du libéralisme paternel.

Navarre.-(ne se dominant plus) Mais c’est le feu de l’enfer que cet homme-là !..(bouillant, se retenant) ..Ecoutez, mon vieux !.. .. J’ai travaillé toute ma vie à me refroidir et me congeler le sang, que par nature j’ai bouillant, et voilà que, diable en personne, vous me chauffez la casserole à grand feu. .. (se dominant) Ecoutez, mon vieux. Le souci d’un père est sa fille. Est-ce que vous en convenez?

Henri.- A son âge ?

Navarre.- Il fallait que ça vienne. Son âge. Vous allez me signaler son âge comme un vice caché… .. S’il vous plaît, excusez-moi. Mais son âge était visible de loin. Vous avez parfaitement pu le constater quand vous en avez pris possession. Et apparemment vous n’avez pas considéré ma fille comme impropre à l’usage. .. .. Un père qui a pour fille une Prisca a pour premier devoir de défendre sa fille contre sa propre infinie bonté. Elle est toujours prête à se perdre pour sauver les voyageurs perdus. Si son père ne la protège pas d’elle-même, qui le fera ?

Henri.- Si j’avais comme vous le souci de ma fille, vous savez ce que je ferais ? Je lui choisirais pour mari un directeur quelconque, obéissant et soumis, qui, grâce à ses flatteries et ses courbettes, a eu toutes ses promotions au grand choix, et culmine à 40 ans au 11ième échelon hors classe. C’est à lui que je donnerais la préférence.

Navarre.-(ne se dominant plus) Qui vous parle d’un directeur au 11ième échelon hors classe ? Vous croyez que ça se trouve sous le pas d’un cheval ? Je prends ce qui s’offre, figurez-vous, même si c’est un rossard… (bouillant, se retenant) ..Savez-vous, mon petit vieux, que toute ma vie, je me suis discipliné à m’assouplir l’échine, courber la tête, fléchir le genou, m’aplatir, ramper, et qu’avec vous, je me redresse, me hausse du col, relève le front, monte sur les talons! Jusqu’à ma voix ! Je l’étouffais, elle n’était plus que marmottement laudateur, murmure approbateur, silence révérencieux. Vous me la haussez ! Vous me l’enflez ! Vous me la gonflez! Je crie, je tempête, je tonitrue ! Je me conduis exactement comme je vous reprochais de vous conduire ! Je fais le Monsieur qui prend la mouche ! Vous êtes un poison, Monsieur ! Je transpire votre sueur empoisonnée par tous mes pores ! Vous me rendez malade !. .. (se dominant) .. Permettez que j’ôte ma casserole de votre feu un instant, je crains d’attacher et de brûler. Navarre s’écarte et va plus loin, pour retoruver un peu de calme.

Henri.- (à part) Pour Prisca, contrôle ! Pour Prisca, maîtrise de soi ! (se dominant avec peine, il va à Navarre) Monsieur ! Voyez ! Quoiqu’avec une peine incommensurable je me domine. (il avance plus loin) .. Je signe tout. Quel régime matrimonial a votre préférence ? Régime communautaire? Communauté universelle, communauté de meubles et d’acquêts, communauté réduite aux acquêts ? Ou régime séparatiste ? Votre choix sera le mien. Navarre regarde Henri d’un oeil soupçonneux.A la porte, soudain, sont frappés de forts coups redoublés.

Navarre.- (explosant) Quel satané diable torture une porte innocente?

Entre de Serres, timide et craintif, portant une gouttière de 25 en PVC de 2m.

2.

Navarre.- (tout doux) Monsieur de Serres. Mille pardons. Je croyais que c’était quelqu’un d’autre. Heureuse surprise, c’était vous. A la place du visage sévère de la surveillante en chef, apparaît l’aimable figure d’un camarade… .. Cher monsieur de Serres. Avez vous pu reconstituer vos forces épuisées ? De Serres fait la grimace, ouvre la bouche, souffle par à coups.

Navarre.- Le vin n’était pas bon ?

De Serres.- (soufflant) Rah. Pour un peu, j’aurais manqué l’évier. .. .. Bouchonné.

Navarre.- Vous avez joué de malchance. La semaine dernière, nous avons bu une bouteille de la même cuvée. Il était passable… ..Mon pâté de campagne au moins a trouvé grâce à vos yeux ?

De Serres.- (entrouvrant la bouche) Raw. Je l’avais à peine en bouche que je l’ai laissé tomber dans l’assiette… .. Moisi.

Navarre.- Ils auront de mes nouvelles : je l’ai reçu il y a trois jours. .. ..(allant pour sortir) Je m’en vais , de ce pas, me racheter d’une bouteille de derrière les fagots, et d’un bocal de foie gras du Périgord.

De Serres.- (ouvrant la bouche) Vous voulez que je vous serve mon déjeuner de midi à l’envers, avec assiette, verre, couvert et serviette?.. .. Pouah.

Navarre.- Retournez chez vous retrouver vos forces perdues, Monsieur de Serres. Cette journée gâchée par ma faute, chez moi, comptera pour quatre.

De Serres.- Je m’en vais, au contraire, travailler chez vous d’arrache-pied. Qu’est-ce que vous vous imaginez?

Navarre.- Monsieur de Serres. Vous vous faites du mal et vous me faites du mal.

De Serres.- Il faudrait voir à voir. Il faut savoir ce qu’on fait… ..(il va pour sortir, mais ralentit son pas) Qu’est-ce que je voulais dire ?

Navarre.- (désolé, plein d’espoir) Monsieur de Serres.

De Serres.-(s’arrêtant) Je l’avais sur la langue. Ca m’a glissé. (continuant d’aller pour sortir)

Navarre.- (courant l’arrêter) Cherchez, Monsieur de Serres. Ca ne peut être loin… .. De quoi, de qui s’agit-il ? De quelque chose qui équipe une pièce de votre logement? De quelque chose qui équipe le coin d’une pièce de votre logement ? S’agit-il de vous, de quelqu’un des vôtres ?

De Serres.- Ca y est. Mon neveu. Le fils de ma soeur.

Navarre.- Votre neveu. Tenez le bien. Ne le laissez pas échapper. En quoi puis-je être utile à votre cher neveu ?

De Serres.- Et puis non. Ce n’est que mon neveu. (Il continue d’aller)

Navarre.- (le retenant) Comment : que ? Qu’il s’en félicite ! Etre le fils de sa mère, et sa mère la soeur de monsieur de Serres. Qu’il s’en enorgueillisse !.. .. Que lui est-il advenu à votre bien-aimé neveu ?

De Serres.- Rien, justement. Son patron l’a mis à pied.

Navarre.- Son patron s’est accordé la licence de le licencier. Il a osé commettre ce forfait… .. Et de quel prétexte fallacieux a-t-il couvert cette turpitude ?

De Serres.- D’un faux fuyant artificieux. Il a allégué cette pauvre chose, que mon neveu n’arrivait pas à l’heure.

Navarre.- Pour un peu de temps perdu, il lui a fait perdre sa place? Bourreau de patron !

De Serres.- Et mon neveu n’était en rien fautif ! C’est l’être le mieux intentionné du monde. Il n’a qu’un handicap, c’est qu’il n’est pas du matin. A minuit, il réveillé comme nous à midi. A 1 heure du matin, il déploie une énergie d’enfer. Mais à 6 heures du matin, sans qu’il y puisse rien, la lassitude saisit ses jambes, ses paupières s’alourdissent, il pique du nez. .. .. Et, pourtant, ce n’est pas faute d’essayer de renverser la vapeur. Chaque nuit, pour couper à ses forces l’herbe sous le pied, il se dépense dans les plus violents exercices de contraction, d’extension, de flexion, de marche, de course, de saut. Chaque nuit, il pratique le sport le plus complet qui soit : la danse. Dès 9 heures, le soir, il est en boîte… ..Mais qui penserait les forces d’un jeune homme inépuisables ? Plus il se dépense, plus il tient bon. On dirait que ses exercices physiques ont valeur d’entraînement. Si bien que plus ça va, moins ça va… .. Croyez-vous que son patron lui en ait tenu compte ? « Vous venez en retard ? Venez donc en retard tout à fait, mon jeune ami. Vous venez chaque jour après l’entrée ? Arrivez donc après la sortie. ».. .. Et allez donc.

Navarre.- Patrons dénaturés ! Ils voudraient tous que les jeunes soient, jeunes, comme eux sont, vieux. Durs, froids, acharnés au travail et au gain… .. Laissez-moi deviner. Je parie que votre neveu travaillait dans le privé.

De Serres.- Pari gagné… .. Il travaillait dans le privé.

Navarre.- Je le savais.. .. Grâces vous soient rendues, Monsieur de Serres. Vous vous êtes adressé à la bonne personne… .. Une administration publique fera justice de l’injustice d’une entreprise privée.. .. Monsieur de Serres, que votre neveu se considère comme embauché par la Municipalité ! Qu’il se présente, demain matin, au service du Personnel! J’aurai donné mes instructions. (De Serres se tait) .. ..Ca ne va pas ?

De Serres.- (faisant la grimace) Vous savez. Une place à la Ville. C’est pas la gloire.. Pour vivre à peu près comme tout le monde, (il montre la gouttière) vous n’ignorez pas qu’on est obligé de faire des extras.

Navarre.- Vu ! Compris ! Je lui inclus les extras dans sa journée. Je lui donne une place à indemnités… ..(De Serres se tait) Ca ne va pas?

De Serres.- (faisant la grimace) Vous savez. Certains travaux. Le nettoiement. La voierie. Toujours à courir, à soulever, soulever, courir. C’est pas le triomphe.

Navarre.- Compris ! Vu ! Je sais la place que je lui donnerai. Il pourra y aller en pantoufles, tellement le travail sera de tout repos. Si, même, être présent lui pèse, il aura liberté de s’absenter… ..(De Serres se tait) Ca ne va pas ?

De Serres.- (faisant la grimace) Vous savez. Tout est dans le chef. Un supérieur teigneux est une pouillerie à lui tout seul.

Navarre.- Vu ! Compris ! Je vois qui je lui donnerai. Son supérieur n’en est pas un tout simplement. Jamais un mot plus haut qu’un autre, quand il en a un. Face à un subalterne, on se demande qui est le supérieur, du supérieur ou du subalterne… ..(De Serres se tait) Que coûte à votre neveu d’essayer ? Disons : la Ville s’engage vis à vis de lui, mais lui ne s’engage pas vis à vis de la Ville .. .. Ca va à présent ?

De Serres.- On peut toujours prendre la Ville à l’essai, que voulez-vous.

Navarre.- Que vous êtes bon et généreux, Monsieur de Serres. .. ..Voulez-vous dire à votre affectionné neveu qu’il se présente demain matin à 7 heures, au Service du Personnel ?.. ..(de Serres se tait) .. .. Pas 7 pardon ! 11 ! 11 !.. .. (de Serres se tait).. ..Pardon ! Où ai-je la tête? A l’heure qu’il voudra… ..(de Serres se tait ) .. ..Ou après-demain. Ou le jour qu’il voudra. Disons cependant qu’il sera payé à partir d’aujourd’hui, puisque c’est d’aujourd’hui que court son engagement. .. .. Ca vous convient ?

De Serres.- C’est vous le chef .

Navarre.- C’est moi, le chef. Je l’ordonne. .. .. Que je vous sais gré de votre obligeance, Monsieur de Serres. De Serres va pour sortir. En passant devant Henri, il s’arrête.

De Serres.- .. ..(observant Henri) Vous lui avez passé un anneau dans le nez, à l’ours ?

Navarre.- Je suis en plein dressage. Je ne désespère pas. Je ne désespère pas.

De Serres.-Je peux assister à la séance ? Cet animal est un vrai cirque.

Navarre.- (montrant la gouttière) Tant de choses ici sont de vous ! Vous êtes ici chez vous. (De Serres va s’asseoir, au fond, pour bien tout voir. A Henri) Alors, mon gendre ? On aligne notre petite affaire devant le peloton? On lui donne le coup de grâce ?

Henri.- On lui donne le coup de grâce.

Navarre.- Que disiez-vous donc que vous aviez ?

Henri.- Je disais que je n’avais rien!

Navarre.- Je reconnais que vous faites preuve d’une grande franchise. Vous me direz : il est facile d’être franc quand on n’a pas le sou. Vous me direz aussi : peut-être devrait-on souhaiter de votre part plus d’obscurité, parce que cela trahirait davantage de fonds, tellement fonds et transparence vont peu de pair… .. Enfin! Que voulez-vous ? Quand il n’y a pas d’argent, on a toujours une ressource : se faire une philosophie.

Henri.- (se levant) J’ai accompli ma peine. Permettez qu’à votre écrou je récupère le contenu de mes poches, et que je m’élargisse.(il va pour sortir)

Navarre.- Hep hep hep !

Henri.- Quoi hep hep hep ? (Navarre lui fait signe de revenir)

Navarre.- Nous n’avons parlé que de votre moitié. Nous savons ce que vous mettez au pot. Sachez maintenant ce que met au pot ma fille. .. .. Mon apport à votre communauté conjugale sera la même que mon apport à la communauté conjugale de Ludovic et d’Emeline, soit 5 millions.

Henri.- Combien ?

Navarre.- 5 millions.

Henri.- Anciens ? Navarre.- Nouveaux.

Henri.- Aucun homme honnête ne peut épargner une somme pareille.

Navarre.- Ah. Retirez vos paroles, ou je fais appel à Maître Cox.

Henri.- Moi, votre gendre et vivant, volés ou gagnés, jamais vos cinq millions ne seront recelés par ma femme ou par moi.

Navarre.- Forfanteries ! Gasconnades ! Si vous repoussez mon argent, la nécessité vous poussera bientôt à ne pas le repousser.

Henri.- La nécessité ne me forcera jamais qu’au nécessaire, à quoi nos deux traitements suffisent.

Navarre.- Et moi je vous dis que de prochaines dépenses creuseront sous vos pas de telles fondrières, qu’il ne vous faudra rien moins que mes fonds pour les combler… ..Vous n’étiez jusqu’à présent, mon petit père, qu’un chien errant de célibataire, un forain à la baraque en plein vent, un routard de la belle étoile. Vous n’aviez à loger, nourrir et vêtir que vous, autant dire un oiseau sur la branche… ..A présent, vous êtes deux. Avec quelle deuxième ! Ma fille. Si vous chérissez Prisca autant que vous le dites, vous voudrez, le jour de ses noces, la fêter aussi chèrement que l’apprécient vos sentiments : la parer superbement des plus riches parures, robe de mariée, bague de platine, rivière de diamants, bracelets d’or, fleurs, gerbes, bouquets, à foison ; la glorifier d’un mariage en majesté, à la basilique Saint-Cernin ; la célébrer d’un cortège en grande pompe, fait du ban et de l’arrière-ban des deux familles, que vous aurez à honneur de loger dans des hôtels de luxe, et véhiculer dans des voitures de maître ; la magnifier d’un repas de noces en gloire, dans un restaurant 3 étoiles. Somptueuse apothéose, vous ne pourrez moins, pour finir, que lui offrir un voyage de noces dans les mers du Sud, sous des ciels de Paradis… .. Tels sont les débours, que dès le jour de vos noces, il vous faudra honorer. Est-ce du maigre filon de votre traitement, que vous extrairez une telle masse d’or ?

Henri.- ..Pour vous, si je comprends, le mariage c’est flonflons et lampions ? Ripaille et goinfrerie ? Futilités et frivolités ? Une telle conception du mariage me surprend de la part d’un homme aussi sérieux. Un mariage, mon beau-père, est-ce faire la bringue, la bamboula, la java ? Que fête-t-on ? Mardi-Gras ? Carnaval ? La quille ?.. .. De toutes les choses saintes de la vie, le mariage n’est-elle la plus sainte ? N’est-ce pas une vie qui dure une vie durant ? D’une dure durée ? D’une éternité de jours ? Faite pour exister toute l’existence ? Cette chose, sacrée, entre toutes, ne mérite-t-elle pas plutôt une veillée d’armes ? Un silence religieux? Une solitude sainte ? De faire retraite monacale, afin qu’en silence, on prépare chair, esprit, âme, à ce nouveau sublime état ? Qu’est-ce que le jour des noces, sinon le premier jour béni d’une bienheureuse vie quotidienne ?.. .. De ce principe, tout s’ensuit. Robe de mariée ? Costume de marié ? Habits de tous les jours. Bague, collier, bracelet, fleurs, gerbes, bouquets ? Un seul bijou, une seule fleur illustrera ce jour illustre : votre fille. Cathédrale, grand-messe ? Simple église de quartier, messe du jour. Restaurant 3 étoiles, ban et arrière-ban d’invités ? Bouchon toulousain, parmi les maçons, les éboueurs, les étudiants, le plat du jour, à une petite table, entre les 2 mariés et les 2 témoins. Un voyage de noces dans les mers du Sud, sous des cieux de Paradis? Le Vrai Paradis, c’est Toulouse, ses places, ses rues. Les vraies mers du Sud, c’est notre chère Garonne. La vie modeste étant la plus parfaite des vies, des noces modestes sont les plus parfaites des noces… .. Notre double salaire suffira à fêter nos noces, comme il suffira ensuite à nous faire vivre.

Navarre.- Au pire. Au pire. Si pour vous, Joyeuses Pâques débutent par Triste-Carême, soit, soit. .. .. Mais il est une chose en quoi vous ne saurez faillir. Si vous voulez perpétuer une famille, vous ne pourrez moins que vouloir la perpétuer par un patrimoine. A assise de chair, il faut assise de pierre. Qui veut fonder une maison, doit, pour cette maison, fonder une maison. Si vous voulez pour domaine une famille, il faut pour ce domaine un domaine. De quel argent, dites-moi, achèterez-vous votre propriété ?

Henri.- Où avez-vous la tête ? Me voyez-vous capitaine d’une compagnie de cailloux ? Commandant d’un bataillon de parpaings ? Veiller chaque matin de ma vie, si tout mon petit monde est bien présent, au rapport? Croyez-vous que je veuille m’attacher un tel boulet au pied ?.. .. Etre planté à jamais dans le même carré de terre, comme un imbécile d’arbre, avec pour seule perspective de mouvement, celui dont le vent voudra bien lentement bercer mon feuillage ? Par la tabatière de la cuisine, subir à jamais l’éternel supplice du même jardin pourri, de la même façade lépreuse ? Je laisse ce tourment aux fous… .. Libre comme l’air, telle est l’ambition suprême. Libre locataire, tel est le luxe suprême. .. .. N’est-ce pas une fameuse illusion, mon beau-père, de croire qu’un carré de terre ou un moellon de pierre vous appartiennent en propre ? Ils sont à vous un peu, peut-être un peu aussi aux vôtres, et après ? Toute propriété n’est-elle pas destinée, tôt ou tard, à être vendue à perte ? Pourquoi l’acheter au prix fort? Chimère que croire que sur terre, nous soyons autre chose que locataires. Soyons locataires tout à fait.

Navarre.- Doctrine ou pas, mon gendre, je virerai ces 5 millions sur le compte de Prisca. Vous en ferez ce que vous voudrez.

Henri.- Faites cela. Le jour même, ou Prisca ou moi, nous les retirerons en espèces, et les poserons sur le premier banc venu.

Navarre.- C’est tout le respect que vous avez pour l’épargne de toute une vie ?

Navarre.- Dois-je révérence à un bas de laine, à des bouts de chandelle ?.. .. Qui comptait sur quelque chose de vous ? Pour qui me prenez-vous pour croire que je comptais que vous me comptiez vos sous ?

Navarre.- Mon cher gendre, soyez un amour, faites-moi une faveur. Hommage d’un père à sa fille, acceptez cette parcelle de ma vie, fruit de mes sueurs et de mes fatigues.

Henri.- Je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces. Je ne suis pas maître de moi. Je n’ai pas mon dessus. Navarre le regarde, rêveur.

De Serres.- (à Navarre) Psst ! Je prends le relais. Passez-moi vos morceaux de sucre !.. .. (à Henri) Dites ? A l’âge de l’estomac dans les talons ? Où on a 4 estomacs comme les ruminants ? Où aucune fortune au monde ne rassasierait votre faim d’achats et votre soif de dépenses ?.. .. (montrant Navarre) Que croyez-vous qu’il en ferait, lui ? Vous le voyez faire son sac et voyager, à l’âge de plier ses affaires? Il n’a plus que quelques pas à faire, et vous voulez l’envoyer aux antipodes ? Dépenser ce qu’il a mis de côté à l’âge où il s’est mis lui-même de côté ? Il a tellement passé sa belle santé à économiser, que pour lui, économiser, c’est bien se porter. C’est dépenser qui le rendrait malade. Vous voulez hâter sa fin ?

Navarre.- Cela tombe sous le sens que le bon sens est du côté de Monsieur de Serres. Quand, vieux, d’argent on a en abondance, on n’a plus guère d’appétit, mais quelle n’est pas votre fringale, quand, jeune, tant on en manque. Vengez-moi de ce temps-là, mon gendre. Laissez-moi subventionner votre âge.

Henri.- Virez-moi un seul franc, le soir même, je le vire à l’Union des Banques Suisses… .. (à de Serres) Vous. Qui a appelé votre ignorance en consultation ? Quelle connaissance avez-vous de l’âge de Monsieur Navarre, je vous prie ? A votre âge, comment pouvez-vous trancher du sien ? Par rapport à votre gamin, vieux papa, vous êtes avancé en âge, mais par rapport à Monsieur Navarre, petit galopin, vous êtes le parfait arriéré. En vieil âge, mon jeunot, vous êtes le retardé complet. Et moi, je vous dis que l’âge patriarcal de Monsieur Navarre est l’âge souverain. Que son intelligence est à son couronnement. Son caractère à la perfection. Personne n’a plus sa tête que lui. C’est à son âge que la vie débute… .. ..Que fait d’ailleurs le petit personnel dans les salons d’apparat ? Le petit personnel est habilité à s’entretenir avec les casseroles, discuter avec les cocottes, s’expliquer avec les poëles. J’ordonne à Madame l’aide-cuisinière d’aller à la cuisine débattre avec la batterie de cuisine.

De Serres.- Ce n’est pas un être humain, cet animal. C’est un porc-épic.

Henri.- (s’approchant de de Serres) Je vous demande pardon ! Qu’est-ce que vous avez dit que j’étais ?

De Serres.- Un porc-épic. Voilà ce que j’ai dit que vous étiez. Et je le répèterai une troisième fois, si la deuxième n’a pas suffi.

Henri.- Vous avez eu tort. C’était le mot de trop… .. Voyez-vous, mon ami, d’un barrage puissant j’ai longtemps arrêté contre vous la masse immense de ma rage. Vous avez eu tort d’ouvrir les vannes. Vous êtes faute que je me déleste. (Il donne à de Serres un soufflet) Silence. De Serres se tient la joue.

De Serres.- (au bout d’un moment) Vous ne faites rien ? .. ..Vous laissez les choses en l’état ? .. .. Pour vous, les choses sont bien comme elles sont ?

Navarre.- Laissez le temps à l’impensable le temps de parvenir à ma pensée, Monsieur de Serres. .. ..(à Henri) Vous avez osé, Monsieur Willingen ce que je n’aurais jamais osé oser. Croyez-vous que je puisse tolérer d’un autre ce que je ne tolère pas de moi ?

Henri.- Monsieur ! Quand une mouche par vols anguleux et crochets, bourdonne sous la lampe, que ce bruit vous agace on ne peut plus, qu’à coups de serviette vous essayez de la chasser, mais qu’elle vous fait la nique impudemment, qu’elle pousse l’effronterie jusqu’à voler sous votre nez, l’insolence jusqu’à se poser sur votre main, comprenez qu’à la fin la rage vous prend et que la main la claque.

Navarre.- Oui, mais vous avez un peu exagéré. Ce n’est pas bien ce que vous avez fait là.

De Serres.- (à Navarre) C’est tout ce que vous lui direz ?.. .. Vous lui faites un peu de morale, vous le grondez un peu du doigt ?.. .. Sa punition se réduit à ça ?

Navarre.- De l’extérieur, Monsieur de Serres, j’ai l’air éteint, c’est à peine si vous voyez un panache de fumée, mais ne vous fiez pas aux apparences, dans les antres, la lave rose bout à gros bouillons… ..Maîtrisant avec sagesse et raison ma colère insensée, retiré dans mon bureau, avec équanimité, Monsieur de Serres, je consulte mon code pénal.

Navarre va et vient, réfléchissant. Entre Prisca.

Navarre.- Prisca ! ..Figure-toi que, chez moi, ici même, au coeur de ma maison, sous mes yeux, à deux pas de moi, certain émigré de l’Est, à Monsieur de Serres, plus qu’un proche, un ami, plus qu’un ami, un intime, que j’aime et que j’estime, sur la joue gauche, avec force, a appliqué sa main droite. Voilà ce qu’a fait certaine personne présente, dont je tairais le nom, mais qui, d’après mes renseignements, serait le concubin de ma fille aînée. Navarre va de côté, réfléchissant. Prisca va à Henri.

Henri.-(à Prisca, expliquant) Avec force : le terme est trop fort. En fait, c’était trois fois rien. C’était à peine un effleurement, qui n’a pas même rougi sa peau. La pointe dont il m’a percé, par contre, m’a pénétré au plus profond de ma chair, m’a fouillé et fourgonné. Il m’a traité de porc-épic.

Navarre.- (avançant) Messieurs. Je rends mon jugement.(à Henri) Monsieur. Votre main hostile m’a rendu votre personne hostile. Au lieu de faire votre connaissance, je fais votre méconnaissance. (Il lui tourne le dos, à de Serres) Monsieur de Serres. Au titre du pretium doloris, je vous alloue des dommages-intérêts, sous forme de journées de congé supplémentaires. Venez. Sortent Navarre et de Serres.

3.

Henri.- (à Prisca) Je suis prêt à passer à ton père beaucoup de choses. Dans la vie, il a dû faire sa fosse septique tout seul. Pour parvenir où il est parvenu, une servilité obligatoire, une flagornerie inéluctable lui ont tout à fait usé le respect humain et l’amour-propre. Je ne peux que lui voter les circonstances atténuantes. Mais qu’en plus de lui, il protège, pour des raisons de prévarication, un homme de bas étage, un parasite éhonté, qui me traite de porc-épic, ceci je peux l’admettre.

Prisca.- .. ..Si Monsieur de Serres retire ce mot de porc-épic, Henri, le tiendras-tu pour quitte ?

Henri.- S’il se fait violence pour revenir sur ce qu’il a dit, je me ferai violence et ferai semblant de ne pas l’avoir entendu.

Prisca.-.. ..En attendant, sauras-tu mettre ta colère en suspens ?

Henri.- Ma colère à ta gentillesse donne sa parole. Quelque boue dont m’éclabousseront au passage les véhicules, je resterai sur mon trottoir, impavide.

Prisca.- Tu le promets ?

Henri.- Je le promets. Sort Prisca.

Henri.- (à part) Comment un suidé, juste apte, par son long museau terminé par une courte trompe appelée groin, à fouiller les sales immondices, peut-il avoir entre ses pattes cette pure goutte d’aube blanche ? N’est-ce pas une perle jetée à un pourceau? Entre Mme Navarre.

Henri.- (à Mme Navarre) Chaude et lumineuse échappée de ciel bleu, qui dissipez les blafards brouillards froids et humides, soyez la bienvenue !

Mme Navarre.- Messagère désolée, hélas ! Porteuse de mauvaise nouvelles ! Ma voix amie a juré, hélas, de se faire le fidèle porte-voix de la voix fâchée de mon mari. Mon mari m’envoie vous faire dire textuellement ceci : la nouvelle recrue est déclarée inapte au service, elle est renvoyée dans ses foyers.

Henri.- Désolé ! Ravi ! Je refuse. J’accueille les flèches de ses sommations, en chantant des hymnes et des cantiques. Langue coupée, pieds et mains tranchés, peau de la tête arrachée, jeté à frire dans les poêles et les chaudrons de ses injonctions, je reste stoïque, imperturbable.

Mme Navarre.- Où mon mari cherche-t-il que vous êtes un homme susceptible ?

Henri.- Je me demande aussi, Madame. Entre Prisca.

Prisca.- Henri. Tu ne m’a pas dit l’exacte vérité. La petite tape n’était pas si petite que ça.

Henri.- A peine plus forte que j’ai dit. Comme le pot était sourd, peut-être ai-je élevé un peu la voix.

Prisca.- Je crois, hélas, que la morale dit vrai : on ne peut contenter tout le monde et son père. (Elle est à deux doigts de fondre en larmes, et se dirige à reculons vers la porte)

Henri.- (le voyant, de la main il lui fait signe d’arrêter de pleurer) .. Stop! Soumission! Fourches caudines ! Canossa ! Je contredirai la morale.J’en fais le voeu. Si ! On peut contenter tout le monde et son père. Je le démontrerai par A plus B. Je me traînerai à ses genoux, pieds nus, en tunique, un cierge à la main. Je serai plat, obséquieux, servile, courtisan. Je l’encenserai de nuages d’encens jusqu’à ce qu’il se pâme. Je le rissolerai si bien à feu doux, qu’il s’en attachera de plaisir. Je mentirai effrontément. Je lui dirai qu’en maillot de corps et en short anglais, il ressemble à un éphèbe grec. Je dirai qu’il a la délicate politesse et les gracieuses manières des courtisans du Grand Siècle. Toutes les contorsions, tous les exercices au sol, s’ils peuvent tarir tes larmes, je les ferai.

Mme Navarre.- Sauf que vous n’accepterez jamais les conditions de mon mari.

Henri.- Vous ne savez pas, Madame, pour Prisca, jusqu’à quel Anapurna de bassesse je peux grimper. Je serai un prix Goncourt de la platitude! Un prix de Rome de la servilité! Un Prix Nobel de l’obséquiosité !

Mme Navarre.- Jamais vous ne vous plierez à ça, Henri.

Henri.-Je relève le défi… .. Dites.

Mme Navarre.- .. .. Mon mari veut que vous présentiez des excuses à Monsieur de Serres.

Henri.-(s’écartant vivement) Plonger devant le maître-nageur ? Jamais. Plutôt un lumbago. Prisca fond en larmes.

Henri.- (faisant signe vivement à Prisca d’arrêter ses larmes) Stop ! Stop ! Platitude! Bassesse ! Avilissement ! Je me hache menu. Je me coupe en dés. Je me mouline en purée.Qu’il en soit fait selon ton bon plaisir ! Je lui présente des excuses. Mais, s’il te plaît, sèche tes larmes ! (Prisca essuie ses yeux. Henri va de ci de là, s’adressant aux portes) Où est l’appelé ? J’intime l’ordre à la bleusaille de se présenter au rapport incontinent.

Prisca.- Malgré ton bon vouloir, tu ne pourras pas te maîtriser.

Henri.- Je garde ma lâcheté sur petit feu, et visse dessus le couvercle à fond. Ma veulerie l’attend de pied ferme. Je serai un pleutre. Je le prouverai. Sort Prisca.

Mme Navarre.- Je vais prévenir mon mari de l’heureuse conclusion de l’affaire. Sort Mme Navarre.

Henri.- (à part) Aurai-je de caractère assez pour ne pas en avoir ?.. .. Henri, pour Prisca ! Pour Prisca, Henri!.. ..(il enfonce ses mains dans les poches) Lorsque la scène est difficile, le mieux est encore de la répéter. (Il place devant lui une chaise) Ce bon Monsieur de Serres ! Ce cher Monsieur de Serres ! Cet affectionné Monsieur de Serres ! En réparation du geste malencontreux que ma main a eu contre votre joue, veuillez recevoir (il donne un coup de pied à la chaise) mon pied dans le tibia. Des excuses ? Des clous… .. (se dominant) Honte à toi, Henri. Tu ne tiens pas même devant une chaise. Entrent Prisca, de Serres, Navarre, Mme Navarre.

Prisca.- Henri, Monsieur de Serres retire le mot.

Henri.- (s’approchant de de Serres, se dominant avec peine) Monsieur de Serres. J’ai été un peu expressif avec vous tout à l’heure. En réaction au stimulus de votre insulte, ma main a eu un mouvement réflexe. Elle le reconnaît.

De Serres.- C’est bien le moins.

Henri.- (s’écartant vivement, à part) Pour cet aveu, dont je m’accouche au forceps, je souffre toutes les douleurs de l’enfantement, je me fends en deux, je m’écartèle, je m’arrache, et ce poupon ne trouve à dire que : c’est bien le moins ?.. .. (se dominant) Henri ! Memento ! Rappelle-toi ! Henri ! Agenda !.. ..(il se rapproche de nouveau de de Serres, se dominant) Cher Monsieur de Serres ! Bon Monsieur de Serres ! Doux Monsieur de Serres ! Serait-ce un effet de votre générosité d’accepter de ma mansuétude..

De Serres.- D’accepter ?

Henri.- (avec peine)..des.. .. justifications ?

Navarre.- On avait annoncé autre chose, Monsieur Willingen.

Henri.- (avec peine) ..des.. .. éclaircissements ?

Navarre.- Ce n’est pas ce qui était promis, Monsieur Willingen.

Henri.- Sachez interpréter. Ce sont d’autres mots pour un autre.

Navarre.- Il y a un mot que j’attends. Vous savez lequel.

Henri.- (montrant sa gorge) Il me reste planté dans le pharynx comme une arête.

Navarre.- Toussez-le ! Je le veux.

Henri.- Je le tousse ! (tenant d’une main le bras de Navarre, de l’autre le bras de Prisca, faisant effort comme s’il allait tousser, toussant) Excuses ! (il se dégage, va plus loin) J’ai toussé le mot. J’ai tenu parole. Je suis quitte.

Navarre.- Vous avez dit le mot. Reste à l’employer.

Henri.- Je l’ai employé.

Navarre.- Mais à vide… .. Vous l’avez tiré du dictionnaire. Il vous faut l’employer dans une phrase.. .. Allez. Courage !

Henri.- Courage ! (il va droit à de Serres) Affectionné Monsieur de Serres! Bien-aimé Monsieur de Serres ! Gracieux Monsieur de Serres ! (il tend brusquement la main) De fils d’Adam à fils d’Eve ! D’Abel à Caïn ! De bipède à bimane ! De Serres tend une petite main qu’Henri saisit d’une large main et broie.

Henri.- (secouant la main) Je vous prie d’agréer l’expression, l’expression pas la chose, de mes excuses. (à de Serres qui monte sur ses pieds) Souriez ! Dites que vous êtes content !

De Serres.- (souffrant, à Navarre) Monsieur Willingen a payé plus que son dû. Il s’est libéré de sa dette.

Henri.- (lâchant la main de de Serres, s’écartant) J’ai satisfait à l’épreuve. Je me suis soumis à vos dures exigences.

Navarre.- Est-ce que ce n’est pas mieux comme ça ? N’êtes-vous aise d’être à l’aise avec tout le monde ?

Henri.- J’ai rempli mon contrat, à vous de signer le vôtre.

Navarre.- Je tiens parole. (il va à Prisca, prend sa main, va à Henri) Tenez ! Prisca est à vous.

Henri.- (recevant la main de Prisca et la baisant) Prenant ta main, reçois la mienne. Autant est toute à moi ma Prisca, autant ton Henri est tout à toi.

Navarre.- (dans le dos d’Henri) Mon gendre, en douce, sous la table, acceptez mes 5 millions. Les gens n’y verront que du feu.

Henri.- (à Navarre) Donnez-moi un franc, mon beau-père, je le donne au fisc.

Navarre.- Vous avez un fond cruel, mon gendre… .. J’aurai amassé sou par sou pour personne ?

Henri.- Qui économise dépense. Celui qui a pris tant de peine à économiser, qu’il ait la même peine à dépenser. C’est à vous que revient la besogne, pas à moi… .. Sachez une chose, mon beau-père: jamais je ne me laisserai enchaîner par aucune dépense superflue.

Navarre.- (à Mme Navarre) Mathilde. Aurais-tu des souhaits pour cet argent ?

Mme Navarre.- Est-ce que je sais ? Ils étaient depuis si longtemps étaient endormis ! .. .. Maintenant que tu te penches sur eux, certains, il me semble, se réveillent.

Prisca.- (embrassant de ses bras Henri, ses parents) .. ..Quelle chose, mes amours, est plus rêvée par tous, riches et pauvres, humbles et puissants, ceux qui volent de succès en succès glorieusement et ceux qui se traînent d’échec en échec tristement, que cette chose merveilleuse : une famille unie ? Des parents aimants, des époux aimants, des époux aimants aimant des parents aimant, quel trésor est plus précieux au monde ?

Henri.- (se détachant) Comme il ne saurait y avoir de fête qu’en famille, et de famille qu’en fête, nous vous invitons, beau beau-père, belle belle-mère, à venir fêter la famille dimanche chez nous. S’avance de Serres.

De Serres.- Et moi ?

Henri.- (s’avançant droit sur de Serres, et pointant son index sur lui) Monsieur de Serres fait-il partie de notre famille, qu’il veuille fêter la famille avec nous ?

De Serres.- Non. Certes.

Henri.- Qu’est-ce que c’est le dimanche ? C’est le jour où mineurs de fond ou autres travailleurs au noir remontent à la surface, s’emplissent les poumons d’un air pur et frais, trempent leurs yeux de beau ciel bleu, baignent leur peau de chaud et lumineux soleil, et vivent en homme, en mari, en père. Ne plus être enclenché dans la chaîne astreignante du travail, mais se goûter soi et les siens comme une libre oeuvre d’art, tel est le divin office du dimanche. .. .. Je convie Monsieur de Serres à aller fêter dimanche sa famille dans sa famille, comme nous fêtons la nôtre dans la nôtre. Allez.

De Serres.- J’y vais.

Henri.- Et ne revenez plus… .. Je sais trop combien sur votre conscience pèse lourd votre remords de trop faire ici ce que vous ne faites pas assez à la Ville. Qui donnera l’exemple aux autres classes, si ce n’est le peuple ? Que votre exemple donne à tous l’exemple !

De Serres.- Je le donnerai… .. Monsieur Willingen ?

Henri.- Monsieur de Serres ?

De Serres.- Plaise à cet homme libre d’honorer un homme serf de son amitié !

Henri.- (lui serrant la main)Cet honneur est un honneur pour moi ! Henri raccompagne de Serres. De Serres, raccompagné par tout le monde, sort.

Henri.- (revenant, prenant Prisca par la main, et l’entraînant) Permettez, beaux-parents ! Il est écrit que la fille quittera son père, et sa mère et suivra son mari jusqu’à dimanche prochain.

Prisca.- (entraînée par Henri, en sortant) Mes chers ! Nous ne nous éloignons que de quelques jours. Sortent Prisca et Henri, accompagnés par Navarre et Mme Navarre.

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