Skip to content


5. La revanche de la vieille fille [théâtre]

 

Acte 2

 1.

Le même lieu. Entre Navarre, séchant au vent l’encre de sa lettre.

Navarre.- (à part) Quel travail de forçat, que faire pousser sur le caillou aride d’un coeur, la tendre herbe verte du sentiment. D’un coeur sec, ne sourdent que stériles idées reçues, qui, à leur tour, ne trahissent que trop sa sécheresse. Qu’est-ce que j’éprouve pour Maître Cox ? Rien du tout. Bien que j’aie sué sang et eau, j’ai peur que ma lettre le trahisse. Pour placer une fille implaçable, voilà les croix où on se crucifie. .. Bah. J’ai fait ce que j’ai pu. .. (regardant de tous les côtés) Allons bon. Le courrier est parti sans son courrier. J’en serai quitte pour l’expédier par la poste. Retour de la ville, entre Mme Navarre, en manteau et en sac.

Navarre.- .. .. Les flots se sont apaisés ? La mer est redevenue calme?

Mme Navarre.- Sois heureux que je n’aime qu’une chose, c’est que règnent entre nous la paix et l’entente. Je te demande pardon pour ma scène de tout à l’heure.

Navarre.- Comment exiger d’une femme qu’elle se contrôle comme un homme ?.. ..Je te pardonne bien volontiers. .. ..Aveu pour aveu, j’avoue que, depuis ton départ, il me manquait vaguement quelque chose quelque part. (il montre vaguement l’appartement).. ..A propos, ce Maître Cox, ce prétendant prévu pour Prisca, ne viendra pas dîner ce soir.

Mme Navarre.- Tu m’as finalement écoutée ? Tu t’es ravisé?

Navarre.- Je n’ai pas abandonné d’intervenir. Chaque pensée nouvelle apporte au contraire nouvel étai à mon projet. Ce n’est pas moi, qui ai décommandé Maître Cox, c’est son nez.

Mme Navarre.- Son nez ?

Navarre.-(se tenant le nez) Tels sont les risques du métier d’avocat : ceux qu’ils défendent, après leur défense, l’attaquent. Parce que Maître Cox lui avait gagné son procès en faisant de lui la risée du juge, son client, de son poing, a fait mordre au nez de Maître Cox la poussière. Depuis, Maître Cox porte son nez en écharpe. Son nez ne sera pas visible avant 15 jours… .. Le fauteur du coup est venu en personne excuser sa victime.C’est une espèce d’anarchiste du nom de Henri Willingen

Mme Navarre.- Henri Willingen ?

Navarre.- Oui.

Mme Navarre.- L’Alsacien ?

Navarre.- Tu le connais ?

Mme Navarre.- Si c’est lui, il a été mon locataire dans ma maison de la rue du May… .. Que voilà un homme charmant. Un être rare qui vous fait rare. Quand il vous a en face de lui, il est si plein de vous, qu’il s’en oublie lui-même. Lorsqu’il vous parle, il semble que vous êtes pour lui le seul être qui existe au monde, et pourtant, vous n’êtes que son propriétaire… ..Nous parlions de Prisca. Rêverie extravagante. Je lui aurais bien vu un mari comme lui.

Navarre.- Quoi ?.. .. L’homme des bois n’est pas marié ?

Mme Navarre.- Quand il était mon locataire, à ma connaissance, il était célibataire.

Navarre.- Ca a une situation sur la branche d’un arbre quelconque, un chimpanzé pareil ?

Mme Navarre.- Si je me souviens bien, il était chargé de recherche au CNRS, à l’époque. .. ..A quoi bon cette folle fiction ?

Navarre.- Chargé de recherche ! Fonctionnaire ! Le parti des partis!.. .. Si j’avais su !

Mme Navarre.- Si tu avais su ?

Navarre.- Lorsqu’il était là, plus d’une fois, de sa butte, il a dirigé sa lorgnette sur les forces de ta fille, évaluant les flancs, les ailes, les avants, les arrières, comme s’il se demandait s’il allait faire donner ses troupes…. … Si j’avais su, je lui aurais ouvert la voie. On sonne. Au moment où tous deux, d’un même pas, allaient ouvrir, entre de Serres, ému, montrant derrière lui, à travers la porte ouverte, quelqu’un.

De Serres.- M’sieur Navarre ! Le hobereau nous avait pourtant fait espérer qu’il nous avait délivrés de sa superbe.

Navarre.- (ravi) Quand on parle du loup.

De Serres.- Il y a du neuf. La gentilhommière arbore devant elle une somptueuse pergola fleurie.

Navarre.- (ravi) Qu’est-ce qu’a encore inventé l’excentrique ?.. ..Faites-le entrer, Monsieur de Serres. Paraît de Serres, puis une immense gerbe de roses roses dans ses bras, Henri. Henri va droit à de Serres, de sa gerbe le pousse vers la porte, de Serres sort.

Henri.- (se tournant vers Navarre) Dieu sait, Monsieur, que, lors de ma dernière apparition sur votre scène, vous ne m’avez guère applaudi. Vous m’avez même tellement jeté de tomates, que j’étais résolu à ne plus jamais m’exhiber devant vous. .. .. Néanmoins. Alors que, côté cour, je jouais devant vous cette scène lamentable, mon laborantin, Monsieur Ernest, jouait, côté jardin, une piécette en un acte non moins lamentable. Pendant que ma langue, ici même, tricotait la petite laine de mon aventure, lui, m’attendant dehors, pour se désennuyer, tricotait des jambes sur le trottoir. Il remarque, dans la friche devant votre maison, d’un rosier à l’abandon une rose délaissée. « Pauvre fleurette abandonnée ! Tu te fanes sur pied, sans que père ni mère ne se soucie de toi. Si les tiens te dédaignent, pauvre rose, l’étranger te recueillera. » Là-dessus, à l’aide de son couteau de poche, il taille net la svelte taille de la rose, et vous la ravit, sans autre forme de procès.. .. Je suis venu rembourser l’emprunt de Monsieur Ernest.(il met de force la gerbe dans les bras de Navarre, bien ennuyé)

Navarre.- (agacé, allant partout, et ne sachant où poser ce bouquet, bougonnant) Que voulez-vous que je fasse de ce fagot ?.. .. Ce fatras est un nid à poussière et à araignées rouges… .. Dans deux jours, tout sera défleuri, l’eau aura croupi dans le vase. .. Qu’avons-nous besoin d’un jardin dans la maison, quand nous avons déjà un jardin dans le jardin ?

Mme Navarre.- (se découvrant à Henri, et prenant la gerbe, qu’elle pose sur la table, et dispose dans un vase, faisant une courte révérence) Votre message fleuri nous enchante comme nous enchante le messager fleuriste, Monsieur Willingen.

Henri.- Madame Navarre.

Mme Navarre.- Oui.

Henri.- La similitude de patronyme et d’adresse n’avait pas échappé à mon esprit, mais trop de trop fortes dissemblances l’avaient poussé à ne pas la retenir… .. Comment aurais-je pu imaginer que Monsieur Navarre et vous, habitiez le même domicile ?

Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Je vais vous méduser plus encore, Monsieur Willingen. Madame Navarre et moi sommes plus proches et plus parents que n’importe quel proche et de n’importe quel parent, puisque nous sommes mari et femme… ..Je vois que votre stupéfaction confine à la consternation. Désolé de vous désoler.

Henri.- (à Mme Navarre) Mon admiration pour votre abnégation, Madame, est sans limite. Sachez que je voue à votre renoncement au monde un culte sans bornes. (à Navarre) Sans doute, Monsieur, ne cessez-vous de rendre grâce au ciel pour la providentielle bonne fortune qui vous a imparti Madame Navarre pour épouse.

Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Comme je ne cesse de plaindre ma femme de l’incroyable malchance qui lui a adjugé pour époux un tel mari.

Henri.- Je n’oserai pas vous contredire. Je ne me permettrai pas de ne m’opposer à votre profession de foi.

Navarre.- (à part) Avec quelle délectation infinie, j’infligerais à ce mécréant les supplices les plus raffinés, s’il se laissait faire.

Henri.- (reculant, et se tournant vers Mme Navarre) Madame ! Vous avez été le beau coin bleu d’un ciel par ailleurs lourdement chargé. Je vous en ai un grand merci. (il va pour sortir)

Navarre.- (tirant la manche de Mme Navarre) Mathilde ! Le parti de ta fille part. Si tu veux qu’il court après elle, cours après lui.

Mme Navarre.- (bas à Navarre) C’est toi qui prétends en faire ton prétendant. Je ne prétends rien.

Navarre.- (courant après Henri) Monsieur, un mot ! Un seul !

Henri.- (se tournant) Un seul ? Un ?

Navarre.- Un ! Un seul !

Henri.- A une condition.Que vous le choisissiez avec soin, que vous n’en preniez pas, comme à votre habitude, un que tout le monde aura palpé de tous ses doigts et flairé de toutes ses narines. J’aimerais ne pas regretter d’être revenu sur mes pas.

Navarre.- Un mot ! Un seul ! Choisi ! Réparation.. .. Réparation et dédommagement. .. .. Bien que ce soit pour rattraper une double faute vôtre, la première de la châtaigne par vous sur le nez de Maître Cox assénée, la seconde, de la rose par votre laborantin à mon jardin arrachée, que vous avez dépensé tant de précieuses minutes de votre précieuse journée, je vous offre de vous en rembourser une partie. .. .. Je vous invite à dîner avec nous aux lieu et place de Maître Cox.

Henri.- (piqué) J’assurerai, à votre table, de Maître Cox, l’intérim ?

Navarre.- Nous avions prévu pour Maître Cox une part. Sans Maître Cox, cette part serait perdue. Avec vous, elle servira.

Henri.- (piqué) Vous m’offrez d’être, à vos surplus, un débouché ?
Navarre.- Nous avons l’habitude, dans notre famille, que rien ne se perde. Vous voyez que nous serons entre nous… ..Pour achever de vous mettre à l’aise, ce sont des restes d’hier. Vous pourrez le vérifier de vos yeux : le lièvre tombe en charpie, les pommes de terre sont de la farine, la salade est cuite, les hors d’oeuvres de tomates et de concombres nagent dans leur jus. Quant au Bordeaux, ce n’est pas une mauvaise année, mais il est débouché de dimanche. Vous voyez, nous ne faisons pas de frais. Le dîner sera familier et familial.

Henri.- Croyez bien que je serais extrêmement flatté de rallier votre antique civilisation, mais, je regrette, une moderne poêlée forestière m’attend au frais dans mon congélateur.

Navarre.- Allons ! Ne faites pas de manières.

Henri.- Désolé. Je ne peux.

Navarre.- (piqué à son tour) Peut-être aurais-je dû vous envoyer une invitation sur papier Japon Impérial, imprimée en nobles italiques, trois semaines à l’avance, avec un talon pour la réponse ?

Henri.- Il ne s’agit pas de ça.

Navarres.- A moins que j’eusse dû vous offrir le repas gastronomique, avec champagne en apéritif, trois entrées, deux poissons, trois viandes, plateau de fromages, dessert, glace, café, pousse-café, Château-Yquem 90 pour le poisson, Château Petrus 90 pour les viandes, Côtes du Rhône 89 pour les fromages, aux Armes du Duc de Gascogne ?

Henri.- J’aurais moins encore accepté.

Navarre.- Dois- je en conclure que vous êtes un homme, qui bondit au plafond pour une piqûre d’épingle ? Qui monte sur ses grands chevaux pour un mot de travers ? Qui pour le chiffon rouge agité d’un mot malheureux, comme un taureau bravo, charge, cornes acérées en avant ? En un mot comme en mille, dois-je vous prendre pour un homme susceptible ?

Henri.-(allant droit sur Navarre) Rentrez ce mot dans la gorge ou je vous casse les dents.

Navarre.- (défiant Henri, pointant son index sur lui) Prouvez-le, que vous n’êtes pas susceptible. Prouvez-le.

Henri.- Je le prouve. (faisant sur lui un effort terrible) J’accepte l’invitation. (à part, s’écartant, décollant ses vêtements) Je n’ai plus rien de sec. Je ruisselle de la nuque aux talons.

Navarre.- Je le savais. .. .. Si, du bout des doigts délicatement, on écarte la bogue épineuse, on trouve la douce châtaigne farineuse.Je savais que vous étiez un homme débonnaire.(Il lui donne des petites tapes dans le dos)

Henri.- (s’écartant, se raidissant) Je vous en prie. Nous n’avons pas été dans la même campagne ensemble.

Navarre.- Calme ! Ne montrez donc pas les crocs ! Là ! Doucement! Calme ! .. .(allant à Mme Navarre, se retournant, à Henri) On ne bouge pas ! (tournant le dos à Henri, à l’oreille de Mme Navarre) A toi de jouer, Mathilde. Pétris-moi cette dure terre glaise de tes douces mains tièdes longuement, fais m’en un boudin bien tendreet bien mou, qui s’enroule bien autour du doigt.

Henri.- (à part, piqué) Ces conjurés montent contre moi une cabale.(allant à eux, les saluant) Au pas feutré dont marche votre aparté, j’entends qu’il craint de se faire entendre de tiers. Permettez que le tiers s’exclue de lui-même. (Il va pour sortir)

Navarre.- (piqué, à son tour, fort) Mes propos ne vous étaient pas destinés, figurez-vous. C’était une circulaire intérieure. C’est un document secret-défense. Si vous aviez entendu ce que je disais à ma femme, je vous connais, votre sang n’aurait fait qu’un tour.Croyez-vous que j’aie envie de mettre le feu aux poudres ?

Henri.- (à part) C’est désinvolte, mais que répondre à cela ?

Navarre.- Je vois à vos cheveux que je vous horripile. J’espère que, vous peignant dans le sens du poil, ma femme saura vous faire la raie. Sort Navarre.

Henri.- (à Mme Navarre) A la réflexion, Madame, permettez que je ne prolonge pas mon séjour dans votre contrée. Je ne supporte pas son anarchie constitutionnelle. Il salue Mme Navarre, et recule d’un pas, pour sortir.

Mme Navarre.- Vous ne souffrez pas mon mari, à ce que je vois.

Henri.- Pour parler franchement, docteur, je vous avoue qu’au contact de certain agent pathogène, mon organisme développe certains symptômes morbides irrépressibles, que l’on nomme communément allergie, et qu’en cet instant, je sens que le seuil de tolérance est dépassé.

Mme Navarre.- Et pourtant, votre attaque contre mon mari a porté. S’il est un être, depuis les 30 années que je connais mon mari, qui a jamais ébranlé ce roc, c’est vous.

Henri.- Il n’a pas bougé d’un pouce. C’est un massif hercynien primaire. Tel je l’ai trouvé, tel je l’ai quitté, tel je l’ai quitté, tel je le retrouve.

Mme Navarre.- Vous le voyez du dehors, je le vois du dedans. Vos coups de bélier ont ébranlé la porte. .. ..Monsieur Willingen, laisserez-vous la mauvaise éducation maîtresse du terrain ? Battrez-vous en retraite devant les mauvaises manières ? Ne trouvez-vous pas qu’un tel manque de savoir-vivre mériterait de trouver quelqu’un à qui lui parler? .. ..Ne peut avoir raison un jour de la coriacité de mon mari qu’un caractère comme le vôtre.

Henri.- Caractère ? Mauvais caractère, Madame. Chose non louable. Voilà où le bât me blesse. Je suis trop d’un seul tenant, trop d’un seul bloc, d’une pièce. Chose qui fait mon désespoir.

Mme Navarre.- Quand la force de caractère, cette assise ferme et solide, est la qualité la plus précieuse d’un homme ? Quand une fille et une mère ne peuvent que rêver d’avoir un homme d’une telle qualité, pour mari, et pour gendre ?

Henri.- Voeu pieux d’une mère pour sa fille, non de la fille pour elle-même !

Mme Navarre.- Voeu de ma fille pour elle-même ! Je pratique ma fille, je vous pratique. Je ne m’avance pas. Je n’affirme que ce dont je suis sûr.

Henri.- Votre fille rêverait d’avoir un solitaire comme moi pour mari ?

Mme Navarre.- Ma fille rêverait d’avoir un solitaire comme vous pour mari.

Henri.- Pardonnez-moi ! Mais tout à l’heure, malgré ma présence réelle, elle paraissait entrée en religion dans le monastère de l’ordre du repassage. Elle semblait en adoration perpétuelle devant Messieurs les Pantalons de Monsieur son père.

Mme Navarre.- Vous êtes-vous signalé à elle ? Lui avez-vous fait la cour ?

Henri.- Me signaler à elle, de but en blanc ? Pour qu’une telle tentative tourne à votre mortelle confusion ? Comment aurais-je osé?

Mme Navarre.- Vous auriez préféré que ce soit elle qui vous fasse des avances ? Si exigeant pour vous, comme pouvez-vous exiger qu’elle soit moins exigeante pour elle ? Entre deux êtres qui ne se connaissent pas, ne faut-il pas que l’un d’eux se décide à tendre la main en premier, pour que l’autre la serre ? Qui voulez-vous que ce soit sinon vous ? ..Vous allez me dire : de quoi vous mêlez-vous? Marieuse, vous faites un joli métier. Je vous répondrai : lorsque les fils et les filles choisissent eux-mêmes leurs compagnes et compagnons, choisissent-ils tellement à bon escient ? Les parents ne connaissent-ils pas leurs enfants à la vérité mieux qu’eux-mêmes, puisqu’ils savent d’eux jusqu’aux choses sur lesquelles leurs enfants ferment les yeux et veulent ignorer ? Et, partant, ne sont-ils pas cent fois plus à même de mieux les choisir qu’eux ? Dès lors, n’ai-je pas raison de faire la marieuse ? Sort Mme Navarre.

Henri.- (à part) A mon âge ? 36 ans ? Nouveau Mathusalem ? Vieil étudiant, qui tant de concours a passé et toujours, en parfait cancre, échoué, je m’assiérai de nouveau sur les bancs de l’école? (voyant Prisca) La revenante. Mon coeur. Pas de panique. Entre Prisca, avec un plateau portant de la vaisselle, et mettant la table. (à Prisca) Pardonnez-moi d’interrompre votre service, Mademoiselle. J’ai le regret de vous informer d’une nouvelle navrante : Monsieur votre père m’a invité à dîner, à la place de Maître Cox. Que la personne massacreuse prenne la place à votre table de la personne massacrée doit vous offusquer on ne peut plus.

Prisca.- Il est vrai que vous ne l’avez pas frappé d’un petit coup.

Henri.- Cette mauvaise impression a fait sur vous mauvaise impression, je le savais.

Prisca.- Mais vous avez tout fait pourqu’il soit au plus vite soigné.

Henri.- Je l’ai mené à réparation aussitôt. Il a été mis sur le marbre sur le champ. Son nez sera sur pied dans 15 jours. Et il sera comme flambant neuf. Maître Cox profite de sa réfection pour corriger sa forme native. Il n’a jamais été aussi beau qu’il sera.

Prisca.- Après avoir fait pour le pire, vous avez fait pour le moins mal.

Henri.- Telle est en effet la conclusion que l’on peut tirer de l’affaire… Comme, cependant, monsieur votre père m’a forcé la main, et que je veux tout sauf m’imposer, je vous prierais d’avoir l’obligeance de faire part à Monsieur votre père que je décline son invitation,Mademoiselle. (Il va pour sortir)

Prisca.- La compagnie des miens vous rebute tellement ?

Henri.- Dans le désert aride de votre famille, j’ai eu grand plaisir à faire halte au frais ombrage de Madame votre mère.

Prisca.- Vous trouvez la compagnie de mon père désobligeante ?

Henri.- Est-ce de la faute des terres sèches et incultes, si la vie y est peu engageante et inhospitalière ? Je suppose que Monsieur votre père n’y est pour rien.

Prisca.- .. ..Emeline, ma soeur, vous déplaît ?

Henri.-Je vous demande pardon. Il ne me semble pas connaître Madeùmoiselle votre soeur.

Prisca.- Je m’en doutais. Si vous l’aviez vue, sa vue vous aurait jeté si bien au bas de votre cheval, qu’à l’instant, elle vous aurait converti à elle. Vous seriez son plus fervent prosélyte.

Henri.- (à part) Que se passe-t-il ? M’applique-t-elle un méchant vésicatoire du côté de sa soeur, pour me décongestionner les organes de son côté ?(haut) Heureux que vous aimiez tellement les vôtres. Il n’y a, cependant, qu’une personne qui est touchée par mon affaire, c’est vous. Monsieur votre père m’a invité dans votre ignorance, j’aimerais savoir s’il m’a invité dans votre désaccord.

Prisca.-Excusez-moi ? Me voyez-vous désavouer mon père?

Henri.- Là, vous vous retranchez derrière votre père.

Prisca.- Au lieu de faire des tours et des détours, dites-moi ce que vous attendez de moi. Henri.- Si vous ne me dites pas en toutes lettres que vous ne me voyez pas d’un mauvais oeil à votre table, à votre absence de réponse répondra mon absence à votre table.

Prisca.- Et qu’est-ce qui ferait selon vous que je verrais un inconnu comme vous, d’un bon ou d’un mauvais oeil, en supposant que vous vous connaissiez si peu que ce soit ?

Henri.- Rien. Absolument rien. J’en conviens. Au contraire. Je vous mettrais plutôt en garde contre moi. Je vous conseillerais de me fuir comme la peste. Vous avez raison.

Prisca.- Alors, de quoi, vous plaignez-vous ? (paraît Emeline) Regardez ! Le soleil étincelant de l’aurore paraît, et il éclipse toutes les mille étoiles du ciel nocturne… .. N’est-ce pas qu’elle est belle ?

Henri.- Ouais.

Prisca.- Comment ouais ?

Henri.- Elle n’est pas mal.

Prisca.- Votre parcimonie de goût vous trahit mieux que tout. Vous avez si peur de ne pas lui plaire, que vous faites le dégoûté par avance. Attendez d’être seul avec elle. Comme la limaille, subissant la loi de l’attraction, elle vous orientera dans le sens qui lui plaira. Vous verrez. Sa beauté opèrera son miracle habituel. Sort Prisca. Entre Emeline.

Emeline.- (voyant Henri) C’est vous le redresseur de torts ? C’est vous qui usez d’arguments massues si persuasifs ?

Henri.- (les yeux fixés sur la porte, par laquelle est sortie Prisca) A ma grande confusion. Je suis d’un caractère irascible. J’en ai contrition vive et sincère.

Emeline.- Vous en avez contrition ? Les plus orgueilleux de nos jeunes gens, sans fausse honte aucune, courbant la tête, tendant une humble main, rivalisent à demander humblement l’aumône d’une place, d’une protection, d’un appui, et vous, vous vous dressez de toute votre hauteur, et vous en rougissez ? Pour une fois que se présente un homme digne de ce nom, vous n’allez pas le désavouer.

Henri.- Un homme digne de ce nom ? Vous vous égarez. Rien n’est plus humiliant que de sortir de ses gonds pour un rien. A quoi distingue-t-on un homme ? Au fait qu’il se maîtrise. L’homme d’honneur laisse les chiens de sa rage à la porte, entre, et de sa parole contenue, sagement, expose ses raisons.

Emeline.- N’exaltez pas, je vous prie, ce qui fait la faiblesse de la femme. Parole est faiblesse de femme, poing est force d’homme. La parole est bavardage sans fin, c’est le poing qui ponctue le point final.

Henri.- Permettez. Vous opposez à vous-même votre propre démenti. Avec des paroles, vous défendez les poings. Vous partagez mon opinion, en fait.

Emeline.- (à part) Ses yeux sont toujours à me fuir et filer vers la porte. Ils ont dû glisser sur ma beauté d’un oeil bien distrait. .. .. Je sais ce que je vais faire. Je vais passer et repasser devant lui. Elle passe et repasse devant Henri.

Henri.- (à part) Qu’a cette vaillante démarcheuse de grande surface à aller et venir en m’offrant ses cubes de fromage embrochés offerts sur une assiette de carton ?

Emeline.- (à part) Ces yeux aveugles savent-ils la béatitude que leur aveuglement leur fait manquer ? (haut) Vous êtes ici, mais vous avez les yeux ailleurs et l’esprit perdu dans ses pensées.

Henri.- Pas du tout. J’ai les yeux et les esprits tout à fait ici.

Emeline.- (à part) Il dit, et toujours ses yeux fuient les trésors qu’ils ont sous eux. (haut) Vous ne m’avez pas regardée une seule fois.

Henri.- (regardant vers la porte) Vous vous trompez. de voir, c’est ce que j’ai le plus détaillé.

Emeline.- Nous allons savoir si vous dites vrai. Vous teniez ma soeur Prisca tout à l’heure sous votre regard, à présent moi. Collationnez, je vous prie les deux visages, et dites-moi si vous nous trouvez quelque ressemblance.

Henri.- (regardant vers la porte) Aucune. Vous ne vous ressemblez en rien.

Emeline.- Votre oeil ne m’a pas même effleurée. .. .. Contrairement à ce que vous dites, deux soeurs, fussent-elles le plus dissemblables possible, ont toujours un ou deux traits semblables… .. Si vous m’observez bien, vous trouverez que j’ai raison.

Henri.- (ses yeux se posent un court instant sur Emeline, et reviennent à la porte aussitôt) Vous n’avez absolument rien de commun. Vous êtes le jour et la nuit.

Emeline.- (à part) Quelle est cette anomalie ?.. .. Cette chose serait possible que nous ayons même sens, mais non même sens du beau? (haut).. .. A vous voir épier la porte, on croirait que vous attendez quelqu’un.

Henri.- Dissipez un doute mortel qui me ronge le coeur. Maître Cox a-t-il pris une option sur Mademoiselle votre soeur, et Mademoiselle votre soeur s’est-elle réservée à lui ?

Emeline.- Maître Cox ? Vous rêvez ? Ma soeur ? Quel homme opterait pour une pareille configuration ? Ce qui s’est passé, c’est que mon père a soudoyé Maître Cox, moyennant quelques dessous de table.

Henri.- Je sais que vous dites vrai. Votre cri part trop du coeur. Votre soeur est donc libre. Vous ne pouviez m’annoncer meilleure nouvelle. Un instant, Emeline observe Henri.

Emeline.- Vous n’auriez pas un problème d’yeux, jamais détecté ? .. ..Portez-vous des lunettes pour lire et voir de près, et les ôtez-vous quand vous sortez et rendez-vous visite aux gens ?

Henri.- Mes yeux se conduisent très bien. Ils ont 10 sur 10.

Emeline.- A moins que vous ayez le penchant charitable ? Peut-être avez-vous de l’inclination pour elle, par pitié pour ses difformités?

Henri.- Je vous ferai une confession sincère, mon père. Ce qui me pousse vers elle, c’est un pur mouvement de pure bestialité. Navré de m’écraser au bas de mon autel.

Emeline.- (s’écartant, à part) A moins que cet être étrange ait le goût biscornu à la mode moderne, et voie des beautés baroques où nous voyons de franches laideurs ? (paraît Prisca, avec un deuxième plateau de vaisselle pour la table ; Henri, troublé, a la tête tournée vers Prisca, mais les yeux à ses pieds)

Emeline.- (à part) C’est bien le cheval de trait qui désarçonne notre chevalier… Ainsi, pour quelqu’un, je ne suis pas la plus belle. Je suis on ne peut plus mortifiée. Sort Emeline.

Prisca.- (voyant qu’Henri tient les yeux baissés) Vos yeux sont encore éblouis. N’est-ce pas que notre astre du jour en notre ciel étincelle ?

Henri.- (avec une grimace dégoûtée, et en levant les épaules) Elle n’est pas laide.

Prisca.- Ah. Ne le bredouillez pas, je vous prie, d’une fausse bouche dégoûtée.

Henri.- Il y a quelque chose, je reconnais. Si votre soeur relâchait ses mâchoires trop serrées, offrait son profil gauche, levait son menton trop mou, et à condition que les spots l’éclairent d’en bas et qu’elle garde la pose, cela ferait une photo passable.

Prisca.- Un tel portrait dégoûté ne trahit que votre dépit. On ne devine que trop bien ce qui s’est passé. Elle vous a plu on ne peut plus, vous lui avez plu on ne peut moins, ce qui vous déplaît on ne peut plus.

Henri.- Conclure du peu de goût un excès de goût, c’est un contre-sens caractérisé. Vous faites erreur. Votre analyse est inexacte… .. Pardonnez-moi. Donnant donnant. Me permettez-vous ce que vous vous êtes autorisé ? Vous m’avez dit ce vers quoi vous portait votre goût. Me laisserez-vous vous dire ce vers quoi se porte le mien ?

Prisca.- Savez-vous que c’est une chose dont je ne suis absolument pas curieuse ?

Henri.- Je vous demande pardon. Vous me prônez le culte d’une personne en surnombre dans notre affaire. Je vous ai écouté chanter ses hymnes avec beaucoup de bénignité. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de faire preuve de la même tolérance et de me laisser dire un mot de ma religion à moi. Vous n’allez pas donner dans l’habituel travers de laisser la place aux seuls nationaux de votre famille et aucune à l’émigré qui attend devant la porte.

Prisca.- Je ne devine que trop à votre air, que ce doit être une chose extrêmement déplaisante. Qui peut désirer apprendre des horreurs? Si vous voulez me faire plaisir, vous m’épargnerez ce pensum.

Henri.- Au regret. Tout ce que je peux, c’est le réduire au plus court. J’ai subi de vous cent lignes sur votre soeur, je vous tiendrai quitte d’un mot.Convenez que la balance vous favorise, et que l’échange est à mon détriment. Prisca, les sourcils froncés, va à la porte, met la main sur la poignée, n’écoutant plus que d’une oreille.

Prisca.-Faites vite. J’ai à faire.. .. Ce poil à gratter, vous me le mettez dans le cou, qu’on en finisse ?

Henri.- Je vous le mets dans le cou.. .. Si votre goût , Mademoiselle, s’incline d’un fort penchant pour votre soeur, mon goût à moi s’incline d’un fort penchant, de mon côté, pour la soeur de votre soeur.

Prisca.- Que me chantez-vous là ? Ma soeur n’a pas de soeur.

Henri.- Madame votre mère n’aurait-elle qu’une fille ?

Prisca.- A part moi, oui, ma mère n’a qu’une fille. Ma soeur n’a pas de soeur.

Henri.- Et si je parlais de celle qu’elle a ?

Prisca.- De celle qu’elle a ?

Henri.- De celle qui me parle ?

Prisca.- De moi ?

Henri.- De vous.

Prisca.- Vous êtes en train de me dire, si je vous entends

Henri.- Que c’est pour vous que j’ai cette inclination dont je parle.

Prisca.- (riant d’un rire grinçant) La blague n’est pas bonne. Rions. Riez. Cela devrait être drôle. C’est drôle… .. Qu’est-ce qui vous inspire de pareilles histoires macabres ? Vous en avez une autre comme ça ? A la vérité, ce n’est même pas drôle.

Henri.- Je jure sur ma tête que je suis sérieux.

Prisca.- Il jure. Rions. Riez. C’est drôle, mais un peu méchant. Finissons-en. S’il vous plaît, n’en rajoutez pas. La raillerie est finalement inepte.

Henri.- Faire rire est le dernier de mes talents. Je n’ai jamais fait rire que malgré moi, par mon ridicule.

Prisca.- Si vous êtes sérieux, alors c’est pire que tout. Vous êtes un malade. Vous avez le goût corrompu et dépravé. Votre esprit a un vice de conformation. Vous êtes un malade mental chronique. Le juge avait raison. Vous avez un besoin urgent d’un traitement psychologique .. ..Comment pouvez-vous dire des horreurs pareilles? Vous n’avez pas honte ? J’en rougis pour vous. Sort Prisca.

2.

Henri.- (à part) Comment dégoûter mieux quelqu’un qu’en lui disant que son goût vous dégoûte? Il ne me reste plus qu’à fuir loin de celle à qui je répugne à ce point. (il va pour sortir) Entre Mme Navarre, qui se presse après lui.

Mme Navarre.- Monsieur Willingen. Où allez-vous ?

Henri.- Je fuis qui me fuit, Madame.

Mme Navarre.- Attendez. Que lui avez-vous dit ? Ou qu’avez-vous manqué à lui dire ? Racontez-moi.

Henri.- Mademoiselle votre fille m’a loué sa soeur, que je n’ai pas louée de mon côté. Cela lui a déplu on ne peut plus que sa soeur m’ait déplu. Et ce qui a achevé de lui déplaire, c’est lorsque je lui ai dit que c’était elle qui me plaisait. Avouez que le monde est sens dessus dessous.

Mme Navarre.- Vous découvrez Prisca, Monsieur Willingen. Telle est Prisca. Ce par quoi Prisca veut plaire tout d’abord, c’est par Emeline, par son père, par sa mère. 1ère leçon : conquérez Emeline, son père, sa mère, et vous conquerrez Prisca.

Henri.- Je devrais passer la visite de la famille, pour que la fille me déclare apte à son service ? En notre siècle ? A notre époque ?

Mme Navarre.- Que croyez-vous donc ? Que parce que nous sommes à l’ère moderne, homme et femme naissent du ventre de leur mère, habillés, chaussés, la serviette sous le bras ? Au contraire. Plus l’humanité se libère et s’affranchit, plus longtemps l’enfant s’assujettit et s’inféode à sa famille. Ils ont 30 ans, on les trouve encore chez père et mère.

Henri.- Mais combien, à 3O ans, avancent leur père, mère, soeur, frère, comme composantes de leur personne ? Cette sorte de fille aimante était pour moi une espèce disparue.

Mme Navarre.- Comment existerait-elle pour vous ? Vous autres, jeunes gens, vous êtes toujours à chiner par les rues et les places. Ces perles et ces bijoux précieux de filles aimantes se serrent précieusement dans le trésor caché des familles. Comment sauriez-vous seulement qu’elles existent ?..(elle prend le bras d’Henri et le ramène vers le centre du salon) Que votre retraite batte en retraite, Monsieur Willingen. Je vais appeler à la rescousse et jeter dans la bataille les troupes de réserve. Quelqu’un que vous connaissez vous est acquis. Ne bougez de là. Sort Mme Navarre. Entre de Serres.

De Serres.- Eh ben vous ! .. .. Vous soulevez du monde. Vous mobilisez les populations. .. Dans la cuisine, c’est le branle-bas de combat. On fourbit ses pistolets, on aiguise ses couteaux.

Henri.- (piqué) Soldat ! Votre détachement dans la région a pris fin. Je vous somme de regagner votre corps.

De Serres.- Vous me renvoyez ? Quand j’espionne pour vous dans cette maison de traîtres ? Que je vous dévoile le complot qui se trame contre vous ? Que je vous rapporte que vous êtes le benêt dont tout le monde se joue ?

Henri.- Quoi ? Ils me tirent dans le dos ?

De Serres.- Ils se sont partagé la tâche. Les uns sont à l’affût dans le fourré, les autres font la traque et vous rabattent. Ca, ils veulent vous cuire en civet. .. Vous pensez. Un jobard pour l’article hors d’âge. Chargé de recherche. Fonctionnaire. Vieux comme vous êtes, vous êtes au moins au 7ième ou au 8ième échelon. La valeur-refuge. .. ..L’avocat ? Fini, l’avocat. Sa cote est trop liée au marché. On vend de l’avocat. On place tout sur le chargé de recherche. Les Fonds d’Etat, il n’y a plus que ça… ..(montrant Navarre qui entre) Taïaut au au. Sort de Serres. Entre Navarre.

Henri.- (à part) L’épicier vient écouler ses yaourts périmés. Approche, mon petit coquelet, je vais te donner de quoi picorer.

Navarre.- (s’approchant d’Henri) Eh bien. L’Alsacien ? Dites. Et si, d’en haut à droite de la France où vous êtes, à en bas à gauche où je suis, on se lançait un cordage et rapprochait nos provinces ? .. .. Alors? Mon vieux. Que semble à l’Alsace, le Midi-Pyrénées ? En toute sincérité.

Henri.- Cela me contrarierait que ma franchise vous contrarie.

Navarre.- (à part) Ca promet d’être hard. Il va vous m’enlever Prisca en moins de deux. (haut) Allez ! J’ai tellement rougi sous notre soleil que je suis bronzé.

Henri.- Est-ce que je ne vous choque pas trop, si je vous dis que je pense que le Midi Toulousain est plus une région rurale qu’industrielle ?

Navarre.- (à part) Au lieu d’aller à grandes enjambées et gros sabots, il s’en vient en tutu, sur la pointe des chaussons, à petits pas croisés.Quel est ce nouveau programme ? (haut) Sans rire ? C’est ce que vous pensez?

Henri.- Je le pense. Votre terre est la plus jolie collection de jardins que j’aie jamais vue. .. .. Chose qui met un baume à notre lancinante nostalgie, vous semez encore du blé.

Navarre.- Renseignez-moi. L’agriculture entre dans le champ de vos recherches ?

Henri.- Dans le champ, je suppose, de tout citoyen, qui cultive l’amour de son pays.. ..Pour nous éloigner de la vieille figure fanée du passé, et nous rapprocher de la jeune et fraîche figure du présent..

Navarre.- (à part) Il accoste Prisca. (haut) Oui ?

Henri.- Il est un fait malheureusement incontestable, c’est que les hauts plants de maïs, leurs épis d’or au côté, envahissent de plus en plus la campagne de leurs troupes serrées et menaçantes.

Navarre.- (à part) Des champs à la ferme, de la ferme au village, du village à la ville, de la ville à la maison, on n’est pas près d’arriver. (haut) Sans doute, les agriculteurs, aujourd’hui, font-ils aujourd’hui plus de blé avec le maïs qu’avec le blé.

Henri.- Mais ne nous attardons pas au maïs !

Navarre.- (à part) Oui. Rentrons à la ferme. (haut) Je vous suis comme votre ombre.

Henri.- Les agriculteurs se hasardent à semer le vert soja en buisson, et le haut tournesol à la tête pensive.

Navarre.- L’Alsacien est plus averti de la géographie du Midi-Pyrénées que le Gascon.

Henri.- L’Alsace est soeur jumelle de la Gascogne. Ce sont deux régions soeurs. Qui connaît l’une connaît l’autre… .. Mais quittons les champs de soja et de tournesol.

Navarre.- (à part) Oui. Et rentrons en ville. (haut) Je vous suis, roue dans roue.

Henri.- Certaines têtes brûlées, prenant leur courage à deux mains, ont osé..

Navarre.- (à part) Têtes brûlées. Il parle de lui. (haut) Ont osé ? Osez oser.

Henri.- Se lancer dans la graine de semence. La fortune sourit à ces audacieux : cela leur sourit.

Navarre.- (à part) Je dois m’être trompé de salle. Ce n’était pas à ce genre de conférences que je m’étais inscrit.(haut) Pardonnez-moi si de vos champs, je passe directement à ma cuisine. Il faut que je vois où en est le repas. Sort Navarre.

Henri.- (à part) Et du chasseur. (montrant Prisca qui entre) A présent, de l’appât. Entre Prisca avec les hors d’oeuvres, la salade, les eaux, les vins.

Henri.- Veuillez, Mademoiselle, alléger votre table et votre service d’une assiette, d’un verre et d’un couvert. Je ne dînerai pas avec vous.

Prisca.- Vous partez de nouveau ? C’est une idée fixe ?

Henri.- C’est une décision mûrement réfléchie. .. .. En post-scriptum à ma présente lettre de démission, je tiens à corriger une demi-contre-vérité. Qui dit chargé de recherches, dit certes fonctionnaire. Mais ceux qui vous ont instruite, vous ont mal renseignée : je ne suis pas fonctionnaire à plein temps, je suis sous contrat d’un an renouvelable.

Prisca.- C’est de votre choix, je suppose.

Henri.- Il ne faut pas non plus prendre pour argent comptant, les faux bruits que l’on répand, à savoir qu’un chargé de recherches fait des choux gras. Un chargé de recherches plafonne à l’indice 495 .

Prisca.- Pardonnez-moi, mais qui vous demande cela ?

Henri.- Je tenais simplement à corriger la fiche signalétique qui circule dans vos services.

Prisca.- Que me racontez-vous là ? Rien ne circule de vous ici. On ne connaît de vous qu’une vague forme à travers un verre dépoli de salle d’attente. Il a fallu que vous vous éclairiez vous-même avec votre lampe de poche, pour qu’on commence à distinguer, dans l’obscurité, une espèce de contour… .. D’ailleurs, qui voudrait savoir quelque chose de vous, et pourquoi?

Henri.- Pour rien. Personne. Je délire… .. Je vous crois. C’est moi que je ne crois plus. Votre accent certifie votre sincérité. J’ai honte de m’être avili à ajouter foi à la racaille. Dans l’immonde porcherie, à côté des porcs répugnants il y a une Peau d’Ane, blanche et nette, attentive à sa toilette… ..A mes faux portrait et précautions diplomatiques, permettez, m’éclairant de ma lampe de poche en plein, que je substitue vraie figure et franche déclaration… .. Je me présente: Henri Willingen. Age : vieux. Pour ce que je suis et j’ai, je n’ai et ne suis rien de plus que ce que je suis et j’ai devant vous. Tout ce que j’ai et suis, je l’ai et le suis sur moi. Je ne veux bercer personne d’aucun espoir trompeur, ni le menacer d’aucune amère déception. Sur ces deux bâtons de misère, présomptueuse pancarte : déclaration. Tel qu’il se dit, le vieux briscard, blanchi sous le harnais, se lancerait bien à l’assaut de votre jeune redoute, si du moins votre jeune redoute avait en elle quelque traître pour lui prêter main forte à l’intérieur. Réponse ?.. .. (Prisca ne dit rien) .. .. Au lieu de dire non, vous vous taisez. C’est témoigner d’une sensibilité à laquelle je suis sensible, Dieu sait… .. Minute de silence. Honorez nos morts. Requiescat in pace. Que l’ordonnateur des pompes funèbres forme le convoi funèbre… ..Mademoiselle. (Il s’incline et va pour sortir)

Prisca.- Savez-vous que vous m’agacez ?

Henri.- (à part) Bonheur immense. Je ne lui fais pas rien.

Prisca.- Pour que dans cinq minutes vous refrappiez à notre porte? Avec vous, on ne sait jamais à quoi s’en tenir. Vous partez? Vous revenez. Vous revenez ? Vous repartez. Vous ne pouvez rester deux minutes quelque part sans bouger. On dirait que vous ne pouvez pas vivre sans coup de théâtre. On ne dit rien? Vous vous  piquez. On dit un rien ? Vous vous piquez aussi. Décidez-vous une fois pour toutes. Est-ce que je laisse ou est-ce que j’ôte votre assiette?

Henri.- Comprenez. J’aurais assez de bravoure pour braver la désinvolture de Monsieur votre père, mais je n’en aurais pas assez pour affronter l’hostilité de Mademoiselle sa fille, car, manifestement, vous êtes contre moi.

Prisca.- Je vous trouve bien suffisant de penser que je puisse être pour ou contre vous.

Henri.- Comment ? Vous n’êtes pas contre moi ?

Prisca- Aussi peu contre que pour, je vous le certifie.

Henri.- Les deux plateaux sont en parfait équilibre ? Vous m’en assurez ?

Prisca.- L’aiguille est sur le parfait zéro, je vous le garantis.

Henri.-.. .. Est-il tellement inimaginable que la balance s’incline un jour en ma faveur ?

Prisca.- Comment voulez-vous que qui que ce soit vous pèse ou vous évalue ? L’oeil n’a pas le temps de vous fixer une seule minute. Si un oeil voulait se donner la tâche de vous photographier, et à condition qu’il se déclenche le millième de seconde de votre passage, qu’est-ce qu’il prendrait de vous ? Votre bougé… .. Quelque chose tombe d’un étage, passe devant votre fenêtre, avez-vous le temps de voir ce que c’est ? Pas même la forme ou la couleur. Vous savez simplement que quelque chose est passé. Il faut attendre que ça s’écrase sur le sol, pour que vous sachiez enfin ce que c’est. .. .. Je ne sais même pas si votre nez est droit.

Henri.- Il l’est. Il l’est.

Prisca.- Mais est-ce que je sais, si, tout à l’heure, quand vous prendrez la tangeante, si votre nez prendra pas la tangeante de la tangeante ?

Henri.- Je vous donne ma parole, que mon nez filera droit. J’y veillerai personnellement. .. Entendu. Compris. Note est prise. J’allume mon clignotant, me gare le long du trottoir, coupe le contact, mets la marche arrière, tire le frein à main, et ne bouge plus. .. .. J’ai votre nom, votre profession. Je sais où vous habitez, dans quel hôpital vous travaillez. Je me planterai au sortir de vos sorties et de vos entrées, comme un arbre, déploierai en silence ma frondaison, et patienterai que vous vouliez bien vous arrêter à mon ombre… ..Ma statue de bronze de gloire éteinte, perchoir fleuri par les pigeons, attendra, impassible, par vent, pluie, neige, que vous vouliez bien vous approcher d’elle et lire sa plaque. C’est une proposition honnête qui ne vous engage à rien.. .. Je dépose à vos pieds mes humbles espoirs.

Sort Henri, puis Prisca.

Publié dans Articles, Pièces de théâtre, Pièces théâtre Amateur, Pièces théâtre Anarchiste, Pièces théâtre Classique, Pièces théâtre Comédie, Pièces théâtre Comédie Amour, Pièces théâtre Contemporain, Pièces théâtre Farce, Pièces théâtre Jeune Public, Pièces théâtre Moderne, Pièces théâtre Vaudeville, Pièces théâtre de Société.