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23. L’Accident

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   1.Bousculant le monde, se faisant un chemin à coups de coude, Ange-Lélian va vers le président.

Ange-Lélian.- (off) Dans ses yeux, je vois l’appétit du fauve prédateur pour l’herbivore.

Ange-Lélian lui tend les bras. Le Président raccourcit l’étendue de ses bras, par les siens. Ange-Lélian approche la bouche de son oreille, murmure : Je est un autre.

Aura, rigidité, convulsions, perte de connaissance, la dépouille d’Ange tombe par terre comme une masse.

Lélian.- (off)  Formalités de douane aucunes, on ne m’a demandé aucun papier.

Le Président s’écarte (montrant Ange à sa suite, fort) .- Un peu d’humanité. Sa suite ramasse Ange et le porte à une des voitures. Le Président passe sa main sur son front.

Lélian.- (off) Ne pas oublier. Lélian Saint Jean d’Acre Lélian Saint Jean d’Acre.

La voiture, emportant Ange, fait actionner la sirène, partent sur les chapeaux de roue. Le Président remue un peu son torse.

Lélian.- (off) Je me réajuste. Je m’habitue à son gilet pare-balles ; au contact métallique du pistolet dans sa poche. 

Le Président.- (serrant les mains, haut) Bonjour. Bonjour. (off) Ils viennent de se torcher le cul, ils ont les mains tartinées de coliformes fécaux. Les salopards.  (haut) Bonjour. Bonjour. (off) Cette patate informe, ce crétin hilare sont mes électeurs : il n’y a pas de quoi être fier…(détournant la tête) …De la cuvette s’exhale trop une infecte puanteur, tirons la chasse d’eau. (Agacé, il va vers sa voiture)

De dos, le Président fait un dernier signe de la main à la cantonade,  un garde du corps lui ouvre la porte, le Président se laisse tomber sur le siège en cuir, le policier ferme la porte, la Président saisit vivement des lingettes,  et s’en frotte les mains, s’essuie. La limousine passe entre des haies de gens.

 Lélian.-  (off) Jouissance suprême. Tout ce monde tourne la tête vers moi, comme la jeune femme, au printemps, qui s’assied sur un banc,

On voit une jeune femme sur un quai.

ferme ses yeux et offre son visage au soleil pour qu’il la bronze,

Ou comme  ces tournesols

On voit un champ de tournesols, dont les têtes se tournent vers le soleil

qui suivent de l’aube au crépuscule, de leurs fleurs, la course de  l’astre.  Je suis au septième ciel.

 

 

Conseil des Ministres.

Les Ministres attendent, muets. Le Président, suivi de Spitz, une serviette en main, entre, fait de la main un geste, tout le monde s’asseoit, droit ; le Président, lui, s’offre le luxe de ne pas bien se tenir

Le Président.- (riant) Mr Spitz insiste pour que je lui donne la parole. (riant jusqu’aux oreilles) On n’a pas tellement l’occasion de rire.

Clabaud éclate de rire, à grands éclats, en tapant du poing sur la table..

Spitz.- (sortant de sa serviette des journaux, les montrant au Président) Je ne sais pas si M. le Président a lu les titres des journaux… … La levée de boucliers contre le déficit du budget, est générale. La dette publique atteint 84%. Je pense que nous n’avons pas le droit de léguer à nos descendants un passif pour succession.

Le Président, des yeux, fait le tour des ministres.

Clabaud.- (à Spitz) Qui est à ta tête, Spitz ? Ta tête à toi ou celle du Président ? Qui sait tout mieux que n’importe qui ? Lui, qui a été élu, ou le n’importe qui, qui a été élu par l’élu ? Nul ne peut servir deux maîtres : le Président et lui-même. Ou il hait l’un et aime l’autre, ou il s’attache à l’autre et méprise l’un.

Le Président en souriant, pour toute réponse à Spitz, lui montre du pouce Clabaud.

Spitz.- (montrant la une les journaux) L’opinion, Monsieur le Président.

Le Président.- Ça, c’est la une d’aujourd’hui. Que sera la une de demain ? La grippe A. D’après-demain ? La  fonte des pôles. D’ensuite ?  Le carambolage sur l’A 5. D’ensuite encore ? Une épidémie de cambriolages, dans le Sud-Ouest. D’après ? L’extinction des dauphins. Et caetera, et caetera. : un clou chasse l’autre. Vous avez déjà vu un journal se répéter ? Chaque jour veut sa nouvelle nouvelle. Qui parlera du déficit dans 8 jours ?

Les Ministres éclatent de rire  avec le Président, surtout Clabaud, qui frappedu poing la table, en montrant du doigt Spitz.

 

Le Président.- Spitz, quel est le problème de la démocratie ? Se faire élire. Entre mes deux élections, qu’est ce que la démocratie ? Le règne de ma personne.

Spitz.- N’est-il pas honorable, Monsieur le Président, de gagner l’estime de la partie éclairée de la nation.

Le Président.- La partie éclairée ? Prends une passoire, ôte l’écume du bouillon, c’est la partie éclairée. Le reste du bouillon ? Du veau… … Qu’est ce qui fait la force d’une nation ? Les entreprises. Les entreprises sont à court d’argent. Je donne l’argent à qui manque d’argent. Je revigore la nation…  ..Si Spitz veut se démarquer de moi, et être honorable, qu’il aille rejoindre la minorité.

Les Ministres éclatent de rire  avec le Président, surtout Clabaud, qui en frappe la table, en montrant du doigt Spitz.

 Spitz.- (sortant quatre feuilles de sa serviette)  Les sondages, Monsieur le Président.

Le Président.- Les sondages  se corrigent   des données de variations saisonnières. Dois-je t’apprendre ce que tu sais ?

 Spitz.- Dans peu de temps,  il y a les élections, Monsieur le Président..

Le Président.- Juste avant, il y aura un attentat à Paris, ou des voitures brûlées, ou un afflux d’étrangers illégaux, et le troupeau de moutons foireux se pressera autour du gentil berger.

Spitz.- Et s’il n’y a rien de tout ça ?

Le Président.- Devine, Spitz… … Je me fais élire quand je le veux, Spitz.. (se levant, se déboutonnant) … Comme  le disait mon prédécesseur, quel est le problème du Président ? C’est pisser. .. …Clabaud, surveille la classe,  note qui bavarde  ou s’échange des signes. (

Le Président sort. Silence de mort. … …Le Président rentre en se boutonnant.

Le Président.- (à Clabaud) Eh bien ?

Clabaud.- Leur devant avait l’air propre de toute pensée, leur derrière je ne sais pas.

Le Président.- Leur derrière, ils n’oseront jamais me le montrer, il est trop sale. …. …Personne ne désire la parole. La séance est levée.

Sort le Président, et tous.

 

 

A la Présidence. Le Président reçoit à dîner Spitz et sa femme, une jolie femme bien en chair, qui n’a d’yeux que pour lui. A la fin du repas :

Le Président.- Je peux vous emprunter votre femme une minute,  Spitz ?

Spitz. Je vous en prie, Monsieur le Président.

Le Président entraîne Mme Spitz vers la fenêtre. Ils ont un entretien, qui semble tout à fait sérieux. Mme Spitz sourit, servile,  le Président lui baise la main.

 

 

Le soir. Le Président rentre chez lui, dans la Présidence. Il cherche sa femme.

Le président.- Sylvie, où est ma femme ?

Sylvie.- Je ne sais pas, Monsieur le Président.

Ivre de rage, le Président éteint la lumière, va de la fenêtre à la porte, donne des coups de poing et des coups de pied partout.

Blandine arrive enfin.

 

Le Président.- (en rage) Où tu traînes ? Des foules m’attendent, et moi je t’attends. Tu te crois plus précieuse que moi ?.. … Tu étais avec ce petit jeune homme ?

Blandine.- (d’un ton de reproche) Julien

Le Président.- Vous autres jolies femmes, vous avez toutes un peu trop l’envie de plaire.  Tu penses : La femme du 1er, la baiser comme une fille. M’enculer en t’enculant, ils ne pensent tous qu’à ça.

Blandine.- (pleurant) C’est toi qui te trompes, Julien, pas moi.

Le Président.- (en colère) Oui. Tire ton rideau pour cacher tes turpitudes.  Ah vous. Vous pleurez de l’œil d’en haut, pendant que l’œil d’en bas en rit

Blandine fond en larmes. Le Président.-(off) Elle pleure. J’adore,  va à Blandine et l’embrasse sur le front.

Le Président.- Ce n’est pas moi qui suis jaloux, c’est ma fonction, Blandine.

Il lui prend les deux mains, et les baise.

Blandine.-  Si tu me donnais chez moi, de toi, une image ? Si tu te donnais un fils ?

Le Président.-(en rage) Ça, maintenant. Cette rage de reproduction que vous avez toutes. Tu mettrais en avant un ventre gros d’un autre que de moi, et moi je suivrais à l’arrière ?.. .. Tu ne serais plus qu’une parturiente ? Tu ne serais plus ma femme, mais la mère d’un autre ? Choisir pour mâle un autre mâle que ton mari ? C’est ce que tu veux ?

Blandine.- Comprends-moi.

Le Président.- Toi, comprends-moi. Tu n’es faite que pour une chose : te vouer à celui qui se voue à lui. J’exige à l’avenir, que tu ne t’absentes, que si je te l’autorise. (pointant son index)Je ne te le redirai pas.

Sort le Président.

 

 

Le Président sort par la porte de service de la Présidence. (Il porte une casquette de toile à la banlieue, dont il tourne la visière à l’arrière et un imperméable) jette un coup d’oeil à droite, sur son premier garde du corps, puis, plus loin sur son deuxième garde du corps, entre dans une voiture banalisée, dont la clé sur le tableau de bord. Le Président démarre, les deux voitures le suivent, l’une près, l’autre plus loin.

Lélian.- (off) Ah ha. Tourisme sexuel.

Le Président. Il jette des coups d’œil sur son rétroviseur : quand son garde « loin » s’éloigne trop, il ralentit, se gare même, jusqu’à ce qu’il l’ait rattrapé.

Lélian.- (off)  .. … Merveilleux gardes du corps : purs et aveugles anges gardiens, incorporels exécutants des volontés divines.

 

 

Le Président, dans le 16ème, se gare devant un joli immeuble, vérifie que le garde de près et celui de loin se garent près et loin, lève les yeux vers le troisième étage, voit un rideau bouger, va à la porte de l’immeuble, la porte s’ouvre d’elle-même.

Sur le palier, la porte est entrouverte. Rideaux tirés, lampes douces, bougies, porcelaine, cristal, bouteilles débouchées, Lélian.- (off, étonné) Mais je la reconnais, c’est Mme Spitz, Le salaud. Mme Spitz, robe au décolleté plongeant, fendue jusqu’au haut de la cuisse, va à lui, l’embrasse, gauche,  pleine de bonne volonté.

 

A côté de l’assiette du Président, un certificat de santé MST, VIH, que le Président consulte. Dans l’assiette foie gras d’abord, homard ensuite, pigeon farci enfin, les mets favoris du Président : le Président mange mal, elle glousse, ravie qu’il prenne ses aises… …. Sans perdre de temps, après un rot, le Président entraîne Mme Spitz vers le lit.

Lélian.- (off)  Craignant le pire, j’ai mis ma main devant mes  yeux.

Un silence.

Lélian.- (off) Et puis, curiosité anthropologique, j’ai écarté deux doigts….. … Le paysage avait du relief, le corps du bâtiment comprenait de jolies dépendances, le terrain de jeu était varié :  pourtant, ça n’avait pas l’air de suffire, il fallait que la dame brode. Il fallait qu’elle use de ce qui est pour quoi ce n’est pas fait. .. ..Ces bourgeoises : ça singe les professionnelles, quand c’est de pénibles tâcheronnes. Ça peine, ça sue, ça tire la langue, mais Dieu que ça sent l’huile et la lampe.

Un silence.

Lélian.- (off) Arrivés aux fins dernières, là j’ai plaint le pauvre Président :  c’était le Paris Roubaix,

Course de Paris-Roubaix, les cyclistes boueux sur les pavés, le guidon vibrant, et eux vibrant avec le guidon

ça trépide, ça cahote, ça tremble, ça vibre :  l’enfer des pavés du Nord. 

Le Président, descendant du vélo, tout vibrant, se lève, va doucher,  habiller sa divine nudité, baise les lèvres de Mme Spitz de ses lèvres d’un rapide baiser froid, descend les escaliers au grand galop, sort de la porte cochère une tête prudente, jette un coup d’œil sur son garde près, sur son garde loin, et à tombeau ouvert retourne à sa Présidence.

 

 

Le matin. Le Président se réveillant, se levant seul, dépeigné, se regarde dans la glace, fait la grimace, se détourne.

Le Président.- (off) Et si la nuit leur portait conseil ? Si la taie de leurs yeux tombait ? Si la raison se réveillait en eux avec leur réveil ? Et si je ne leur faisais plus peur ?

S’habillant, il sort de son appartement, se heurte à un agent en tenue, qui se fige, et le salue. Le Président aboie après l’agent. L’agent, servile, se fige, tremble. Le Président passe trois portes. Le personnel, chaque fois, s’immobilise, courbe une tête servile, il aboie, tous se figent, tremblent.

Le Président.- (off) Ça va, j’ai le monde bien en main.

Il descend les escaliers, guilleret, en chantonnant, faux.

 

 Une salle d’une Préfecture de Région. Préfet, hauts fonctionnaires, gradés de la police. L’attente est longue. Remue-ménage à l’entrée : entre le Président en courant, il pose ses papiers. Tous se lèvent. Du poing, il les fait s’asseoir, lui reste debout.

Lélian.- (off) Il adore les avoir entre 4 murs, porte fermée,  l’œil sur le dernier rang.

Le Président prend ses papiers, les tend à l’assistance.

Le Président.-  Vous me faites des demandes… … Mais, moi, mes attentes, qu’est-ce que vous en faites ? Mes opposants crient contre moi dans votre région. Vous ne pouvez pas faire preuve d’initiative ? Ils ne sont forts que, le jour, dans la rue,  à la tête de leurs troupes. Mais le soir, la nuit, les samedis dimanches, pendant les vacances ? Quand ils sont seuls, dans leurs familles, désarmés, désarmés eux, désarmées leurs familles. Vous ne pouvez pas viser Achille à son talon ?… .. Quand, fonctionnaires, acquerrez-vous un peu le sens des responsabilités ?

Il fait un geste de mépris vers l’assistance,  va vers la porte, l’assistance se lève, droite,  muette.

 Il sort, suivi du Préfet, va vers la porte de la préfecture,  s’arrête à la fenêtre jouxte, fait semblant de songer à quelque chose. En réalité, des yeux, il vérifie si les dégagements de la place sont bouchés de bleu, si les fenêtres, les soupiraux, les toits des maisons en face sont garnis de bleu, si les deux hélicos surveillent le ciel, si l’escorte derrière sa limousine est prête, moteurs allumés, si son chauffeur est debout à côté de la porte de sa limousine  ouverte.

Le Président. - (off) Tant de présidents américains ont été assassinés dans la rue

Jette un dernier regard partout, soudain regarde sa montre, comme s’il avait perdu du temps à rêver, pour la cantonade dit : Bordel, court à sa voiture. Sur le trajet, il n’entend, du quai d’en face, que trop bien les huées, les injures, les insultes, fait semblant de rien mais n’écoute que ça : escortée de tous côtés, sa voiture se dirige, par un grand détour, vers l’aéroport.

 

 

La Présidence. Fin de repas, auquel le Président a invité son ministre Clabaud et sa femme.

Le Président.- (à Clabaud) Vous permettez que je dise un mot à la poétesse votre femme ?

Clabaud.- C’est pour moi un honneur, Monsieur Le Président.

Le Président entraîne Mme Clabaud vers la fenêtre. Ils ont un entretien, de loin tout à fait sérieux. Mme Clabaud approuve, servile, le Président lui baise la main.

 

 

Le soir. Le Président sort par la porte de service de la Présidence sa tête, (il porte une casquette de toile à la banlieue, dont il tourne la visière sur la nuque, et un imperméable) jette un coup d’oeil à droite, sur son premier garde du corps, puis plus loin sur son deuxième garde du corps, entre dans une voiture banalisée, dont la clé sur le tableau de bord. Le Président démarre, les deux voitures le suivent, l’une près, l’autre plus loin.

Lélian.- (off) Ah ha. Tourisme sexuel bis.

 

Le Président, dans le Marais, se gare devant un joli immeuble, vérifie que le garde de près et celui de loin se garent près et loin, lève les yeux vers le troisième étage, voit un rideau bouger, va à la porte, la porte s’ouvre d’elle-même. Sur le palier, la porte est entrouverte.

Rideaux tirés, lampes douces, bougies, porcelaine, cristal, bouteilles débouchées, elle, robe au décolleté plongeant sur une poitrine menue rehaussée, fendue jusqu’au haut d’une  cuisse massive Lélian.- (off) Mais je la reconnais, c’est Mme Clabaud. Ça, c’est bien fait,  va à lui, l’embrasse, gauche, bavarde, pleine de bonne volonté.

A côté de son assiette, un certificat de santé MST, VIH, que le Président consulte. Dans l’assiette, foie gras d’abord, homard ensuite, pigeon farci enfin, les mets favoris du Président : le Président mange mal, elle applaudit, parle, ravie qu’il prenne ses aises. Après, sans perdre de temps,  la prend par la main, l’emmène, dégrafe sa robe.

Mme Clabaud.- (s’offrant poétiquement, dépliant un papier qu’elle avait gardé dans sa main, sur lequel était écrit un sonnet, lisant le titre Comme vous voulez, Président. En costume d’Eve, elle lit les 2 quatrains et les 2 tercets sur 2 rimes embrassées. Le Président jette un coup d’œil, pour voir si c’est long, soupire, va à elle, saisit le papier : C’est vous mon poème.

Lélian.- (off) Par réflexe, j’ai mis ma main devant les yeux.

Un silence.

Lélian.- (off) Et puis, curiosité anthropologique aidant, j’ai écarté deux doigts. La poétesse avait l’épaule longue, de la croupe, un beau carré de derrière : un vrai cheval de manège, qu’on imaginait apte à toutes les figures,  tous les sauts d’école : courbette, croupade, levade, voltes,  voltiges.

Un silence.

Lélian.- (off) Seulement, le cheval de manège s’est révélé plutôt cheval d’arçon. Elle ne ne bougeait pas plus qu’un cheval de bois. C’est à se demander si elle sentait quelque chose. Il s’est bien échiné dessus.

Un silence.

Lélian.- (off) Puis ils en ont été à l’envoi de la ballade : là j’ai complaint le pauvre Président de tout mon coeur. Le petit bout roulait là-dedans, comme un fût désarrimé dans la cale. Il valdinguait de tribord à bâbord, comme un malheureux.

Un silence.

Lélian.- Ce n’était pas des orgasmes qu’il avait, c’était des  éternuements, des hoquets. .. …  On ne peut pas dire, mais ses bonnes femmes sont de vrais cageots, à claire voie en plus. Ce Don Juan en a peut-être mille e tre, mais à voir comment il besogne chacune de ces mille et tre,  on comprend pourquoi il n’y revient pas à deux fois.

 Pendant que la poétesse, nue comme un ver, tirant de dessous l’oreiller un papier sur lequel sont calligraphiés des vers, lit le titre : Dithyrambe pour célébrer les hauts faits du Président. Pendant que le Président se lève, va doucher,  habiller sa divine nudité, elle lit avec sentiment son poème, puis, il la fait taire d’un rapide baiser froid sur ses lèvres, descend les escaliers au grand galop, sort de la porte cochère une tête prudente, jette un coup d’œil sur son garde près, sur son garde loin, et à tombeau ouvert retourne à sa Présidence

 

 Le Président arrive à la Présidence, se couche.

Lélian.- (dans le lit, off) J’en avais ma claque de tout ce carrousel… Trembler, épier, haïr, aboyer, pour finir par se faire cahoter comme dans un tombereau, ce n’était pas une vie. J’ai décidé de prendre les rênes.

 

2.Le lendemain matin.

Lélian.- (off) Lorsqu’à son lever, devant son miroir s’observant, son moral était au plus bas, je lui ai sauté dessus, et avant qu’il ait réalisé ce qui lui arrivait, je l’ai enfermé dans la chambre du fond, à double tour.

Le Président-Lélian sort, de son pas Lélian.

 

 Conseil des Ministres. Les Ministres au complet, qui attendent, droits, immobiles. Le Président-Lélian entre de son pas Lélian.

Le Président-Lélian.- (souriant, de sa voix Lélian) Je vous en prie, Messieurs, asseyez-vous.

Les Ministres, interdits, se regardent sans mot dire. Le Président-Lélian s’assied.

Le Président-Lélian.- … …Vous connaissez la parabole de l’Intendant Malhonnête, que son Maître veut licencier ? L’Intendant remet aux débiteurs de son Maître une partie de leurs dettes, afin que ces débiteurs le recueillent lorsque son Maître lui aura donné ses huit jours. Et le Maître loue l’Intendant pour sa sagacité… …Je bats ma coulpe. Je reconnais que je suis un méchant homme. Je reconnais que je ne cesse de manipuler le monde. Je reconnais que je hais la terre entière. Je vous dois cette confession à vous, en premier.

Silence de mort. On voit que les ministres pensent que le Président leur pose un piège, comme il l’a déjà fait.

Clabaud.- Que vous nous posiez un piège ou non, Monsieur le Président, dussé-je affronter vos rires, serais-je le seul,  je vous prends au mot. Si vous êtes un méchant homme et que vous le croyez, je vous donne raison, parce que  nous vous donnons tous des bonnasses. Si vous manipulez le monde, et que vous le croyez, je vous donne raison, parce que nous sommes tous des chiffes et que nous ne sommes bons qu’à ça. Si vous haïssez et méprisez la terre entière, et nous en particulier, et que vous le croyez, je vous donne raison, parce que la terre entière, et nous en particulier, nous sommes de méprisables saltimbanques. Je double cette déclaration d’une deuxième : je ne vous en aime pas moins d’un ardent amour.

Le Président-Lélian sourit, en montrant du nez Clabaud.

Le Président-Lélian.- Mes compliments :  parcours sans faute. (à tous)  Clabaud m’a flatté au départ, il me flatte à l’arrivée. Quelle cohérence. Quoi qu’il se passe, il tient à être là  à ma petite selle, sur ma chaise percée. Nul n’est insensible aux compliments, il me prend par mon faible, c’est bien vu. Mais il devrait se rappeler que je pratique l’art de flatter depuis plus longtemps que lui, et que donc  je ne peux donc que le percer.

Clabaud.- (se levant)  Vous me raillez cruellement, Monsieur le Président. J’ai l’honneur de vous remettre ma démission.

Le Président-Lélian.- Mes complimente réitérés. Vous étiez sans caractère quand vous me flattiez, mais en continuant à me flatter quand il n’est plus temps, vous commencez d’en acquérir.  .. ..Vous avez d’autant plus de émérite, que la flatterie étant le seul talent que vous ayez, je ne vous vois pas un avenir très honorable.

Clabaud.- Adieu, Monsieur le Président.

Le Président-Lélian.- Adieu.

Clabaud sort.

Le Président-Lélian.- (aux Ministres) Comme je connais vos aptitudes et votre capacité de travail, Messieurs, et que votre nombre les multiplie, qu’en conséquence, je ne peux que reconnaître que vous êtes plus aptes que moi, je vous cède la place. Quel est le mal dont souffre le pays ? Le chômage. Le travail est le tissu de ce pays : votre devoir est de le sauver avant qu’il ne se déchiquète tout à fait. Cueillez les pensées dans tous les jardins :  vous m’en présenterez une corbeille au prochain conseil.  Messieurs.

Le Conseil se lève, ne sait plus quoi penser : tous se parlent, le Président-Lélian approuve en souriant et applaudissant.

 

 La Présidence. Le salon.

Blandine tisse une tapisserie. Entre le Président-Lélian, qui s’assied, loin de sa femme.

Le Président-Lélian.- Peut-être ne sortirai-je pas.

Blandine.- (tout en continuant à tisser) Comme il te plaira.

Le Président-Lélian.- Peut-être passerai-je la soirée avec toi.

Blandine.- Comme il te plaira.

Le Président-Lélian.- Peut-être passerai-je la nuit ici.

Blandine.- Comme il te plaira.

Le Président-Lélian.- Peut-être cela ne te plaît-il pas.

Blandine.- Tu n’es pas là, je suis là, ça me plaît. Tu es là, je suis là aussi, ça me plaît aussi. Que tu ne sois pas là ou que tu sois là, je suis là de toute façon, ça me plaît donc de toute façon…… Si tu acceptes que je te donne mon avis, je ne te conseille pas trop de rester.   Je suis toujours là, mais seule : par la force des choses, j’ai perdu l’art de la conversation. Tu risques de t’ennuyer en ma compagnie.

Un silence.

Le Président-Lélian.- Sous les cendres froides et grises, peut-être reste-t-il un peu de tison rouge : nous pourrions poser dessus un peu de mousse sèche, souffler dessus doucement. … … . Parce que ton trésor m’était donné et non vendu, j’ai cru que c’était un cadeau sans valeur. Je me trompais, il est sans prix… … Fais-moi grâce, Blandine. Je te rendrai grâce

Blandine arrête sa tapisserie, essuie ses yeux. Le Président-Lélian, se lève, de la main l’invite.

 

Plus tard. Dans la chambre à coucher. Le Président-Lélian a aimé Blandine.

Le Président-Lélian.- (off) Qu’il me pardonne , j’ai fait le Président cocu. .. .. Alcmène n’aurait pas aimé Jupiter, tout Jupiter qu’il était, s’il n’avait pris la forme de son mari Amphytrion. La femme du Président ne m’aurait pas aimé, tout Lélian que je suis, si je n’avais pas emprunté le corps de son mari. Je ne l’ai donc pas fait si cocu que ça.

 

 

Conseil des Ministres. Les Ministres sont tous à se parler, souriants. Le Président-Lélian entre, tous l’entourent, souriants,  le touchent pour le saluer, et lui eux. Il s’assied, et eux.

Le Président-Lélian.- Monsieur Spitz.

Spitz.- Pour essayer de résoudre le problème du chômage, nous avons consulté les économistes de tous bords. Voici la solution que nous avons retenue.

Le Président-Lélian lui fait signe de la main.

Spitz.- Notre réservoir d’emplois baisse, pour la simple raison qu’il n’est pas étanche.   Nos emplois servent à l’extérieur, à rendre moins pauvres de plus pauvres que nous. Si nous laissons faire, cela aboutira en fin de compte, à faire nos pauvres à nous aussi pauvres que les autres.  Les droits de douane, les mesures de contingentement, les formalités administratives dissuasives ne suffisent pas à de colmater les fissures. Nous proposons de reprendre toute la maçonnerie, de faire notre réservoir tout à fait étanche. Nous proposons que, de concert avec l’Allemagne, nous piquions notre tête dans le protectionnisme : le reste du corps de l’Europe ne risque que de suivre.

Le Président-Lélian.- Qui opte pour le projet ? (Tous lèvent la main) Faites.

Tous se lèvent et sortent.

 

 

La Présidence. Le Président-Lélian, dans son bureau, avec son chef de cabinet, journaux étalés sur son bureau,  allées et venues incessantes d’attachés, sonneries de téléphone, qui n’arrêtent pas.

Le Président-Lélian.- (à son Chef de Cabinet, montrant les journaux, les attachés, les téléphones)  Huées. Clameurs. Sifflets. Menaces. Non seulement les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, l’Europe, mais  le pays même, la gauche, la droite, les riches, les moins riches, jusqu’aux pauvres, dont voulions sauver l’emploi, tous jettent la pierre sur la pauvre femme adultère.  (coupant les sonneries des téléphone, au 1er, au 2ème, au 3ème attaché, au chef de cabinet)Dites à tous, et à la presse que je soutiens le gouvernement… ..(sortent les attachés)

Le silence se fait.

 

Le Président-Lélian.- (off, les yeux sur les journaux)  Celui qui a un sale renom, aura beau le tremper, frotter, aucune lessive ne le fera blanc. Celui qui une célébrité d’une certaine sorte ne peut pas  en acquérir une autre : il est marqué à vie. (off, allant à la fenêtre, et regardant à travers un rideau, la cour, pleine de journalistes)… …  Quelle existence que celle de Président. Se battre jour après jour, avec des moulins à vent, pour finir par la débâcle, parce que fatalement, on n’est pas réélu un jour, non ?

Il sort.

 

 

Le soir. Devant une fenêtre donnant sur le parc, songeur.

Le Président.- Quel est le but de la vie ? Faire quelque chose de commun, ou quelque chose qui vous est propre ? Quelque chose que nombre de personnes qualifiées feraient aussi bien, sinon mieux que vous, ou quelque chose que vous seul pouvez faire ? .. ..Quelque chose qui fasse vous faire haïr, ou quelque chose qui fasse vous faire aimer ? Il est sûr que se faire haïr est facile, mais essayer de se faire aimer, n’est-ce pas le vrai défi ? 

Il sort.

 

 Le soir. Le Président-Lélian sort par la porte de service de la Présidence (il porte une casquette de toile à la banlieue, dont il tourne la visière sur la nuque, et un imperméable) jette un coup d’oeil à droite, sur son premier garde du corps « près» , puis plus loin, sur son deuxième garde du corps « loin »,  entre lui-même dans une voiture banalisée, dont  la clé sur le tableau de bord. Le Président démarre, les deux voitures le suivent, l’une près, l’autre plus loin.

Le Président-Lélian.- (off, après avoir roulé au hasard)  Cette rue me dit vaguement quelque chose.

Il braque son volant au fur et à mesure.

Le Président-Lélian.- (off) Celle-là, je la connais.

Il se gare, dans son rétroviseur, vérifie que ses deux gardes trouvent à se garer, attend qu’ils se soient garés, sort de sa voiture, leur fait signe de loin, de la tête, de le suivre.

 

Il avance sur le trottoir, en zigzag, Le Président-Lélian.- (off)  .. ..Quelqu’un de jeune, qui ne soit pas riche, ni beau, ni puissant, qui puisse retenir une femme. Et inconnu, par pitié, inconnu. cherche en qui il pourrait muter, interroge le visage les jeunes gens qui lui semblent, ouverts. Mais dès qu’il s’approche de l’un ou de l’autre, et qu’ils le reconnaissent, avec violence ils le repoussent, ou, terrifiés, reculent et s’enfuient. Les seuls visages qui s’ouvrent à lui,  sont ou disgraciés, ou hébétés, et c’est lui qui les repousse. Il va ainsi de jeune homme en jeune homme, en titubant comme un ivrogne de réverbère en réverbère, ce qui inquiète si bien que le garde « de près » qu’il appelle le garde  « de loin ».

Le Président-Lélian.- (off, s’agenouillant) Saint-Jean, donne-moi ton mal. Saints du ciel, donnez-moi le mal sacré.

Silencieusement derrière lui mettent leurs pas dans les siens  quatre semelles crêpe.

Le Président-Lélian.- (désespéré, entrant dans une ruelle, montrant de la main le bout, off, soudain entousiaste)  Comment n’y avais-je pas pensé.

Il suit la ruelle jusqu’au bout, fait signe aux deux gardes de le suivre, va droit à un vieil hôtel en pierre de taille, aux pierres décalées, aux balcons de fonte rouillés.

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