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1. L’intérieur de la banque. Lélian, gêné dans ses gestes, à l’accueil, prépare son guichet. Paraît au fond de la salle, Goldberg, le directeur de la banque. Sonnerie. Un employé déclenche l’ouverture de la grille, les clients entrent, certains prennent la file au guichet d’accueil : parmi eux l’attention de Lélian se fixe sur Segrées, suivi de son chauffeur-garde du corps.
Lélian.- (off) Allons bon. Le requin, accompagné de son remora, vient chasser dans nos eaux. Sa Puissance vient contrôler son prolétariat.
Journal sur journal, leurs unes et leurs photos illustrent ce qu’est Segrées :
Lilian.- (off) Qu’est-ce que c’est, Segrées ? C’est : holdings financiers, trusts dans les domaines les plus divers : produits chimiques, aciers spéciaux, robotique, imprimerie, haute couture, chaîne de distribution, presse, cinéma : un crocodile de la finance.
Le dernier journal titre : Quelle sera la prochaine prise de guerre du pirate ?
Lélian.- (off, examinant Segrées) Mais quelle ligne. Jean bleu sombre, légèrement rayé, taillé si exactement sur mesure dans l’entrejambes, aux fesses, aux poches, à la braguette, que je parie qu’il a été taillé sur lui ; veste bleu sombre, taillée avec la même exacte précision ; chemise blanche, ouverte ; des chaussures noires en pécari : le chic même. En plus de ses milliards. Quel homme est plus enviable au monde ?
Segrées regarde Lélian, qui le regarde au moment même. Segrées a les yeux rêveurs, absents.
Lélian.- (affolé, off) Encore.
Des vapeurs le prennent, il saisit sa tête de ses deux mains, presse son cœur, se raidit, est pris de convulsions, quitte son guichet, en gémissant, va en zigzag à Segrées,
Lélian.- (off, affolé) Mes yeux s’engouffrent dans ses yeux, en tourbillons, comme dans une bouche d’égout.
Lélian, de ses deux bras, entoure Segrées, sa bouche, à l’oreille de Segrées, murmure : Je est un autre.
Lelian.- (off, triomphant) Ça y est. Je suis dans lui.
Lélian tombe inanimé.
Segrées.- (à l’arrière, off, la voix de Lélian, le corps de segrées trahissant la difficulté) Je m’émacie, comme un pruneau qui sèche, je récupère un fond de fatigue, un corset me serre affreusement à la taille.
A Goldberg, désolé, les bras ouverts, qui ne sait pas quoi faire :
Segrées.- (l’entraînant) Qu’est-ce que vous attendez ? Votre employé est épileptique, vous voulez que vos clients se demandent si la banque n’est pas épileptique, elle aussi ?
A la hâte, Goldberg donne des ordres, fait téléphoner, demande à deux employés de porter Lélian à la porte de la bancue. On entend une sirène d’ambulance.
Segrées-Lélian.- (Segrées étant secoué, off) N’oublie pas. Lélian Saint Jean d’Acre, Lélian Saint Jean d’Acre, Lélian Saint Jean d’Acre.
Dans le bureau de Goldberg. Segrées ouvre la porte d’un placard, au verso de laquelle est fixé un miroir en pied. Segrées, sort un peigne en corne de sa poche, se peigne, rectifie sa tenue, tire sur le bas de son corset, s’arrondit devant le miroir.
Lélian.- (off) Mazette. J’en jette
Frappe à la porte Goldberg.
Goldberg.- Le guichetier a été emmené à l’hôpital, Monsieur.
Lélian.- (off) A la hâte, je suis sorti de l’arrière, j’ai écarté Segrées avec violence, (ce qui secoue Segrées) j’ai pris sa place à l’avant.
Segrées.-Lélian.- (d’une voix éraillée, qui est la voix de Lélian, toussant comme s’il avait un chat dans la gorge) Goldberg. Prévenez la mère de ce Lélian Saint Jean d’Acre, et son amie, une dénommée Roberte.
Goldberg.- (stupéfait) Vous connaissez son nom ?
Segrées-Lélian.- Je connais tout de tous. .. …Autre chose. Virez donc 50 000 € de votre compte sur le compte de ce Lélian Saint Jean d’Acre.
Goldberg.- 50 000 € ?
Segrées-Lélian.- Vous avez raison, ne soyons pas chien. 100 000. (ironique) Vous avez peur d’être à découvert, Goldberg ?
Goldberg.- Non, Monsieur.
Sous les yeux de Segrées, Goldberg fait le virement sur son ordinateur.
Lélian.- (off) … A la hâte, je me suis remis à l’arrière, je lui ai rendu les rênes
Segreées sort de la banque, le gros petit suant Goldberg en complet cravate souriant, ouvrant les portes, saluant bas. Lélian.- (off) Comme il me plaît comme ça, mon directeur.
Segrées, accompagné de son garde du corps, va dans le parking de la banque, rejoint sa magnifique limousine noire, aux vitres noires. Je me prélasse délicieusement sur les coussins, laissant Segrées passer plusieurs fois sa main sur son front, comme si une mouche s’y posait.
Lélian.- (gloussant) MM. La classe.
Segrées, en limousine, va de rendez-vous en rendez-vous.
Lélian.- (off) Il a eu le matin des tas d’entretiens : avec son avocat fiscaliste, avec les conseils d’administration de trois de ses sociétés, avec ses deux contrôles d’un supermarché et d’un atelier : je me suis contenté de jouir des dos courbés, des regards vrillés, des escortes de complets vestons papillonnants, des deux mots murmurés d’une voix douce par Segrées pour clore chaque discussion.
Segrées entre à la Bourse par une porte de côté.
Lélian.- (off) Aux flots d’adrénaline secrétés par sa glande médullosurrénale, j’ai senti que j’allais assister à la flibuste du jour.
Attendent Segrées à un box discret d’agence de bourse, trois de ses agents, le fondé de pouvoirs se tenant un peu devant.
Segrées.- Alors ?
Le fondé de pouvoirs.- Bonne nouvelle, Monsieur. (il regarde le 1er agent)
1er agent.- Vous avez acheté d’Espagne 450 000 actions à 20 € pièce, ce qui vous fait 38 %
2ème agent.- Du Royaume Uni, 320 000 actions à 20,01 € pièce, ce qui vous fait 27%.
3ème agent.- D’Italie même, 119 000 actions à 20,02 € pièce, ce qui vous fait 10 %. L”Assemblée des actionnaires italiens a donné ce matin son aval pour ce prix.
Le fondé de pouvoirs.- Ce qui fait 75 %. Vous avez la Société, Monsieur.
Segrées se tait, se détourne un peu.
Lélian.- (off) Segrées s’est pinté d’une immense rasade de vanité triomphante. (Segrées se tient au mur)La tête lui a tourné.
Segrées.- (Se reprenant. Le fondé de pouvoirs fait un signe, aux trois agents qui s’inclinent, et partent. D’un signe de la main, au fondé de pouvoirs) Joseph, lancez le plan social, et le démembrement… … Déniez à la presse.
Le fondé de pouvoirs.- Oui, Monsieur.
Segrées, tout rengorgé, fait le tour des cercles, et clubs de ses pairs.
Lélian.- (off) La nouvelle de son raid s’est répandue dans ses clubs et cercles comme une traînée de poudre.
Segrées entre dans ses clubs et ses cercles modestement, de côté, comme s’il ne veut pas se faire remarquer.
Son entrée interrompt toute conversation. Discret, s’excusant en Tartufe, il va de l’un à l’autre, s’intéressant aux santés, parlant du temps qu’il fait, dans un silence de mort. Il est tout à fait pinté. Fin soûl. Il doit même se tenir au mur.
Segrées.- A la maison, Marc.
Son chauffeur fait démarrer la voiture.
Lélian.- (off) Au fur et à mesure, qu’ils avancent dans le 16ème, et qu’il dessoule, son foie se met à produire à pleins tubes une bile amère.
Le chauffeur dépose Segrées devant le perron. Segrées monte l’escalier de pierre deux par deux, comme un vieux jeune homme. En haut, faisant une grimace, il pose sa main sur son dos.
Dans l’entrée, par terre, est adossée contre le socle qui porte l’Aphrodite, une peinture représentant un paysage avec rivière, prés et bois, apparemment du XVIII° : à sa vue, Segrées
Segrées.- Allons bon.
serre les poings et les mâchoires. A la porte de la salle à manger, paraît Aude, la femme de Segrées, la cinquantaine, coiffée et vêtue comme à ses dix-huit ans, Lélian.- (off) Elle est restée à l’âge sans doute où Segrées en était tombé si follement amoureux.
Segrées.- Bonjour.
Mme Segrées.- Bonjour.
Il va à elle, et l’embrasse sur ses lèves, exprès, sèchement. Tous deux, vont à la salle à manger, s’assiéent. Sylvie apporte les plats. Aude déjeune d’un repas normal et boit du vin, tandis que Segrées déjeune de salade, de carottes, d’un œuf, d’une pomme, et boit de l’eau minérale.
Lélian.- (off) Anorexique en plus. C’est bien ma chance.
Segrées.- Sans indiscrétion, peut-on savoir combien tu as payé ta toile ?
Mme Segrées.- Sans indiscrétion, pourquoi tu poses une question indiscrète ?
Un silence.
Segrées.- Tu sais que le marché de l’antiquité est en creux de vague. Je connais assez la valeur des choses. Si tu m’avais dit que tu désirais ce tableau, je te l’aurais négocié.
Un silence.
Segrées.- Une des misères qui guettent les hommes riches, c’est d’être trompé en tout. En homme qui s’est fait tout seul, j’ai un certain honneur qui n’accepte pas qu’on me trompe.
Mme Segrées.- Tu trompes tellement de monde, que tu ne peux pas me reprocher d’équilibrer un peu la balance.
Segrées furieux se domine avec peine.
Segrées.- (hargneux) Tu vois Richard ?
Mme Segrées.- Je te laisse le deviner.
Segrées.- Tu l’aides toujours, bien sûr ?
Mme Segrées.- Je te laisse te répondre.
Segrées.- .. .. Le vrai de la vie, c’est de gagner son pain soi-même. L’art vrai doit être au vrai de la vie. Celui qui vit en parasite de sa mère, juge s’il a une bonne notion de l’art.
Mme Segrées.- Il devrait peindre le soir de 5 à 7 ? L’art est-il une maison de passe ou un domicile ?
Segrées.- Tu fais de ton superflu sa nécessité, ce qui fait de sa nécessité un superflu. On se fait homme quand on gagne son pain. On se fait artiste quand on se fait homme… Quand j’avais son âge, je voulais moi aussi être artiste peintre, mais j’ai eu une priorité, gagner mon pain.
Mme Segrées.- Tu as gagné si bien ton pain, que tu en es resté à gagner ton pain, qui en est devenu de la brioche..
Segrées.- Figure-toi, Richard ferait bien de prendre exemple. Gagner son pain est sûr, réussir en tant qu’artiste est aléatoire… (un silence) … Tu te pâmes devant un fils qui échoue, et tu ne complimente jamais un mari qui réussit.
Mme Segrées.- Ta réussite t’applaudit assez. J’applaudis celui que personne n’applaudit.
En froid, ils se lèvent de table, s’incline vers Aude, quitte la salle à manger.
Dans la maison, le bureau de Segrées. Entre Segrées. Un bureau, des fauteuils, un canapé, une bibliothèque Directoire : au mur un Raphaël, un Fra Angelico, un Vermeer, un Corot, un Renoir. Entre Segrées.
Segrées.- (en rage, faisant les cent pas) .. .. Dès sa naissance, ce vibrion cilié m’a infecté la vie. Lui, venant au monde, un météore étincelant traversait mon ciel. Très tôt, Richard s’est montré riche de talent pour tout : chant, musique, dessin, peinture, théâtre, mathématique, physique. Je rageais… .. Je me disais : Attends, mon gaillard, quand tu entreras dans la course : je te préparerai un Tour de France croquignolet, Galibier, Ventoux, Vignemale, Grand Ballon, je te ferai grimper en danseuse, des grimpées atroces, en plein cagnard, tu attraperas
Le Tour de France, une montée, en pleine chaleur, un cycliste montant en danseuse, souffrant.
diarrhée, furoncles aux fesses, et, bouquet, tu resterast a vie durant l’éternel second. …
Segrées.- (off) Quand il eut achevé ses études, je l’ai fait venir dans mon bureau :
Dans son bureau, à l’époque, avec son fils.
Segrées.- (souriant, lui tendant les bras) Richard, je t’offre d’épanouir tes talents. Je te donne, dans toutes mes sociétés, la charge de tout ce qui est conditionnement. Personne n’y brillera plus que toi.
Un silence.
Richard.- J’ai déjà choisi mon avenir, papa.
Un silence.
Segrées.- (enthousiaste) Bien. .. Et c’est ?
Un silence. Richard se pose en face de son père.
Richard.- (l’affrontant ) Artiste-peintre.
Segrées fume de rage.
Segrées.- (off) D’entrée dans la vie, faire ce dont j’avais toujours rêvé : je l’aurais tué. (haut, faisant semblant d’admirer) Haute ambition… …Tu crois pouvoir en vivre ?
Richard.- (ironiquement) Pour vivre, il n’est pas besoin de tellement d’argent, tu ne penses pas ? (off) Je l’aurais égorgé de mes propres mains.
Segrées revient à lui. va et vient, rageur. Puis, il passe devant ses tableauxs, s’arrêtant à chacun.
Lélian.- (off, regardant ses tableaux) Regarde mes tanbleaux, imbécile. IIls prouvent mieux que tout l’excellence de sa vie
La salle de musculation.
Segrées court sur place, pédale sur place, soulève sur place, souffre et sue.
Lélian.- (off) Mais il me crève, l’animal. Mais il est impossible, ce zèbre.
Le siège de son holding. Plaque en cuivre : SEGREES HOLDING. A l’accueil, un secrétaire lui donne son courrier.
Le secrétaire.- La morasse du journal de demain, Monsieur.
Son bureau.
Debout, il ouvre la morasse de l’édition hebdomadaire de son journal, l’ouvre, le feuillette, parcourt un article illustré, enrage, tape avec violence du poing sure son bureau, décroche, furieux le téléphone, fait un numéro. .
Segrées.- Segrées, passez-moi Sellors, le journaliste culture…. … Sellors. Segrées. Qu’est ce qui vous prend ? Cet article sur Richard Segrées ? Que croyez-vous que penserait mon fils ? Que vous auriez écrit cet article à cause de l’excellence de son art, ou parce que son père est votre patron ? Mon fils est assez blessé par son obscurité, vous voulez qu’il se blesse en plus de votre flagorneuse lumière artificielle ?
La voix de Sellors.- Votre fils n’est pas sans talent.
Segrées.- Dire qu’il n’est pas sans talent, n’est pas dire qu’il est avec. Vous savez très bien que ce qu’il pétrit à grand peine, ce n’est que des croûtes. Plutôt que de le flatter, vous ne croyez pas que ce serait lui rendre service, de le décourager ?
La voix de Sellors.- Vous désirez que je fasse un article raillant les peintres du dimanche ?
Segrées.- (aboyant) Si mon fils le lit, qui pensera-t-il qui aura inspiré l’article ? La culture ne peut-elle pas penser de temps en temps ?
Segrées raccroche.
Son secrétaire l’appelle : Le Directeur de l’agence Argus Cent Yeux Monsieur.
Segrées.- Faites entrer.
Entre le Directeur de l’Agence Argus Cent Yeux, Segrées lui montre le siège face à lui.
Segrées.- Au fait.
Le Directeur.- (ouvrant un carnet, lisant)Les fenêtres de son atelier donnent sur un parking couvert, ce qui fait qu’il respire en permanence des gaz d’échappement. Son atelier est dans l’obscurité, il est obligé d’allumer la lumière toute la journée. C’est lui qui fait le ménage, les courses, la cuisine, garde leur fils. Sa femme fait les trois huit dans une usine de semi-conducteurs. Quand elle revient de son travail, elle charge une remorque de vélo de toiles et de papiers peints de son mari, se place dans une rue à touristes, et propose les toiles et les papiers pour 5 ou 10 €, comme des chaussettes.
Segrées.- Le malheureux. (faisant semblant de tordre ses mains de désespor) Voilà comment on galvaude sa vie.
Le Directeur.- (hésitant) Est-ce que vous me laisseriez essayer quelque chose ?
Segrées.- Au point où on en est..
Ils se lèvent.
Début de la soirée. Segrées sort de son garage, et de sa propriété au volant d’une petite voiture. Dans une rue déserte, il se gare, ouvre le coffre, s’habille d’un imper, se coiffe d’une casquette, se remet au volant, continue de rouler.
Lélian.- (off) Monsieur va se livrer à ses petites débauches.
Segrées se gare dans une petite rue montante, entre dans un petit immeuble de 3 étages. Au troisième, lui ouvre Hélène, une fraîche, souriante jeune fille, qui l’attend de son joli chemisier blanc, de sa jupe grise, de sa table joliment mise, de son charmant lit aux draps tout frais bien repassés.
Lélian.- (off) Connaissant Segrées, j’ai eu peur de ce que j’allais voir. J’ai mis la main devant les yeux.
Du temps.
Lélian.- (off) Au bout d’un certain temps, comme je n’entendais rien, pure curiosité anthropologique, j’ai écarté un peu deux doigts.
(On voit sans voir)
Lélian.- (off) Spectacle désolant. Nue à nu, la jeune fille suppléait tant bien que mal sa déficience à lui. Elle menait le combat amoureux, comment dire, manu militari, et lui, de son côté, en faisant autant, avec un acharnement désolant. Faire est le propre de la main, disait notre Poète d’Etat…. … Voir cette jeune Hélène au corps lisse, ferme, blanc pallier avec tant de bonne volonté, la défaillance de ce vieux chiffon fripé et gris, était un vrai crève-cœur.
Un silence.
Hélène.- (agenouillée sur le lit) Pardon de n’être pas assez désirable.
Lélian.- (off) C’était le bouquet. Et il la laisse dire. Le triste sire.
Le bureau de Segrées. Son secrétaire l’appelle : Le Directeur de l’agence Argus Cent Yeux Monsieur.
Segrées.- Qu’il entre.
Entre le Directeur de l’agence Argus Cent Yeux, qui tient un cassette en main.
Le Directeur.- Voulez-vous visionner, Monsieur ? Ça a été pris en caméra cachée.
Segreées lui montre l’appareil, au fond du bureau. Le Directeur allume, place la cassette.
La cassette montre une rue à touristes. Dans le renforcement d’une maison, la jeune femme de Richard Segrées, remorque à vélo contre le mur, propose sur une table portative les toiles et les papiers peints de son mari. La caméra s’approche d’elle. On voit les mains du Directeur de l’agence, présenter à la caméra des toiles, des papiers peints l’un après l’autre.
Le Directeur.- (montrant du doigt) Il y a l’ombre d’un petit quelque chose… … Là-haut, ce blanc qu’il a oublié de peindre. Il y a peut-être un peu quelque chose dans ce blanc. Dire qu’il y a un peu quelque chose dans ce qu’il a oublié de peindre, avouez, pour un peintre…. (Il éloigne un peu la toile)…. Tout ça, c’est tout de même très brun : bistre, chocolat, kaki, bronze, tabac, cannelle : avouez, ça fait assez caca. …Avouez, c’est immettable sur un mur… … Je vous admire de vendre ça pour lui. Remarquez, vous êtes détachée, vous pouvez toujours dire que ce n’est pas vous qui l’avez fait… …10 €, quand même, c’est beaucoup .. .. Du jute, venant de sacs de pommes de terre, de l’isorel venant d’emballages, de l’envers de papiers peints, tout ça, c’est du matériel de récupération. De la peinture acrylique : se vend par pots économiques de 5 kg… .. C’est fait en 3/4 minutes ?
La jeune femme.- Plus.
Le Directeur.- 10.
La jeune femme.- 1/2 heure.
Le Directeur.- Le prix de l’heure d’un peintre amateur ? 2 € ?
La jeune femme.- Vous offensez mon mari, Monsieur.
Le Directeur.- Il ne nous offense pas, lui, de nous proposer des horreurs pareilles ? En plus, vous me faites perdre mon temps… … Oh, et puis, rien du tout.
Le Directeur la quitte, en jetant les papiers sur la table. Suite du film, tourné de derrière un arbre : la jeune femme, essuyant des larmes, charge sa remorque des toiles et des papiers, et s’en va en rasant les murs.
Segrees.- (sceptique) Attendons de voir la suite.
Le Directeur sort. Segrées sourit jusqu’aux oreilles.
Segrées ferme la porte à clé. Il va à son bureau, étale ses extraits de comptes bancaires, et se complaît à les passer en revue.
Lélian.- (off) .. ..C’est la différence entre lui et moi : il jouit du pouvoir que lui donne son argent, moi, ce qui me réjouirait bien plutôt, c’est son pouvoir d’achat.
Un silence.
Lélian.- (off) Assez de ce radin; je vais lui apprendre à vivre. Celui qui n’a rien va apprendre à celui qui a tout, ce que c’est qu’avoir tout.
Au moment où Segrées s’adosse à son fauteuil, ivre des chiffres de sa fortune, Lélian le tire en arrière, occupe toute la place devant.
Segrées est secoué, tiré en arrière, puis se dresse et sourit.
Lélian.- (off)Il a bien essayé de se défendre, mais ma pauvreté avide de a été plus forte que son avare aisance .
2. Segrées-Lélian sort de la Bourse, son pas est moins fuyant, plus ferme. Il rejoint son chauffeur devant la Bourse.
Segrées-Lélian.- (de sa voix de Lélian, il va droit à lui) Marc, j’aimerais que nous fassions connaissance.
Marc a un recul.
Marc.- Si je fais votre connaissance, Monsieur, mon patron m’ignorera.
Segrées-Lélian.- Si vous m’ignorez, je licencie votre agence, et votre agence vous licenciera.
Non de gaieté de cœur, Marc suit Segrées-Lélian à La Tour d’Argent. A la Tour d’Argent, escortés par le maître d’hôtel, ils sont placés.
Segrées-Lélian.- (cartes en mains)Ne prenez pas garde à la colonne de droite, mais à la colonne de gauche. (off) Malgré mes prières, Marc a choisi le menu le moins cher. Je lui ai imposé les vins.
Ils commandent, sont servis. Le chauffeur observe le monde autour de lui, avec un léger dégoût.
Segrées-Lélian.- Vous savez tout de moi, il est juste que vous m’appreniez tout de vous.(off) Vous êtes marié ? .. (Marc fait oui de la tête)… Votre femme travaille ?
Un silence.
Marc.- A la poste.
Silence.
Segrées-Lélian.- Vous avez des enfants ?
Un silence.
Marc.- Un fils. Il est magasinier.
Un silence.
Segrées-Lélian.- (off) Le reste du repas s’est passé à se échanger quelques politesses. (Le garçon a apporté la note. Marc fait un geste.)
Segrées-Lélian.- C’est moi qui vous invite. Vous savez, ce n’est pas ça qui va écorner mon capital.
Marc.-(l’air mauvais) Justement.
Segrées-Lélian.- Justement ? .. ..Instruisez mon ignorance.. .. Parlez librement.
Antoine.- Vous ne vous retournerez pas contre moi ?
Segrées-Lélian.- Je vous donne ma parole.
Antoine.- Sans me consulter, vous venez de dépenser pour moi, ce que je gagne en une semaine. Comprenez que ça ne passe pas.
Segrées-Lélian.- (off) La soupe au lait a débordé de la casserole, crachant sur la gazinière. (On entend le lait cracher sur la gazinière)
Segrées-Lélian tire Marc jusqu’au distributeur d’espèces, retire en espèces le montant de la note du restaurant, le lui met dans la main, et le quitte, serrant les poings et les mâchoires.
Segrées-Lélian.- (off) Ingrat.
Dans l’atelier de Richard Segrées. Segrées-Lélian entre, s’assied, Richard, en pyjama, couché, sort son visage gris et ses yeux rouges de ses couvertures, regarde son père, interdit. De la cuisine, paraît la jeune femme de Richard, l’enfant sur un bras.
Richard.- .. ..Tu viens me saisir, pour te faire rembourser ce que je dois à ta femme ?
Segrées-Lélian.- (off) Avec difficulté, je suis parvenu à pleurer. (Il tire son mouchoir, en presse ostensiblement discrètement, ses yeux.
Richard.- (s’assied sur le bord de son lit) Qu’est-ce qui t’arrive ? Un jeune loup aux dents plus longues que les tiennes, t’a happé à la gorge, et t’a mis en pièces ? .. .. La démence sénile t’a rattrapé ? Tu es atteint de déchéance progressive et irréversible ?
Un silence.
Segrées-Lélian.- Tu n’acceptes pas qu’un être, fut-ce ton père puisse muter ?
Richard.- Qu’est ce que te prend ?
Segrées-Lélian.- Et si ce que tu peins m’avait converti ? .. Qui sait, en homme d’affaires, je suis peut-être intéressé à t’aider ?
Les larmes viennent aux yeux de Richard, ton visage se décompose, il se lève, s’agenouille devant Segrées-Lélian, l’embrasse sur la joue.
Segrées-Lélian.- (agacé) Pouah. Sa bave de limace m’a soulevé le cœur. (Il tourne la tête et s’essuie la joue ; s’écarte de Richard, se lève) Pour que l’artiste puisse se considérer, il faut un atelier, un logement, des habits, une bourse qui ne le déconsidèrent pas. Habille-toi..
Segrées-Lélian, Richard, sa jeune femme, qui porte leur enfant entrent dans une agence, visitent avec l’agent un atelier, couplé d’un bel appartement tout équipé au dernier étage d’un immeuble haussmannien en bord de Seine, (Segrées-Lélian donnant un chèque). signent le contrat ; passent par plusieurs magasins, dont tous les trois sortent habillés de neuf ; passent par une banque, d’où Segrées-Lélian sort avec une enveloppe pleine, qu’il donne à la jeune femme.
Richard.- Je veux que tu me rendes autant de temps que tu m’en as volé dans mon enfance.
Segrées-Lélian.- (off) La barbe. Ce n’était pas moi le barbu qui lui avait manqué. (haut) Tu te doutes que je me dois d’abord à ta mère.
Richard.- Je te réserve pour après.
Segrées-Lélian.- Nous verrons.
Richard.- C’est tout vu.
Richard embrasse Segrées-Lélian sur la joue, Segrées-Lélian se détourne, plein de dégoût s’essuie la joue.
A la maison, Aude, de voir son fils et son mari bras dessus bras dessous, toute pâle, s’assied, se tenant le coeur : il faut de longues minutes pour qu’elle, le père et le fils à genoux de chaque côté d’elle et l’entourant de leurs bras, les entoure de ses deux bras contre elle étroitement.
Seul avec Aude, Segrées-Lélian.- (l’embrassant, off) Heureusement, qu’en raison des défaillances du vrai mari, le faux n’a pas à passer l’épreuve de la chair. Elle a tout de même un certain âge… …(à Aude, l’entraînant dans une valse) Fêtons l’œil, fêtons l’oreille, fêtons la bouche, mon Aude.
Par jets privés et voitures de maître, descendant dans les hôtels les plus luxueux, déjeunant et dînant dans les restaurants les plus prestigieux, [On entend à l'arrière de Segrées-Lélian, Segrées taper sur la porte, sa voix étouffée crier : Arrête de dépenser mon argent ; Lélian donne des coups de poing et de pied sur la porte : Tu vas taire ta lésinerie ?], Segrées-Lélian et Aude assistent à des festivals de musique à Salzbourg, à la Scala, au Met, à Covent-Garden, à Bayreuth, à l’opéra de Vienne, à l’Opéra de Paris; courent les expositions de peinture à Florence, Amsterdam, Munich, Bâle, Saint-Pétersbourg ; visitent les plus belles villes, Athènes, Rome, Prague, Madrid,
Segrées-Lélian. (off) La vie rêvée. Un seul maître partout : notre plaisir. On ne se fêtait pas, on nous fêtait. Tout était offert sur un plat d’argent.
Un silence.
Segrées-Lélian.- (off) Justement. Nous roulions trop tout le temps sur un tapis roulant.
Sur le trottoir roulant du métro Montparnasse, Segrées-Lélian et sa femme, immobiles, se retenant de bâiller, derrière eux, sur le trottoir fixe, les gens marchent, d’autres courent.
Segrées-Lélian.- (off) Le beau et le rare est devenu à force commun. L’extraordinaire est devenu commun. On nous servait trop les plats tout faits. Nous avons commencé à ressentir le besoin de peler des pommes de terre. D’un commun accord, nous avons fait une pause.
Un silence.
Segrées-Lélian.- (off) C’est alors que cette colle de Richard s’est mis à me coller.
Richard accompagne Segrées-Lélian partout où il va.
Segrées-Lélian.- (agacé, off) Je ne vais tout de même pas pouponner quelqu’un de mon âge. Pour qui je vais me prendre ?
Devant la Bourse, à midi. Richard attend, regarde la montre. Segrées-Lélian l’épie de loin. Midi dix, arrive Segrées-Lélian, essoufflé, en courant. Il embrasse Richard, montre sa montre, la Bourse. Richard fait un geste pour lui signifier que ça ne fait rien, Segrées-Lélian le quitte, avec un signe de la main, court vers la Bourse.
Segrées-Lélian.- (off) Est-ce qu’il est assez grand pour comprendre ? Ou il faut que je lui fasse un dessin ?
Un autre jour. Devant la Bourse, à midi. Segrées-Lélian épie Richard.
Segrées-Lélian.- (off) Est-ce qu’il faut que je le lui écrive en majuscules ?
Segrées-Lélian arrive essoufflé à midi et demi. Segrées-Lélian quitte Richard, avec un signe de la main, et court vers la Bourse. Richard contemple Segrées-Lélian courir, le visage attristé.
Un autre jour. Devant la Bourse, à midi. Segrées-Lélian épie Richard. Même chose, sauf que Segrées-Lélian ne rejoint pas Richard. Richard attend jusqu’à 1 heure et demie. Richard s’éloigne. De dos, Segrées-Lélian le voit de son mouchoir essuyer ses yeux.
Segrées-Lélian.- (off) Ah. Il a grandi, enfin.
Dans les rues,
Segrées-Lélian, [(off).- Seul], gai, marchant d’un pas dansant, chantonnant, se sert à un distributeur d’une liasse de billets, [(off) A nous les folies], la secoue de la main. Fouine chez les bouquinistes ; trouve un incunable des Moralia de Plutarque : interroge le révérencieux bouquiniste ; feuillette le livre, en lit telle ou telle page.
Segrées-Lélian.-(off) Je place dans la bibliothèque. Je le lis. Je le relis. Et puis après ? Je ne le lis plus. Je le regarde de loin, je me dis : tu as Plutarque. Mais est-ce que tu es Plutarque ?
Il sort sans l’avoir acheté, fouine chez les antiquaires ; trouve L’Inspiration du Poète de Poussin, interroge le révérencieux antiquaire ; admire la toile, la contemple de loin, de près, hoche la tête.
Segrées-Lélian.- (off) Je l’accroche au mur. Je l’admire. Je l’admire encore. Je l’admire toujours. Je le regarde de loin, je me dis : tu as L’Inspiration du Poète, de Poussin. Mais est-ce que tu es un poète ? Est-ce que tu es Poussin ?
Il sort, sans l’avoir acheté, hausse les épaules en philosophe.
Sur le quai, voiture de pompiers, ambulance, agents de police, en bas la brigade fluviale. Segrées-Lélian qui longe le quai regarde sans regarder. Entre une péniche et le quai, parmi les détritus qui flottent, les bouteilles en plastique, les sachets de plastique, les bouteilles de verre, la mousse blanche, la mousse grise, flotte un corps dont on ne voit que le dos. Les pompiers de la brigade fluviale, avec un crampon tirent le corps à eux, le montent sur le zodiac, le retournent : c’est Richard Segrées. Segrées-Lélian, horrifié, le reconnaît.
Segrées-Lélian.- (off, s’enfuyant en courant, criant) J’y suis pour rien. C’est pas moi, c’est lui.
Segrées-Lélian monte la rue vers le petit immeuble d’Hélène.
Segrées-Lélian.- (off) La bonne action réparera la mauvaise.
Segrées-Lélian monte les trois étages, de sa clé ouvre la porte. Les 3 pièces sont dans le noir. Segrées-Lélian allume.
Segrées-Lélian.- (inquiet) Hélène ?
Hélène, couchée se dresse dans son lit, les yeux gonflés, les joues sales, elle a autour des yeux ces cernes grands comme des cratères : aussitôt, elle couvre son visage de son drap.
Hélène.- Eteignez, par pitié.
Segrées-Lélian éteint. Ses yeux se faisant à l’obscurité, il la voit.
Segrées-Lélian.- (désolé) Hélène.
Un silence.
Helène.- Vous avez renoué avec votre femme.
Segrées-Lélian.- Vieux, j’ai décidé de vieillir avec la vieille mienne.
Hélène.- Par pureté de cœur, les jeunes moniales vouent leur chasteté à leur Seigneur.
Segrées-Lélian.- J’abuse de vous, en n’usant pas de vous.
Hélène.-C’est la seule menue monnaie dont je peux payer votre trésor.
Segrées-Lélian.- Regardez-nous, vous et moi : de nous deux, il n’y a que deux choses qui sont vraies : votre richesse à vous, et mon impuissance à moi.
Un silence.
Hélène.- (suppliant) S’il vous plaît, restez-moi.
Segrées-Lélian.- (déniant de la tête) C’est un abus d’autorité.
Un silence.
Hélène.- (suppliant, pleurant) Voyez-moi moins, mais voyez-moi.
Segrées-Lélian.- (déniant de la tête) J’occupais auprès de vous une place indue. (Il ouvre les volets) Chassez mon mauvais cauchemar. (Il sort) Je ne vous abandonne pas, ma petite aide continuera de vous être versée.
Hélène suit Segrées-Lélian sur le palier.
Hélène.- (se penchant sur la balustrade, suppliant, les mains jointes, pendant que Segrées-Lélian dévale les escaliers) Monsieur.
Segrées-Lélian fait non de la main, sort, descend l’escalier à toute vitesse, court dans la rue, se retourne, regarde vers la fenêtre d’Hélène. Ce qu’il voit le terrifie. Hélène, en robe de chambre, enjambe le parapet de la fenêtre, le regard tourné vers lui, monte sur le rebord de la fenêtre, lève les bras, et comme d’un plongeoir, fait le saut de l’ange. Horrifié, Segrées-Lélian se retourne, met ses mains de chaque côté de son visage, entend le crâne exploser comme une pastèque, et son jus éclabousser trottoir et mur.
Segrées-Lélian s’enfuit en courant .- (off) Je crois bien faire, je tue et je tue. (des deux mains jointes, priant le ciel)Fasse le ciel que le saut l’ait tué avant la rue.
Segrées-Lélian court au gré des rues, le visage fou, dévisageant les gens : (off) Quelqu’un. Quelqu’un.
Il dévisage les passants, mais les visages et les vêtements de ceux qu’il croise répugnent trop à Segrées.
Segrées-Lélian.- (off, se détournant à chaque) Mains d’ouvriers. Polo usé. Pantalon bas de gamme. Chaussures de basket. Mon Dieu.
Il débouche dans une rue, voit au loin une silhouette, il crie : Lui. Oui, et court vers elle aussi vite qu’il peut.
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