Skip to content


23. L’Accident

Télécharger le fichier PDFlaccident

Lélian Saint Jean d’Acre, guichetier de banque, de retour d’un après-midi de dimanche, passé à suivre, plein de rage, la foule des promeneurs, est subitement tendu, chez lui, d’une affreuse tension.  Affolé, ne sachant plus où donner de la tête, il descend l’escalier en courant, traverse la rue, est pris de convulsions, a juste le temps d’entendre d’horribles hurlements de freins, avant de perdre connaissance.

 1

  Vieil hôtel en pierre, balcon en fer forgé rouillé, escalier en pierre aux pierres décalées. Au 3ème étage, petit appartement de deux pièces haut de plafond, hautes fenêtres.

La chambre. Bibliothèque surchargée de livres, piles de livres par terre. de chaque côté.  Lélian Saint Jean d’Acre en jean et blouson, rentre du dehors.

 Lélian.-Tant que le flot de passants portait ma barque, j’ai suivi le flot. Mais dès que la quille a raclé le fond, que le flot a tari, n’a-t-il pas fallu que je rentre? (montrant chez lui) C’est ainsi, que du désert de la rue, je retrouve le désert chez moi… … … (des yeux, il fait le tour de la pièce)  Lieu vide d’un homme vide.

 Il contemple ses livres.

Dialecte attique, béotien, dorien, éolien ; latin archaïque, classique, impérial, d’Eglise, de cuisine, roman ; depuis l’ordonnance de Villers-Cotterets prescrivant l’emploi du français dans les pièces judiciaires du royaume, ancien français, français classique, français moderne : papier-monnaie démonétisé. N’a plus cours. Bon à jeter…(s’approchant de la bibliothèque, lisant quelques titres) Aventures prodigieuses, mais imaginaires, vous n’avez fait que plus rudement sentir la pauvreté de ma réalité…(Faisant le tour de sa chambre, s’asseyant face à la salle) Classé tout en bas.. .. Bien sûr, on peut passer de la 2ème classe à la 1ère, de sous-fifre, à fifre, sauf que le prix à payer, c’est s’abaisser, s’aplatir plus bas encore. On ne peut pas avoir 2 ambitions, une petite et une grande ; celui qui aspire à la grande, doit renoncer à la petite… … Vil.

 Un silence.

 Tenez, tout à l’heure… …. Ange, au lycée, avait été le soleil de mon adolescence.

 

Dans une classe de lycée, assis parmi les lycéens, qui n’ont d’yeux que pour lui, Ange ; assis à côté de lui, Lélian.

Toute la cour autour de lui, des professeurs comme des élèves était devant lui en adoration.   Le péché d’amour de lui obsédait mes yeux. Me semblaient nul visage nul corps aussi beaux que les siens. Quand il me laissait lui parler, mon coeur chantait le Te Deum à pleine voix…. …Hé bien, je suis tombé sur lui tout à l’heure.

 

Un trottoir. De dos, Ange, vêtu de beige, portant à la main un gros livre, marqué d’un signet à la 2ème page, devant Lélian.

 Le cœur gonflé par les souvenirs, je l’ai appelé :

- Ange. Rappelle-toi : Lélian.

Me jetant à peine un coup d’œil, pressant le pas vers sa femme, à dix pas devant lui, et me fuyant en même temps, il a dit, d’une voix pas trop forte, comme s’il savait qu’il parlait pour ne rien dire. :

 - Eléonore, Lélian, un camarade du lycée.

Elle a fait comme si de rien n’était, a ouvert la porte de la voiture, s’est assise au volant, s’est penchée pour lui ouvrir la porte du passager, il s’est assis, a fermé la porte,  elle a démarré.

Un court silence.

Cloué sur place, ravalé à ma condition.

 

Son logement. Lélian assis sur la chaise.

J’ai deux amis, -non-camarades, l’un grutier, l’autre parquetier, gentils, drôles, 

 

Un chemin de campagne. Lélian, entre ses deux camarades, (derrière eux, on voit côte à côte leurs trois femmes), qui racontent, avec des gestes, éclatent de rire, Lélian muet les écoute, muet, souriant, visiblement ailleurs

Mais d’eux à moi aucun échange : ils ne voient qu’eux. Moi, je les vois eux, en plus de moi.

 

Sur le même chemin, Lélian et Roberte, bras dessus bras dessous, marchant devant, les deux autres couples, marchant derrière. Roberte, rieuse, bavarde, Lélian l’écoutant, muet, souriant, visiblement ailleurs.

Roberte, amie à moi, qu’elle m’en excuse,verte, crue, acide, ne lit que des livres de recettes : tout autre livre l’ennuie. Je devrais l’en applaudir, moi qui lis des livres qui ne font que mieux sentir le piteux de mon état. (On entend Roberte rire d’un rire haut et large) Elle est contente de tout, de moi, d’elle : moi qui ne suis content que d’elle, mais pas de moi, ça ne laisse pas de m’agacer.  Elle m’aime, et elle aime aimer, de quoi me plaindrais-je ?

 Un silence.

 Je rêve parfois un rêve imbécile : je me couche sur la rue, en faisant semblant d’être mort, pour attirer sur moi l’attention du monde sur moi. Puéril..

 

(brandissant son poing fermé) Voué à une rage impuissante.

 

Un long couloir, fermé aux deux bouts par deux fenêtres. Un moineau, enfermé dans ce couloir, qui voit le ciel bleu à travers la vitre, mais ne voit pas la vitre,  s’élance avec force pour s’échapper, se cogne avec violence à la vitre, s’assomme, tombe par terre, et recommence.

Voilà mon âme…

(tout d’un coup inquiet)… Qu’est-ce qui m’arrive. (Il tient sa tête)  La pression monte en moi. (des deux mains, il presse son cœur, criant)Ma volonté, de tes deux mains retiens mon âme. Mon Dieu.

Pressant son cœur de ses deux mains, en courant, il sort de son appartement, descend l’escalier, court sur le trottoir, traverse la rue, est pris tout à coup de rigidité, de convulsions, de contractions,  a juste le temps d’entendre des pneus hurlants, avant de tomber sans connaissance.

 

 

2. La rue. Un cyclone  de sirènes, de gyrophares, de voitures, de policiers, de peuple, et lui, sur un brancard, dans l’oeil du cyclone, dans le calme absolu.

Lélian.- (off) (éclatant longuement de rire)  Ce que j’ai rêvé, je l’ai fait.

L’ambulance part, avec la sirène.

 

  

3. L’hôpital. Salle d’urgences équipée. Un inspecteur de police assis  à une petite table, un civil assis en face de lui. Entrent le lit roulant où gît Lélian, poussé par un infirmier, un médecin, une infirmière. Un psychiatre, la mère de Lélian, qui pleure.

 

Le médecin.- (à l’inspecteur de police) L”IRM ne montre rien.  Rien aux vertèbres cervicales, rien à la boîte crânienne, aucune fracture nulle part. Il y a une anomalie blanche dans la substance grise, inexplicable : nous nous réunissons pour tenter d’établir un diagnostic..

Le lit est poussé contre le mur, médecin, infirmier sortent. L’infirmière donne des soins à Lélian.

 

L’inspecteur.- (tout en écrivant, au civil) Je vous écoute.

Le civil.- Je roulais à 50 à l’heure. Au tournant, j’ai vu par terre ce qui m’a semblé des chiffons. J’allais rouler dessus, quand au dernier moment, j’ai vu que c’était un homme. J’ai freiné à mort, j’ai glissé, dérapé, mes pneus se sont juste arrêtés contre lui.

L’inspecteur.- Vous n’avez senti aucun choc ?

Le civil.- Aucun.

L’inspecteur.- Venez. Je vais examiner la voiture.

L’inspecteur et le civil sortent.

 

Le psychiatre s’assied à la petite table, invite la mère de Lélian, qui pleure, à s’asseoir en face de lui.

Le psychiatre.- Vous êtes la mère (il regarde la feuille, lit) de Lélian Saint Jean d’Acre.

La mère.- Oui.

Le psychiatre.- Nous allons procéder, si vous voulez bien, à une anamnèse,(expliquant) une histoire médicale de votre fils… Votre fils a-t-il été victime d’un traumatisme crânien, suite à un choc ou à une chute, à un moment quelconque de sa vie ?

La mère.- Pas à ma connaissance.

Le psychiatre.- Avez-vous été témoin, qu’il ait eu, subitement, sans motif apparent,  de violentes convulsions, suivies d’une perte de connaissance, puis d’un sommeil calme, enfin d’un retour à la conscience ?

La mère.- Il avait, enfant, des crises de rage, il cassait des jouets, il tapait sur les portes à coups de poing, mais il savait très bien ce qu’il faisait.

Le psychiatre.- Votre mari, ses parents, ses frères et sœurs, vous même, vos parents, vos frères et sœurs, avez-vous étévictimes de telles crises, une fois dans votre existence ?

La mère.- J’ai eu un frère, qui prétendait qu’il était médium. Il avait toujours le nez dans une encyclopédie médicale. Il faisait semblant d’avoir des contractions, de perdre connaissance, il se laissait tomber par terre, mais il se relevait tout de suite après, et il éclatait de rire. Il jouait la comédie.

Le psychiatre.- Vous dites : j’ai eu.. … un frère

La mère.- Il est mort d’un accident de la route.

Le psychiatre.- Lui aussi ? (ayant fini d’écrire, se levant) Je vous ferai savoir quand vous pourrez revoir votre fils.

La mère de Lélian va à son fils, l’embrasse, lui chuchote à l’oreille : Reste-moi, Lélian,  et sort à reculons, les yeux sur son fils, puis le psychiatre.

Lélian.- (qui parle d’en haut de la salle à sa mère qui quitte la salle) Maman. Ne leur cache pas la vérité. Tu sais bien que l’oncle Pierre était épileptique, et que son neveu l’est aussi.

 

 

Le visage de Lélian et le haut de son corps trahit qu’il est en train de s’examiner.

Lélian.-  Apparemment, je n’ai rien de cassé. (glissant un œil vers la pendule murale) Tout ça, c’est bien joli. Tous ces gens sont payés pour s’occuper de moi, mais pendant que je leur fais gagner leur pain, moi je ne gagne pas le mien.

L’infirmière, après un dernier regard sur Lélian, quitte la salle.

 

 

 Lélian ouvre les yeux, lève la tête, regarde autour de lui, à la hâte se lève, clopin clopant, se saisit pêle-mêle, dans le placard de ses vêtements, de ses chaussettes, de ses chaussures, dans le tiroir de la table de nuit de sa montre, de ses papiers, pieds nus sort de la salle, franchit le couloir, entre dans la chambre d’en face occupée par une malade alitée, se réfugie dans le cabinet de toilettes, s’habille, sort dans le couloir, comme un visiteur quitte l’hôpital, et clopin clopant, court vers sa banque. Il arrive à sa porte de service, déjà ouverte, regarde sa montre, soulagé : 10 minutes d’avance, il presse sa main sur son cœur et entre dans la banque.

 <

Publié dans Articles, Pièces de théâtre, Pièces théâtre Amateur, Pièces théâtre Classique, Pièces théâtre Comédie, Pièces théâtre Comédie Amour, Pièces théâtre Contemporain, Pièces théâtre Farce, Pièces théâtre Féministe, Pièces théâtre Moderne, Pièces théâtre Politique, Pièces théâtre Vaudeville, Pièces théâtre de Rue, Pièces théâtre de Société, Scénarios pièces de théâtre.