5
Rue de la Providence. Dans la verrière de Michel. Michel et Florian.
Michel.- Lise et Geoffroi feront l’enfant, et nous l’élèverons.
Florian.- (prenant sa valise) Tu me trompes deux fois : tu aimes le garçon par la fille et la fille par le garçon. Tu n’es qu’un trousseur de jupons, et un ouvreur de braguettes. Je ferai l’enfant avec une femme, et je l’élèverai. Adieu.
Florian sort.
Le soir. Quai des Tanneurs. Lise en tremblant, tend sa main vers le téléphone, fait un numéro.
La voix de Geoffroi.- Oui ?
Lise.- Geoffroi ?
La voix de Geoffroi.- (inquiet) Mdemoiselle Gloannec.
Lise.- Laissez-moi parler. J’ai quelque chose à vous dire. Est-ce que vous vous souvenez, à mon anniversaire, que les trois amis vous avaient dit que j’étais tombée amoureuse ?
La voix de Geoffroi.- Vous aimeriez que je m’entremette ?
Lise.- …. Oui.
La voix de Geoffroi.- Comment s’appelle-t-il ? Son nom, Lise.
Lise.- Son nom ?
La voix de Geoffroi.- Oui. Son nom.
Un silence.
Lise.- Geoffroi Reiter.
La voix de Geoffroi.- (riant) Ce nom est le mien. Ce nom est le nom de celui que vous appelez. Je veux le nom de celui dont vous êtes amoureuse.
Lise.- Geoffroi Reiter.
La voix de Geoffroi.-Mais c’est le même. Vous vous répétez. C’est le mien.
Lise.- Son nom, c’est le vôtre.
La voix de Geoffroi.- Vous vous rabattez, Lise. Ce n’est pas une chose à faire.
Un silence.
Lise.- Geoffroi.
La voix de Geoffroi.- Oui.
Lise.- Geoffroi Reiter est le nom de celui dont je suis tombée amoureuse.
Silence de Geoffroi. Lise raccroche.
Trois jours plus tard. Quai des Tanneurs. Volets clos. Lise au lit, pleurant, visage rouge, joues sales. Le téléphone sonne. Lise, hésitant, approche sa main du téléphone, comme s’il brûlait.
La voix de Geoffroi.- Mademoiselle Gloannec ?
Lise.- (courbant le dos) Oui ?
La voix de Geoffroi.- J’aimerais vous voir, si vous n’avez pas déjà tourné le coin.
Lise.- (courbant le dos) Pour me dire quoi ?
Geoffroi.- Vous vous rappelez votre coup de téléphone ?
Lise.- Un peu de compassion, Monsieur Reiter, oubliez mes débordements.
Geoffroi.- S’il n’est pas trop tard, j’aimerais vous répondre.
Lise.- Ne pouvez-vous pas le dire au téléphone ?
Geoffroi.- Je préfèrerais vous le dire en personne.
Lise.- Vous voulez assister à ma débâcle ?
Geoffroi.- Moquez-vous de moi. A la mienne, plutôt.
Lise.- Venez, que voulez-vous que je vous dise.
Geoffroi.- Maintenant ?
Lise.- Pourquoi ne pas en finir tout de suite ?
Geoffroi.- Où voulez-vous
Lise.- Chez moi ? Tel que je vous connais, je ne risque pas grand chose.
Geoffroi.- Je viens.
Elle raccroche.
Lise.- (seule, off) Dors ton sommeil, princesse, le Prince Charmant ne posera pas sa bouche sur la tienne. . .. .. (à la fenêtre) Pauvre fille riche, retourne à ton argent. Ton père t’avait enchantée, minuit a sonné, retrouve-toi en Cendrillon.
Un peu plus tard. Lise levée, hâtivement habillée et coiffée. Geoffroi entre, reste interdit, les bras ballants.
Geoffroi.- Comment dire ? Euh. Une grande bouche idiote bredouille des mots indistincts. Le mendiant à genoux, les yeux baissés, tend une pancarte : s’il vous plaît 1 euro pour vivre. … … Le soldat a été tellement touché, il a tellement guetter les tireurs des lucarnes, des fenêtres, des arbres, des coins des maisons, des toits, des replis de terrain, que, revenu à la vie civile, soupçonneux, il se méfie du passant derrière lui, du passant qui le double, du passant qui le croise…… … Tellement il a reçu de durs coups, le cœur s’était encorné, endurci, racorni. Quand je descends un escalier, je sens une telle envie de me laisser tomber sur les marches et de me fracasser la tête, que je dévale l’escalier 4 à 4…. …. … .. Le nouveau est si vite ancien, le nouvel ancien se tourne si vite en nouveau nouveau, comment vous en voudrais-je ?
Lise.- Qu’est le sens de tout cela ?
Geoffroi.- Si j’avais le bonheur que vous soyez encore en vue, est-ce que vous me laisseriez vous rattraper ? (se mettant à genoux) Le forcené se rend. L’enragé dépose sa rage. La grande âme a vaincu la petite. Corde au cou, en tunique, pieds nus, j’embrasse vos genoux. Votre aimant puissant s’est si bien approché, que la limaille, en un coup, s’y est trouvée collée… … Une orange pelée, l’écorce tient tellement à la peau, qu’en arrachant l’écorce, la peau de l’orange vient avec elle, et l’orange saigne de tout son jus rouge (courbant sa tête, à voix basse) Je suis amoureux de vous.
Lise.- (allant vers lui, le relevant) S’il vous plaît, non. Que celui que j’aime s’aime comme je l’aime. S’il vous plaît. Je vous prie.
Geoffroi se relève. Elle recule. Lise.- … Connaissez-moi avant de m’aimer. J’ai aimé en petite monnaie. Celle qui rêvait d’aimer neuve, a déjà servi.
Geoffroi.- Moi aussi. Je ne suis pas autre que vous.
Lise.- (toujours loin) Je suis une gâtée. Je suis une paresseuse, une indolente. J’ai une répulsion pour l’effort.
Geoffroi.- Je ne suis que trop enragé de travail. Je ne peux pas faire lâcher ces chiens mordants.
Lise.- (pleurant, joignant les mains, comme si elle priait) Monsieur Reiter.
Geoffroi.- Geoffroi.
Lise.- Si j’ose cela, oserez-vous Lise ?
Geoffroi.- .. Lise.
Lise.- Geoffroi.
De tout loin qu’elle est.
Lise.- Je n’oserai pas vous présenter à mon père. Il voulait que sa fille vive pour lui la jeunesse qu’il n’avait pas vécue. Jaloux, il ne vous aimera pas.
Geoffroi.- Je n’oserai pas non plus vous présenter au mien. Au rebours de votre père, la réussite pour le mien, ç’a été d’échouer. Il n’aimera pas que j’aime une fille de riche.
Geoffroi.- (reculant) J’emporte tout dans mon cœur.
Lise.- Je peux vous inviter à dîner demain ?
Geoffroi.- Oui.
Il sort, en s’inclinant, Lise s’inclinant aussi. Lise immobile, pendant qu’ion entend Geoffroi dévaler les escaliers en trombe.
Le lendemain soir. Quai des Tanneurs. Lise attend Geoffroi. Table magnifiquement dressée : nappe, serviettes immaculées, verres de cristal, couvert en argent. Hortensias roses et rouges. De la viande frit dans la poële, des spaghettis bouillent dans une casserole, de la sauce tomate dans une plus petite. Lise, en jolie jupe noire et chemisier blanc, observe la table, déplace ceci, replace cela, intervertit les verres, déplace les serviettes. Soudain, elle va à la casserole des spaghettis, soulève le couvercle, avec une fourchette lève des spaghettis : ils forment épais bloc collant, à la hâte, elle ôte la casserole du feu, la pose dans l’évier, fait couler le robinet à plein jet sur les spaghettis, cherche dans le buffet une écumoire, qu’elle pose dans l’autre évier, ferme le robinet, verse la masse collante des spaghettis dans l’écumoire. A ce moment, une fumée sort de la petite casserole, vivement, Lise ôte la petite casserole du feu, la pose dans l’évier sur la casserole aux spaghettis, fait couler de l’eau dans la casserole aux spaghettis, pour refroidir la petite casserole. A ce moment-là, une fumée se dégage de la poêle : vite, elle éteint le gaz.
Lise.- (en rage, pleurant, serrant les poings) Malheur.
A ce moment-là, On sonne. Pleurant, Lise va ouvrir. Entre Geoffroi
Geoffroi.- Vous pleurez de me voir ?
Lise.- (pleurant) Inepte. Pendant que j’essayais de sauver les pâtes, la sauce brûlait, pendant que j’essayais de sauver la sauce, c’était la viande. J’aurais dû vous inviter à ne pas dîner.
Geoffroi.- Pleurer sur un bout de viande et sur un tas de pâtes, est-ce que ce n’est pas un peu trop les anoblir ?.. .. Précieuse ineptie, Lise, la noblesse se gagne par l’oisiveté.
Il prend un sac, elle prend son imper. Ils sortent.
Peu de temps après, Geoffroi et Lise reviennent avec pommes de terre, carottes, oignons, mangue, pommes, faux-filet. Geoffroi s’active, mettant de l’eau dans une casserole, allumant le gaz, pelant pommes de terre et carottes, les lavant, versant un peu d’huile dans la poêle, là aussi allumant le gaz, pelant, coupant les oignons, les mettant à frire, à feu doux, pelant, coupant pommes et mangue, les mettant dans deux coupelles.
Lise.- Y a-t-il une chose que vous sachez ne pas faire ?
Geoffroi.-Je suis savant en toutes chose inutiles. Plus elles sont inutiles, plus je suis savant.
Un silence.
Un peu plus tard. Ils dînent.
Lise.- Vous m’invitez à mon propre dîner. Mon hôte se fait son hôte.
Geoffroi.- Nous sommes dans une ruelle. Mme Geoffrin tient salon littéraire. Parlez-moi donc de vos ces livres.
Un silence.
Lise.- Vous allez vous moquer du bas bleu.
Geoffroi.- Est-ce que vous vous moquez de la tête d’œuf ?
Lise.- … Il y a une étude que je place au-dessus de toute étude : c’est celle des belles lettres.
Geoffroi.- Vous me l’avez dit. J’aimerais que vous m’en disiez plus long.
Lise.- … .. A chaque siècle, passant à l’alambic tous ses fruits, les distillant, les condensant, les poètes ont tiré la pure eau de vie, la fine goutte.
Silence.
Geoffroi.- Oui ?
Lise.- En tous temps, sous toutes les parallèles, les poètes ont filtré leur époque de toutes les particules philosophiques, morales, religieuses en suspension, pour ne conserver que l’homme pur : la vie à vivre. C’est de cette vie à vivre dont je veux m’instruire, pour vivre la mienne.
Geoffroi.- Belle marche, belle démarche, qui ne peut que vous conduire à belle destination.
Un silence.
Lise.- Et vous ?
Geoffroi.- Moi ?
Lise.- Oui. Et vous ?
Geoffroi.- Moi ? Je suis passionné de cinéma… .. Comme vous avez lu tous les livres, depuis Homère et Confucius, j’ai vu tous les films depuis la Sortie des Usines Lumière. Au cinéma, les plaines immenses, l’océan sans limite, les toits du monde, les guerres meurtrières, les révolutions sanglantes, on les vit à nu. De l’homme, on a les nuances du visage au plus près. La vraie expression dans la vraie vie, ce sont les silences, les cris, les pleurs, les sanglots, les bafouillis, et non les textes travaillés.
Lise.- C’est vrai.
Tard dans la soirée. Ils sont à table. Le repas est fini. Silence.
Lise.-(approchant le dos de la main du dos de la main de Geoffroi, de ce dos touchant le dos) Après le cher cœur, si vous permettez. (le dos de la main quitte le dosde la mai,)
Un peu plus tard. Même silence.
Geoffroi approche ses doigts de la main côté paume de Lise, et pose ses doigts sur ses doigts.
Geoffroi.- Sans votre permission.
La vaisselle faite et rangée, Lise tend sa main et la pose, côté paumes, sur la main de Geoffroi, l’effleure, la quitte.
Geoffroi, tourné vers la fenêtre, vient à Lise, pose de ses lèvres un baiser léger sur la joue de Lise.
Lise quittant ses livres, va à Geoffroi, et pose sur le coin des lèvres de Geoffroi un baiser léger.
Quittant les livres à son tour, Geoffroi va à Lise, et pose sur les lèvres de Lise un baiser léger.
Lise et Geoffroi, face à face, s’approchent et posent sur leurs lèvres un baiser plus long. Lise se détache de lui, à reculons ouvre la porte de sa chambre. Reculant, elle ouvre à Geoffroi légèrement les bras.
Lise.- Mon Amant à moi, après le long combat, viens gagner le corps bestial de ta bien aimée.
Il la suit dans la chambre, dont ils ferment la porte.
Le matin. Lise couchée, dormant. Geoffroi, habillé rentre du dehors, portant baguette, croissants, plaçant tasse, café sur un plateau, s’approche du lit.
Geoffroi.- Princesse au bois dormant, réveillez-vous.
Lise.- (se réveillant, affolée) Debout, habillé, sorti, et moi, je paresse.
Geoffroi.- Divine variété humaine. L’un aime la fraîcheur du matin, l’autre aime la tiédeur du lit…. ...(essuyant ses yeux) Vert profond des arbres, bleu vivant du ciel, rouge sanglant des rhododendrons, mes yeux pelés pleuraient devant ce cru.
L’embrassant, partant.
Geoffroi.- Je me ressource de toi le matin, je vis de tes ressources le jour, et je reviens me ressourcer de toi le soir.
Il sort.
Tribunal de grande instance. Jacques Hardy attend au pied de l’escalier. Geoffroi descend l’escalier, Hardy va à lui.
Hardy.- Je ne sais pas si vous me remettez. .. .. .. ..Vous avez jugé mon affaire ce matin. Jacques Hardy.
Geoffroi.- Vous avez marqué ma matinée, Monsieur l’Anarchiste.
Hardy.-Au lieu de me juger de votre bureau, vous avez sauté la barre, vous vous êtes mis de mon côté, et vous m’avez accordé un non-lieu. Je veux vous exprimer ma gratitude.
Geoffroi.- Vous permettez que nous fassions ensemble quelques pas ?
Se promenant.
Geoffroi.- Vous ne trouvez pas, M. Hardy, qu’il n’y a aucune comparaison entre la situation des vôtres d’il y a 100 ans et aujourd’hui ? Vous mangez à votre faim, vous êtes logé, chauffé, vos enfants vont à l’école. Bien sûr, il y a des gens moins favorisés que d’autres comme il est nécessaire que cela le soit, mais vous devez reconnaître que le pays n’est plus qu’un, qu’il n’y a plus de classes sociales.
Hardy.- (véhément) Il n’y a plus de classes sociales ? Pardi, vous avez fait mieux encore… …Avez-vous déjà habité dans une cité, Monsieur le Juge ?Entre les tours et les barres, noyé dans la multitude, comme sous un tas de cadavres, et essayer en vain de lever le bras pour donner un signe de vie ?
Il s’arrêtent.
Hardy.- (tendant le poing) Vous avez fait mieux que les classes sociales, vous les avez réduites à deux : la glorieuse, la honteuse. La glorieuse, (pointant l’index sur Geoffroi), celle de ceux qui réussissent les examens et les concours, la honteuse, (pointant son index sur lui-même) celle de ceux qui échouent .. .. Ceux qui réussissent sont réputés réussir, grâce à leurs aptitudes et à leur travail : les parents n’y entrent pour rien, bien sûr. Ceux qui échouent sont réputés échouer à cause de leur sottise et leur paresse : les parents s’y entrent pour rien, non plus, bien sûr. Vous avez si bien tout manigancé, que les réussis, sûrs d’eux paradent dans les beaux quartiers, et que les échoués, honteux, vont se cacher dans leur trou…. … Et non seulement, vous avez fait de nous des perdants honteux, vous voudriez en plus que nous soyons de bons perdants. …. Et quand un de ces honteux, soudain, autodidacte, orgueilleux, se redresse, prend de haut ceux qui le prennent d’en haut, leur crache à la face, vous lui dites : voyons, Monsieur l’Anarchiste, il n’y a plus de classes sociales. … Je ne vous en veux pas à vous, M. le Juge, vous êtes bon. Comment vous reprocherais-je votre place, puisque c’est à cette place, que vous m’avez sauvé, et que, vous connaissant, vous en sauverez combien d’autres ? (s’éloignant).. Mais comprenez qu’il y a entre nous une barrière infranchissable. Comprenez que je hais les vôtres d’une haine irrémédiable… … Vivez bien pour moi, M. le Juge.
Ils se quittent.
Hardy.- (au dos tourné de Geoffroi, brandissant le poing) Saleté de nanti. Pourri de bourgeois.
Geoffroi avance, les yeux inondés de larmes.
Quai des Tanneurs. Banquet de traiteur. Lise et Geoffroi recevant Michel, Jérôme, Leïla.
Lise.- Il était juste, que vous, qui aviez vécu les péripéties de mon intrigue, que vous assistiez à l’heureux dénouement.
Un peu plus tard. Tous assis autour d’une table basse, Geoffroi servant le champagne. Tous lèvent le verre.
Leïla.- Vous êtes témoins que j’ai déconseillé à Lise de s’éprendre de Geoffroi. Il est trop beau, trop bien fait, trop intelligent, pour ne vous contenter que d’une femme. Aux sultans comme vous, il faut des harems.
Lise.- Je l’aime au risque qu’il n’aime pas que moi. … … Je le connais. S’il me trompe, il se sentira coupable. Plus il me trompera, plus il se sentira coupable. Il se sentira à la fin si coupable, qu’il ne me trompera plus.
Jérôme.- C’est alors que tu le tromperas. Avec moi
Tous rient.
Leïla.- Je souhaiterais que vous ne la réserviez pas à votre seul culte, que vous l’autorisiez à sortir dans le monde.
Geoffroi.- Aimer Lise, c’est aimer qu’elle aime ceux qui l’aiment.
Jérôme.- (levant la main) Je vais être saignant. Vous êtes objectivement aussi beau que moi, mais moins frais déjà. Ma trop grande jeunesse mûrit déjà, votre maturité déjà se débilite. (Tous rient) Je fais une guerre de siège, le temps est mon allié. A la première poterne laissée ouverte par négligence, j’envahis, j’occupe. Vous êtes prévenu.
Tous rient. Michel.- Vous m’êtes chers tous les deux également et interdits également, (à Lise) toi parce que tu es femme, vous, (à Geoffroi) parce que vous avez une femme. Aime, toi, Geoffroi pour moi, et vous, aimez Lise pour moi.
Jérôme.- Geoffroi un discours.
Les autres : Geoffroi, un discours.
Lise.- On attend.
Geoffroi.-(se levant) De Lise, c’est simple, il n’y a qu’une chose à en dire, c’est : rien. Elle ne sait rien de rien. Encore si elle économisait ses forces pour les investir dans les études, pas du tout. Elle redouble sa 2ème année de droit, si je n’y mets pas bon ordre, elle la triplera, la quadruplera. Même en ce pauvre bagage des femmes d’antan, cuisine, ménage, raccommodage : elle est nulle. Il vaut mieux ne pas lui donne à allumer le gaz, on exploserait sur la rampe de lancement. Je ne dis pas que je ne viendrai pas à bout de son ignorance crasse, de son indolence, de sa nonchalance. Grâce à mes efforts, l’idée de retrousser un peu ses manches, au moins d’ouvrir le premier bouton, lui répugne déjà moins. … … Par contre, par contre (un silence) riche, incroyablement riche, riche à profusion, riche d’une richesse débordante, Lise l’est d’un organe précieux, duquel le monde est incroyablement pouilleux : .. .. du cœur. Cette richesse-là fait mon aimée exceptionnelle entre toutes.
Applaudissements vigoureux.
Michel : Lise, à toi. Leïla : Lise. Jérôme : Ne le loupe pas.
Lise.-(se levant) Un monstre, d’une double monstrueuse monstruosité, de savoir et de travail, tel est mon aimé. Mon ignorance, mon indolence, humbles, muettes, essaient de se faire oublier, lui, son savoir et son travail hurlent, criards vous déchirent les oreilles. Il sait tout de tout, et ce qu’il ne sait pas, il travaille comme un fou pour le savoir. Jusqu’à ce en quoi les hommes d’antan étaient nuls, en cuisine : c’est un chef, en ménage, c’est la fée du logis. On le croit au bout de son savoir : Y suis-je ? – Pas du tout.- M’y voilà ? – Vous n’en approchez pas. Je vous laisse à penser, s’il continuait à enfler, ce qui arriverait à la grenouille, si, grâce à mes efforts, il ne commençait pas enfin à se désintoxiquer de cette double drogue.. .. .. Par contre, par contre (un silence), pauvre il est, mais pauvre incroyablement, pauvre d’une indigence affreuse, pauvre extraordinairement de cet organe précieux, dont notre pays si dur de cœur est incroyablement pouilleux : .. .. du cœur. Il m’aime un peu, mais il est incroyablement loin de ce qu’il devrait. Je reconnais qu’il lui est poussé sur le caillou, un mince de tapis de mousse verte. Mais on est loin du compte.
Tous rient et applaudissent.
Geoffroi.- (levant son verre) Bref, ils se marièrent.
Un court silence.
Lise.- Ou ne se marièrent pas
Un court silence.
Geoffroi.- Ils eurent 3 enfants
Un court silence.
Lise.- Ou 2.
Un court silence.
Geoffroi.- Ou 1.
Un court silence.
Lise.- Ou zéro.
Tous riant, levant le verre.-A tous, à eux, à nous, à vous, à moi.
Jérôme.- Vive les pas mariés.
Tous.- Vive les pas mariés.
Ils trinquent et boivent.